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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
TO.MBXU.-F N* G7. ifilt,
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE
5
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE,
Hctùcjc par :
MM. Aug. Bonnetty , de la Société asiatique de Paris, l'un des directeurs de l'Université. —
Eug. Boue , de la Société asiatique de Paris. — Léon Bore , professeur de philosophie au
collège d'Angers. — Edm. de Cazalès. — Alex. Co.mbeguille. — Le baron Em. de Condé.
— Cor, de la Société asiatique de Paris, interprète des langues orientales à Constantinople.
— Ch. de Coux, professeur d'économie politique à l'Université catholique de Louvain. —
J.-F. Danielo. — Léon Desdouits , professeur de physique au Collège Stanislas. — Ph.
DocHArRE. — Ed. Dumont, professeur d'histoire au Collège Saint-Louis. — Am. Duques-
nel. — L'abbé Foisset, directeur du petit séminaire de Plombières. — Théoph. Foisset ,
juge au tribunal de Beaune. — Jules de Francheville. — L'abbé de Genoude. — L'abbé
Gerbet , vicaire-général du diocèse de Meaux, un des directeurs de l'Université. — Eug. de
!a Gournerie. — Alex. Guirau», de l'Académie française. — M. Jourdain. — F. Lal-
lier. — Paul Lamache. — Melch. de L'h ermite , professeur de mathématiques au collège
de Juilly. — H. Margerin. — Comte de Montalembert, pair de France. — More au.
— Hip. Mortonnais. — Ern. de Moy, professeur de droit à l'Université de Munich. —
Joseph d'ORTiGUE. — A.-F. Ozanam. — M. Ch. de Riancey. — M. Hen. de Riancey.
— A. Rio. — Cypr. Robert. — M. Louis Rousseau. — Alex, de Saint-Chéron. —
L'abbé de Salinis, un des directeurs de l'Université. — L'abbé de Scorbiac , un de»
directeurs de l'Université. — M. Steikmetz, de Bruges. — Raym. Thomassï. — Vicomte
Alb. de Villeneuve.
TOME DOUZIEME.
AU BUREAU DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE»
RLE SAINT-GUILLAUME , Jv° 24. (FAUB. S. -G.)
M DCCC \ L! .
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/luniversitcath12pari
TABLE DES ARTICLES DU DOUZIÈME VOLUME.
(Voir la Table des matières à la fin du volume. )
67« livraison. — Juillet 1841.
Cours d'Études sur les saints Pères. — Avant-
propos. — Introduction. — De l'Unité ca-
tholique ou des Sources du vrai ; par
M. l'abbé R. Bossey.
Cours d'Histoire de France (19e leçon), par
M. Edouard Dchont.
Cours d'Astronomie (18e leçon); par M. L. Des-
docits.
Hevue. — Prédication du Christianisme dans
les Gaules ( 4e et dernier article ) ; par
M. Edouard de Bazelaire.
Défense de divers points de la vie de Boni-
face VIII, par Mgr N. Wisemànn.
Du Mouvement religieux actuel, par M. le ba-
ron A. Guiraud.
Des bases de la Philosophie ou du Rationalisme
et de la Foi, par M. Gabriel d'ERCEviLLE.
Recherches sur les Monumens cyclopéens et
Description de la Collection des modèles en
relief composant la galerie pélasgique de la
bibliothèque Mazarine , par L. G, F. Petil-
Radel; par M. Edouard Dumoîît.
Bibliographie. — Introduction à l'histoire et
à la critique de la Littérature allemande ,
par M. Louis Aubracber. — Exegesis critica
in Jesaïa?, cap. lu, 15, lui, 12; seu de
Messià expiatore passuro et moriluro com-
mentatio. — De la Politique maritime de la
France sous Louis XIV. — Petit Manuel d'é-
ducation, ou Lectures à l'usage des jeunes
filles de huit à douze ans , par madame Si-
rey, née du Saillant.
03e livraison. — Août.
Cours de Psychologie chrétienne (10e leçon),
par M. J. Steinmetz.
Cours sur la Musique religieuse et profane (l 1«
leçon) ; par M. J. d'ORTiuuB.
Cours d'Histoire de France (20e leçon) ; par
M. Edouard Dcmont.
Cours d'Astronomie (19e leçon); par M. L. Des-
DOUITS.
Planche lithographique. — Planisphère cé-
leste, offrant la forme de toutes les Constel-
lations.
Bcvuc. — Histoire do la Vie,, des Écrits et dcj
17
r.o
Oo
79
82
83
tr-
ios
ni
iu
Doctrines de Martiu Luther; par J.-M.-V.
Audin (Ie' art.) ; par M. A. B.
Études sur l'Histoire universelle, expliquant
l'origine et la nature du pouvoir ; par J.-B.
de Saint-Victor, par M ys.
Vie de M. Olier ; par M. Daniélu.
Bibliographie. — Dictionnaire d'érudition his-
torico- ecclésiastique, depuis saint Pierre
jusqu'à nos jours , par Gaétan Moroni ; par
M. Drach. — Annali délie Scienze religiose ,
compilati dall' abb. Ant. de Luca. — Histoire
et Tableau de l'Univers; par M. Damélo.
— Chrestomathia Rabbinica et Chaldaica,
auclore T. Beblen.
69e livraison. — Septembre.
Cours d'Economie sociale. — Réponse au feuil-
leton de la Quotidienne du 8 juillet dernier;
par M. L. Rodsseac.
Cours sur l'Histoire des Croisades (Ie leçon).
— Introduction ; par M. R. Thomassy.
Cours sur la Philosophie du Droit (12e et der-
nière leçon); par M. Ernest de Moy.
Revue. — Histoire de la Saint-Barthélémy, par
M. Audin ; par M. C.-F. Aioley.
Étude sur un grand homme du 18e siècle (6e
article); par M. Algar Griveau.
Théorie raisonnée du Code civil, par M. J. Fré-
déric Taulier; par M. Ludovic Guyot.
De l'État actuel des Sciences physiologiques
(2e article); par M. le D. Fuster.
Bibliographie. — L'Authenticité de Daniel et
l'Intégrité de Zacharie, démontrées par Er-
nest-Guillaume Hengstenberg , professeur
de théologie à Berlin. — La Législation de
la Providence, par M. Madrolle. — La con-
naissance de Jésus-Christ, par M. l'abbé
Combalot. .
70e livraison. — Octobre.
Cours d'Études sur les saints Pères (2e leçon).
— Théologie naturelle des Pères ; par
M. l'abbé R. Bossey.
Cours sur la Musique religieuse et profane
(12e leçon) ; par M. J. d'ORriGOE.
Bévue. — Lettre de M. Audin à M, le directeur
de Wniwtiti Catholique,
128
143
134
161
163
174
187
196
2IÔ
250
257
il!
•l't.
262
;;•:
TABLE DES ARTICLES DE CE VOLUME.
De l'Educalion populaire, mémoire couronné
par l'Académie des sciences morales; par
M. Edouard Dcuokt. 272
Phénomènes historiques du 10e siècle; par
M. l'abbé Rohrbacuer. 200
Les Fermes du petit Atlas, ou Colonisation
agricole , religieuse et militaire du nord de
l'Afrique; par M. l'abbé Landmann, curé de
Constantine; par M. L... H 297
Vie de M. Olier; par M. Daniblo (2" et der-
nier art.). 304
Souvenirs de la Chartreuse de Rome ; par H.
Albert du Bots. 310
Cour» complets d'Écriture sainte et de Théolo-
gie, édités par M. l'abbé Migne. — Table
de tous les auteurs dont on a inséré les ou-
vrages. 515
Bibliographie. — Réhabilitation graduelle du
moyen âge en Italie ; par MM. Cantu, le
comte Laderchi , le marquis Selvatico , etc.
— Histoire de l'abbaye de Pontigny ; par
M. l'abbé Henry. 523
71e livraison. — Novembre.
Cours d'Etudes sur l'Histoire Législative de
l'Eglise (4e leçon), par M. Ch. de Riancey. 523
Cours sur la Musique religieuse et profane
(13e leçon) ; par M. J. d'ORTiGUE. 540
Revue. — Histoire de la Vie, des Écrits et des
Doctrines de Martin Luther, par J.-M.-V.
Acdin ; (2« art.) par M. A. B 349
De l'Étal actuel de la Littérature dramatique
et de quelques essais tentés pour sa régéné-
ration ; par M. A. de Beaufort. 561
Études sur les Femmes chrétiennes. — Ma-
dame de Chantai. 1372. (1er article) par
M. A... A 570
Notice sur l'abbaye et l'église de Pontigny,
et quelques considérations sut l'art chré-
tien ; parC... D... A... 381
Analyse raisonuée des travaux de Georges
Orner, précédée de son Éloge historique ;
par P. Flotjbers. 594
Évidence du Christianisme; par M. Prégnon,
curé de T....; par R... B... 399
Bibliographie. — Revue bretonne de droit et
de législation, publiée par Vannier, avocat.
— OEuvres très complètes de sainte Thé-
rèse, publiées par M. l'abbé Migne. — De
l'Unité spirituelle; par M. Ant. Blanc de Saint-
Bonnet. — Léonardo , Lettres amicales sur
les attaques des prolestans. 401
72e livraison. — Décembre.
Cours de Physique sacrée, par M. l'abbé
Madpied (lre leçon). 403
Cours d'Économie sociale (lie leçon), par
31. Louis Rousseau. 418
Cours d'Histoire de France (21e leçon), par
M. Dumont. 428
Cours d'Astronomie (20,. et dernière leçon),
par M. Desdouits. 458
Cours d'Histoire ecclésiastique (lre leçon),
par M. l'abbé Jager. 446
Revue. — Histoire de la Vie, des Écrits et des
Doctrines de M. Luther (5e et dernier ar-
ticle), par A. B. 430
L'Espagne et le Catholicisme, par M. Daniélo. 462
Bibliographie. — Perpétuité de la foi de l'É-
glise catholique; sur l'Eucharistie , par Ar-
nauld , Nicole, etc.; sur la Confession, par
Denis de Sainte-Mari t>e ; sur les principaux
points qui divisent les catholiques et les
protestans, par Scheffmacher. — Sermons du
prince Al. de Hohenlohe. — Sur la théorie
juridique du gouvernement prussien, par
Guill. de Schutz. — Revue trimestrielle de
Heim. — Acta anti-hermesiana de Zell. —
Philosopbia hermesiana deNiedner. — Sur les
catholiques et les protestans, par Buchfelner. 472
Aux Abonnés de V Université, par les Direc-
teurs. 473
Table alphabétique des Matières. 478
Fil* DE LA TABLE DES ARTICLES.
L'UNIVERSITE
CATHOLIQUE.
Mun<t$ Rt{\$\mt$ et f ty\imy§\<\M$.
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES.
AVANT-PROPOS.
Un cours où seraient touchés synthé-
tiquement les principaux points de la
doctrine des Saints Pères , nous paraît
être une œuvre importante en soi , et
surtout très opportune à une époque où
l'on veut tout étudier dans les sources
elles-mêmes. C'est une sorte de fil à sui-
vre dans l'immense dédale de la tradi-
tion écrite , un exposé presque entière-
ment textuel de l'enseignement patristi-
que depuis les apôtres jusqu'à saint Bo-
naventure, le dernier des docteurs de
l'Eglise.
Il est bien entendu que cet exposé
textuel n'a lieu qu'à titre de résumé , et
que les citations toujours fidèles ne fe-
ront, pour ne pas se répéter à l'infini ,
qu'indiquer, au dessus de la doctrine gé-
nérale des Pères, certaines différences de
vues particulières à quelques uns d'eux.
Ces différences auront pour but de com-
pléter l'enseignement sur chaque point.
Nous avons adopté ce mode de synthèse
pour ne pas devenir fatigant par une
analyse spéciale de chaque Père sur la
question proposée : c'eût été en offrir
une solution identique quelquefois sous
quarante formes différentes , et l'on con-
çoit que rien n'eût été plus fastidieux.
Nous savons qu'un Cours n'est pas une
étude à faire par parties , mais l'exposi-
tion d'un travail tout fait, où le lecteur
n'a point à s'occuper des difficultés ren-
contrées par l'écrivain.
Ces difficultés sont de plus d'un genre,
tant pour le fond que pour la forme.
Mais , comme nous n'avons pas la préten-
tion de donner nos propres idées dans ce
cours, nous espérons qu'appuyés d'un
côté sur notre invincible attachement à
la doctrine catholique , de l'autre sur le
nombre et l'exactitude de nos citations,
nous serons à l'abri de toute erreur
grave, à nous imputable. Chaque article
de ce cours subira par avance un sévère
examen, et nous invitons expressément
les lecteurs qu'aurait blessés quelque
proposition inexacte à nous adresser
leurs observations. Nous en tiendrons
toujours compte en l'article suivant.
Quant à la forme , voici notre plan.
Après l'énoncé de la question , nous ci-
tons, siècle par siècle, l'opinion de cha-
que écrivain ecclésiastique entre ceux
que l'Eglise avoue. L'ensemble de ces ci-
tations forme le corps de doctrine. Nous
les fondrons dans le texte le plus qu'il
nous sera possible , pour éviter le dé-
cousu , le disparate môme d'une rédac-
tion par lambeaux. Nous ne mettrons en
8
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ;
évidence que les plus marquantes ou
celles encore qui offriraient quelque
point de vue nouveau. S'il y avait conflit
d'opinions sur quelque point, comme cela
n'est pas rare dans plusieurs questions
libres , nous ne manquerons pas de pro-
duire les moyens employés de part et
d'autre.
Ceci posé, nous allons donner, sous
forme d 'introduction , une vue générale
non plus simplement du dessein de ce
cours , mais de la question en elle-même.
Il importe de déterminer par avance
quel sera le principe d'unité de notre
travail , afin que toutes les parties s'y
rapportant d'elles-mêmes, l'esprit y suive
sans effort la pensée de l'écrivain, des-
cende avec lui tous les degrés de cette
synthèse , et puisse de son ensemble se
faire comme un tableau fortement des-
siné, un tableau dont les couleurs et les
proportions remplissent l'œil sans le fa-
tiguer , et laissent à l'âme ce doux con-
tentement que l'ordre et la vérité font
toujours éprouver.
INTRODUCTION.
De l'Unité catholique ou des Sources du
vrai.
Jésus Christus heri et hodiè : ipse
et in secula. {Hebr. xm, 8.)
Un grand fait remplit le monde, le Ca-
tholicisme ! Ce mot exprime vérité , for-
me, union, universalité : vérité octroyée
du ciel , forme qui la reçoit, union qui la
conserve , universalité qui la comprend ;
et chacune de ces notions se résume dans
la notion de l'unité. L'unité est l'affirma-
tion la plus absolue et par conséquent la
plus complète du vrai : le vrai, c'est
l'être.
Eludions donc l'être et le vrai dans
l'unité, puisque hors d'elle il n'est rien ,
sauf la notion du mal qui nie l'être , qui
nie le vrai , qui nie l'unité , et pour der-
nier terme , le Catholicisme. Le Catholi-
cisme est donc la grande unilé, l'unité
par excellence. Il est la notion, il est
comme la forme de Dieu , principe éter-
nel de l'unité.
Le Catholicisme, c'est donc la révéla-
tion divine ; c'est l'unité contingente re-
produisant l'unité éternelle et absolue.
L'unité éternelle, c'est le centre généra-
teur; l'unité révélée est l'irradiation de
ce centre divin ; et sous le nom de Catho-
licisme ou d'universalité , elle enserre
comme une circonférence toute la vérité
connue par l'homme. Unité et universa-
lité ne sont pas deux termes qui se com-
battent : car l'universalité n'est que la
notion multiple de l'unité simple et ab-
solue, Dieu; et cette notion n'est multi-
ple qu'à raison de la faiblesse de l'intel-
ligence humaine qui divise en rayons,
pour mieux les saisir, cette masse acca-
blante de lumière que le temps et l'es-
pace créés ne sauraient contenir et moins
encore l'individualité humaine.
Il n'est donc ni lumière, ni vérité
pour l'homme hors du Catholicisme ainsi
compris. Et je distingue ici deux ordres
de vérités: le premier compose le do-
maine de la foi et de la vie surnaturelle
de l'homme ; le second s'étend sur toutes
les opérations libres de l'intelligence, et
ne se rattache à la foi et à la vie surna-
turelle que comme moyen pour y con-
duire (avec la grâce), ou comme déduc-
tion logique qui en émane, au sens de
ces paroles de saint Paul : c Que les cho-
c ses visibles et temporelles nous élèvent
c à la notion des éternelles et invisibles, t
C'est la foi et la raison. Le Catholicisme
comme lumière universelle règle l'une
en souverain et guide l'autre en précep-
teur habile. La foi est le contrat surna-
turel de l'homme avec Dieu , contrat
dont toutes les clauses sont essentielles.
— Qui peccat in uno factus est omnium
reus. La raison est une sorte de domaine
que le Créateur a donné à cultiver à
l'homme, et qui ne fructifie véritable-
ment qu'autant que l'homme se conforme
aux prescriptions de la foi.
Ainsi posées, l'existence, la notion pre-
mière et la valeur de l'unité abstraite
comprise dans le Catholicisme, voyons
maintenant, 1° d'après quelle autorité,
2° sous quelle forme elle nous est com-
muniquée.
1° Nul doute que cette communication
ne doive venir de Dieu : car quel autre
que Dieu peut dire : La vérité est à moi;
je puis, sans le secours de personne,
la sentir et la parler? — Qui peut dire
encore : J'ordonne que l'on croie ceci ou
cela? — Dieu seul peut donc commander
PAR M. L'ARKÉ H. BOSSEY.
0
la foi et éclairer la raison. Seul il peut
êtfe l'auteur de la révélation naturelle
et de la révélation surnaturelle. (Par ré-
vélation naturelle, nous entendons ici le
don de la parole fait à l'homme, joint
aux connaissances que devait exprimer
cette parole.) Révéler, c'est manifester.
Mais Dieu ayant tout en lui , comme être
universel et principe de tout être, n'a
pu manifester rien qui ne fût de lui : il
s'est donc manifesté lui-même dans son
essence ou dans ses œuvres.
2° Examinons donc comment Dieu s'est
manifesté.
Il s'est manifesté dans son Fils connu ,
1° comme Verbe , 2° comme Messie.
1° Le Verbe, personne divine, est la
révélation de la pensée de Dieu : il est la
lumière de vérité qui éclaire tout homme
venant en ce monde. Le Verbe est donc
le premier flambeau de l'intelligence
humaine; il est le soleil de la raison. Le
Verbe, étudié en lui-même, est la vérité
absolue , éternelle au sein de Dieu, et en
tant que révélée à l'homme ( indépen-
damment du bienfait gratuit de la Ré-
demption qui constitue notre fin surna-
turelle) : cette vérité peut être appelée
naturelle, philosophique, intellectuelle.
Théologiquement parlant, cette vérité
porte le nom de gratia sanitatis in in-
tellectu. Elle comprend les relations éta-
blies entre l'homme et Dieu créateur.
Sans doute que ces relations eussent,
dans les desseins de Dieu , conduit
l'homme innocent à la glorification uni-
tive ; mais depuis le péché, l'intelligence
et la volonté de l'homme étaient radica-
lement dévoyées : la volonté ne pouvait
mériter pour le ciel , et l'intelligence
trop souvent égarée pouvait tout au plus
soupçonner le mal sans en comprendre
le remède , et servir de préparation évan-
gélique. C'est sous ce point de vue que
nous apparaît en particulier la philoso-
phie grecque, selon le sentiment ex pro-
fesso de Clément d'Alexandrie. Il en est
de même des vérités traditionnelles épar-
ses dans l'antiquité. Celait la première
communication du Verbe de Dieu : cette
communication s'est étendue depuis la
première parole révélée à l'homme jus-
qu'à la venue du Christ, et comprend
une période qui est comme le règne du
Verbe illuminaient' , du Verbe intelli-
gence, mais non encore connu en sa
qualité de personne divine, puisque le
Fils n'avait pas encore fait connaître le
Père, ni le Père le Fils. (Il est cependant
une opinion respectable qui suppose à la
synagogue la connaissance de la Trinité
de personnes en Dieu, et quelques mots
des traditions primitives sembleraient
même étendre plus loin la notion de ce
grand mystère.)
Croire à un seul Dieu créateur, rému-
nérateur et vengeur , à une dégradation
originelle et à un rédempteur futur, tel
était le symbole prescrit.
2° Après s'être manifesté dans son
Verbe, Dieu s'est manifesté dans le Christ.
Le Verbe s'est fait chair et il a habité
parmi nous. Le Verbe est devenu Emma-
nuel, Dieu avec nous. Christ signifie roi,
prêtre, prophète; car il a reçu la pléni-
tude de l'onction divine. Or, les rois , les
prêtres, les prophètes seuls sont sacrés
de l'onction. Comme prophète , le Christ
enseignait les vérités éternelles; comme
roi , il était le souverain législateur ;
comme prêtre, il rattachait l'homme à
Dieu par un sacrifice infini, unique par
cela seul qu'il est parfait : sacrifice spiri-
tuel, dont l'ineffable vertu, s'étendant
sur tous les objets sensibles eux-mêmes ,
sublime et spiritualise pour ainsi dire la
matière déchue en l'employant dans les
sacremens.
Cette seconde création n'est donc pas
moins étendue, pas moins universelle,
pas moins catholique au sens grammati-
cal du mot, que la première, puisqu'elle
commande à la fois à l'intelligence par
de nouvelles vérités, au cœur par des
préceptes de perfection , à la volonté par
des prescriptions auxquelles rien de
l'homme n'est étranger. Ainsi le Verbe
s'approche plus près de l'homme que la
première fois. Il habite vraiment en
nous. Par lui la nature est réconciliée
avec l'homme ainsi régénéré, et l'homme
l'est avec Dieu. Par lui l'homme est fait
digne de la glorieuse qualification de
microcosme : car son ame et son corps
réfléchissent toutes les harmonies du ciel
et de la terre; la ressemblance divine y
est reconstituée , il est comme le miroir
de Dieu. Création nouvelle, nous le ré-
pétons, création plus admirable encore
que la première, et que l'Église célèbre
10
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAUNTS PÈRES ,
chaque jour par ces mots de sa liturgie :
Deus qui humance substantiœ dignitatem
mirabiliter condidiiti et mirabiliàs re-
formasti, etc.
Telle est l'action divine dans cette
double révélation laite à l'homme inno-
cent, puis à l'homme déchu. La seconde
porle l'empreinte de plus d'amour de la
part de Dieu ; car il s'y est sacrifié. Aussi
le Christ s'est-il appelé Jésus, c'est-à-
dire homme dévoué par amour au salut
des hommes, et ne leur demandant que
leur amour en échange.
L'œuvre révélatrice et réhabilitante se
complète donc en ces deux termes : lu-
mière par le Verbe, amour par Jésus. Ce
sont les deux points les plus ressortans,
et qui différencient le plus ces deux
actes divins. Lumière, amour, tel est le
Catholicisme. Nous savons d'où sont ve-
nus cette lumière et cet amour : nous
avons vu l'un et l'autre rayon jaillir du
sein du Père, puis converger vers un
centre commun, se réunir dans la même
personnalité, se poser, enfin, dans Jésus-
Christ, point central de tout le Catholi-
cisme ou de la création régénérée. Il
n'est donc d'unité que par Jésus-Christ,
de lumière et d'amour qu'en lui. Or, nous
l'avons dit, la lumière et la vérité sont
identiques , et la vérité c'est l'être. Le
Christ est donc , soit comme Verbe créa-
teur, soit comme Jésus rédempteur, le
principe constitutif de l'Être lui-môme.
Hors de l'être, hors duChrist, il n'est rien.
Mais ici se joint la notion de l'amour oude
l'union de l'homme à Dieu : car la création
n'est pas simplement un fait brut; il y a
en elle des intelligences et des volontés.
Ces intelligences éclairées par la lumière
doivent la chercher d'elles-mêmes, doi-
vent l'aimer; la chercher dans le Verbe,
l'aimer dans Jésus. De là l'ordre moral,
qui comprend tout l'élément spirituel
des intelligences et l'ensemble des de-
voirs des créatures libres. Cet ordre do-
mine tout l'ordre purement physique, de
l'être au premier chef, que nous avons
désigné par l'épithète de Catholicisme.
Mais voilà que nous entrons dans la
notion plus spéciale et plus positive du
catholicisme comme loi constitutive de
l'Être surnaturel , et nous l'appelons
YEglise. Là est le foyer de lumière et
d'amour irradié du sein de Dieu par le
Verbe incarné. Ce feu divin, centre de
tout l'être moral , tend sans cesse à em-
braser tout ce qui, dans la création,
n'est pas encore devenu son domaine; il
cherche à s'étendre jusqu'aux dernières
limites de l'être, et son activité ne sau-
rait se contenir qu'il ne les ait atteintes:
Ignem veni mittere in terrain, et quid
volo nisi ut accendatur (1)? Il faut que
tout soit pénétré par lui; il faut que
l'Eglise s'assimile, par voie directe ou
indirecte, tout vrai et tout bien; il faut
que Jésus jouisse en héritage de toute
l'œuvre du Verbe; il faut, en un mot,
que cette divine unité atteigne, en fait
comme en droit , en acte comme en puis-
sance , la circonférence de son universa-
lité.
Dès lors se pose une question. L'élé-
ment divin de l'unité ainsi déterminé
dans la personne de l'Homme-Dieu , et
connu par l'une et l'autre révélation,
comment son action se perpétue-t-elle
dans cette Eglise que nous avons dési-
gnée comme le noyau du catholicisme ou
la règle de la vérité? Par l'Eucharistie.
L'eucharistie est à la fois le Verbe il-
luminateur et Jésus le Sauveur, le foyer
de l'amour et de la lumière, la moelle
fécondante de tout vrai et de tout bien
dans l'Eglise, dans le catholicisme; c'est
plus que jamais la connaissance du Père
par le Fils ; c'est la personne même du
Christ, prêtre sacrificateur, roi législa-
teur, prophète révélateur. La lumière, la
vérité révélée est dans l'eucharistie par
le Verbe , et s'appelle dogme.
L'amour s'immole par Jésus dans le
sacrifice eucharistique, et s'institue lui-
même en sacrement.
Dès lors la lumière et l'amour ne sont
plus seulement deux puissances abstrai-
tes reposant en Dieu : ils sont un fait
unique, à raison du sujet unique qui en
opère la manifestation, un fait incarné
dans ce sujet divin; ils sont enfin un fait
humanisé, un fait qui touche l'homme
immédiatement et l'identifie à son Dieu.
Pour l'Eglise, il n'est donc rien en de-
hors de l'eucharistie ; sans l'eucharistie,
l'Eglise même pourrait-elle être? car ce
fait divin , ce fait admirable est le lien de
la société régénérée ; il est le principe de
(1) Luc , \\\ , 49.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
11
l'ordre et de la hiérarchie, en tant qu'il
ordonne et gradue les fonctions ecclé-
siastiques autour du sacrifice unique et
universel du corps et du sang de Jésus-
Christ , fondant ainsi le culte extérieur
par lequel les hommes s'unissent ensem-
ble pour s'unir à Dieu.
Donc par l'eucharistie est constituée ,
1° l'unité intellectuelle, 2° l'unité mo-
rale, 3° l'unité sociale. Chacune de ces
trois unités est comme un faisceau de
vérités du même ordre, et ce triple fais-
ceau a lui-même pour premier lien l'u-
nité divine. (Nous ferons plus tard les
applications.)
Donc la présence réelle, envisagée soit
comme dogme, soit comme sacrement,
soit comme sacrifice, est tout à la fois
le principe vital du cœur, de l'intelli-
gence et de la volonté, pour l'individu,
et le lien de la société. Je m'explique :
l'homme a trois puissances en lui ; toutes
trois ont besoin d'un aliment, d'un exer-
cice ; d'elles découlent toutes ses pas-
sions.
La première est le besoin et la faculté
de comprendre ;
La seconde est le besoin et la faculté
d'aimer ;
La troisième est le besoin et la faculté
d'agir.
D'où intelligence, amour, volonté; le
mens, l'âme et les sens.
Le mens est la lumière, l'âme est la
vie, la volonté produit l'action.
La lumière est dans la tête, l'âme est
dans le corps, la volonté est dans le
cœur.
La volonté et la pensée sont les deux
termes de l'âme; car il est inutile de
dire ici que l'homme n'a qu'une seule
substance spirituelle distincte, qui s'ap-
pelle mens ou pensée dans la tête , vo-
lonté ou action dans le cœur. C'est, selon
le langage des mystiques, l'âme supé-
rieure et l'âme inférieure.
Or, l'eucharistie fournit à cette triple
faculté l'aliment, la vie, l'exercice qui
lui est propre; elle comprend tout
l'homme : c'est l'infusion substantielle de
l'Homme-Dieu. Or, quel homme fut plus
complet que Jésus? Qui peut mieux que
le Verbe remplir, inonder l'intelligence
des paroles de vérité? Qui peut mieux
que son cœur suffire à notre cœur? Qui
peut mieux que son âme remplir notre
être et lui communiquer la vie?
La vérité se manifeste par la parole;
L'amour par l'action ;
Le mens communique à la pensée di-
vine et s'imprègne du Verbe ;
Le cœur absorbe le sang divin et s'é-
chauffe dans son amour;
L'âme se compose peu à peu à l'image
du cœur et de la pensée divine de l'Em-
manuel, et se renouvelle dans l'éternelle
jeunesse d'innocence qui s'appelle im-
mortalité incorruptible, béatitude in-
finie.
Faisons quelques applications.
Comme dogme, l'Eucharistie nous
montre Dieu se manifestant à l'homme
dans son Verbe, lequel éclaire omne/n
hominem venientem in hune mundum (1),
séparant par cette illumination la lu-
mière des ténèbres, posant la distinction
du bien et du mal , enseignant la beauté
de l'un et la laideur de l'autre , montrant
l'être et l'ordre dans le premier, le néant
et le désordre par le second ; distinguant
l'esprit de la matière, et les réunissant
purifiés dans une apothéose éternelle;
ralliant à soi la nature humaine, quand
elle s'est unie de volonté à tous ces
grands bienfaits, et de là le ciel; et se
séparant violemment et pour toujours
des âmes rebelles, et de là l'enfer.
Ainsi donc unité de Dieu, révélation,
providence, rédemption, glorification,
existence de l'âme, libre arbitre, éter-
nité de peines et de récompenses; pre-
mier faisceau de vérités réunies par le
dogme eucharistique.
Comme fait, l'Eucharistie est la fin du
culte extérieur; tous les rits et cérémo-
nies n'ont qu'elle pour objet. Elle est à la
fois réalité et symbole, et donne par là
un sens à tout le symbolisme religieux,
ce langage des sens parlant à Dieu. C'est
ainsi, c'est comme fait , qu'elle est un
point central pour les diverses facultés
sensitives de l'homme. En second lieu,
elle réunit l'homme à l'homme par une
même direction de pensée et de senti-
ment; elle réunit le corps de l'homme à
Dieu , et par le corps de l'homme elle
unit à Dieu la nature tout entière ; enfin
(1) Jean , i , 9.
12
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PERES ,
dans la
elle réunit l'homme social
grande unité de l'Eglise.
Comme sacrement , l'Eucharistie unit
l'âme, la volonté, l'homme moral à Jé-
sus, à l'Homme-Dieu ; elle purifie, sanc-
tifie et prépare la glorification.
C'est ainsi que nous avons toujours
Dieu au milieu de nous, mais sous un
autre mode. L'action de Jésus depuis son
Ascension, comme l'action du Verbe
avant l'Incarnation, n'est plus accessible
à nos sens; sa présence, toute réelle
qu'elle soit au milieu de nous, ne nous
offre rien que de passif. Il faut qu'un
nouveau Moïse entre dans le tabernacle;
il faut que l'ancien ministère prophéti-
que soit remplacé par un enseignement
permanent; il faut que le grand-prêtre
ne prophétise plus seulement une fois
par an en entrant dans le Saint des
saints, mais qu'à chaque instant on
puisse au besoin trouver sur ses lèvres
l'infaillible parole de vérité ; il faut que
la présence de l'Emmanuel, allumant
sur des milliers de points l'étincelle di-
vine de la lumière et de l'amour, se ré-
fracte pour ainsi dire de tous ces mêmes
points et se concentre sur un point uni-
que; il faut qu'elle recueille tous ses
rayons en un foyer visible, et que, selon
l'énergique expression de de Maistre,
elle se transforme en une seconde pré-
sence, non plus substantielle, non plus
personnelle, non plus divine, mais en
une vice-présence, dépositaire réelle de
la vérité, tant dogmatique que morale,
et suprême ordonnatrice de l'unité exté-
rieure, rituelle, hiérarchique et discipli-
naire. Cette vice-présence du Christ dans
l'Eglise, c'est le Pape; TEsprit-Saint en
est comme le véhicule. L'effusion de
grâces et de lumières dans la société des
fidèles au jour de la Pentecôte persévère
tous les jours au cœur de l'Eglise, et
constitue l'infaillibilité du vicaire de Jé-
sus-Christ, comme héritier des promes-
ses faites à saint Pierre. Or, ces pro-
messes sont celles-ci :
1° Infaillibilité pour la foi : Ego ro-
gavi pro te ut non deficiat fides tua (1).
(Dogme.)
2° Autorité pour conduire : Pasce oves
m cas (2). (Morale.)
(1) Luc, xxii , 52.
(2) Jean , xxi , 17.
3° Souveraineté de juridiction : Tibi
dabo claves regni cœlorum, etc. (1).
(Unité hiérarchique et disciplinaire.)
Ainsi le principe de vie, l'unité géné-
ratrice dans l'Eglise, c'est l'Eucharistie;
le second terme de cette unité , l'élément
actif et dispensateur, non moins que son
lien visible , c'est le Pape : Qui non colli-
git mecum , dispergit (2).
Pasce oves meas, dit Jésus-Christ à
saint Pierre pour le récompenser de sa
primauté d'amour ; pasce oves meas3 tous
ceux qui portent le nom de chrétien : ta
juridiction est universelle; pasce, nour-
ris-les ; et de quoi? de l'Homme-Dieu , du
Verbe et du Christ ; du Verbe , par la pa-
role , par la prédication : Prœdica Ver-
bum (3) ; du Christ , par l'eucharistie :
Ego sum panis vitœ (4).
Ainsi tout se résume dans le Pape.
Il s'est trouvé de mauvais papes, me
dira-t-cn; les fils spirituels de Jésus-
Christ n'ont pas toujours ressemblé à
leur père. A cela je réponds : Ce n'est
pas la sainteté de l'individu qui fait l'au-
torité de la personne ; l'infaillibilité et
l'impeccabilité ne sont pas choses iden-
tiques. Balaam et Caïphe n'ont-ils pas
prophétisé ? Qui osera donc fixer à Dieu
les règles de convenances qu'il ne doit
pas dépasser? Parmi les ancêtres de Jé-
sus-Christ, selon la chair, combien ont
été indignes de l'honneur de lui trans-
mettre l'existence? Dieu les a-t-il rejetés
pour cela? Non : les premiers, comme
les seconds, ont accompli invité et igno-
ranterj si l'on veut , les desseins de
l'Eternel; les premiers, comme les se-
conds, n'ont point fait défection à la fin
décrétée par Dieu.
Ici s'élèvent quelques difficultés pour
la conciliation historique des deux élé-
mens d'unité , ou , pour mieux dire , des
deux formes de l'unité dans l'Eglise.
Nous avons mis en avant l'unité eucha-
ristique comme principe divin, puis l'u-
nité hiérarchique personnifiée dans le
pape : l'une et l'autre n'élaient-elles pas
une sorte d'arcane au premier siècle?
(1) Matlhien.xvi, 19.
(2) Luc, xi, 25.
(5) ii Tiœoth.,ïV, 2.
(4) Jean , vi , 48.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
13
Comment donc était alors constituée l'u-
nité visible?
Assurément, on ne doutait pas plus de
l'autorité réellement présente aux mains
du vicaire de Jésus-Christ que de l'inef-
fable mystère de l'eucharistie ; et, toute-
fois, l'un et l'autre étaient un arcane. Par-
ler librement du chef de l'Eglise ou du
mystère eucharistique, c'eût été livrer
l'un et l'autre à la rage des persécuteurs.
Et voyez! l'eucharistie était, dans les
soupçons d'un peuple ignorant, pervers
et crédule à l'excès, travestie en un fes-
tin de chair humaine : les trente pre-
miers papes sont tous martyrs. L'instinct
des persécuteurs savait unir sous les
coups de sa haine ce qui est , de soi , in-
divisible comme force morale de l'Eglise.
C'est un levier unique, quoique deux
termes y soient compris nécessaire-
ment, le point d'appui et l'action qui lui
est communiquée avant qu'il mette lui-
môme en mouvement l'objet à déplacer.
Pour le levier dont nous parlons, l'objet
à déplacer, c'est le monde.
Si la vie dans l'Eglise a sa source dans
le mystère eucharistique : Ego sum via,
et veritas et vita (1) , c'est à l'Eglise, c'est
au Pape qu'il est donné de la conserver.
L'Eucharistie est le centre de tout, tout
paît d'elle et tout revient à elle ; c'est le
cœur de la société chrétienne : une ac-
tion vigoureuse chasse, étend jusqu'aux
extrémités le sang du Christ, puis la
source divine se replie sur elle-même
chargée des précieuses parcelles que l'or
de la charité et des vertus qui procèdent
d'elle y ont déposées. Et comment se fait
ce mouvement de retour, sinon par la
réaction que l'Eglise, que le Pape opère
des extrémités hiérarchiques jusqu'à lui,
et de lui jusqu'à Dieu? JN'est-ce pas la
réflection des rayons divins tombant sur
la Pierre romaine?
Ainsi établie, la position identique de
l'arcane eucharistique et de î'arcane
hiérarchique dans la société chrétienne
des premiers siècles, quel était le lien
extérieur de l'unité, et quel était son fon-
dement divin, son principe d'infaillibi-
lité dans la compréhension générale des
fidèles?
Ce lien était, comme aujourd'hui dans
(1) Jean , xiv, 6.
la communauté de vie chrétienne , c'est-
à-dire dans la possession sentie et com-
parée d'une même foi , d'un même culte,
d'une même morale : Unus Dominus,
unafides, unumbaptisma{\). Unus Do-
minus, c'est le principe de toute morale ,
c'est l'unique motif des vertus, c'en est
le premier modèle. La morale était un
devoir avant même que la foi fût révé-
lée , avant la foi et le baptême , c'est-à-
dire avant la révélation des mystères de
la foi, avant l'institution des rits sacra-
mentaux ou appartenant au culte ; la mo-
rale était commandée à l'homme au nom
de Dieu avant qu'elle ne le fût au nom
de Jésus-Christ.
Le baptême est le premier anneau de
la chaîne rituelle; par lui nous entrons
dans le sanctuaire du culte.
Le prix que l'on attachait au dépôt de
la foi contenait dans un profond respect
l'élan de la pensée raisonneuse. On crai-
gnait tout terme nouveau dans les objets
de la foi : le symbole circonscrivait dès
lors toute la matière nécessaire de cette
foi , et chaque fidèle le savait par cœur.
A mesure ensuite que s'étendait le do-
maine de la foi, on surveillait plus acti-
vement ses premières allures, on com-
parait les traditions d'une église ou d'une
communauté chrétienne à celles d'une
autre communauté , surtout à celles qui
étaient de fondation apostolique. Quand
tous les doutes n'étaient pas encore levés,
on recourait au siège de saint Pierre, au
successeur de celui à qui mission avait
été donnée de confirmer ses frères : on
en a un exemple frappant dans la ques-
tion de la Pàque, dans celle de la péni-
tence canonique pour les lapsi, et dans
celle de la source hiérarchique , à l'occa-
sion du schisme de Novat. On trouve déjà
dans ces trois jugemens la triple ques-
tion de foi, de morale et de culte, défé-
rée au siège de Rome et cherchant en lui
l'unité.
En résumé, le lien extérieur de l'unité
chez les premiers fidèles était la commu-
nauté de culte ou la participation à l'eu-
charistie. On en excluait rigoureusement
tous ceux qui étaient hors l'unité de foi,
les hérétiques; hors de l'unité de morale,
les pénitens publics ; hors de l'unité hié-
(1) Aux Ephès., iv, li.
14
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ,
rarchique, les schismatiques. Cette par-
ticipation au même mystère ne compo-
sait pas seulement l'unité de foi , de mo-
rale et de culte pour une communauté
locale, mais elle étendait ce signe divin
aux Eglises les plus éloignées. De là les
eulogies et ces termes si fréquemment
employés : admettre à sa communion ou
rejeter de sa communion. Or, la commu-
nion romaine était le centre de toutes les
autres : il y avait donc identité entre
l'unité eucharistique et l'unité papale,
comme signe extérieur de communion
chez les fidèles. Telle était sur ce point
leur compréhension générale. Être en
communion avec Rome, c'était avoir
l'unité de foi , de morale et de culte avec
toute l'Eglise.
Quant au fondement divin de cette
unité, tel que les fidèles le comprenaient
encore, on le trouve longuement exposé
dans l'admirable discours de la Cène, où
Jésus-Christ donnant son corps à man-
ger à ses disciples, leur donne avec cette
nourriture nouvelle le précepte nouveau
de s'aimer les uns les autres (1) , comme
il les avait aimés lui-même, joignant
ainsi l'autorité de l'exemple à celle du
précepte; et comme si sa divine parole,
accompagnée de tant de miracles, ne
suffisait pas dans son propre témoi-
gnage, il en invoque un autre qui aura la
garantie de sa prophétie : c'est la pro-
messe de l'Esprit-Saint, qui leur don-
nera le sens de tout ce qu'ils ont vu et
entendu, qui ne les laissera plus dans
l'attitude passive de disciples écoutant
leur maître, mais qui les établira à leur
tour docteurs des nations. Puis le Verbe
incarné demande à son Père qu'il sanc-
tifie ses disciples dans la vérité (2), afin
qu'ils soient infaillibles dans leur ensei-
gnement, et qu'ils soient un comme le
Père et le Fils (3). Le fondement divin est
donc la promesse d'être avec ses disciples
jusqu'à la consommation des siècles, la
volonté du Christ {mandatum do vobis) ,
sa prière au Père {Pater sancte, serva eos
in nomine tuo auos dedisti mihi : ut sint
unum sicut et nos) (4); enfin le signe des-
(1) Jean , xm , 54.
(2) Ibid., xvn, 17.
(3) Ibid., 11.
(4) Ibid., 11.
tiné à maintenir et à rappeler la fonda-
tion de cette unité divine, c'est l'eucha-
ristie, c'est-à-dire la présence réelle et
persévérante de celui-là même qui a
promis, qui a voulu, qui a prié.
Chaque communion sacramentelle rap-
pelait tout cela aux fidèles : ils savaient
qu'il n'y avait pour eux de certitude et de
garantie de l'unité catholique que dans
l'unité de foi, de morale et de culte; ils
savaient que de la pureté du dogme eu-
charistique et de leur adhésion complète
à l'autorité du centre visible de l'unité
dépendait la conservation de la société
chrétienne. L'histoire a d'ailleurs bien
justifié ce que nous avons avancé : toutes
les hérésies qui ont secoué le joug de
l'autorité pontificale ont de même altéré
le dogme de l'eucharistie. Il y a une
sorte de lien logique entre ces deux vé-
rités.
Enfin le principe et les preuves de cette
infaillibilité qui courbait invinciblement
tous les fidèles au joug de l'unité, c'était,
1° l'assurance d'une assistance perma-
nente du Saint-Esprit dans l'Eglise. Ce
Paraclet promis était venu avec tous ses
admirables dons; tous les jours on en
voyait les effets par les miracles et par
les prophéties. 2° L'établissement du
corps enseignant : Ipse dédit quosdam...
doctores (1). 3° La préposition du corps
épiscopal au maintien de la foi et de la
discipline. 4° La suprématie du siège de
Rome, vers qui convergeaient toutes les
lumières et de qui découlaient toutes les
juridictions. Je dis que les lumières con-
vergeaient vers le pape, et que de lui
découlaient les juridictions : c'est que les
lumières sont indistinctement répandues
dans l'Eglise : Spiritus ubi vult spirat (2);
mais ces lumières, ces vérités, si l'on
veut, ne peuvent constituer des dogmes
que pour autant qu'elles reçoivent la
sanction du siège de Rome, isolément ou
dans les conciles. Mais quant à la juri-
diction , il ne peut y en avoir qu'une
source unique, qui émane du vicaire de
Jésus-Christ : Tibi dabo claves regni cœ-
lorum (5).
Il nous reste à dire quelque chose de la
(1) Aux Ephèi., iv, 11.
(2) Jean, ni , 8.
(3) Matth., xvi, 19.
PAR M.
manière dont la foi prenait racine dans
les esprits. La foi s'impose d'abord toute
par autorité : Non in persuasibilibus hu-
manœ sapientiœ verbis (1), et c'est l'Es-
prit-Saint qui la fait admettre par l'opé-
ration invisible de la grâce dans les
cœurs. Ce n'était point un système d'i-
dées que l'on préférait , mais c'était une
rénovation complète de l'être moral que
l'on subissait volontairement; c'était la
foi-lumière et volonté, et non pas sim-
plement illumination intellectuelle; c'é-
tait de l'autorité, et non pas de l'éclec-
tisme; c'était rigoureusement le qui non
est mecum, contra me est (2) ; c'était l'em-
pire de la foi sur la raison, et toute l'in-
tolérance de la vérité. Quand Dieu parle,
l'homme doit se taire, croire et obéir;
les miracles sanctionnaient l'appel à
l'autorité divine. Tel est le premier ca-
ractère de la prédication évangélique.
On conçoit que des hommes qui com-
mandaient aux élémens pussent dire à
d'autres hommes : Croyez, voici l'exposé
de la doctrine chrétienne; croyez, Dieu
vous l'ordonne ; son esprit récompensera
votre foi par plus de lumières; il sera
lui-même votre précepteur. Hâtez-vous
de croire, le temps presse pour le genre
humain tout entier; il n'est rien pour
l'individu , bientôt il ne sera plus temps.
Si vous ne croyez à notre parole, elle ne
sera point vide pour cela ; elle reviendra
à nous, et en vous quittant nous secoue-
rons sur vous la poussière de nos pieds.
Et quand les cœurs étaient préparés
par la grâce, la foi y descendait pour y
déposer les germes de la vie spirituelle.
Il fallait qu'avant tout ils fussent pu-
rifiés par la charité , qui devenait ainsi
la condition première de la foi : Beati
mundo corde , quoniam ipsi Deum vide-
bunt (3). Sans cette pureté intérieure, il
n'y avait point de vision par la foi. Si la
charité qui unissait l'homme à Dieu était
nécessaire à l'intromission de la foi,
cette même charité dirigée vers les mem-
bres de la grande confraternité chré-
tienne, devenait pour chacun une ga-
rantie de vérité et de salut. Sans elle,
point de sécurité pour l'individu sur la
(1) i Corinth., il, 4.
(2) Luc, xi, 25.
(■"•) M ait h., y. 8.
L'ABBÉ R. BOSSEY. 15
conservation pure et intègre de sa foi.
L'isolement eût tout perdu. C'est ainsi
que se maintenait pure de tout alliage la
tradition apostolique.
Cependant dès que les miracles cessè-
rent comme fait habituel, les traditions
locales n'ayant plus cette preuve incon-
testable de la divinité de leur foi , il fal-
lut recourir au Pontife romain qui
avait reçu mission de confirmer ses
frères. On voit en effet les miracles et
les prophéties devenir de plus en plus
rares , et n'apparaître , pour ainsi dire ,
que pour empêcher prescription. La
descente visible du Saint-Esprit sur les
nouveaux baptisés, nécessaire, pour ainsi
dire, lorsqu'ils ne pouvaient communi-
quer facilement avec les apôtres, et,
après eux , avec le siège de Pierre , cette
descente merveilleuse , dis-je , cessa bien-
tôt d'être un fait ordinaire et comme
permanent. Elle cessa peu à peu à me-
sure que l'unité extérieure se dessinait
plus fortement. Les traditions locales
perdirent peu à peu de leur valeur , et
Rome les concentra toutes en vertu des
promesses qui lui avaient été faites.
Nous ne pousserons pas plus loin nos
investigations sur l'objet de la présente
leçon. Nous avons montré l'Unité dans
sa source, Dieu; dans son organe, le
Verbe; dans son élément conservateur,
divin, l'Eucharistie; humain, mais in-
faillible , le Pape ; dans ses formes , les
rits sacramentaux et la hiérarchie ; dans
ses résultats, l'identité de croyances,
des devoirs et des espérances; enfin,
dans la constitution même de la société
chrétienne. Tel est le Catholicisme :
Unité, Universalité.
Ce sera le fil qui nous guidera dans les
études que nous nous proposons de don-
ner dans l' Université catholique. Ce point
de vue était le seul qui pût nous orienter
dans un aussi vaste horizon. Nous ne nous
dissimulons point les difficultés d'une
pareille tâche : mais , Dieu aidant , nous
avons la confiance de surmonter les prin-
cipales, parfaitement désintéressés que
nous sommes dans tout ce qui n'est
qu'opinion , ou système , dévoués au con-
traire à toute vérité qu'avoue l'Eglise,
et soumis de cœur et d'âme à toute recti-
fication faite en son nom , de ce qui vien-
drait de nous. Toutefois, comme nous
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES.
16
serons le plus souvent historien , si
quelque chose d'excentrique au dogme
défini, venait à percer dans notre ex-
posé, on voudra bien ne nous en rendre
pas responsable , avant toute instruction
de la cause. Il n'est peut-être pas un seul
écrivain ecclésiastique qui n'ait de gra-
ves inexactitudes de langage dans ses
doctrines , surtout pour les questions qui
de son temps n'étaient point encore
passées à l'état de dogme. Ce sont des
discussions de la tradition, quand elle
n'est pas très explicite, ou bien des con-
séquences de principes, des extensions
de doctrine qui, appartenant à l'homme ,
peuvent faillir avec lui.
Pour déterminer donc la valeur de
telle ou telle opinion des Pères que nous
citerons , il est important de ne pas
perdre de vue les règles suivantes :
1° L'autorité des Pères comme témoins
de la tradition ne vient qu'après l'Ecri-
ture , les définitions des conciles et des
papes.
2° Entre les Pères, les docteurs tien-
nent le premier rang: l'Eglise grecque
en compte quatre grands ainsi que l'E-
glise latine, laquelle en a ajouté huit
autres , en tout seize. Les docteurs grecs
sont : S. Athanase , S. Basile , S. Grégoire
de Nazianze , S. Jean Chrysostome. Cbez
les Latins , marchent parallèlement
S. Grégoire le Grand , S. Ambroise ,
S. Augustin et S. Jérôme. Viennent en-
suite S. Léon, S. Pierre Chrysologue,
S. Isidore de Séville, S. Pierre Damien ,
S. Anselme, S. Bernard, S. Thomas et
S. Bonaventure.
3° Il est tel Père dont les doctrines ont
servi de texte à des définitions dogmati-
ques; ou qui, ayant traité ex professo
certaines questions de foi contre les hé-
rétiques, a été généralement cité dans
le même sens. Dans ces deux cas , l'au-
lorité de ce Père est devenue celle de
l'Eglise même.
4° Dans les questions appartenant à la
foi , l'unanimité des Pères forme certi-
tude.
5° Dans les questions même de simple
doctrine, on encourrait la note de témé-
rité à s'écarter du sentiment commun
des Pères.
(i° Pour tout du reste, c'est-à-dire , dans
les questions extra-fidem , extra-doctri-
nales , le témoignage des Pères n'a
qu'une valeur scientifique, ordinaire.
7° Enfin, nous devons dire que quel-
ques uns d'entre eux ne sont pas exempts
de certaines erreurs quelquefois assez
graves. Cela se rencontre plus fréquem-
ment dans les premiers siècles, lorsque
la dogmatique chrétienne était encore
en travail , et antérieurement aux défini-
tions de l'Eglise. En voici quelques exem-
ples que nous étendrons plus tard : Le
millénarisme; le FiliiDei de la Genèse,
entendu des anges; la privation de la
béatitude pour les âmes justes jusqu'à la
résurrection; l'origine de l'âme qu'ils
supposent ex traduce...; sans compter
plusieurs erreurs particulières à quel-
ques autres Pères , comme celle des re-
baptisans , la permission du divorce
adultérin , la préexistence de l'âme d'A-
dam à son corps, celle des ?anges à la
création, leur corporéité... Et cependant
les ouvrages où ces erreurs sont conte-
nues , se trouvent au catalogue des livres
approuvés par le pape Gélase. Cette in-
sertion n'avait point pour fin de rien
définir sur ces matières; aussi ne préju-
dicie-t-elle aucunement à l'intégrité du
dogme catholique. Il faut donc s'en te-
nir à ces paroles de Melchior Canus :
Lcgentur itaque à nobis cum reverentiâ
quiaem , sed ut hommes , cum delectu
atque judicio (1).
Les ouvrages des Pères se divisent en
commentaires sur l'Ecriture sainte, trai-
tés doctrinaux, homélies, apologies,
ouvrages polémiques , catéchèses , let-
tres, discours, controverses, histoires
et livres pieux.
Nous exposerons sous certains titres
l'ensemble de leur doctrine sur les
points principaux , et nous mettrons le
lecteur à même de vérifier , s'il lui plaît ,
l'exactitude de nos extraits et de nos
citations.
Notre prochaine leçon comprendra
une partie de la doctrine des Pères sur
la création et la composition de l'uni-
vers. Et comme les écrivains scolasti-
ques, souvent peu connus, du moyen
tAige, , sont les plus explicites sur ces ma-
tières, nous demandons à leur donner
place parmi ceux dont le nom a plus
(1) Luc, theul., 1. VU , ck.ui , n° 2.
COURS D'ITTSTOIRE DE FRANCE, PAR M. DUMONT. 17
lequel nous sommes obligés de nous cir-
conscrire, nous permettra tout au plus
de condenser dans quelques pages ce
qui ferait souvent la matière d'un gros
volume. Nous tacherons du moins
d'être exact , sinon complet.
L'abbé R. Bossey , prêtre.
d'autorité. Ce sera un complément vrai-
ment curieux de la science des premiers
siècles patristiques.
Il nous serait impossible d'assigner
d'avance les proportions que prendra
chaque question eu égard au développe-
ment de toutes les autres. Le cadre dans
&cUntc$ m$\w\<\m.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
DIX-NEUVIÈME LEÇON (1).
Élat des personnes sous les Mérovingiens ; diffé-
rence extérieure des Franks et des Gallo-Ro-
mains; égalité réelle. — De la propriété en Ger-
manie et après la conquête en Gaule ; de Valode;
application de la lot salique à la succession
royale. — Du bénéfice et de la recommandation ;
histoire d'Arédius. — Anlrustions et convives
du roi.
Dinc cui Barbaries , illinc Rornania plaudit (2).
Fortunatus ne songeant dans ce vers
qu'à l'éloge du roi Caribert, n'exprimait
pas moins ainsi très nettement pour nous
la distinction des deux populations fran-
que et gauloise, entremêlées, sans se
confondre encore, gardant chacune leur
nom avec même réserve d'amour-propre.
Je ne crois pas qu'il fût venu à l'esprit
du poète de ne pas nommer les Barbares
les premiers, quand même la prosodie
s'y fût mieux prêtée; et, toutefois, ce
rapprochement de la Romanic et de la
Barbarie en parallèle suppose une éga-
lité avouée, publique. Si, d'autre part,
nous consultons la loi salique et la loi
ripuaire, nous y voyons une supério-
rité maintenue superbement aux Franks.
Le meurtre d'un Frank ou d'un Barbare
vivant sous la loi salique est évalué à
deux cents sous; la composition n'est
que de cent sous pour le meurtre d'un
Romain propriétaire. La même diffé-
rence de moitié se répète pour la cora-
(t) Voir la xvnr leçon au t. xi , p. 24ii.
(2) Forlunat., Carm.t yi, 4.
position de tous les autres délits, selon
l'origine des personnes, les Romains pa-
raissant toujours inférieurs de rang dans
la même condition (1) ; d'où l'on a com-
paré la situation des Romains sous les
Franks à celle des Raïas et des Phana-
riotes sous les Turcs (2). Idée très in-
(1) Leg. salie, tit. 4Î, 4S, 5S, 15.
(2) M. Thierry, 7e lettre7 sur r Histoire de France.
Il cite ailleurs dans le même sens (Récits Mérovin-
giens, Introduct., c. y) le passage si connu de Luit-
prand : <i Quos nos, Long obardi , scilicet S axones,
ï Franci , Lolharingi, Baïwari , Suevi, Burgun-
i diones , tantô dedignamur, ut inimicos noslros
« commoti , nil aîiud conlumeliarum, nisi Romane
t dicamus; hoc solo, id est, Romanorum nominc,
l quidquid ignobililalis , quidquid luxuriœ , quid-
g quid mendacii , imà quidquid viliorum est, com~
« prehendentes. » (Légat, ad Niceph.) Mais, 1° l'o-
pinion du dixième siècle ne représente pas absolu-
ment l'opinion du sixième; 2" renonciation de l'é-
vèque lombard, même dans sa généralité , peut-être
un peu hyperbolique , ne doit regarder que les Ro-
mains proprement dits ou Italiens. La distinction lé-
gale de Barbares et de Romains était déjà fort affai-
blie hors de l'Italie au temps de Charlemagne , sinon
déjà effacée. « Romani.... quando componunlur,
juxta legem ipsius cui malum fecerint, componan-
tur. Et Longobardos illos convenit simililcr compo-
nerc. De cœteris verà causis communi lege viva-
mus, quam domnus Karolus, cxcellentissimus F r an-
cor um et Longobardorum rex, in ediclum adjunxit.»
(Leg. Longob., liv. II, tit. 5G.) Que la -véritable
race romaine , aussi incapable de se défendre que de
se soumettre, fut méprisée au moyen a^e par tous
les peuples qui ambitionnaient do l'asservir, cela so
conçoit; mais co mépris certainement ne s'étendait
pas aux Romains de condition légale dans les autres
pays , du temps do Luilprand , puisque d'après une
18
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
exacte, qui s'appuie à faux sur les bri-
gandages, racontés par Grégoire de
Tours, dans les querelles incessantes des
fils de Clovis et de Clotaire Ier; parce
que ces troubles intérieurs, si fréquem-
ment qu'ils revinssent, étaient des cas
d'exception passant comme une tempête
sur telle ou telle province, et parce que
même alors, n'y ayant plus de règle, la
distinction des personnes ne devait pas
mieux s'observer que toute autre chose.
Mais en supposant encore que l'exemple
du Midi , où les Burgundes et les Wisi-
goths n'avaient point songé à cette dis-
parité légale (1), n'en eût pas hâté la dé-
suétude dans le Nord, l'équilibre s'y
trouvait déjà rétabli en fait de plus d'une
manière : d'abord par une autre disposi-
tion de la même loi salique, que plus
tard confirmèrent les capitulaires de
Charlemagne , et qui porte la composi-
tion à trois cents sous pour le meurtre
d'un diacre, à six cents pour celui d'un
prêtre, mis ainsi de niveau avec les
Franks du premier ordre, et à neuf cents
pour le meurtre d'un évêque (2). Cette
supériorité reconnue au clergé relevait
indirectement la race indigène, à la-
quelle il appartenait presque tout entier.
La faveur royale , comme nous le ver-
rons plus loin, était un second moyen ;
un troisième, moins apparent et non
moins effectif, venait de la propriété
foncière, qui fut pour les Franks toute
autre chose en Gaule qu'en Germanie.
Ceci demande quelque attention. La
propriété foncière, inconnue dans l'état
nomade, fait une des principales bases
de l'état civilisé, et à cette base l'insti-
tution de la noblesse s'est rattachée si
communément, que sans l'intelligence
précise de ces deux notions sociales il
petite découverte assez curieuse de M. Thierry lui-
même (Introd., ib.), l'impératrice Adélaïde alors
se faisait honneur de u fonder au lieu nommé Seltz,
en Alsace, une ville de liberté romaine ; urbem dé-
crétât fieri tub libkrtatk roman à. » (Vita S.
Âdelh.)
(1) Leg. Burg., tit. 10, 60; additam. prlm.,
tit. 13; add. secund., lit. 10.
(2) Leg. salie., tit. 58; Karoli magni capit.,
H, xxv : Qui subdiaconum occident, 500 solid.
eomponat, qui diaconum, 400, qui presbyterum ,
600 solid., qui episcopum, 900 solid., qui mona-
chum, 400 solid., culpabilis judicetur. Le sou d'or
valait environ douze francs, monnaie actuelle.
n'est guère possible de comprendre à
fond la France du moyen âge.
A considérer les Germains au temps de
Tacite, quoique sédentaires, ils n'étaient
pas alors au-dessus des peuples nomades
les plus grossiers ; < ils n'avaient point de
« villes , mais des habitations séparées et
< diverses.... Ils partageaient entre eux
< les champs, selon le nombre des fa-
« milles, avec une grande facilité, à
< cause de l'étendue de leur territoire.
« La distribution s'en renouvelait tous
€ les ans... et ils n'exigeaient de la terre
i que des moissons de blé (1). > Mais
dans la suite, ce qu'on doit mettre vers
le milieu du quatrième siècle, lorsque
les Franks terminèrent la guerre avec
Julien l'Apostat par un traité d'alliance
qui les établit sur la frontière de l'em-
pire, cette peuplade prenant une posi-
tion plus fixe, sentit la nécessité de la
régulariser par des lois, dont la pre-
mière et fondamentale disposition fut de
rendre permanente la propriété foncière.
Cette innovation naissait naturellement
de leurs relations fréquentes avec les
Romains; depuis long-temps même ce
Yoisinage extrême et cette vue encore as-
sez confuse de la civilisation avaient ap-
pris à ces barbares le goût de l'argent (2),
et par conséquent de la possession. Cha-
que chef de famille possédait donc en
propre un domaine ou allod (3), qui
(1) Tac, Ger., 16 : Nullas Germanorum populis
urbes babilari. . .; 26 : agri pro numéro cultorum ab
universis per vices occupantur, quos mox inter se
secundum dignationem partiuntur; facilitatem par-
tiendi camporum spatia praestant. Arva per annos
mutant, et superest ager; nec enim cum ubertate
et amplitudine soli labore contendunt , ut pomaria
conserant, et prata séparent, et horlos rigent; sola
terrœ seges imperatur.
(2) Tac, Ger., 13 : Gaudent praecipué fiailima-
ruui genlium donis;... elecli equi , magna arma,
phalerœ, torquesque. Jam et pecuniam acciperedo-
cuimus .
(3) M. Laboulaye prend l'élymologie de ce mot
dans « la racine allemande loot , qui se reproduit
« dans toutes les langues modernes pour désigner
« ce que donne le sort. » Hist. de la Propr., v, 4.
Le passage précédemment cité de Tacite contredit
cette distribution par le son. D'ailleurs l'idée de lots
(sortes) n'implique pas nécessairement celle de ha-
sard . M . Thierry a traduit all-od plus naturellement
par toute'propriété , comme venant du mot teuto-
nique od , bien , qui se conserve encore dans le seul
mol allemand kleinod, petit bien , bijou. Le moyen
PAR M. DUMONT.
v*
se nommait particulièrement chez les
Franks saliens terre- salique , chez les ri-
puaires terre asiatique (1) , et qui passait
en héritage de mâle en mâle , à l'exclu-
sion des femmes, le plus proche parent
paternel devant invariablement succéder
s'il n'y avait point de fils. Peu importe
que ce fût originairement un lot de terri-
toire vacant ou conquis, on ne le possé-
dait point à titre de récompense ni d'o-
bligation publique. On a, ce me semble,
assez inutilement disputé là-dessus jus-
qu'à présent. 11 en était de ce lot ou do-
maine barbare comme du lot ou champ
quiritaire aux premiers temps de Rome;
c'était, pour le Germain comme pour le
Romain quirite , non le prix , mais la ga-
rantie de l'association, le titre national,
en vertu duquel l'un participait à la cité,
l'autre à la tribu , par droit et par hon-
neur de liberté personnelle (2). Ni l'un ni
l'autre ne connaissait Vimpôt foncier. Si
le Romain contribuait aux frais de l'Etat,
c'est-à-dire de la guerre, c'était comme
citoyen ; en subvenant de son argent
aussi bien que de son bras à la nécessité
générale, qui comprenait son intérêt
privé, il donnait un secours personnel,
non une redevance de domaine ni un ac-
âge en donnant à allod les formes latines alode , al-
lodium, employait pour synonymes hœredilas, sors,
substanlia. Leg. Burg., lit. 1, 14. Dans la loi des
Wisigoths : Ne post quinquaginla annos sortes Go-
thicœ vel Romance ampliùs repetantur. Cancian.,
Leg. antiq.
(1) De Buat, Origines , xn , 4, explique ce mot
delà manière la plus raisonnable. Aviatica ne peut
dériver d'avus , car, en ce sens , il faudrait avita, et
il y aurait de plus contradiction avec Tinlention de la
loi. Il le dérive plus exactement d'avius et l'inter-
prète par terre enclose , non traversée d'aucun pas-
sage, où nul étranger n'avait le droit d'entrer sans
la volonté du propriétaire, d'après la loi salique. Il
aurait pu rappeler à l'appui cette observation de Ta-
cite, dont les lois salique et ripuaire, qui n'existaient
pas alors, lèvent pour nous toute l'incertitude : Suam
quisque domum tpalio circumdat , sive ad versus ca-
sus ignis remedium, sive inscitià aedificandi. Germ.,
16. La terre ainsi tenant à la maison et participant
de son inviolabilité était franche et indivisible. Les
immunités des terres ecclésiastiques eurent pour
objet de leur assurer la même inviolabilité qu'aux
terres cliques. Cbildeberl II abolit de la loi la
chreneeruda ou expropriation pour avoir fait tom-
ber la puissance de plusieurs.
(2) On trouve quelque part dans Adou : Baptizatis
Sa&onibus ex ingenuitate et alode linnilas roboruta ,
qnit de concession. Chez tous les peuples
libres, la terre, le domaine ne doit rien;
car la taxe sur le domaine, l'impôt fon-
cier est une marque d'assujétissement, de
servitude légale, qui restreint en quelque
sorte la propriété : c'est une taille, de
quelque nom qu'on la déguise. L'impôt
foncier en France n'a pas d'autre ori-
gine que la taille, et n'a point changé de
nature pour avoir changé son mode
d'exigence, de répartition et de percep-
tion. A Rome, d'ailleurs, la contribution
personnelle rentrait au contribuable par
le butin, dont une part revenait exacte-
ment à chaque citoyen sous les armes, et
plus tard par la solde, qui motiva uni-
quement le renouvellement ou le main-
tien de la capitation jusqu'au temps où
les richesses de la conquête ne permirent
plus de rien demander au citoyen ro
main.
Les idées germaines n'admettaient pas
même, il est vrai, de contribution per-
sonnelle; le don particulier et volon-
taire, choisi sur les troupeaux ou la ré-
colte par chaque chef de famille pour
honorer le prince (1), paraît bien plus
digne; mais nonobstant la fierté du nom
et de la forme, cette gratification d'usage
envers un seul n'avait-elle pas au fond
une tendance plus obséquieuse que la
contribution régulière du Romain, ac-
cordée aux besoins de l'Etat ?
Une telle conformité de situation pre-
mière entre deux nations si diverses n'a
rien d'étonnant. Les fondateurs de Rome,
ramas d'aventuriers, sans patrie ni fa-
mille, séparés volontairement ou forcé-
ment du genre humain policé, étaient
tombés pour un moment dans l'état bar-
bare, où pour toute compensation de ce
qui manque à chacun, il ne reste plus
que l'indépendance et la valeur person-
nelle; mais ceux-ci, poussés par l'imita-
tion et l'habitude, reprirent aussitôt les
idées et les formes sociales dont ils sor-
taient et dont ils se voyaient environnés,
et leur nouveau principe de libre adhé-
sion s'en modifia singulièrement. Dès
(l) Tac, Germ., 18 : Mos est civitalibus ultrô
ac viritim conferre principibus vel armentorum vel
frugum, quod pro honore acceptum , etiam necessi-
tatibus subvenit. Dans la Germanie de Tacite, civi-
tas signifie le corps de la Iribu.
20 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
ïors la divergence devient grande entre
le Romain qui se civilise et le Germain
barbare , divergence très utile à l'éclair-
cissement de notre sujet, et qui ramènera
un point de parité peut-être inattendue.
1° Toute la population romaine se
tourna vers la vie agricole et politique :
le quirite était, laboureur avant tout ; il
maniait lui-même le hoyau et la charrue;
il ne devait faire la guerre et ne la fit
long-temps que pour la défense de sa
nouvelle patrie. 2° Cette population se
partagea dès l'origine en deux ordres,
patriciens et plébéiens ; ceux-ci cliens ,
ceux-là supérieurs, exclusivement maî-
tres des magistratures, des honneurs et
des choses sacrées. 3° Il s'ensuivit une
différence dans la propriété foncière ; il
y eut une mesure patricienne et une me-
sure plébéienne. Won seulement le rang
et l'influence s'attachèrent ainsi au do-
maine, mais Servius Tullius, dans son
organisation, si habile et en apparence
si populaire, de classes et de centuries,
attribua uniquement l'importance à la
richesse.
Chez les Germains, ce sont des mœurs
bien opposées : on dédaignait le travail
des champs; on n'estimait honorable que
la guerre et les armes. On y reconnaissait
bien aussi deux ordres ou degrés de di-
gnité, les édhelinges et les frilinges , ou
ahrimann , < ce qui veut dire autant
« comme nobles et libres (1) ; i mais leur
noblesse n'était qu'une distinction hono-
rilique, une renommée ancienne ou ré-
cente, toujours acquise par des exploits,
et qu'on eût perdue par un seul acte de
timidité. Du reste , excepté quelques fa-
milles réputées issues du dieu Scandinave
Wooden, comme celle des Mevwigs chez
les Franks, celles des Amali et des Balti
chez lesGoths, toutes les autres familles
étaient absolument égales ; tous les guer-
riers avaient même qualité dans l'assem-
(l) Nithard., Hisl.,4; Hucbald, VitaS. Lebwini,
apud Surium : Erat gens Saxonum sicut usque con-
sislit , ordine tripartito divisa. Sunt enim qui, illo-
rumlinguà, Edlingi , sunt qui Frilingi, sunt qui
Lassi vocantur, quod latinà sonat linguù nobiles,
ingenui atque servîtes. Ahriman vient de heer-man,
homme d'armée , ou plutôt de chr-man , homme
d'honneur, Germain. Edheling de adel, edel, no-
blesse; friling de frei } libre.. Je n'ai point à m'oc-
cuper ici des serfs.
blée , la bourgade et l'armée. Le do-
maine des uns ni des autres ne différait
nullement d'étendue, de valeur, ou cer-
tainement au moins d'importance. Il
existait aussi une sorte de clientelle
parmi eux , mais en sens contraire de la
clientelle romaine. «Une insigne illus-
« tration, ou les grandes (actions des an-
« cêtres, appelaient le choix du prince,
c même sur les plus jeunes, » pour en
faire ses compagnons, t Les autres se
« mettaient à la suite des guerriers les
« plus robustes et depuis long-temps
« éprouvés, » qui devenaient ainsi chefs
de bande. « Cette espèce de compagnie
« avait même des gradations selon la dé-
a cision de celui auquel on s'attachait
« ainsi. De là grande émulation entre les
« compagnons à qui tiendrait la pre-
t mière place auprès du prince , et entre
< les princes à qui aurait les plus nom-
j breux et les plus vaillans compagnons.
« Là était la dignité, là était la puis-
« sance de s'entourer toujours de cette
» jeune élite, cortège en temps de paix,
« garde en temps de guerre... Ils n'atten-
t daient de la libéralité de leur prince
< qu'un cheval de bataille, ou une fra-
« mée sanglante et victorieuse ; des re-
« pas abondans, quoique grossièrement
« préparés, leur servaient de solde (1). »
De ce rapprochement sort une pre-
mière observation assez curieuse : voici
deux sociétés, l'une barbare, l'autre en
voie de civilisation, qui sont parties ab-
solument du même point, la propriété
foncière, possédée à même titre. Les
Germains la comptent pour rien dans le
classement des personnes, et ils demeu-
rent barbares, mais égaux en fait comme
en droit, et ils gardent leur liberté indi-
viduelle toujours entière; les Romains,
au contraire, font de la propriété fon-
cière la principale base de leur organisa-
tion politique, et l'égalité cesse aussitôt,
et la liberté des moindres propriétaires
est sans cesse en péril. Les querelles in-
testines, un moment apaisées par la con-
(1) Insignis nobiliias aut magna palrum mérita , •
principis dignationem etiam adolescentulis adsi-
gnant, etc., Tac, Germ., 13, 14. Nobiliias ne
signifie évidemment ici que l'illustration person-
nelle, puisqu'on la met en opposition avec les
mérites acquis par les aïeux
PAR M. DUMOTNT.
2t
quête de l'Italie, éclatent avec plus de
fureur quand ils ont ajouté à leur terri-
toire les plus vastes et les plus riches
contrées. C'est alors qu'il n'y a plus as-
sez de domaines pour tous : car en même
temps les plébéiens réclament la loi
agraire et les Italiens le droil de cité.
Enfin la lutte se termine par le triomphe
irrésistible de la démocratie, c'est-à-
dire par la domination la plus tyranni-
que d'une multitude qui ne possède pas
sur tous ceux qui possèdent, et tout le
poids de la servitude, du dommage, de
la souffrance, tombe sur la terre qui
produit et sur les bras qui la cultivent.
Je propose en passant ce petit pro-
blème à tous ceux qui regardent le sys-
tème représentatif de nos jours comme
le type politique, et la propriété fon-
cière comme la plus forte base de ce
système. J'y comprends également ceux
qui plaident en faveur de la capacité;
car au fond ils disconviennent moins
avec les premiers par le principe que par
le moyen d'exécution, qui amènerait tou-
jours le même résultat.
La Gaule une fois acquise, il avait
fallu au guerrier frank un allod dans
cette nouvelle patrie en échange de celui
qu'il avait quitté au-delà du Rhin. Ce n'é-
tait pas sans doute le succès de ses armes
qui l'eût disposé à perdre quelque chose
de ses anciens droits ; il transportait seu-
lement son existence dans un autre pays,
et pour y être mieux. Il prétendait bien
ne pas changer de caractère ni de condi-
tion, ne pas posséder moins complète-
ment en Gaule que dans son premier sé-
jour; et le même nom appliqué au nou-
veau domaine suffirait à prouver que la
nature de la propriété fut aussi la même
d'abord. Vallort n'imposait donc point
absolument de service public; mais on
en a conclu à tort que le service public
n'y tenait pas. Les lois des Angles et des
Thuringiens nous donnent ici le com-
mentaire des lois salique et ripuaire, en
stipulant qu'à l'héritier quelconque,
toujours en ligne masculine, qui recevra
la terre allodiale, appartiendra aussi le
vêtement de guerre, la vengeance des
proches et la composition de tolérance (1).
(l) Leg. sal., tit. G2 , c. G : De terra verô salicà
nulla portio heereditatis mulieri veniat, sed ad virilem
TOME XII. — r*° 67. 1H41,
On ne voit là, encore une lois, ni con-
cession , ni obligation réciproque : l'u-
sage des armes, la guerre, c'est le droil
pour le Germain plutôt que le devoir;
droit de défense, de vengeance, soit
commune, soit privée. On comprend
alors que les femmes ne pouvant porter
la cuirasse, ni faire au besoin la ven-
geance, ne pouvaient non plus recevoir
la composition^ ni succéder à la terre pa-
ternelle (1) , au titre national et guerrier,
bien moins encore à la royauté, qui com-
prenait essentiellement le commande-
ment militaire. Tel est évidemment le
sens de ce fameux article de la loi sali-
que qui écartait les femmes du trône,
c'est-à-dire du pavois (2), les excluant
par le fait bien plus fermement que par
une disposition e?vpresse (3).
On ignore quelle fut la proportion gé-
nérale des lots, ni si la proportion fut
égale dans cette première distribution.
Il est à présumer que les simples guer-
riers ne se contentèrent pas d'une part
moindre que l'ancienne mesure cu-
riale (4). Ils avaient vu d'assez près les
jouissances de la fortune, depuis leur
entrée en Gaule; de plus, quoique l'ad-
ministration impériale eût réglé seule
les rangs de la société romaine, pendant
quatre siècles , il n'y avait point de posi-
sexum tota terrée hœreditatis perveniat. Leg. rip.,
lit. 36, c. 4 : Sed dum yirilis sexus extîterit, fe-
mina in hœreditatem aviaticam non succédât. Leg.
angl., tit. G, c. 1 : Hfereditatem defuncti filius ,
non filia , suscipiat. Si filium non habuit, qui de-
functus est, ad filiam pecunia et mancipia, terra
yero ad proximum paternœ generationis consangui-
neum pertineat... Ib., S : Ad quemcumque hœredi-
las terrée perveniat, ad illum vestis bellica , id est,
lorica, ultio proximi et solutio leudis , débet perti-
nere. Cancian. leg. antiq. Leudis, dans le sens de
tolérance , vient de leiden , souffrir.
(1) Leg. sal. , tit. 65 , c. 1 et 3.
(2) Greg. Tur. , n , 40 : Cum clypeo eveclum su-
per se regem constituunt; et iv, 62 : Collectus est
ad eum omnis exercitus , imposilumque super cly-
peo sibi regem statuunt.
(3) M. Thierry, qui le nie dans sa lettre neu-
vième , n'a pas vu qu'il ruinait lui-même son asser-
tion dans les Récits Mérovingiens, Introd., c. m,
en citant la loi tburingienne. Il se trompe encore
d'une autre manière en attribuant au principe féodal
les progrès de la royauté en France : la royauté
ne s'est pas élevée par la féodalité , mais malgré la
féodalité.
(4) Vingt-cinq arpens.
2î
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
tion élevée, nul grade de quelque im-
portance, que n'obtînt ou ne suivît la
richesse, à laquelle la considération
demeurerait définitivement attachée.
Or, les Franks venant se placer dans la
société romaine, avec l'opinion de leur
prééminence nationale, n'avaient garde
de ne pas s'assurer l'avantage le plus dé-
sirable aux yeux de l'ancienne popula-
tion et le plus honoré. Il est plus pro-
bable encore que les chefs de bande re-
cevaient ou s'attribuaient en se canton-
nant un domaine assez riche pour dé-
frayer leur commandement et pourvoir
aux repas de leurs compagnons. La part
qui revint à Clovis , tant dans le premier
partage, qu'en succédant à tous les au-
tres princes de tribus, fut immense (1) ,
à en juger par la seconde espèce de dis-
tribution, qui suivit la première.
Les idées se modifiant avec la situa-
tion , le roi frank ne se borna plus à ré-
compenser comme autrefois ses compa-
gnons par des présens d'armes et de che-
vaux; sur les propres domaines (fisca-
lia, regaiia), qu'il hërilail du fisc impé-
rial, il leur assigna des terres en béné-
fice ou usufruit, sous l'engagement d'un
double service personnel , celui de
Vost (2) ou de i'armée , et celui du plaid
ou du palais. Jusqu'alors ce n'était
qu'une coutume d'honneur pour les com-
pagnons de ne point quitter leur prince
dans ses expéditions et de remplir les
missions ou les emplois particuliers qu'il
leur confiait. L'assistance aux jugemens
était en outre réglée autrefois par élection
en assemblée générale (3). Maintenant
c'est une concession volontaire et con-
ditionnelle du prince à ses compagnons ,
qui leurimposeuneobligaiionspeciale.il
n'est plus seulement leur commandant,
leur prince, mais (4) leur seigneur (se-
(1) Hullemann, cité par M. Laboullaye , vu, 2,
compte à l'époque carolingienne cent soixante-
quinze domaines royaux ou villas , dont plusieurs
sont devenues de grandes villes.
(2) Greg. Tur., n, ô2. .., quo consilio rex (Clo-
vis) acct'plo hosiem redire jubei ad prcpria.
(5) Tac, fera., 12 : Eligunlur in iisdem con-
'ciliis et principes , qui jura per pagos vicosque red-
riur.t. Gewttaai stogùlis ex plèbe comités, consilium
siiuui el uucto;ilas, adsunt.
(4) Fredeg., Epitom., 1C : Chrolcchildis, cuin
jam COlPperisset ad\eiHuui Aridii revçrlcntis a.b
nior), et ils deviennent ses officiers (/«-
niores) , ses fidèles, pour le suivre à la
guerre avec tous les hommes libres de
leur domaine , en état de porter les ar-
mes, et pour l'assister dans les soins de la
justice et de l'administration.
Ces terres ainsi concédées s'appelè-
rent bénéfices , et en particulier honneurs
bénéficiaires celles que le prince affectait
à l'exercice d^s diverses fonctions du pa-
lais. On appela par extension bénéfices
ecclésiastiques les terres coloniques ou
censives que les rois donnèrent aux égli-
ses, parce que -ces terres jouissaient
comme les autres des privilèges attachés
à la protection royale (I).
Au lieu que les Alodes on Aïeux ap-
partenaient sans condition et héréditai-
rement aux possesseurs , les bénéfices
étaient révocables de leur nature, comme
le nom l'indique, ceux-là surtout que le
prince conférait comme salaire de fonc-
tions. Néanmoins, on comprend que les
bénéfices ecclésiastiques ne devaient
point se reprendre, le motif de la do-
nation subsistant toujours, et il paraît
certain que les bénéfices ordinaires fu-
rentviagersdès l'origine, ne pouvant être
repris arbitrairement, sans que le dona-
taire eût manqué à ses obligations, ce qui
était l'objet d'un jugement ou plaid (2).
De ce lien nouveau entre le roi et ses
compagnons anciens naquit en même
imperio , dixit ad seniores Francos. Greg. Tur.,
v, iiG : A junioribus Ecclesiœ jussit bannos exigi ,
pro eo quod in exeicitu non ainbulassent. Marculf.,
Form., passim; Capilulaires , passim.
(1) Ducange, Gluss., beneficium ; honores; bé-
néficia ecclesiastica.
(2) Marculf., Formul., n , S , donation d'une
villa à une église; i, 17, confirmation d'un bénéfice
accordé par un roi précédent. Dei Domine confir-
matum , inspecta ipsA prœceplione , et ipse et pos-
teritas ejus eam (rillam) leneant et possideant , et
cui volutrint ad possidendum relinquant , il , 4 : . . .
Cedimus à présente die , cessumque in perpetuum
esse -volumus atque de jure nostro in jure et domi-
natione sauclœ ecclesiœ illius, in honore illius con-
structa; , villam nuncupatam illam, silam in pago
illo , qure ex alode parentum , aut undecumque ad
nostram pervenit dominationem , etc. Fredeg.
Citron. 21 : ^Egiia palricius, nullis culpis exitanli-
bus, instante Brunicbilde, ligatus interficitur, nisi
liintuui cupidilalis insliuctu, ut facuUales ejus fis-
cus adsumeret. La loi des Burgundes , tit. 1er, pose
en règle générale la perpétuité ou hérédité des bé-
nélics,
PAR M. DUMONT.
2?>
temps une autre pratique, tout-à-fait
dans l'esprit germain, mais adaptée à la
situation nouvelle. Les guerriers de
bande, qui se trouvaient sans chef,
peut-être aussi un bon nombre parmi
les guerriers de tribus, qui n'avaient
point pris part aux premières expédi-
tions d'aventure, à plus forte raison , les
Romains ou Gaulois, qui possédaient
un domaine considérable , les uns et les
autres voyant les avantages des bénéfi-
ciaires s'offrirent au roi pour être éga-
lement ses fidtles , et se recommandè-
rent à lui, selon l'expression du temps.
Celui qui se recommandait , n'obtenait
pas toujours un bénéfice , et le plus
souvent il transformait ses biens, son
alode même, en bénéfice royal. Ce fut à
la fin le sens et l'effet stable de la re-
commandation. Le possesseur semblait
aliéner sa propriété , en la transférant à
son protecteur par le symbole d'une ba-
guette ou d'une touffe de gazon , pour la
reprendre aussitôt en usufruit et sans
diminution aucune . Il avait aussi grand
soin de stipuler d'avance la succession
de la terre , changée en bénéfice pour ses
descendans , à défaut desquels cette terre
revenait au protecteur ou à la descen-
dance du protecteur (I).
Les deux exemples les plus anciens
(l) Marc, Form., i, 15 :. . . Ideôque veniens ille
fidelis noster ibi, in palatio noslro, in nostrâ vel
procerum noslrorum praesentià, villas nuncupanles
i lia» , sitas in pago iilo, sud spontaned voluntate
nobis per festucam visus est leuseuverpisse vel
coudonasse , in eà ratione si isla ton verni , ut , dum
vixerit, eas ex noslro permisso sub usu bénéficia
debeat possidere; et post suuui discessum, sicut
ejus adfuit petitio, nos ipsas villas fideli noslro illo
plenâ gratià visi fuimus concessisse.
Quapropler per prœsentem decernimus prœcep-
lum, quod perpetuum mansurum esse jubemus,
ut dummodo taliler ipsius illius decrevit volunlas ,
quod ipsas villas in suprascripta loca nobis volun-
tario ordine visus est leuseuverpisse vel condo-
nasse , et nos prœdiclo viro illo ex nostro muncre
largitatis, sicut ipsius decrevit volunlas , concessi-
mus , hoc est, tain in terris, domibus , xdiliciis ,
acculabus , mancipiis , vineis , silvis , campis, pra-
tis, pascuis, aquis aquarumve decursibus, ad inte-
gruiu quicquid ibidem ipsius illius pui tio fuit , dùm
advixerit, abique aliqud diminulione , do quàlibet
re usufrucluario ordine debeat possidere, et post
ejus dicessum memoratus illo hoc habeat, teneat et
possideat , et luis pusleris. «al ctti vuluerit ad possi-
dendum relinquau
de la recommandation sont Aurélianus,
qui reçut de Clovis le duché de Melun (1),
et Arédius, qui voyant la défaite du roi
burgonde, convint avec lui de travailler
à le tirer du péril en feignant de passer
au vainqueur. Il se présenta donc au roi
frank : « Me voici, pieux roi, dit -il, ton
« humble esclave: je viens vers ta puis-
« sance, abandonnant ce malheureux
« Gondobad. Si ta bonté daigne me re-
« garder, vous aurez en moi, toi et tes
« successeurs , un serviteur intègre et
« fidèle, i Clovis l'ayant accueilli avec
empressement et retenu auprès de lui ,
se laissa bientôt persuader d'accorder la
paix au Burgonde, moyennant tribut,
ce qui préservait en même temps ie pays
d'un terrible ravage. Aujourd'hui que
toute chose va au perfectionnement, le
langage est plus fier, quand on change
de maître; c'est au nom du peuple et de
la liberté, c'est pour morigéner les rois,
qu'on passe de celui qui tombe à celui
qui s'élève. Cela se fait maintenant avec
une grande facilité, et commence àentrer
dans le droit commun (2). A cela près,
comme on voit, la méthode n'est pas
nouvelle; seulement il y fallait jadis
plus de précaution. Arédius feignait à la
fois avec les deux princes ; il estimait la
domination de Clovis plus solide, mais
il voulait quitter décemment Gondobad
et se ménager un retour de faveur dans
le cas non impossible encore d'un retour
(1) Vita S. Bemig. Voyez la leçon précédente.
(2) La Fontaine , Fables , il . S :
Plusieurs se sont trouvés , qui d'écharpe changeans,
Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent l'ait la ligue.
Le sage dit , selon les gens:
Vive le roi ! vive la ligue !
Aujourd'hui la chauve-souris est surpassée. Si,
comme on n'en peut douter, les sages sont surtout
les penseurs , les esprits libres, une prédiction un
peu oubliée, quoiqu'elle ne soit pas très ancienne
et qu'on put la montrer sous son millésime authen-
tique , en proclamant Vémancipalion complète de
V humanité au dix-neuvième siècle , et en évaluant
le nombre des penseurs ou esprits libres de son
temps à sept ou huit sur cent créatures pensantes,
en annonçait l'accroissement certain et continu jus-
qu'à devenir la majorité de l'espèce humaine. Nous,
n'y sommes pas encore tout-a-fait, mais on convien-
dra du moins que la fréquence du symptôme justifie
déjà suffisamment la prédiction. Il y a progrès mar-
qué dans la statistique, comme dans l'assurance des
sages ou esprits libres.
24 COURS D'ÏJTSTOÏRE DE FR
de fortune de ce côté. La fortune ne
changeant pas , il n'eut pas non plus à
changer, il « plaisait au roi barbare par
« ses entretiens, » il se montra « prudent
< aux conseils, juste dans les jugemens,
< et fidèledanscequi lui était confié (1); »
ce qui signifie clairement qu'il prit rang
parmi les officiers du palais et qu'il en
remplit les devoirs.
Ainsi la recommandation consentie
assimilait complètement le domaine au
bénéfice et le recommandé aux autres
bénéficiaires ; et les avantages en étaient
considérables: le plus important consis-
tait à exempter de toute autre juridic-
tion que celle du roi. Cette immunité
faisait du fidèle royal, un seigneur dans
son domaine, et de ce domaine comme
un petit état dans la province (2).
(1) Fred., Epilotn., 18; cet Arédius envoyé en
ambassade à C. P% avait été contraire au mariage
de Clotilde avec Clovis.— Greg. Tur., Hist., u,
32 : ... : Virum inlustrem Aredium..., ad quem
ait (Gondobadus) : vallant me undique angustiae, et
quid faciam ignoro, quia venerunthi barbari super
nos. . . Ad haec Aredius ait : Oportet te lenire ferita-
lem hominis hujus , ne pereas. Hune ergo si placet
in oculis tuis , ego à te fugere et ad eum transire
eonsimulo : cùmque ad eum accessero , ego faciam
ut neque te, neque hanc evertat regionem. Tantum,
ut quod tibi per meum consilium demandaverit im-
plere studeas, donec causant tuam Dominus pro-
spérant facere suà pietate dignetur. . . Et ad Chlo-
dovechum regem abiens ait : Ecce ego humilis ser-
vus tuus, piissime rex, ad tuampotentiam venio,
relinquens illum miserrimum Gundobadum. Quod si
me pietas tua respicere dignatur, integrum in me
famulum atque fidelem, et tu et posteri lui habebi-
tis. Quem ille promptissimè colligens, secum reti-
nuit ; erat enim jocundus in fabulis , strenuus in
consiliis, justus injudiciis, et in comisso fidelis. La
relation de la conférence qui eut lieu à Lyon entre
les évèques catholiques et les ariens, en présence
de Gondobad, prouve que Arédius était courtisan:
Dicebat quod taies rixœ exasperabant animos multi-
tudinis, et quod non polerat aliquid boni ex eis pro-
Tenire. Sed domnus Stepbanus, qui sciebat illum
favere arianis , ut gratiam régis consequeretur . . . ,
respondit. . . Addidit insuper omnes hic venisse se-
cundum jussionem régis, contra quod responsum
non est ausm Aredius ampliùs resilire. D'Achéry,
Spieileg.it. V, Collalio episcop. Il est bon de re-
marquer que Grégoire de Tours, n, 34, met cette
conférence après la guerre des deux rois et la mort
de Godégisèle, frère de Gondobad; c'est une erreur.
La relation prouve que la guerre était seulement
déclarée, et que le Burgunde craignait l'inclina -
tion des catholiques pour Clovis.
(2) Marculf. , Form., r , 3 : Emunilas regia. . ,
ANCE, PAR M. DUMONT.
La position n'étant plus la même, le
nom se transforma également, d'autant
plus que les barbares trouvèrent dans la
langue romaine le nom de compagnon
(cornes , comte), appliqué depuis long-
temps à un usage nouveau et changé en
titre de fonction et de dignité adminis-
trative. Les bénéficiaires, y compris les
recommandés , s'appelèrent donc antrus-
tions, s'ils étaient de race barbare, convi-
ves duroi, s'ilsétaientderaceromaine(l).
C'étaient les deux appellations légales.
On désignait ordinairement les plus éle-
vés en faveur, en fonction et en richesse
sous les titres honorifiques de grands,
de seigneurs , premiers ou nobles (pro-
ceres , optimates , seniores , nobiles 3 prio-
res , meliores); mais on les comprenait
tous également, les moindres comme les
plus puissans, sous les deux noms géné-
raux de fidèles ou de leudes; ceux de la
Nullus judex publicus ad causas audiendo aut freda
undique exigeudum nullo unquam tempore non prœ-
sumat ingredere; sed hoc ipse pontifex , vel succes-
sores ejus propternomen domini , sub intègre emu-
nitalis nomine valeant. Statuentes ergo ut neque vos
(les comtes) neque juniores, neque successores ves-
tri , neque ulla publica judiciaria poteslas quoque
tempore in villas ubicumque in regno nostro ipsius
ecclesiœ aut regià aut privatorura largitate conlalas,
ant quae in anteà fuerict conlaturas , aut ad audien-
dum altercaiiones ingredere, aut freda (amendes)
de quaslibet causas exigere, aut mansiones (gîte),
aut paratas (provisions) vel fidejussores (cautions)
tollere non prœsuroatis. Ib. Âppendix, form. 44.
Il n'est pas douteux que les bénéficiaires séculiers
ne possédassent les mêmes privilèges.
(1) Leg. sal., tit. 44; Marculf., i , 18 : De régis
Antrustione. Rectum est ut qui nobis fidem pollicen-
tur inlœsam nostro tueantur auxilio. Et quia ille
fidelis, Deo propitio , noster veniens ibi in palatio
nostro unâ eum arimanià suà in manu nostrâ trus-
tent et fidelitatem nobis visus est conjurasse ; prop-
tereà per prœsens prœceplum decernimus ac jube-
mus ut deinceps memoralus ille in numéro Anlrus-
tionum computatur. Et si qnis fortasse eum interfi-
cere prœsumpserit , noverit se virgildo suo solid.
000 esse culpabilem. Trustis vient de l'allemand
treu , fidèle . Arimanià signifie familia , c'est-à-dire
la famille de colons et d'esclaves attachés à la terre
et à la personne du fidèle. De là le vieux mot mes-
gnie, qui a le même sens. Yirgildum est le wher-
geld, argent de défense, ou la composition du meur-
tre ou de l'offense personnelle. Le widrigild ou
widrigeld (wider-geld , contre-argent) est la compo-
sition du dommage, la somme de compensation pour
la chose prise ou détruite.
COURS D'ASTRONOMIE, 1>AU M. DESDOLUTS. 25
La leçon suivante, qui paraîtra le mois
prochain, achèvera de présenter l'orga-
nisation aristocratique des Franks, et en
fera le rapprochement avec le temps
présent.
Burgondie s'appelaient, en outre, parti
culièrement Iiurgundefaron.es (1).
(!) Greg. Tur.. [Il , 23; v, 1, 18, 4g; vi,.l, 4,
88; vu, 7; vin, 9; ix, 20 ; x, 10 ; Fredeg. , Chron.,
'>-. Il, 42, 44, iiô, 84, 88, 50. ltien de plus fré-
quenl dans tout le reste de cette chronique. Marculf.,
i, l!?,21i; u,18. Leudes n'est point synonyme de
fidèles. M. Thierry, lettre 9« : Edil frankono-liudi;
et lettre 10'-, il dérive ce terme de liude , leude ,
leute , qui signifie gens; selon lui , ou en a fait mal
à propos un litre de dignité, et on ne peut l'em-
ployer au singulier. 11 n'est pas douteux néanmoins
par les textes indiqués ici que ce ne fût une qualifi-
cation honorable, qui a fini par rester exclusivement
aux grands sous les Mérovingiens. La seconde asser-
tion a plus de vraisemblance, quoique le singulier
lent serve encore aujourd'hui dans l'Allemagne su-
périeure à désigner un seul individu ou le peuple en
général ; mais cette élymologie est d'ailleurs insuf-
fisante; leute vient lui-même de leiten, conduire,
qui semble avoir une racine commune avec lehen,
investiture, fief, avec lehnen, appuyer, lehde, terre
Edouard Dumont.
inculte, et leihen, prêter. Il est difficile de saisir
entre tout cela le sens qui a déterminé l'usage du
mot leudes au sixième siècle.
Une bizarrerie de commentateur a cherché dans
le latin baro , valet d'armée , l'origine de faro , ap-
pliqué chez les Burgundes aux principaux de la na-
tion . La citation d'un vers de l'erse , v, 158 :
Baro , reguslatum digito terebrare salinum , elc . ,
n'ajoute rien à la preuve. On lire plus raisonnable-
ment faro du teutonique fara , génération , famille.
Les farones sont les chefs de famille par excellence.
La loi salique mentionne , lit. 37, les sachibarones ,
assesseurs des jugemens {sach-baro, homme de
cause) ; ces deux variantes donnent assez clairement
l'étymologie du titre de baron dans le moyen âge.
Mmc$ $ty$U)m et j^at^tttatnittc*<
COURS D'ASTRONOMIE.
DIX-HUITIÈME LEÇON (1).
Des étoiles en général. — Comment elles sont vues
au télescope. — Leurs distances et leurs dimen-
sions probables. — Etoiles variables et tempo-
raires. — Mouvement propre des étoiles. — Etoi-
les doubles; leur importance astronomique. —
Nébuleuses de divers ordres. — Cause de la scin-
tillation des étoiles.
Des étoiles en général. — Leurs distances et leurs
dimensions.
282. Il nous reste maintenant à arrêter
nos regards d'une façon spéciale sur ces
flambeaux étincelans qui semblent fixés
à la voûte du ciel , et qu'un premier coup
d'œil nous a représentés comme immua-
bles dans leur position et leur éclat. En
vain les planètes qui composent notre
système s'offrent-elles à nos yeux sous
les mêmes apparences ; leur mouvement
à travers les constellations, et plus en-
Ci) Voir la xvue leçon, t. xi , p. 182.
core peut-être l'action de nos télescopes
établissent entre les planètes et les étoi-
les une distinction fondamentale. Les
planètes nous apparaissent sous de gran-
des dimensions ; non seulement leurs
phases , mais les accidens de leur sur-
face nous sont connus; l'œil de l'astro-
nome les suit et les analyse dans le vaste
champ que lui ouvre la puissance ampli-
fiante de nos instrumens d'optique. Mais
si le télescope passe d'une planète à une
étoile , quel changement d'aspect ! quelle
révélation de l'infini! Les instrumens qui
agrandissent l'angle visuel sous lequel
nous voyons les planètes , augmentent
leurs dimensions proportionnellement ,
et certains télescopes les grossissent plus
de deux mille fois ; les étoiles, au con-
traire, résistent à ce pouvoir amplifiant;
multiplié par 2000, leur angle visuel est
encore inappréciable ; et alors elles nous
paraissent encore plus petites qu'à l'oeil
nu, et d'autant plus petites que les lu-
26
COURS D'ASTRONOMIE .
nettes sont plus puissantes. Ce sont de
véritables points rutilans, j'allais dire
de simples atomes qui disparaissent en
passant derrière les fils des lunettes as-
tronomiques; et ces fils sont quarante
fois plus fins que les plus fins cheveux!
La diminution apparente des étoiles
lorsqu'on les regarde avec de bonnes lu-
nettes s'explique en admettant que ces
instrumens les dépouillent de l'effet
qu'on désigne par le nom d'irradiation.
Une vive lumière formant son image en
un seul point de la rétine communique
l'ébranlement aux points contigus,de
même que l'impression d'une piqûre s'é-
tend circulairement au-delà du point
piqué. L'image occupera donc sur la ré-
tine une étendue plus considérable qu'un
simple point; donc aussi l'objet sera vu
plus grand qu'il ne devrait paraître sans
cette cause d'erreur. Voilà pourquoi les
étoiles présentent à l'œil nu un diamètre
d'une étendue sensible; mais les modifi-
cations que la lumière éprouve en tra-
versant les verres des lunettes anéantis-
sent cet effet.
283. Si les étoiles ainsi vues sous un
angle 2000 fois plus considérable, ou,
ce qui revient au même, rapprochées
à 1/2000 de leur distance , nous pré-
sentent toujours le même aspect, cela
seul doit nous donner l'idée d'une dis-
tance à laquelle aucune de nos gran-
deurs mesurables ne saurait servir de
terme de comparaison, Aussi les tenta-
tives faites jusqu'à ce jour pour évaluer
la distance des étoiles à la terre ont-elles
été sans résultat. La plus grande base
que nous puissions prendre pour calcu-
ler la parallaxe d'une étoile est le grand
axe de l'orbite terrestre, qui est de soi-
xante-seize millions de lieues, et dont
la terre, à six mois d'intervalle , occupe
successivement les extrémités opposées.
Si, à ces deux époques, on mesure la
hauteur méridienne d'une étoile, on ne
trouve aucune différence entre les deux
mesures; ce qui revient à dire que les
deux rayons visuels sont parallèles, bien
que concourant à la même étoile, ou
autrement que l'angle parallactique est
d'une telle petitesse qu'il échappe à nos
moyens d'appréciation. Ce n'est pas que
quelques astronomes ne croient avoir
trouvé une parallaxe à quelques étoiles
des plus brillantes, que leur éclat fait
supposer plus voisines de la terre; mais
la petitesse des résultats qui sont d'un
ordre de grandeur correspondant à la
limite d'exactitude de nos moyens d'ob-
servation, usais surtout la discordance
des résultats obtenus par divers astrono-
mes autorisent à considérer ces paral-
laxes comme tout au moins douteuses.
En admettant une parallaxe certaine
d'une seconde, comme quelques astro-
nomes l'ont supposée à Sirius, la plus
brillante de toutes les étoiles, le calcul
donne une distance de 7870 milliards
de lieues. Pour parcourir cet immense
intervalle, il faudrait à la lumière envi-
ron trois ans, à raison, comme on sait,
de 78,000 lieues par seconde. Mais la pe-
tite parallaxe admise pour Sirius n'est
guère autre chose qu'une supposition,
et il peut se faire que sa parallaxe réelle
soit dix fois, cent fois..., mille millions
de fois même plus petite que la seconde;
dès lors l'espace qui nous en sépare peut
être tel que rien ne limite à cet égard les
droits de l'imagination.
Mais en supposant même qu'on trou-
vât une parallaxe appréciable à quelques
étoiles choisies parmi les plus brillantes,
et qu'il est naturel de supposer les plus
voisines de notre globe, il y en a une
foule d'autres qui peuvent échapper ab-
solument à toute espèce de mesure ; car
s'il n'est pas prouvé que la différence
d'éclat des étoiles soit l'effet de la diver-
sité de leurs distances à la terre, l'inéga-
lité de leurs distances n'en est pas moins
vraisemblable et surtout possible,- les
phénomènes des étoiles doubles démon-
trent même pour quelques unes la réa-
lité de cette hypothèse. Il faut donc ad-
mettre que les étoiles sont disséminées
dans l'espace à des profondeurs inégales
qui peuvent être très diverses ; la distance
des zones qui séparent deux étoiles peut
être du même ordre que celle qui sépare
de la terre les étoiles les plus voisines;
ces zones stellaires peuvent elles-mêmes
se succéder sans nombre et sans fin. Et
alors ce n'est plus par quelques unités
d'années, c'est par millions, par mil-
liards de siècles peut-être qu'il faut me-
surer le temps nécessaire à la lumière
qui émane du sein des étoiles les plus
distantes pour parvenir jusqu'à nos yeux.
Nous indiquerons plus bas les analo-
gies qui portent les astronomes à admet-
tre ces régions et ces profondeurs si
diverses; et plus loin nous dirons aussi
comment cette hardiesse de pensée dont
ils sont fiers, comment leurs calculs de
grandeurs et de distances sous lesquels
ils croient écraser l'homme et son sé-
jour, comment tout cela n'est que timi-
dité et faiblesse devant la haute portée
delà philosophie chrétienne. Mais je me
hâte de rassurer le lecteur au sujet des
milliards de siècles nécessaires pour
faire parvenir jusqu'à nos yeux la lu-
mière des étoiles. Est-ce à dire que le
rayon qui nous frappe voyage, dans l'es-
pace depuis des siècles sans nombre?
Bien que la chose ne soit pas impossible,
elle n'est ni nécessaire ni probable. Il
n'y a guère lieu de douter qu'au moment
où Dieu anima le premier homme, les
rayons lancés des profondeurs de l'in-
fini atteignirent ses yeux, et que le
Créateur ébranla d'un seul coup cet
éther céleste dont le jeu se composa de-
puis lors de vibrations successives. Mais
il est vrai qu'une étoile pourrait rentrer
dans le néant et nous rester visible pen-
dant bien des siècles encore; car notre
organe serait affecté pendant tout le
temps nécessaire pour que la dernière
vibration partie de la surface de l'étoile
arrivât jusqu'à lui.
284. Ainsi placées à des distances énor-
mes et néanmoins visibles pour nous, les
étoiles doivent rayonner par des surfaces
immenses , en rapport avec l'espace que
leur lumière doit traverser. La grandeur
des étoiles est du même ordre que leur
distance, et semble aussi hors de la por-
tée de nos mesures. Le diamètre appa-
rent des plus belles ne va pas à une se-
conde. En admettant qu'il eût tout juste
cette valeur, le diamètre réel serait la
20(i,(JOOL' partie de la dislance de l'astre à
la terre, et en calculant celle-ci sur le
pied d'une seconde de parallaxe, il en
résulterait un diamèire de trente-huit
millions de lieues. Kotre soleil, à son
tour, ne serait plus qu'un atome devant
de pareilles grandeurs. 11 est vrai que
les diamètres app.trcus peuvent Être très
inférieurs à une seconde , n'en êtie , par
exemple, que la millième partie; m.ùs
les distances, ôi eilos :ont mille fois
PAR M. DESDOUITS. *7
plus grandes, maintiendront ce rapport,
qui est peut-être même très au dessous
de la réalité. Et il n'y a pas lieu de croire
que les progrès généraux de la science
puissent quelque jour éclairer cette
question. Car, lors même qu'on parvien-
drait à calculer les distances de quelques
étoiles par le procédé dont nous parie-
rons plus loin, ou par tout autre, cela
ne nous avancerait pas pour la mesure
des diamètres apparens ; et nous avons
déjà dit qu'une file de quarante étoiles
contiguës serait entièrement cachée par
l'épaisseur d'un fin cheveu.
Changemens de diverses natures qu'éprouvent
les étoiles.
286. Les étoiles qui sont considérées
en général comme le type de l'immuta-
bilité sont néanmoins sujettes à des va-
riations de diverse nature. Leur posi-
tion, leur éclat, leur nombre même
éprouvent des enangemens réels, peu
considérables, il est vrai, et qui ne pour-
raient être rendus sensibles que par les
procédés d'observations si délicats que
possède l'astronomie moderne. Ces va-
riations offrent néanmoins un très haut
intérêt à plusieurs égards; mais, avant
d'exposer ces nouveaux phénomènes, il
nous faut établir les signes convention-
nels qui servent à distinguer les étoiles
et à exprimer leurs rapports réciproques.
Ces signes composent la géographie des-
criptive de la voûte céleste.
On remarque d'abord, au premier
coup d'œil jeté sur cette voûte étince-
lante, que les étoiles ne présentent pas
toutes le même éclat, et qu'elles ne sont
pas réparties uniformément. Il y en a de
fort brillantes, il y en a de médiocres,
de très faibles et même d'impercepti-
bles à différens degrés, comme on le re-
connaît au moyen des lunettes astrono-
miques. De là divers ordres de grandeur
sous lesquels on les désigne, mais qui ,
comme on le pense bien, sont sujets à
un certain arbitraire, d'où résulte quel-
que désaccord entre les astronomes;
mais ce défaut d'unité est sans inconvé-
nient réel , car la division en divers or-
dres de grandeur est e#e-môme à pefl
prés dépourvue d'u ■iliie. Onoi qu'il en
soit, on compte génëialenumi t-uin/e
étoiles tic première grandeur, dont .deux
COURS D' ASTRONOMIE,
seulement sont invisibles sur l'horizon
de Paris; la seconde grandeur en com-
prend deux à trois cents; la troisième et
les suivantes bien davantage; les plus
petites, visibles a l'œil nu , composent
la sixième grandeur; mais, au moyen
des lunettes, on a pu pousser cette clas-
sification jusqu'à la dixième , et même
jusqu'à la seizième grandeur.
Déplus, les étoiles ont été groupées
par masses irrégulières et inégales , aux-
quelles on a donné le nom d'astérismes
ou constellations. Chacun de ces groupes
a reçu un nom particulier ; le plus sou-
vent c'est le nom de quelque animal
dont on dessine la figure sur les globes
et cartes célestes ; mais il est rare que
cette figure ait le moindre rapport avec
celle que présentent à l'œil les étoiles
qui composent le groupe. Nous avons
déjà parlé longuement des constellations
zodiacales, dont tout le monde connaît
les noms; nos lecteurs connaissent aussi
les deux Ourses, Cassiopée , Orion, Pé-
gase, la Lyre, le Cygne, le Serpent, les
Pléiades. Mais nous réservons pour le
prochain article la partie purement des-
criptive de l'histoire des étoiles. Reve-
nons aux changemens de diverses sortes
que nous y avons annoncés.
287. D'abord quelques unes varient
dans leur éclat, et il y a lieu de croire
que toutes les variations sont périodi-
ques. Les étoiles signalées par les an-
ciens comme les plus éclatantesoccupent
encore toutes les premiers rangs sous
ce rapport; deux ou trois, qui sont rou-
geâtres, présentaient aussi cette couleur
exceptionnelle, il y a plus de deux mille
ans. Aucune des étoiles de première
grandeur ne subit de changement dans
son éclat; mais, dans la seconde gran-
deur et les ordres plus petits, quelques
étoiles éprouvent des périodes d'intensité
croissante et décroissante. Nous citerons
seulement deux exemples pris parmi les
plus remarquables.
L'étoile Algol ou g de la constellation
de Persée est habituellement de la se-
conde grandeur. Elle reste dans cet état
pendant deux jours et quatorze heures,
après lesquels son éclat diminue soudain'
pour passer au quatrième ordre; puis
elle reprend peu à peu son éclat primi-
tif, qu'elle atteint après une durée de
sept heures, pour le conserver encore
pendant deux jours quatorze heures, et
pâlir de nouveau. La période entière est
de 2 jours 20 h. 48 min.
L'étoile nommée Mira , ou h de la
constellation de la Baleine, parait pen-
dant un certain temps comme une belle
étoile de seconde grandeur, et conserve
cet éclat pendant une quinzaine de
jours ; puis elle décroît ensuite pendant
trois mois, devient invisible pendant
cinq, et reparaît pendant trois autres
mois avec un éclat croissant, jusqu'à ce
qu'elle atteigne celui qu'elle avait d'a-
bord. Sa période est en général de trois
cent trente-quatre jours. Toutefois cette
série de phases n'est pas absolument
uniforme; l'étoile a même disparu à
une certaine époque , pendant quatre ans
entiers.
288. Le nombre des étoiles varie égale-
ment, et ce phénomène, quoique com-
pris dans des limites extrêmement res-
serrées, est d'une importance théorique
plus grande que la simple variation d'é-
clat , quoique à la rigueur on puisse rap-
porter le second phénomène au premier.
On a vu apparaître tout d'un coup cer-
taines étoiles, qui jusque-là avaient été
complètement invisibles; d'autres, au
contraire, ont disparu inopinément.
L'apparition soudaine d'une étoile, en
l'an 125 avant Jésus-Christ, fixa l'atten-
tion d'Hipparque, et ce fut ce qui l'en-
gagea à dresser son catalogue d'étoiles,
le plus ancien dont il soit fait mention.'
En 339, près de a de la constellation de
l'Aigle, il parut une étoile de première
grandeur, qui brilla pendant trois se-
maines et disparut ensuite entièrement.
En 945, 12G4 et 1572, des étoiles brillan-
tes ont paru dans le voisinage de la con-
stellation de Cassiopée. On a pensé que
ces dernières n'étaient qu'un seul et
même astre, soumis à des périodes d'ap-
parition de 300 ou même 150 ans. Mais,
outre plusieurs autres objections, il ne
paraît pas possible de considérer comme
périodique l'étoile de 1572. Ce bel astre,
qui surpassait en éclat toutes les autres
étoiles, apparut si soudainement que
Tycho-Brahé, qui retournait de son ob-
servatoire chez lui, trouva, à sa grande
surprise , un groupe de gens du peuple oc-
cupé à regarder la nouvelle étoile, que cer-
PAR M. DESD0U1TS.
tainement il eût aperçue, si elle eût été
visible une demi-heure auparavant. Elle
continua d'augmenter d'éclat au point
de devenir visible en plein midi; puis
elle commença à décroître au bout d'un
mois, et trois mois après, elle avait dis-
paru, sans qu'on ait obtenu de ses nou-
velles depuis bientôt quatre siècles. La
soudaineté de son apparition, et le grand
éclat dont elle jouissait d'abord , ne
peuvent s'accorder avec l'hypothèse d'un
mouvement périodique.
Une étoile du même genre parut le
10 octobre 1604 dans la constellation du
Serpentaire , fut visible pendant un an ,
et disparut tout-à-fait. En 1670, on dé-
couvrit une nouvelle étoile dans la con-
stellation du Cygne; elle n'était que de
troisième grandeur, disparut et reparut
à plusieurs reprises , en éprouvant de
singulières variations de lumière , puis
s'évanouit tout-à-fait au bout de deux
ans , et elle n'a pas été retrouvée depuis.
Une revue attentive du ciel, comparée
aux anciens catalogues, fait reconnaître
qu'un certain nombre d'étoiles man-
quent ; llerschell en cite des exemples
qu'on ne peut attribuer à des erreurs
d'observations. Enfin , indépendamment
des faits observés directement, il est pos-
sible que de pareilles vicissitudes aient
lieu , même sur une grande échelle ,
parmi les innombrables étoiles qui ne
sont pas cataloguées.
289. Un troisième phénomène de va-
riation est celui que l'on observe dans
les positions relatives des étoiles.
ISous avons reconnu dans les leçons
précédentes que ces astres éprouvaient
diverses sortes de déplacemens, tels que
ceux désignés sous le nom de précession
et à' aberration ; mais ces mouvemens ne
sont que de pures apparences dont nous
possédons le secret. Or, on a constaté
qu'indépendamment de tout cela, beau-
coup d'étoiles avaient un mouvement
propre et réel de translation , dont le
résultat est d'altérer leurs distances mu-
tuelles, qu'on avait considérées comme
invariables , de sorte que la dénomina-
tion de fixes qu'on appliquait à ces as-
tres est bien loin de leur convenir en
toute rigueur. Le mouvement propre de
Sirius est de 2" par année , celui de l'é-
toile 29 de l'Eridan est de 4" ; celui de
l'étoile 61 du Cygne va a 5",3, ce qui de-
puis 50 ans a produit en ascension droite
un déplacement de 4' 50". Ces mouve-
mens ont lieu pour chaque étoile dans le
même sens; mais pour les diverses étoi-
les, dans toutes sortes de directions dif-
férentes. Cette particularité prouve que
ces déplacemens ne sauraient être attri-
bués à la parallaxe annuelle: d'ailleurs
ils devraient se reproduire périodique-
ment , tandis qu'ils s'accumulent d'une
façon progressive. On ne saurait les at-
tribuer non plus à des erreurs d'observa-
tion; indépendamment d'autres preuves,
en voici une très remarquable. La 61e du
Cygne est l'une de ces étoiles doubles
dont nous allons parler plus bas, c'est-à-
dire qu'elle se compose de deux étoiles
très voisines qui se confondent à l'œil
nu, mais dont la distance angulaire est
de 15". Cette distance mesurée reste
toujours sensiblement la même depuis
50 ans, tandis qu'on a observé un dépla-
cement de tout le système, s'élevant à
290".
Ces mouvemens propres ont été obser-
vés sur un assez grand nombre d'étoiles;
il est possible sinon probable que toutes
les étoiles y soient sujettes , mais qu'il
soit trop petit chez la plupart, surtout
à cause de leur énorme distance, pour
être appréciable à nos instrumens, si ce
n'est par l'effet de l'accumulation; c'est
à l'avenir qu'il est réservé de prononcer
sur ce point. Quoi qu'il en soit, le mou-
vement absolu de celles dont le déplace-
ment est connu avec certitude , est aussi
du même ordre que leur distance à la
Terre, et l'on conçoit qu'il doit être tel
pour être appréciable à une distance où
le diamètre de l'orbite terrestre est tout-
à-fait insensible. Le mouvement annuel
de la 61e du Cygne doit être égal à 40
millions de millions de lieues tout au
moins; ce qui revient à plus de 1300
mille lieues par seconde, ou 160 mille
fois le chemin que parcourt la Terre dans
le même teinps! Et c'est cela que jus-
qu'ici on appelait une étoile fixe!
290. Si l'on veut remonter aux causes
physiques de ces diverses variations des
étoiles , il se présente un certain nombre
d'hypothèses entre lesquelles le lecteur
est libre de faire son choix.
En ce qui concerne le changement d'é~
30
COURS D'ASTRONOMIE,
clat des étoiles, on peut l'attribuer ou à
un mouvement périodique de translation
très considérable , ou à l'inégalité de lu-
mière projetée par les différentes parties
de leur surface, lesquelles, par l'effet de
la rotation des étoiles autour d'un axe,
se présenteraient successivement à nous •
ou enfin , à l'existence de corps opaques
qui s'interposeraient entre l'étoile et no-
tre globe, en tournant autour de l'astre
comme les planètes autour du Soleil; ce
qui donnerait lieu à des éclipses par-
tielles et périodiques. Peut-être ces trois
causes agissent-elles à la fois, et concur-
remment avec d'autres que nous igno-
rons encore. La seconde de celles que je
viens de signaler me paraît la plus vrai-
semblable pour des variations d'éclat de
la nature de celles que présente l'étoile
Algol .
Les mouvemens propres peuvent être
considérés comme l'effet de l'attraction
générale qui s'exercerait entre tous les
corps célestes, et à laquelle seraient su-
jettes les étoiles aussi bien que les planè-
tes de notre système. L'analogie seule
permettait d'étendre avec assez de vrai-
semblance l'existence et. les lois de l'at-
traction jusqu'aux limites du monde ma-
tériel ; mais le phénomène des étoiles
doubles va nous démontrer tout à l'heure
que ces lois régnent en effet dans les ré-
gions de l'infini. On conçoit donc que
l'attraction mutnelie qui s'exerce entre
les étoiles les déplace toutes insensible-
ment et tende h les confondre, résultat
que l'énormité des dislances rejette dans
un avenir dont l'appréciation nous échap-
pe. Mais on peut admettre également que
les étoiles ont reçu dans l'origine une
impulsion propre, analogue à celle qui
donne lieu au mouvement de translation
des planètes, et qui est parfaitement in-
dépendante de l'attraction avec laquelle
elle se combine.
Notre soleil, considéré comme une
étoile (et il n'en serait qu'une bien pe-
tite), pourrait participer et participe en
effet à ce mouvement commun, selon
l'opinion de la plupart des astronomes.
Bien que les mouvemens propres des
étoiles s'exécutent dans des directions
diverses, on croit démêler, à travers cette
discordance générale, une tendance com-
mune des principales étoiles vers un
point du ciel directement opposé à l'é-
toile K de la constellation d'Hercule, ce
qui s'expliquerait par un mouvement du
Soleil et de tout le système planétaire
dans un sens différent qui nous rappro-
cherait de celte constellation.
Enfin, pour ce qui concerne les étoiles
temporaires, les astronomes sont beau-
coup plus embarrassés pour en assigner
l'origine probable. On s'explique déjà
très difficilement la disparution de cer-
taines étoiles ; car, pour ce qui est de les
encroûter j ou de les jeter en arrière à
d'immenses profondeurs qui les dérobent
à notre vue, c'est créer pour quelques
unes des lois exceptionnelles auxquelles
les autres échapperaient sans qu'on en
voie la raison. Mais pour ce qui est des
apparitions subites, comme celle de 1572,
il n'y a aucune explication possible. Un
mouvement de translation ne saurait
donner lieu à une pareille soudaineté ; et
ce fait serait plus inexplicable encore, si
les étoiles se formaient selon l'hypothèse
de Laplace, par la condensation d'une
matière nébuleuse. Dans ce dernier cas,
la disparution des étoiles temporaires
serait une difficulté de plus.
Ici, je ne craindrai pas de dire ma
pensée, quelque mal-sonnante qu'elle
puisse paraître à certains esprits. Je ne
vois pas pourquoi des étoiles ne seraient
pas créées de temps à autre, pourquoi
quelques unes ne rentreraient pas dans
le néant. Je dirai dans un prochain cha-
pitre quelles raisons j'ai de croire que
les choses se passent ainsi ; mais j'ai tout
au moins le droit d'émettre cette idée à
l'état de simple hypothèse, jusqu'à ce
qu'on en ait prouvé l'impossibilité, ou
qu'on ait produitquelquechose de mieux.
Des étoiles doubles el de leurs mouvemens.
291. Arrêtons maintenant nos regards
sur une classe d'astres ou plutôt de phé-
nomènes sidéraux qui n'ont fixé l'atten-
tion des astronomes qu'à une époque as-
sez récente, et qui sont devenus pour
eux l'objet d'une préoccupation assez
vive. 11 s'agil des étoiles doubles 3 et des
mouvemens relatifs des deux élémens
qui composent leur système.
I! est absolument possible que, par
l'effet de la perspective , quelques étoiles
soient ou paraissent contiguës lune à l'au-
PAR M. DESDOUITS.
31
tre;c'estceque l'on observe àl'œil nu dans
a du Capricorne , qui se compose de deux
étoiles, lesquelles semblent se toucber ,
et qui sont néanmoins éloignées l'une de
l'autre de plus de doux minutes. Une
semblable continuité ne se rencontrerait
que fort rarement si elle était l'effet du
hasard , et les cas d'un intervalle beau-
coup moindre seraient d'une rareté ex-
cessive. Cependant ces cas se rencontrent
fréquemment dans le ciel , et si l'on se
restreint aux étoiles doubles dont l'in-
tervalle intérieur ne dépasse pas 32 se-
condes, on en compte déjà beaucoup
plus de 3000 ; ce qui fait au moins une
sur 40 parmi les étoiles observées. On
rencontre aussi des étoiles triples et
quadruples , mais incomparablement
moins nombreuses. L'étoile polaire, les
étoiles de première grandeur, Castor 3
Alta'ir et Régulus , sont des étoiles dou-
bles; X, de PEcrevisse et \ de la Balance
sont des étoiles triples.
On remarque d'abord que les deux
étoiles qui composent le système double
sont , toujours ou à peu près, d'intensité
différente; mais ce qui est plus remar-
quable encore , c'est qu'elles sont de
couleurs diverses; ces couleurs sont le
plus souvent complémentaires l'une de
l'autre. La plus grande est ordinairement
blanche , et la petite bleuâtre : quand la
première est jaune ou rougeâtre , la se-
conde tire sur le vert. Cette opposition
de couleurs fait d'abord soupçonner un
rapport physique entre les deux étoiles
contiguës ; mais ce qui met hors de doute
l'existence d'un rapport intime entre les
deux astres, ce qui prouve qu'ils for-
ment un véritable système dont les deux
parties sont dans une dépendance réci-
proque, c'est qu'on a reconnu que les
petites étoiles tournent autour des gran-
des, précisément comme les planètes
autour du Soleil.
L'existence et la direction de ce mou-
vement sont faciles à constater, pourvu
toutefois que les lunettes soient assez
puissantes pour bien séparer les deux
étoiles. On se sert à cet effet d'un double
micromètre , dont l'un se compose de
deux ii ls croisés au centre de la princi-
pale étoile ; l'un des fils reste horizontal ,
tandis qu'on fait tourner l'autre angu-
lairement de manière à ce qu'il couvre
toujours la seconde; on reconnaît ainsi
le sens et la vitesse du mouvement. Le
second micromètre se compose de fils
parallèles, dont l'un est mobile; on
les fait coïncider avec les deux étoiles,
et l'on mesure ainsi leur distance angu-
laire. Pour un même système, cette di-
stance est très variable; ce qui tient en
partie à l'excentricité des orbites , et en
partie à la perspective. On conçoit, par
exemple , que , si la trajectoire était un
cercle, et qu'on la vît de face, la di-
stance des deux étoiles serait toujours
la même ; si , au contraire , l'on voyait
l'orbite par sa tranche, l'étoile satellite
coïnciderait à certaines époques avec
l'étoile centrale, tandis qu'à d'autres,
elle en paraîtrait éloignée de toute la
longueur du rayon de son cercle.
292. Une fois constaté le mouvement
d'une étoile autour d'une autre, il était
naturel de l'assimiler à celui des planè-
tes autour du Soleil, et d'en rendre rai-
son de la même manière : on s'est donc
trouvé ainsi amené à cette conséquence
que l'attraction règne bien au-delà de
notre système planétaire , et qu'elle régit
les mouvemens immenses auxquels se
trouvent assujetties les étoiles. C'est ainsi
qu'à bon droit elle peut être maintenant
qualifiée & universelle , et qu'il est natu-
rel d'attribuer à son action le mouve-
ment propre des étoiles. La loi du carré
des distances est encore celle suivant
laquelle cette action s'exerce : car c'est
en partant de cette loi qu'on a construit
les trajectoires des satellites stellaires,
et les résultats du calcul se sont trouvé
concorder avec les observations d'une
manière satisfaisante. Celte extension de
la théorie newtonienne jusqu'au sein des
espaces infinis, est un fait des plus re-
marquables, et il suffirait seul pour jus-
tifier le vif intérêt qu'ont excité parmi
les astronomes l'existence et les dépla-
cemens relatifs des étoiles doubles.
Usage des étoiles doubles pour mesurer la distance
des étoiles à la terre.
293. Mais ces systèmes offrent un autre
genre d'intérêt par le moyen qu'ils peu-
vent fournir de résoudre le problème de
la distance des étoiles à la Terre, ou du
moins d'éclairer celle question, en fixant
des limites en plus et en moins.
32
COURS D'ASTRONOMIE,
D'abord elles peuvent servir de repères
sûrs et commodes dans la détermination
des parallaxes. Nous avons dit plus haut
que la parallaxe des étoiles était nulle,
ou tout au moins que l'on n'avait pas la
certitude qu'aucune dépassât une se-
conde. Ce n'est pas à dire que les astro-
nomes n'aient rien trouvé de plus; on
croit en avoir remarqué même de plus
considérables; mais il est vrai de dire
qu'elles ne dépassent pas les erreurs
possibles de l'observation. Car, bien que
les astronomes évaluent les angles à
moins d'une demi-seconde d'erreur, on
ne peut répondre de deux ou trois se-
condes dans la mesure particulière des
parallaxes quand il s'agit des étoiles.
Cela tient à ce que les observations que
l'on doit comparer sont faites à six mois
d'intervalle, puisque l'observateur doit
occuper successivement les deux extré-
mités d'un diamètre de l'écliptique. Or,
les instrumens, qui sont des cercles très
composés, très massifs et soumis à des
influences thermométriques très diver-
ses, peuvent, de l'une de ces époques à
l'autre, ne pas conserver rigoureusement
leur position.
Admettons maintenant deux étoiles
très voisines, mais indépendantes, ce
que l'on reconnaît à ce qu'elles ne tour-
nent pas l'une autour de l'autre, et sup-
posons de plus que ces deux étoiles
soient de grandeurs apparentes très in-
égales, comme, par exemple, de la se-
conde et de la cinquième. Il y a lieu de
croire, clans ce cas, que la plus petite
des deux est beaucoup plus éloignée que
l'autre, et si elle n'a pas de parallaxe
sensible, on pourra la considérer comme
un point fixe, et chercher, au moyen
d'un micromètre qui mesure la com-
mune distance de ces deux étoiles, si
cette distance ne varie pas entre deux
époques séparées par un intervalle de
six mois. Si cette variation a lieu , ce
sera un effet de parallaxe, et ce sera la
plus grande des deux étoiles qui sera af-
fectée de ce déplacement. Voilà donc
un moyen de mesurer la parallaxe de
certaines étoiles, et par suite de calcu-
ler leur distance à la Terre. Ce procédé
n'est pas sujet aux objections qui ont
prise sur l'emploi des grands instru-
mens ; le micromètre est un petit appa-
reil au moyen duquel on peut mesurer
sûrement jusqu'aux dixièmes de se-
conde.
On devine sans peine le motif de cette
condition que les deux étoiles voisines
soient indépendantes; car, dans le cas
contraire, et si elles tournent l'une au-
tour de l'autre, la petite, qui vient s'in-
terposer entre la plus grande et notre
œil . reste encore la plus petite des deux ,
bien qu'elle soit dans ce cas plus voisine
de nous. Il faut donc exclure ce cas, si
l'on veut être en droit de supposer que
la plus petite est à une distance beau-
coup plus grande que l'autre; et encore
faut-il, pour plus de sûreté, considérer
des étoiles très inégales. L'indépendance
réciproque des deux astres n'a guère lieu
qu'avec un intervalle angulaire de deux
ou trois minutes au moins. L'étoile dou-
ble a du Capricorne remplit très bien
cette condition, mais elle ne peut servir
au but que nous envisageons ici , parce
que les deux étoiles ont à très peu près
le même éclat, et que leurs distances à
la Terre ne peuvent pas être considérées
comme très différentes. La réunion des
deux conditions signalées n'est peut-être
pas très facile à rencontrer dans le ciel.
Quoi qu'il en soit , je ne sache pas qu'une
tentative du genre de celle qui nous oc-
cupe ait encore été menée à bonne fin.
Du reste, le lecteur n'aura pas manqué
de remarquer que cette méthode repose
sur une hypothèse, et que dans son ap-
plication elle est affectée nécessairement
de la même incertitude.
294. Il n'en est pas de même du pro-
cédé suivant qui est indépendant de toute
hypothèse , bien qu'il soit sujet à de
grandes difficultés dans la pratique. Soit
o une étoile principale autour de laquelle
circule une étoile satellite dans la courbe
plane quelconque abmq , qu'on pourra
supposer circulaire. Soit la Terre en T,
l'étoile satellite en a , la distance «T telle
qu'il faille à la lumière pour la parcou-
rir trente jours, par exemple. Puis sup-
posons qu'il faille 35 ans à l'étoile satel-
lite pour parcourir la moitié de la courbe
amp, en allant du point a, le plus voisin
de notre globe , au point m3 qui en est le
plus éloigné , et autant de temps pour
revenir de m en a. Si l'étoile nous paraît
en a à une certaine date , il y aura 30
PAR M. DESDOUTTS.
33
jours qu'elle aura occupe* celte position;
mais lorsque nous la verrons en m , il y
aura plus de 30 jours qu'elle aura atteint
ce point, puisque la lumière, outre l'es-
pace aT ou rïd qui n'est parcouru qu'en
50 jours juste, doit encore traverser la
distance nid. Si donc de la date de l'ap-
parition en m , on retranche la date
moindre de l'apparition en a , la diffé-
rence sera le temps du parcours réel de
la demi-orbite , augmenté du temps né-
cessaire à la lumière pour traverser md.
Soient 35 ans et 145 jours cette différence
«le dates apparentes. Il est manifeste que
le satellite devra parcourir la moitié des-
cendante de sa courbe dans le môme
temps réel 35, de manière à se retrouver
en b au bout de 70 ans tout juste : mais il
en résulte qu'il devra reparaître en b
après 35, moins 145 jours. Donc le par-
cours apparent de la première moitié
surpassera celui de la seconde d'une
quantité égale au double de 145 jours ; et
en général, la différence entre ces deux
durées apparentes sera égale au double
du temps nécessaire à la lumière pour
traverser md. Donc , si ces durées sont
observées avec précision, qu'on prenne
leur demi -différence en secondes, et
qu'on la multiplie par 78,000, on aura
la valeur en lieues de l'intervalle md.
Comme dans tout triangle un côté
quelconque est plus grand que la diffé-
rence des deux autres, on aura une li-
mite inférieure de la longueur de am,
puisque cette longueur est plus grande
que md qu'on vient de calculer. Si l'on
connaissait am tout juste, comme on
peut d'ailleurs mesurer au micromètre I des Temps, 1830, p. as
l'angle aT/n , en visant à l'étoile cen-
trale , et au satellite dans les deux posi-
tions extrêmes de celui-ci, on aurait 3
élémens dans le triangle mal ; ce qui
permettrait de calculer les trois autres;
d'où l'on aurait Ta, Tm, c'est à-dire les
deux distances extrêmes de l'étoile satel-
lite à notre globe. L'angle oTm étant
aussi connu , on en conclurait de la
même manière la distance oT de la
grande étoile, et le problème serait en-
tièrement résolu.
La question revient donc à déterminer
am. Cette valeur résulte de la connais-
sance de md, au moyen d'une relation
mathématique que nous pouvons expo-
ser ici (1). Mais il y a dans ce procédé des
difficultés de différente nature qui luj
ôtent une partie de ses avantages théo-
riques. La lenteur avec laquelle se meu-
vent les étoiles planètes rend fort in-
certaines les époques où elles atteignent
les points a, m; or le calcul repose es-
sentiellement sur la détermination pré-
cise de ces époques. Aussi a-t-on proposé
de rechercher par ce moyen , non les
distances absolues, mais des limites en-
tre lesquelles ces distances sont com-
prises. Car supposons qu'il y ait sur les
époques une incertitude de 25 jours au
plus, incertitude qui existerait en plus
et en moins, il est évident que si l'on
fait le calcul dans les deux hypothèses
d'une durée plus considérable et d'une
durée moins considérable que la durée
réelle, on aura deux résultats entre les-
quels sera nécessairement comprise la
distance cherchée. Ces limites seront
d'autant plus resserrées qu'il y aura
moins d'incertitude dans la détermina-
tion des époques. Aussi, avec du temps,
des soins et de la patience, les astrono-
mes pourront, dans un avenir plus ou
moins éloigné, sinon connaître les dis-
tances absolues de beaucoup d'étoiles,
du moins les parquer dans un espace
dont les limites seront connues.
Des nébuleuses.
295. Si le défaut de parallaxe des étoi-
les les plus brillantes et l'inégalité d'é-
clat qui fait partager les autres en diffé-
(1) Voir le Mémoire de M. Savary, Connaissance
34 COURS D'ASTRONOMIE,
rens ordres nous donnent déjà l'idée
d'une distance prodigieuse, le phéno-
mène des nébulosités sidérales est de
nature à la confirmer, à l'étendre, à la
pousser jusqu'à un terme devant lequel
l'imagination elle-même s'arrête épou-
vantée.
On aperçoit çà et là dans le ciel des
taches blanchâtres de peu d'étendue,
que l'œil remarque et suit à peine, et
qui, sans l'usage des télescopes, n'au-
raient pas fixé l'attention des astrono-
mes. Les constellations d'Orion , du
Cancer, de Persée, d'Andromède en of-
frent des exemples. Ces taches ne pa-
raissent pas d'une autre nature que cette
immense lueur blanche qui forme la
zone connue de tout le monde sous le
nom de voie lactée. Or si l'on applique à
celle-ci le télescope . on découvre que
cette lueur est produite par l'accumula-
tion d'un nombre prodigieux de petites
étoiles invisibles à l'œil nu. Herschell en
a compté plus de cinquante mille dans
un espace de 15° de longueur sur 2° de
largeur seulement, de sorte qu'en con-
servant la même proportion partout,
elle doit en contenir au moins huit mil-
lions. Il y a lieu de croire que ces étoiles
si nombreuses , si serrées, si difficilement
visibles, ne sont telles que parce que
leur distance à nous est incomparable-
ment plus grande que celle des étoiles
communes.
Mais le spectacle que nous offre la
voie lactée sur toute la circonférence
de la sphère céleste nous est offert égale-
ment par les nébuleuses. Un grand nom-
bre d'entre elles , soumises à de puissans
télescopes, se résolvent en une infinité
d'étoiles ramassées dans un espaceétroit;
et l'on remarque que l'ensemble pré-f
sente souvent une forme arrondie et net-
tement tranchée sur ses bords. Il faut de
très bons instrumens pour apercevoir la
composition d'une nébuleuse quelcon-
que ; certains télescopes résolvent quel-
ques nébuleuses et sont impuissans de-
vant toutes les autres ; mais plusieurs de
celles-ci cèdent et se résolvent par l'em-
ploi de télescopes plus puissans ; enfin il
en est d'autres qui restent des nébuleuses
proprement dites, et encore faut-il re-
marquer qu'elles présentent dans nos lu-
nettes une assez grande variété d'aspects.
comme si la matière nébuleuse s'y trou-
vait àdifférens degrés de condensation.
Lorsque l'on considère la composition
delà plupart de ces taches, qu'on voit
le nombre des amas stellaires augmenter
à mesure qu'on emploie des instrumens
d'une plus grande puissance, et qu'on
aperçoit les dernières, c'est-à-dire celles
où le télescope ne laisse pas voir d'étoi-
les, sous le même aspect que présentent
toutes les nébuleuses à l'œil nu, l'idée
qui s'offre naturellement à l'esprit est
que les nébuleuses qui ne se résolvent
pas ont néanmoins la même composition
que les autres, qu'elles ne restent nébu-
leuses, au lieu de devenir amas d'étoiles,
que parce que nos plus puissans instru-
mens sont trop faibles, eu égard à leur
distance, comme nos yeux le sont par
rapport aux imperceptibles étoiles de la
voie lactée. Et comme la plupart des
nébuleuses échappent à l'œil nu, il est
encore naturel de croire qu'un nombre
très grand, peut-être immense de ces
systèmes échappent à nos plus puissantes
lunettes ; permis de croire que si la force
de nos instrumens était portée bien au-
delà de ce qu'elle est aujourd'hui, les
astronomes verraient bien d'autres né-
buleuses se résoudre en étoiles, mais
que bien d'autres aussi resteraient des
nébuleuses, et que bien d'autres encore
demeureraient invisibles.
La conséquence de tout cela , c'est
que les étoiles forment une série de mon-
des superposés, et étages les uns au-des-
sus des autres , à d'énormes , à d'incal-
culables distances , et que cette série de
mondes s'étend peut-être à l'infini. On
sent par exemple que les étoiles de la
voie lactée appartiennent à un système
tout-à-fait différent de celui que forme la
généralité des étoiles du ciel ; car non
seulement elles sont fort petites en ap-
parence et invisibles à l'œil nu , mais
elles présentent dans leur accumulation
un caractère propre, qui est parfaite-
ment étranger à la généralité des étoiles
de dernière grandeur qu'on rencontre
partout ailleurs sur la voûte céleste. Ce
sable d'étoiles forme donc un système ,
un monde à part, trop éloigné pour nos
yeux, et accessible seulement au téles-
cope. Les nébuleuses qui exigent les
instrumens les plus puissans pour laisser
PAR M. DESDOUITS.
35
apercevoir leur composition stellaire,
sont des systèmes plus éloignés que la
voie lactée *; celles qui ne sont pas réso-
lubles, le doivent sans doute à une dis-
tance beaucoup plus grande encore.
Mais si la puissance de nos instrumens
s'arrête après les premières zones de ces
inondes superposés, rien ne prouve,
rieu ne nous porte à croire , que la créa-
tion s'arrête précisément là; qu'après
ces zones, il n'y en ait pas encore une
infinité d'autres, et que par rapport à
chacune de ces zones successives, l'en-
semble de toutes celles qu'elle embrasse,
soit autre chose qu'un point au milieu
de l'immensité. Qui peut dire où s'ar-
rête, qui peut dire pourquoi s'arrêterait
quelque part cette série de couches
cosmiques, tant qu'il y aurait de l'espace
au-delà ? L'espace , c'est le domaine ab-
solu de l'imagination, et cependant il y
a là quelque chose que l'imagination ne
saurait atteindre...; ce sont les bornes
de l'espace : et notre esprit nie ces bor-
nes parce qu'il ne saurait les compren-
dre ; parce que la plus aventureuse de
nos facultés reste toujours infiniment en
deçà. Eh bien ! qui sait si les mondes ne
s'étendent pas jusqu'aux bornes possi-
bles de l'espace? L'imagination de
l'homme ne saurait-elle rester en arrière
de la puissance de Dieu , c'est-à-dire , de
l'infini ?
Mais ce n'est pas la seule distance des
étoiles qui se présente à nous dans des
proportions si immenses. Leur grandeur
propre, leurs mouvemens peut-être,
leur nombre surtout sont hors de la por-
tée de nos mesures ; et lorsqu'on pense
aux nébuleuses que nos instrumens ne
sauraient atteindre, les mille millions
d'étoiles que certains astronomes osent
admettre dans le ciel , ne paraîtront plus
que le mot d'une timidité d'enfant, et
l'on doutera que la vie de l'homme
puisse suffire à tracer en chiffres l'ex-
pression d'un nombre qui approche de
la vérité.
Lumière et scintillation des étoiles.
296. Terminons par quelques mois sur
la nature propre des étoiles et les causes
du phénomène de leur scintillation.
D'abord, il n'est pas douteux que les
étoiles ne soient lumineuses par elles-
mêmes. En ne supposant à une belle
étoile comme Sirius , qu'un diamètre
apparent d'un 100e de seconde, ce qui
est la 180000e partie du diamètre moyen
du soleil, comme elle se trouvée une
distance de ce dernier astre égale à
206000 rayons de l'écliptique tout au
moins, il s'ensuit que notre soleil doit
être vu de Sirius, plus petit que ne nous
paraît Sirius lui-même, lequel assuré-
ment ne fait pas briller la terre d'une
lumière réfléchie. Cette étoile bien loin
d'être aussi éclatante ne nous serait
même pas visible, quand même elle ré-
fléchirait sans absorption la lumière du
soleil. Que serait-ce de tant d'autres étoi-
les qui sont incontestablement plus éloi-
gnées que Sirius, même en donnant à ce-
lui-ci uneseconde de parallaxe, ce qui est
probablement fort supérieur à la réalité.
Les étoiles brillent donc d'une lumière
qui leur est propre, et il est naturel de
croire que ce sont des masses ignescentes
telles que notre soleil'. Cela ne nous
éclaire pas beaucoup sur leur nature, il
est vrai. Il est seulement probable que
notre soleil n'est qu'une bien petite
étoile, ou autrement que les foyers stel-
laires sont bien plus ardens ou plus vas-
tes; la vivacité de leur éclat ne permet
guère d'en douter.
297. Le phénomène de la scintillation
des étoiles est considéré comme résul-
tant du principe physique des interfé-
rences. On sait que la longueur des on-
dulations lumineuses varie d'une couleur
à l'autre, et que pour un même rayon
elle varie avec la nature du milieu qu'il
traverse. Or, les rayons qui nous arrivent
d'une étoile traversent des couches d'air
dont l'état météorique ne saurait être ri-
goureusement le même, mais varie sur
leur largeur d'un point à un autre. Deux
rayons blancs qui arrivent à l'oeil, bien
qu'émanant d'un même point lumineux
comme l'est une étoile , pourront donc
frapper la rétine après des nombres iné-
gaux d'ondulations; et si les nombres
de demi-ondulations sont impairs, leurs
effets devront se détruire. Comme les
longueurs d'ondulation sont inégales
pour les diverses couleurs, il peut arri-
ver que les deux rayons rouges qui font
partie des deux rayons blancs, soient'
36 PRÉDICATION DU
dans le cas d'une interférence en noir ,
CHRISTIANISME
ou autrement, se détruisent, tandis que
cet effet n'aura pas lieu pour les autres
rayons ; l'étoile apparaîtra donc sans la
couleur complémentaire du rouge; elle
paraîtra verte. Mais comme l'état physi-
que de l'air varie d'un instant à l'autre,
la destruction d'une autre couleur suc-
cédera à celle du rouge, ce qui laissera
à l'étoile une teinte différente ; celle-ci
fera place à une troisième, et ainsi des
autres. Mais vu la rapidité de cette alter-
native, et la durée des impressions re-
çues par la rétine, ces diverses nuances
se superposeront, et il ne restera qu'une
teinte blanchâtre qui est celle de l'étoile.
Néanmoins la rétine éprouvera un effet
distinct par suite de cette rapide succes-
sion de couleurs diverses. C'est en cela
que consiste la scintillation, qui est un
phénomène double de décomposition et
de recomposition de la lumière.
Les planètes ne scintillent pas, comme
on sait, et c'est même là un des caractères
qui les font distinguer des étoiles. Cela
tient à ce que les planètes ont un dia-
mètre apparent appréciable, et ne se ré-
duisent pas comme les étoiles à un sim-
ple point. Le disque d'une planète peut
donc être considéré comme la réunion
de plusieurs étoiles contiguës , dont cha-
cune produirait l'effet précédent; mais
comme les rayons émanés de chacun de
ces points scintillans suivent des routes
différentes, et donnent lieu à des images]
de couleurs diverses, ces diverses ima-|
ges se superposent pendant toute la du-
rée des scintillations individuelles; elles
produiront donc le blanc uniforme, et ne
donneront pas lieu à la succession desl
couleurs dont se compose essentielle-
ment le phénomène de la scintillation.
Ce qui confirme cette théorie, c'est quel
lorsqu'une planète s'éloigne beaucoup de
la terre, de manière à ce que la diminu-
tion de son diamètre apparent la rap-
proche de l'aspect que présente les étoi-
les, elle commence à scintiller, comme
cela arrive à Mars, et même à Vénus.
Moins il y a de points donnant lieu à des
scintillations individuelles, moins nom-
breuses sont les couleurs successives qui
se superposent; donc aussi le blanc qui
en résulte est moins parfait, de sorte
qu'il reste une teinte composée, qui varie
du reste avec l'état atmosphérique; ce
qui nous ramène aux phases primitives
qui constituent la scintillation.
Dans le prochain article , nous donne-
rons la description détaillée du ciel; et
nous accompagnerons notre texte d'un
planisphère, qui permettra à tous nos
lecteurs d'acquérir une connaissance suf-
fisante des principales constellations et
même des étoiles les plus remarquables.
L. Desdouits,
Professeur de physique au Col-
lège Stanislas.
REVUE.
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME DANS LES GAULES.
QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE (1).
Résultats moraux du Christianisme dans les Gaules.
— Opposition entre différentes provinces Vec-
tius. — Népolien. — Les deux amans de Cler-
mont. — Célibat ecclésiastique. — Mœurs chré-
tiennes. — Election des éyêques Archéologie
chrétienne. — Naissance des monastères de Lé-
Ci) Voir le 3" art., t. xi , p. 41.
rins et de Saint-Victor de Marseille. — Semi-péla-
gianisme. — Cassien. — Discussion entre saint
Augustin et les moines gaulois. — Epoque bar-
bare.
Nous avons vu le Christianisme vain-
queur après trois siècles de luttes, sans
avoir opposé à ses ennemis d'autres ar-
DANS LES GAULES.
mes que son infatigable persévérance, ni
versé d'autre sang que le sien ; il faut
chercher maintenant quels principes
nouveaux de vertu et de bonheur il a
apportés aux Gaules désormais soumises
à son joug d'amour, et mesurer la dis-
tance parcourue depuis le jour où de
pauvres exilés y plantèrent un signe
d'opprobre, jusqu'à celui où une voix im-
périale proclama sa liberté. Je ne veux
pas redire ici dans tous ses détails la
vie primitive des chrétiens; Fleuri a
traité ce sujet en érudit , M. de Chateau-
briand en poète , et je serais mal reçu à
le vouloir entamer de nouveau: je retra-
cerai seulement quelques faits spéciale-
ment applicables aux Gaules.
Le Christianisme, doctrine universelle
qui a une consolation pour toutes les an-
goisses du cœur, une vérité pour tous les
désirs de l'intelligence, une grâce pour
tous les besoins de l'humanité, se pré-
senta aux Gaulois, courbés et gémissans
sous le joug de la conquête, comme une
religion d'émancipation et de liberté.
La domination romaine était si dure et
la patrie si humiliée sous le fard de cette
civilisation dont on l'avait affublée, les
droits de l'homme étaient tellement mé-
connus par ces législations antiques et
les plus saintes affections refoulées par
des lois barbares, qu'il se forma autour
de la doctrine nouvelle une vaste asso-
ciation de tous ceux qui souffraient, et
il se trouva que ceux qui souffraient, c'é-
taient presque tous les hommes. Le pou-
voir vit là une société secrète dont il
craignit l'influence et qu'il voulut étouf-
fer; inutile précaution. Le pouvoir se
mourait, parce que telle est sa destinée;
la liberté naissait et grandissait sous le
glaive, parce que le souffle de Dieu l'a-
nimait. Les progrès rapides du Christia-
nisme s'expliquent , jusqu'à un certain
point, par des causes secondes qui naqui-
rent surtout de l'état des âmes à son ap-
parition, i II marcha, pour ainsi dire,
à grandes journées sur ces vastes che-
mins que la politique romaine avait ou-
verts d'un bout de l'empire 'à l'autre
pour Je passage des légions. Il s'empara
de toutes les dispositions que la haine du
joug romain laissait dans le cœur des
peuples asservis. Il releva par l'enthou-
siasme des âmes abattues par l'oppres-
TOMB XII. — N" 07. 1JÎ41.
37
sion. Parlant au nom de l'humanité, de
la justice , de l'égalité primitive entre les
hommes, il devait avoir bientôt pour lui
tout ce qui était esclave ou sujet, c'est-à-
dire runivers(l).*La plus active de toutes
ces causes fut sans doute la croyance à
l'immortalité de l'âme ; car la société ro-
maine, matérialiste et sensuelle, n'avait
pas pour rafraîchir son cœur desséché
par l'égoïsme ou la volupté, cette source
vivifiante d'espérance qui console des
maux présens par la béatitude de l'ave-
nir. Les philosophes et les poètes anciens
sont remplis d'inexactitudes, de contra-
dictions, d'absurdités et d'injustices sur
notre destinée d'outre-tombe (2) ; l'E-
gypte et la Gaule semblent seules avoir
eu une idée bien précise de l'existence
future , et comme nous l'avons déjà re-
marqué, la doctrine de l'immortalité fut
un motif d'affinité entre le druidismeet
le Christianisme, comme une cause de
l'ardeur avec laquelle le polythéisme em-
brassa la croix. Mais ceux qui ont besoin
de croire à une autre vie et d'espérer,
ce ne sont pas les riches et les puissans \
ce sont les petits, les malheureux, les
délaissés, ceux qui ont faim et soif de
justice. Aussi les premiers chrétiens fu-
rent des pauvres (3), des humbles, des
esclaves à qui Ion enseignait que la vraie
richesse, c'est la vertu; que la vraie
gloire, c'est encore la vertu; que le vé-
ritable esclavage, c'est celui des vices.
De tous les martyrs gaulois, le plus
courageux, le plus glorieux, fut une es-
clave, Blandine, en qui le Christianisme
réhabilitait par la dignité morale toute
cette moitié dégradée du genre humain.
C'est ainsi qu'il procéda toujours; il né
fit pas comme les hommes qui, n'ayant
pas à eux le lendemain, se hâtent d'exé-
cuter la théorie qu'ils ont imaginée la
veille. Il se savait des siècles de vie, et
avant de donner de fait la liberté à des
millions d'esclaves, il commença par les
rendre capables d'en supporter le poids •
il leur créa une conscience, une per-
sonne morale, une famille, des affections
du cœur, et ne leur donna des droits
qu'après leur avoir imposé des devoirs.
(1) Villemain, Polythéisme.
(2) Gibbon , Décline and fall , xv.
(3) Greg. Tur., Hitt. Franc, I, 29.
g PRÉDICATION DU
L'esclavage n'existait plus en droit de-
puis que Jésus avait dit : « Voilà que je
ne vous appelle plus esclaves, mais
fils (1), » et depuis cette divine lettre de
saint Paul à Philémon, dans laquelle, pri-
sonnier lui-même, l'apôtre écrivait à un
maître en lui renvoyant un esclave fugi-
tif : «Recevez-le, non plus comme un
esclave, mais comme celui qui est devenu
votre frère par Jésus-Christ. > Mais pro-
noncer l'abolition de l'esclavage, c'eût
été, qu'on me pardonne cette comparai-
son, ouvrir au milieu d'une ville les lo-
ges d'une ménagerie, sans avoir com-
mencé par apprivoiser les panthères et
les lions qu'elles renferment.
Le Christianisme agit de même sur les
femmes, moitié la plus chère de l'huma-
nité, ravalée si bas par les législations et
les religions antiques. L'Evangile la ren-
dit libre en la rendant vertueuse, ii
l'éleva au niveau de l'homme en la fai-
sant meilleure que lui, il créa l'amour
dont les anciens ne connaissaient guère
que les côtés charnels. Après Jésus, le
salut ne vint-il pas d'une femme? Et dans
l'histoire évangélique, qui voyons-nous
suivre le Sauveur, pleurer au pied de la
croix, être les premiers témoins de la
résurrection? des femmes. Elles furent
sans doute les plus actifs et les plus in-
iluens missionnaires.
Que ne peut une mère au foyer de fa-
mille, une sœur dans ses relations Angé-
liques avec ses frères, une épouse dans
les chastes confidences de la couche! Les
Goths durent la foi à une jeune fille pri-
sonnière de guerre(2),Clovis adora leDieu
de Clotilde, Berthe convertit Ethelbert,
roi de Kent (3) . Ingundis fit de même
près d'Ermengild; nous avons vu les
saintes pucelles, à Toulouse, oser seules
recueillir les dépouilles de Saturnin, et
une mère exhorter du haut des murs
d'Autun son fils au martyre. « Que les
femmes soient douces envers leurs maris,
dit saint Pierre, afin que ceux qui ne
croient pas à la parole du prêtre, soient
gagnés à Jésus-Christ par les entretiens
de leurs compagnes (4). » Le frère aussi
(1) Ey. saint Jean , ch. xv, y. 12.
(2) Sozomène , Hy. II , eu. yi.
(s) Aug. Thierry, Conq. d'Angle!., I , Gl.
(4) KpHUjirim,, Petr. cap. ui, y. i.
CHRISTIANISME
convertit sou frère, l'ami fut l'apôtre de
son ami, Donatien et Rogatien, Alexan-
dre et Epipode, Gervais et Protais en
sont de charmans exemples.
Au cinquième siècle, la grande révolu-
tion morale est accomplie, les Gaules
sont presque entièrement chrétiennes et
la foi qui a commencé par les classes in-
férieures, soumet à leur tour les antiques
familles sénatoriales; mais l'Evangile n'a
pas produit partout des fruits également
purs et abondans : dans le midi, par
exemple, il n'a pu arrêter la corrup-
tion des mœurs (1), trop naturelle à ce
voluptueux climat, et le Jérémie de ce
temps, Salvien, comparant les gallo-ro-
mains aux barbares, les trouve inférieurs
à ceux ci en charité, en chasteté, eu cou-
rage. « Qui ne sait, dit-il en ses lamenta-
tions, que l'Aquitaine et la Novempopu-
ianie sont les entrailles et les mamelles
des Gaules ( medullam Gallia.ru/ii et
ubera), fécondes non seulement en pro-
ductions végétales, mais ce que les hom-
mes estiment beaucoup plus, en agré-
mens, en plaisirs, en beautés? Ces contrées
sont tellement revêtues, comme d'un tissu
précieux, de vignes et de prairies émail-
Iées de fleurs, de cultures variées, de
vergers fertiles, de bois agréables, de
ruisseaux limpides, de fleuves, de mois-
sons, que leurs habitans semblent plutôt
avoir eu en partage une image du paradis
qu'une portion de la terre. Eh bien! le
peuple le plus heureux des Gaules en est
aussi le plus déréglé. La gourmandise et
l'impureté dominent partout. Les riches
méprisent la religion et la bienséance :
la foi du mariage n'est plus un frein, la
femme légitime se trouve confondue avec
les concubines. Les maîtres abusent de
leur autorité pour contraindre les escla-
ves à se rendre à leurs désirs. L'abomina-
tion règne dans ces lieux où les filles
n'ont plus la liberté d'être chastes. Les
villes sont remplies de lieux infâmes, et
ils ne sont pas moins fréquentés par les
femmes de qualité que par celles d'une
basse condition ; elles regardent ce liber-
tinage comme un des privilèges de leur
naissance, et ne se piquent pas moins de
surpasser les autres femmes en impureté
qu'en noblesse (2)? *
(I) D. Vaisselle, Hist. du Langued., t. I, I. lit.
(a) Salv., de Gubern. Deit lib. xii, Ces dernières
DANS LES GAULES.
39
Dans d'autres provinces septentriona-
les ou montagneuses, dans lesquelles la
culture romaine avait marché avec plus
de lenteur, chez les Arvernes surtout, le
Christianisme avait ajouté au caractère
naturellement énergique et élevé une di-
gnité plus grande et plus de sévérité dans
les mœurs. 11 faudrait, pour faire ressor-
tir ce contraste, transcrire ici toutes les
lettres de Sidoine Apollinaire, miroir le
plus fidèle de tous les intimes détails de
la vie. Ce qui me frappe en les lisant,
c'est que j'y vois régner un sentiment de
bien-être, de force morale et de vertu mê-
lées à l'élégance des mœurs qui semble
être le type du caractère chrétien. La re-
ligion s'est ici incorporée à toutes les
conditions sociales sans les condamner;
elle a imprégné de son esprit, sans les
exclure, les dignités, les richesses, les
jouissances mêmes du monde. Voici, par
exemple, le portrait que Sidoine trace
d'un militaire de ses amis: « J'ai derniè-
rement visité Yectius, personnage illus-
tre, et j'ai pu observer minutieusement
et à loisir ses actions journalières , les
ayant trouvées dignes d'être rapportées.
D'abord, et c'est là à mon avis le premier
des éloges, la maison entière, semblable
à son maître, en a toutes les vertus; on
voit là des esclaves laborieux, des colons
soumis, des amis citadins dévoués et sa-
tisfaits du patron ; la même table suffit à
l'hôte et au client; à une grande hospita-
lité se joint une sobriété plus grande. Je
n'insisterai pas sur ce que Yectius ne le
cède à personne en ce qui tient à l'édu-
cation, à la connaissance et à l'usage des
chiens , des chevaux et des éperviers.
D'une exquise propreté dans ses vête-
mens, il est recherché dans ses baudriers
magnifiques , dans les harnais de ses che-
vaux. Rien de corrupteur dans son in-
dulgence, rien de dur dans sa sévérité,
tempérée de manière à être mélancoli-
que plutôt que sombre... Il lit fréquem-
ment les saintes Ecritures, surtout à ses
repas, prenant ainsi la nourriture de
l'âme et celle du corps. Il récite souvent
les psaumes, plus souvent il les chante.
C'est un genre de vie tout nouveau. C'est
le moine accompli non sous le manteau,
phrases sont dans les Eludes historiques, chap. m,
p. 77,
non sous le froc, mais sous la tunique
du guerrier. Il s'abstient de la chair des
bêtes fauves , mais non de leur poursuite,
de sorte que religieux en secret et
comme avec recherche, il se permet la
chasse et s'en interdit les fruits. Il lui
est resté de sa femme qu'il a perdue, une
fille unique, encore enfant, qu'il élève
pour la consolation de son veuvage avec
toute la bonté d'un père. Dans son inté-
rieur , il ne prend jamais en parlant le
ton grondeur, et ne reçoit point les con-
seils d'un air dédaigneux. Il n'est point
ûpre à la recherche des fautes , il gou-
verne tout ce qui lui est soumis moins
par l'autorité que par la raison ; on le di-
rait plutôt l'intendant que le maître de
sa maison (1). i Sidoine peint encore ail-
leurs un militaire converti : < Lorsque
j'approchai de sa villa, dit-ii , il vint au
devant de moi ; mais combien peu je re-
connus celui que j'avais vu quelque
temps avant, la taille haute, la démarche
fière, la voix impérieuse, la figure ou-
verte! Ses vêtemens, ses manières, sa
modestie, la pâleur de son visage annon-
çaient plutôt un moine qu'un guerrier :
sa chevelure était courte, sa barbe lon-
gue, des escabelles à trois pieds faisaient
tout l'ameublement de ses salons , des
tissus de poils cachaient les portes, en
guise de tapis; point de plumes dans sa
couche, point de pourpre sur sa table
qui , aussi agréable que frugale , était
plutôt chargée de légumes que de venai-
sons, et s'il y avait quelque chose de re-
cherché, c'était pour ses hôtes et non
pour lui. Je ne pus m'empêcher de de-
mander tout bas à quelques personnes ,
quel genre de vie a-t-il donc embrassé?
Est-il moine, clerc ou pénitent? On me
répondit : Il vient d'être revêtu du sa-
cerdoce dont, malgré ses refus, l'amour
de ses concitoyens l'a chargé par sur-
prise (2). !
A côté des lettres de Sidoine se ran-
gent, comme peinture naïve et fidèle des
mœurs, les récits de Grégoire de Tours.
Parmi les charmantes anecdotes qu'il a
semées dans son histoire, j'en choisis
quelques unes qui me semblent bien pro-
(1) Traduction de M. Fauriel, dans sa Gaule méri-
dionale , t. I , p. 400.
(2) Epist., 2i,\\\. IV.
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
40
près à faire comprendre combien le Chris-
tianisme avait développé le sens moral et
fait fleurir dans les cœurs les plus douces
vertus. Elles appartiennent encore au
pays des Arvernes; car, des deux prêtres
écrivains auxquels je les emprunte , Gré-
goire et Sidoine, l'un était né à Augus-
tonemetum , l'autre en était évêque.
< Népotien était, depuis Strémont, le
quatrième évêque des Arvernes, lorsque
des ambassadeurs envoyés par les Tré-
vires en Espagne, traversèrent la cité.
L'un d'eux, nommé Artémius, dans la
fleur de l'âge , de la sagesse et de la beau-
té, fut saisi de la fièvre, et ses compa-
gnons poursuivant leur route, il demeura
malade chez les Arvernes. 11 avait laissé
à Trêves une jeune fille à laquelle, peu de
temps auparavant, l'avait lié le nœud des
fiançailles. L' évêque Népotien alla porter
des consolations à l'étranger sur sa cou-
che de douleur; il l'oignit de l'huile
sainte , et Dieu donnant l'efficacité à ce
baume de l'Eglise, Artémius recouvra
la santé. Instruit dès lors par les paroles
de l'évêque, il voulut, oubliant sa fian-
cée terrestre et ses richesses, s'unir à
l'Eglise; et devenu clerc, il brilla par
tant de sainteté, qu'il fut, après la mort
de Népotien, élevé à la chaire épisco-
pale (1). » N'est-ce pas délicieux , ce jeune
homme préparé par la douleur, vaincu
par la charité d'un vieil évêque, qui
laisse sa fiancée chérie, son amour et
son bonheur pour embrasser les rudes
travaux de l'apostolat ? L'usage des
fiançailles , reçu chez toutes les nations
anciennes, fut adopté et consacré par
l'Eglise ; elle comprit , mère intelligente
et sage, qu'il est bon de donner au cœur
ardent du jeune homme , au lieu de ces
désirs vagues et stériles d'un amour sans
but, un objet chéri, aliment de ses ver-
tus, aiguillon de ses travaux, dont l'es-
time fera sa gloire , l'amour sa récom-
pense, la possession son bonheur. Lors-
que l'on fiançait l'un à l'autre deux en-
fans, le jeune homme offrait à la jeune
fille un anneau, annulus pronubus , sur
le chaton duquel on voyait le Christ unis-
sant la main des amans, et au-dessous
ces mots o^vcta. ou concordia ; on le met-
tait à l'avant-dernier doigt de la main
(i) Greg. Tur„ ffi*«.,Ub. I, cap. xli.
gauche , parce qu'une veine de ce doigt
était, censée correspondre au cœur (1).
C'est merveille de voir avec quelle
fécondité la vertu germe sur cette terre
des Gaules : les rudes Celtes, farouches
et guerriers, ont plié leur cœur sous la
morale évangélique ; les Romains effé-
minés ont embrassé avec amour les pré-
ceptes les plus rigoureux et les plus dé-
licats du Christianisme. L'histoire que
je vais transcrire appartient par sa date
(390) à une époque de décadence, et par
celle de son narrateur (Grégoire de Tours
en 592) à un siècle de barbarie. On pour-
rait donc s'étonner de rencontrer dans
les acteurs et l'historien un charme d'i-
magination, une fraîcheur de sentimens
qui semblent former anachronisme ; mais
il faut se souvenir que la doctrine du
Christ était venue s'implanter dans les
cœurs, comme une semence portée par
l'aile des vents, qui germe sur quelque
peu de terre végétale parmi les rochers.
Cette seule pensée nous fera comprendre
le récit qui va suivre, et mesurer la dis-
tance que les mœurs romaines ont fran-
chie, d'Héliogabale à Théodose.
« Dans ce temps, Injuriosus, seul re-
jeton d'une famille sénatoriale des Ar-
vernes, demanda en mariage une jeune
personne, comme lui très riche, et fille
unique, et les arrhes nuptiales étant
données, le jour des noces fut fixé. Ce
jour était arrivé; les cérémonies termi-
nées, on conduisit, selon la coutume,
les deux époux dans le même lit; mais
la jeune femme affligée se tournant vers
la muraille, pleurait amèrement. Injurio-
sus lui dit : Qui donc te chagrine, et
quelle est, je t'en supplie, la cause de
tes pleurs? La vierge demeurait sans ré-
pondre et sanglottait. Il ajouta : Je te
conjure , au nom de Jésus-Christ , Fils de
Dieu , d'expliquer à ton amant le motif
de tes larmes.— Alors se retournant vers
lui , elle lui dit : Si je pleurais tous les
jours de ma vie, mes pleurs ne seraient
point encore assez abondantes pour ef-
facer la douleur qui brise ma poitrine.
J'avais résolu de garder, pour l'amour
du Christ, mon pauvre corps sans tache
(1) Pline , 55. — Juvénal , vi , 27. — De Ruffi ,
Hist. de Marseille. — Tertullien. — Isidore de Sé-
Ville, de bic. officio elymol., 20.
DAJNS LES GAULES.
41
et pur de tout contact profane. Malheur
à moi! délaissée par lui, je n'ai pu ac-
complir ce que je désirais , et je perds
en ce jour, que j'eusse dû ne pas voir, ce
que j'ai conservé depuis les premières
années de mon enfance. Abandonnée par
le Christ immortel qui m'offrait pour
dot le paradis, je deviens la compagne
d'un époux mortel ; les roses de la cou-
ronne éternelle, je les échange contre
ces fleurs fanées qui me déligurent au
lieu de m'embellir ; et moi qui devais re-
vêtir aux bords du fleuve de l'Agneau la
robe de pureté, je l'ai perdue pour ces
ornemens de noces qui me chargent sans
me parer. Mais pourquoi tant parler?
Malheureuse ! pourquoi le premier jour
de ma vie ne fut-il aussi le dernier? Oh!
si j'avais franchi le seuil de la mort avant
d'avoir goûté le lait de la mamelle! oh !
si les baisers de mes nourrices ne s'étaient
adressés qu'a un visage inanimé! Ces
joies de la terre me font horreur quand
je vois les mains déchirées de mon Ré-
dempteur, et mes yeux, qui ont aperçu
sa couronne d'épines, ne peuvent plus
regarder un diadème de pierreries. Je
méprise tes biens quand je songe au ciel,
et tes palais quand je vois le Seigneur
assis parmi les astres. — Ainsi disait-elle,
mêlant des larmes à ses paroles. Le jeune
époux, ému de douleur, répondit : Nos
parens , tu le sais, n'ont d'autres enfans
que nous. Les plus nobles des Arvernes
nous ont unis pour perpétuer leur race
et pour qu'un étranger n'hérite pas de
leurs richesses. — Mais elle : Le monde
n'est rien 3 les richesses, les jouissances,
la vie même ne sont rien ; la vraie vie est
celle que la mort ne vient pas trancher,
que nulle perte , nul accident ne détruit.
L'homme admis dans l'éternelle béati-
tude, vit tout un jour sans couchant, et
transformé en ange, inondé de joie, il
jouit de la présence de Dieu. — A ces
mots, l'époux s'écria : Tes paroles si
douces, ma bien-aimée, ont fait briller
à mes yeux d'un éclat immense cette vie
sans fin; si tu veux t'absteuir de volup-
tueuses jouissances, je le veux aussi. Elle
répondit : Il est bien difficile à un homme
d'accorder une telle grâce ; mais si tu
veux que nous menions sans tache notre
vie , je partagerai avec toi la dot que m'a
promise mon époux Jésus-Christ. Alors
armé du signe de la croix, il dit : Je le
ferai ; et se donnant la main, ils s'endor-
mirent (1).
« Ils passèrent ainsi plusieurs années
dans la même couche , et leur chasteté
ne fut connue qu'à leur mort. La vierge
ayant accompli sa carrière , Injuriosus
la conduisit lui-même au sépulcre , et dit
en l'y déposant : Je vous remercie , Dieu
éternel, de pouvoir vous rendre tel que
je l'ai reçu ce trésor immaculé. La morte
alors se souleva, et souriant: Pourquoi,
dit-elle, révéler ce qu'à l'époux on ne
demandait pas? — Bientôt il la rejoignit,
et un nouveau miracle proclama leur
vertu. Leurs sépulcres avaient été placés
à quelque distance l'un de l'autre; lors-
qu'on revint le lendemain, on les trouva
réunis, sans doute afin que la terre re-
joignît aussi ce que le ciel avait con-
fondu. Les habitans de ce lieu les appel-
lent encore les deux amans (2). »
Aujourd'hui que l'on parle beaucoup
de la réhabilitation de la chair, on pourra
bien plaisanter sur cette anecdote ; mais,
de grâce , messieurs les humanitaires et
autres, laissez donc quelques âmes d'é-
lite exagérer le précepte pour en rappe-
ler aux autres la rigueur, s'élever jus-
qu'à Y exception , pour que les masses ne
restent pas au-dessous de la règle; lais-
sez quelques heureuses et puissantes na-
tures montrer jusqu'où peut aller la force
et la dignité humaines. Trouvez-vous
donc si admirable notre espèce, que vous
voulez la dépouiller de ce qui peut seul
l'élever et racheter ses misères , c'est-à-
dire ce qui marque le triomphe de la
volonté sur l'instinct, de l'âme sur la
matière, de l'esprit sur la chair? Pour
moi , je l'avoue , je m'incline avec amour
au souvenir des deux amans , me rappe-
lant toutefois que le Christianisme, en
divinisant la virginité, ne l'a point im-
posée au grand nombre, et en a fait seu-
lement le partage de quelques privilé-
giés. Quant au merveilleux de l'histoire,
libre à chacun de l'admettre ou de le re-
(1) Je ne sais rien de beau en aucune poésie
comme ces dernières lignes : Tibi parlem Iribuam
dolis..., et cette charmante naïveté : Difficile est
sexum virilem ista prœstare, et ces mots : Datis in-
ter se dextris , quieverunt.
(2) Uist., lib. I, cap. xui. De Glor. cor/". ,32.
42
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
jeter. Le simple philosophe ne balancera
pas ; mais le philosophe chrétien se rap-
pellera que Jésus a promis que l'on ver-
rait après lui ses disciples signaler leurs
vertus par des miracles aussi grands ou
plus grands que les siens. « Le Dieu des
chrétiens pourrait bien avoir voulu ma-
nifester une fois dans les Gaules , par un
prodige qui frappât tous les yeux, sa
prédilection pour la virginité, pour cette
blanche fleur céleste qu'il est venu trans-
planter sur la terre , et dont il fit assez
sentir la beauté suprême, et par son
exemple, et par celui de Marie et de
Jean, des deux créatures humaines qu'il
daigna choisir, pour faire de l'une sa
mère et de l'autre son ami (1). *
Il était fréquent, dans les premiers
siècles du Christianisme, devoir deux
époux vivre près l'un de l'autre comme
un frère à côté de sa sœur, ainsi que di-
sent admirablement les conciles, et
même en pleine époque barbare, on en
vit prouver par le jugement de Dieu leur
chasteté conjugale. Nous avons déjà re-
marqué la stricte obligation imposée au
prêtre de vivre séparé de sa femme ; je
lis encore dans Grégoire de Tours quel-
ques anecdotes qui confirment cette vé-
rité, dont l'oubli fait dire encore tous
les jours que le célibat ecclésiastique
date du pontificat de Grégoire VII , tan-
dis que, reçu d'abord comme un pieux
usage, il fut dès l'an 300, au concile d'El-
vire, ordonné d'une manière absolue (2).
< Simplice, sixième évêque d'Augustodu-
num vers 340, était d'une race illustre,
puissamment riche, et nouvellement
marié à une femme pieuse et charitable,
lorsque le choix du peuple éduen l'éleva
sur la chaire épiscopale. Sa femme, ou
plutôt sa sœur, qui ne s'était unie à lui
que par une chaste amitié , ne voulut
point quitter sa couche , et sûre de la pu-
reté de son cœur, qui la mettait à l'abri
des flammes de la passion , elle demanda
de vivre encore dans cette intime union
d'autrefois que sanctifiait la chasteté.
L'envie du malin esprit saisit de là occa-
(1) G. de Dnmast, Légende des deux Amans , en
vers, lue à l'Académie de Stanislas, à Nancy, en
1836.
(2) Voyez le Vicl. Théolugique de Bergier, \erb.
Célibat.
sion de tourmenter les saints de Dieu. Le
jour de Noël, les citoyens de la ville
s'assemblent, se portent vers la maison
sacerdotale en criant : II est impossible
de croire qu'une femme vive pure à côté
d'un homme, et que celui-ci puisse ré-
sister à ses charmes; et comme nous
vous voyons demeurer ensemble, nous
n'y pouvons soupçonner que du mal. La
jeune femme portait alors, à cause de la
rigueur de l'hiver, un vase plein de char-
bons ardens : elle saisit le feu dans ses
mains, l'approche de ses vêtemens, sans
qu'ils en souffrent aucunement; et ap-
pelant l'évêque, elle le lui fit tenir aussi,
en disant : Montrez à ce peuple que les
flammes de la volupté sont éteintes en
nous, de même que ces charbons dans nos
mains. Frappé de ce miracle, le peuple,
qui était encore païen, crut en Dieu, et
dans l'espace de sept jours on baptisa
plus de mille personnes (1). »
Un autre fait, très important pour
l'histoire du Christianisme gaulois, se
rattache au nom de ce Simplicius. Au-
tun , comme nous l'avons dit plus haut à
propos de Symphorien , était fort attaché
aux idoles, et surtout à celle dont le
culte dut opposer les plus grands obsta-
cles à la foi du Christ : le temple de Yé-
nus, bâti sur la colline de Philosie, rece-
lait dans ses impurs bocages les mystères
de Paphos et de Gnide (2). Parmi toutes les
divinités qui s'étaient donné rendez-vous
au panthéon éduen, la grande déesse,
Cybèle chez les Grecs, Berecynthia chez
les Latins, tenait le premier rang. Au
printemps de chaque année, dans des
espèces dérogations païennes, on pro-
menait parmi les champs sa statue, lui
demandant la fécondité des terres. Sim-
plicius aperçut un jour le cortège, et
s'arrêtant à quelque distance , il tomba à
genoux , et pria le Seigneur d'ouvrir les
yeux aveuglés du peuple, en lui faisant
sentir que nulle vertu n'existait dans le
simulacre de la déesse. Aussitôt le char
s'arrête, la statue tombe, les bœufs sem-
blent fixés au sol. En vain on immole des
victimes , en vain on frappe l'attelage , il
ne peut avancer. Alors quelques voix de
la foule s'écrièrent : « Si ce bois renferme
(1) Greg. Tur., de Glor.conf., cap. lxxti.
(2) Gaule poétique, 1 , 139.
DANS LE S GAULES.
en lui quelque principe divin, qu'il se
relève; s'il ne peut le faire, sachons en-
lin qu'il n'est pas dieu, i Et comme ces
hommes virent que la statue ne bougeait
pas , ils quittèrent leurs erreurs ,. et appe-
lant l'évêque, ils reçurent le baptême (l).i
< Riais puisque je parlais tout-à-l'heure
de la chasteté, continue Grégoire de
Tours, il faut que je rapporte ce que j'ai
entendu raconter à Félix de Nantes, un
jour que nous causions de ces choses. Un
citoyen de celte ville, choisi pour évo-
que, éloigna de lui, selon la discipline
catholique (juxta ordinem iiistitulionis
catholicœ) , la femme avec laquelle il
avait vécu jusque là, ce que celle-ci sup-
portait avec beaucoup de peine. Tous les
jours elle le suppliait de lui rendre l'en-
trée de sa maison, et comme l'évêque se
refusait à faire une chose aussi contraire
aux canons des conciles, elle se dit :
t J'irai, et je verrai si ce n'est pas pour
l'amour d'une autre femme que mon
époux me rejette. » Elle s'introduisit donc
dans la chambre du pontife, ets'appro-
chant du lit, elle vit sur sa poitrine un
agneau d'une blancheur éblouissante.
Saisie de respect et de crainte, elle s'éloi-
gna bien vite , et ne fit plus désormais de
demandes indiscrètes au saint prêtre (2). t
Nous avons compté Rétice, évoque
d'Autun , parmi les pères les plus élo-
quens du concile d'Arles ; il faut complé-
ter sa biographie par un trait touchant
que nous a conservé Grégoire de Tours.
Il avait épousé une jeune fille aussi re-
marquable par ses vertus et surtout sa
charité envers les pauvres, que par sa
noble origine et ses richesses. Après
quelques années de bonheur, il la sentit
expirer dans ses bras, et recueillit de sa
bouche ces dernières paroles : « Mon
frère, je te prie d'ordonner, lorsque tu
seras près de mourir, que l'on te dépose
dans le même sépulcre que celui de ta
compagne, afin qu'un seul tombeau réu-
nisse ceux dont la même couche a vu la
continence.» Rétice passa de longues an-
nées dans l'épiscopat , puis mourut à son
tour. Lorsque les clercs de son église
voulurent le porter au champ de la sé-
(1) Greg. Tur., de Glor. confess., cap. lxxyh-
(2) Greg. Tur., cap. i.xxvm.
pulture, ils furent très étonnés de ne
pouvoir soulever le brancard sur iequel
était exposé le corps de leur évêque;
mais un vieillard qui était là leur dit que
Rétice avait autrefois promis à sa femme
d'aller dormir près d'elle, et que sans
doute il voulait les en avertir par le
prodige qui les frappait. On porta, en
effet, le cercueil près du tombeau dési-
gné, et comme on l'y déposait, le saint
évêque, recouvrant la parole, dit avec
amour : « Ma très douce compagne, sou-
viens-toi de la prière que tu m'as faite.
Reçois aujourd'hui le frère que tu as si
long-temps attendu, et joins ton corps
virginal à ses dépouilles demeurées sans
tache.» A ces mots, on vit les membres
de la vierge se réunir à ceux du prêtre
et la pierre du sépulcre étant retombée,
les enferma dans le sommeil de la
paix (1).»
Lorsque Brunehild, dans les JNiébelun-
gen, monta sur le bûcher, près du corps
de Sigurd, elle dit : « Qu'on place entre
lui et moi le glaive tranchant , le glaive
orné d'or, comme il fut placé entre nous
quand nous nous assîmes en la même
couche et qu'on nous appelait du nom
d'époux (2). h Le Christianisme n'a pas
eu besoin de mettre entre l'homme et la
femme ia barrière du glaive; il a cru à la
chasteté , et il a hardiment rapproché les
deux sexes : comme fiancés, comme
époux et femme, comme frère et sœur,
ils vivaient de la vie des anges.
Ces histoires suffisent, je pense, pour
dessiner en notre rapide esquisse la pri-
mitive vie chrétienne. Si je n'ai insisté
que sur une seule des vertus dont elle
offrait l'ensemble, c'est que cette vertu
suppose, à mon avis, et résume toutes
les autres; et puis cette physionomie
sous laquelle elle nous montre les Gaules
est si nouvelle, si inconnue de l'anti-
quité, si élrange parmi nous, qu'il est
doux d'y reporter les regards; car dans
le seul fait de la chasteté, reconnue pour
reine du monde, il y a toute la révolu-
lion évangélique, c'est-à-dire le passage
du principe de la terre à celui du ciel,
(1) Ibid., cap. lxxv.
(2) Ampère, Littér. du Nord: dans Michelet,
Or. du Droit.
44 PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
du pôle des jouissances terrestres à celui
des célestes voluptés. D'ailleurs, que
pourrais-je dire de neuf sur les vertus de
cette société d'une espèce nouvelle qui
se multipliait au sein du grand empire?
« Sans doute, dit M. Fauriel, on aurait
trouvé parmi les populations restées fi-
dèles au paganisme , des hommes de
mœurs austères et d'un cœur élevé, des
hommes dont les chrétiens auraient
avoué les œuvres • mais c'est un fait posi-
tif que les plus hautes vertus de la so-
ciété gallo-romaine étaient des vertus
chrétiennes : c'était dans le Christia-
nisme que s'étaient retrempées les âmes
fortes, les âmes d'élite, destinées à re-
présenter les beaux côtés de la nature
humaine (1). i
Un autre aspect assez piquant de cette
époque, c'est, d'une part, la distance
qui séparait les membres de la société
païenne et de la société religieuse; d'au-
tre part, la fusion, le mélange des deux
principes opposés en quelques hommes.
Ainsi on pouvait voir dans les Gaules ,
au quatrième et au cinquième siècle,
« un certain nombre d'hommes impor-
tans et honorés, long-temps revêtus des
grandes charges de l'Etat, demi-païens,
demi-chrétiens, c'est-à-dire n'ayant point
de parti pris, et à vrai dire se souciant
peu d'en prendre aucun en matière reli-
gieuse; gens d'esprit, lettrés, philoso-
phes, pleins de goût pour l'étude et les
plaisirs intellectuels, riches et vivant
magnifiquement... c'étaient là les grands
seigneurs de la Gaule romaine. Après
avoir occupé les fonctions supérieures
du pays, ils vivaient dans leurs terres,
loin de la masse de la population , pas-
sant leur temps à la chasse, à la pêche,
dans des divertissemens de tout genre;
ils avaient de belles bibliothèques, sou-
vent un théâtre, où se jouaient les dra-
mes de quelque rhéteur, leur client. A
ces divertissemens se joignaient des jeux
d'esprit, des conversations littéraires;
on raisonnait sur les anciens auteurs , on
expliquait, on commentait, on faisait
des vers sur tous les petits incidens de la
vie. Elle se passait de ia sorte, agréable,
douce, variée; mais molle, égoïste, sté-
rile, étrangère à toute occupation sé-
(1) Gaule méridionale, l, I.
rieuse , à tout intérêt puissant et général.
Et je parle ici des plus honorables débris
de la société romaine, des hommes qui
n'étaient ni corrompus, ni désordonnés,
ni avilis, qui cultivaient leur intelli-
gence, et avaient en dégoût les mœurs
serviles et la décadence de leur temps(l).»
En face de ces hommes légers, oisifs,
sans influence sur la marche de la civili-
sation, contens de mener parmi les rui-
nes du monde une voluptueuse exis-
tence, se dessinent ces mâles figures
d'évêques, à la fois pères de famille,
prêtres, jurisconsultes, théologiens,
hommes d'Etat, entrant puissamment
pour le diriger dans le mouvement mo-
ral de l'époque, étendant pour les proté-
ger une main sur les vaincus, et l'autre
sur les barbares pour les arrêter et les
adoucir.
En dehors de ses innombrables fonc-
tions ecclésiastiques, qui comprenaient
la prédication, l'administration des sa-
cremens et des biens de l'Eglise, l'ordi-
nation, la surveillance des prêtres, la
tenue des conciles... un évêque avait en-
core de nombreux devoirs civils et poli-
tiques à remplir : sa juridiction, d'abord
arbitrage volontaire entre les fidèles,
était devenue officielle, rangée parmi
celle des magistrats; il était spéciale-
ment chargé de certaines causes; il de-
vait dénoncer les juges infidèles, con-
courir à !a nomination des tuteurs, aux
fonctions municipales; il avait le soin
des prisons ; il sauvait de la rigueur des
lois les coupables qui se réfugiaient dans
l'église; il remplaçait presque partout
dans la curie ledefensor civitatis (2). Outre
cela, l'évêque écrivait de savans traités,
soulevait des questions de la plus haute
portée philosophique, dictait des lettres
sur tous les sujets les plus importans à
l'intelligence humaine; il se levait de
grand matin, écoutait les plaintes et ac-,
commodait les différends ; il allait célé-
brer l'office divin, expliquant pendant
plusieurs heures de suite l'Ecriture
sainte. Pendant son repas, le peuple était
admis à l'écouter. Quelquefois il travail-
lait de ses mains, visitait les malades, et
(1) Guizot , Hist. mod.,Ze leçon.
(2) Cod. Theod., de Episc. aud., 1. XXII. —
Fauriel, Gaul. mërid., t. I, 406.
DA1NS LES GAULES.
45
dépensait ainsi sa vie dans des occupa-
tions graves, utiles, d'un grand intérêt
public.
Mais ces deux classes d'hommes n'é-
taient pas toujours aussi distinctes. Sous
le manteau de l'évoque, nous trouvons
quelquefois des restes d'habitudes mon-
daines, des manières élégantes, du goût
pour la littérature profane ; sous la robe
du néophyte, les nouveaux converlis ont
gardé quelque chose de leurs mœurs pas-
sées, de leurs coutumes guerrières, tem-
pérées par l'austérité religieuse. Sidoine
Apollinaire, par exemple, patrice, pré-
fet de Rome, plusieurs fois ambassadeur,
est devenu évêque des Arvernes , et il fait
des épithalames; il lit lous les jours Vir-
gile, Horace, Térence; il écrit de petits
vers à ses amis. Son style est tantôt grave
comme celui d'un Père de l'Eglise, tantôt
léger comme celui d'un poète en belle
humeur; on y sent le prêtre, le rhéteur,
le bel esprit. Voici une de ses lettres,
exemple de ce bizarre assemblage :
« Sidoine, à son ami Donidius , salut.
— Pourquoi, demandez-vous, parti depuis
si long-temps pour Nimes, prolonger
votre impatience en retardant mon re-
tour? Je dois vous en dire les motifs, et
je me hâte de trahir le secret de mes re-
tards, persuadé que ce qui m'est agréa-
ble vous le sera aussi.
< J'ai passé les plus délicieux momens
dans deux ravissantes campagnes, chez
les hommes les plus aimables et les plus
éminens par leur instruction, Ferreolus
et Apollinaire. Leurs terres se touchent,
et les habitations, assez éloignées pour
donner quelque fatigue au piéton, n'o-
bligent point à monter à cheval. Sur les
coteaux qui dominent ces demeures, on
cultive la vigne et l'olivier ; vous diriez
les sommets de PAracynthe et du Nysa,
tant célébrés par les vers des poètes.
L'une de ces campagnes est située au mi-
lieu d'une plaine ouverte ; des bois bor-
nent l'autre de tous côtés. Quoique de
caractères différens, leurs sites ont des
charmes égaux. Mais pourquoi m'étendre
plus longuement sur leur situation ,
quand je dois vous dérouler l'ordre des
soins hospitaliers dont j'ai été l'objet?
D'abord, pour y fêter mon arrivée, et
afin que je ne pusse échapper à la trame
de leurs soins empressés , l'une et l'autre
maisons avaient posté tout exprès leurs
plus lins limiers non seulement sur les
chemins de traverse qui partent des rou-
tes publiques, mais encore sur les sen-
tiers tortueux coupés de mille autres
sentiers, et jusque sur les faux-fuyans
que les bergers seuls connaissent. J'y fus
pris, je l'avoue; mais je ne demandais
pas mieux. Sur-le-champ il me fallut
prêter serment qu'avant sept jours révo-
lus je ne parlerais point de me remettre
en route. Tous les jours , le matin , avait
lieu une agréable discussion pour savoir
quelle cuisine recevrait ce jour-là la fu-
mée des mets de l'hôle. Le tour de rôle,
en effet, ne pouvait tenir la balance
égale, quoique je fusse uni à l'un de mes
hôtes par les liens du sang, et à l'autre
par des alliances de famille. Ferreolus a
été gouverneur, et outre l'attachement
que je lui dois, son âge et le mérite de
m'avoir invité le premier lui donnaient
l'avantage. Ainsi je passais de plaisirs
en plaisirs. A peine entrais-je dans un
vestibule, que des partenaires, luttant
d'adresse au jeu de paume, doublaient
leur énergie pour répondre aux mille
bonds de la balle. Ici, au-dessus de la
voix des joueurs, se fait entendre le fra-
cas du dé qui bondit dans le cornet,
roule et s'abat. Ailleurs, des livres en
abondance et sous la main ; vous diriez
l'arsenal des machines des érudits, les
phalanges d'Athénée, le magasin général
des libraires. Les livres qui se trouvaient
sur les chaises des dames étaient des ou-
vrages religieux, tandis que ceux qui
étaient sur les sièges des pères de famille
étaient relevés par l'éclat du cothurne
latin; cependant des ouvrages de carac-
tère opposé et de différens auteurs par-
tageaient également l'empressement du
lecteur : on rencontrait Augustin et Pru-
dence, Varron et Horace; l'infatigable
Origène, expliqué par Turranius Rufinus,
était scrupuleusement examiné par nos
religieux lecteurs. On cherchait ensem-
ble, chacun selon ses opinions, à expli-
quer pourquoi Rufinus est improuvé par
quelques uns des prêtres les plus éminens
comme un commentateur malheureux
dont on doit se défier ; cependant Apulée,
dans l'interprétation du Phédon de Pla-
ton, et Cicéron dans celle du Discours
de Démosthènes pour Ctésiphon , n'en
m
TRÉDÏCATION DU CHRISTIANISME
ont pas si bien rendu l'expression ni le
sens, ne les ont pas fait si bien parler
dans le génie de la langue latine.
i Telles étaient les occupations aux-
quelles chacun se livrait selon sps goûts,
quand arrivait un aide du chef de cuisine,
pour nous avertir qu'il serait bientôt
l'heure de venir reconforter nos esto-
macs. En effet, la cinquième heure qui
s'écoulait prouvait que le messager avait
bien interrogé la marche du jour sur le
clepsydre , et qu'il n'avait pas eu tort de
venir. Nous dînions copieusement, selon
l'étiquette sénatoriale , qui exige que l'on
serve beaucoup de choses en peu de
plats , quoique le repas soit entremêlé de
rôtis et de ragoûts. Au milieu du choc
des verres, toujoursquelques historiettes
instructives et amusantes ; car on se pro-
posait ce double but. La gaîté et l'esprit
n'y manquaient pas. Au sortir de table,
si nous étions à Voroange , nous nous re-
tirions dans notre chambre; si nous
étions à Prusiane (c'est le nom de l'autre
campagne), nous chassions de leurs lits
Tonantius et ses frères, la fleur de la
jeune noblesse; car il était difficile de
transporter nos propres lits , et après la
sieste nous montions à cheval, afin d'ai-
guiser un peu pour le souper notre esto-
mac appesanti par la bonne chère du
dîner. Chacun de nos hôtes avait des
bains en construction, mais point dont
nous pussions jouir. Cependant quand la
troupe de mes valets cessait un peu de
boire et qu'elle avait le cerveau aviné par
les coupes copieuses de l'hospitalité, on
creusait à la hâte une fosse près d'une
source ou près de la rivière : le fond était
garni de pierres hémisphéroïdes et les
parois d'un clayonnage en coudrier; le
dessus était couvert de matières combus-
tibles, auxquelles on mettait le feu.
Quand cette couverture était à peu près
tombée, on couvrait la fosse, dont le
clayonnage commençait à s'enflammer,
avec une claie sur laquelle on étendait un
tapis de poil de chèvre de Cilicie. Alors
la flamme était étouffée, et la vapeur hu-
mide qui se dégageait des pierres échauf-
fées ne pouvait s'échapper par les jours
delà claie.
« Là, nous passions des heures entières
en égayant la conversation par des contes
plaisans. Enveloppés de nuages de va-
peur, une sueur salutaire baignait nos
corps. Après avoir transpiré, nous en-
trions dans un bain tiède, puis dans un
bain froid... Je vous décrirais bien en-
core nos soupers délicieux, si mon pa-
pier ne mettait à mon babil une fin que
la bienséance réclame déjà; j'aurais
beaucoup de plaisir à vous en retracer le
souvenir ; mais je n'ose salir le revers de
ma lettre avec ma plume trempée. Seu-
lement, puisse bientôt arriver à sa lin
ma semaine engagée par serment et me
rendre à ma pauvreté ; car il n'est rien
qui rétablisse mieux mon estomac fati-
gué par la bonne chère que la parcimo-
nie! Adieu (1). »
L'Eglise s'organisa dans les Gaules en-
tièrement indépendante de la puissance
civile, et forma un Etat à part au sein
du grand empire. Dès qu'un prédicateur
était parvenu à grouper autour de lui
quelques croyans dans une ville, il im-
posait les mains à ceux que les fidèles
avaient eux-mêmes choisis, et ordonnait
des prêtres, destinés à la prédication et à
la célébration des mystères ; des diacres,
occupés à la distribution des aumônes et
au service de l'autel. Le principe le plus
absolu de liberté, qui consiste à n'être
gouverné que par ceux que l'on a choisis
soi-même, était dès lors en usage dans
l'Eglise. Les apôtres avaient convoqué
pour l'élection des sept diacres toute la
multitude des disciples (convocantes inid-
titudinem discipulorum ) (2) ; à leur
exemple, on appela à la nomination de
Pévêque la communauté chrétienne
tout entière. Cette élection, purement
démocratique, où le plus obscur citoyen
était appelé, fut d'abord sans règle fixe,
livrée aux caprices de la foule, et par
conséquent orageuse, bruyante, déter-
minée quelquefois par des causes super-
stitieuses, par la voix d'un enfant, par
le premier mot d'un livre. Nous avons
rappelé l'élection de saint Martin à
Tours; qui ne connaît celle d'Ambroise
à Milan, d'Augustin à Hippone? « Après
la mort de Venerandus, évoque des Ar-
vernes , dit Grégoire de Tours , il y eut
grande discussion parmi les citoyens
pour l'élection d'un nouvel évêque. La
(1) Liv. II, Ep. ix.
(2) Ad. apost.,11, 2.
DANS LES
ville était divisée en plusieurs partis, et
chacun d'eux présentait et soutenait
chaudement un candidat différent. Un di-
manche que les prélats, venus pour la
consécration, étaient assemblés, une
femme pieuse et voilée les aborda hardi-
ment et leur dit : < Prêtres du Seigneur,
écoutez-moi. Sachez que parmi ces hom-
mes nul ne plaît à Dieu pour le saint mi-
nistère; celui qu'il veut pour évêque, il
vous le désignera lui-même aujourd'hui.
Calmez donc le peuple et attendez ; car
il dirige la marche de celui qu'il a
choisi, i Au même moment , un prêtre du
diocèse desArvernes, nommé Rustique,
arriva comme par hasard. A peine cette
femme l'ent-elle aperça qu'elle s'écria :
< Le voilà! le voilà celui que Dieu de-
mande pour pontife ; qu'on l'ordonne
évêque. » Et tout le peuple, oubliant ses
premiers candidats, porta Rustique avec
acclamations sur la chaire épiscopa le (l). »
Il faut voir dans les lettres de Sidoine
Apollinaire, les tumultueuses assemblées
dans lesquelles il est appelé lui-même
pour déterminer le choix delà foule, à
peu près comme dans l'enfance des répu-
bliques grecques, le peuple, lassé des ora-
ges civils, aliait chercher un sage étranger
pour lui donner des lois (2). C'était là un
principe désordonné, mais fécond de li-
berté ; c'était la mise en pratique du
droit imprescriptible du peuple à inter-
venir dans la direction du gouvernement.
Plus tard, on régularisa ce droit : il fut
exercé d'une manière sage et légale jus-
qu'au onzième siècle , époque où les que-
relles des investitures en firent exclure
les puissances séculières, ce qui emporta
l'exclusion des peuples qui étaient dans
une dépendance absolue des seigneurs(3).
Alors l'élection resta au clergé. Au dou-
zième siècle, elle se concentra dans les
chanoines des cathédrales, et plus tard,
on sait comment la nomination de l'é-
vêque advint aux rois.
La circonscription chrétienne fut cal-
quée sur celle de l'empire : là où il y
avait un consul ou un président, il y eut
un évêque métropolitain, que plus tard
(1) Greg. Tur., Uist., lib. II, cap. xm.
(2) Voyez Guizot, Uist. mod., leçon 5e, p. 112.
(3) Fleury, H ht. écoles., liy. XXXI, n» 28, et
Inslil. au droit canon, t. 1.
GAULES. 47
on nomma archevêque ; à côté du gou-
verneur de la cité (civitas , composée
d'une ou plusieurs villes et d'un district
rural) se plaça l'évêque suffragant. Les
bourgades, pagi , n'eurent que de sim-
ples prêtres. Mais tout cela se fit natu-
rellement , par la seule force des choses ,
et sans ces arrière-pensées de despotisme
que M. Augustin Thierry a cru voir dans
la hiérarchie de l'Eglise. Les premiers
missionnaires s'attaquant d'abord aux
grandes villes, puis à celles d'une moin-
dre importance, il était nécessaire que
leurs conslitutions administratives sui-
vissent cet ordre, et l'Eglise était depuis
long-temps organisée dans sa vaste et
forte unité, avant qu'elle n'eût une exis-
tence officielle et que les empereurs pus-
sent avoir en vue de s'en servir comme
d'un instrument politique. Un corps de
dogmes révélés, invariables, destinés à
traverser, sans le moindre changement,
toute la suite des siècles, doit évidem-
ment, pour se maintenir pur et intact
sur la surface de la terre, être gardé par
une autorité en laquelle se concentre
tous les degrés de la hiérarchie destinée
à enseigner, à commenter ces dogmes; et
toute Eglise qui tend à devenir nationale
devient nécessairement schismatique.
Aussi, dès l'origine, ce principe d'unité
et de filiation sacerdotale fut un besoin
du Christianisme : le fidèle se rattachait
au prêtre, le prêtre à l'évêque, celui-ci
aux conciles et au chef de l'Eglise. Quel-
ques efforts que l'on fasse, on ne peut
méconnaître l'antiquité de cette centra-
lisation, qui, tout en liant ensemble les
diverses parties du monde chrétien, ne
leur laissa pas moins une grande activité,
car deux principes opposés se contreba-
lancèrent : t \J Eglise se constitua en
monarchie (élective et représentative),
et la communauté chrétienne en républi-
que. Tout était obéissance et distinction
de rangs dans l'une, bien que le chef su-
prême fût presque toujours choisi dans
les rangs populaires ; tout était liberté et
égalité dans l'autre. De là cette double
influence du clergé, qui, d'un côté, con-
venait aux grands par ses doctrines de
pouvoir et de subordination, et de l'au-
tre satisfaisait les petits par ses principes
d'indépendance et de nivellement évan-
géliquej de là aussi ce langage coulra-
48
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
dictoire, sans cesser d'être sincère. Le
prêtre était auprès des souverains le tri-
bun de la république chrétienne, leur
rappelant les droits égaux des enfans
d'Adam , et la préférence que le Rédemp-
teur de tous a accordée aux pauvres et
aux infortunés sur les riches et les heu-
reux- et ce même prêtre était auprès du
peuple le mandataire de la monarchie de
l'Eglise, prêchant la soumission et or-
donnant de rendre à César ce qui appar-
tient à César (1).»
Les premières assemblées (Ecclesiœ)
des chrétiens se tinrent dans des lieux
obscurs, dans des bois, des cimetières,
des catacombes, loin des villes, où l'on
avait déposé les reliques des martyrs.
Les maisons des nouveaux convertis ser-
virent souvent aussi, comme nous l'avons
vu à Bourges et à Tours, à la célébration
des mystères. Sous Constantin , les édi-
fices profanes furent adaptés aux exi-
gences du culte nouveau ; mais les tem-
ples, peu spacieux puisque les prêtres
seuls et les initiés y étaient admis, tan-
dis que les peuples demeuraient sous les
portiques extérieurs, ne pouvaient con-
venir à une religion qui se dilatait pour
embrasser le monde ; il lui fallut la vaste
basilique sur le modèle de laquelle furent
bâties presque toutes les églises d'Occi-
dent. Ces basiliques , qui servaient chez
les Romains de tribunaux, de bourses et
de bazars, formaient un parallélogramme
partagé en dedans par trois rangs de co-
lonnes, terminé par un hémicycle. Les
fidèles se groupèrent dans les trois gale-
ries de la nef; le prétoire, réservé pri-
mitivement aux avocats et aux greffiers,
devint le sanctuaire où les prêtres s'assi-
rent} l'évêque se mit à la place du juge
au centre de l'hémicycle; la table du sa-
crifice fut placée entre le peuple et lui (2).
L'autel était une table de pierre ou de
marbre , supportée par quatre colonnes
et placée sur le tombeau d'un martyr.
Mensa Appianl martyris , dit en ce sens
(1) Chateaubriand, Et., hisl., t. II, p. S.
(2) Cette distribution est retracée sur un chapi-
teau du cloîlre de Saint-Trophime, et subsiste encore
dans l'église antique de Notre-Dame-la-Majoure , à
Arles. Elle fut suivie aux quatrième et cinquième
siècles , mais on y ajouta les transceps , qui dessinè-
rent la croix , et les cryptes , ou confessions, souve-
nirs des persécutions.
saint Augustin (1). On y déposait les pains
eucharistiques, très nombreux et très
considérables alors , puisque toute l'as-
semblée devait participer à la commu-
nion, et pour empêcher la chute des es-
pèces consacrées, la table était creuse,
environnée d'un rebord en saillie. On
peut voir de ces autels primitifs dans les
métropoles d'Arles et d'Avignon , dans le
cloître d'Aix; et je crois aussi, dans les
catacombes qui s'étendent sous l'hôtel
du Forum à Arles. Des logemens , nom-
més diaconies , destinés aux prêtres et
aux pénitens (2), tenaient à l'Eglise, et.
lorsque des coupables y venaient cher-
cher un asile, c'était probablement dans
ces galeries qu'ifis étaient reçus, car leur
présence à l'église eût troublé les offices.
Une cour, entourée de portiques, servait
de retraite aux catéchumènes que l'on
renvoyait avant la seconde moitié de la
messe (missio , missa); au milieu était
une piscine dans laquelle les néophytes
recevaient le baptême; c'était le bassin
du bain froid , le baptisterium des mai-
sons des Romains. « Huic basilic» ap-
pendix piscina forinsecus , seu si grae-
cari mavis, baptisterium ab oriente con-
nectitur....» dit Sidoine Apollinaire (3).
Constantin fit élever plusieurs églises
dans les Gaules ; Hélène , sa mère , en en-
richit, dit-on, la ville de Trêves (4). Si les
chrétiens renversaient les temples du pa-
ganisme, du moins, a ils remplaçaient
par un art nouveau cet art antique qui
n'était point en rapport avec leur culte.
Ils avaient un art à eux, art mythique
et théocratique, venu d'Orient comme
le Messie, art de mosaïques et de mar-
bres, raide et grandiose dans ses sculp-
tures , inépuisable en ornemens , re-
haussé d'or et de peintures éclatantes,
pures et chastes dans leurs lignes ; un
artspiritualiste comme leur religion (5).»
L'architecture chrétienne , ainsi que tout
ce qui se rattacha au culte, eut dés
l'origine les formes traditionnelles et
(1) Serm. 113 , de Div., cap. n. Les autels, de
nos jour», doivent encore renfermer des reliques.
(2) Voyez Sacrament. de Gelasc; lettre de Gré-
goire m.
(5) Epist. i, lib. II. — Pline le jeune , Epist.
xvn , liv. II.
(-3) D. Calmet, Hist. de Lorraine, I, 168.
(8) Ach. Allier, Ancien Bourbonnais.
DANS LES
symboliques qui n'étarent bien comprises
que des initiés. Souvent l'on trouve dans
les Pères des premiers siècles des ex-
pressions voilées, mystérieuses, lettres
closes pour qui n'en a pas la clef, lors-
qu'ils veulent parler des sacremens ou
des offices liturgiques. Norunt fidèles }
tels sont les mots par lesquels ils dési-
gnent ordinairement tout ce dont ils
n'osent parler ouvertement , mais qu'ils
savent devoir être compris par les chré-
tiens. Ce fut précisément ce secret qui
donna si long-temps à leurs assemblées,
aux yeux des païens, une couleur de cou-
pable magie.
Grégoire de Tours et Sidoine, en prê-
tres instruits, nous ont décrit minu-
tieusement plusieurs de ces belles basi-
liques élevées dans les Gaules jusqu'à
leur époque. Le premier dit que les chré-
tiens de Lyon , après la mort de Pothin
et de ses frères dans le martyre , déposè-
rent leurs reliques dans une église d'une
grande beauté , mirœ magnitudinis (1) ;
mais il est peu probable qu'entre leurs
sanglantes persécutions, ces fidèles pros-
crits et tremblans aient pu construire
un pareil édifice. En 337, Litorius, se-
cond évêque de Tours, consacra la pre-
mière église qu'on ait vue en cette
ville. Saint Martin en faisait élever par-
tout à la place des temples, des arbres ,
des fontaines sacrées qu'il détruisait.
Briccius, évêque après lui, éleva sur son
tombeau cette basilique qui devint dans
la suite un si célèbre pèlerinage, l'ora-
cle, le Delphes de la France mérovin-
gienne où les barbares venaient consul-
ter les sorts. L'affluence des peuples était
telle que Perpetuus, en 460 , fut obligé
de la remplacer par une autre plus vaste
et plus digne d'un tel concours. Celle-ci
avait cent soixante pieds de long ,
soixante de large, quarante-cinq de haut
jusqu'au plafond. On y comptait cin-
quante fenêtres , dont trente pour le
chœur, vingt pour la nef, quarante et
une colonnes, huit portes, dont trois
pour le sanctuaire , cinq pour le reste
de l'Eglise. De ces nomhres dispropor-
tionnés, il faut conclure qu'elle était en
rotonde, forme qui, outre l'avantage
d'expliquer les calculs de Grégoire,
(1) I>e Glor. mart.,1, 49.
GAULES. 49
convient parfaitement au but pour le-
quel elle était bâtie (1), celui de conte-
nir une grande affluence de pèlerins au-
tour du miraculeux tombeau. Sidoine
raconte à son ami Lucontius que l'évê-
que Perpetuus l'a prié d'écrire quelques
vers pour les graver sur les murs de son
église: « Cette tâche m'effraye, dit-il,
mais peut-être la pauvreté de mon épi-
gramme plaira au milieu de tant de ri-
chesses ; et d'ailleurs pourquoi m'excu-
ser d'obéir à une amitié dont les prières
sont des ordres(2) ? Posedoncprés de toi
tes chalumeaux rustiques et tends la
main à mon élégie, car elle boite fort.
La voici :
Martini corpus, totis venerabile terris,
In quo post vitœ tempora vivit honor,
Teserat hic primum plebeio machina cultu ,
Quœ confessori non erat aequa suo :
Nec desistebat cives onerare pudore
Gloria magna viri , gralia parva loci.
Antistes sed qui numeratur sextus ab ipso
Longam Perpetuus sustulit invidiam :
Internum removens modici penetrale sacelli ,
Duplaque tecta levans exleriore domo.
Creveruntque simul , valido tribuente palrono ,
In spatiis œdes conditor in merilis :
Quae Saloruoniaco petis est confligere templo
Septima quae mundo fabrica mira fuit.
Nam gemmis , auro , argento , si splenduit illud ,
Istud transgreditur cuncta metalla fide.
Livorabi mordax , absolvanturque priores ,
Nil novet , aut addat garrula posteritas !
Dumque venit Christus , populos qui suscilet
omnes ,
Perpétua durent culmina l'erpelui.
Nous avons parlé de ce jeune Trévire
Artémius qui fut évêque d'Augustoneme-
tum , et de ses successeurs , Yenerandus
et Rustique: à celui-ci succéda IVama-
tius qui fit élever une magnifique église
dans la cité des Arvernes. Elle a, dit
Grégoire de Tours , cent cinquante pieds
de long, soixante de large, et cinquante
de haut à l'intérieur ; au devant est un
abside en rotonde , et de chaque côté
des ailes élégantes donnent à l'édifice la
forme d'une croix. Quarante-deux fe-
nêtres, soixante-et-dix colonnes, huit
portes le décorent, et les lambris du
(1) Voyez une note de M. Lenormant et un plan
de M. Lenoir à la fin du volume de Grég . de Tours
édition de la Société de l'Histoire de France , in-8°
1857, Renouard.
(2) Sidon., Epist., lib. IV, ep. xvm.
50
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
chœur sont revêtus de mosaïques de mar-
bre (1). La femme de cet évoque fit aussi
construire dans un faubourg la basilique
de saint Etienne, i Comme elle voulait
en faire orner les murs de tableaux reli-
gieux, elle se tenait près des peintres,
un livre sur les genoux, leur lisant les
histoires anciennes dont ils devaient
faire le sujet de leurs décorations. Il ar-
riva qu'un jour où elle était assise ainsi
dans la basilique, occupée de sa lecture,
un pauvre vint pour prier , et voyant
cette femme vêtue de noir, déjà courbée
par l'âge, il la prit pour une des indi-
gentes que nourrissait l'église ; et s'ap-
prochent d'elle, il déposa sur ses ge-
noux un morceau de pain et se retira.
Celle-ci ne dédaigna pas le don du pauvre
qui ne l'avait pas reconnue; elle le re-
çut, l'en remercia et le portant chez
elle , elle en prit à chacun de ses repas
jusqu'à ce qu'il n'en restât plus (2). »
Dans le même temps à peu près, le
prêtre Eufronius faisait élever à Autun
la basilique de Saint-Symphorien , et Pa-
tient, évêque de Lyon, celle de Saint-
Etienne. Voici la description que Si-
doine nous a laissée de cette dernière ; il
écrit à Hespérius et le loue d'abord de ce
qu'il s'attache, chose, hélas! bien pré-
cieuse et bien rare ! à conserver la pure
latinité au milieu du déluge des barba-
rismes, puis il ajoute : « Tu me demandes
de te faire part de quelques pauvres
vers, fruits de mes loisirs depuis notre
séparation ; je veux bien t'obéir. Une
église a été depuis peu terminée à Lyon
par les soins de l'évêque Patient , homme
saint , zélé , austère pour lui même ,
bienveillant envers les autres , et surtout
plein de miséricorde et de charité poul-
ies pauvres. A sa demande, j'ai écrit à la
hâte pour le chevet de sou église quel-
ques vers hendécasyllabiques ; d'abord ,
parce que ce rhylhme m'est assez fami-
lier , ainsi qu'à toi; ensuite parce que
deux poètes éminens , Constant et Semu-
dinus , ont composé des hexamètres
pour les ailes latérales de la même
église. Mon amour-propre me défend de
te citer les vers de ces derniers , car , de
même qu'une nouvelle épouse pâlit à
(1) Hist. ,\\b. Il, cap. XYI.
(â) Ibid., cap. XVII.
côté d'une fiancée plus belle, et qu'un
homme au teint noir paraît plus sombre
encore s'il est vêtu de blanc, ainsi mes
humbles pipeaux ne se feraient plus en-
tendre près de ces sonores et nobles in-
strumens... Mais pourquoi tant parler?
laissons plutôt murmurer le chaume mo-
deste de ma muse :
e Vous qui admirez ici l'ouvrage de
Patient, notre évêque et notre père, qui
que vous soyez, venez murmurer vos
prières et vous sentirez vos vœux exau-
cés. Brillant de beauté, l'édifice s'élève
dans les airs et ne se tourne ni vers la
droite ni vers la gauche , mais dirige son
sanctuaire vers le levant équinoxial. La
lumière fait étinceler dans le chœur les
lambris dorés qui attirent les rayons du
soleil et les marient à leur propre éclat.
Des marbres de différentes couleurs or-
nent la voûte, le sol et les fenêtres. Une
incrustation d'un vert tendre de prin-
temps joint le verre à des saphirs et à
des pierres précieuses qui forment des
figures de différentes nuances. L'Eglise
a un triple portique noblement soutenu
par des marbres d'Aquitaine. Un second
portique, sur le modèle du premier,
ferme l'entrée, et de là on voit s'élancer
plus loin une forêt de colonnes. D'un
côté retentit la voix publique; de l'au-
tre, mugissent les flots de la Saône. Ici
passent et repassent le piéton , le cava-
lier, les conducteurs des chars retentis-
sans; là, on entend les matelots qui,
penchés sur la rame, adressent au Christ
le chant des marins, et les rives répon-
dent: Alléluia! Chantez, chantez deshym-
nes, bateliers et voyageurs. C'est ici
que tous vous devez venir, ici que tous
vous devez trouver le chemin qui con-
duit au salut.
< Voilà, cher Hespériu^s, que je t'ai obéi,
comme un disciple à son maître; pour
toi , songe à me récompenser avec usure
en lisant beaucoup, en étudiant sans
cesse. Ne vas pas te laisser détourner de
ces chères études par l'aimable femme
que tu dois bientôt conduire avec amour
dans ta maison, et souviens-toi que Mar-
tia pour Hortensius , Terenlia pour Ci-
céron, Calpurnia pour Pison, Puden-
tilla pour Apulée, Rusticiana pour Sym-
maque furent de douces compagnes qui,
pendant les lectures et les longues médi-
DANS LIS
talions nocturnes de leurs maris, te-
naient près d'eux les flambeaux. Si tu
m'accordes cela pour l'art oratoire ,
mais que tu prétendes que la cohabita-
tion des femmes émousse le génie poéti-
que et cette pointe de Une urbanité
qu'aiguise sans cesse la lecture des an-
ciens- rappelle-toi encore que Corinne
fit souvent des vers avec Nason, Lesbia
avec Catulle; Argentaria inspirait Lu-
cain; Cesennia, ltalicus; Cynthia, Pro-
perce; Délia, Tibulle. Tu vois donc
que les noces sont un aiguillon de plus
pour les amisde la science, et qu'elles ne
sont un prétexte de repos que pour les
lAches. Ainsi, livre-toi de plus en plus au
travail , et sans te décourager à la vue du
petit nombre des hommes de goût, sache
qu'en toute chose la science est d'autant
plus précieuse qu'elle est plus rare(l). »
Chaque église avait une école où
l'on enseignait les élémens de la reli-
gion aux catéchumènes , l'Ecriture sainte
et une théologie plus élevée aux clercs
qui aspiraient au sacerdoce (2). Mais ces
rudimens littéraires ne purent tenir
devant les Barbares, et le germe de là
science fut déposé dans les cloîtres , où
long-temps il demeura en dépôt à l'abri
de la tempête. On ne voit pas de mo-
nastère bien décidément organisé dans
les Gaules avant la fin du quatrième
siècle; antérieurement à cette époque,
il n'y avait que des ermitages particu-
liers, des grottesdereclus,des lieux où les
vierges se réunissaient pour prier et s'é-
difier mutuellement, car elles vivaient
ordinairement dans leurs familles vêtues
d'un habit particulier, veste mutala, dit
Grégoire de Tours, lorsqu'il en parle (31.
La solitude , cette sœur méditative de
la société, comme dit l'Allemagne (4j fut
toujours un besoin du Christianisme.
L'âme agrandie par la foi, trouve si peu
sur la terre chose qui vaille son amour
qu'elle veut aller, loin des joies menson-
gères, devancer dans les rêves de l'infini
les béatitudes du ciel. Comme une
amante privée de ce qu'elle adore, elle
(1) Sidon., Ep. x, Hb. I.
(2) Hist. liUéraire de France , par D. Rivet t. I
(5) Voyez Sulpice Sévère , Dialog. n.
(4) Herder, Philos, do V Humanité, Hf, 17.
GAULES. 51
demande au désert, avec les souvenirs et
l'espérance, la pensée calme, continuelle
et jamais troublée de l'Époux qu'elle at-
tend. A ces causes, qui de nos jours
agissent encore plus ou moins sur les
cœurs religieux, se joignait, aux pre-
miers siècles, le spectacle du monde
chrétien. La foi en s'asseyant sur le trône
et mêlant à sa simplicité primitive les
subtilités théologiques , avait perdu dans
beaucoup de cœurs cet ascendant sur les
passions mauvaises qui avait fait long-
temps d'un vrai croyant l'idéal de la
vertu. On sut concilier les devoirs avec
les intérêts, le monde avec l'Evangile, et
la religion put devenir le masque d'un
hypocrite, le mérite apparent d'un am-
bitieux. Alors la société purement chré-
tienne se restreignit, les âmes ferventes
se réunirent entre elles pour s'isoler des
autres , et chaque monastère devint
comme une famille destinée à conserver
le type de la société chrétienne primi-
tive. Et puis le monde était si triste,
l'horizon si sombre , le sol si tremblant
sous les pas! Au Nord et au Midi des
hommes aux figures farouches, aux
mœurs étranges, s'établissaient en vain-
queurs; des empereurs impuissans se ré-
fugiaient dans le despotisme militaire, et
les nations courbées succombaient sous
les charges, les impôts et les malheurs...
Certes , c'en était assez pour peupler les
déserts. Les cloîtres devinrent un asile et
comme une arche sainte, où furent mis
en garde , durant la bourasque , les prin-
cipes de justice et de civilisation.
Nous avons assisté à la naissance de
Ligugey et de Marmoutier. A la même
époque, et peut être dès l'an 336, on
aperçoit à Trêves les germes d'un mo-
nastère. Je soupçonne fort que ce fut
l'évêque d'Alexandrie, Athanase l'exilé,
qui transplanta d'Egypte aux rives de
la Moselle ces premières semences des
institutions monastiques. « Un jour que
nous étions ensemble, Alipe et moi, dit
saint Augustin , dans notre séjour de Mi-
lan , Pontitien , comme nous fils de l'A-
frique, et occupant au palais un poste
militaire important, vint nous trouver,
je ne sais plus pour quelle raison. Nous
nous assîmes pour causer ; un livre était
par hasard devant moi sur une table de
jeu; Pontitien l'apercevant y porta la
52
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
main , l'ouvrit , et bien étonné sans
doute , car il pensait que c'était quelque
thèse de rhéteur, il lut en tête le nom
de l'apôtre Paul. Alors il sourit, et me
regardant avec une amabilité pleine de
joie, il s'étonna de trouver chez moi ces
saintes lettres. C'est qu'il était chrétien ,
ô mon Dieu! et que souvent il se pros-
ternait dans vos églises, plongé en de
ferventes oraisons. Comme je lui dis que
le livre de Paul m'occupait heaucoup en
ce moment, la conversation tomba sur
un moine d'Egypte, Antoine, dont la
vie, célèbre parmi vos serviteurs, nous
était totalement inconnue. Nous demeu-
rions saisis d'étonnement , nous , d'ap-
prendre ces merveilles nées presque de
nos jours dans l'Eglise orthodoxe et ca-
tholique, lui , de voir que nous les igno-
rions. Il nous parla aussi des nombreux
monastères qui répandaient dans les dé-
serts la fécondité et le parfum des vertus.
Un jour, dit-il, que l'empereur, alors à
Trêves, assistait dans le cirque au spec-
tacle du soir, nous sortîmes de la ville
trois de mes amis et moi pour visiter les
environs , et à quelque distance des
murs nous nous séparâmes afin de nous
promener plus facilement. Deux d'entre
nous, après avoir erré dans les campa-
gnes , entrèrent dans une maison habitée
par des serviteurs de Dieu, de ceux aux-
quels il a promis le ciel, parce qu'ils
sont pauvres en esprit, et ils y trouvè-
rent la vie de saint Antoine. L'un se mit
à la parcourir ; mais peu à peu cette lec-
ture l'attache, l'exalte, l'enflamme ; il
veut quitter les armes et suivre une telle
vie ; enfin, rempli d'amour et de honte,
saintement irrité contre lui-même , il se
tourne vers son ami et lui dit : « Que cher-
chons-nous, je te prie, par tous nos tra-
vaux, nos combats, nos fatigues? Notre
suprême ambition est d'obtenir la faveur
du prince , faveur fragile et dangereuse,
à laquelle nous arrivons par une route
plus périlleuse encore. Eh bien! si je
veux être l'ami de Dieu, je puis le deve-
nir sur-le-champ! » Ainsi disait-il, et
troublé de l'enfantement de sa vie nou-
velle , il reportait ses yeux sur les pages
saintes ; il sentait rouler en lui les flots
de son cœur; il sanglottait, il soupirait ;
'enfin il se décida, et parlant de nouveau
à son compagnon : « Je renonce, à cette
carrière de gloire qui faisait naguère
l'objet de mes désirs ; je reste en ce lieu ;
et toi, ami, si tune veux m'imiter, du
moins ne m'en détourne pas. t Celui-ci
répondit qu'il voulait partager la milice
nouvelle de son frère d'armes et sa fu-
ture récompense ; et tous deux commen-
cèrent à bâtir cette tour spirituelle en
laquelle on se retranche comme derrière
un rempart assuré. Pendant ce temps,
nous étions à la recherche de nos amis
pour rejoindre la ville , et les ayant enfin
trouvés, nous les engagions à partir,
parce que le jour baissait; mais ils nous
firent part de leur résolution, nous priant
de ne point en être affligés. Nous, dont
le cœur était trop attaché aux créatures
et aux choses de la terre pour les imiter,
nous nous mîmes à pleurer, et les félici-
tant, nous recommandant à leurs priè-
res, nous regagnâmes tristement le pa-
lais, tandis que nos heureux amis demeu-
raient au monastère. Tous deux étaient
fiancés; dès que leurs épouses futures
eurent appris leur changement, elles
vouèrent aussi à Dieu leur virginité (1).»
Au Midi , les monastères prirent un
caractère plus scientifique que dans le
Nord : ici se formaient des prédicateurs ,
des hommes d'actions et de travaux apo-
stoliques; làdes théologiens, des contro-
versistes, des érudits et des poètes. L'ab-
baye de Saint-Victor de Marseille, et
surtout cette noble école de Lérins , la
gloire du cinquième siècle, furent toutes
peuplées de savans. Il faut nommer par-
mi les hommes sortis de leurs murs Hi-
laire et Césaire d'Arles, Vincent, Eucher
de Lyon, Salvien, Cassien , Principius,
Antioiius et Fauste.
Certes, quand on voit de la plage
d'Antibes ce petit îlot de Lérins, avec son
aride campagne et ses grêles bouquets
de pins, on est loin de soupçonner le
rôle que cette motte de terre a joué dans
l'histoire du Christianisme gaulois (2). Ce
rocher battu des flots fut , par un doux
contraste, un sanctuaire de prières et
d'étude , « asile de paix où, lorsque l'é-
pée des Barbares démembrait pièce à
pièce l'empire romain, s'abritèrent,
comme l'alcyon sous une fleur marine ,
(1) August., Confess., VIII, chap. vi.
(2) Voyez Fauriel , Gaule mérid.
DANS LES
la science, l'amour, la foi, tout ce qui
console, enchante et régénère l'huma-
nité (I). »
Honorât , père du cloître de Lérins ,
était né à Toul d'une famille consulaire.
A vingt ans, il quitta son pays avec son
frère Venance, s'attacha à un ermite
nommé Capraïs, qui habitait une des
îles voisines de Marseille , et alla sur les
côtes de la Grèce visiter les monastères
établis dans la patrie de Lycurgue. Ve-
nance mourut à Methone. Honorât revint
s'enfouir vers les Gaules dans une île
peuplée de vipères et stérile, où il espé-
rait vivre ignoré ; mais l'exemple de la
solitude était contagieux : tant de disci-
ples accoururent près de la cellule de
l'ermite, qu'il lui fallut se dilater et de-
venir, vers 410, le vaste monastère de
Lérins. En même temps, Castor, évêque
d'Apt , créait celui des Stœchades (îles
d'Hyères), et Cassien fondait à Marseille,
sur la grotte même où , suivant la tradi-
tion, Madeleine avait quelque temps vé-
cu (2), la célèbre abbaye de Saint- Victor.
Il serait trop long d'énumérer toutes les
institutions qui se propagèrent alors avec
une incroyable rapidité, telles que le
monastère de Saint-Faustin à Mmes, de
Condat en Franche-Comté, de Grigny
dans le diocèse de Vienne ; qu'il nous
suffise d'en marquer ici l'époque.
Cassien était Gaulois, et peut-être Pro-
vençal , quoiqu'on ait voulu faire de lui
tantôt un Scythe , tantôt un Africain , un
Grec, un Romain. Dès sa première jeu-
nesse, il fut élevé dans un monastère de
Bethléem , passa sept années à parcourir
: les cellules de la Thébaïde, s'instruisaut
près des saints vieillards du désert, com-
me les philosophes d'autrefois étaient
venus recueillir de la bouche des prêtres
la science et les préceptes de la sagesse.
Puis il alla à Constantinople , où saint
Chrysostome :e l'attacha en qualité
I. de diacre. Quand l'orateur à la bouche
d'or fut exilé, le clergé byzantin chargea
Cassien de porter à Rome la défense du
pasteur persécuté par la cour arienne,
il vint ensuite à Marseille (4UU), éleva
sur le modèle de ceux d'Egypte un mo-
(1) La .M en nu is , Aff. de Rome , p. 9.
(2) Uitt. de Marseille, par de Itufii, liv. H, ch.i.
TOUS XII. — mo 67. 134t.
GAULES. 53
nastère où il réunit, dit-on , cinq mille
moines, et écrivit ses Institutions mo-
nastiques, règles copiées sur celles des
solitaires de la Thébaïde, appropriées au
climat, et adoptées généralement dans
les Gaules. Elles se divisent en douze
Iivresdont voici les titres : De L'Habit du
religieux , des Prières delà nuit,, des
Prières du jour , du Noviciat, de la
Gourmandise , de la Fornication, de
l'Avarice, de la Colère , de la Tristesse,
du Dégoût, de f Amour-propre , de l'Or-
gueil. Les régies qu'il donne sur tous ces
sujets sont d'une haute sagesse , et sur-
tout profondément spirituelles et sym-
boliques. Ainsi l'habit du moine , le
nombre des psaumes à chanter, les
épreuves du noviee sont des emblèmes
de vertus, et, ainsi qu'il le dit, les de-
grés de l'échelle de perfection. La pureté
de l'âme est bien distinguée de la chas-
teté corporelle ; il y a d'admirables pa-
ges sur la douceur, l'amitié, la joie du
solitaire, dont le cœur est une fête per-
pétuelle, le travail des mains. L'homme
occupé, y est-il dit, n'est tenté que par
un diable; l'oisif a tout l'enfer ameuté
contre lui. Et plus loin : Le novice doit
éviter avec un soin égal les femmes et les
évêques, parce que les charmes des pre-
mières, les honneurs que distribuent les
seconds le détournent également de la
solitude.
En 420, Cassien composa un nouvel
ouvrage ; à la prière de quelques évêques
gaulois, il écrivit les conférences (Colla-
tiones) qu'il avait eues avec les solitaires
d'Egypte. Les dix premières sont dédiées
à Léonce, évêque deFréjus.et à Hellade,
alors abbé, depuis évêque. Les sept sui-
vantes sont adressées à Honorât et à Eu-
cher de Lérins. Voici un passage de la
préface : < Tandis que beaucoup de
saints marchant sur vos traces, mes
bien-aimés frères, peuvent à peine sui-
vre de loin votre vertu qui brille comme
un fanal dans le monde, vous êtes telle-
ment enflammés d'amour pour ces ana-
chorètes, près desquels nous avons ap-
pris les élémens de la vie cénobitique,
que l'un de vous, à la tête d'une vaste
communauté de frères, veut les exciter
et les instruire par leurs paroles; l'autre,
afin de les entendre lui-même, brûle du
4
G4
désir de gagner l'Egypte, et, laissant la
torpeur de la froide Gaule , de s'envoler
vers cette terre que le soleil de justice
inonde de feux et couvre de fruits. Ainsi
l'amitié m'ordonne, quelque incapable
que je sois d'écrire , de répondre par ces
lignes aux désirs et aux efforts de tous
deux(l)... » Les sept dernièresconférences
sont dédiées aux religieux des îles d'Hyè-
res : Ad fratres in insulis Stœchadibus
degentes.
Ces discussions morales entre vieil-
lards et jeunes gens au milieu des sables,
ces causeries aimables et douces au sein
du désert, ont quelque cbose d'étrange,
de sublime, d'austère et d'attachant à la
fois, comme les lieux mômes qui en
étaient le théâtre. Ainsi que des malelots
assis sur la rive , ces vétérans de la vie
aiment à se rappeler la haute mer et les
tourmentes, pour en signaler les périls
aux jeunes marins qui les écoulent , avi-
des et altérés de ces récits de luttes et
d'orages; on sent en ces homcnes l'oubli
complet du monde , dont les séparent de
vastes plaines et l'unique pensée du ciel,
qui seule étend sur eux sa tente sacrée;
ce sont les conversations de l'Académie,
les entretiens de ïusculum, ou mieux,
Jésus au milieu de ses fidèles, le disciple
et le maître dans les épanchemens inti-
mes de y Imitation. Ordinairement les
conférences ont lieu sous un palmier; la
nuit met fin au récit ; mais les jeunes
hommes ne peuvent dormir, tant les pa-
roles du soli'aire les préoccupent, et le
matin, à peine le jour a-t-ilparu, que
déjà ils sont venus pour écouter la suite
du discours de la veille (2). « A la neu-
vième heure, dit saint Jérôme, on s'as-
semble, on chante des psaumes, on lit
l'Ecriture sainte; et, les prières termi-
nées, tous s'asseoient en rond. Celui que
l'on nomme père se place au milieu; il
parle, et un tel silence s'établit que per-
sonne n'ose ni regarder son voisin ni
tousser. Les éloges de l'orateur, ce sont
les larmes qu'il fait répandre. Lorsqu'il
décrit la béatitude future et le royaume
du Christ , vous verriez tous ces hommes
respirant à peine, les yeux mouillés de
pleurs et levés au ciel , se dire : Qui me
(i) Lib. X, cap. xill.
(2) Collât, quarla.
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
donnera des ailes comme à la colombe
pour m'envoler et me reposer (1) ! »
Les abbayes de Saint-Victor et de Lé-
rins prirent une large part au mouve-
ment intellectuel et scientifique du cin-
quième siècle. Les principales questions
qui occupèrent à cette époque la société
gallo-chrétienne furent les erreurs de
Vigilance sur des points de culte et de
discipline plutôt que de doctrine, la dis-
cussion sur la nature de l'âme entre
Fauste et Mamert Claudien, et surtout
le pélagianisme, c'est-à-dire les rapports
du libre arbitre et de la grâce , de la li-
berté de l'homme avec la puissance di-
vine. Morgan, plus connu sous le nom
de Pelage (2), moine du pays de Galles,
ne put concilier dans son esprit ardent
et impétueux les deux forces qui se con-
trebalancent dans la destinée humaine,
d'une part l'activité morale de l'homme ,
de l'autre l'influence de Dieu sur cette
activité même. C'était là une question
qui ne se rattachait pas seulement à un
dogme , à une religion , mais à tout prin-
cipe de philosophie , à toute théologie
possible, à toute discussion morale, et
nous la sentons s'agiter chaque jour au-
dedans de nous, dans ces luttes que Job
appelait si bien la milice de la vie hu-
maine. Pelage exagéra la liberté de l'hom-
me, la posant comme principe de toute
moralité, sans tenir aucun compte des
incertitudes et des misères de notre
volonté. Saint Augustin, qui a si élo-
quemment dépeint dans ses Confessions
les combats de son âme contre son âme,
de sa volonté contre sa volonté, réfuta
Pelage et releva l'élément religieux, com-
plètement oublié par ses adversaires. Les
conciles prononcèrent en sa faveur; on
sait que ces doctrines furent de nouveau
débattues au siècle de Luther, qui anni-
hila la liberté de l'homme au profit de
la grâce, et dans les querelles des jansé-
nistes.
Le pélagianisme condamné se trans-
forma en une mitigation qui prit le nom
de semi-pélagianisme. t Dans le midi de
(l) Epist. xxii ad Ettstoch.
('.£) Morgan, en celtique, pelage, en grec, signi-
fient tous deux né sur le bord de la mer. Il paraît
qu'il changea son nom, comme Erasme, Melanchton,
et d'autres savans du seizième siècle.
DANS LES
la C.aule, au sein «les monastères de Lé-
rins et de Sa inl- \ ictor, alors le refuge
des hardiesses de la pensée , il paruL
à quelques hommes, entre autres au
moine Cassien , que le tort de Pelage
avait été d'être trop exclusif et de ne pas
tenir assez de compte de tous les fa ils rela-
tifs à la liberté" humaine et à son rapport
avec la puissance divine. L'insuffisance
de la volonté humaine, par exemple, la
nécessité d'un secours extérieur, les ré-
volutions morales qui s'opèrent dans
l'Ame et ne sont pas son ouvrage, étaient
des faits réels, imporlans, et qu'il ne
fallait ni contester ni seulement négli-
ger. Cassien les admit hautement, plei-
nement, rendant ainsi à la doctrine du
libre arbitre quelque chose de ce carac-
tère religieux que Péhge et Célestius
avaient tant affaibli. Mais, en même
temps, il contesta plus ou moins ouver-
tement plusieurs des idées de saint Au-
gustin... Il accorda plus d'efficacité aux
mérites de l'homme môme , et soutint
que son amélioraion morale était en
partie l'œuvre de sa propre volonté, qui
attirait sur lui le secours divin et pro-
duisait , par un enchaînement naturel ,
bien que souvent inaperçu, les change-
mens intérieurs auxquels se faisait re-
connaître le progrès de la sanctifica-
tion (1). t Cette doctrine, qui semblait
concilier les deux points extrêmes, fut
admise avec ardeur dans le midi de la
Gaule, et le déchaînement contre les
écrits de saint Augustin devint universel.
Deux laïques seuls, Hilaire et Prosper
d'Aquitaine , défendirent le docteur
d'Hippone; mais, pressés par le nombre
et la supériorité de leurs adversaires,
ils demandèrent des secours à saint Au-
gustin. « Nous ne sommes pas, dirent-
ils, en état de résister à ceux qui tien-
nent ces opinions, parce que le mérite
de leur vie et leurs dignités ecclésiasti-
ques leur donnent un grand ascendant. i>
L'évêque africain leur adressa les livres
de la Prédestination et du Don de la
Persévérance. Le premier se termine
ainsi : < Que ceux qui lisent ce livre re-
mercient le Seigneur, s'ils retendent ■
s'ils ne l'entendent pas, qu'ils prient ce-
lui qui est la source de la science de vou-
(i) Guizot, Hitt, moderne, U* leçon.
GAULES. gg
loir bien être leur maître intérieur. Que
ceux qui croient que je me trompe exa-
minent avec soin ce que je dis, de peur
qu'ils ne se trompent eux-mêmes. Pour
moi, quand ceux qui lisent mes ouvra-
ges m'instruisent et me corrigent, je le
regarde comme une grAce de Dieu, et
j'attends cette faveur de ceux qui sont,
distingués par leur science dans l'Egli-
se (1). • Prosper d'Aquitaine écrivit sur
la grAce son poème contre les ingrats- ,
« l'un des plus heureux essais de poésie
philosophique qui aient été tentés dans
le sein du Christianisme (2). » Livré à
lui même, après la mort de saint Au-
gustin, il implora, ainsi qu'Hilaire, le
secours du pape Célestin , qui écrivit
aux évêques des Gaules pour les enga-
ger à calmer ces querelles indiscrètes et
trop curieuses (3). Le semi-pélagianisme
alla dés lors toujours en déclinant.
Le cloître de Lérins avait brillamment
débuté dans le monde; c'est qu'il était une
vraie pépinière de saints, d'évêques, de
docteurs, de politiques même, qui dé-
ployèrent leur courage en face des barba-
res. Honorât, son fondateur, fut , en 426
arraché à sa douce solitude , pour être
élevé sur le siège de Trophime à Arles.
Après deux ans d'épiscopat, remarqua-
ble surtout par son immense charité , il
mourut , désignant pour son successeur
Hilaire, son disciple, comme lui du
pays des Leuquois, et qu'il avait entraîné
bien jeune loin du monde dans sa chère
retraite de Lérins. Celui-ci nous a laissé
une oraison funèbre de son prédéces-
seur; il mourut en 449, et fut, comme
Honorât, enseveli dans cette église en
ruine, qui termine les Champs-Elysées
d'Arles. On y voit encore son tombeau ,
sur lequel les chrétiens ont gravé une
croix, une urne, deux colombes et un
cœur, symboles de la charité du prélat,
avec ces mots : Sacrosanctœ legis An-
listes, Hilarius hic t/uiescit. Les archéo-
logues quand même lui reprochent avec
assez d'aigreur d'avoir, à la tête de son
peuple, détruit le théAtre d'Arles, comme
si quelques marbres, quelques colonna-
des debout valaient le triomphe du spi-
(1) Ç. xvu , ap. I.ongueval.
(2) Guizot , loc. cit., V leçon.
(.".) Ap. Sir»io<ul.,çt)w\ <i,il). 3 l, J , p, US.
S6
ritualisme chrétien sur le voluptueux
sensualisme que respirait alors chaque
degré de la scène. Car il faut bien re-
marquer que les chrétiens ne poursui-
vaient pas dans les théâtres les chefs-
d'œuvre de la Grèce et de Rome , mais
les saletés, les infamies qui les avaient
remplacés à cette époque, et dont on
peut voir la peinture dans ïertullien ,
dans Salvien et dans le dix-huitième
sermon de l'évêque d'Hippone. Cassien
publia encore vers 430, à la prière de
Léon, alors archidiacre, depuis évèque
de Rome , un traité sur Y Incarnation
contre Nestorius, qui niait la nature di-
vine de Jésus-Christ. Il y fait en passant
l'éloge de saint Hilaire de Poitiers, ro-
cher inébranlable au milieu des persécu-
tions , et de saint Chrysostome dont il
avait gardé un tendre souvenir (1).
Lérins était une aimable famille
d'hommes éclairés et vertueux, et com-
me le rendez-vous de tous ceux qui du
nord au midi de la Gaule sauvaient du
naufrage quelques débris de science, de
poésie , quelque fraîcheur d'imagination
et de sentimens. A côté d'Honorat et
d'Hilaire, on voyait Eucher, homme du
monde, riche, heureux et puissant, qui
vint oublier toutes ses dignités dans le
cloître, avec ses deux fils Salone et Vé-
ran. 11 y écrivit quelques traités de mo-
rale et beaucoup de lettres qui rappel-
lent Sénèque. Son style est poli , agréa-
ble et pur, parfois recherché , métapho-
rique , hérissé de concetti. Honorât lui
ayant écrit sur des tablettes, il lui ré-
pond : i Tu as rendu son miel à la cire. »
(l) De Incarn., cap. vu.
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
En 434, Eucher fut fait évêque de Lyon.
Salvien , autre moine de Lérins, était
originaire de Trêves et fut après quel-
ques années de séjour dans la solitude
prêtre à Marseille. Il faudrait encore ci-
ter Maxime, qui s'enfuit dans un bois
pendant trois jours , lorsqu'on voulut
l'élever à l'évêché de Fréjus, et qui,
nommé une seconde fois à Riez , se sauva
encore sur la mer où on eut beaucoup de
peine à le retrouver; Vincent, auteur
d'un mémoire sur les nouveautés des
hérétiques, œuvre modeste, pieuse et
pleine de charité; Césaire , qui devint
évêque d'Arles, et écrivit de nombreuses
homélies.
Mais notre tâche est terminée : nous
voulions marquer l'origine , la labo-
rieuse enfance de la société chré-
tienne et de la société monastique dans
les Gaules; aujourd'hui que les voilà
toutes deux arrivées à une robuste jeu-
nesse . nous devons nous arrêter. Aussi
bien, maître du terrain qu'il a conquis
avec tant d'efforts , le Christianisme n'a
pas à se reposer : de nouveaux hôtes sont
venus s'établir sur la terre des Gaules.
Après avoir transformé l'élément gallo-
romain, il faut maintenant s'attaquer à
l'élément barbare. Ses nouveaux efforts
et ses conquêtes nouvelles feront peut-
être l'objet de quelques articles suivans.
Nos yeux peuvent entrevoir dès aujour-
d'hui saint Rémi de Reims, saint Loup
de Troyes, saint Germain d'Auxerre, et
entre eux la vierge de Nanterre , prélude
de cette autre vierge de Domremy, qui
fut une seconde patrone de la France.
Edouard de Bazelaire.
DÉFENSE DE DIVERS POINTS DE LA VIE DE BONIFACE VIII (4).
II a été long-temps à la mode parmi
les écrivains protestans, et malheureu-
sement aussi quelquefois parmi les ca-
tholiques eux-mêmes, d'attaquer, dans
(1) Tirée des Annales des Sciences religieuses,
Toi. xi , n° 32 , septembre et octobre 1840. Cette
dissertation a été lue par Mgr Nicolas Wiscman ,
alors recteur du Collège anglais à Rome , aujour-
leurs écrits, ceux d'entre les souverains
pontifes qui, fermes et intrépides dé-
fenseurs des droits du Saint-Siège, em-
ployèrent constamment leur énergie à
d'hui coadjuteur de Mgr Walsh , évêque du district
du Milieu , à une séance de V Académie de la Reli-
gion catholique , le 4 juin 1840, et traduite de l'ita-
lien à Home en juin 1841,
DE LA VIE DE BOINIFACE VI11.
57
briser l'orgueil, l'injustice et l'oppres-
sion de ses adversaires. On les a accusés
des crimes les plus noirs; on leur a
attribué les desseins les plus bonteux :
les faits principaux de leur vie privée ou
de leur règne ont été malicieusement
défigurés. Leurs plus grandes qualités
elles-mêmes ont été contestées, ou sont
devenues, dans ce système de calom-
nies, l'objet de la plus amère censure.
Leur fermeté invincible s'est appelée
obstination , leur sévérité nécessitée par
les circonstances , leur constance à sou-
tenir de justes droits, ont pris le nom
d'arrogance et d'ambition. Mais la divine
Providence a suscité, de nos jours , les
uns après les autres, plusieurs défen-
seurs vaillans et zélés de ces souverains
pontifes; et si, d'un côté, nous avons
quelques reproches à nous adresser pour
avoir laissé en partie cette noble tâche
à des étrangers, à des hommes d'une re-
ligion différente; d'un autre côté, nous
pouvons, dans ce fait même, puiser une
assurance nouvelle dans nos discussions
avec les protestans qui auraient pu
mettre en doute ce qui eût été avancé
par des écrivains catholiques.
Toutefois, si Grégoire VII a trouvé
un courageux défenseur dans Voigt, In-
nocent III dans Hurter, et Silvestre II
dans Hock, il y a un souverain pontife
des siècles catholiques qui n'a encore
trouvé parmi les auteurs modernes au-
cun champion qui ait pris en main sa
défense, et dont la mémoire semble
abandonnée aux calomnies qui l'assailli-
rent de son vivant et l'ont poursuivi
avec une rage infatigable depuis sa mort
jusqu'à nous. Cet homme est Boniface
VIII, dont le pontificat termina le trei-
zième siècle et commença le quator-
zième siècle avec le premier jubilé. Son
règne commença sous les plus glorieux
auspices et se termina au milieu des ca-
lamités. Il consacra à l'accomplissement
des plus nobles projets toute la force
d'un génie orné par de profondes études
littéraires et mûri par une longue expé-
rience des affaires ecclésiastiques les
plus délicates. Dans le cours de sa car-
rière il montra d'éclatantes qualités , et
comme excuse de ses défauts , il put al-
léguer la rudesse de son siècle, le ca-
ractère violent et sans foi de la plupart
de ceux avec lesquels il eut a traiter,
toutes choses qui réagissant sur cet es-
prit naturellement juste et inflexible, le
portèrent à des sentimens si sévères,
à des actes si rigoureux que toutes les
fois qu'on les juge avec nos idées mo-
dernes ils peuvent paraître excessifs, et
quelquefois même impossibles à justi-
fier. Pour moi, quand j'examine la vie et
le caractère de ce grand pape, après
avoir soigneusement cherché tous les
passages des historiens qui lui ont été le
plus hostiles, je reste convaincu que
c'est là le seul point sur lequel il soit
possible de fonder une accusation qui ait
une apparence de vérité; et encore les
circonstances que je viens de rappeler,
si elles ne la détruisent entièrement , lui
font au moins perdre une grande partie
de sa gravité.
Les accusations fausses et injurieuses
contre ce pontife commencèrent pen-
dant sa vie , et depuis elles ont été, jus-
qu'à nos jours, répétées par les histo-
riens de chaque siècle. Je ne parle pas
ici de ces infâmes libelles composés en
France par Guillaume de Nogaret , son
ennemi mortel , et par d'autres qui
avaient senti le poids de sa sévérité.
Mais, malheureusement, il en est d'autres
que l'esprit de parti politique a mis en
hostilité avec l'autorité ecclésiastique
toutes les fois qu'elle s'est trouvée en
contestation avec la puissance civile et
qui ont aidé à inventer ou à propager
des opinions fausses ou exagérées sur ses
actions et son caractère. Au nombre de
ces hommes, on regrette véritablement
de trouver l'illustre auteur de la Divine
Comédie , dont les sentimens et les pa-
roles , quelque crédit qu'ils semblent de-
voir emprunter à sa renommée et à la
beauté de ses vers , doivent être attribués
en grande partie à l'ardeur passionnée
avec laquelle il avait embrassé l'opinion
gibeline. Dans le vingt-septième chant
de son Enfer , il converse avec Guido
de Montefeltro , guerrier fameux, qui
avant sa mort s'était fait religieux de
saint François , et qui attribue sa damna-
lion éternelle au pape , parce que celui-
ci l'avait amené à lui conseiller d'em-
ployer la fourberie pour prendre Pales-
tine.
58
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
Beaucoup de promesses, peu de souci d'y manquer,
Te fera triompher sur ton siège pontifical.
Le poète par la bouche de Guido se ré-
pand librement en injures contre le pon-
tife ; mêlant aux paroles injurieuses des
prédictions plus outrageantes encore,
il l'appelle le Prince des nouveaux Pha-
risiens (1), le grand prêtre auquel
puisse arriver malheur (2). Non content
de cela , il déclare dans son Paradis
que Boniface n'est point pape légitime,
que le siège laissé vacant par Célestin V
n'est point encore occupé. C'est pour-
quoi il fait dire à saint Pierre :
Celui qui usurpe sur la terre ma place,
Ma place , ma place qui est encore vacante,
Aux yeux du Fils de Dieu ;
et il lui fait appeler Boniface « Homme
de sang et de crimes. »
Est-il besoin de rappeler les historiens
protestans comme les Cenluriateurs ou
Mosheim , ou bien encore ceux qui ont
écrit l'histoire profane , tels que Gibbon,
Hallam et Sismondi. Tous semblent dis-
puter entre eux à qui répétera le plus
de faussetés sur le chef suprême de
l'Église catholique, et se copient les uns
les autres, sans se donner la peine de vé-
rifier les assertions ou de peser les juge-
mens de ceux qui ont écrit avant eux.
Mon intention dans cet article est de
mettre en évidence quelques exemples
de cette négligence coupable et de cet
oubli des premiers devoirs d'un histo-
rien. Ce que je dirai n'aura pas d'autre
but que de donner une idée de ce qu'on
pourrait faire sur cette matière. C'est
pourquoi je ne ferai que toucher légè-
rement quelques points de la vie de
ce pape, évitant soigneusement toute
discussion approfondie sur les grands
actes politiques qui eurent lieu durant
son règne.
D'abord, la manière dont Boniface
arriva au pontificat est pour les histo-
riens une matière d'amères censures.
Tous commencent par admettre comme
une chose certaine qu'afin de se faire
faire place, il amena Célestin Y à abdi-
quer, et qu'il employa pour cela les
moyens les plus vils. Voici comment
(1) Vers 83.
(2) Vers «8.
Mosheim raconte ce fait. < Il advint de
« là que plusieurs cardinaux, et parti-
t culièrement Benoît Gaëtani lui conseil-
<t lèrent d'abdiquer la papauté qu'il avait
t acceptée avec tant de répugnance ; et
« ils eurent la satisfaction de voir leur
i conseil suivi avec la plus grande doci-
« lité (1). » Sismondi va plus loin et
ajoute foi à tous les contes des ennemis
les plus déclarés du pape. Il dit de lui
(alors cardinal Gaëtani) : i II avait su à la
« fois flatter les cardinaux qui le regar-
« daient comme le soutien des privilèges
« de leur collège , et dominer l'esprit de
« Célestin qui ne faisait rien que par
< son conseil, et peut-être ne commit
< tant de fautes que parce que son per-
t fide conseiller voulait le rendre odieux
« et ridicule (2). » Après avoir affirmé
que le cardinal Benoît offrit ses services
à Charles, à condition que celui-ci lui
ferait avoir la papauté, il ajoute : < Puis
« il employa tous ses soins à persuader
« à Célestin de renoncer à une dignité
« qui n'était pas faite pour lui. » Répé-
tant une fable ridicule, il l'accuse d'avoir,
à l'aide d'un porte-voix, imité une voix
venant du ciel, afin de persuader à Cé-
lestin ce qu'il voulait lui faire faire, et il
finit ainsi: « Outre cette fourberie, il
« avait encore mille moyens de détermi-
< ner les résolutions de cet homme sini-
« pie et timide dont il avait alarmé la
« conscience. »
Tout ce récit est faux, et les monumens
historiques que ces auteurs ont eu ou
auraient dû avoir devant les yeux, suffi-
raient pour leur en donner la preuve. Il
y a ici deux questions à examiner.
1° Le cardinal Benoît usa-t-il de quel-
que artifice condamnable pour amener
le pape Célestin à abdiquer?
2° S'il n'usa que de moyens légitimes,
est-il blâmable en cela ?
A la première question je réponds que
non seulement il n'employa aucun arti-
fice honteux ou condamnable, mais en-
core qu'il ne fut ni l'auteur ni l'instiga-
teur de cette abdication. Si elle fut le
résultat de quelque conseil, il vint du
collège des cardinaux tout entier, et
non de Benoît en particulier. Les écri-
(1) Hisl. Ecclés., t. II, p. 56.
(2) Mil. rép. ital., 2» édit., t. IV, p. 78.
DE LA ME DE BONIFACE VUE
59
vains les plus accrédités de cette époque
le mettent seulement au même rang que
les autres. Barthélemi de Eucques (1)
dit: < D. Benoit avec quelques autres
< cardinaux persuada au pape de se dé-
i mettre de ses fonctions, parce que,
« malgré la sainteté de sa vie et ses bons
« exemples, il donnait souvent gain de
< cause à ses adversaires par la manière
i dont il dispensait les grâces de l'É-
« glise, et dont il gouvernait. » Mais le
cardinal Stefanerio, dans son poème sur
V Abdication de Célestin, dit en propres
paroles que le cardinal Gaëtani ayant
été mandé par le pape, alin de le con-
seiller , chercha à le détourner de sa ré-
solution, et voici comment il le fait par-
ler :
«Saint Père, qu'est-il besoin de tout
« cela? pourquoi ces inquiétudes? Gar-
t dez-vous de troubler votre repos par
f de telles pensées (2)! »
Egidius Colonna, disciple de saint
Thomas, et écrivain contemporain,
dans son livre de la Renonciation du
Pape, dit expressément : « On peut prou-
« ver par le témoignage de plusieurs per-
i sonnes vivantes que D. Boniface VIII,
t alors cardinal, persuada à D. Célestin
« de ne point abdiquer, parce qu'il sùf-
« lisait au coilége des cardinaux de pou-
< voir invoquer a l'appui de ses déci-
« sions le nom de Sa Sainteté (3). »
De ces témoignages il résulte évidem-
ment que le cardinal Benoit ne fut pas
le principal instigateur de la renoncia-
tion de Célestin , et dès lors qu'il ne
peut pas l'avoir provoquéepar d'indignes
artifices. Mais ceci est encore mieux con-
firmé par l'auteur anonyme de la vie de
Célestin conservée dans les Archives se-
crètes du Vatican (4) et qui a pour titre :
« Ecrit sur toute sa vie par un homme
i qui lui était dévoué, i On y lit le fait
suivant :
« A l'approche du carême de la Saint-
« Martin, ce saint Pontife résolut de de-
« meurer seul et de se livrer entièrement
< à l'oraison : il s'était fait faire dans
« sa chambre une cellule en bois et il
(1) Ap. Rainahl.,aA an. 1294.
(8) Ap. Itub. Bonif. VIII, Romœ , IGST, p. 262.
(3) Ibid.
(i) Cad. ai m.. VU , capsula l , u" 1.
« commença à y demeurer seul comme il
« avait coutume de le faire auparavant.
< Ainsi livré à la solitude, ses idées se
< portèrent vers le fardeau dont il était
« chargé et les moyens qu'il aurait pour
« s'en débarrasser, sans mettre son âme
t en péril. Au milieu de ces pensées qui
< le travaillaient, il appela à son aide le
« cardinal Benoit, homme très babile et
« très estimé, qui dès qu'il eut appris de
< la bouche du pape de quoi il s'agissait,
? en éprouva une grande joie , lui ré-
c pondit qu'il était tout-à-fait libre d'exé-
c cuter son dessein : il lui cita l'exemple
« de quelques pontifes qui avaient ab-
« dîqué saint Clément cité par Célestin
i dans sa bulle ). Dès que Célestin eut vu
î par là qu'il pouvait renoncer à la
« papauté, il s'affermit tellement dans ce
i dessein que personne ensuite ne put
« l'en détourner, t
Tel est le témoignage rendu par un
disciple profondément dévoué à Céles-
tin , dont tout l'écrit prouve une con-
naissance parfaite des actions de ce
pape, et qui enfin parle constamment de
Boniface en termes fort acerbes. Il ajoute
que le bruit de l'intention de Célestin
s'étant répandu au loin , le clergé de ISa-
ples avec l'archevêque en tête se rendit à
Castel-Wuovo où le pape résidait alors,
pour le prier de renoncer à son pro-
jet (I). Barthélemi de Lucques , que nous
avons cité plus haut, dit avoir été pré-
sent à cette procession. îsotre auteur
continue : « Le pape ayant écouté ces re-
« présentations et voyant la grande af-
« fection de ceux qui se trouvaient pré-
< sens, différa l'exécution de son des-
« sein, mais n'y renonça point, malgré
t les larmes, les cris et les supplications
t qu'on lui adressait. Afin de n'être plus
c tourmenté, il cessa d'en parler pendant
i une huitaine de jours, de sorte que
i l'on croyait qu'il se repentait de l'avoir
< formé. Mais au bout de ce temps, il
« fit venir près de lui le cardinal Benoit
i dont nous avons déjà parlé , se fit clon-
« ner par lui les inslructions nécessaires
c et même le modèle de l'acte d'abdica-
i tion. t Quelle différence de cette nar-
ration avec celle de Sismondi. Ici on
ne fait point mention de l'influence du
(1) Ap. liainald.
60
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
cardinal Gaëtani sur l'esprit de Célestin ,
ni d'artifices coupables qu'il aurait em-
ployés pour le contraindre à se retirer,
et cependant cette narration est d'un
homme auquel il est manifeste que Boni-
face ne plaisait nullement.
Mais il y a dans le récit de Sismondi
une ou deux circonstances qui montrent
trop clairement son peu de sincérité et
sa mauvaise foi. Il dit que le cardinal
Benoît offrit ses services à Charles, roi
de Naples, à condition que celui-ci lui
procurerait la papauté. Or , comment
accorder ceci avec ce que le même Sis-
mondi affirme en un autre endroit, d'a-
bord que Benoît et Charles étaient alors
ennemis déclarés (t), et en second lieu
que Charles et le roi de Hongrie avaient
acquis la plus grande influence sur l'es-
prit de Célestin (2) ? Est-il donc croyable
que ce même Benoît, que Sismondi nous
représente comme un homme dont rien
ne pouvait faire plier l'orgueil et l'arro-
gance , eût voulu s'abaisser jusqu'à de-
mander une faveur à son ennemi? Ou
bien n'est-il pas encore moins croyable
qu'un homme si prudent, ou, comme di-
sent ses ennemis, si méfiant, eût l'idée
d'avoir recours à un ennemi pour l'aider
à se faire faire place en renversant de son
siège un homme dont il gouvernait en-
tièrement l'esprit et de l'amitié duquel il
était assuré? Mais cette contradiction de-
vient plus choquante encore, quand on
sait que les offres de services faites par
Boniface à Charles sont placées par Jean
Villani, seul auteur qui en fasse mention,
après son avènement ou pontificat; alors
ces offres étaient tout-à-fait convenables
et devenaient un acte plein de noblesse
et de mansuétude envers un ancien ad-
versaire. Mais cette manière de voir pou-
vait plaire à Sismondi , et voilà pourquoi
il ne se fait aucun scrupule en admettant
les négociations mentionnées par Vil-
lani , de les transporter , par une suppo-
sition tout-à-fait arbitraire de sa part,
au temps où Célestin vivait encore; ce
qui était, en effet, le meilleur moyen de
remplir le plan qu'il s'était tracé de
ternir la réputation de Boniface. De pa-
reilles infidélités, tout-à-fait indignes
(1) Bip. ital., p. 78.
(2) lbid., p. 76.
d'un historien, suffisent assurément pour
ôter tout crédit à ce qu'il peut dire en-
core de ce pape. Et à ce propos, je veux
citer un autre exemple de l'usage qu'il
fait des documens qu'il extrait des au-
tres auteurs.
Comme preuve de l'arrogance de Bo-
niface, il raconte pompeusement (1) la
trop fameuse histoire de Porchesto Spi-
nola, archevêque de Gênes. Se trouvant
le mercredi des cendres en présence du
pontife pour recevoir les cendres selon
la coutume , on dit que Boniface lui jeta
les cendres dans les yeux, en disant:
« Souviens- toi que tu es gibelin, et qu'a-
vec tes gibelins tu seras réduit en pous-
sière. » Sismondi cite à l'appui de ce fait
Muratori (2), mais il ne dit pas que Mu-
ratori , en parlant accidentellement de
ce fait, le traite de fabuleux (3). Telle est
la bonne foi d'hommes qui, de nos jours,
sont regardés comme de grands histo-
riens. Ils citent à l'appui des faits le té-
moignage de gens qui n'y croient pas.
Sismondi pensait sans doute que le nom
de Muratori donnerait à cette fable plus
d'autorité que le nom des anciens calom-
niateurs de Boniface , qui l'avaient les
premiers inventée.
En second lieu, si le cardinal Gaëtani
conseilla à saint Pierre Célestin d'abdi-
quer, est-ce une preuve d'ambition, ou
bien encore de l'emploi d'artifices con-
damnables? Il est certain que le saint
pontife , élevé à cette haute dignité con-
tre sa volonté et son attente, se sentit
dès le commencement incapable de rem-
plir tous les devoirs de sa position. Mos-
heim nous dit que i l'austérité de ses
<l mœurs , qui était un reproche tacite
« pour la corruption de la cour romaine ,
< et spécialement pour le luxe des car-
« dinaux, le rendait souverainement dés-
i agréable à un clergé dégénéré et adonné
« à la licence, et cette malveillance s'ac-
« crut tellement par la direction impri-
(1) Je doute que Sismondi eût consenti à appeler
le rit de ce jour « une cérémonie louchante , dans
laquelle l'Église rappelle aux plus orgueilleux leur
origine et leur fin » en toute autre occasion que
celle-ci, où il voulait faire ressortir avec exagéra-
tion l'orgueil de Boniface.
(2) Prœf. in Chron., Jacobi de Voragine, ix vol.
Rer. Ital. Script.
(3) Yerum boc fabulant sapit. Murât., p. 151.
DE LA VIE DE
< mée à son administration (qui témoi-
i gnait qu'il avait plus à cœur la réforme
i et la pureté de l'Eglise, que l'accroisse-
« ment des richesses cléricales et l'ex-
« tension de sa propre autorité), qu'il
i était regardé presque universellement
« comme indigne du pontificat. > Voilà
ce qu'il en dit.
Certes, il est singulier d'entendre un
historien protestant parler avec autant
d'éloges d'un souverain pontife ; mais, ce
qui l'est bien plus encore et qu'on ne
saurait trop blâmer , c'est qu'il sacrifie à
la fois la vérité historique et ses propres
opinions pour satisfaire sa haine contre
un autre pape. Car tous les historiens
du temps (1) s'accordent à dire que la
simplicité du saint ermite fut souvent
exploitée par ses subordonnés. Il ordon-
nait sans cesse les choses les plus contra-
dictoires, donnait le môme bénéfice à
cinq ou six personnes différentes, et ac-
cordait les indulgences d'une main si li-
bérale qu'il menaçait la discipline de
l'Eglise. Un protestant comme Mosheim,
qui voulait justifier ce qu'on a fausse-
ment appelé la Réforme de Luther, ré-
forme qui avait pris pour prétexte l'abus
des indulgences, pouvait-il , sans donner
un démenti à tous ses principes, appeler
cette facilité à les accorder c avoir à
cœur la réforme et la pureté de l'E-
glise? > Aussi une des premières choses
que fit Boniface fut précisément de ré-
voquer un grand nombre de ces indul-
gences, particulièrement une très éten-
due accordée par Célestin à l'église de
Sainte -Marie- de -Collimadio, près d'A-
quila , et de suspendre toutes les autres
jusqu'à ce qu'elles eussent été exami-
nées (2).
Sismondi tient encore moins à ce qu'il
a avancé , ou du moins est encore plus en
contradiction avec lui-même. Nous l'a-
vons entendu dire , et cela sans le moin-
dre fondement , que si Célestin fit si
pauvre figure sur le trône papal , ce fut
probablement grâce aux conseils perfides
du cardinal Benoît ; cela ne l'empêche
pas d'admettre que Célestin était tout-à-
fait incapable d'occuper ce poste. « Bien-
(i) V. Raynaldus ubi mp. Sismondi , p. 77.
(2) Reg. Bonif. VIII in archiv. Val., ep. 73 et
120.
BONIFACE VIII. 61
tôt Célestin donna des preuves plus écla-
tantes de son incapacité pour gouverner
l'Eglise (1). » Au nombre des preuves
qu'il en donne, il cite celte habitude de
se renfermer pour faire quatre carêmes
par an, dans la cellule qu'il avait fait
bâtir dans son palais. Puisque la conduite
de ce saint homme était de nature à alar-
mer toute l'Eglise , on ne doit pas blâmer
Boniface, s'il est vrai qu'appelé à donner
un conseil au timide et humble pontife ,
il l'ait engagé à abdiquer : ce qui était la
chose la plus heureuse pour l'Eglise et
pour la tranquillité de son esprit. Aussi
les meilleurs amis de Célestin, loin de
croire son abdication inconvenante et
arrachée à sa faiblesse , regardèrent
comme une preuve qu'elle était approu-
vée du ciel, les miracles qu'il opéra dans
la suite. C'est dans ce sens qu'en parle
son biographe inédit, que nous avons
cité plus haut. Il dit, en outre, que Céles-
tin prédit au cardinal Gaëtani et à un au-
tre cardinal quel serait son successeur.
< Après cela (2), les cardinaux s'assem-
i blèrent pour élire un autre pape ; et ce
i saint homme prédit celui qui serait
< nommé , et l'affirma plus particulière-
« ment à D. Thomas, qu'il avait lui-même
« fait cardinal , et à D. Benoît, qui fut élu
i pape. Le pape étant élu (et c'était pré-
i cisément celui qu'il avait annoncé) , le
« saint homme alla aussitôt le trouver et
« lui baisa les pieds. »
En voilà assez pour montrer combien
les historiens modernes ont peint sous
de fausses couleurs ce bel avènement de
Boniface au siège pontifical. Peut-on ,
après cela , s'étonner qu'ils l'aient pour-
suivi de leurs calomnies jusqu'à sa tombe?
Pour montrer qu'ils étaient d'avance dé-
terminés à le trouver coupable, je rap-
porterai encore une ou deux circon-
stances.
Un écrivain modernecite comme preuve
de son arrogance et de son ambition que
quand il fit son entrée à Rome (3) après
son élévation, il avait deux rois qui
marchaient à ses côtés en guise d'esta-
liers. Or, nous savons que Célestin V, son
prédécesseur, dont ces mêmes historiens
(i) Page 77.
(2) Folio 41.
(3) Ree's, Encycl., art. Boniface VIH.
62
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
exaltent en toute occasion la mansué-
tude et l'humilité , afin d'établir un con-
traste plus frappant entre Boniface et
lui , nous savons , dis-je , que Célestin V
résolut d'entrer à Aquilée à cheval sur un
âne , et voulut le faire en dépit des ef-
forts de ses cardinaux pour l'en dissua-
der. Or, les rois de Naples et de Hongrie,
c'est-à-dire les deux mêmes rois , mar-
chaient à ses côtés précisément de la
même manière qu'à ceux de Boniface. Si
donc, dans un cas, ce ne fut point un
signe d'arrogance et d'ambition, pour-
quoi le serait-ce dans l'autre ? Le fait est
que, dans ces deux occasions, l'acte
d'humilité de ces princes prenait sa
source dans la religieuse vénération
qu'on avait dans ce siècle pour le vicaire
de Jésus-Christ, vénération si profonde
que les plus grands princes tenaient à
honneur de montrer tout le respect qu'ils
lui portaient.
Quelques historiens l'accusent, en ou-
tre , d'avoir, en cette occasion et en plu-
sieurs autres , porté une couronne com-
me s'il eût été empereur. Hallam, rap-
portant la fable qui l'accuse d'avoir, à
l'occasion du Jubilé , porté les habits im-
périaux , ajoute par précaution : « Si l'on
peut ajouter foi au récit de certains his-
toriens (1). » Il avoue dans une note qu'il
n'a trouvé ce fait mentionné dans aucun
historien de poids, et cependant il paraît
tout-à-fait porté à le croire vrai, parce
que « cela était dans le caractère de Boni-
face. » Telle est trop souvent l'histoire
moderne. Avec des faits non authentiques
tels, par exemple , que celui ci , et que la
fable de Spinola , on fait hardiment le
portrait d'un personnage historique. Pour
y ajouter foi , on n'a pas besoin du té-
moignage de bons auteurs; il suffit qu'ils
s'accordent avec l'idée qu'on s'est faite
du caractère du personnage. Du reste,
nous allons voir combien en cette circon-
stance l'erreur peut procéder de l'igno-
rance.
Par la couronne que porta Boniface,
les auteurs de ce temps ont entendu l'in-
signe ordinaire de la dignité papale,
c'est-à-dire la tiare, que les monumens
qui nous restent de Boniface (2) nous re-
(1) L'Europe au moyen âge, 5e édition, t. II,
p. Z2.1.
(2) Son portrait au palais de Latran.
présentent comme entourée alors d'une
seule couronne. Ceci paraîtra plus clai-
rement par un passage tiré de l'apologie
présentée par son neveu au concile de
Vienne, et destinée à le justifier des ac-
cusations portées contre lui par les Co-
lonne. Il dit que les Colonne vinrent en
présence de Boniface, « assis en ce mo-
« ment sur son trône (1) , et ayant en tôle
« la couronne qu'à l'exception du seul
« vrai et légitime pontife , nul n'a jamais
« portée et ne doit jamais porter. » Je
passe sous silence les accusations élevées
contre Boniface relativement à la ma-
nière dont il agit avec son prédécesseur,
après que celui-ci eut abdiqué; car, bien
qu'elles pussent me fournir une occasion
de réfuter pleinement bien des choses
écrites contre lui, j'ai hâte d'aborder un
point beaucoup plus important. J'arrive
donc à ce qu'on regarde comme la plus
grande tache pour sa réputation : je veux
parler de sa conduite envers les Colonne
à Palestrine.
Sisœondi, comme à son ordinaire, at-
ténue les torts de cette puissante famille,
et attribue l'hostilité qui régnait entre
eux et le pape à ce qu'ils avaient d'abord
contrarié son élection , puis avaient
été induits par tromperie à voter pour
lui (2). Mosheim parle de la même ma-
nière de la « déclaration de guerre qu'il
« fit contre l'illustre famille des Co-
« lonne , qui contestait son droit au pon-
« tificat. » Or, la vérité est que, dans le
principe, la famille des Colonne fut un
des plus fermes soutiens du pape, et que
deux cardinaux de cette famille, l'oncle
et le neveu , lui donnèrent leur voix dans
le conclave (3). Dans le cours de la se-
conde année de son pontifical, je trouve
dans son registre une grâce accordée à
un membre de cette famille (4). Mais
dans toutes les relations modernes qui
trailent des démêlés du pape avec la fa-
mille Colonne, il y a toujours une erreur
fondamentale : c'est qu'on représente
cette querelle comme une affaire de ja-
lousie et d'inimitié du pape contre toute
(1) Petrini , Memorie Prenesl,, p. ï5'2.
(2) Page 151.
(5) S. Ant. Pet., 14S.
(4) Jacques , clerc romain , fils de noble Pierre
Colonne, reçoit une dispense pour un défaut do
naissance.
DE LA VIE DE BONIFACE VIII.
<J3
cette famille, tandis qu'au contraire elle
eut en grande partie pour cause la tyran-
nie exercée par le cardinal Jacques et
ses partisans envers ses propres frères,
Matthieu, Odon et Landolphe, qui eu-
rent recours à la protection du pape (1)
pour être réintégrés dans leurs droits de
famille et leurs possessions. Ce ne fut
donc point un sentiment de haine pour
les Colonne qui poussa Boniface aux ré-
solutions extrêmes qu'il prit, puisque la
famille elle-même étaitpartagée entre lui
et le cardinal. Le débat ne vint, en ou-
tre , d'aucune opposition pendant le con-
clave, mais par suite de circonstances
où Boniface était tout-à-fait dans son
droit et les Colonne tout-à-fait dans leur
tort. Le cardinal et tous ceux de son
parti étaient connus pour être affection-
nés à la maison d'Aragon, devenue alors
l'ennemie du pape depuis qu'elle s'était
injustement emparée de la Sicile. Comme
gage de la fidélité des Colonne , Boniface
demanda qu'une garnison, composée de
soldats à lui, fût reçue dans leur forte-
resse de Palestrine; c'était un droit que
tout seigneur avait coutume de réclamer
dans le cas où il avait des doutes sur la
fidélité de ses vassaux. Maintenant peut-
on douter que les Colonne (2) ne tinssent
Palestrine à titre de iief du Saint-Siège?
En même temps, Boniface demanda ré-
paration et satisfaction pour les injus-
tices faites aux trois frères que nous
avons nommés. Mais les Colonne, au
lieu d'accorder ces dédommagemens et
de donner à leur souverain des gages de
leur fidélité, ou du moins d'entrer en
pourparlers avec lui, aimèrent mieux re-
courir à un moyen tout-à-fait déraison-
nable, celui de mettre en doute la vali-
dité de son élection et de ses droits au
pontificat. Alors Boniface, le 4 mai 1297,
fit venir Jean de Palestrine , un des clercs
de sa chambre, et l'envoya au cardinal
Pierre Colonne pour lui intimer l'ordre
de comparaître devant lui ce soir-là
même, parce qu'il désirait lui demander
s'il le reconnaissait ou non pour son
pape (3). Le cardinal, au lieu d'obéir,
(1) Bon. bul. ap. Rain. 12S2. Pet. 147.
(2) Pet. Mem.,p. 428.
(5) Pierre du Puy, Histoire particulière du grand
différend , Mural, ap., t. VII , p. ix , p. 53.
s'enfuit de Rome avec son oncle, le car-
dinal Jean et tout le reste de sa famille.
Le 10 au matin , se trouvant à Lunghezza
avec le fameux frère Jacopone de Todi,
Jean de Gallicano et d'autres, ils firent
écrire par un notaire de Palestrine,
nommé Dominique Léonardi, un acte
dans lequel ils excusaient leur refus d'o-
béir à l'appel du pape par les craintes
qu'ils avaient conçues. En même temps,
ils déclarèrent ouvertement que Boniface
n'était point pape, parce que Célestin
n'avait pas eu le droit d'abdiquer, et
qu'en supposant même qu'il eût eu ce
droit, sa renonciation n'avait pas été
libre et volontaire. Ce fut le premier pas
fait dans cette querelle , et , comme on le
voit, le blâme en doit retomber tout en-
tier sur les Colonne.
Mais pendant ce temps Boniface n'avait
pas manqué de témoigner son juste cour-
roux pour le mépris que l'on faisait de
son autorité. C'est pourquoi ce jour-là
même il convoqua un consistoire, dé-
clara les Colonne contumaces, rebelles,
coupables de grands torts envers le reste
de leur famille, et les priva de leurs bé-
néfices ecclésiastiques et de leurs cha-
peaux de cardinaux. Certes, il ne viendra
a l'idée de personne que, même en met-
tant de côté l'acte formel de rébellion
commis par les Colonne le même jour, et
dont le pape n'avait peut-être pas encore
connaissance (quoiqu'on ait peine à
croire qu'il n'ait rien su de leurs desseins
et de leurs préparatifs), il ne viendra,
dis-je , à l'esprit de personne de nier qu'il
ne fût à la fois dans le droit et dans le
devoir du pape de faire le procès à des
ecclésiastiques qui, dans la ville même
de Rome, avaient défié son autorité.
Mais bientôt les Colonne agrandirent
la brèche au point de la rendre presque
irréparable : ils répandirent de tous cô-
tés l'acte plein de calomnies qu'ils avaient
publié contre le pape, et poussèrent
l'impudence jusqu'à en faire attacher une
copie à l'autel de Saint-Pierre (1). Voici
comment Bernard Guidi raconte la chose
dans sa Fie de Boniface FUI: » L'an du
« Seigneur 1296, le pape Boniface cora-
t mença à faire le procès aux Colonne,
« par suite et à l'occasion de son tréso-
(I) Ap. Mur., Rerttm liai. S., t. III , p. 670.
64
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
rier Etienne, qui avait été dépouillé (1).
Alors les cardinaux Jacques et Pierre
Colonne, oncle et neveu, voyant le
pape irrité contre eux, firent contre
lui un libelle qui fit beaucoup de bruit
et qu'ils répandirent de tous côtés, af-
firmant dans ledit libelle que ce n'était
point lui qui était pape, mais seule-
ment Célestin. Cités pour cela à com-
« paraître devant le pape Boniface, ils
« ne le firent point, et furent déclarés
« contumaces, i La relation d'Amalrico
est presque la même (2); seulement, il
parle en termes plus formels encore de la
publication du libelle : « Us l'envoyèrent
« de divers côtés et le firent publier (3).»
En effet, ils envoyèrent ce libelle ou un
autre à l'Université de Paris.
Or, Sismondi passe sous silence toutes
ces insultes et ces actes de rébellion de
la part des Colonne; il raconte simple-
ment que le pape fulmina des excommu-
nications contre eux à cause de leur
liaison intime avec le roi de Sicile (c'est-
à-dire le roi d'Aragon) , et que par repré-
sailles ils nièrent son droit au pontificat.
Or, leur déclaration fut souscrite à
Lunghezza le 10 mai , tandis que la bulle
de Boniface Ad succidendas , rapportée
en abrégé dans le vie livre des Décré-
tâtes, porte la date du 23 de ce mois, et
par conséquent était postérieure au mo-
ment où ils avaient affiché leur déclara-
tion au grand autel de Saint-Pierre.
L'acte de Boniface ne fut donc pas une
provocation, mais la réponse à la provo-
cation qu'on lui avait faite; il fut l'effet
et non la cause de la conduite des Co-
lonne ; et certainement Boniface ne pou-
vait (sans renier son droit et renoncer à
son autorité) moins faire que de déclarer
schismatiques ceux qui lui refusaient
d'être le véritable pape. Maintenant pou-
vait-il laisser les choses en cet état? Il
était leur souverain temporel et spiri-
tuel, et ils avaient secoué comme un
poids insupportable toute sujétion tem-
porelle et spirituelle; ils s'étaient forti-
fiés à Palestrine, et avaient continué à
insulter à son pouvoir. Pouvait-il faire
(i) Boniface ne parle de cet acte de violence dans
aucune de ses bulles ; on peut donc en douter.
(2) Âp. eumd., t. III , p. Il , 436.
(5) Pet. 116.
autre chose que de les réduire à l'obéis-
sance par la force des armes? La guerre
contre Palestrine était pleinement justi-
fiée, et même la situation des choses la
rendait nécessaire. Mais voici un fait qui
montre avec une nouvelle évidence de
quel côté fut le bon droit en cette cir-
constance.
Le sénat de Rome, désireux d'empê-
cher la guerre civile, s'entremit comme
médiateur. Les Colonne s'engagèrent à
demander leur pardon. Boniface consen-
tit à le leur accorder, à condition qu'ils
se mettraient entre ses mains, eux et
leurs places fortes. Dans les temps féo-
daux, cette condition était généralement
imposée lorsqu'on accordait le pardon à
un sujet rebelle. Mais au lieu d'exécuter
leur promesse , les Colonne reçurent
dans leur ville François Crescenzi, Ni-
colas Pazzi, ennemis mortels du pape , et
quelques envoyés du roi d'Aragon. Alors
seulement le pape promulgua une croi-
sade contre eux , comme schismatiques
et ennemis du Saint-Siège. La guerre,
comme on voit, fut manifestement pro-
voquée par les Colonne, et le blâme ne
peut en retomber sur Boniface; néan-
moins, la manière dont elle se termina a
été l'occasion des plus graves accusations
portées contre lui.
Nous avons vu que Dante place dans
l'enfer Guido de Montefeltro, à cause de
la part qu'il y prit. En se fondant sur
l'autorité des chants du grand Alighieri,
sur le témoignage de Ferruto Vincen-
tino , le plus partial de tous ceux qui ont
écrit contre Boniface, et d'un ou deux
autres, on affirme que Boniface promit
plein et entier pardon aux Colonne, que
ceux-ci devaient conserver la possession
de leurs forteresses, mais qu'à la vérité
la bannière du pape devait être arborée
sur Palestrine et les autres forteresses.
On ajoute que cette promesse fut faite
i per bullas et solemnes personas, » c'est-
à-dire en présence des magistrats de
Rome, et qu'ayant de cette manière ob-
tenu la possession de la ville , il viola ses
promesses et démantela la place. C'est
naturellement dans ce sens, qui est le
plus défavorable à la réputation de Boni-
face, que Sismondi et les auteurs de
même sorte ont représenté cette circon-
stance de sa vie; mais cet écrivain a ou-
DE LA VIE DE BONIFACE VIÏI.
6â
blié de consulter les docunicns publias
par Petrini en 1795, documens qui dé-
montrent la fausseté de ce récit. Dans le
cas même où ils auraient laissé subsister
quelques doutes, ils auraient dû au
moins éveiller l'attention d'un historien
impartial , et être mis dans la balance
pour faire contrepoids aux assertions des
ennemis de Boniface. Tous ceux qui se
sont occupés de l'histoire ecclésiastique
savent qu'au concile de Vienne, le pape
Clément V voulant condescendre aux dé-
sirs de Philippe-le-Bel , de Guillaume de
Nogaret et des Colonne, permit qu'on
intentât un procès à la mémoire de Bo-
niface VIII, dont la cause fut défendue
par son neveu, le cardinal Gaëtani,et
par d'autres. Or, une des principales ac-
cusations des Colonne roulait sur cette
prétendue violation de la foi donnée. La
réponse du cardinal Gaëtani est claire et
me paraît tout-à-fait satisfaisante. Elle a
été mise au jour par Petrini, qui la tira
des mémoires renfermés dans les archives
secrètes du Vatican. En voici les princi-
paux points :
1° Le pape Boniface étant à Riéti, les
deux cardinaux s'y rendirent. Ils vinrent
devant lui en consistoire public , vêtus
de noir, la corde au cou , et prosternés
devant lui , ils lui demandèrent pardon ,
l'un d'eux s'écriant : Peccavi, Pater, in
cœlum et coram te ; jani non sum dignus
vocari filius tuus, et l'autre ajoutant : A\-
flixisti nos propter scelera noslra. Tout
cela montre qu'il n'y eut ici ni traité
ni convention particulière, mais qu'ils
s'étaient rendus à discrétion.
2° Avant que les Colonne sortissent de
la "ville , elle était au pouvoir du capi-
taine général du pape. Est-il probable,
demande le cardinal Gaëtani, que le
pape voulût se contenter de planter sa
bannière sur les murs de la ville dans un
moment où cette ville était entre ses
mains?
3° On n'avait pu produire aucune let-
tre ou bulle de Boniface à l'appui des al-
légations des Colonne.
4° Il n'était point venu d'envoyés de
Rome pour se rendre garans de l'exécu-
tion de ce prétendu traité; car ceux que
les Colonne nous représentent comme
tels avaient été amenés par eux-mêmes,
afin d'intercéder pour eux.
5" Beaucoup de témoins encore vivans
entre autres le prince deTarenle, pou-
vaient attester qu'il n'y avait eu aucune
convention faite, mais que les deux car-
dinaux avaient demandé merci et pardon
comme coupables de grandes fautes.
6° Le pape accorda ce pardon et l'ab-
solution de l'excommunication portée
contre eux.
7° On a toujours nié ce qui avait été
dit, savoir, que le pontife avait cherché
à ôter la vie à Etienne Colonne; asser-
tion, du reste, dont on ne fournit ja-
mais aucune preuve.
Telle est donc l'histoire de cet événe-
ment, à propos duquel on a écrit tant de
choses injustes et calomnieuses. Que si
on accuse le pape de dureté pour avoir
ordonné la destruction totale de la ville
nous répondrons que la rébellion répétée
des seigneurs soutenus par leurs vassaux,
le caractère sévère du pontife qui avait
été tant de fois provoqué, la coutume de
ce siècle spécialement en temps de
guerre, la libéralité que montra plus
tard le pape en rendant à tous les nabi-
tans leurs terres et possessions, à condi-
tion qu'ils les tiendraient en fief de lui
directement, au lieu de les tenir des Co-
lonne; toutes ces raisons, dis-je, doivent
suffire pour l'excuser pleinement.
Je n'ai point parlé des négociations de
ce grand pontife avec les princes étran-
gers , l'empereur, le roi de Sicile , et par-
ticulièrement le roi de France, parce
qu'il serait impossible d'en parler con-
venablement dans un article aussi court
que celui-ci ; mais elles offrent un trait
caractéristique qui semble avoir échappé
à tous les historiens modernes, et qui
cependant fait honneur à Boniface et dé-
ment tout ce qu'on a dit de son carac-
tère , et principalement l'accusation por-
tée contre lui d'avoir été un homme dif-
ficultueux et d'unie ambition démesurée.
Ce trait que je veux signaler, c'est que
chacune de ces négociations tendait à
obtenir la paix et à mettre fin aux que-
relles et à l'effusion du sang. Quelque
fortes et énergiques que fussent ses con-
victions, quelque rigidité qu'il y eût dans
ses procédés, ses efforts tendirent con-
stamment à ce que les souverains remis-
sent leur épée dans le fourreau, à ce
qu'ils respectassent les droits de voisins
66
DÉFENSE DE DIVERS POINTS
plus faibles qu'eux, et à ce qu'ils réunis-
sent toutes leurs forces pour l'exécution
du grand dessein qui était le but de toute
ligue chrétienne à cette époque, c'est-à-
dire la destruction de la puissance tou-
jours croissante des Sarrasins. Si la
maxime des tyrans est de diviser pour
régner, Boniface ne fut certainement
point un tyran,- si le système des ambi-
tieux pour s'agrandir est de faire que
tout autour d'eux se consume dans de
perpétuelles discordes, on ne peut lui
reprocher ni ambition, ni désir désor-
donné de domination. Aussitôt après son
avènement au trône pontifical, il cher-
cha à réconcilier l'empereur avec les
rois de France et d'Angleterre (ubi sup.),
et plus tard ces deux derniers entre eux;
et Hallam convient que l'accommode-
ment qu'il proposa était très juste. Il ré-
concilia les républiques rivales de Gênes
et de Venise, qui se faisaient depuis
long-temps la guerre. Pise, par un mou-
vement spontané, mit tout le gouverne-
ment de sa république sous sa direction
en lui payant un tribut annuel, et quand
il lui envoya un gouverneur, ce fut avec
l'ordre de jurer qu'il observerait ses lois
et qu'il emploierait l'argent qu'il touche-
rait à l'entretien de la milice nécessaire
pour la défense de l'Etat. Velletri le
nomma podestat; Florence, Bologne,
Orvieto lui firent élever à grands fiais
des statues de marbre. Quand il fit la
guerre, Florence, Orvieto, Matelica et
d'autres pays lui envoyèrent des troupes,
et l'on raconte que les femmes elles-mê-
mes, ne pouvant combattre (1), recru-
taient des soldats pour lui. Il était aimé
des Romains, dont tout le désir était
qu'il séjournât plus long-temps au milieu
d'eux. Tous ces faits, dont la brièveté du
temps ne me permet pas de rapporter ici
les preuves, montrent qu'il fut pacifique
et juste, et un objet de respect pour les
hommes bons et vertueux de celte épo-
que. Personne ne peut douter de son sa-
voir et de son expérience. De plus, j'ai
remarqué que parmi ses ennemis les plus
acharnés, pas un n'osa blâmer sa con-
duite sous le rapport des mœurs : non
seulement ils ne lui reprochent aucun
vice, mais encore ils déclarent positive-
(I) Pelrini, Mcm,
ment qu'il n'en avait pas d'autre que
l'orgueil et l'ambition. J'ajouterai que,
malgré ces accusations de tyrannie et
d'ambition si souvent répétées, il ne re-
fusa pas une seule fois le pardon à qui le
demandait, et que jamais il ne fit mourir
un ennemi tombé en son pouvoir.
Je terminerai cette défense si incom-
plète par quelques observations sur sa
mort, racontée par Sismondi (1) avec de
hideux détails , et par d'autres écrivains
protestansen termes plus généraux. Tout
le monde sait que Guillaume de Nogaret,
son implacable ennemi, envoyé par le
roi de France, se réunit avec Sciarra-Co-
lonne et ses partisans. Ayant gagné quel-
ques habitans d'Anagni, ils le surprirent
dans son palais, et l'y tinrent enfermé
trois jours, au bout desquels ils furent re-
poussés; Boniface se réfugia à Rome et y
mourut trente jours après. Tout le monde
s'accorde à dire que quand la ville fut
prise, il se conduisit héroïquement ; que
s'étant vêtu de ses habits pontificaux, il
s'assit sur son trône (ou, comme dit Sis-
mondi , se tint à genoux devant l'autel),
et par la dignité de son maintien il con-
fondit et arrêta tout court l'audace de
Sciarra-Colonne, qui n'osa point, comme
on l'a dit souvent à tort, porter la main
sur lui. Et quand Nogaret, s'étant inso-
lemment approché de lui , le menaça de
le conduire à Lyon et de l'y faire déposer
par un concile général, il rabattit son
arrogance en s'écriant avec intrépidité :
< Voici ma tête, voici mon cou. Je suis
« disposé à tout souffrir pour la liberté
< de l'Eglise catholique; pape, légitime
« vicaire de J.-C. , je me verrai patiem-
< ment condamné et déposé par des hé-
î rétiques : je désire mourir pour la foi
t du Christ et pour son Eglise (2). » Il
parlait ainsi parce que le père de Nogaret
avait été puni comme fauteur de l'héré-
sie des Albigeois. Enfin tout le monde
dans cette circonstance s'accorde à louer
la conduite de Boniface, et à blâmer celle
de ses ennemis. Dante lui-même fait dire
à Hugues Capet :
Je vois dans Alagna (Anagni) entrer la fleur de lys,
Et te Christ captif dans la personne de son vicaire.
(1) Page 14*.
(2) Bo«.,ap, Rub., p. 21S.
DE LA VIE DE BONIFACE VIII.
07
Je le vois une seconde fois devenu un objet de déri-
sion.
Je vois renouveler pour lui le vinaigre et le fiel.
Je le vois enfin mort au milieu de larrons vivans (1).
Sismondi raconte d'après Ferreto, que
par suite de la colère qu'il avait ressentie
en cette circonstance, le pape, de retour
à Rome, tomba dans des accès de fré-
nésie ; qu'ayant chassé de sa chambre
tousses familiers, il s'y ferma à clef en
dedans; qu'après s'être frappé la tête con-
tre le mur de manière que ses cheveux
blancs étaient tout souillés de sang, dans
sa fureur il s'étouffa sous la couverture
de son lit. Fable, mensonge d'un bouta
l'autre ! Qu'un homme d'un esprit lier et
élevé tel qu'était certainement Boniface
ait beaucoup souffert intérieurement, en
se trouvant pendant trois jours au pou-
voir de ses plus cruels ennemis et en
butte aux outrages de quelques miséra-
bles; surpris au milieu de concitoyens
ingrats, comblés de ses bienfaits, qu'il
ait beaucoup souffert, dis-je. c'est ce don t
• on ne saurait douter. Et si nous joignons
à cela, qu'il était arrivé à l'âge avancé
de quatre-vingt-six ans , nous ne nous
étonnerons point qu'une telle douleur
l'ait conduit au tombeau. Mais s'il en fut
! ainsi, un pareil événement , après la con-
duite héroïque de Boniface, devait plu-
; tôt inspirer la pitié et l'indignation , que
la joie et la dérision. D'autres auteurs
anciens attribuent également sa mort au
chagrin qu'il éprouva de sa captivité, et
ils ajoutent que c'était un effet de son
grand cœur. « Car il avait , dit Guidi, un
l cœur magnanime, t Et pourquoi Sis-
; mondi passe-t-il sous silence ce trait vrai-
ment digne du vicaire de J.-C. , raconté
par le cardinal Stefanésius, qu'après sa
délivrance, un de ses mortels ennemis
ayant été pris et conduit devant lui, il
lui pardonna à l'instant même.
Il est défait, que loin de mourir fu-
rieux, comme le dit Ferreto, et après lui
Sismondi, nous voyons, d'après ce pro-
cès cité plus haut (2) , que s'étant mis au
lit en présence de huit cardinaux et d'au-
tres personnes de marque, il fit sa pro-
fession de foi < à la manière des autres
(1) I'urg.,x\, 8G.
(2) Rub,, p. 218.
t souverains pontifes. » C'est ce que nous
assure encore ce cardinal son contempo-
rain que nous avons déjà cité, et il con-
clut ainsi :
Christo tum redditur almus
Spiritus, et divi nescit jam judicis iram,
Sed mitem placidamque palris, ceu credere fas est.
Mais que dire des cheveux souillés de
sang, des blessures trouvées sur sa tête,
ou, comme d'autres le racontent, de ses
mains déchirées de ses propres dents.
Sismondi nous dit même qu'on trouva
son bâton qu'il avait rongé avec ses
dents. Or, voyez comme la divine Provi-
dence a su réfuter toutes ces calomnies.
En l'an 1605, sous le pontificat de Paul V,
il devint nécessaire de démolir, dans )a
basilique du Vatican, la chapelle que
Boniface avait de son vivant fait cons-
truire pour sa sépulture. Avant de le por-
ter à la sépulture nouvelle, qui lui était
destinée dans les souterrains du Vatican,
on ouvrit son cercueil en présence de
beaucoup de prélats et de seigneurs , et il
fut dressé par le notaire Grimaldi un
acte authentique de cette ouverture avec
description la plus détaillée de tout ce
qu'on avait retrouvé. Il y avait trois cents
ans, jour pour jour, que le pontife était
mort. Son corps fut retrouvé entier et
sans corruption. Les professeurs et les
autres personnes présentes l'examinè-
rent soigneusement et en firent une des-
cription exacte. On y voyait les veines et
les signes les plus légers. Chacun sait que
la nature ne guérit ni ne cicatrise les
blessures, une fois qu'on est mort. Par
conséquent , si elles sont faites peu d'ms-
tans avant la mort, elles doivent rester
marquées sur le cadavre ; et cependant
on n'en trouva pas la moindre trace (3).
La peau de la tête était très saine, les
mains parfaites, « tellement qu'elles rem-
« plirent d'admiration tous ceux qui les
« virent, » Mais , dira-t-on, on avait pu
laver le sang qui remplissait ses cheveux
de manièrequ'ilsn'en fussent plus teints.
Pas même cela, puisque le pontife, au
lieu d'avoir des cheveux blancs, était
presque entièrement chauve.
Il est temps de terminer. Je le ferai en
(I) Rub., 380,
DU MOUVEMENT RELIGIEUX ACTUEL.
disant, contrairement à ce qu'ont avancé
beaucoup d'historiens, que ce pontife
arriva à la dignité suprême en honnête
homme, qu'il la soutint en pape, et qu'il
la remit à Dieu en bon chrétien.
W. WlSEMAN.
DU MOUVEMENT RELIGIEUX ACTUEL.
Comme le mouvement religieux des
esprits échappe à l'appréciation du plus
grand nombre, môme de ceux qui y sont
eux-mêmes mêlés, et qu'il augmente
sans qu'ils le sachent; comme il reste
encore des ténacités, des yeux fermés
par système, des préventions obstinées,
des rancunes invincibles, des habitudes
d'anathême enfin contre le siècle , diffi-
ciles à détruire ou même à modifier, il
imporie de constater, par une sorte de
statistique religieuse , le progrès chré-
tien, le progrès catholique surtout, dont
nos yeux, nos oreilles, dont notre es-
prit, assidûment, loyalement attentifs,
ont été vivement frappés cette année.
Les flots du monde qui roulent à tous
les vents savent peu ce qui se passe dans
les rades abritées ; et des salons si agités
du Faubourg-Saint-Honoré et de la Chaus-
sée-d'Antin on sait mal le mouvement
calme et progressif des églises : c'est là
ce qui nous expose à ces banales décla-
mations contre une époque trop peu
connue encore , et qu'on juge plus d'a-
près les traditions qui lui ont été léguées
que d'après ses propres actes. Exami-
nons cependant leurs préventions, et
tâchons d'asseoir sur une exacte obser-
vation des faits un jugement raison-
nable.
Où trouve-t-on ceux qui cherchent
Dieu? Là où Dieu réside , n'est-ce pas?
dans nos églises.
Or, que fait-on dans les églises? On y
enseigne sévèrement la loi de Dieu ; on
y prie avec ferveur; on suit avec exac-
titude les pratiques du culte catholique,
assez monotones pour ceux qui ne sont
pas animés de son esprit. Là , plus de
chants mondains, plus de décorations
théâtrales; tout est pur, simple , austère
même; où est donc l'attrait? Certes, ce
n'est pas à revoir se reproduire tous les
jours, aux mêmes heures, les mêmes cé-
rémonies, à entendre les mêmes chants,
à réciter les mêmes prières, à retrouver
les mêmes costumes , les mêmes évolu-
tions. Il n'y a pas de représentation mon-
daine qui tînt huit jours contre cette
éternelle répétition des mêmes choses,
qui en est, dans le Catholicisme, à son
dix-neuvième siècle : où est donc l'at-
trait ?
S'il n'est pas dans la partie matérielle
du culte , il faut qu'il soit évidemment
dans sa partie spirituelle , il faut qu'un
charme secret, invincible, attire cette
foule qui se presse sans tumulte, mais
avec une affluence continue, dans les
vastes enceintes , autour de leurs sanc-
tuaires, et s'écoule comme un flot régu-
lier et toujours pressé sous les arceaux
des bas-côtés de nos églises gothiques ,
respectant, admirant, enviant peut-être
cette partie plus fervente qui s'agenouille,
phante et prie dans le milieu de la nef,
en face de l'autel du sacrifice. Il faut
qu'un sentiment indéfinissable et qui
manifeste un besoin du cœur pénètre
dans toutes ces âmes , la plupart flétries
par le vice, et les pousse, à leur insu,
vers le lieu saint , vers la piscine où se
déposent toutes les ordures , pour qu'en
si grande quantité, avec un si grand
empressement, avec une persévérance
si constante, toutes les classes de ci-
toyens viennent silencieusement, res-
pectueusement, passer devant ce sanc-
tuaire où Dieu se montre à ceux qui le
cherchent , et lui rendre par leur seule
présence et leur attitude réservée un
hommage tout au moins social , s'il n'est
pas encore chrétien.
Vous qui ne vivez pas dans nos églises,
vous ne savez pas tout cela , et je vous
crois disposés à le contredire. Je vous
répondrai seulement qu'on ne peut con-
tredire un fait sans l'avoir vérifié. Allez-
y donc, comme le reste de vos sembla
DU MOUVEMENT RELIGIEUX ACTUEL.
blés, en curieux, si vous voulez ; n'im-
porte, allez-y toujours... Dieu vous y
attend peut-être, et il vous y prendra,
au pis aller, comme témoin.
Je sais bien que ceux qui ne contestent
pas le fait en font un objet de mode. —
La mode tourne à cela maintenant , dit-
on; et l'on croit avoir tout expliqué par
ces deux mots, tout expliqué et tout dé-
truit. La mode! mais qu'est-ce donc que
la mode? ]\'est-elle pas l'expression,
sinon des mœurs d'un peuple, tout au
moins de ses tendances? La mode est
toujours subordonnée; elle n'est que la
manifestation d'un sentiment ou d'une
habitude ; ce n'est pas elle qui donne le
mouvement , elle le reçoit et ne le com-
munique qu'après l'avoir reçu. Au temps
de M. de Voltaire, la mode était à l'in-
crédulité, parce que le siècle était in-
crédule; au .temps de Robespierre, elle
était aux sans-culotides; sous le Direc-
toire et même sous l'Empire, les fêtes
de Longchamp consacraient la sainte se-
maine plus que les cérémonies de Saint-
Roch. Qu'on voie maintenant ce qui se
passe et que l'on compare !
« Il n'y a plus que quelques garçons
tailleurs et quelques marchandes de
modes qui s'obstinent à croire qu'il y a
encore un Longchamp, » disait cette
année le feuilleton du Temps consacré à
cette fête mondaine naguère si solen-
nelle.
Qui , en effet, va à Longchamp?
Qui dans les églises?
De la foule partout sans doute ; mais,
d'un côté, quelques étrangers, quelques
parvenus vaniteux, quelques filles de
second ordre, car l'Opéra lui-même
n'en veut plus; et puis de la populace,
cette populace que le mauvais exemple
des hautes classes a pervertie durant
cinquante années , et que les bons exem-
ples n'ont pu encore ramener.
De l'autre, au contraire, tout ce qu'il
y a de considéré, de grand, d'intelligent,
de distingué; de la foule aussi, mais de
la foule non pas dorée , mais saine , mais
digne, mais calme dans son empresse-
ment, assurée dans ses démonstrations,
noble dans le maintien ; une foule où
chacun voudrait trouver ses en fans , sa
mère ou sa sœur.
Oui, des enfans, dit-on encore, des
TOMB III. H» 67.— 1841,
femmes surtout! voilà ce qui encombre
vos temples!
Des femmes! mais, bon Dieu, c'est à
peine si dans la plupart des nombreux
auditoires qui se précipitent vers les
chaires chrétiennes on leur laisse une pe-
tite place dans les bas-côtés, une place-
bien obscure, bien réduite, où quelques
unes doivent à un empressement incroya-
ble la faculté de se glisser.
Avez-vous suivi les Conférences de
Notre-Dame, la retraite de Saint-Roch ,
celle de Saint-Eustache? Qu'avez -vous
vu dans ces vastes nefs, si ce n'est des
masses compactes d'hommes de tout
âge, et je ne dis pas de toute condition,
car il y a encore dans tout cela trop peu
déplace pour le peuple, tant les hom-
mes d'une condition élevée , qui ont le
loisir d'arriver plus tôt et plus vite, en-
vahissent les abords de la chaire et ab-
sorbent puissamment la parole évangé-
lique.
Où sont les femmes en tout cela? Re-
léguées aux extrémités, à quelques pla-
ces privilégiées du banc d'oeuvre , elles
viennent chercher une part, toute petite
qu'on la leur a faite , dans cette instruc-
tion chrétienne à laquelle elles ont cer-
tes autant de droit que nous, mais dont
elles ont en général moins de besoin.
Ainsi, il ne faut pas oublier le rôle
important, le rôle immense qui appar-
tient aux femmes dans l'œuvre de la ré-
génération chrétienne. C'est dans les
chastes flancs d'une femme que la divi-
nité s'est humanisée : voilà le symbole.
Sans Marie , point d'incarnation, point
de rédemption, point de Christianisme,
point de civilisation. Or, ce qu'a fait Ma-
rie pour l'humanité , d'autres femmes
l'ont fait pour des peuples, pour des fa-
milles, pour des individus. C'est par
elles que le Christianisme s'est répandu,
après être en quelque sorte né de l'une
d'elles. L'histoire de tous les temps, celle
de tous les jours est là pour confirmer
mon assertion ; et les dynasties les moins
chrétiennes ont elles-mêmes leur Clo-
tilde. Il ne faudrait point s'étonner de
ce que nos temples rassembleraient des
femmes en plus grand nombre; car, des-
tinées qu'elles sont à propager dans les
familles les enseignemens et les vérités
chrétiennes, c'est dans l'enseignement
70
DU MOUVEMENT RELIGIEUX ACTUEL.
et les pratiques du temple qu'elles vien-
nent les puiser. Ne nous étonnons donc
pas qu'elles accoureut en foule se re-
tremper, se forlifier aux sources mômes
de toute persuasion et de toute force , et
admirons plutôt en tout cela la sage et
louchante économie de la Providence,
qui nous fait porter ses lois par les êtres
qui ont le plus de droit sur cette terre
à notre reconnaissance et à nos affec-
tions.
Mais ce ne sont pas là les seules objec-
tions que l'on fait : il en est d'autres
auxquelles il faut répondre.
Oui, dit-on , nous en convenons, plus
de six mille jeunes gens se pressent à
Notre-Dame, à Saint-Roch, partout où
un prédicateur en réputation se fait en-
tendre; mais, dans ce nombre, que
comptez-vous de chrétiens et surtout de
catholiques, et combien en est-il enfin
qui pratiquent ce qu'on leur enseigne?
Combien? Demandez au père de Ravi-
gnan , demandez aux prêtres de nos pa-
roisses si les fruits de ces prédications
ne sont pas abondans; ou , sans alier
chercher des informations à des sources
si précises, faites comme j'ai fait, allez
voir par vous-mêmes. Avez-vous entendu,
à la retraite de Saint-Roch , toutes ces
voix d'homme se mêlant aux voix enfan-
tines et pieuses, qui, durant les exer-
cices, chantaient des cantiques à la
Yierge et à l'Esprit-Saint? C'est déjà là
un commencement de pratique. Tout
homme qui participe gravement, un
livre à la main, et dans un maintien
sympathique, à tous les exercices de
piété qui se font en ces sortes de réu-
nions, a déjà vaincu un grand ennemi ,
le respect humain; ses passions les plus
fongueuses sont moins redoutables : il
les vaincra donc aussi.
El ce qui a prouvé la vérité de ce que
j'avance, c'est la communion générale
qui a suivi cette retraite, communion
solennelle où les hommes avaient leur
place au banquet, presque aussi nom-
breux que les pieuses habituées de l'é-
glise, où deux mille catholiques au
inoins ont reçu des mains de leur arche-
vêque le pain eucharistique. Je parle ici
de ce que j'ai vu , de ce à quoi j'ai été
mêlé.
J'ajouterai qu'à Saint-Eu-staelie, le mê-
me spectacle de recueillement et de par-
ticipation aux exercices de la retraite
m'a également frappé. Je ne dirai rien
de la foule. A l'entour de toutes les chai-
res, quelque médiocres que soient ceux
qui les occupent, la foule est toujours
tellement pressée, qu'il ne reste jamais
de place pour les curieux : on ne s'éton-
nera donc pas qu'à la voix du père de
Ravignan , elle se soit rassemblée de tous
les points de Paris. Eh bien ! lorsque ,
avant le sermon , le vénérable curé de
Saint -Eustache psalmodia le premier
verset du Miserere _, je croyais que tous
les chantres du chœur allaient répondre
le deuxième verset et continuer la psal-
modie, et ce n'est pas sans une profonde
émotion que j'entendis sortir, du milieu
de la nef, comme un gémissement una-
nime répondant à cette parole grave et
touchante du ministre~de Dieu qui avait
réclamé le pardon céleste pour son peu-
ple ! Tous les hommes debout, la plupart
leur livre à la main, s'étaient levés pour
répondre à l'appel du prêtre et implorer
avec lui la multitude des miséricordes
divines; et lorsque, le sermon terminé,
les chants reprirent, les chants de dou-
leur et de supplications, ces chants qui
demandent à Dieu , sur un ton si lamen-
table, de pardonner à son peuple, les
hautes voûtes de Saint-Eustache se rem-
plirent d'un tel concours de voix émues
et suppliantes, que la nef tout entière
en semblait agitée, et qu'il ne fallut rien
moins , pour calmer toute cette émotion,
ou plutôt pour la renfermer au fond du
cœur , que l'élévation de l'hostie divine
aux mains du prêtre, qui répandait, en
échange de ces prières ferventes, les bé-
nédictions du Dieu qui les avait reçues.
Voilà le fait matériel, ou plutôt le fait
moral , et je dirai même le fait divin dont
j'ai été le témoin; divin, par dessus tout;
car ôlez de tout cela la grûce d'en haut,
et expliquez, si vous le pouvez, ces as-
semblées, ces prières, ces émotions, ces
douleurs, ces joies ineffables que rien ne
justifie , qui n'ont ni motif, ni but, ni
raison. Car si tout cela n'était pas de la
religion, ce serait de la folie.
Mais on ajoute encore : « Tout cela n'a
rien de durable. — Et qu'en savez -vous?
Le secret des cœurs est-il dans vos mains,
ou dans «elles de Dieu? Est-ce de vous
DU MOUVEMENT ÎŒLKVŒUX ACTUEL.
71
ou de lui que découle cette grâce qui
sanctifie, celle ardeur qui devient persé-
vérance, ces appels soudains qui réveil-
lent les piétés endormies , ces laveurs in-
attendues qui raniment les ferveurs étein-
tes et leur rendent plus qu'elles n'ont
perdu? Laissez donc à celui qui a déjà
touché ces cœurs ou tièdes, ou endurcis,
le soin de les garder ou de les reprendre.
Sitôt que des rapports de simple désir
seulement se sont établis entre eux et
lui , il reste bien peu de chose aux hom-
mes. Tout se passe entre le pécheur et
Dieu... Dieu communiquant à lui par son
prêtre.
Or , Dieu , sachez - le bien , n'est autre
que celui que nous adorons dans nos
temples catholiques, auquel nous ren-
dons un culte d'hommes, c'est-à-dire, un
culte dont la manifestation matérielle
n'est que l'expression d'un sentiment
tout spirituel, comme nos actions sont
ici -bas l'expression de notre volonté,
comme notre parole est celle de notre
pensée, comme notre corps enfin est la
représentation terrestre de notre indivi-
dualité intellectuelle.
C'est à ce Dieu que nos prières mon-
tent par l'entremise de son divin Fils, et
à celui-ci, le plus souvent, par celle de
tous nos saints qui ont été nos frères, et
de sa Mère surtout, que la divinité de
son Fils n'a exemptée d'aucun de nos
penchans : car notre pénitence se sent
si faible, et lorsqu'elle est bien réelle ,
si indigne , qu'elle se trouve heureuse de
s'élever aux pieds du Christ , sous la
protection compatissante de ces êtres
dont quelques uns ont connu d'autres
peines que celles de notre simple nature ,
celles du péché, les plus cuisantes et les
plus découragées.
C'est des mains de ce Dieu que découle
sur nous, avec le sang de son Fils, cet
intarissable pardon qui relie la terre au
ciel; c'est ce même Dieu enfin qui, ar-
rivé au terme infini de ses miséricordes,
en nous donnant ce Fils adorable pour
rédempteur, ne doit plus qu'une justice
rigoureuse à ceux qui , méconnaissant
volontairement tant d'amour, se refusent
à tant de grâces, rendent impuissantes
tant de miséricordes; et pourtant c'est
là ce que font les insensés qui , fermant
leurs yeux ù la lumière, leurs oreilles à
la parole divjne , leurs cœurs à l'action
continue et universelle de la grâce,
croient beaucoup faire, en accordant au
Christianisme une influence passée sur
notre humanité, et lui rendant en hon-
neurs funéraires ce qu'ils refusent d'hom-
mages actuels à sa vitalité, « C'est un
mort respectable, » disent-ils; et ils de-
mandent au Christ une deuxième résur-
rection. Mais c'est dans leur âme seule-
ment que cette résurrection nouvelle
aurait besoin de s'opérer en mémoire de
cette grande résurrection de la Pâque
qui a régénéré le monde, et à laquelle
doit s'unir la volonté de tout individu
pour entrer en participation de ses
grâces.
Partout ailleurs, le Christ est vivant;
que dis-je? tout ce qui vit n'a de vie qu'en
lui; société, sciences, littérature, arts
libéraux; sa loi est la sève nourricière
de ces divers rameaux de l'arbre huma-
nitaire. Socialement, intellectuellement,
c'est le Christ qui communique au monde
civilisé cette force vitale qui le fait
mouvoir, qui le fait progresser, qui le
fait exister, en un mot. Et qu'on remar-
que bien qu'en tous les lieux où ce souf-
fle divin a été altéré, corrompu par le
mélange du souffle humain, partout où
cette vitalité céleste a reçu une trop
grande infiltration des passions mondai-
nes, de manière à en être dénaturée,
la civilisation en a aussitôt senti l'in-
fluence; elle s'est ralentie, ou est de-
meurée stationnaire, ou même a dégé-
néré, selou le plus ou le moins d'abon-
dance avec laquelle l'élément chrétien
est entré ou s'est maintenu dans les in-
stitutions religieuses ou politiques des
peuples. Mais toute civilisation quelcon-
que, même celle si importante, si immo-
bilisée, de l'islamisme, a puisé'sa force
dans le principe chrétien. Je l'ai dit ail-
leurs , à propos de l'Alcoran , l'islamisme
n'est qu'une immense , une épouvantable
hérésie. La loi du Christ a changé la face
du monde. Plus les hommes en ont faussé
l'enseignement, plus ils ont rendu étroi-
tes et rares les effusions des grâces qu'elle
apportait à l'humanité, mais ils n'en ont
point tari la source ; ils n'ont pu dessé-
cher cet intarissable réservoir des misé-
ricordes célestes , que le sang du calvaire
toujours renouvelé lient incessamment
72
rempli dans les demeures éternelles; et
quoique les passions qu'ils ont substi-
tuées au dévouement, l'ignorance à la
science, l'égoïsme à la charité, aient
obstrué, de tous les vices, de tous les
crimes qu'elles ont produit, le canal par
lequel s'épanchait sur ces peuples cette
DES BASES DE LA PHILOSOPHIE ,
qui n'introduisent pas dans leurs lois
son action vivifiante; ce sont les sectes
religieuses plus ou moins pénétrées d'un
souffle animateur, selon le plus ou moins
de vérité de leurs rapports avec lui.
Voilà ce qui languit, ce qui se penche,
ce qui tombera. Mais le Catholicisme, que
miséricorde infinie, elles ne "l'ont pas j ses blessures raniment, que les siècles
entièrement fermé; et cet état d'infé- rajeunissent, parce qu'il marche avec
riorité absolue dans lequel se trouvent
les peuples infidèles vis-à-vis des peuples
chrétiens, devrait, ou leur imprimer une
épouvante désespérée, ou leur marquer
visiblement le mobile qui manque à tous
leurs efforts pour les rendre puissans et
féconds en utiles effets.
Que ceux-là donc que Dieu a favorisés
assez pour les faire naître dans notre at-
mosphère chrétienne, ne blasphèment
plus contre le don qui leur a été fait :
vivant eux-mêmes de la loi du Christ, qui
s'est imbibée en eux, par leurs études,
leurs affections, par toutes leurs habi-
tudes morales, qu'ils n'accusent plus
cette loi d'impuissance ou d'infécondité!
Ce n'est pas le Christianisme qui se
meurt; ce sont les peuples qui n'ont pas
leur vie en lui; ce sont les individus qui
se détachent de ses racines; branches
déjà mortes, qu'un reste de verdure pare
vainement : ce sont les gouvernemens
eux et devant eux , que les attaques de
ses ennemis fortifient , à cause de l'im-
puissance qu'elles manifestent, le Catho-
licisme est, dans ce moment surtout, en
pleine vitalité, en plein réveil. Si l'on
veut , nous accorderons qu'il a semblé
saisi, quelque temps, d'une sorte de
léthargie; le Catholicisme, qui atteste
par ce qu'il a déjà fait ce qui lui reste à
faire, est la religion absolue, univer-
selle, complète de l'humanité, et si
complète enfin que , pour ma part, j'a-
voue que je suis beaucoup moins préoc-
cupé de cette crainte signalée par quel-
ques uns, qu'elle ne puisse atteindre
aussi haut que tend l'esprit de l'homme,
que je ne suis humilié de mon impuis-
sance à mesurer, de la pensée seulement ,
ces sublimités de perfection intellectuelle
et morale vers lesquelles elle nous pousse
constamment.
Baron A. Guiraud.
DES BASES DE LA PHILOSOPHIE,
OU DU RATIONALISME ET DE LA FOI.
Lorsque l'on examine l'état présent du
monde intellectuel, on le trouve frac-
tionné en mille opinions différentes; de
nombreux systèmes, arborant chacun
des bannières diverses, se rencontrent
de toutes parts , se heurtent les uns les
autres, se croisent en tous sens, et se
partagent l'empire des idées. L'esprit hu-
main étonné, incertain, ne sait à qui ac-
corder sa confiance , et il s'égare dans ce
dédale intellectuel lorsqu'il veut cher-
cher à s'orienter.
Au milieu de tout ce chaos , en effet ,
comment discernera-t-il la vérité? com-
ment la reconnaîtra-t-il , cachée sous
l'erreur aux formes si multiples et si va-
riées? Nul doute qu'il ne le pourra, s'il
ne pousse ses investigations au-delà de la
surface des choses, et s'il ne cherche pas
à en scruter les profondeurs. Le nombre
infini des objets le ferait consumer en
d'inutiles efforts; mais s'il pénètre jus-
qu'aux principes, s'il essaie de remonter
jusqu'à l'origine de tous ces systèmes,
s'il les envisage dans leur généralité et
soumet à un rigoureux examen la base
sur laquelle ils reposent, le point de dé-
part qui marque leur premier pas dans le
monde, alors il distinguera bien plus fa-
cilement leurs erreurs, et la vérité lui
OU DU RATION A LIS ME ET DE LA FOI.
73
apparaîtra nettement et dégagée des voi-
les qui cachaient son éclat. Qu'il rejette
donc bien loin tous les obstacles qui
pourraient retarder sa marche , qu'il ne
se laisse pas éblouir par les faux brillans,
les fausses lueurs qui l'égareraient infail-
liblement, qu'il s'avance hardiment au
but et sans s'arrêter en chemin, qu'il y
aille surtout avec une volonté droite et
ferme : un noble prix sera la récom-
pense de ses généreux efforts, la vérité.
Il n'existe et il ne peut exister que
deux sortes de philosophie, la philoso-
phie catholique et la philosophie ratio-
naliste, la philosophie qui croit et la
philosophie qui raisonne, la philosophie
qui s'appuie sur la révélation , sur la pa-
role de Dieu, c'est-à-dire sur quelque
chose de fixe et d'immuable , et la philo-
sophie qui ne reconnaît que la raison hu-
maine, base essentiellement variable et
inconstante. Et, en effet, vous ne pouvez
sortir de ces deux termes : ou vous ad-
mettez la révélation comme point de dé-
part de toutes vos spéculations intellec-
tuelles, comme source de toute vérité,
comme collection de principes qu'il faut
nécessairement admettre; ou, au con-
traire, rejetant toute autorité étrangère
à vous-même, vous voulez tout sou-
mettre au contrôle de la raison humaine.
Dieu ou l'homme, ce sont les deux seules
intelligences qui aient parlé sur la terre,
ce sont les seules que l'on puisse invo-
quer. Montrer que la raison humaine ,
seule, se trouve dans l'impossibilité d'a-
gir, qu'elle doit nécessairement s'ap-
puyer sur la révélation, sur une base
fixe ; qu'il faut, avant toute science, tout
raisonnement , commencer par croire
quelque chose; tel est le but de ce tra-
vail.
Mais ici, hâtons nous de prévenir toute
confusion fâcheuse et d'expliquer ce que
nous entendons par le mot de révélation.
Nous donnons à ce mot, suivant l'ensei-
gnement catholique, un sens large et
élevé : la parole de Dieu, consignée dans
les saintes Ecritures, et consacrée par
l'autorité et l'approbation de l'Eglise ,
c'est là la révélation écrite. Mais il est une
autre révélation non moins sainte , non
moins puissante, non moins divine: c'est
celle qui a été faite à l'homme à l'origine
des temps , et qui s'est perpétuée par la
tradition, de générations en générations;
c'est cet ensemble de vérités transmises
de main en main, et recueillies comme la
voix des siècles. Cette parole divine a pu
être altérée; les passions et l'ignorance
des hommes l'ont singulièrement défigu-
rée; mais, toute mutilée qu'elle était,
elle n'en a pas moins rayonné ses divines
lumières à travers l'obscurité des temps;
ceux même qui la méconnaissaient ,
étaient, malgré eux, soumis à son in-
fluence bienfaisante ; ils pouvaient s'éle-
ver contre le vrai Dieu et diriger contre
lui des efforts insensés, il était trop
haut placé pour qu'ils pussent l'attein-
dre , et avait le cœur trop large pour ne
pas les embrasser. Perpétuant sa parole
divine de siècle en siècle à travers les
nations, il en faisait jaillir, comme d'un
vrai foyer de lumière, toute la vie qui
les animait, et quoique cette lumière
s'obscurcît à mesure que les passions hu-
maines la mélangeaient de flammes im-
pures, quoique les dérivations impies
que les hommes faisaient subir à cette
source de vie diminuassent l'abondance
de ses eaux, cependant la bonté de Dieu
fut plus grande que la malice des hom-
mes, et jamais la lumière divine ne leur
manqua entièrement. Cette double révé-
lation , ces deux manifestations différen-
tes d'une seule et unique parole , d'une
seule et unique vérité, sont pour nous
la base de toute science et de tout rai-
sonnement.
Aucune science ne peut exister si l'on
ne part de principes admis sans discus-
sion ; et , en effet , une science ne se com-
pose que de vérités démontrées, que de
choses rendues évidentes par le raison-
nement. Or, tout raisonnement peut se
réduire, comme on sait, à un syllogisme;
il suppose un principe d'où l'on puisse
déduire une conséquence, une chose
certaine sur laquelle on s'appuie pour
accorder la certitude à une autre chose
jusqu'alors incertaine, une proposition
générale, incontestable, qui fasse parti-
ciper à sa certitude une autre proposi-
tion moins générale et contenue en elle.
Donc il faut, avant tout raisonnement,
avant toute science, un principe certain,
incontesté, admis sans discussion, puis-
que la discussion même à laquelle on
74
DES BASES DE LA PHILOSOPHIE
voudrait le soumettre exigerait préala-
blement un autre principe incontesté.
Or, ce principe incontesté, cette science,
fruit de ce principe, comment pourrait-
on les tirer tout d'abord de la raison hu-
maine? Toute science n'est qu'un point
de vue de la vérité, et la vérité c'est
Dieu. Il faudrait donc faire sortir l'idée
de Dieu de la raison humaine ; il faudrait
faire engendrer l'infini par le fini, le
créateur par la créature. L'observation,
nous dit-on, l'expérience est le moyen le
plus sûr d'arriver à la vérité; mais l'ex-
périence ne nous fait connaître que des
faits , rien que des faits : or, un fait isolé
ne mène à rien, et surtout ne peut me-
ner à aucune loi, à aucune obligation
dogmatique ou morale. La généralité est
une condition essentielle de toute notion
scientifique; toute proposition doit régir
un ordre entier et complet de phéno-
mènes, et c'est pour cela qu'elle ne peut
se tirer de l'observation pure des faits,
mais bien des principes de justice et
d'harmonie révélés par Dieu, et auxquels
est soumis le monde entier.
Les faits sont donc une lettre morte et
inintelligible, si une lumière supérieure
n'y vient donner du sens : c'est un amas
confus de pierres et de matériaux qui ja-
mais ne pourront se ranger et s'élever en
murailles, si la parole de Dieu, cette
lyre divine , ne vient les animer ; c'est un
cadavre auquel la croyance donne vie.
On a prétendu se passer de Dieu pour
raisonner; on a dit: Je doute, donc je
pense: je pense, donc je suis. Mais re-
marquons que ces paroles, prises dans
un sens absolu, impliquent contradic-
tion. Toute parole, en effet, suppose une
affirmation, et par cela seul qu'on an-
nonce douter de tout , on affirme quel-
que chose. On ne doute donc pas; car on
ne peut affirmer et douter à la fois, être
et n'être pas sûr, et le sceptique absolu
en est réduit à se taire, sous peine de
n'être plus sceptique. Mais tel n'a point
été Descartes; ce grand philosophe n'a
pas voulu faire le vide ; il n'a point
prétendu tirer l'être du néant, ce qui
n'appartient qu'à Dieu; il n'entendait
point exclure toutes les idées dévelop-
pées par la société, tous les principes
fruits de l'éducation : il voulait simple-
ment qu'avant de raisonner on se dé-
pouillât de tout préjugé, de tout système
préconçu qui aurait pu obscurcir la vé-
rité.
Ainsi donc on ne peut arriver à aucune
science, à aucune connaissance hu-
maine, si on ne la fait pas précéder et
diriger par une croyance; et d'ailleurs,
quel est donc l'instrument de toute con-
naissance? Quel est le moyen que nous
employons pour y arriver? La raison, ce
don si magnifique, qui nous élève telle-
ment au-dessus des autres créatures,
qu'est-elle, sinon la connaissance ac-
quise de la vérité? Qu'avons-nous de
nous-mêmes, êtres finis? et comment
pourrions-nous tirer de notre propre es-
sence un guide sûr pour nous diriger à
la recherche du vrai? Que deviendrions-
nous si la société, dépositaire de la vé-
rité révélée, ne venait par ses enseigne-
mens féconder en nous ce germe intel-
lectuel que nous apportons en naissant,
cette prédisposition à connaître, qui,
sans la parole de Dieu , serait restée à l'é-
tat de simple faculté? L'homme n'a donc
réellement pas de raison avant de con-
naître la vérité, et plus la vérité qu'on
lui aura enseignée sera complète et libre
d'erreurs , plus aussi sa raison sera droite
et sûre. La raison n'est donc qu'un ré-
sultat, et c'est pourquoi il importe beau-
coup que la vérité seule préside aux pre-
miers enseignemens.
Ainsi donc la croyance est le prélimi-
naire indispensable, le moyen obligé de
toute connaissance, et non seulement
cela doit être ainsi, mais encore cela est
ainsi réellement. Si nous jetons les yeux
sur les divers produits de l'activité intel-
lectuelle de l'homme, sur les différens
genres de connaissances, nous voyons
que chaque science repose sur des axio-
mes fondamentaux donnés à priori et lo-
giquement indémontrables; c'est ordi-
nairement l'expression de quelques lois
morales, formulées dans le langage de la
science; ce sont des points de départ
d'où se déduisent toutes les vérités qui
constituent la science. Ces principes ad-
mis, le raisonnement vient en tirer une
foule de conséquences qui, s'enchaînant
ou même se déduisant les unes des au-
tres , forment un corps entier de vérités,
OU DU RATIONALISME ET DE LA FOI.
75
un tout bien harmonique, et alors la
science est formée. La raison féconde ces
germes de la vérité, mais elle ne les pro-
duit pas : ils existent avant elle, indé-
pendamment d'elle; elle les reconnaît,
les constate et les prend pour bases de
ses opérations. La croyance est donc
bien réellement le fondement et la condi-
tion de la science, et malheur à cette
dernière si elle voulait renier son ori-
gine.
On peut déduire de ces considérations,
que la synthèse est la méthode à suivre
dans l'étude des sciences ; et , en effet , la
synthèse, qui part d'une donnée primi-
tive, générale, d'où Ton déduit toutes
ses conséquences, rentre parfaitement
dans notre système ; tandis qu'au con-
traire l'analyse, qui part de l'observa-
tion et de l'expérience, est le procédé
naturel du rationalisme. La synthèse en-
visage tout d'un coup d'œil général ; puis,
guidée par la connaissance de l'ensem-
ble, elle descend dans les détails. L'ana-
lyse, au contraire, commence par exa-
miner chaque chose en particulier, puis
prétend remonter des détails jusqu'à la
généralité des choses. L'une part de la
cause pour arriver à l'effet; l'autre part
de l'effet pour arriver à la cause. L'une,
se plaçant dans les hauteurs de la raison
divine, pour planer de là sur toute la
création, s'éclaire à ce flambeau immor-
tel , et porte ensuite dans la recherche de
la vérité toutes les lumières supérieures
qu'elle a recueillies dans cette commu-
nication céleste; l'autre, se traînant
terre-à-terre et n'ayant foi qu'à ses sens,
s'en va disséquant chaque chose, et pré-
tend , par la division et un froid et minu-
tieux examen, retrouver les lois immor-
telles qui régissent le monde. L'une part
de la source môme de la vérité ; l'autre
prétend y arriver en en remontant le
courant.
Si nous consultons l'histoire de la phi-
losophie, qui n'est autre que l'histoire
des folies humaines, nous voyons la rai-
son de l'homme abandonnée à elle-même
tomber dans des aberrations non moins
étranges que contradictoires: nous la
voyons produire les systèmes les plus op-
posés, depuis le panthéisme et le dua-
lisme jusqu'au scepticisme et à Valhéismt.
Le vice de tous ces systèmes est d'avoir
méconnu quelques unes des vérités fon-
damentales, ce qui les a conduits aux
conséquences les plus absurdes. Ainsi les
systèmes de l'Inde tombèrent dans le
panthéisme parce qu'ils méconnurent
l'existence de la matière. Il en fut ainsi
de Pythagore, qui, ne voulant considérer
que Dieu seul, ne put produire rien de
positif, mais un système vague et insai-
sissable. Des deux écoles d'Élée, l'une,
niant la matière, tomba aussi dans le
panthéisme; l'autre, niant Dieu, tomba
dans le matérialisme. Plus tard, on vit
Épicure, exagérant le côté matériel de
l'homme, flétrir toutes les nobles inspi-
rations et se vautrer dans la fange de
toutes les passions; tandis qu'au con-
traire l'école stoïcienne, exaltant outre
mesure son principe spirituel, taxait de
faiblesse les sentimens les plus naturels
et divinisait l'orgueil humain. Dans toute
la suite de l'histoire, nous voyons tou-
jours les mêmes erreurs se reproduire,
différentes quant à la forme, mais sem-
blables quant au fond, parce que tou-
jours on a nié un des principes constitu-
tifs de l'intelligence humaine. Mais ce
qu'il y a de remarquable, c'est que tous
ces systèmes admettaient au moins un
principe premier, un point de départ
d'où ils fisssent découler toute explica-
tion des choses, une pierre angulaire sur
laquelle ils pussent bâtir l'édifice de la
science. Il était réservé à notre Europe
moderne de produire ce monstrueux sys-
tème du rationalisme, de croire et d'a-
vancer que la raison de l'homme avait en
elle-même assez de force et de vie pour
se passer de tout secours supérieur, et de
dire dédaigneusement à Dieu : Va-t'en.
Le premier effet de ce principe est de
semer la division dans la religion : les
protestans se séparent du catholicisme,
et bientôt se divisent eux-mêmes en mille
sectes diverses.
Par l'action continue du rationalisme,
on parvint bientôt au déisme, puis à l'a-
théisme, et enfin, ce qui n'était encore
jamais arrivé, ce dont l'histoire dans
toute la suite des temps ne nous offre
aucun exemple, on vit une nation en-
tière mettre en doute l'existence de Dieu.
Sous l'influence d'une si pernicieuse doc-
trine, les notions lis plus naturelles se
pervertissent, les idées se rapetissent et
76
DES BASES DE LA PHILOSOPHIE
se confondent. Le rationalisme arrête
l'inspiration; son souffle glacial ôte tout
élan au génie, toute liberté à la pensée ;
il finit même par la circonscrire dans des
formules mathématiques, et la priver
ainsi , sinon de profondeur, du moins de
toute spontanéité; il consume l'énergie
de l'esprit à la recherche d'une croyance,
et use ainsi dans une vaine perquisition
des forces qu'il aurait pu employer utile-
ment ailleurs; bien heureux encore lors-
qu'au bout de longs et pénibles labeurs,
il a enfin retrouvé quelqu'une des vérités
fondamentales, essentielles à la société,
et qu'il pouvait recevoir directement de
la foi; il pénètre jusque dans le cœur de
l'homme pour y éteindre tous les nobles
sentimens; la voix de l'honneur est mé-
connue, l'égoïsme le plus exclusif prend
la place de l'amour de ses semblables;
l'argent devient la raison de toutes cho-
ses, le but de tous les efforts, le mobile
unique de toutes les actions; le cœur se
dessèche, devient insensible à la misère
de ses semblables, et l'habitant des pays
protestans, pressuré par la taxe des pau-
vres, ne trouve plus dans son cœur assez
d'amour pour faire la moindre aumône
volontaire. Le rationalisme met la divi-
sion dans la science; il la sépare, la
morcelle en mille parties; il veut la réu-
nir dans une œuvre immense; il veut
faire une encyclopédie, et il ne peut pro-
duire qu'un vaste répertoire, un grand
casier étiqueté. Toutes ces différentes
parties, en effet, sont sans lien commun;
elles ne constituent pas un tout, un corps
bien harmonique; et il était au-dessus de
ses forces de leur donner une unité quel-
conque; c'était même aller contre son
principe que de vouloir le tenter. Le ra-
tionalisme rabaisse singulièrement la
politique; l'intérêt religieux, l'honneur
national ne sont plus écoutés; les inté-
rêts commerciaux sont maintenant la
base de tous les traités, de toutes les né-
gociations; les intérêts commerciaux,
c'est-à-dire encore l'argent, voilà toute
sa civilisation. Enfin il a tout réduit aux
plus minces proportions; tout est rape-
tissé, jusqu'à notre architecture régu-
lière, mais froide et sans couleur, nos
manières affectées et manquant de natu
rel, nos vêtemens courts , étroits, étri
qués ; tout accuse une influence délétère
et l'action d'un principe de destruction
et de mort.
Mais il est temps de nous arrêter à des
pensées moins sombres; il nous faut op-
poser à ce tableau du rationalisme, où
nous ne trouvons que situation forcée,
faiblesses et souffrances, celui du déve-
loppement naturel et ordinaire de l'es-
prit humain. A sa naissance, l'âme est
une force indéterminée qui pourra tout
un jour, mais qui présentement ne peut
rien; enveloppée et retenue de tous cô-
tés par les liens de la matière, elle n'a
point encore appris à s'en affranchir; ses
facultés, endormies dans l'inaction,
n'ont pas encore été fécondées par la pa-
role, ni vivifiées par l'idée de Dieu; son
corps enfin, qui demande tant de soins,
est incapable de se suffire à lui-même et
a besoin de secours étrangers. Une femme
s'approche, l'entoure de son amour, le
berce de ses chants, l'endort par son sou-
rire, le nourrit de son lait et de sa pa-
role ; elle lui dit le nom de Dieu , lui ap-
prend à l'aimer et à le prier, adoucit de
ce baume divin les premières amertumes
de la vie, met dans son cœur les germes
de toutes les vertus; et l'homme se sou-
viendra toujours des paroles de sa mère,
toute sa vie il pensera avec émotion aux
premières leçons de son enfance, tou-
jours il se rappellera avec bonheur le
temps où, s'abandonnant avec confiance
à la tendresse de sa mère, il étudiait sur
ses genoux et priait à ses côtés. Plus tard
il acquerra de vastes connaissances; son
savoir embrassera toute science hu-
maine, il résoudra avec sagacité les plus
obscurs problèmes, il saura les raisons
des choses et pénétrera les mystères les
plus cachés ; mais toujours ses premières
impressions resteront fidèlement gravées
au fond de son cœur ; il a commencé par
croire et par aimer, et ces premières no-
tions ne s'effaceront jamais.
La croyance est donc constitutive de
notre nature ; elle nous prend dès le ber-
ceau et nous accompagne jusqu'à la
tombe. Dans la vie, que faisons-nous au-
tre chose, sinon de croire continuelle-
ment? Nous croyons au témoignage des
historiens lorsqu'ils nous racontent les
événemens d'une époque; nous croyons à
la parole d'un professeur lorsqu'il nous
enseigne lesélémens d'une science ; nous
OU DU RATIONALISME ET DE LA FOL
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croyons à la constance des lois de la na-
ture, et coniians dans notre savoir, nous
vivons en pleine sécurité; nous croyons
à la parole de ceux qui nous entourent
lorsqu'ils nous affirment telle ou telle
chose, et nous agissons d'après ce qu'ils
nous ont dit; nous croyons à la probité
de celui-ci, au savoir de celui-là, à l'ha-
bileté de ce troisième ; toutes nos actions
ont pour motif des affirmations d'autrui,
toutes reposent essentiellement sur la
croyance , qui forme une des parties les
plus importantes et les plus nécessaires
de notre vie morale. Quoi que nous di-
sions, quoi que nous fassions , nous fai-
sons un acte de foi.
Qu'on me permette ici de considérer
un instant cet être qui vit à côté de nous,
et pour ainsi dire de notre vie propre,
prend part à toutes nos peines, comme
à toutes nos joies , et nous sert d'ange
consolateur dans les misères de cette
vie : la femme, cette créature dont la
mission est si belle, s'arrétera-t-elle à
raisonner sur chaque chose? se deman-
dera-t-elle à chacune de ses actions si la
logique est d'accord avec sa volonté? ira-
t-elle établir ses principes sur sa frêle
raison , et se laisser guider par des dé-
ductions et des conséquences? Oh! non.
Forte de l'amour de l'humanité, s'ap-
puyant sur son Dieu, elle entreprendra
noblement la tâche que la Providence lui
a confiée; fortifier les faibles, encoura-
ger ceux qui s'effraient des obstacles,
consoler ceux que le malheur a frappés,
couronner comme d'une auréole de bon-
heur ceux que la fortune a favorisés,
remplir en un mot ses devoirs dans toute
leur étendue, voilà toute sa sollicitude.
Du reste, se confiant dans la religion,
elle ne s'égare pas dans de vaines spécu-
lations métaphysiques; elle croit avec
son esprit et raisonne avec son cœur.
Enfin , et pour nous résumer, exami-
nons si la science peut suffire aux besoins
de l'humanité.
Nous voyons parmi les hommes des sa-
vans et des ignorans, et vous connaissez
quelle disproportion existe entre ces
deux fractions de l'humanité; vous savez
si le nombre des gens instruits est com-
parable à celui des gens qui ne le sont
pas. Or, ces derniers doivent croire sur
parole ceux que l'étude et la science ont
éclairés : le commun des hommes est
donc obligé de s'en rapporter aveuglé-
ment à un petit nombre d'autres. L'im-
mense majorité des hommes vit de la
foi.
Mais, même parmi les savans, chacun
ne connaît qu'une petite partie de la
science, et sans parler de la raison der-
nière des choses qui échappent toujours,
sans parler des causes premières , et bien
souvent aussi des causes finales que per-
sonne ne peut se vanter d'apercevoir»
chacun a sa spécialité qui ne forme
qu'une partie inappréciable de l'ensem-
ble des choses connues; pour tout le
reste, il faudra qu'il se confie entière-
ment aux autres : il citera tel fait de
l'histoire sur la foi d'un écrivain, il s'en
rapportera à un voyageur pour telle ob-
servation locale, il appuiera son système
sur les expériences de tel ou tel savant;
bien plus, il confiera sa fortune à un
fermier, ses intérêts à un avocat, sa vie
à un pilote, la vie des personnes les plus
aimées à un médecin ; toujours et par-
tout il s'en rapportera à autrui, toujours
et partout il vivra de la foi.
Ainsi donc la foi nous entoure, nous
pénètre partout ; tous nous agissons par
elle, les grands comme les petits, les ri-
ches comme les pauvres, les savans
comme les ignorans ; la foi est maîtresse
absolue chez nous, nous ne pouvons lui
échapper; c'est notre pain quotidien,
notre vie habituelle, notre nature et
notre essence : nous sommes pétris de
foi.
Quelle sera donc maintenant la foi que
nous adopterons? A qui accorderons-
nous notre confiance, et quelle parole
reconnaîtrons-nous comme vraiment di-
vine?]^ j'en appelle à tout homme de
bonne foi , qui examine les choses sage-
ment et sans passions ; qu'il me dise si la
foi catholique ne lui offre pas tous les
caractères de la vérité , si cet antique co-
losse , qui a son origine à l'origine même
des temps et qui étend ses grands bras
protecteurs sur toutes les parties de la
terre , ne se présente pas à lui avec toute
la majesté de la divinité. Voyez seule-
ment sa marche à travers les siècles : du
milieu de cette vieille société romaine,
si corrompue et tombant en pourriture,
une société nouvelle s'élevant, tout écla-
DES BASES DE LA PHILOSOPHIE, etc.
tante de pureté et la robe teinte du sang
de ses martyrs, comme d'une pourpre
triomphale; la régénération d'un monde
en dissolution et s'en allant par lam-
beaux; la face de la terre renouvelée, et
des principes de civilisation inculqués à
des nations barbares qui ne connaissaient
d'autre droit que la lance et l'épée; une
nation entière, le beau royaume de
France, créée par des évêques, suivant
l'expression d'un écrivain ; partout la ci-
vilisation luttant contre la force brutale;
Chartel Martel écrasant en France les en-
nemis de la foi; l'Espagne soutenant pen-
dant des siècles une lutte héroïque contre
l'islamisme, et le chassant enfin de cette
terre illustrée par tant de hauts faits;
l'Europe entière s'ébranlant comme un
seul homme, et marchant, guidée par la
croix, à la conquête du tombeau du
Christ; les lettres et les sciences conser-
vées dans les cloîtres, et brillant au
moyen âge du plus vif éclat dans la per-
sonne des moines; la liberté et l'égalité
placées sous la sauve-garde de la foi, et
défendues également par l'Église et con-
tre les prétentions dominatrices et op-
pressives des rois, et contre les tentati-
ves anarchiques et révolutionnaires des
peuples, et contre les principes désorga-
nisateurs du protestantisme; la foi for-
mant la base de la civilisation, le prin-
cipe et la raison de la morale, le motif
des devoirs et de l'obéissance aux lois,
la clef de voûte de l'ordre social. Voilà,
certes, une magnifique manifestation de
la divinité.
Mais si nous recherchons quelque chose
de moins grandiose, de plus humble, de
plus accessible à la masse, nous trouve-
rons encore que la foi catholique est le
seul terrain où puissent se rencontrer
tous les hommes sur le pied de la plus
parfaite égalité : elle n'admet pas, en ef-
fet, les différences de rang et de richesse;
les grands, comme les petits, sont éga-
lement accueillis par elle; le roi impie se
voit repoussé du temple, tandis que le
plus humble de ses sujets, fidèle à son
Dieu, est admis aux saints mystères; en
un mot, elle ne connaît d'autre distinc-
tion que celle du mérile personnel, de la
valeur morale des actions. Les dons de
l'esprit et de l'intelligence, les talens na-
turels ne sont pas même chez elle un
titre à la faveur; peu soucieuse des lu-
mières du génie, qu'elle ne repousse pas;
pourtant, elle se complaît avec les sim-
ples et les humbles de cœur.
La solution des principaux mystères de
l'homme, qni ont tant inquiété les sages
de l'antiquité, la foi l'enseigne à tous, la
met à la portée de tout le monde; elle
nous dit à tous ce que nous sommes,
d'où nous venons et où nous allons ; tan-
dis que la philosophie ne traite ces ma-
tières qu'avec les gens profondément in-
struits, et encore est-elle impuissante à
les résoudre d'une manière satisfaisante.
Le plus simple des catholiques, le caté-
chisme en main, répond à toutes ces
questions devant lesquelles la philoso-
phie est obligée de confesser son igno-
rance; bien plus, la véritable connais-
sance des choses divines et humaines, la
science du cœur humain et de ses rap-
ports avec Dieu , la science en un mot de
la vérité, celle d'où découlent toutes les
autres comme de leur source, celle-là
n'est pas donnée à l'homme que la nature
a favorisé, et qui a reçu du hasard le
génie ou le talent. Non, le plus grand,
le plus méritant des hommes, celui qui
est le plus instruit dans la science des
choses célestes, celui qui est le mieux
placé pour connaître et apprécier toutes
les sciences humaines, et qui a le plus
de facilité pour les parcourir dans tous
leurs détails , c'est l'homme de bonne vo-
lonté; c'est celui qui, détachant son cœur
des choses de la terre, s'efforce de mener
une vie irréprochable et pure ; c'est celui
qui, s'arrachant aux étreintes de la ma-
tière, considère toutes choses d'en haut
et d'un point de vue dégagé de toutes les
illusions des sens; celui qui, prenant la
foi pour guide, ne se laisse éblouir par
aucun éclat trompeur et va puiser la vé-
rité à sa source. En perpétuel contact
avec elle, s'y abandonnant avec con-
fiance et amour, il en recevra souvent de
ces communications fécondes qui projet-
tent de si vives lumières sur les ques-
tions les plus ardues et les plus difficiles,
et qui centuplent toutes les puissances
de l'intelligence de Thomme. Chose mer-
veilleuse ! l'objet de la foi, c'est Dieu ; par
Dieu , nous connaissons toutes choses , et
nous possédons Dieu par le désir et l'a-
mour.
RECHERCHES SUR LES MONUMENS CYCLOPÉENS.
79
Tous peuvent donc y atteindre, tous
ont les mômes moyens pour y arriver, et
c'est par là que s'égalisent toutes les in-
telligences; c'est par là qu'elles se trou-
vent toutes au niôme niveau, sur le ter-
rain môme qui semblerait devoir assurer
à jamais des distinctions entre elles. Mais
la loi corrige la nature, et avec elle la
fidélité" à ses devoirs, la droiture des in-
tentions, l'abandon dans la foi peuvent
seuls établir une distinction entre les
hommes. Courbe donc ton Iront dans la
poussière, orgueilleux savant ; car il est
donné à tout le monde d'avoir la pureté
et la simplicité du cœur.
Gabriel d'Ekceville.
RECHERCHES SUR LES MONUMENS CYCLOPÉENS,
ET DESCRIPTION DE LA COLLECTION DES MODÈLES EN RELIEF COMPOSANT LA
CALERIE PÉLASGIQUE DE LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE;
PAR L.-C.-F. PETIT-RADEL (1).
Né en 1756, M. Petit-Radel fit ses étu-
des au collège Mazarin , où il se distingua
par son intelligence aussi sérieuse que
précoce. A trente ans , il fut docteur de
Sorbonne, débuta dans la ebaire chré-
tienne avec succès et attirait une atten-
tion d'estime par un mérite solide et
modeste , quand la révolution éclata. Il
partit alors pour Rome et il y passa neuf
ans. R.evenu en France, il ne reprit point
les travaux du ministère ecclésiastique,
et en peu de temps il se trouva fixé
comme administrateur de la bibliothèque
Mazarine et membre de l'Institut dans
les occupations qui devaient remplir sa
vie.
C'était à Rome môme, au centre de la
catholicité , au milieu des tribulations
de l'Église, que la Providence lui avait
assigné cette destination nouvelle, et lui
fit échanger ainsi le dévouement actif du
prêtre, pour le dévouement uniforme du
religieux. M. Petit-Radel, dans la libre
tranquillité d'une existence studieuse, fut
un pieux et savant solitaire, un véritable
bénédictin , qui n'avait toujours d'autre
pensée que de servir Dieu et la foi.
Aussi compta-t-il toujours parmi les
membres les plus honorables du clergé ,
et malgré son ûge avancé, il reçut, en
1827, d'un saint et aimable évoque, Mgr
Borderies , la proposition de le suivre en
(1) Chez Rey, libraire-éditeur, quai des Augus-
tins, lii ; un vol. in-3°. Prix : 7 fr.
qualité de grand-vicaire à Versailles.
Mais une longue habitude de laborieuse
retraite, l'utilité de ses labeurs pour la
science et la collection précieuse confiée
à son zèle, les investigations continues
et toujours heureuses de son érudition ,
ne lui permirent pas de renoncer à une
carrière depuis long-temps tracée et déjà
si remplie.
Ses nombreux opuscules prouvent qu'il
était infatigable au travail autant que
consciencieux. Ses quatre-vingt-seize no-
tices faites pour la continuation de l'His-
toire littéraire de France sont assuré-
ment des modèles, et plusieurs de vrais
chefs-d'œuvre d'érudition, parce qu'il
avait le don très rare de n'écrire que ce
qu'il savait et de savoir à fond ce qu'il
écrivait. En un mot, il portait partout cet
esprit de recherche exacte et complète
qui rend si instructif et si intéressant
son volume publié en 1819 sous ce titre :
Recherches sur les Bibliothèques ancien-
nes et modernes , etc.
Mais son renom littéraire tient surtout
à la connaissance des monumens cyclo-
péens, découverte réelle et d'une grande
importance historique. Voici comment
il raconte lui-même l'origine de cette
découverte et de cette étude spéciale.
« Je partis pour Rome au mois d'octobre
» 1791... A mon arrivée, M. de Remis
« (sur la recommandation du cardinal
< de la Rochefoucault) parla de moi au
« souverain pontife Pie VI, lequel me
80
RECHERCHES SUR LES MONUMENS CYCLQPËENS.
c plaça avec une attention qui méritera
f toujours ma reconnaissance, dans une
« abbaye de chanoines réguliers; j'en de-
i vins le sous-bibliothécaire , en même
t temps que j'étais nommé directeur du
c Jardin de botanique, créé par l'abbé
« Monsacrati, savantantiquaire lucquois,
« qui avait rempli plusieurs noncia-
« lures (1).
« Mis ainsi à l'abri de tout besoin par le
i bienfait de l'hospitalité , je partageai
« mon temps entre les occupations de mes
< deux faciles emplois : les courses que
« je faisais pour l'étude de la botanique
« et celle des monumens de l'architec-
i ture des anciens J'avais cru remar-
< quer que la plupart des historiens an-
« ciens s'étaient peut-être trop exclusive-
i ment occupés des hommes, et pas assez
< des choses. Leur lecture me laissait
t toujours le regret de ne pouvoir ouvrir
f les chroniques originales où ils avaient
< puisé ; j'aurais préféré à toute autre
< découverte, les livres depuis long-temps
a perdus, dans lesquels Acusilaùs d'Ar-
« gos transcrivait simplement les généa-
« logies que son père avait trouvées gra-
< vées sur des marbres déterrés dans ses
« possessions.... Le champ des études
< historiques me parut si vaste à Rome,
€ que j'éprouvai d'abord la nécessité de
< borner les miennes à l'examen des ca-
c ractères d'antiquité que présentaient
« ses murs comparés à ceux des villes
c environnantes , et à imaginer les
c moyens de retracer leur connexion
« avec les origines des divers peuples
«étrangers, leurs fondateurs, suivant
< les récits de l'histoire, >
L'auteur raconte ensuite comment il
engagea une course d'herborisation avec
plusieurs hommes distingués de la société
de l'abbé Monsacrati, jusqu'au Monte-
CircelLo , où les Caetani avaient autre-
fois une terre. « Je leur fis valoir, dit-il,
i la célébrité homérique du montCircé.
< — Qui sait, nous dit alors le duc de Cae-
« tani , si vous n'y trouveriez pas encore
« la demeure de la déesse, bâtie en pierres
< bien taillées jusqu'au poli, suivant Ho-
< mère ? Corradini a bien assuré, dans
« son Latium, qu'il n'en restait plus au-
(1) Recherche» sur les Monumens cyclopéens ,
Impartie, p. 13.
« cun vestige ; mais j'ai ouï dire à des
« chasseurs qu'il existait des murs qui n
< paraissaient bien plus anciens que ceux
« des Romains sur le plateau du pic cul- ]
« minant de la montagne; il en est même .
f fait mention dans les titres de posses- |
< sion de mes ancêtres. >
i Nous partîmes, don Pedro Marquez, I
« architecte mexicain, Pedro Perez, ar-
t chitecte pensionnaire du roi d'Espagne
« à Rome , et moi , pour aller faire une
« herborisation dans le charmant séjour
< de l'ancienne île de Circé On ne
i trouve sur le mont Circé qu'un bourg
< appelé San-Felice , dont la population
« esta peine de huit cents âmes. Ce bourg ;
i appartenait autrefois aux Caetani. Les
« armoiries de ces neveux de Bonifa-
« ce VIII s'y trouvent encore sculptées
« sur l'arcade principale.... Après avoir,
i depuis le rivage, péniblement gravi la
« côte pendant trois heures et demie, i
< nous parvînmes au point culminant du
< promontoire, élevé, suivant M. de Pro-
t ny, à cinq cent vingt-sept mètres au- ■
c dessus du niveau de la mer. Arrivés là, i
« noire attention fut d'abord fixée par le
< superbe aspect qui s'offre à la vue;
« ensuite regardant à nos pieds, nous
« rencontrâmes subitement l'espèce de
« palmier qui faisait l'objet de notre
« voyage au pied d'un reste de construc.
i tion antique. Le chamœrops, qui croît
« en abondance sur ce mont, est employé
< par les ménagères circéennes à former
i ces balais aplatis qu'Horace avait en
i vue dans cette expression : lutulenta
« radere palma; nettoyer avec un balai
« de palmier rempli de boue (1). . .
« Mais mon attentiou avait été vive-
a ment attirée par la vue du vieux mur
« au pied duquel nous avions trouvé notre
i palmier ; je crus y reconnaître l'autel
i même de la déesse, dont la montagne
« portait le nom, et dès ce moment, je
« conçus le sujet du problème historique
« qui depuis n'a pas cessé de m'occuper. Je
< fis part de mon idée à mes compagnons
< de voyage. L'architecte mexicain, après
« avoir cru apercevoir dans les monu-
« mens de Yara Circes la même con-
« struction que celle des monumens de
t l'histoire perdue de son pays , convint
(i) Sat., il , iv, 83.
RECHERCHES SUR LES MONUMENS CYCLOPÉENS.
m
« aisément avec moi que cet autel avait
< été , à la vérité , restauré par les Ro-
i mains, mais fondé à une époque beau-
< coup plus reculée. ... Mes deux com-
i pagnons finirent par se réunir à mon
< opinion, et parconsidérer la chose sous
< le point de vue de l'histoire des Péîas-
t ges, les premiers , ou du moins les plus
« anciens habitans historiquement con-
< nus de cette contrée. Nous cherchâmes
c à vérifier nos conjectures, et nous en
i reconnûmes de plus en plus la justesse
« en visitant sur le même mont l'enceinte
t sacrée de Circéla Cyclopéenne, comme
« dit Plutarque.... Les diverses construc-
i tions du bourg San-Felice , puis les
< constructions de la ville de Fondi et de
« beaucoup d'autres villes par nous re-
» connues pour pélasgiques.... »
Tel fut le point de départ de ces cu-
rieuses investigations. Les résultats en
sont maintenant certains. Les construc-
tions pélasgiques ou cyclopéennes , dont
les ruines colossales sont échelonnées
depuis la Phénicie jusqu'à l'Espagne, sur
une ligne ou bande irrégulière et peu
large qui passe par la Sabine et la Sar-
daigne , dont les Nouraghes font partie,
attestent l'existence, la position des an-
ci ensPélasges et leur origine phénicienne
ou cananéenne. On ne peut raisonnable-
ment refuser d'admettre qu'ils ne soient
ces fils d'inachus ou Enachim, cette race
de géants , devant lesquels les Hébreux
ne paraissaient que comme des saute-
relles , et qui ont été contraints d'émi-
grer devant le peuple de Dieu (1).
Le savant archéologue tirant toujours
de nouvelles conséquences d'un fait in-
contestable, suivant la marche des dif-
férens chefs de colonies pélasgiques, et
confrontant les monumens et les inscrip-
tions avec les textes des poètes et des his-
toriens grecs et latins, est venu à bout
d'éclairer la mythologie grecque, et de
dégager et de mettre en certitude les
personnages et gestes les plus importans
de l'époque fabuleuse; ce qu'il a exécuté
dans son Examen analytique et Tableau
(l) Nombres, xnr, 23, 29, 34. Deutéron., i , 28;
II, 10; m, 11, Jotué, xiv, 12; xv, 14; xxi, 11.
Juges, i, 20.
comparatif des synchronismes de l'his-
toire des temps héroïques de la Grèce (1).
Les dynasties des rois Pélasges i y sont
« tracées pendant la durée de huit siè-
t clés, avec leurs alliances et leurs filia-
i tions, les fondations de leurs villes, de
« leurs colonies, leurs combats et leurs
c traités. Dans ce travail , dit avec raison
« la notice sur M. Petit-Radel, mise en
i tête des Recherches sur les monumens
( cyclopéens , rien n'est hasardé , systé-
« matique, ni arbitraire, mais tout y est
« fondé sur le témoignage des plus an-
i ciens historiens de la Grèce et de l'Ita-
ii lie. > On aura une idée de la difficulté
d'un pareil travail, de l'érudition, delà
sagacité et de la patience qu'il a fallu
pour l'accomplir, quand on saura que la
composition typographique du tableau a
coûté seule huit cents francs. C'est une
chose merveilleuse que la concordance
de ces listes généalogiques. J'ai vu ce vé-
nérable savant toujours rempli d'une éru-
dition et d'une aménité également inta-
rissables, répondre durant des heures
entières aux questions , aux objections
qu'il aimait à provoquer lui-même sur
son ouvrage, sans que jamais on pût pren-
dre en défaut ni l'auteur, ni son tableau
synchronique. Ce débrouillement si sin-
gulier et si méthodique du chaos des ori-
gines grecques est, sans contredit, une
des plus belles conquêtes de l'érudition
chrétienne. Il ouvre d'une manière sûre
la carrière historique où se sont exercés
dans le vide des hypothèses Guérin du
Rocher et plusieurs esprits plus ou moins
ingénieux. Un autre savant non moins
studieux, non moins modeste, non moins
aimable que M. Petit-Radel , un de ces
saints hommes que l'Église peut présenter
également à ses amis et à ses ennemis,
le P. Phélippon , qui s'occupe depuis
long-temps d'éclaircir les antiquités my-
thologiques, achèvera sans doute aussi
son œuvre, on doit l'espérer, et complé-
tera dignement les découvertes de son
habile devancier.
Édouard-Dumont.
(1) Chez Rey, un vol. in-4°.
82
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
INTRODUCTION A L'HISTOIRE ET A LA CRITI-
QUE DE LA LITTÉRATURE ALLEMANDE ; par
M. Louis Aurbacuer, 2e édition; Kaufbeuren ,
1858.
La langue allemande gagne de jour en jour dans
Peslime de la France intelligente ; nous nous fami-
liarisons de plus en plus avec les riches trésors que
renferme dans son sein une littérature si riche et
long-temps trop dédaignée par une nation qui est
plus propre qu'aucune autre à apprécier dignement
le mérite partout où il se trouve, fût-ce dans ses
plus implacables ennemis. Nous avons appris à con-
naître déjà un certain nombre d'ouvrages supé-
rieurs dont le mérite incontesté a ouvert une car-
rière nouvelle à plusieurs écrivains jaloux de faire
participer leur patrie des heureuses et fécondes dé-
couvertes auxquelles les avait conduits une pensée
noble et utile. L'Allemagne est aujourd'hui une
mine quo l'on commence à exploiter avec une ar-
deur d'autant plus grande , qu'on a trop long-temps
dédaigné les beautés littéraires qu'elle renferme.
Mais si dans cette exploitation nouvelle on cherche
autre chose qu'à satisfaire seulement un engoue-
ment temporaire ou des calculs intéressés, il est
indispensable d'embrasser d'un coup d'œil l'ensem-
ble de ce vaste champ ouvert au labeur de nos com-
patriotes ; il faut se placer à un point de vue assez
haut pour juger avec connaissance de cause pleine
et entière; il faut connaître l'histoire d'une littéra-
ture devenue le centre vers lequel convergent ceux
qui aspirent à une science large et débarrassée des
mesquines entraves d'un amour-propre national
mal entendu. La partie historique de la littérature
allemande est indispensable à quiconque veut mar-
cher d'un pas assuré dans la nouvelle voie ouverte
à l'esprit français. Un aperçu succinct , une appré-
ciation loyale des hommes et des écrits, voilà ce
qu'il faut avant tout; de longues dissertations, des
détails fatigans ne pourraient servir qu'à embrouil-
ler. Or celte sage sobriété, cette loyauté de juge-
ment, nous la trouvons dans l'ouvrage que nous
avons annoncé plus haut. L'auteur, se conformant
à la classification la plus généralement reçue , ex-
pose d'abord l'histoire de la prose et ensuite celle
de la poésie allemande, depuis leurs premiers com-
mencemens jusqu'à nos jours. Après avoir esquissé
rapidement l'état de la littérature dans chacune des
périodes anciennes, il cite et soumet à un examen
plus approfondi les écrivains et les ouvrages les
plus remarquables qui paraissent caractériser d'une
manière plus particulière l'esprit de leur époque.
Comme on devait s'y attendre , la lillératuro mo-
derne occupe une plus grande place dans ce ta-
bleau. Afin de présenter dans leur jour convenable
le grand nombre de productions littéraires que le
dernier siècle a vu éclore, il a réuni en différentes
classes les écrivains en prose et en vers, en suivant
pour cette classification la matière et la forme de
leurs ouvrages, ainsi que les divisions admises déjà
et fondées dans la nature même de l'art poétique.
De cette manière seulement, il a été possible à l'au-
teur de présenter dans un cadre rétréci un tableau
de la littérature allemande, tableau succinct, il est
vrai , mais fidèle. Malgré le mérite incontestable de
cet ouvrage , il ne laisse pas d'offrir quelques la-
cunes. Le catalogue des historiens modernes se
trouve n'être pas assez complet; il en est de même
des ouvrages de pédagogie : autant cette partie est
traitée avec une étendue convenable en ce qui con-
cerne les époques plus anciennes, autant on est
peiné de trouver un vide qui , nous l'espérons , ne
manquera pas d'être comblé lorsqu'il paraîtra une
nouvelle édition du livre. Malgré les défauts que
nous venons de signaler, nous croyons que l'Intro-
duction à l'Histoire et d la Critique de la Littéra-
ture allemande est une de ces productions que l'on
aime à voir paraître ; c'est un ouvrage utile, et l'on
ne saurait mieux caractériser un travail quelconque.
A.
EXEGESIS CRIT1CA in Jesaiœ cap. ut , 15 ; lui ,
12, seu de Messià expiatore, passuro et raoriluro
commentatio. Scripsit Laur. Reinke, theol. doct.
et lingg. orient, in Academià Monasteriensi prof,
publ. extraord. — Adjecta est Dissertatio de di-
vinâ Messiac naturà in libris sacria Vcteris-Testa-
menti; Monasterii apud TheissiDg bibliopolam.
1836.
Aprè3 avoir combattu dans sa préface les tendan-
ces rationalistes de l'Allemagne protestante, l'au-
teur donne les prolégomènes relatifs aux diverses
interprétations qui ont été faites de la prophétie d'I-
saïe , et développe ensuite ses propres idées sur
celte matière importante. Suit le texte hébreu avec
une traduction latine littérale et un commentaire.
Chaque verset est accompagné des versions syria-
que, chaldéenne, arabe, grecque, et autres, ainsi
que dune traduction latine iutcrlinéaire pour cha-
cun de ces idiomes. On trouve ensuite énumérées
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
83
le* différentes explications qui ont été successive-
ment faites du célèbre oracle d'Isaïe , depuis les
plus anciens Pères de l'Église jusqu'à nos juurs. Il
y a néanmoins une lacune; dans l'énumération des
interprètes, l'auteur a trop négligé les écrits des
commentateurs rabbins. Quoique l'ouvrage soit ré-
digé avec soin, on regrette de ne pas y trouver
toute la perfection désirable sous ce dernier rap-
port. L'interprétation donnée par M. Reinke ter-
mine son travail sur la prophétie. On doit savoir
d'autant plus gré a l'auteur de son entreprise, que
les ennemis do la religion catholique ne cessent
de nous reprocher l'étude scientifique des livres
de l'Ancien et du Nouveau Testament. Un sem-
blable travail , tout en offrant des facilités par le
grand nombre de matériaux qui se trouvent à la
disposition d'une exégèse consciencieuse, no laisse
pas néanmoins de présenter de graves obstacles.
Autant nos frères séparés sont faciles à accorder
leurs louanges à tout ce qui sort de l'officine de
leurs coreligionnaires, autant ils sont difficiles et
vétilleux pour tout ce que les membres de la com-
munion romaine font publier en ce genre. Les cri-
tiques des luthériens ne peuvent être que fort peu
équitables, parce que jamais ces hommes ne peuvent
et ne veulent se placer au point de vue catholique
pour apprécier convenablement ce qui est destiné
à défendre la saine et invariable doctrine de l'E-
glise. Or une telle disposition doit influer d'une ma-
nière fâcheuse sur les écrivains orthodoxes, à cause
de la dépréciation qui est faite de leurs ouvrages par
une coterie intolérante.
DE LA POLITIQUE MARITIME DE LA FRANCE
SOUS LOUIS XIV, et de la Demande que Muley
lsmaël, empereur de Maroc, adressa à ce mo-
narque pour obtenir en mariage la princesse de
Conti; par Raymond Thomassy.— Chez Dentu,
libraire au Palais-Royal. Paris, 13-il. Prix : 1 fr.
C'est à propos du fait le plus curieux du règne de
Louis XIV que M. Thomassy examine quelle fut la
politique maritime de la France à cette époque , et
y trouve la plus juste et la plus complète glorifica-
tion du grand roi. La demande que le fameux Mu-
iey lsmaël, le plus fier et le plus intraitable des
princes musulmans, adressa à ce monarque pour
ablcnir en mariage la princesse de Conti, ne fat
jue l'expression de l'admiration extraordinaire qu'il
ivait conçue pour sa puissance. Cette incroyable
lémarche , qui a long-temps passé pour fabuleuse ,
3t qui devrait toujours passer pour telle, si l'au-
taeniicilé n'en était prouvée jusqu'à la dernière
Jvidence, est enfin mise aujourd'hui hors de toute
:onlestation. M. Thomassy a publié dans sa bro-
chure la demande officielle du mariage, pièce di-
domatique qu'il a découverte dans le journal inédit
le Saint- Olon, notre ancien ambassadeur auprès
le Muley lsmaël. Il y a joint des pièces de vers
jgaleroent inédiles et composés à ce sujet par les
aeaux esprits de la cour de Louis XIV, qui ae pou-
vaient moins faire que do célébrer la princesse do
Conti , qui était alors la merveille de Versailles , et
passait en France pour un prodige de beauté. Aux
yeux de ces courtisans , le féroce et sanguinaire
Muley lsmaël revêtit en même temps les allures
d'un amant déclaré, d'un soupirant à l'eau de rose.
Mais tandis que le tigre se montrait sensible aux
charmes d'une princesse qui lui présentait l'image
séduisante de notre civilisation, les hommes d'État
pouvaient aussi calculer les motifs sérieux de sa dé-
marche; ils devaient voir surtout combien il tenait
à former, par une alliance de famille , une paix du-
rable avec Louis XIV, à la place des anciennes pais
qui n'avaient jamais été que des trêves.
C'est à ce propos que M. Thomassy entre dans le
côté sérieux de ses recherches , et donne une appré-
ciation toute nouvelle de la politique de Louis XIV;
politique exclusivement envisagée au point de vue
continental par les marquis de la Régence et de
Louis XV, par les hommes d'État de la République
et de l'Empire, et par les héritiers des uns et des
autres, mais que notre collaborateur examine enfin
au point de vue maritime et commercial, par la face
la plus oubliée, la plus méconnue et sans contredit
aujourd'hui la plus importante et la plus féconde en
enseignemens.
Le passage suivant, où l'on remarquera sans
peine les idées aussi justes que nouvelles, nous
dispensera de parler davantage du travail de notre
collaborateur.
A propos des entraves que Louis XIV mettait à
l'échange des prisonniers entre la France et le Ma-
roc, afin que la plupart des Marocains restassent
sur les galères, M. Thomassy ajoute : « Cette poli-
tique était peut-être justifiée par l'importance des
galères à cette époque, importance dont nous avons
entièrement perdu le souvenir, et qui pourtant était
la même que des motifs bien plus puissans nous
pressent de donner aujourd'hui aux bateaux à va-
peur. Les galères, en effet, comme ces bateaux,
avaient la propriété de naviguer contre le vent, et
comme eux, au lieu de céder passivement à la brise,
étaient de véritables inslrumens actifs , jouissant ,
par exemple , en temps de calme ou bien contre
les courans, de toutes leurs facultés locomotives,
tandis qu'en pareille circonstance la navigation à
voiles se trouvait frappée d'impuissance ou d'immo-
bilité. Grûce donc à la force humaine qui les mettait
en mouvement, les galères se donnaient à elles-
mêmes leur propre impulsion , l'accéléraient ou la
modéraient à volonté , combinaient même l'action
de la voilure à celle des rames, exactement comme
le pyroscaphe, voilier du capitaine de vaisseau,
M. Réchameil. Toute la différence consistait dans
l'imperfection des moyens et l'infériorité des résul-
tats ; mais, moyens ei résultats, il est évident qu'ils
étaient par leur nature parfaitement analogues a
ceux de nos bateaux a vapeur, et c'est ce qui per-
mit aux galères de servir également d'auxiliaires à
nos vaisseaux à voiles. Aussi prirent-elles une part
non moins active que glorieuse à toutes nos bataiU
les , particulièrement sur la Médilerrauée , où lVm-»
84
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
barras des chiourmes, comme aujourd'hui le trans-
port du combustible , condamnait généralement ces
légers navires à des relations voisines et à des en-
treprises rapprochées.
« Si donc la France a renoncé aux services émi-
nens qu'elle relirait de ses galères , c'est que son
humanité a dû en repousser l'emploi du moment
qu'un autre moteur a pu leur être substitué , et que
la vapeur, inappréciable bienfait de la Providence ,
est venue remplacer avec avantage, par un agent
matériel, des créatures humaines enchaînées.
« Que conclure maintenant de cet heureux pro-
grès de la civilisation , sinon que nous nous en ren-
drions honteusement indignes si nous n'apportions
pas à nous créer des bateaux à vapeur le même zèle
que Louis XIV mettait à l'entretien et à la multipli-
cation de ses galères? Loin de nous toutefois d'ap-
prouver ce grand monarque lorsqu'il sacrifiait à sa
passion pour la grandeur de la monarchie, les in-
térêts de l'humanité, et que des condamnés , même
après l'expiration de leur peine, gémissaient quel-
quefois dans les chiourmes pour le service de l'E-
tat (1). Nous, Dieu merci, nous n'avons plus à crain-
dre un tel excès; mais Dieu veuille aussi que notre
politique ne tombe pas dans un autre extrême, en
oubliant les glorieuses leçons de nationalité que lui
a données Louis XIV. »
PETIT MANUEL D'ÉDUCATION, ou Lectures à
l'usage des jeunes filles de huit à douze ans , éle-
vées dans les écoles primaires, communautés,
externats et autres institutions; par madame Si-
rey, née de Lasteyrie du Saillant. Paris, à la li-
brairie classique-élémentaire de Belin-Mandar,
rue Christine, S.
Voici un petit livre que nous recommandons à
toutes les mères de famille; et nous ne saurions en
faire un plus grand éloge qu'en racontant les im-
pressions que sa lecture nous a causées. Tout d'a-
bord nous n'y avions cherché que les impressions
qu'il devait produire sur ses jeunes lectrices; nous
examinions avec soin si rien n'était au-dessus de
leur portée, si le style était assez clair, assez sub-
stantiel, et cependant assez accessible pour leur
intelligence. Peu à peu, par je ne sais quelle pente,
nous nous sommes trouvés de niveau avec ces char-
mantes petites créatures , Marie Rosten, Sophie de
Blangye, Marguerite, Pauline, et autres, sur qui
madame Sirey a répandu tout ce que le cœur d'une
femme et d'une mère renferme d'amour , d'expé-
rience et de délicatesse. Oubliant notre tâche de cri-
tique, nous sommes devenus lecteurs à notre insu,
et de la meilleure foi du monde , et nous avons
parcouru d'une seule haleine ce petit volume, ni
(l) Voir dans le Manuscrit vert de Colbert , h la
Bibliothèque du Roi , une lettre de l'évêque de Mar-
seille , de 1673 , et relative aux abus commis sur les
galères où l'on retenait des coupables après l'expi-
ration du temps de leur peine.
plus ni moins que si nous l'eussions loué dans urt
cabinet de lecture ; non pas que l'invention des faits
y occupe une grande place , et que l'on y trouve des
péripéties compliquées. Rien de plus simple au
contraire; c'est la vie commune avec ses rares épi-
sodes , avec son cours tranquille et peu varié , avec
ses journées qui se succèdent sans autre changement
que celui des heures. Qu'on en juge par le sommaire
des chapitres. L'ouvrage est divisé en neuf lectures.
La première est intitulée : la prière , le coucher, le
lever, le déjeuner. C'est un délicieux tableau d'inté-
rieur à la manière de Greuze, moins la sensiblerie
toutefois. La seconde lecture traite de la messe et de
la promenade. La troisième a pour sujet la visite au
château. Rien de plus fin , de mieux contrasté et de
plus logiquement développé. On y sent toute la sa-
gacité maternelle et tout l'esprit d'une femme du
monde. La quatrième lecture , qui nous montre la
petite Marie de retour chez ses parens , est une gra-
cieuse analyse de l'effet produit sur une âme droite
par le spectacle de la condition des riches. La cin-
quième et la sixième lecture sont peut-être les plus
importantes, si ce n'est les plus attachantes du vo-
lume. La petite Marie vient d'atteindre l'âge d'être
admise au sacrement de la confession; mais elle
ignore comment faire l'examen de ses fautes. Sa
mère lui promet de l'y aider, et c'est en partant de
cette donnée si simple que madame Sirey nous mène
comme par la main à travers tous les détours de
l'àme humaine, et nous élève insensiblement de
devoir en devoir, de vertu en vertu , jusqu'à la cha-
rité qui comprend tout le reste , et qui s'exerce à la
fois dans le cercle de la famille , dans celui de la
société, et dans les régions illimitées de Dieu. La
septième , la huitième et la neuvième lecture sont
évidemment les plus intéressantes du volume , la
i septième surtout; et elle doit cette supériorité à un
touchant épisode qui est raconté avec un sentiment
si tendre , un mouvement si juste , et une simplicité
si êvangélique, qu'il est impossible de ne pas avoir
les yeux mouillés en la lisant, et ce qui vaut beau-
coup mieux, de ne pas se sentir l'àme meilleure.
En résumé , madame Sirey a résolu le problème
qu'elle s'était posé dans son avertissement. Elle a
fait un livre pour les classes qui ont le plus besoin
de bons livres. Elle n'y a mis ni des caractères fac-
tices, ni des vertus ni des vices exagérés , ni des
entretiens au-dessus de l'intelligence des interlocu-
teurs, ni des situations forcées , ni des récits invrai-
semblables qui « ont pour les enfans à peu prés les
mêmes inconvéniens que ceux de la lecture des ro-
mans pour l'adolescence, n Pour tout dire en un
mot, elle a fait une bonne œuvre, et ce qui ne gâte
rien , une œuvre de talent , car si nous n'avions été
absorbés dans l'examen du fond , nous aurions pu
nous étendre sur le mérite de la forme, et montrer
que le rédacteur en chef de la Mère de Famille et
l'auteur des Conseils d'une Grand'Mère, se retrouve
encore tout entier dans le Petit Manuel d'Éduca-
tion. H. T.
«r irM..Sn$<g>frg=acci i
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
Qj\DWUl&CO 68. qAoOUU, &L*.
$tUnct$ îp^ïotoôî^^
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE.
DIXIÈME LEÇON (1).
De nos moyens de rapport avec l'ordre absolu. —
L'intuition (deuxième mode de la vie morale) en-
visagée comme fait. — Difficulté d'en déterminer
les lois. — De son objet; des rapports du fini
et de l'infini. — Le logos envisagé comme sub-
stance, cause et fin de toutes choses. — Les effets
du péché sur nos facultés intellectuelles et les con-
ditions de leur développement. — La capacité na-
turelle doit passer en habitude par l'éducation. —
Des sciences , des arts et de la vertu. — De la
fonction double de l'intuition résulte la distinc-
tion de la raison et de l'entendement. — Leurs
rapports avec la sensation et avec la foi. — La
. question physiologique ; modes exceptionnels ,
l'extase; état des âmes séparées. — Rapports de'
l'être avec le temps et avec l'espace. — L'année
ecclésiastique.
Dans la dernière leçon, nous avons
terminé l'examen de nos moyens de rap-
port avec l'ordre contingent par l'entre-
mise de nos sens. Dans nos rapports
avec le non-moi, la sensation ne consti-
tue que le premier mode de la vie mo-
rale ; mais comme la sensation est tou-
jours accompagnée de certaines condi-
tions intellectuelles, sans lesquelles elle
n'aurait aucune valeur psychologique ,
nous ne sommes que trop souvent por-
(t) Voir la ix* leçon au tome xi , p. 255,
TOUS xn. _ Ko ça, f}{4i.
tés à lui attribuer une importance exa-
gérée et presque exclusive. Pour appré-
cier la dépendance permanente de la sen-
sation, on n'a qu'à faire la large part de
la raison et de la foi , dans tous les juge-
mens que nous portons , même sur les
choses matérielles; car au milieu de
cette mobilité interminable, qui carac-
térise l'ordre contingent, la raison ne
laisse pas de découvrir quelque chose de
fixe, quelque chose de nécessaire, et
ainsi, après qu'à l'aide de cette même
raison nous sommes parvenus à saisir le
comment, la foi vient compléter l'intelli-
gence de l'être fini, en nous fournissant
le pourquoi; conciliant ainsi l'existence
simultanée du fini et de l'infini , du bien
et du mal , de Dieu et de Satan ; ces con-
tradictions logiques qui fatiguent et qui
écrasent l'intelligence créée, quand elle
se sépare de la foi , et de cet enseigne-
ment que Dieu a établi, comme la condi-
tion essentielle de la vie morale.
A mesure que nous avançons dans
notre analyse des phénomènes psycholo-
giques , la haute dignité de l'homme se
révèle à nous , et nous apprenons à con-
naître sa sublime destinée. Placé comme
nous le voyons dans un ordre de choses
admirable , sous tantde rapports , nous le
voyons cependant s'élancer constamment
au delàdesétroiteslimitesdu monde ma-
86
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE.
tériel, vers cet infini, dont, par unprivi
lége spécial de sa nafeure, il a l'intuition
Dans ses rapports avec l'être contin
à l'aide de cette faculté purement intel-
lectuelle , il s'élève au-dessus des choses
périssablesqui l'entourent ; il pénètre jus-
gent , il possède , comme nous venons de \ que dans le monde éternel des idées, et
le voir , plusieurs moyens de saisir le ca- saisit ainsi les types immuables de toutes
ractère spécial et les nombreux accidens
de cette variété inépuisable, qui a été
manifestée dans le monde matériel ; mais
au contraire, dans ses rapports avec
l'ordre absolu, il se trouve borné à une
faculté unique, la raison, qui s'exerce
par une simple intuition du vrai : l'âme,
par l'entremise de cette faculté unique,
recevant la connaissance des vérités ab-
solues , comme l'œil reçoit la lumière.
Nous aurions peut-être ledroit de nous
étonner de cet état de choses , si nous ne
tenions en main la solution de l'énigme.
S'agit-il de l'ordre contingent , des
choses qui sont destinées à passer pour
toujours, et cela, quant à nous, dans
quelques instans peut-être , nous possé-
dons les moyens les plus amples de les
connaître ; tandis que pour l'ordre ab-
solu , qui ne passera jamais, pour l'ordre
divin , qui en lui seul résume les deux
autres , nous sommes réduits à des per-
ceptions incomplètes, à des connais-
sances vagues et incertaines ! Oui , tel est
l'ordre établi par la divine sagesse , et
par ce moyen elle veut conduire sa créa-
ture à la connaissance de ses perfections
infinies et à la possession même de son
essence. De même que le papillon aux
ailes d'or, qui nage dans la lumière en
aspirant le riche parfum des fleurs ,
l'homme se trouve condamné à passer
par des états préliminaires, qui, pour l'un
et l'autre, sans être identiques, ne laissent
pas de présenter des analogies frap-
pantes. L'insecte dans son premier état
s'est trouvé aussi condamné à ramper
dans la fange ou à parcourir pénible-
ment des régions inférieures. Aussi, son
organisation primitive s'est trouvée en
rapport avec ses fonctions ; et l'homme ,
pendant son séjour terrestre, insépara-
blement attaché à un corps matériel , se
trouve renfermé, en quelque sorte, dans
les limites de la matière. Cependant,
éclairé de la foi et de la raison, il s'élève
déjà par le raisonnement et par l'espé-
rance jusqu'à Dieu , sou origine et sa lin.
A côté de la sensation se développent les
phénomènes supérieurs de l'intuition, et
choses. L'homme serait à la vérité un
être profondément malheureux, s'il pou-
vait parvenir à séparer la vie des sens de
cette vie supérieure qui est destinée à
lui servir de règle et de frein. Telle est
en effet la tendance du péché dans ses
formes inférieures, et pour celui qui se
laisse entraîner en dehors de l'ordre, la
peine est toujours en raison de la préva-
rication ; mais ce qui est possible, jus-
qu'à un certain point, pour l'individu,
est impossible pour l'espèce. L'ordre
non interrompu de la transmission de la
vie intellectuelle dans l'humanité en-
tière, c'est le développement simultané
de la sensation et de l'intuition, dominé
par un enseignement quelconque ; et la
supériorité des peuples ne dépend que
de deux choses, de l'intégrité de cet
enseignement, c'est-à-dire, son accord
plus ou moins parfait avec la révélation,
et du soin qu'ils mettent à le recevoir et
à le mettre en pratique. Nous défions les
publicistes les plus opposés aux doc-
trines catholiques de nous indiquer un
seul élément de grandeur nationale,
d'ordre public ou de prospérité parmi
les peuples, qui soit puisé au dehors de
l'enseignement religieux.
Nous commencerons donc par envisa-
ger l'intuition comme un fait; un fait
aussi irrécusable que la sensation même,
bien qu'il soit moins observé par bien
des personnes qui se trouvent engagées
dans le tumulte de la vie active. En y
réfléchissant un instant, on est obligé
d'admettre que l'homme , outre sa per-
ception d'un monde matériel, où tout
est contingent et variable, a la percep-
tion , ou , pour employer plutôt un mot
déjà consacré par l'usage , 1 intuition
d'un autre monde, ou au moins d'un
ordre de choses ,' où tout est nécessaire et
immuable. L'étymologie du mot même
peut jusqu'à un certain point nous aider
à comprendre la chose. Comme nous ne
concevons l'intuition que comme une
espèce de vision intellectuelle de la vé-
rité absolue , c'est-à-dire , de l'être se ma-
nifestant sous des attributs logiques, la
PAB M. J. STEÏNMETZ.
87
racine du mot (in(ucri) est lout-à-fait en
harmonie avec l'acte. Ce qui est digne de
remarque dans la langue française ,
comme dans le grec et le latin , c'est
que nous rencontrons tout une série de
mots comme spéculation (de speculari) ,
théorie (de ôeupsu, je vois), etc., à la for-
mation desquels la même idée paraît
avoir présidé. Ainsi, la construction
même des langues nous préviendrait,
que les hautes spéculations qui ennoblis-
sent la philosophie , ainsi que les théories
générales sur lesquelles repose la
science, relèvent également de cette fa-
culté de l'intuition, dont la seule fonc-
tion paraît être de recevoir la lumière
incréée quj l'enveloppe et la pénètre en
tout sens. L'homme étant doué de ce
haut privilège, franchit les limites de
l'univers matériel et s'élève jusqu'à ces
formes éternelles qui ont présidé à sa
formation ; car, malgré la catastrophe
déplorable qui a causé une si grande
perturbation dans l'ordre moral , il
existe encore des rapports entre la rai-
son humaine et l'éternelle raison de
Dieu.
Si nous voulons passer au-delà du fait
et rechercher la loi qui le domine, nous
trouverons que dans l'état actuel de nos
connaissances et avec les faibles moyens
qui sont à notre disposition, il est de
toute impossibilité de la déterminer. Les
expériences nous apprendront à la vérité
que pour l'homme te! qu'il se trouve ac-
tuellement constitué, une certaine con-
naissance de l'ordre contingent paraît
être la condition sans laquelle il ne peut
arriver à l'idée de l'absolu. Mais nous ne
savons pas si , dans certains cas , le moi ,
sans l'intervention des choses maté-
rielles, par une vision immédiate de
l'être, ne saisirait pas directement les
rapports absolus de cet ordre de choses
où il n'y a ni succession ni variation. L'i-
dée de l'absolu étant développée dans le
moi en même temps que la connaissance
de la nature et la connaissance de Dieu
(la première par la sensation et la se-
conde par l'enseignement), il nous est
impossible de déterminer jusqu'à quel
point l'un ou l'autre y aura contribué.
JNous sommes peut être trop portés à ou-
blier l'influence de l'enseignement reli-
gieux, non seulement sur les idées abs-
traites, mais sur la philosophie en gé-
néral. Si la religion ne nous avait jamais
révélé le Dieu éternel , infini , invaria-
ble, qui peut nous indiquer quel aurait
été l'état actuel de la philosophie? qui
peut nous dire jusqu'à quel point la rai-
son humaine aurait percé les ténèbres
qui l'obscurcissent ? En appréciant donc
l'état de nos connaissances philosophi-
ques, il ne faut pas perdre de vue cette
importante vérité, que tous les hommes
qui ont fait faire un pas à la philosophie,
ont été, sans exception aucune, éclai-
rés par la lumière de l'enseignement re-
ligieux; et si, de nos jours, il n'est plus
nécessaire de parcourir des pays loin-
tains pour recueillir les fragmens épars
des traditions primitives, l'histoire de la
philosophie nous apprend , combien des
hommes comme Pythagore et Platon se
donnaient de peines pour les connaître.
Ce qui est vrai , c'est que dans les œuvres
de Dieu, et dans ses actes, tout se tient.
Raisonner sur ce que serait la raison hu-
maine sans les lumières de la révélation,
que les uns acceptent, et que les autres
repoussent, mais dont tous sont éclairés
à des degrés différens, c'est poser une
question absurde; c'est se demander que
serait l'homme, s'il n'était pas homme,
et si Dieu n'était pas Dieu? Il ne faut ja-
mais sortir du domaine des faits, si Ton
veut arriver à un résultat utile ; or, c'est
un fait, que Dieu a donné à l'homme
trois moyens de le connaître, les sens, la
raison et la foi, et que ces trois moyens
se développent simultanément ; qu'ils
sont inséparables dans leur exercice, et
dépendent les uns des autres, ne consti-
tuant dans leur ensemble qu'une unité
indécomposable.
Sans nous embarrasser davantage de
l'origine des idées absolues, nous préfé-
rons nous borner à constater le fait assez
frappant , que placés momentanément
dans un état de choses où tout est con-
tingent et variable, nous nous trouvons
dominés, en quelque sorte, par l'idée du
nécessaire; car l'homme ne peut se
rendre raison des moindres phénomènes
de l'ordre physique, sans appeler à son
aide la métaphysique , qui repose exclu-
sivement sur l'idée de la nécessité. Com-
ment expliquerions-nous, par exemple,
les modifications d'un corps quelcon<iue
88
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE
sans une substance permanente, que les
sens sont impuissans à saisir et qui rend
possible la succession des qualités con-
traires, dans ce même corps, sans affec-
ter son identité? Oui, parmi cette vicis-
situde, qui caractérise les choses maté-
rielles, nous sommes rassurés par l'in-
tuition d'un principe permanent , le sujet
docile de toutes ces variations : et nous
savons ainsi que tout ce qui est, est im-
périssable ; car avec la matière et la
puissance , nous pouvons , non seule-
ment ramener toutes les formes éphé-
mères qui sont déjà connues, mais par
la suite, et grâce au progrès de l'huma-
nité , dans le temps et au-delà du temps ,
nous parviendrons à revêtir la matière
de mille autres formes plus parfaites et
plus utiles. Envisageant donc l'ordre
physique de ce point de vue élevé, la
destruction, ce triste privilège du temps,
se présente à nous tout simplement
comme un changement d'agrégation qui
prépare une construction nouvelle et
peut-être plus parfaite.
Mais quelle est la nature substantielle
des objets qui constituent le domaine de
l'ordre absolu? et ont-ils en effet une
existence aussi permanente, aussi réelle
que les objets des sens? Pour répondre
à ces questions importantes, il faudrait
commencer par nous rappeler les rap-
ports nécessaires qui existent entre la
substance et la forme, et la manière
dont la substance reste constamment
pour nous cachée, pour ainsi dire, der-
rière la forme, ou plutôt enveloppée par
elle. Nous avons déjà en l'occasion, en
parlant de l'identité philosophique (1),
d'établir ces deux vérités, savoir, que
nos perceptions , même dans l'ordre ma-
tériel, s'arrêtent à la forme, et que c'est
dans la forme que réside l'identité.
Toutes les formes matérielles, qui sont
les objets de nos sens, sont nécessaire-
ment précédées de certaines formes in-
tellectuelles leurs types, et sans nous
exposer à tomber dans les extravagances
qui ont signalé les discussions des Réa-
listes , nous pouvons attribuer à ces
formes antérieures, une existence réelle
et permanente ; car s'il est impossible
qu'un homme puisse confectionner une
(l) Voir la leçon vi , t. ix , p. 92, 93.
chose quelconque, sans que le modèle
ait existé préalablement dans son intel-
ligence, il est également impossible que
l'ordre contingent, tel que nous le con-
naissons, puisse avoir été réalisé, sans
un ordre supérieur qui est pour lui la
forme ante multa (1).
Nous dirons donc , que les objets qui
constituent le domaine de l'absolu , sont
ces mêmes formes antérieures, qui n'ont
reçu qu'une réalisation partielle et pas-
sagère dans l'ordre matériel. Mais si
nous recherchons par l'analyse le mode
de leur existence , nous sommes forcés
d'avouer que nous n'avons aucun moyen
de le constater. Ils ont certainement
une existence objective et permanente ,
mais cette existence est-elle distincte de
la divine intelligence? Platon a enseigné
le contraire; ces types antérieurs sont
pour lui des idées divines , et cette opi-
nion nous parait tout-à-fait en harmonie
avec l'enseignement chrétien, où le
Christ, qui est le Logos, ou en d'autres
mots , la raison incréée , est représenté ,
non seulement comme la splendeur de
Dieu (splendor glorioe Dei) ; mais , qui
plus est, comme la figure de sa sub-
stance (figura substantiœ ejus (2) ). Le
mot qui se trouve dans le texte grec est le
mot y«PaxTïiP (3). Ce mot est employé par
les Grecs comme par nous pour indiquer
la qualité distinctive des choses; cette
qualité essentielle par laquelle une chose
est, ce qu'elle est, et sur laquelle re-
pose l'idée de la variété. Le mot est à la
vérité emprunté à l'ordre matériel ,
comme le sont presque tous ceux que
que nous employons pour rendre des
idées abstraites. Mais, dans un passage
analogue , le même écrivain inspiré ,
pour rendre la même idée, emploie le
mot sùcwv (4) , qui a une portée plus éten-
due et qui par sa racine tient à l'ordre
métaphysique. Ce passage, remarquable
sous tous les rapports, vient à l'appui de
l'opinion à laquelle nous venons de faire
allusion et l'entoure en quelque sorte
d'une lumière nouvelle ; nous le citons '
(1) Tome ix , p. 94.
(2) Ad lteb., c. I , V. 5.
(5) Imago impressa , insculpta
^apâoffw , sculpo.
(4) De eI'jco , je suis semblable.
aut incita , de
en entier, soulignant ce qui est plus di-
rectement en rapport avec le sujet qui
nous occupe. « Qui est Yimage du Dieu
< invisible, né avant toutes les créa-
(i Unes; c'est en lui que toutes choses
« ont été créées dans le ciel et sur la
< terre , les cho-seS visibles comme les in-
t visibles, les trônes, les dominations,
« les principautés, les puissances; tout
« a été créé par lui et en lui ; il est avant
« tout, et tout subsiste en lui (t). *
Quand nous rapprochons ce texte de
plusieurs autres que nous avons déjà eu
occasion de citer, et particulièrement de
celui qui se trouve au commencement de
l'évangile de saint Jean, [il nous paraît
que non seulement l'ordre absolu, ou la
vérité par excellence, s'identifie avec le
Christ, mais qu'en même temps, c'est
par lui que nous parvenons à la connais-
sance de cette même vérité, selon sa di-
vine parole: « Jesuisla^o/e,lavért7ëetla
< vie; personne ne vient au Père que par
« moi (2). > C'est dans ce sens que le Christ
est la lumière , qui éclaire tout homme
venant dans ce monde (3); il est en même
temps et .la lumière et l'objet. Ainsi,
pour qui se met au point de vue de la
philosophie chrétienne, le Christ de-
vient l'objet unique du chrétien ; car en
dehors de lui rien n'a une existence
réelle, pas même dans l'ordre matériel;
« Car en lui toutes choses ont été créées ,
« dans le ciel et sur la terre, les choses
« visibles et invisibles. » Le Christ,
comme il nous l'a dit lui-même , est V Al-
pha et l' Oméga , le commencement et la
fin; et toutes choses, même les choses
matérielles, ont leur existence non seu-
lement par lui, mais aussi en lui. « Om-
« nia per ipsum et in ipso... et omnia in
« ipso constant. »
Loin de nous cependant cette erreur
qui n'est que trop répandue de nos
jours, qui confond les deux substances
(l) Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus
oiniiis creaturre : quoniam in ipso condita sunt uni-
■versa iu ccelis et in terra , visibilia et invisibilia ,
sive throni, sive dominationes , sive principalus,
sive poteslates : omnia j>er ipsum , et in ipso creala
sunt : et ipse ante omnes, et omnia in ipso constant.
Ad Col., C. I, T. 18, 1G.
(2) Ego sum via et verilas et cita : nemo vonit ad
Patrem nisi per me. Joan., c. xtv, V. 10.
(3) Jean , ch. i , V. 9.
PAU M. J. STEINMETZ. 89
du fini et de l'infini ; notre Dieu n'est pas
de matière, et pour nous la matière n'est
pas Dieu. Mais dans la matière Dieu
est partout; car là où nous rencontrons
la forme, là nous reconnaissons la pré-
sence de la raison divine ; et la matière
sans forme n'existe plus depuis que l'Es-
prit de Dieu a tout fécondé (1). Mais la
matière elle-même comme substance
n'est-elle pas , pour ainsi dire , rentrée
dans l'unité primitive par son union hy-
postatique avec la nature divine? Sans
vouloir toutefois rechercher les consé-
quences philosophiques de cet acte du
Christ , par lequel il a racheté la matière
et l'a sanctifiée, nous pouvons hardi-
ment dire , que dorénavant , tout antago-
nisme entre l'esprit et la matière est im-
possible , autrement que comme épreuve
momentanée.
Ces considérations, à ce qu'il nous
paraît , donnent à la métaphysique et
même à la physique une importance
toute spéciale, les établissant comme
des échelons par lesquels l'homme arrive
à Dieu, son véritable objet.
Mais à mesure que nous avançons dans
notre connaissance de l'être, les moyens
sont plus parfaits, les instrumens, pour
parler d'une manière figurative , plus
difficiles à manier. Dans la sensation ,
nous avons un appareil organique qui
fonctionne par ses propres forces et sans
des efforts très prononcés de la volonté ;
mais la connaissance de l'ordre absolu
et de l'ordre divin suppose des condi-
tions tout autres. D'ailleurs, le péché
ayant particulièrement atteint ce qu'il y
avait de plus noble dans l'homme, son
intelligence a plus souffert que son orga-
nisation physique, et sa nature spiri-
tuelle, plus que sa raison; circonstance
que nous aurons occasion d'expliquer
plus longuement, quand nous parlerons
de nos rapports avec l'ordre divin. De là
il résulte que l'exercice de nos sens est
comparativement facile , tandis que
l'action de la raison suppose des efforts
plus ou moins pénibles. Il est bien plus
facile de contempler un beau paysage et
d'en saisir la beauté et l'harmonie géné-
rale que de comprendre un problème de
géométrie tant soit peu compliqué et de
(1) Genèse, c. i, v.
90
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE,
saisir cet enchaînement nécessaire de
rapports sur lequel il repose. L'intelli-
gence, pour devenir un instrument effi-
cace, a besoin d'une éducation longue et
difficile, et c'est alors seulement qu'elle
se trouve au niveau des sens, comme
instrument. Un exemple va rendre la
chose plus sensible.
L'homme possède par le moyen de son
organisation physique la faculté de la vi-
sion; et pourtant il ne voit pas distincte-
ment sans un effort de la volonté et
sans certains procédés intellectuels qui
cependant dans des cas ordinaires pas-
sent inaperçus. Ce fait, qui est très im-
portant pour la psychologie, peut se
constater par une expérience très sim-
ple. Un homme se place sur une tour éle-
vée, devant une fenêtre qui commande
la vue d'un paysage riche et varié, mais
à lui inconnu; s'il écarte subitement le
rideau qui lui en dérobe la jouissance ,
le replaçant aussitôt, il se trouve dans
l'impossibilité de donner aucun détail
sur ce qu'il vient de voir. Cependant,
une image complète et distincte a été
dessinée sur la rétine de ses yeux ; il ne
manquait rien à l'opération mécanique
de la sensation; la preuve en est,
qu'ayant contemplé le même paysage à
son aise et répétant la même expérience,
il le verrait dans tous ses détails. Mais
cette concurrence de la volonté et de la
mémoire a lieu sans effort et d'une ma-
nière presque imperceptible, tandis que
dans nos rapports avec l'ordre absolu,
il faut non seulement des efforts vigou-
reux et soutenus de la volonté, il faut,
comme nous venons de le dire , une édu-
cation longue et pénible. Tout homme
possède cette faculté par laquelle nous
apercevons les rapports nécessaires qui
dominent les lois de l'étendue et qui se
formulent dans les nombres; cependant
combien sont rares ceux qui saisissent
les vérités subtiles dont s'occupe le ma-
thématicien! La raison en est, que peu
d'hommes acceptent le travail nécessaire
pour le développement de cette faculté.
Ainsi, la première particularité qui
nous frappe au sujet de l'exercice de nos
facultés intellectuelles, c'est la nécessité
d'un effort soutenu de la volonté. Il faut
d'abord commencer par faire taire les
imporl unités du monde extérieur, et
alors, dans le profond silence d'un re-
cueillement parfait, cette puissance qui
distingue l'homme de tous les êtres qui
l'entourent se déploiera selon les lois qui
la dominent; la capacité naturelle revê-
tira une nouvelle forme, et l'individu
s'élèvera dans l'échelle -des êtres en per-
fectionnant cette capacité par le travail.
Les péripatéticiens ont été les premiers à
établir une distinction entre les capacités
naturelles et les capacités acquises. On
peut distinguer trois états progressifs
dans le développement de la capacité in-
tellectuelle, répondant à ce signe ter-
naire qui se trouve imprimé sur tous les
êtres et qui préside à leur développe-
ment.
Ainsi, comme nous l'avons remarqué,
les capacités intellectuelles sont com-
munes à tous les hommes, à des degrés
différens sans doute; elles sont exercées
par quelques uns, et dans un très petit
nombre de personnes elles atteignent à
leur plein développement. Dans le pre-
mier cas, nous reconnaissons l'existence
du germe; dans le second, il y a crois-
sance, le résultat d'une culture labo-
rieuse; maison ne parvient cependant
pas toujours à récolter le fruit de ce la-
beur.
Pour sortir des figures puisées dans un
ordre de choses tout autre que celui qui
nous occupe , il faut que la capacité
passe en habitude par V éducation (e duco,
tirer dehors). Cette habitude, dirigée
d'une manière spéculative, nous donne
les sciences ; d'une manière pratique, les
arts; tandis que si on la dirige exclusi-
vement dans un but moral, son résultat
c'est la vertu, et c'est une chose assez re-
marquable que, dans la langue latine,
qui nous a fourni les racines de ces trois
mots, ars est quelquefois employé
comme synonyme de virtus (I) ; et le mot
scientia implique dans certains cas l'idée
de la perfection pratique, sciens étant
employé par Cicéron comme le syno-
nyme de habile (2) ; ce qui semble établir
une origine commune à la science, aux
arts et à la vertu dans la volonté, faculté
(1) Fidem et taciturnitatem poetœ artes vocant.
Ter.
(2) Quis Pompeio scienlior unquam. Pro lege
Manilia.
PAR M. J. STEINMETZ.
!H
centrale et directrice de toutes les au-
tres, et qui donne à l'homme son carac-
tère distinct if d'être moral.
Mais, outre la perception de la vérité
absolue ou nécessaire, nous avons la per-
ception de ses rapports, et par la même
faculté nous saisissons les rapports de
toutes choses, des choses contingentes
entre elles, des choses contingentes et
des choses absolues, et de toutes les deux
avec les choses divines. Kent môme, bien
qu'il emploie deux mots différens pour
distinguer la raison de l'entendement
(verstand et vernuft) , envisage constam-
ment ce dernier comme une fonction de
la raison. Ainsi, dans l'ordre sensible,
nous avons non seulement la perception
de certains objets par le moyen de notre
organisation matérielle; nous avons de
plus en même temps l'intuition de leurs
rapports; et c'est exclusivement à cette
condition que nous arrivons à -l'idée de
leur ensemble, sans laquelle tout reste-
rait dans un état de confusion incom-
préhensible. De même, dans l'ordre ab-
solu, l'intuition ne se borne pas à l'être,
mais saisit en même temps ses rapports,
les éclaircissant par les connaissances
que nous avons déjà puisées dans l'ordre
contingent. La raison a donc une opéra-
tion double, la première objective, la
seconde logique; les connaissances à
priori étant du domaine de la première,
les conclusions logiques de la seconde;
et toutes les deux , en dernière analyse ,
ne sont que des formes de cette activité
spontanée qui constitue l'essence du moi
au point de vue psychologique, et qui
agit simultanément par la sensation, par
l'intuition et par la foi ; car si par l'intui-
tion l'homme parvient à saisir l'unité
dans la variété, c'est à l'aide de ses sens
qh'ii apprend à connaître la variété de
l'unité, et la foi seule peut coordonner
leurs rapports actuels en nous expli-
quant comment et pourquoi les choses
matérielles ont été évoquées du néant;
comment, par le péché du premier
homme, le désordre s'est introduit dans
l'univers physique, et, qui pius est,
comment Dieu, de ce même péché, ti-
rera une plus grande gloire et l'homme
un plus grand bien qui n'aurait pu résul-
ter de sa persévérance dans l'innocence
primitive. L'Église a donc raison de dire
dans l'enthousiasme de sa joie : O neces-
sarium yicUv peccatum ! à felix culpa!
puisque sans le péché le mystère de la
charité divine n'aurait pas eu lieu.
Nous aurons occasion plus tard, en
parlant des facultés subjectives, d'exa-
miner jusqu'à quel point non seulement,
la conscience, mais l'imagination et
même la mémoire, peuvent se résoudre
dans la faculté de l'intuition, ou au
moins de rechercher ce qu'elles possè-
dent en commun comme actes de la vo-
lonté, qui ne dépendent nullement des
objets extérieurs; car, bien que l'imagi-
nation et la mémoire s'occupent princi-
palement des choses extérieures, il est
vrai de dire qu'elles opèrent exclusive-
ment sur des idées qui, par un procédé
d'assimilation spirituelle, sont devenues
partie intégrante de son propre être, de
son inséparable et impérissable indivi-
dualité.
Les facultés intuitives , comme les fa-
cultés sensitives, ont besoin, dans l'état
actuel des choses, d'un appareil maté-
riel; mais la science jusqu'à présent nous
a appris peu de chose sur la nature et
sur le siège de ces organes. Les travaux
du docteur Gall et de ses successeurs ne
paraissent pas destinés à résoudre ce
problème difficile, malgré les espérances
de certains de leurs disciples qui se sont
laissé éblouir par une classification spé-
cieuse, mais radicalement défectueuse.
L'âme étant momentanément emprison-
née dans un corps, et dans un corps dé-
gradé, nous ne sommes que trop portés
à regarder cet appareil compliqué de
nerfs et de muscles comme un intermé-
diaire nécessaire entre nous et lêtre ob-
jectif. Sans doute , dans l'état normal, tel
est l'ordre établi.
Telle fut la loi à laquelle l'homme pri-
mitif a été soumis , et dans la consomma-
tion définitive, le corps glorieux est
destiné à remplir les mêmes fonctions
que nos corps actuels , mais sous des con-
ditions que nous ne pouvons pas conce-
voir, parce qu'alors tout sera spiritua-
lisé. Cependant, dans la vie terrestre,
l'homme, par une loi toute exception-
nelle, se trouve quelquefois en rapport
direct avec la vérité absolue par i'extase;
et bien que l'extase, comme moyen de
rapport avec le non-moi, appartienne
92
COURS DE PSYCHOLOGIE CHRÉTIENNE, PAR M. J. STEINMETZ.
plus spécialement à un autre endroit,
nous avons trouvé convenable d'y faire
allusion ici, parce qu'il est évident, par
les écrits de sainte Thérèse et d'autres
extatiques, que dans cet état Dieu se ré-
vèle à l'homme non seulement sous ces
formes qui lui sont propres, comme le
souverain amour, mais aussi comme vé-
rité absolue, entourée de toutes les con-
ditions métaphysiques des idées abstrai-
tes. Ces personnes, faute de connaissan-
ces préalables, ne se trouvent pas en état
d'en rendre compte d'une manière logi-
que,- mais le fait n'en est pas moins cer-
tain et ne mérite pas moins d'être consi-
gné dans une appréciation générale des
phénomènes de l'âme. D'ailleurs, en
nous mettant au point de vue chrétien,
nous sommes obligés d'admettre un état
de choses où non seulement la con-
science, mais, selon toutes les probabi-
lités, les autres fonctions de l'âme s'exer-
ceront sans l'aide de ce mécanisme dont
ils paraissent maintenant dépendre. Les
âmes séparées dans le ciel et dans le pur-
gatoire, ainsi que celles qui sont renfer-
mées dans le lieu de l'éternel malheur,
ont bien certainement la conscience de
leur propre existence, sans quoi elles
cesseraient d'être; elles ont en outre la
perception de l'être objectif, du non-
moi , sous des conditions diverses , et nul
doute que la mémoire, ou quelque chose
qui y correspond, ne fournisse aux uns
des motifs de gratitude et de joie, et aux
autres des raisons de douleur inconce-
vable et de stériles regrets.
L'homme chrétien, en se rendant
compte des phénomènes psychologiques,
a donc surtout à se mettre en garde con-
tre cette tendance vers un matérialisme
grossier que nous avons eu plus d'une
occasion de signaler comme un des dé-
fauts de notre époque, puisqu'il est des-
tiné à passer une période plus ou moins
longue où l'âme restera totalement sépa-
rée du corps; et certainement Dieu,
dont toutes les œuvres sont parfaites , re-
lativement parlant, aura, dans cet état
de séparation, ménagé à l'homme le
moyen de remplir la fin pour laquelle il
a été Créé; et sans pouvoir comprendre
les lois qui régissent cet état, nous y
sommes en quelque sorte préparés par
les phénomènes de l'extase, où déjà le
moi paraît saisi d'un objet ineffable, sans
l'intervention ni des sens ni de l'intelli-
gence.
Nous pensons donc que la destruction
du corps mortel , loin d'affaiblir les puis-
sances générales de l'âme , les portera au
contraire à un très haut degré de perfec-
tion en les émancipant des entraves du
temps et de l'espace. Alors la mémoire
et l'imagination seront absorbées dans
l'intuition absolue, c'est-à-dire dans la
vision de l'être, dans son intégrité, sans
succession et sans variation; car dans le
sens ontologique, ce qui esta toujours
été et sera toujours, selon cette formule
que l'Eglise répète à chaque instant :
Sicut erat in principio, et nunc et semper,
et in secula seculorian. C'est dans ce sens
que le Fils, qui cependant a été engen-
dré par le Père, est éternel comme lui;
et voilà en quoi consiste la différence
entre l'être en soi et les manifestations de
l'être.
Dans la philosophie chrétienne , il est
de la plus haute importance d'arriver à
des notions correctes sur les rapports de
l'être avec le temps. Il est vrai de dire
que le même événement ne peut pas oc-
cuper plusieurs points dans le temps,
pas plus que le même corps ne peut oc-
cuper simultanément plusieurs points
dans l'espace. Cependant ceci n'est vrai
que pour cet ordre de choses qui a été
soumis aux conditions du temps et de
l'espace, c'est-à-dire pour l'ordre con-
tingent; car déjà, en parlant de l'ordre
absolu, nous avons vu qu'il est indépen-
dant du temps et de l'espace, comme
l'ordre divin qui est en dehors du temps
et de l'espace, distinction que Kant a
longuement développée. Cette distinc-
tion nous explique comment l'Eglise , en
parlant de la sainte Vierge, lui applique
ces paroles : « Je suis créée dès le com-
« mencement et avant les siècles ; je ne
< cesserai d'être dans la suite des siè-
<l des i » et ailleurs : i Je suis avec lui ,
« ordonnant toutes choses... jouant de-
« vant lui en tout temps (1); » et com-
(l) Ab initio et ante secula creata sum et usque
àdfuturum seculum non desinam. (Eccli. xxiv. 14.)
— Cum eo eram cuncla comportent ; . . . ludens co-
ram eo omni tempore (Prov. via, 30, 51), cité
dans VOffice de la Vierge.
M. J. D'ORTIGUE.
93
ment le Christ est appelé l'Agneau qui
a été sacrifié avant la création du
monde (I). Tout ce qui a rapport à l'or-
dre divin, même quant à ces manifesta-
tions dans le temps et dans l'espace, a
ceci de particulier qu'il se refuse à se
soumettre entièrement à ces conditions
qui n'ont été établies que pour les choses
inférieures. Ainsi la religion nous pré-
sente de temps en temps des impossibili-
tés physiques et métaphysiques qu'on ne
parvient à concilier avec la raison (envi-
sagée comme base fondamentale de la
certitude philosophique) qu'à l'aide de la
foi. Le corps du Christ, qui est un véri-
table corps, physiquement parlant, oc-
(l) Apocalypse, c. xm , 8.
cupe au même moment plusieurs points
de l'espace , et cela sans être ni divisible
ni multiple ; et le sacrifice du Christ , qui
a eu lieu avant que le temps fût, se re-
nouvela sur le Calvaire et se renouvelle
encore tous les jours; car, entre le saint
sacrifice de la messe et le sacrifice san-
glant du Calvaire, il n'y a qu'une diffé-
rence subjective. Dans l'ordre divin, c'est
identiquement la même chose.
Cette manière d'envisager les choses
divines dans leurs rapports avec le temps
donne une importance immense à l'année
ecclésiastique; car l'Eglise compte au
nombre de ses privilèges la puissance de
renouveler dans le temps, et cela chaque
année, tous les mystères de notre salut.
J. Steinmetz.
sot»* *t mt$.
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
ONZIÈME LEÇON (1).
De l'organe vocal dans l'homme- — Deux élémens
constitutifs de la parole, la voyelle et la consonne.
— La voyelle, élément musical. — Distinction du
chant naturel et du chant musical. — Principe de
la musique dans la nature , ou harmonie univer-
selle. — Gamme et échelles. — Génération des
tonalités. — Deux tonalités familières à notre
oreille. — Sur quel principe sont basées les tona-
lités anciennes et celles de l'Orient.
La musique a pour premier élément
le son , et la voix de l'homme pour pre-
mier instrument.
Ce qui constitue l'organisation de
l'homme pour la parole, constitue aussi
son organisation pour la musique. Cette
proposition se démontre d'elle-même.
(t) Voir la x<- leçon dans le t". v, p. 561. — Nous
reprenons, après une assez longue interruption,
notre Cours sur la Musique religieuse et profane. La
série des leçons que nous allons donner terminera
ce Cours. Néanmoins, les lecteurs de VUnioersitê
Catholique ne doivent pas s'attendre à ce que notre
travail soit entièrement complété dans ce Recueil.
Nous avions cru d'abord qu'il pouvait en être ainsi ;
Mais il y a une différence immense entre
la parole ou le langage articulé et le lan-
gage musical.
La parole exige le concours de deux
mais à mesure que notre rédaction avançait, nous
nous sommes convaincu de la nécessité d'élaguer
tout ce qui se rapporte à la musique dramatique et
à la musique populaire. Ayant été obligé, dans cette
partie, d'entrer dans une foule de détails concer-
nant les acteurs , les chanteurs , les administrations
théâtrales, nous avons craint qu'elle ne fût pas en
harmonie avec la gravité habituelle des autres Cours
dont VUniversilo s'est successivement enrichie.
Ainsi, après avoir parlé de la musique religieuse et
avoir examiné son caractère dans ses deux magnifi-
ques expressions , l'orgue et les cloches , laissant
de côté la musique dramatique, nous passons à une
analyse spéciale et approfondie de tous les élémens
de l'essence de' l'art, nous y découvrons de nou-
veaux rapports entre la musique et la parole , puis
nous tâchons de nous faire une idée des rapports de
la musique et des autres arts. Dans celte partie,
nous développons une foule de notions qui n'avaient
été qu'indiquées dans nos premières leçons.
Nous prions les lecteurs de vouloir bien nous prê-
ter encore la bienveillante attention avec laquelle ils
nous ont suivi dans nos précédentes leçons. J. d'O.
94
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
élémens, l'élément vocal ou la voyelle,
et l'élément consonnant ou la consonne.
La voyelle est l'élément positif du
son ; elle est l'émission du son , émission
modifiab.le par l'accent, par l'inflexion,
par le circuit de l'aigu au grave et du
grave à l'aigu , mais émission inarticulée.
Elle n'a nul besoin de mettre en jeu les
touches de la parole ; dans le langage
elle ne sert, comme on l'a dit, qu'à vo-
caliser la lettre consonnante , en faisant
pour elle l'office du soufflet dans l'orgue
et de l'âme dans le violon. Elle n'est
essentiellement ni radicale ni étymolo-
gique (1). Elle ne saurait donc être consi-
dérée comme constituant seule la pa-
role ; elle n'en constitue , pour ainsi par-
ler, que le fond sonore.
La consonne est cet élément matériel
du langage qui sonne avec la voyelle,
comme son nom l'indique, qui incor-
pore en lui l'élément positif du son en le
limitant dans l'espace et dans la durée,
qui le modifie par une foule d'articula-
tions variées, l'arrête, engendre le mot
radical et manifeste le verbe (2). La con-
sonne , en limitant le son, détermine
donc et forme la parole, elle la crée;
car la création, c'est l'acte par lequel
une substance est manifestée extérieure-
ment par la réalisation de sa forme et
sous la condition de sa limite. Et Dieu
en créant l'homme et les objets qui
composent l'univers , n'a fait que réali-
ser hors de lui, en les limitant, quelques
unes de ses pensées infinies.
Pour rendre plus sensible encore cette
distinction des deux élémens nécessaires
à la parole, considérons l'enfant. « On
t a long-temps cherché, dit J.-J. Rous-
« seau , s'il y avait une langue naturelle
« et commune à tous les hommes : sans
< doute, il y en a une, c'est celle que les
i enfans parlent avant de savoir parler.
i Cette langue n'est pas articulée; mais
«elle est accentuée, sonore, inielli-
« gible. » Ainsi, chez l'enfant, l'élément
vocal est développé dès la "naissance. Il
lui sert d'expression pour les sentimens
qu'il éprouve; l'enfant fait subir au son
vocal divers accens , diverses inflexions
(l) Voir les Notions de Linguistique , par M. Ch.
Nodier, p. 107.
* (2) /&»<*., p. 118.
pour la joie, la plainte, la frayeur, le
désir. Voilà son langage. Lorsque plus
tard doué du sens d'imitation, l'enfant
fait une parole au moyen de cet élément
vocal, et cela , avant même qu'il puisse
comprendre la parole; lorsque à mesure
que les organes se forment et que les
perceptions de son ouïe se classent ,
il articule successivement les consonnes
labiales, les nasales, les dentales , les
sifflantes, et qu'enfin il se met en posses-
sion de tous les instrumens de la parole,
l'enfant n'ajoute rien à cet élément vo-
cal qui subsiste indépendamment de tout
procédé technique et conventionnel
du langage, et qu'il partage, du reste,
avec des races entières de quadrupèdes
et d'oiseaux.
Or, cet élément vocal ou la voyelle*
qui n'est que le fond sonore de la pa-
role, c'est là proprement le principe es-
sentiel de la musique. L'homme qui
souffre, l'homme qui est transporté de
joie, de colère, d'amour s'exprime par
de simples interjections, des accens,
des inflexions de voix. C'est aussi ce que
la musique rend parfaitement. Dans cet
ordre de sentimens, son expression est
illimitée; illimitée, parce que le langage
musical n'admet pas l'élément de la con-
sonne qui, déterminant la parole, limite
le son par une multitude d'articula-
tions.
« Il existe donc, a dit excellemment
< Yilloteau, entre la musique et le lan-
t gage une analogie naturelle qui unit
i intimement ces deux arts l'un à l'autre
« par les principes qui les constituent
« essentiellement , puisque l'un et l'autre
a se servent des mêmes moyens pourar-
« river au même but. En effet, c'est par
« l'organe de la voix et par des sons que
« se forme le chant, qui est la partie es-
« sentielle et primordiale de la musique,
« de même que c'est par l'organe de
« la voix et par des sons que se manifeste
« l'expression de nos sentimens dans le
t langage. On ne peut donc nier que
i l'expression inarticulée des sons ne soit
« tout à la fois la partie essentielle et de
« la musique et du langage des mots (1). i
(l) Recherches sur V Analogie de la Musique et des
Arts qui ont pour objet l'imitation du langage ,
t. II , p. ÏJ32.
PAR M. J.
Après ces paroles, nous pouvons citer
un fait bien singulier. Démélrius de Pha-
lère raconte que, « en Egypte, les prêtres
t invoquent les dieux avec les sept
« voyelles qu'ils chantent l'une après
; « l'autre, et le son de ces lettres, à cause
< de l'euphonie, s'emploie au lieu de
« la flûte et de la cythare. » Les sept
voyelles étaient a , é , ê, , i , ô } ô , u. Cha-
cune était, ainsi que chaque jour de la
semaine, assignée à un Dieu. Emettre
| une de ces voyelles, c'était invoquer une
divinité (1). Le l'ait nous semble significa-
tif. ÏS'ous nous contentons, du reste, de
le signaler, laissant au lecteur le soin
d'en tirer les inductions qu'il voudra.
De ce qui précède, il suit que l'homme
peut chanter sans parler, mais que , dans
un sens très réel, il ne saurait parler
sans chanter, puisque le son vocal dans
l'homme ou l'élément du chant est la
base de la parole. C'est d'après ce prin-
cipe que Platon a dit que les discours
sont une partie de la musique (2) et Vos-
sius que tout discours est une espèce de
chant (3).
L'homme chante par cela seul qu'il
parle, comme il parle par. cela seul qu'il
pense.
Lorsque nous disons d'un discours oi-
seux et insipide : Chansons que tout cela.'
nous exprimons fort bien que toutes
ces paroles n'ayant aucun sens , il ne
reste qu'une série de sons , un vain bruit.
On connaît le mot de César à un poète
qui lui faisait une lecture : Vous chantez
mal, si vous prétendez chanter ; et si
(1) Voir l'ouvrage de Chabanon , De la Musique
considérée en elle-même, etc., p. 198.
(2) De Bep., lib. 11. — Dans son Timée (n , 47),
Platon revient sur la même idée : « Vocem quoque
« auditunique ejusdem rei gratiâ Deos dédisse nobis
« existimo. Nam ad htec ipsa sermo pertinet, plu-
« rimùmque conducit ; omnisque musicœ vocis usus
« harmoniaï gratiâ est tributus. Atqui et harrnonia,
« quee motiones habet anima? nostraî discursionibus
<t congruas atque cognotas , homini prudenter mu-
« sis utenti , non ad voluplatem ralionis expertem,
« ut nunc videtur est utilis; sed à musis ideo data
« est ut per eam dissonantem circuitum animœ com-
« ponamus et ad concentum sibi congruuui rediga-
« mus. » — Pour l'intelligence de ce texte, il faut
remarquer que le mot harrnonia signifie ici le son
de la voix.
(.") Cum vero omnis sermo sit \eluti cantus qui-
dam. (De Poçm. cant. et viribus rhyllimi.)
D'ORTIGUE. 95
vous prétendez lire, vous ne lisez pas,-
mais vous chantez (1).
La seule différence qui existe entre le
chant produit par la voix de l'homme
qui parle et le chant musical , c'est que,
dans le premier, la voix parcourt des in-
tervalles extrêmement rapprochés les
uns des autres , indéterminés et par cela
même inappréciables, tandis que, dans
le second, elle observe des intervalles
déterminées appréciables à l'oreille.
Dans l'antiquité, la musique étant liée
étroitement au langage, la distinction
de ces deux espèces de chant était trop
importante pour pouvoir être négligée et
par les musiciens et par les orateurs.
Suivant Amtoxène, « il fallait que,
« dans le chant, le mouvement de la voix
« fût séparé par des intervalles, afin que
< de cette manière , le chant musical fût
< distingué de celui qui a lieu dans
t le discours ; car on dit que le discours
« forme une espèce de chant qui se
« compose desaccens que nous ajoutons
t aux mots: en effet, il est naturel d'éle-
i ver et d'abaisser la voix en parlant.....
« Et certes, continue le même écrivain,
« il est clair, sous tous les rapports , que
« le chant musical diffère de celui qui se
i forme par les seules dispositions natu-
t relies , en ce qu'il emploie un autre in-
t tervalle et un autre mouvement de la
« voix que celui qui est modulé et plus
a informe (2). »
Suivant Cicéron : « Toute espèce de
« prononciation renferme une espèce de
c chant, non un chant musical , mais
« un chant peu marqué (3). »
J. J. Rousseau a dit ensuite: « Il n'y
« eut point d'abord d'autre musique que
« la mélodie, ni d'autre mélodie que le
« son varié de la parole ; les accens for-
j maient le chant , les quantités for-
« maient la mesure (4). »
Dans la parole, les intonations sont
donc inappréciables, parce que loin d'ê-
tre réglées par le sentiment d'une tona-
lité ou d'un ton musical fondamental ,
(1) Voir l'ouvrage du P. Ménestrier, intitulé : Des
Représentations en Musique ancienne et moderne,
p. 37.
(2) Aristox., Ilarm. elem., lib. I , p. 18.
(3) Cic, de Naturd Deor.
(4) Essai sur l'Origine des Langues.
96
COURS SDR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
elles sont dirigées par les accens et les
inflexions inhérentes au sens de chaque
mot. Néanmoins ces intonations ont leur
justesse et leur fausseté relatives dépen-
dant du rapport des acceus avec le sens
des mots qui le déterminent, et voilà
pourquoi les orateurs anciensse faisaient
une loi de iixer les inflexions de leur voix
ou bien recouraient à un joueur d'instru-
mens qui leur donnait le ton (1).
Le chant seul, au contraire, est con-
traint, dans la nécessité de former un
sens musical, de procéder par intervalles
appréciables et déterminés pour que ces
intervalles puissent être distinctement
perçus par l'oreille.
Ainsi, dans la musique, les conditions
du sens exigent que le son se crée à lui-
même une limite dans ces intervalles
fixes pour former la langue des sons , de
même que, dans la parole, le son vocal
réclame impérieurement la limitation de
la consonne pour former la langue arti-
culée.
En partant de cette observation que la
parole comporte une espèce de chant
composé d'intonations inappréciables
et de vocalisations libres en tant qu'elles
sont uniquement déterminées parles ac-
cens et les inflexions propres au senti-
ment qu'elle exprime , et que la musique
livrée à elle-même parcourt des inter-
valles fixes et saisissables à l'oreille pour
former un sens , nous comprenons tout
de suite que , dans les Tonalités ou sys-
tèmes musicaux qui sont basés sur l'élé-
ment nécessaire de la parole et insépa-
rables d'elle , l'échelle des sons était con-
stituée sur de très petits intervalles,
comme des quarts de ton , et quelquefois
sur des intervalles mobiles. Mais conten-
tons-nous d'indiquer ce sujet auquel nous
reviendrons bientôt.
Si l'élément vocal est la base de la pa-
role, les sons vocaux doivent être les
mêmes dans toutes les langues et dans
(1) « Cum eburneolà solilus esl (Gracchus) huberc
« fistulà qui staret occulté post ipsum cùm conciona-
« relur, peritum homineni , qui inflaret celeriter
« eum soiium, quo illum aut reraissum excitaret ,
« aut à conlentione revocaret. » l)e Oral., lib. lit ,
cap. lx. — Un usage semblable s'est perpétué jusque
dans la primitive Eglise. Il y a\ail un -phunasque qui
réglait les intonations des chantres ; c'est ce qui ,
plus tard, a donné lieu au serpent.
tous les alphabets, puisque c'est là la
partie invariable du langage de l'homme.
Il n'en est pas ainsi quant à l'élément de
la consonne; car outre que les lettres
consonnantes peuvent être articulées de
diverses manières dans les diverses lan-
gues, elles concourent, dans ces diffé-
rentes langues, à la formation de sens
différens. Il y a plus: certaines con-
sonnes sont propres à certaines langues
et à certains peuples et donnent lieu à
ces articulations caractéristiques dont
l'imitation est si difficile pour tout indi-
vidu appartenant à un peuple étran-
ger (1). Il suit de là que, quelque diffé-
rens que soient entre eux les divers sys-
tèmes de musique, ils ne sauraient l'être
au même point que les diverses langues
le sont entre elles. Nous voyons, en ef-
fet, que notre système de musique est !
commun à la plupart des nations de l'Eu-
rope. Il est vrai que son universalité !
tient à deux causes principales apparie- I
nant à un ordre d'idées plus général ; en j
premier lieu , à ce qu'il est issu du chant
liturgique ou chant grégorien que l'E- I
glise avait répandu dans tout l'Occident;
en second lieu-, aux communications éta-
blies entre toutes les nations de l'Europe.
Sans ces deux causes puissantes, il est
douteux qu'il fût devenu européen,
l'Europe étant partagée en plusieurs fa-
milles de langues de diverse formation,
et l'on peut conjecturer qu'il se serait
formé autant de tonalités originales qu'il
y a de langues autochtones, c'est-à-dire ,
attachées à un sol particulier. Aujour-
d'hui même, malgré l'extension de ce
système, il est impossible de mécon-
naître dans la musique de chaque na-
tion certains caracières prédominans , et
ce sont ces différences qui donnent lieu
à la distinction des différentes écoles.
Nous voyons aussi que certains types ca- !
ractéristiques de tonalité se perpétuent
dans leschanls populaires, dans ces airs
(l) Frédéric Scblegel a dit : « Les consonnes pures
i « et propres sont ce qu'il y a de caractérisque dans
I « une langue : elles en sont te corps. Les voyelles
(i contiennent la partie musicale, et répondent au
« principe de l'àme. » Hist. de la Littér., traduct.
de M. W. Duckelt, t. 1, p. 213. — Winkelman fait
I aussi la même observation à propos des Grecs de
l'Asie Mineure. Mat. de l'Art, liv. ï, en, ni.
PAR M. J. rVOP.TTGUE.
97
indigènes, particuliers aux provinces,
qui sont, relativement à notre musique,
comme autant d'idiomes et de dialectes.
Antérieuresà notre système et ayant cer-
tainement contribué d'une manière oc-
culte à sa formation, ces tonalités popu-
laires se conservent; ainsi que les lan-
gues locales, les patois antérieurs à nos
langues, se conservent sous l'empire de
la langue commune. C'est là une ques-
tion d'un haut intérêt, qui a besoin d'ê-
tre vérifiée par une étude approfondie de
l'histoire, des races humaines et des
langues, et qui pourra devenir en temps
et lien l'objet de ce que nous appellerons
l'Ethnographie musicale.
Après avoir considéré le son vocal
comme élément musical dans l'homme,
considérons l'élément musical hors de
l'homme, savoir le. son tel qu'il nous est
fourni par la nature physique, en un
mot , ce qui composait pour les anciens
Vharmonie universelle ou l'harmonie de
l'univers ; puis nous passerons immédia-
tement à la formation des tonalités.
Les êtres créés ont une parole, suivant
le roi-prophète. « Cette parole s'est ré-
t pandue dans toute la terre, et elle a
< retenti jusqu'aux extrémités du monde:
t In omnern terram exivit sonus eorum ,
< et in fines orbis terrœ verba eorum (1).>
Et le Seigneur a dit à Job : n Qui assou-
c pira les harmonies des cieux? Concer-
« ium cœli quis dor/nire faciet (2) ? i
Aussi l'homme ne se contente pas de ce
merveilleux instrument de musique qui
est sa propre voix ; il se sert de certai-
nes parties des corps des animaux et de
certains corps inorganiques pour en faire
des instrumens destinés à remplacer la
voix humaine ou à l'accompagner; et re-
marquez-le dès à présent, il y a une sorte
de hiérarchie entre ces instrumens, sui-
vant qu'ils imitent plus ou moins la voix
de l'homme , et selon le mode et le de-
gré de leur action sur les organes et les
fibres du corps humain. Le principe de
la musique est donc en tout ce qui existe :
il est dans l'homme comme dans tous
les ordres de la création inférieure. Les
mille voix de l'univers, ce concert una-
nime des êtres, c'est ce qu'on a appelé
(1) Ps. 18.
(2) Job , 38.
L'harmonie universelle, la musique créée
dont nous ne pouvons percevoir que
quelques notes.
i La musique créée, dit le P. Mersen-
< ne, comprend les rapports harmoni-
« ques, les sons, les mouvemens et les
j altérations particulières de chaque es-
( pôce , car si nous pouvions entendre
« le chant de tous les oiseaux, la voix de
« tous les animaux, les bruits de tous les
« tonnerres et des vents, et que nous con-
« sidérassions leurs différences et leurs
« proportions, nous y trouverions une
« admirable harmonie Mais ce son est
g trop éloigné de nous , trop grave , trop
< aigu ou trop grand pour être entendu,
< ce qui arrive à plusieurs autres choses ;
« car nous ne pouvons ouïr le son ou le
t bruit que font les fourmis et les autres
i petits animaux quand ils marchent,
«qu'ils courent , qu'ils se traînent, ou
« qu'ils volent, d'autant que le son est
« trop petit et trop faible. D'où nous
« pouvons conclure que le son a deux
« extrémités qui nous sont impercepti-
« blés: l'une quand il est trop fort, trop
i violent, et l'autre quand il est trop
« faible et trop petit ; l'une quand il est
< fait par un mouvement trop petit ou
« trop lent, et l'autre quand il est fait
«par un mouvement trop vite, trop
j grand et trop précipité; car l'une et
< l'autre de ces extrémités surmonte la
a sphère que l'oreille a pour son acti-
« vite et pour sonétendue.... Je ne doute
< pas que l'auteur de la nature n'ait si
« bien disposé les espèces de l'univers
i les unes avec les autres, que leurs re-
< lations, leurs dépendances, leurs mou-
« vemens et leur ordre louent le Créa-
« teur et font les cadences naturelles
i d'un mode très parfait, puisque Dieu
< est le maître du concert (1). >
Supposez à présent un vaste clavier
comprenant tous les sons de la nature
perceptibles à nos sens , comprenant le
diapason de la voix humaine, l'étendue
de la voix des animaux, les timbres, les
accens infiniment variés de tous les
corps ; divisez ces sons en intervalles
aussi rapprochés qu'on puisse le conce-
voir, de telle sorte que chacun, si petit
(i) Traité de l'Harmonie universelle, in-8°, 1627,
pages «3 et 348 combinées.
98 COURS SUR LA MUSIQUE
qu'il soit, ait sa touche correspondante
dans ce clavier universel : voilà le type
de la musique à l'usage de l'homme, le
type de la musique vocale et instrumen-
taient comme l'alphabet universel de
la langue des sons.
Prenez ensuite à volonté, dans cette
échelle immense, un son considéré
comme corde fondamentale; mettez
cette corde en vibration; elle produira,
avec le son générateur, d'autres sons ap-
pelés ses harmoniques, parties intégran-
tes de ce son producteur. De ces sons
harmoniques ou générés, les uns sont
certains, c'est-à-dire immuables, en ce
qu'ils occupent toujours le même inter-
valle à l'égard du son fondamental, et
quelle que soit la nature du corps sonore
mis en vibration ; les autres sont incer-
tains ; il en est même deux qui manquent
de justesse relativement aux habitudes
de notre oreille. Tout le monde nous
comprendra lorsque nous dirons qu'au
nombre des intervalles certains se trouve
Yoctave, et l'octave étant la répétition
au grave ou à l'aigu du son fondamental,
partage la série générale des sons en au-
tant de divisions identiques. Ces divi-
sions, quel que soit leur degré d'abais-
sement ou d'élévation, peuvent donc
être ramenées à un type unique. Or, la
gamme, c'est-à-dire la succession des
sons compris dans l'intervalle de l'oc-
tave, leur coordination et leur subordi-
nation respective à l'égard du son fon-
damental ou ionique, c'est là ce qui con-
stitue la tonalité. Les tonalités peuvent
donc être constituées de diverses maniè-
res. Nulle n'est essentielle en elle-même.
Seulement elles possèdent toutes, au
nombre de leurs intervalles, les harmo-
niques fixes et certains de la tonique,
produits du phénomène simple de la ré-
sonnance (1), et qui, par cela même,
(1) Nous disons phénomènes simples de la réson-
nance , parce que. toute corde mise en vibration don-
nant pour aliquole sa 8e, sa 12% sa 13% sa 17e, sa
21% sa 22% sa 23% sa 21% sa 23% sa 20% etc., il
s'ensuit que si Ton supprime de cette échelle harmo-
nique les octaves comme ne formant qu'un seul son
avec le son qu'elles redoublent, il ne reste aux trois
premiers degrés de l'échelle harmonique avec le son
générateur supposé ul, que la 12e sol, et la 17e mi, tous
trois formant accord parfait. Les trois degrés suivans
de celle échelle appartieunenl à un accord étranger
RELIGIEUSE ET PROFANE,
doivent être considérés avant tous les
autres comme parties intégrantes du son
producteur; et, quant aux autres inter-
valles, ils peuvent être réduits à un petit
nombre, ou bien être multipliés d'une
manière presque indéfinie, suivant la
nature et la fonction de chaque tona-
lité.
Parlons immédiatement des deux to-
nalités qui sont familières à notre oreille.
Ceci nous aidera à comprendre ce que
nous devons dire de la constitution des
tonalités qui sont tout-à-fait étrangères
aux habitudes de notre organisation.
La première est constituée de telle sorte
que les intervalles qui composent là
gamme, au nombre de huit, naturels en
ce qu'ils ne subissent aucune altération
accidentelle représentée par le dihze ou
le bânol (1), n'ont aucune relation néces-
saire les uns avec les autres, ni aucune
affinité ou attraction entre eux. D'où il
résulte que le mode de succession de ces
mêmes intervalles est purement arbi-
traire ou facultatif, et que chaque degré
pouvant être le terme de la succession,
emporte virtuellement l'idée de repos et
d'un sens complet. Telle est l'organisa-
tion des systèmes de musique religieuse
et particulièrement du chant grégorien.
Voulant , pour nous rendre intelligible
à tout le monde, nous abstenir, autant
que faire se peut , d'explications techni-
ques, nous recourrons aux comparaisons
toutes les fois qu'il nous sera possible
d'arriver par ce moyen du connu à l'in-
connu. Concevons donc une langue com-
posée d'un certain nombre de substantifs
qui n'admettraient pas l'adjonction de
au son générateur, et par leur éloignement, ils sont
le résultat du phénomène composé de la résonnance.
C'est , pour le dire en passant, au moyen de cet ac-
cord composé que s'est formée l'harmonie disso-
nante.
(1) On rencontre néanmoins les signes accidentels
du bémol, du bécarre et du dièze même dans le
plain-chant, système dont il est précisément ici
question. Mais il faut observer que ces altérations
ne se trouvent guère que dans des pièces de chant
qui ne remontent pas à une époque fort éloignée , et
dans lesquelles les symphoniasles se sont rapprochés
à certains égards du caractère de la musique mon-
daine. Du reste, il est rare que ces altérations soient
autre chose que des espèces de notes de passage, et
qu'elles affectent l'ordre diatonique, qui est le genre
exclusivement propre au chant d'église.
PAR M. J. D'ORTTGUE.
99
I article, comme le mot Dieu, par exem-
ple ; monosyllabes sublimes, identiques
[ au l'ait même de l'institution de la pa-
Irole, interjections immenses qui em-
brasseraient tous les senlimens d'adora-
[tion, de contemplation, d'extase, qui
contiendraient toutes les idées de durée,
de permanence , d'infini , et comme tous
les attributs de l'Être incréé, immuabje,
éternel, en qui il ne saurait exister ni
changement, ni ombre de vicissitude (1);
une langue pour les élémensde laquelle
nul mode de succession déterminée,
puisque tous, quel que fût leur rang par
rapport les uns aux autres, viendraient se
confondre et s'absorber dans l'unité de
Dieu, et nous comprendrons la nature
de la constitution du plain-chant, de ce
système que l'on a désigné avec raison
sous le nom d'ordre unitonique (-2).
La seconde est constituée de manière
que les intervalles, les mêmes que ceux
de la tonalité du plain-chant, peuvent
subir deux sortes d'attractions , l'une
par la propriété du dieze, l'autre par la
propriété du bémol; ce qui porte à douze
le nombre des sons compris dans l'é-
chelle; ce qui porte également à douze
le nombre de gammes ou de tons appar-
tenant à notre tonalité dans ce système.
Le mode de succession entre les inter-
valles est déterminé par les diverses affi-
nités et attractions propres à ces mêmes
intervalles, qui, si nous pouvons ainsi
parler, les incitent, celui-ci à descendre
jsur le degré inférieur, celui-là à s'élever
lau degré supérieur, au troisième à per-
sister en lui-même comme sur un point
■de repos. Tous ces intervalles sont sus-
ceptibles de s'attribuer les fonctions
les uns des autres, de substituer ac-
cidentellement à leurs propriétés na-
I (1) Pater luminum , apud quem non est transmu-
latio, nec vicissitudinis obumbralio. B. Jacob, Epist,
, 17.
| (2) Il n'est pas besoin de prévenir qu'il n'existe
lacune langue du genre de celle dont nous parlons
ci. Mais nous trouvons dans l'Apocalypse un verset
jjui peut justifier la suppositon que nous faisons, en
tnême temps qu'il peut faire comprendre ce que
lious disons du caractère de la tonalité ecclésiasti-
que. Voici ce verset : it Dicenles : Amen, benedic-
c tio, et clarilas, et sapienlia, et gratiaruin aclio,
.( honor, et virlus, et forliludo Deo nostro in seecula
i sœculorum. Amen. » Apoc, cb. vu, v. 12,
lurelles les propriétés des autres inter-
valles, et de changer, dans la même
proportion, les attributions respectives
de ceux-ci. D'où il suit que chaque de-
gré isolé ne renfermant pas en lui un
sens complet, loin de pouvoir être arbi-
trairement le terme de la succession, il
ne saurait être regardé autrement que
comme élément de cette succession dont
le mode est déterminé par les propriétés
naturelles ou transitionnelles des inter-
valles, conformément au sens musical
qu'ils concourent à développer. Ainsi,
dans le langage actuel, des substantifs
pris séparément, bien qu'exprimant cha-
cun une idée particulière, ne peuvent
collectivement former un sens qu'autant
qu'ils participent à sa manifestation par
leurs propriétés naturelles, comme dans
le mot propre, ou par leurs propriétés
empruntées, comme dans la figure et
l'image, et qu'étant liés entre eux par
ce qu'on appelle les parties du discours,
ils se rangent sous les lois de la con-
struction grammaticale. Telle est la to-
nalité actuelle, à laquelle on a appliqué
le nom d'ordre transitonique. Bornons-
nous pour le moment à donner une idée
de ces deux tonalités, auxquelles nous
ne tarderons pas de revenir, pour ex-
pliquer et leur raison d'être et le prin-
cipe de leur origine.
JNous avons dit que dans le simple acte
de la parole, la voix parcourt un circuit
d'intonations inappréciables à l'oreille,
mais déterminées par le sens et le senti-
ment inhérens à chaque mot; qu'ainsi la
parole formait un chant réel , qui ne
diffère du chant musical qu'en ce que,
dans celui-ci, la voix observe des inter-
valles parfaitement appréciables et dis-
tincts.
JNous avons dit aussi qu'entre la parole
et la musique, telle que nous la conce-
vons, et antérieurement aux deux tona-
lités dont nous venons de parler, il existe
d'autres tonalités qui procèdent par des
intervalles excessivement rapprochés les
uns des autres, lesquels correspondent
à ce que nous nommons des quarts de
ton. Il est bien évident que ces tonalités
sont basées sur l'alliance étroite de la
parole et du chant, que la parole est un
élément intime dedeur constitution, et
nous appelons toute l'attention du lec-
100
COURS SUR LA MUSIQUE
teur sur ce point , qu'on ne peut trouver
la raison de ces tonalités qu'en remon-
tant à l'institution de la parole. On fera
des volumes sur cette matière sans rien
expliquer, aussi long-temps qu'on négli-
gera cette condition, en s'obstinant à se
restreindre dans le cercle spécial de l'art
musical. Le fait de l'existence de ces to-
nalités n'est pas un de ceux qui se déro-
bent pour jamais à notre investigation.
Ce fait se perpétue dans l'Inde et dans
l'Egypte moderne. Les Indous divisent
leur échelle en vingt-deux parties, c'est-
à-dire en intervalles formant presque
des quarts de ton. Cette échelle est par-
tagée en un nombre considérable de mo-
des, que l'on peut évaluer de trente à
trente-six. Le système des Arabes et
celui des Perses sont, dans leur sphère
particulière, organisés d'une manière
analogue et comportent des intervalles
très petits, imperceptibles, en quelque
sorte, par rapport à nous, quant au de-
gré qu'ils marquent dans l'échelle. Or,
s'il est une chose incontestable , c'est
que ces petits intervalles sont autant
d'accens , autant d'inflexions au service ,
non du sens musical , mais de la parole, et
leur fonction essentielle est de fortifier,
dans toutes les nuances, l'expression de
celle-ci. Aussi les musiciens indous
croient-ils que chaque mode est l'expres-
sion d'une passion , et , dans la langue
sanskrile, le mot raga, qui signifie mode,
correspond à une passion, à une affec-
tion de l'âme. Pour notre compte, nous
inclinerions à penser que l'observation
des propriétés des sons en raison de leur
élévation ou de leur abaissement dans
l'échelle a donné lieu aux modes ; car
on ne peut douter que la nature de l'ac-
tion physiologique du son sur l'organisa-
tion humaine ne soit relative à sa teneur
spécifique , c'est-à-dire en rapport avec
le degré inférieur ou supérieur que le
son occupe dans le diapason général (1).
De pareilles tonalités sont inharmoni-
ques évidemment, puisque, expressions
(l) C'est peul-èlre d'après ce principe que saint
Augustin a dit : k Mira animi nostri cum numeris
K cognatio... Omnes affectus spiritùs nostri pro sui
<c diversitate habent proprios modos in voce, atque
s cantu, quorum occulta familiaritate commutan-
te tur, excitantur. » Conf., lib. X, cap, xxxiu.
RELIGIEUSE ET PROFANE,
et auxiliaires de la parole, elles ne sau-
raient admettre d'autre mode de mani- i
festation que le mode de manifestation
propre à la parole, savoir le mode suc- |
cessif sans le concours à quelque degré
que ce soit de l'élément des sons simul-
tanés , élément purement musical et dont
l'effet serait de paralyser l'action de la
parole , paralysée par elle à son tour.
Exécutés à plusieurs voix , les chants ap-
partenant à ces tonalités ne peuvent
comporter que l'unisson. Ces tonalités
ont donc dans la parole même leur har-
monie essentielle ainsi que leur raison.
Privées de l'harmonie, elles sont encore,
et pour le môme motif, privées de l'élé-
ment de la mesure ; car la mesure, par-
tageant le temps en divisions égales et
symétriques, anéantirait radicalement
cette autre mesure libre et naturelle qui
naît de la prosodie , c'est-à-dire de l'ob-
servation dans le langage des syllabes
longues et des syllabes brèves, des dési-
nences, des prolongations et des in-
flexions nécessaires à renonciation de
l'idée et à la manifestation du sens intel-
lectuel.
Voilà donc pourquoi, dans l'antiquité
comme chez les peuples modernes de
l'Orient, la musique est le seul art au-
quel on a attribué une origine divine ;
voilà donc pourquoi elle est partout re-
présentée comme opérant des prodiges :
origine et prodiges dont on s'est tant
moqué, et, disons-le, avec si peu d'in-
telligence. Voilà donc pourquoi, chez
les Chinois , chez les Egyptiens , chez les
Grecs, la musique était réglée par des
lois, pourquoi le mot loi correspond au
mot chant, pourquoi les musiciens étaient
législateurs, pourquoi il était défendu
sous les peines les plus sévères de rien
changer à la théorie de cet art et d'ajou-
ter une corde à la lyre , pourquoi Platon
disait, en parlant des lois musicales:
« Ces espèces et quelques autres une fois
« réglées , il n'est plus permis à personne
« d'en changer la destination, en les
< transportant à une autre mélodie; >
pourquoi enfin le musicien Phrynis ayant
porté à neuf les cordes de la lyre, au
lieu de se borner à sept, l'éphore Emé-
ripès coupa les deux cordes ajoutées en
s'écriant : iVe viole pas les lois de la mu-
sique. C'est que la musique était la pa-
PAU M. J. D'ORTIGUE.
101
rôle élevée à sa plus haute puissance.
Mais on sentira qu'à mesure que la
musique se détacha de la parole pour se
développer dans son principe interne et
pour former un art individuel, elle fut
contrainte de chercher dans l'énergie de
ses propres élémens un sens, une signi-
fication que la parole ne pouvait plus
lui donner. Elle chercha donc les élé-
mens de ce sens dans une division d'in-
tervalles heaucoup plus éloignés, parfai-
tement limités les uns par rapport aux
autres , et , par cela même , appréciables ,
saisissables et distincts à l'oreille. D'in-
terminables discussions s'élevèrent sur
la manière de diviser l'échelle. Les uns,
c'étaient les aristoxéniens, voulaient
qu'on fixât les intervalles en invoquant
le seul jugement de l'oreille; les autres,
les pythagoriciens, prétendaient les sou-
mettre aux calculs des rapports. Il était
impossible d'arriver à une solution sa-
tisfaisante par l'un ou l'autre système,
et aujourd'hui la question renfermée
dans ces limites n'a pas avancé d'un pas.
Du reste, ce n'est pas par des moyens
semblables que se font ces tonalités. Ob-
servons bien que nous ne parlons ici que
des tonalités purement musicales, c'est-
à-dire en dehors de la parole. Elles ne
s'improvisent pas ainsi à priori par voie
de combinaison et de délibération. Bien
que conventionnelles, en ce sens que
leur constitution, sauf les intervalles
produits du phénomène de la réson-
nance, n'émane pas d'un principe essen-
tiel, nécessaire, identique à l'institution
de la musique , comme les langues , elles
s'élaborent lentement dans les profon-
deurs de l'organisation humaine et jail-
lissent spontanément du travail et comme
de la germination réciproque d'une foule
de choses complexes, telles que l'éduca-
tion de l'ouïe, les conditions du climat
les facultés physiologiques distinctives
des races, les élémens du langage, suivant
que ces élémenssont euphoniques et har-
monieux, gutturaux et composés d'articu-
lations pleines de rudesse. Nous sommes
porté à croire que les tonalités consti-
tuées au point de vue de l'idée religieuse
et au profit du culte sacré sont celles qui
ont le moins subi l'influence des circon-
stances extérieures, et notamment celles
des langues; mais quant aux autres sys-
TOMK XU, — H" GU. 18*1,
tèmes de musique, comme les langues
n'ont pu agir sur leur constitution par
les sons vocaux, identiques dans le lan-
gage de tous les pays, il est évident que
c'est par l'élément de la consonne qu'el-
les ont influé sur les dernières tonalités
bien que celles-ci soient séparées de l'é-
lément de la parole.
Ainsi , diverses entre elles quant à la
coordination des intervalles et à la sub-
ordination de ceux-ci au son fondamen-
tal ou tonique, les tonalités rentrent
néanmoins les unes dans les autres par
les intervalles communs à toutes, et qui
sont le produit simple de la résonnance
Il y a donc un principe indépendant de
toute tonalité , qui est l'accord harmo-
nique ou l'accord parfait, engendré par
cette même résonnance.
D'après ce qu'on a vu plus haut, qu'à
mesure que la musique, absorbée jadis
dans la parole, et tendant à se dégager
de ses liens comme à se développer dans
son principe interne pour former un art
à part, était forcée de chercher dans une
division d'intervalles fixes et apprécia-
bles les élémens d'un sens propre, on
pourrait s'étonner, au premier coup
d'oeil , que, dans notre tonalité actuelle,
postérieure à celle du plain-chant et is-
sue de cette dernière, l'échelle soit di-
visée en douze demi-tons , tandis que la
tonalité du plain-chant ne comporte que
sept tons naturels.
Mais il faut observer ici que la tonalité
du plain-chant, constituée au point de vue
de l'idée religieuse, doit, à cause de cela
même , être beaucoup plus sobre que la
nôtre de ces nuances d'expression si bien
représentées par le demi-ton. Le plain-
chant ne comporte en effet que deux
demi-tons naturels dans chacun de ses
modes. Cela suffit entièrement à l'expres-
sion de supplication, de plainte, de grave
mélancolie et d'onction, qu'il sait si
bien prendre en certaines circonstances.
L'échelle du plain-chant n'est pas, à vrai
dire , composée d'intervalles plus grands
que ceux de notre tonalité; ces inter-
valles sont les mêmes dans l'un et l'autre
système; seulement, dans le nc>tre, ils
sont susceptibles d'altérations. Le plain-
chant n'est pas essentiellement harmo-
nique comme notre système; il ne com-
porte nullement la mesure dont notre
7
102
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
système ne saurait se passer, et qui est
un élément nécessaire à notre musique,
pour la manifestation complète de l'ex-
pression qui lui est propre dans son dé-
veloppement particulier. Mais le plain-
chant n'exclut pas fondamentalement
l'harmonie; il l'admet, et souvent avec
de grands avantages d'expression. Par ce
côté comme par les intervalles naturels
fixes, il prouve que sa tonalité n'est pas
de celles qui se confondent dans l'insti-
tution de la parole; car celles-ci, ne
craignons pas de le redire, procèdent
par petits intervalles et sont essentielle-
ment inharmoniques , parce qu'elles
possèdent une harmonie inhérente à la
parole elle-même, harmonie incompa-
tible avec un système d'harmonie qui
serait le développement de la gamme,
abstraction faite de la parole. On peut
remarquer, à cet égard, que la tonalité
des Chinois, laquelle n'est pas sans rap-
porisavec la tonalité du plain-chant. et
qui paraît être fondée sur les mûmes in-
tervalles, sans être proprement harmo-
nique, admet néanmoins certainsaccords
parfaits sur les désinences et les finales.
Cette assertion parait être hors de con-
testation.
Ce qui dans notre musique semblerait
faire croire, au premier aspect, qu'elle
est par son principe plus voisine que le
plain-chant de l'institution de la parole,
est précisément ce qui prouve à quel
point elle est indépendante du langage,
a quel point elle cherche à se dévelop-
per par la seule énergie de ses élémens
propres. La division de son échelle par
demi-tons ou intervalles chromatiques,
les affinités , les attractions de ces mêmes
intervalles toujours plus multipliés, le
développement de son système harmo-
nique fondé sur les attributions de ces
mêmes intervalles, ou sur les lois de
la gamme, cette propriété, au moyen de
laquelle elle fait naitre la sensation in-
certaine d'une double tonalité, nous
voulons dire X enharmonie ; l'élément de
la mesure qu'elle s'est approprié, le
cercle de son expression qu'elle agrandit
incessamment par des accens nouveaux,
de nouvelles inflexions, de nouvelles
nuances, et par de nouveaux procédés,
des ressources nouvelles d'instrumenta-
tion, tout cela démontre la plénitude
de liberté dont elle jouit dans l'activité
de son expansion. Elle ne possède pas,
comme l'ancienne musique, comme la
musique ecclésiastique . un grand nom-
bre démodes correspondant aux diverses
affections de l'âme. Elle n'a , à propre-
ment parler, que deux modes , le majeur
et le mineur; mais, ces deux modes, elle
a le pouvoir de les varier, en quelque
sorte , d'une manière illimitée , en éche-
lonnant autantde tonalitésque la gamme
comporte d'intervalles , et en faisant
naître le sentiment de plusieurs tons re-
latifs se reflétant les uns dans les autres
avec divers caractères, diverses attribu-
tions et diverses nuances de sonorité.
C'est ainsi que l'art musical, livré.à ses
propres forces, s'éloigne de plus en plus
de la parole ; c'est ainsi que dans le
drame lyrique son union avec la parole
devient de plus en plus artificielle et
forcée. Mais il est très vrai de dire aussi
qu'à mesure que l'art musical s'éloigne
de la parole , il s'en rapproche toujours
davantage , en ce sens qu'il s'empare peu
à peu de tous les moyens, non de mani-
festation au point de l'idée, mais d'ex-
pression au point de vue du sentiment,
propres à la parole : car, par les petits
intervalles de demi-tons, par les sensi-
bles, par les enharmonies, elle rentre
dans son principe essentiel, savoir l'élé-
ment vocal, ses accens et ses inflexions.
Sous ce rapport, on peut affirmer que
la musique se retrempe constamment à
la source de son origine , qui est celle du
langage, et qu'elle tend visiblement à
renouer avec le langage , dans un avenir
peut-être prochain, une alliance depuis
long-temps rompue. Et c'est en y réflé-
chissant bien , ce qu'on a voulu dire in-
stinctivement, lorsqu'on a établi que la
musique, unitonique dans le plain-chant,
était devenue transitonique dans la tona-
lité moderne, et qu'après avoir passé
par X ordre pluritonique , elle allait en-
trer dans l'ordre omni tonique.
Nous n'aurons plus maintenant à nous
occuper que des deux tonalités familiè-
res à notre organisation, celle du plain-
chant et la tonalité actuelle. 11 faut d'a-
bord examiner de quelle manière s'en-
gendrent les élémens distinctifs de ces
deux tonalités, et particulièrement du
système moderne. Joseph d'Qrtigue,
COURS D'TITSTOTRE DE FRANCE , PAR M. DUMONT.
108
$cUncc$ &\$t0xU)\u$.
COURS D'HISTOIRE DE FRANGE.
VINGTIÈME LEÇON (I).
Condition des leudes; origine et élévation des vas-
saux; histoire de Leudaste. — Influence de la
loi romaine sur les Franks; l'organisation politi-
que fondée sur la propriété foncière. — Consé-
quences louchant la succession au trône ; tou-
chant l'aristocratie des leudes. — La propriété
foncière base de l'ordre social actuel.
On connaît déjà l'état des choses par
leur simple et exacte exposition dans la
leçon précédente. Nonobstant la distinc-
tion des deux races et la primauté no-
minale du barbare , conservée jusque
dans cette organisation toute nouvelle
par la loi salique, qui n'estimait qu'à
trois cents sous le meurtre d'un convive
du roi, tandis qu'elle en exigeait six
cents pour celui d'un antrustion , tous
étaient leudes ou fidèles de la même ma-
nière, avec les mêmes privilèges (2). L'é-
galité , au fond , était entière. L'ambition
du Romain ne rencontrait pas plus d'ex-
clusion ni d'obstacle que celle du Bar-
bare , et si le Frank d'abord dut l'em-
porter pour les commandemens mili-
taires, l'indigène, l'homme de la civili-
sation , avait certainement la préférence
pour les fonctions administratives et pa-
latines. Deux petites compositions du
poète Fortunatus en fournissent la preuve
la plus décisive ; il est étonnant qu'on n'y
ait point songé jusqu'à présent, puis-
qu'on y trouve un document si curieux
, (1) Voir la xixe leçon au numéro précédent ci-
dessus, p. 17.
(2) Il a été accordé dans la leçon précédente que
leudes et fidèles n'étaient point synonymes. Il est
vrai qu'on ne peut guère apercevoir d'analogie dans
le sens grammatical de ces deux mots : toutefois
l'habitude continuelle de les employer indifférem-
ment l'un pour l'autre a fini par leur donner une
synonymie ; car on trouve leudesarnio pour fidelilas
dans la formule de Marculfe , i , 40; la trente-neu-
vième de Lindenbrog, qui est la même, porte leu-
desamium .
sur l'état des personnes dès les premiers
temps mérovingiens. L'épitaphe d'un cer-
tain Condon, domestique (1) du roi, et
l'épîlre au comte Galactorius , nous
montrent à la fois la gradation des em-
plois et des dignités , et la facilité de les
parcourir pour un Romain. Ce Condon
commença par être tribun (2) sous Theu-
deric ou Thierry Ier, comte , puis domes-
tique ou palatin sous Théodebert, puis
maire du palais et comme tuteur de
Théobald; sa faveur se soutint et s'accrut
sous Clotaire Ier et Sigebert Ier, qui lui
accorda enfin le titre de convive. Galac-
torius, magistrat municipal de Bordeaux,
devint rapidement aussi comte , juge et
conseiller royal , et n'avait plus au-des-
sus de lui que le titre de duc (3) en ex-
pectative.
Rien de plus évident aussi dans ces
deux précieux documens que l'influence
de la faveur royale : car il faut bien re-
marquer qu'on pouvait parvenir aux plus
(1) Qualification très haute alors , comme sous
les empereurs romains. Marculf. , il, 52.
(2) Ce litre indique-t-il une fonction militaire ou
civile? Je n'en trouve pas d'autre mention.
(3) Fortun., Carmina , vu , 10, de Condone Do-
meslico.
Theodoricus ovans ornavit honore tribimum*
Surgendi auspicium jam fuit indé tuum.
Theodobertus enim comitivœ prœmia cessit,
Auxit et obsequiis cingula digna tuis. . .
Instituit cupiens ut deindé domesticus esses,
Crevisti subite-, crevit et aula simul.
Florebant pariter veneranda palatia tecum ,
Plaudebat vigili dispositorc domùs. . .
Jussit et egregios inter residere polentes
Convioam reddens proficiente gradu.
Id., x,22 : ad Galaclorium comilem.
Anté cornes meritô quant datus esset honor,
Burdigalensis eras , et cùm defemor, amotjr,
Dignus habebaris ha;c duo digna gerens.
J udicio reijis valuisti crescere judex.
Pnustet ut arma ducis , qui tibi restai apex.
Ut palrix fines sapiens tuearis et orbes
Adquiras ut ei , qui dut opima lib\
104
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
importantes fonction1; avant d'être con-
vive du roi, titre qui nous est représenté
dans l'épitaphe de Condon comme le
plus haut faîte de dignité. Il en devait
être de même pour le titre à? antrustion.
Or, toute fonction ayant son honneur ou
bénéfice , outre le crédit et la puissance
dont l'occupant se trouvait investi, il
prenait rang par cela même parmi les
fidèles ou leudes, mais avec qualité in-
férieure. Il y avait donc des degrés dans la
fidélité royale (1) , et quelquefois en sens
contraire du service royal, qui avait
aussi nécessairement ses gradations. Un
convive, un antrustion , c'est-à-dire des
fidèles de la plus éminente qualité, pou-
vaient se voir dans la dépendance de fi-
dèles inférieurs, et ceux-ci pouvaient
surpasser en crédit et en autorité les fi-
dèles supérieurs, sans jamais le devenir
eux-mêmes. Comment l'inégalité légale
du Romain aurait -elle tenu contre la
confusion d'une si bizarre hiérarchie ?
Cette confusion d'ailleurs était plus
grande qu'on ne le penserait , et par un
autre effet de la même cause, lequel fera
connaître jusqu'où portait la faveur
royale. Dans les emplois subalternes du
palais, des domaines ou villœ du roi, vi-
vaient mêlés des hommes libres, des co-
lons et des serfs, romains ou barbares,
quoique beaucoup moins de ceux-ci.
Toutefois le sort de la guerre, certaines
circonstances, ou certains délits, pou-
vaient réduire des barbares à la condi-
tion même du servage (2). Us étaient tous
naturellement sous la mundeburde (3),
(1) La formule de Régis antrustione , citée dans
la leçon dix-neuvième, suppose une différence, une
gradation entre le simple fidèle et Vanlruslion.
(2) La loi burgunde , tit. n, constate le fait : Si
qui§ servum régis nalione duutaxat barbarum occi-
dere prœsumpserit. . . Si alium servum romanum
sive barbarum aratorem aut porcarium, etc. Ib.,
tit. xii, le ravisseur, qui n'avait pas de quoi payer
le widrigild, était livré aux parens de la fille. Titre
xxxv, la fille déshonorée , la femme adultère pou-
vaient être mises en servitude royale. Tit. xlvii, la
mère d'un voleur et son fils , au-dessus de quatorze
ans, devaient être livrés en servitude à celui qui
avait été volé. Voyez dans les Formules de Marculfe,
il , 28, celle qui a pour titre Obnoxiatio , formule
de servitude de la part d'un homme qui a été ra-
cheté de la mort par un autre , et qui n'a pas de
quoi s'acquitter; ib., n , 27.
(3) Du teutonique m md , protection ; d'où mtin-
maimbournie ou protection royale , et
sous les dénominations diverses de mi-
nisteriales , gasendi , lassi, vassi, vas-
salli, drudi, serviteurs, officiers (1). ]\Ton
que les hommes libres, en cette situa-
tion , dussent rien perdre de leurs avan-
tages et de leur qualité. Jusqu'à la lin de
la période mérovingienne , et sous les
premiers Karoliifgiens surtout , on con-
tinua de les distinguer , ceux même qui
ne possédaient plus rien ; mais des serfs
étaient fréquemment appelés à porter les
armes comme eux , à remplir , à côté
d'eux, au-dessus d'eux, des emplois de
service royal , et il n'était pas rare de
voir un serf parvenir du dernier degré
de la dépendance à la fortune et aux
charges les plus honorables par son dé-
vouement, ses talens , son ambition , par
le caprice d'un roi ou d'une reine , sans
affranchissement légal, ni aucune prépa-
ration d'épreuve ou d'attente.
« Parmi les domaines royaux, on
comptait l'île de Cracine , dépendant du
del , pupille, mundling , mundilingus , synonyme
de serf; privilège de l'église de Hambourg , l'an
928 , dans Meibomius. Souvent des églises et des
monastères réclamaient cette protection. Marculf.,
i , 24 : Mundeburdium. Rectum est ut regalis po-
testas illis tuitionem impertiaty quorum nécessitas
comprobatur. Igitur cognoscat magniludo seu utili-
tas vestra quod nos apostolico aut venerabili viro
illo de civitate aut de monasterio. . . Cum omnibus
rébus vel hominibus suis aut gasindis , vel amicis ,
seu undecumque ipse legitimo reddebit mitio juxta
ejus petilionem , propter malorum hominum iulici-
tas infestutiones sub sermone tuilionis nostrae visi
fuimus récépissé, ut sub mundeburdo vel defensione
inlustris viri illius majoris domùs nostri. . . quielus
debeat residere , et sub ipso viro illo inlustris vir
ille causas ipsius. . ., tàm in pago quàm in palalio
nostro persequi deberet. . . Et nec vos, necjuniores
aut successores vestri vel quislibet eum de inquisitis
occasionibus injuriare vel inquietare non prœsuma-
lis. Et si aliquas causas adversus eum vel suo mitio
surrexerint, quœ in pago absque ejus gravi dispen-
dio definitee non fuerint, in nostri prœsenlià reser-
ventur.
(1) Gesinde, gens de service; lassi, lili, lidi, du
théotisque lete , laie, lile , laize, petit, dernier; en
allemand moderne, letsl. Vassus, selon les uns,
vient du teutonique facls, qui administre ; en anglo-
saxon , xadian , administrer; schallen, a le même
sens, d'où schalk , scalcus , fads-scalcus , adminis-
trateur-serviteur, vassalus. Voyez Ducange. Selon
d'autres, vassus est la forme latine du celtique goas,
gwas , jeune homme , serviteur. Drudus semble
formé de drost, qui signifie encore en Hollande et
PAR M. DU MONT.
105
Poitou (l'île de Ré). Là il y avait un vi-
gneron fiscal ; un certain Léocadius, serf
de ce vigneron , eut un fils, qu'il appela
Leudaste, et qui fut mandé tout jeune
pour le service^de la cuisine du roi.
Comme cet enfant avait les yeux chas-
sieux , que la fumée incommodait, on
Vota du pilon pour le mettre à la cor-
beille , on le fit passer de la cuisine à la
boulangerie. Il feignait de se plaire à pé-
trir la pâte fermentée , et bientôt il s'en-
fuit. Repris, il tenta deux ou trois fois
encore de s'échapper, et comme on ne
pouvait le retenir, on le punit d'une in-
cision à l'oreille. Alors, quoiqu'il n'eût
aucun moyen de cacher la honte de
cette marque , il alla chercher un refuge
auprès de la reine Marcovèfe, qui venait
de remplacer une sœur dans la passion
désordonnée du roi Caribert. La nou-
velle reine accueillit volontiers le fugi-
tif, lui donna un emploi et le fit gardien
ou maréchal (1) de ses meilleurs che-
vaux. De là , tout entier à l'orgueil qui le
possédait, il aspira au poste de comte de
l'étable. Il l'obtint, et dès lors, mépri-
sant tout le monde , il s'enflamma de
vanité , de débauche , de cupidité, se por-
tant çà et là comme un protégé favori
dans les causes de sa patrone. La reine
étant morte, il eut le même poste dans
le palais du roi Caribert , dont il acheta
la faveur par de riches présens . tirés de
ses rapines. Ensuite, les péchés du peu-
ple s'accroissant , Leudaste fut nommé
comte de Tours. Là , se targuant arro-
gamment d'un si glorieux honneur, il se
montra rapace aux spoliations, auda-
cieux aux querelles, tout bourbeux d'a-
dultères; et par les discordes qu'il semait
et les fausses accusations qu'il intentait
sans cesse , il amassa d'énormes riches-
ses. Après la mort de Caribert, cette
ville échéant à Sigebert , il se Mta de
passer à Chilpéric, et ses iniques posses-
sions furent pillées par les fidèles du
en basse Saxe, officier de justice. Je trouve celte
citation dans un vieux commentaire des Capitulai-
res : « Quando anima vestra de corpore exierit . . . ,
et sine solatio et comitatu drudnrum atque vasso-
rum nuda ac desolata exibit. )> Laboulaye , vu, 11,
donne ce passage du roman de Florimond :
Le sénéchal et de ses druz
A voit avec soi retenus.
(1) Leg. Sal., n,6 : Mariscalcus; mahre, coursier-
prince austrasien. Mais bientôt Chilpé-
ric envoya son fils prendre Tours.
« Comme j'y étais déjà arrivé, continue
« le saint évoque Grégoire , le jeune
« Théodebert , fils de Chilpéric , me re-
4 commanda, vivement Leudaste , afin
a qu'il fût remis en possession du gou-
« vernement de la cité. Leudaste lui-
« même protestait de son humble sou-
c mission envers nous, jurant à plusieurs
€ reprises, par le tombeau de saint Mar-
t tin , que jamais il n'irait contre l'ordre
< de la justice ; que pour mes affaires
< personnelles, comme pour les nécessi-
« tés de l'Église, et enfin en toutes cho-
< ses il me serait fidèle. Il craignait, en
c effet, ce qui ne tarda pas d'arriver,
« que le roi Sigebert ne reprît la ville
< sous sa puissance , » et pendant les
deux ans qui suivirent jusqu'à la mort
de Sigebert, il se tint caché en Bretagne.
Quand Chilpéric eut succédé à son frère
meurtri , cet homme revint dans ses
fonctions de comte. Il se conduisit dès
lors avec une telle indécence, qu'il en-
trait dans la maison épiscopale revêtu du
corselet et de la cotte d'armes, ceint du
carquois, portant un javelot à la main,
et le casque en tête... S'il siégeait pour
juger avec les seigneurs, soit laïques , soit
ecclésiastiques , et qu'il vit un homme
défendant son droit, il se mettait en fu-
reur, et vomissait des injures contre ses
concitoyens. Il faisait emmener des prê-
tres les fers aux mains, et frapper des
guerriers à coups de bâton (1).
Sur des plaintes parvenues au roi Chil-
péric, il fut destitué; et, pour relever
sa fortune, il ourdit une intrigue assez
compliquée, par laquelle espérant per-
dre Frédégonde , il eût assuré la succes-
sion du trône au seul fils vivant de la
première reine Audouère ; il ne préten-
dait rien moins par là qu'à devenir duc
et le principal personnage du palais.
Mais il se prit lui-même à son piège,
et fut tué par la vengeance de Frédé-
gonde (2).
(1) Greg. Tur., v, 49.
(2) Greg. Tur., v, SO; VI , 32. M. Thierry a fait
des aventures de Leudaste le fond principal de son
cinquième Récit Mérovingien. Il y a mêlé artiste-
ment des détails de mœurs et d'administration con.
temporaine ; toutefois il charge un peu ses couleurs,
et, de temps en temps, ses additions et interpréta-
106
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
Ces aventures, si étranges pour nous
et qui n'avaient rien alors que d'ordi-
naire, ne sont-elles pas un ample sujet
d'observations et d'inductions certaines?
On chercherait en vain dans les lois, les
actes et les formules, de pareils traits,
précisément contraires aux lois et aux
formules, et qui n'en représentent que
mieux l'état de la société mérovin-
gienne.
De cette facilité de parvenir pour les
hommes du dernier rang, pour les serfs
même, il arriva que le mot vas sus (vas-
sal), qui avait originairement une signi-
fication basse et servile, emporta bien-
tôt une idée honorable, finit par être
une distinction , et remplaça les titres
de leudes et de fidèles (1), à l'époque de
la seconde dynastie.
Ainsi Y inégalité de droit entre les deux
races s'effaçait sans cesse dans Y égalité
de fait, La loi n'y pouvait rien. On la
tions altèrent la simplicité et l'exactitude des choses.
Ainsi , par exemple , an lieu de cette recommanda-
tion de Théodebert pour Leudaste à l'évêque de
Tours , il suppose une présentation à l'évêque et au
sénat municipal, avec un petit éloge très invraisem-
blable de l'ancien comte. Il suppose également les
sentimens du pieux prélat , et comme il veut abso-
lument que sa comparaison des Gaulois aux raias
ne cloche pas, il ajoute comme traits historiques à
ce vénérable caractère une vanité aristocratique
qui aimait à être flattée, u une longanimité qui te-
« nait à la fois de la patience sacerdotale et de la
« politique circonspecte des hommes de l'aristocra-
i[ tie. )>
(1) Marculf., Il, 17; formule de testament : In
integrum quicquid ex indè facere eligeris, aut pro
animée remedio in pauperes dispensare , aut ad vas-
sos nostros, vel bene meritis nostris : Formulée Ba-
luzianœ , in, conquestio de vasso, qui juslitiam fa-
cere renuit. Capitula v, 153 : Et si vassus noster
justitias non fecerit, tum , etc. On pourrait multi-
plier ici les citations des Capitulaires en preuves
positives , car Charlemagne n'a fait autre chose que
régulariser ce qui existait, développer et fixer les
èlémens mérovingiens, selon l'antique coutume,
comme le portent quelquefois ces ordonnances , in ,
74. Je dois avertir que je cite ici les Capitulaires
sur une édition de 16-iO, ex Bibliolhecd Pilhœanâ,
la seule que j'aie à ma disposition en ce moment.
Il est à remarquer que la qualification de leudes,
avant de tomber en désuétude , était descendue au
sens de sujets : Hoc in omnibus concessimus vel
confirmavimus ut in melius delectet pro slabilitate
regni nostri vel pro cunclis leudis nostris domini
misericordia adtentiùs deprecare. Pipin. Diplom.
y, pronuadinisS. Dicnjâii, (fier, françiç., t, v.)
transgressa même bientôt ouvertement
sur un point fondamental, par le pro-
grès rapide de cette égalité et de l'in-
fluence romaine. Si les autres lois bar-
bares, qui ne connaissaient point cette
distinction des deux races et qui admet-
taient plus ou moins prochainement les
filles à l'héritage guerrier (1), n'ont été
rédigées qu'après la conquête , il est
certain que la loi salique, antérieure à
l'établissement des Franks en Gaule, a
été plus d'une fois révisée depuis, con-
formément à leur situation nouvelle.
Jamais on n'y réforma l'exclusion des
femmes à l'héritage paternel, non plus
que l'infériorité de l'ancienne popula-
tion ; et cependant l'usage et les actes
civils et législatifs lui donnèrent le dé-
menti le plus formel. Les petits-fils, or-
phelins, même nés de la fille, furent
d'abord appelés à l'héritage allodial de
l'aïeul (2) ; ensuite l'époux sans enfant as-
sura la jouissance de V alode à son épouse
par donation entre vifs, et enfin le père,
maudissant la loi salique , voulut que
sa fille héritât également avec ses
fils (3).
(1) Leg. Wisig., iv, 29; Burgund., xiv,l, et tit.
63; Alam. 57, 92; Sax., vu , 1, 8,8; Ângl., vi ,
8 : post quinlam autem (generationem) filta ex toto,
sive de patris, sive matris parte, in hereditatem
succédât , et tune démuni hereditas ad fusum de
lanced transeat.
(2) Décret de Childebert II , en 593 : Convenit ut
nepotes ex filio vel ex filiâ ad aviaticas res cum
avunculos et amilas sic venirent in hereditatem
tanquam si pater aut mater vivi fuissent.
(5) Marculf., h, 10 : Dulcissimis nepotibus meis
illis ego ille , quicquid flliis vel nepotibus de facul-
tale pater cognoscitur ordinasse, voluntatem ejus
in omnibus lex romana constringit adimplere. Ideô-
que ego in Dei nomine ille, dùm. .. Genilrix ves-
Ira filia mea illa. . . ab bàc luce discessit dum et per
lege cum céleris filiis meis avunculis vestris in alode
med succedere minime potueratis. . . Ideô per hanc
epistolam, vos dulcissimi nepotes mei , volo ut in
omni alode med post meum discessum. . . quicquid
supradicta genilrix vestra, si mihi superstes fuisset,
de alode med recipere potuerat , vos contra avuncu-
los vestros filios meos prœfatà portione recipere fa-
ciatis... La formule de donation entre vifs, n, 7,
comprend Valode comme tout le reste. Mais la plus
curieuse est la suivante , ii , 12 : Charta ut filia cum
fratribus in paternd succédât alode. Dulcissimae filiee
mese il lï , ego ille. Diuturna , sed impia , inter nos
consuetudo tenetur, ut de terra paternd sorores
tum fratribus portiouem nonhabeant. Sed ego per-
l'Ail M. DUMOJNT.
107
Un tel résultai paraîtra peut-être heu-
reux à la première vue , en opérant
promptemeut la fusion des deux races.
Mais d'abord cette fusion se serait opé-
rée encore mieux par le catholicisme
seul , qui eût en môme temps conservé
et amendé la civilisation , au lieu que la
barbarie prévalut ; et en voici la raison :
Chez les Germains, comme nous l'avons
vu, l'homme était tout, la terre n'était
rien. La distribution du sol entre les
Franks, en Gaule, se régla donc sur le
rang et le mérite acquis , même celle des
premiers bénéfices. Mais ils rencontrè-
rent et ils respirèrent, pour ainsi dire,
sur ce sol impérial, au milieu d'une po-
pulation imprégnée de droit romain,
l'estime romaine et toute païenne de la
propriété, de la fortune. Les bénéfices ,
en substituant pour récompense la pro-
priété et la fortune à l'honneur, achevè-
rent de changer totalement les idées ;
l'importance s'attacha uniquement à la
terre: ce fut la terre, la richesse qui re-
présenta le mérite , donna la grandeur ,
et régla les rangs. L'homme n'eut plus
de valeur que par ce qu'il possédait; le
plus fameux, le plus honorable nom,
ruiné ou spolié, devait disparaître dans
la misère, foulé aux pieds par le plus vil
des mortels enrichi. En un mot, tout
l'ordre politique et social se trouva tout
d'un coup replacé sur la base romaine
de la propriété , c'est-à-dire, avec d'au-
tres formes et d'autres usages , sur le
même principe matériel.
De là deux tristes conséquences , peu
observées jusqu'à présent et presque in-
aperçues, quoique d'une immense por-
tée, puisque l'époque actuelle en subit
encore les effets. La première, c'est que
le pouvoir que rectifiait et fortifiait le
christianisme demeura encore engagé
pendons hanc impietatem, sicut rpihi à Peo œquali-
ter donali estis fitii , ila et à me sitis aequaliter dili-
gendi, et de rébus mois post meum discessum
œqualiter gratulemini ; ideôque per hanc epistolam
te, dulcissima filia inea, conlra germanos tuos filios
meos illos, in omni heredilate meà œqualem et le-
gilirnam esse constitue- heredem , ut tàm de alode
palerna quàm de comparato , vel mancipiis aut pr;c-
sidio nostro "vel quod eamque moriens rcliquero,
œquale lance cum filiis meis germanis tuis dividero
yel vxœquare debeas, et in nulle- penitùs portiuncm
minoran quara ipsi non accipias, elc.
dans les grossiers instincts et les faibles
vicissitudes du vieux monde. On le trai-
tait comme une propriété foncière; les
quatre fils de Clovis, les quatre fils de
Clotaire en voulurent, avoir leur part
comme des vilke et des trésors de leur
père. A leurs yeux, la royauté n'était
guère autre chose que le royaume., et le
royaume qu'un grand alode qui devait,
aussi bien que tous les autres, se diviser
également entre les plus proches héri-
tiers mâles , selon les lois salique et
ripuaire, qui ne comportaient pas, il
faut bien le remarquer, ni le droit d'aî-
nesse ni le droit de représentation. Ce
qui explique la bizarre découpure des
Etats de Metz, de Paris, de Soissons, d'Or-
léans et de Burgondie, rentrant les uns
dans les autres, chacun des princes vou-
lant absolument avoir une portion de
même valeur que ses frères. Et peu s'en
fallut que, par une complète assimila-
tion, la faveur générale de la loi ro-
maine n'introduisît les femmes au par-
tage de la succession royale , comme des
héritages privés. Il y eut du moins hési-
tation. Il semble que Clotaire Ier, en exi-
lant, la veuve et les filles de son frère
Childebert, qui ne laissait point de fils,
eût craint quelque prétention rivale (1);
car toute fille de roi portait le titre de
reine (2). Si Chrodielde, fille de Cari-
bert , et Basine, fille de Chilpéric, n'a-
vaient été contraintes de prendre le
voile , qui sait ce qu'elles n'eussent pas
entrepris en se mariant, puisqu'un ob-
scur Mondéric, qui se donnait pour un
Mérovingien, disait presque aussitôt
après la mort de Clovis : « Qu'ai-je af-
« faire au roi Theudéric? Le trône m'est
t dû autant qu'à lui. » Et il s'empara de
Vitry, et Theudéric , pour s'en débarras-
ser, recourut à la trahison (3). Plus tard
on sait qu'une conspiration de leudes
essaya d'élever à la place de Gontran et
de ses neveux l'aventurier Gondovald,
prétendu fils (4) de Clotaire Ier.
(1) Greg. Tur., iv, 20 : Cujus regnum ac th-esau-
ros Cblolhacarius rex accepit. Ultrogolham verô et
filia s ejus duas in exilium posuit.
(2) Chrodielde , quoique religieuse , disait : Jo
suis reine. Greg. Tur., x, xv.
(3) Greg. Tur., m , 14.
(ï) Greg. Tur., yi , 42; vu, 3tf.
108
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
D'ailleurs les reines, mères et filles,
avaient en possession des domaines con-
sidérables et des villes entières; elles
avaient des fidèles (1) particuliers comme
les rois; et lorsqu'on voit deux princes-
ses consacrées à la vie religieuse lever
une troupe de satellites pour soutenir
leur révolte contre leur abbesse (2) , on
jugera ce qu'une femme eût pu prétendre
si les circonstances y eussent prêté.
Quoique le caractère germain s'accom-
modât difficilement du règne d'une fem-
me , Frédégonde et Brunehild en firent
assez long-temps l'essai avec avantage,
et , sans leur odieuse tyrannie , l'opinion
nationale qui excluait les femmes du
trône eût peut-être fléchi sur cette dis-
position tacite de la loi franque , comme
sur d'autres dispositions écrites.
La seconde conséquence , c'est que la
notion de noblesse ou d'honneur, qui
existait dans le sentiment germain, s'al-
téra plus profondément encore que celle
du pouvoir, à laquelle elle tient essen-
tiellement , et qui n'eut plus de quoi la
soutenir, ou plutôt qui contribua à la
corrompre, en se rabaissant elle-même.
On ne saurait trop le répéter, jamais
la richesse, jamais la propriété n'a fait
une noblesse, et jamais une noblesse n'en
surgira. Ce sont deux idées étrangères
l'une à l'autre, non incompatibles, mais
toutefois de nature opposée , autant que
l'honneur l'est à l'argent, l'intelligence
(1) L'histoire de Leudaste en est déjà une preuve;
voyez encore Greg. Tur., vi, 4, vin , 9 : Frede-
gundis... conjunclis prioribus regni sui; ix , 20,
au traité d'Andelau : Illud specialiler placuit per
omnia inviolabiliter conservari, ut quicquid domnus
Guntcbramnus rex filiœ suae Chlolhieldi contulit,
aut adbuc Deo propitiantc coutulerit , in omnibus
rébus atque corporibus , tàm in civitatibus quàm
agris vel reditibus , in jure et dominatione ipsius
debeant permanere. Et si quid de agris fiscalibus,
vel speciebus atque prœsidio pro arbitrii sui volun-
tate facere, aut cuiquam conferre voluerit, in per-
pétue .. conservetur. . . et sub tuitione ac defen-
sione domni Childeberti cum suis omnibus qua; ip-
sam transitus genitoris suis invenerit possidentem ,
sub omni honore et dignitate secura debeat possi-
dere. Gontran prend le même engagement à l'égard
de Brunehild, de Clodosuinde et de Faileube, si
Childebert meurt le premier. La ville de Cahors est
maintenue in proprietale Brunichildis , cum termi-
nis et cuncto populo suo.
(2) Greg. Tur., ix, 40; x, 18.
à la matière. Dès que les illustres- d'en-
tre les Franks se plurent à vivre d'opu-
lence , à s'entourer de luxe et de force ,
ils perdirent leur premier éclat , leur
supériorité morale; ils ne furent plus
que des puissans, des propriétaires, des
riches. Quiconque venait à bout d'acqué-
rir autant qu'eux , n'importe par quels
moyens, bassesses et iniquités, marchait
nécessairement leur égal , comme la
preuve en a été donnée tout à l'heure;
et cela devint si commun qu'un terme
de service subalterne, celui de vassal,
s'est changé en titre honorifique. En un
mot , dès que V investiture (1) du bénéfice
put faire des leudes , des nobles , il y eut
une aristocratie ; mais il n'y eut plus de
noblesse ; une aristocratie terrienne d'in-
stitution, guerrière de nécessité autant
que d'origine, la possession du sol étant
l'unique droit et les armes l'unique ap-
pui. C'est le fait dominant de l'organi-
sation franque, lequel devait produire
et contenait déjà la féodalité. Busystème
bénéficiaire , où l'homme attacha sa di-
gnité, son existence au domaine, pro-
céda plus tard le système féodal , où la
terre fut tout , où elle s'incorpora l'hom-
me et l'emporta tellementsur lui, qu'elle
le nomma ; que l'homme enfin ne fut
plus connu que par le domaine; et qui-
conque n'avait point de domaine n'a-
vait point de nom ni d'existence politi-
que (2).
De là aussi même mépris que dans le
monde païen pour le travail et pour tout
ce qui subsistait par le travail ; de là l'es-
clavage qui se prolongea pendant plu-
sieurs siècles, de quoi il ne faut pas
chercher ailleurs la cause; de là cette
tendance des vassaux , des puissans à s'é-
tablir en caste , qui eût appesanti sur le
(i) Ce mot, employé ici à dessein, est plus vieux
qu'on ne pense. On trouve plus d'une fois vestitura
en ce sens dans les Gapitulaires.
(2) Cette observation montre la singulière simpli-
cité de ceux qui, pour s'anoblir ou manifester leur
anoblissement, mettent devant leur nom la particule
appropriante, et qu'on appelle vulgairement féodale.
Il y a dans cette intention une double méprise :
1° cette forme terrienne, ajoutée à un nom, ne le
change pas en domaine; 2" c'est attribuer la no-
blesse à la chose la moins noble, au sol. Lenôtre et
Mansard, anoblis par Louis XIV, eurent le bon sens
de ne pas s'appeler de Lenûlre et de Mansard.
PAR M. DUMONT.
109
genre humain le plus dur despotisme, si
la Providence n'y eût. remédié d'avance.
Peut-être, en lisant ces remarques,
ceux qui ont conservé avec raison l'es-
time de nos anciennes traditions seront-
ils tristement surpris et tentés de se ré-
crier, tandis que le novateur voltairien
donnera un sourire de satisfaction triom-
phante à ce jugement porté sur la féoda-
lité. Je ne puis m'en dédire; j'irai même
plus loin : ce fut là le grand mal de la
société, la grande épreuve de l'Église au
moyen âge, épreuve pire que la persécu-
tion et l'hérésie, parce qu'elle tendait à
détruire le catholicisme en féodalisant
l'Eglise elle-même, en la matérialisant.
Ceci n'a pas échappé aux incrédules de
nos jours; ils ont peine à en dissimuler
leur joie. Car ils se consoleraient aisé-
ment de la féodalité si l'Eglise s'y fût
perdue ; et sans le génie de Grégoire VII,
ils jugent que c'en était fait de V Eglise.
Us l'ont dit assez nettement. Us comp-
tent bien désormais qu'ils ne verront
plus de Grégoire VII, ou qu'un pape, si
saint et si habile qu'il soit, ne pourra
plus prévaloir contre la philosophie.
Quand ils parlent de ce grand et saint
pontife, leur admiration, que des esprits
trop confians recueillent avec empresse-
ment comme un indice de retour à la foi,
n'a pas d'autre sens, et prouve seulement
combien son œuvre était difficile. Les
philosophes s'étonnent que le génie d'un
homme ait été capable de changer le
monde, de le tirer de l'abîme de la ma-
tière où l'organisation barbare l'enseve-
lissait; et, au fait, il serait fort étonnant
que ce qui humainement allait à la ruine
infaillible de l'Eglise eût été surmonté
par le génie humain , si sublime qu'on le
suppose. Cette grande époque viendra à
son tour, et nous verrons alors comment
l'Eglise, qui eût certainement péri si elle
n'avait une force divine, a seule résisté,
et a fait mieux encore : en se dégageant
de la barbarie, elle en a dégagé l'Europe
au moment le plus funeste et le plus dés-
espéré (1).
(1) Ce sera le lieu aussi de reprendre la question
de la noblesse , et de dire s'il y en eut une , quand
elle fut, ce qu'elle fut , et ce qu'elle doit être. Voici,
au reste , tout à propos, un petit fait qui indique la
destinée d'une noblesse uniquement appuyée sur la
Pour nous, catholiques, nous n'avons
pas à nous étonner qu'on attribue à un
homme une œuvre divine. Comment
connaîtraient-ils les œuvres divines ceux
qui ne connaissent pas même les œuvres
humaines, qui ne connaissent pas même
leur propre ouvrage? Ce qui a échoué au
dixième siècle, le seizième l'a entrepris
de nouveau sur un autre plan: la ruine
de l'Eglise , à quoi tendait , sans le savoir
et surtout sans le vouloir, le système
bénéficiaire et féodal, il leur semble que
le système luthérien avec sa sécularisa-
tion l'a commencée avec quelque succès;
car l'Europe n'est plus catholique en
grande partie, et dans ce qui n'a pas
rompu avec Rome, la fidélité est fort
diminuée. En appliquant donc à ce qui
persiste encore le système inverse de
1789 et de 1793, pour l'exténuer par une
lente misère, ils espèrent bien en avoir
raison, et par ces deux moyens combi-
nés nous faire voir la fin des promesses
éternelles. Nous attendons.
Mais en refusant ainsi autant qu'ils
peuvent (1) à l'Eglise le sol terrestre, ils
avouent déjà implicitement qu'ils ne
conçoivent pas d'autre fondement de so-
ciété; et ils ne voient pas, ces aveugles
contempteurs du moyen âge, ce qu'ils
font eux-mêmes de la société politique et
civile, qu'ils ont séparée de l'Eglise en
reprenant absolument la même base que
le moyen âge, et en écartant soigneuse-
ment tout ce que le moyen âge avait de
bon et qui l'a sauvé.
On sait maintenant à quoi s'en tenir
sur les bienfaits et la sensibilité de la
philanthropie, et l'on a bien droit de sus-
pecter l'intention de ses premiers prédi-
propriété. On lit sur la Quotidienne du 18 juillet de
cette année 1811, l'annonce suivante, la dernière
de toutes dans le cadre ordinaire des affiches cou-
rantes : « Titre de marquis , attaché à une pro-
priété, à vendre à l'Etranger au, prix de 100,000 fr.,
d'un revenu de 5000 fr. » Puis le nom, l'adresse et
l'heure nécessaires à savoir pour traiter! Ainsi un
des titres les plus fiers il y a huit cents ans, se vend
aujourd'hui comme un immeuble au plus offrant et
dernier enchérisseur. On sait d'ailleurs que depuis
quelques années, les plus célèbres châteaux d'Alle-
magne sont mis en loterie.
(1) N'a-t-il pas été dit tout récemment, à propos
des quelques arpensque défrichent quelques moines,
que « dans le cas d'une guerre, on mettrait la main
« dessus, »
110
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
cans en considérant les petites anecdotes
graveleuses , les fourberies de vanité ,
d'ambition, de cupidité, les maximes
cyniques dont ils ont rempli les épan-
chemensde leur correspondance intime.
Toutefois, il n'est pas dans la nature
que le plus grand nombre des hommes
veuillent l'infortune du genre humain :
à l'exception de quelques volontés sata-
niques qui calculent froidement à plaisir
le mal à faire, les autres, les philanthro-
pes à la suite, la masse des dupes, cher-
chent dans les rêves de leurs maîtres le
bonheur général à leur manière. Ils ont
une sorte de sincérité , quoique très gros-
sière et très peu excusable, jusque dans
leur hostilité contre le catholicisme; ils
le querellent et le repoussent comme un
obstacle à la félicité qu'ils imaginent;
mais ils ne veulent certainement pas, en
détestant l'esclavage, la barbarie qu'ils
reprochent au moyen âge, en vantant
l'égalité et la liberté qu'ils nous garan-
tissent, détruire la liberté, ramener sur
la patrie la barbarie et l'esclavage.
Eh bien! ces bons philanthropes, ces
candides civilisateurs, ces heureux éman-
cipés de l'ignorance, ces généreux indi-
gnés de l'oppression, ne se doutent pas
qu'ils vont de tous leurs efforts et de
tous leurs vœux à ce but rétrograde; de
telle sorte que si la Providence, dans ses
adorables et terribles décrets , les laissait
faire pour leur châtiment, si elle reti-
rait de la France son Eglise, l'action du
catholicisme , qu'on s'obstine à rejeter,
ils surpasseraient tout ce qu'ils disent de
la féodalité ; jamais on n'aurait vu au
monde une pareille violation du bon
sens et de la justice, une oppression
aussi brutale.
Car enfin si l'expérience sert à quelque
chose , si on peut juger du présent par le
passé, des mêmes causes doivent sortir
les mêmes effets, et pis encore si les
causes sont pires. Et quelle base poéti-
que, sociale, a-t-on adoptée depuis cin-
quante ans? N'est-ce pas la propriété
foncière, en lui donnant comme auxi-
liaire, pour comble de sagesse, la pro-
priété industrielle? Cela peut-il se nier?
On ne le cache pas d'ailleurs; on s'en
fait gloire : c'est une partie essentielle
du progrès.
« Tout gouvernement solide cf,oit être,
t fondé sur un intérêt général , aussi gé-
« nêral que possible, sur un intérêt qui
< absorbe toutes les passions , toutes les
t idées personnelles.... en vin mot, sur la
« propriété (1). » L'intérêt le plus général,
qui absorbe toutes les passions, ce sera
la terre , l'argent , la jouissance maté-
rielle, l'excitation la plus vivace de l'é-
goïsme! L'esprit humain peut-il ratioci-
ner une barricade de contre-sens plus
épaisse? Continuons :
« La propriété est une base excellente,
« parce qu'elle est stable et uniforme. »
Pauvres esprits! ils ne savent de stable
que ce sur quoi on peut poser le pied et
mettre la main.
« Réunissez dix mille avocats. Pour-
€ riez-vous me dire quelle sera l'idée gé-
« nérale représentée par ces dix mille
t capacités?... Supposez, au contraire,
« qu'ils soient propriétaires , vous les
< unissez étroitement par le même prin-
c cipe ; V individualité disparaît.... les
i ambitions se calment.... i>
C'est aux avocats de voir s'ils sont bien
convaincus que leur ambition doit se
calmer. Quant à moi, je le demande,
n'est-ce pas là le principe de l'organisa-
tion franque? et plus fâcheux ici, puis-
que, malgré sa prédominance chez les
Franks, ils ne l'admettaient pas sciem-
ment, par préméditation, et qu'ils ad-
mettaient au contraire sciemment, vo-
lontairement d'autres principes que
celui-là, comme la croyance catholique,
par exemple.
On objectera dédaigneusement, en as-
surance de perfection, l'immense pro-
grès de la civilisation, la loi égale pour
tous, toutes les fonctions accessibles à
tous, l'abolition des privilèges, l'instruc-
tion propagée, le magnifique dévelop-
pement des sciences et de l'industrie....
Tout cela est très beau, mais déjà un peu
usé dans l'application, et à peu près de
même force en contre-poids du principe
de la propriété que le règne sans gou-
vernement et la morale sans religion.
Quoi qu'on en puisse dire , un état social
posé sur ce fondement est si peu éloigné
de la féodalité, tant décriée, qu'on a vu
très récemment l'essai tant soit peu féo-
dal des sénatoreries napoléoniennes;
(i) Journal des JJèbals , 12 octobre iaô9.
PAR M. DUMONT.
111
que, dans les provinces méridionales des
Etats-Unis d'Amérique, nul ne parlerait
aujourd'hui contre l'esclavage sans ris-
quer d'être assommé ou brûlé sur la
place, comme abolitioniste , et qu'enfin
cet excellent moyen de calmer les ambi-
tions est précisément ce qui excite les
capacités sans terre à réclamer la ré-
forme électorale, et le paupérisme af-
famé à crier république/
(^ue répond la propriété? — Vous avez
tort de vous plaindre. Toi, paupérisme,
travaille honnêtement; et vous, capa-
cité, outre que je suis capable autant et
plus que vous , je ne vous empêche pas de
devenir riche si vous pouvez ; c'est même
très facile. » Êtes-vous un grand avocat,
i un grand médecin, un grand littéra-
< teur, vous allez droit à la fortune
t La propriété est le signe représentatif
« de la capacité. . .; pas une capacité
« n'est exclue par la loi ; car il n'est pas
t un homme d'un mérite réel, dans les
« professions appelées libérales , qui ne
i soit électeur à titre de propriétaire.
« Faites une statistique électorale, et
< vous aurez la preuve rigoureuse que
c toutes les capacités réelles, éprouvées ,
< qui travaillent , qui se disciplinent
c dans l'ordre social, deviennent tous
t aisément et en peu d'années électeurs
t et éligibles (1). » Alors ils sont dignes
d'entrer dans Yordre représentatif; ils
font à leur tour partie essentielle du
pays légal, selon l'expression originale
d'un illustre publiciste.
Ainsi, capacité, qui te prétends telle,
tu es avertie. Autrefois, on risquait de
travailler toute sa vie, pour se reposer à
peine un moment avant de mourir,- cet
inconvénient de barbarie a cessé : en peu
d'années , aisément , quand on est vrai-
ment capable, surtout quand on sait se
discipliner dans l'ordre social, et c'est
un très agréable et très utile moyen que
de se discipliner dans l'ordre social, on
devient électeur éligible , c'est-à-dire
propriétaire appréciable. D'où il suit que
le critérium de la capacité et du mérite
réel, c'est l'impôt. Pour savoir si vous
êtes grand mathématicien, historien
profond, littérateur habile, nous n'avons
plus besoin d'étudier vos calculs ni de
(i) Journal des Débats, Jg octobre i85y.
lire vos livres : montrez-nous votre cote
foncière. Grand embarras de moins pour
les académies; les choix ne seront plus
difficiles; désormais tout éligible sera de
droit académicien. Voilà du progrès!
Par malheur, la capacité ne goûte pas
l'argument. Sa fierté, plus humiliée par
cette touchante exhortation, sent plus
vivement encore qu'elle ne paie pas assez
de contributions non seulement pour
avoir de l'importance et pour législater,
mais pour être heureuse et jouir de la
vie j et c'est précisément pourquoi elle
trouvera toujours plus sûr de se faire
élire, afin de devenir propriété, que de
se faire propriété, afin de devenir éli-
gible. Seulement, elle sait très bien aussi
que si on admet la capacité sans fortune,
ce qui n'a ni fortune ni capacité voudra
être admis, à plus forte raison, pour
avoir l'une et l'autre; et comme il paraît
un peu difficile et incommode de rendre
tout le monde riche, elle sera d'avis d'o-
bliger la propriété à partager avec elle,
d'étendre jusque là inclusivement le pays
légal, d'affermir définitivement dans
cette limite la possession contre ceux
qui n'en ont pas, et de les contraindre à
s'en passer. On peut défier la propriété et
la capacité confédérées de s'en tirer au-
trement. Donc l'oppression , à moins que
ne survienne l'anarchie, alternative iné-
vitable, à considérer humainement les
choses.
11 reste, en effet, le paupérisme; il
reste ce peuple à qui l'on dit : Travaille;
l'industrie te demande tes bras. Mais le
misérable peuple ne le sait que trop.
Quand la vie est mise dans la jouissance
terrestre et l'importance dans la pro-
priété, quand on en fait un dogme con-
stitutif, et que , le proposant comme mo-
tif d'émulation , on pense honorer, ani-
mer et discipliner le travail , on s'abuse
d'une ineffable aberration. Au premier
aspect, le temps actuel présente une ac-
tivité infatigable d'affaires, d'industrie,
de labeurs en tous genres; cela est vrai,
et c'est l'illusion la plus pernicieuse.
Puisqu'il n'y a plus d'autre source de
considération et d'influence que de pos-
séder, il faut bien travailler pour y arri-
ver; il faut périr, ou faire fortune. Cela
paraît même trop souvent facile : vendre
du fer en quintal , exploiter une mine
*12 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
découverte, ou même qui n'existe pas,
comme cela s'est vu , c'est ce qui exige le
moins de talent, moins encore de vertu.
Quoi de plus commode ? quelle plus forte
tentation? Et si l'on réussit, tout est ac-
quis : la conscience la plus équivoque , la
plus tarée, est en sûreté. On invite la
médisance à dîner, on protège la compli-
cité indiscrète, on brave l'envie impuis-
sante et toujours calomnieuse. Ces gran-
des et rapides fortunes, quoique toujours
peu nombreuses en raison de la popula-
tion, deviennent ainsi plus fréquentes;
l'éclat en attire tous les regards, excite
les convoitises, et semble multiplier les
chances de succès pour ceux qui suivent
de plus loin les premiers parvenus.
Cependant quel effroyable nombre
d'hommes, invités au même bonheur,
qui portent leur vie péniblement avec la
certitude de ne parvenir jamais, avec le
dépit d'avoir élevé, malgré eux, de leurs
mains fatiguées, de leurs veilles prolon-
gées, de leurs gains diminués, ces for-
tunes nouvelles ! Que leur font toutes vos
dissertations sentimentales et patrioti-
ques, en articles Paris , à la gloire du
travail, pour l'encouragement des classes
laborieuses , qui n'ont toujours pour
vivre que leur labeur présent et vos pro-
messes répétées de prospérité univer-
selle dans l'avenir? Les uns se désespè-
rent et ne peuvent plus travailler, les
autres s'irritent et ne le veulent plus;
tous se demandent pourquoi ils doivent
toujours travailler, puisque ceux qui ne
travaillent plus, qui n'ont peut-être ja-
mais travaillé réellement, sont les heu-
reux, selon vous comme selon eux, et
encore les honorables, selon vous; ils se
demandent pourquoi ils demeureraient
dans un état d'infériorité envers vous,
qui leur prêchez si bien l'égalité, et s'il
ne vaudrait pas mieux, pour l'acquit de
vos préceptes, pourvoir chacun suffisam-
ment, afin de ne plus priver personne,
que de priver presque tout le monde,
afin que plusieurs soient abondamment
pourvus.
Il fut un temps où de nobles magistrats
encensaient dans leur baronie la simpli-
cité à l'antique et la pauvreté triomphale
des premiers Romains ; où des académi-
ciens de Berlin composaient dans leur
hôtel , à Paris, de Yéthocratie (1) , pour
rappeler le peuple aux sentimens et aux
devoirs de la nature; où des fermiers
généraux , grimpés en charge à la cour,
« refusant avec Pythagore et Plutarque
« le nom de philosophes à ceux qui cè-
« dent à la corruption des cours, qui ne
« sont pas prêts à sacrifier devant les
<( rois leur vie , leurs richesses , leurs
t dignités , leurs familles, et même leur
c réputation , i avertissaient le genre
humain du danger des richesses et du
luxe. « Les richesses , écrivaient-ils, peu-
t vent être quelquefois le prix de Yagio-
i tage,àe la bassesse, de Y espionnage et
i souvent du crime; elles sont rarement
c le partage des plus spirituels et des
« plus vertueux. L'amour des richesses
i ne porte donc pas nécessairement à
« l'amour delà vertu. Les pays commer-
t çans doivent donc être plus féconds
t en bons négocians qu'en bons citoyens,
« en grands banquiers qu'en grands hé-
« ros. Ce n'est donc point sur le terrain
« du luxe et des richesses, mais sur celui
< de la pauvreté que croissent les subli-
< mes vertus; rien de si rare que de ren-
j contrer des âmes élevées dans les em-
î pires opulens; les citoyens y contrac-
« tent trop de besoins (2). »
t Non que ces habiles hommes regar-
« dassent l'indigence comme la source
« des vertus , » eux qui se sentaient si
(î) Montesquieu, d'Holbach.
(2) Helvélius , de l'Esprit , ni , 25. Il dit un peu
plus loin : « Les philosophes de l'espèce dont parle
« Plutarque et Pythagore ont presque tous reçu le
« jour chez des peuples pauvres et passionnés pour
« la gloire. De tels hommes ne naissent pas indif-
(c féremment dans toute espèce de gouvernemens.
« Tant de vertus sont l'effet ou d'un fanatisme phi-
a losophique qui s'éteint promptement , ou d'une
<c éducation singulière , ou d'une excellente législa-
« lion. » Celle rare franchise d'un philosophe sur
le désintéressement du fanatisme philosophique
confirme désormais ce que l'observation avait tou-
jours fait soupçonner.
C'est un feu qui s'éteint faute de nourriture.
Ainsi il n'y faut plus compter. Mais nous avons
pour ressources de perfection l'éducation singulière
et {'excellente législation ; or nous aurons bien du
malheur si nous n'y arrivons pas avec tant de sa-
vans et de littérateurs singuliers, avec plus de
soixante-dix-sept mille lois confectionnées depuis
1795, et une législature fonctionnant huit mois de
l'année pour en faire toujours.
PAR M. DUMONT.
113
braves à taire la leçon aux rois, sans le
secours di; l'indigence. Mais alors il n'é-
tait pas encore temps de tout l'aire et de
tout dire ; on ne pouvait que préparer les
grands changemens sociaux. Tous ceux
même qui s'y employaient n'agissaient
pas avec connaissance de cause ni de
but. La prévoyance des uns , la confiance
séduite des autres dissimulaient égale-
ment le péril. Loin de menacer la for-
tune et les plaisirs des grands seigneurs,
assez sots pour s'engouer de la philoso-
phie, qui venait enhardir les libertés des
petits soupers , les philosophes ne sem-
blaient tendre qu'à rapprocher les puis-
sans des petits, attirer les grandeurs au
pêle-mêle de l'égalité ; s'ils semaient
parmi le peuple les mêmes instructions
de licence et d'impiété, s'ils lui distri-
buaient la louange et l'orgueil en petite
monnaie de vers et de prose, à l'effigie
de son mérite , ils panégyrisaient et en-
viaient sa destinée : c'était à qui lui
prouverait qu'il était heureux et ver-
tueux. Avoir cette admiration sentimen-
tale, on eût dit que bientôt personne
n'aurait plus d'autre désir que d'aller
vivre au village, ou au moins d'appren-
dre un métier, comme le voulait Rous-
seau, et qu'il n'y aurait pas assez de
houlettes, de bêches et de rabots, de
bocages, de pâturages et d'établis pour
la félicité et la perfection de tout le
monde (1). Et tout le monde s'endormait
dans cette assurance mutuelle.
La scène a bientôt changé. L'impitoya-
ble logique des faits a tiré la moralité
de ces doucereux apologues. Nous en
sommes maintenant au positif, à l'appré-
ciation arithmétique des choses. Le peu-
ple , par qui Ton a voulu remettre tout
en commun , réclame sa part. On l'a
(l) On n'a peut-être jamais plus écrit sur les ver-
tus et les plaisirs champêtres qu'au dix-huitième
siècle. Le roman, la nouvelle, la poésie, l'histoire
même étaient montés sur le ton moral et bucolique.
L'opéra et le vaudeville ne représentaient que des
cabanes et des berceaux où conversaient plus ou
moins décemment des bergères en petits souliers,
de naïfs meuniers, des moissonneurs sensibles,
quelquefois avec des rois ébahis de tant d'innocence
et d'agrémens. On n'enteudait roucouler que des
Anettes, des Roses et des Dabets, des Biaises ,des
Lubins et des Colins. Sans compter les bergeries de
Fontenelle et de Berquin , le capitaine Saint-Lam-
poussé à la plus terrible irritation en lui
vantant sa vertu et sa pauvreté; pense-
t-on le contenter aujourd'hui à lui ap-
prendre qu'il ne lui reste plus qu'à faire
fortune en gagnant son pain? IS'on , il
exige sou bonheur autrement qu'en or-
dre public , en lois et en progrès scien-
tifiques de civilisation; il le veut en na-
ture, fonds et usufruit, comme il Je
comprend et comme vous lui dites que
vous le comprenez vous-mêmes.
Quand, au lieu de la résignation ca-
tholique, vous prétendez donner pour
unique mobile au travail les satisfactions
temporelles, terrestres ; voilà ce que
vous faites ; vous excitez la cupidité
d'une part, de l'autre Je désespoir, et
vous y ajoutez encore le mépris. Oui ,
le mépris du travail et des classes labo-
rieuses est nécessairement dans le prin-
cipe politique de la propriété foncière
pris pour base fondamentale.
L'insolence des parvenus de richesse
est proverbiale depuis long-temps et ne
se démentira pas. Rien de plus naturel
malheureusement. Celui qui a opéré lui-
même sa fortune s'y attache davantage-
au milieu de ses domaines, il commence
à comprendre ce qu'il peut maintenant-
il regarde au loin le vulgaire dont il s'est
séparé ; il s'impute à mérite d'avoir
réussi et dédaigne de tout son succès
ceux qui ont failli à ses côtés, plus en-
core ceux dont il s'est servi , qui ont été
les inslrumens de son industrie, et qui
évidemment pour lui , ne sont bons qu'à
cela , puisqu'ils n'ont pas su mieux faire.
Or, par votre constitution et vos lois
tous vos propriétaires seront des parve-
nus; ils se renouvelleront sans cesse de
la même manière. Et plus vous citerez
au peuple des exemples partis de ses
bert et le cardinal de Bernis rimaient les Saisons,
Boucher, les Mois, Delille , les Jardins. On retrou-
vait des pastorales dans la Nouvelle Héloïse et les
Confessions de son auteur, et dans VHistoire des
deux Indes, comme dans le Temple de Gnide. Il n'y
avait pas jusqu'au grave Thomas qui ne compli-
mentât avec le plus de grâce qui lui était possible ,
La bêche et la charrue, utiles instrumens. . .
Il ajoutait assez bizarrement :
Peuple, tu ne sais pas, par de grands attentats,
Epouvanter la terre et changer les Etats. . .
Ton sort est d'être heureux, ta gloire est d'être utile,
îi4
COURS D'ASTRONOMIE,
rangs, plus vous lui ferez sentir sa mi-
sère et son mécontentement. Bien plus,
vous ne pouvez pas vous empêcher, vous,
ses docteurs et ses flatteurs, de le mé-
priser vous-mêmes et de lui révéler son
abjection. Vous lui avez dit que, malgré
l'égalité de la loi, il n'est pas du pays
légal , et vous avez soin de lui appren-
dre pourquoi.
i II y a en France, dites-vous, cinq à
< six millions de cotes foncières au-des-
« sous de dix francs. Cette extrême divi-
c sion du sol a ses avantages (1) , et con-
« tribuera efficacement au maintien de
« l'unité nationale. Mais qu'est-ce qu'un
< propriétaire qui paye cinq francs
c d'impôt? Est-il vraiment propriétaire?
<t Vit-il de son bien? Assurément, non.
« Il n'est donc pas indépendant (2). t
Raisonnement péremptoire, et qui ca-
ractérise parfaitement notre époque. Je
ne connais rien de plus naïvement senti,
de plus naïvement dit, si ce n'est le mot
suivant , que je puis garantir. Il y a qua-
tre ou cinq ans, un riche marchand, sa
fortune étant faite, se disposait à quit-
ter sa boutique, et en donnait ainsi le
(i) Elle est dans la constitution ; reste à prouver
ses avantages. En attendant, il est assez adroit de
dire tout cela aux gens qui n'ont rien pour leur faire
prendre patience. Le genre humain est si crédule,
surtout celui qui ne croit pas en Dieu!
(2) Débats, 12 octobre 1839.
motif : « Est-ce qu'on vit honorablement
« en faisant du commerce? Est-ce qu'un
î marchand est gentilhomme? Tant que
c je vends ; je me méprise, s D'autres s'es-
timent davantage, en proportion de ce
qu'ils se sont vendus. Il n'y a que ma-
nière d'entendre les choses.
Après tout , si votre base est si bonne ,
si ferme, pourquoi tremble-t-elle, et
pourquoi tremblez-vous? Pourquoi ces
plaintes qu'il a été impossible de dissi-
muler sur la dégradation physique et
morale de l'espèce humaine vouée à l'in-
dustrie , aux manufactures, sur cette
enfance broyée toute vivante par l'indus-
trie? Pourquoi ces alarmes sur la men-
dicité, qui devient plus qu'un malheur,
qui devient un vice, malgré votre ex-
trême division du sol? Enfin pourquoi
cette haine toujours plus forte du pauvre
contre le riche, de l'artisan contre l'in-
dustriel , et cette grossièreté de goûts et
de mœurs qui empire dans les classes
inférieures et qui gagne la haute so-
ciété?
Nous n'avons pas au fond tant de su-
périorité qu'il nous plaît de le dire sur
nos premiers siècles. Ils se sont amélio-
rés à la longue , et nous nous détério-
rons.
La leçon prochaine traitera du pouvoir
royal et du peuple à l'époque mérovin-
gienne.
Edouard Dumoist.
Mmt$ $ im\w$ t\ Mtâi)imt\<\m>
COURS D'ASTRONOMIE.
DIX-NEUVIÈME LEÇON (1).
Description de la sphère céleste. — Nombre et dési-
gnation des diverses constellations.
298. Il paraît difficile, lorsqu'on jette un
vague regard sur la voûte céleste pendant
une belle nuit, d'établir un certain ordre
(1) Voir la xvme leçon dans le numéro précédent
'ci-flessus, p, 23,
dans l'élude des étoiles, ou même de les
compter, en se restreignant même à
celles qui sont visibles à l'œil nu. Nos
lecteurs savent néanmoins que toutes
celles-là sont enregistrées avec la plus
grande précision , et beaucoup d'autres
avec elles. Mais pour en faciliter l'étude,
et abréger les recherches, on a divisé
l'étendue du ciel en diverses régions ana-
logues à celles qui composent la surface
/eà. **J2kE
1d*
JVt
utres sont d'origine moderne , et
es principalement à Hevelius, à
J, à Halley et à Bayer. Il est inutile
299. De ces 48 constellations, les 20 pre-t
mières sont entièrement dans l'hémi-
sphère boréal ; il en est de même des
Byrrs </ 'ajvcnsr'cn droite
lith . Divf.>fhv t rffirf*fffrfir ftmnti ffiw> Jfa JW
PAR M. DESDOIÎTTS
du globe terrestre. Quel que soit l'esprit
qui ait préside à la formation des pre-
miers astérismes, les astronomes anciens
adoptèrent ces indications poétiques, et
ils les étendirent dans un but d'ordre et
de méthode que les modernes ont égale-
ment accepté en les complétant.
Les groupes d'étoiles qui ont été réu-
nies en constellations ont été formés
d'une manière arbitraire , et il n'en est
presque aucune dont la forme offre quel-
que rapport avec la figure de l'objet
dont on lui a donné le nom. De plus, il a
dû arriver par suite d'une étude plus
approfondie , qu'un grand nombre d'é-
toiles négligées ou inaperçues par les
premiers observateurs, aient été ratta-
chées subséquemmentaux constellations
déjà formées, ce qui en a modifié les
figures, et ce qui, en même temps, a dû
jeter de l'incertitude sur les limites qui
les circonscrivent: car il ne faut pas taire
que les astronomes ne sont pas entière-
ment d'accord sur ces limites ; que cer-
taines étoiles attribuées à telle constel-
lation par tel catalogue, sont rejetées par
tel autre catalogue dans une constella-
tion différente. Cependant le nombre de
ces étoiles à domicile incertain n'est pas
assez considérable pour avoir jeté un dés-
ordre fâcheux dans le langage astrono-
mique. A vrai dire , ce n'est pas par sa
constellation qu'une étoile'est bien dési-
gnée, c'est par ses coordonnées sphéri-
ques, par son ascension droite et par sa
déclinaison, qui peuvent absolument suf-
fire au but que se propose l'astronome.
Or les étoiles douteuses peuvent être dé-
finies de cette façon seulement ; et comme
celles là ne sont guère que des étoiles
des derniers ordres , il est extrêmement
rare qu'on ait besoin de les mentionner
d'une manière utile et spéciale. Nous
pouvons donc considérer comme suffi-
samment définies toutes les constella-
tions dont nous allons entreprendre l'é-
tude, et qui seront représentées par leurs
étoiles principales, sur lesquelles il n'y
a pas de litige.
Les constellations sont actuellement
au nombre de 1U8, dont 48 composées ou
adoptées primitivement par Ptolémée;
les 60 autres sont d'origine moderne , et
sont dues principalement à Hevelius, à
Lacaille, à Halley et à Bayer. Il est inutile
113
de dire que les constellations dePlolémée
comprennent toutes les étoiles princi-
pales, et que les 00 constellations formées
par les modernes ont peu d'importance
pour les yeux, à un très petit nombre
près. Plusieurs de celles-ci sont formées
d'étoiles détachées desanciennesconstel-
lations. Un certain nombre appartient
à une partie de l'hémisphère austral qui
était invisible en Egypte, et que Ptolémée
sans doute ne connaissait pas. En admet-
tant que Syène ait été le lieu le plus mé-
ridional de ses observations, il n'a pu.
voir toute la partie du ciel comprise dans
l'intérieur du cercle qu'on aperçoit sur
l'hémisphère austral du planisphèrejoint
à cette leçon ; cercle qui passe par 60° 1/4
de déclinaison, et qui est le plus étroit
de tous ceux placés sur la figure. On re-
connaît au simple coup d'œil que cette
région est très peu riche en astérismes,
et qu'elle contient à peine deux ou trois
étoiles assez notables. On remarquera en
outre qu'on y trouvera des étoiles qui
bien qu'inconnues à Ptolémée, ont été
rattachées par les modernes à certaines
des constellations de cet astronome. Tel
est en particulier une étoile de deuxième
grandeur appartenant à la constellation
du Navire.
Voici d'abord les noms des quarante-
huit constellations de Ptolémée.
1 la petite Onrse ,
2 la grande Ourse,
3 le Dragon ,
4 Céphée ,
5 Cassiopée,
6 la Couronne boréale,
7 le Bouvier,
8 le Cocher,
9 Hercule ,
10 Persée ,
11 Pégase,
12 Andromède,
13 la Lyre ,
14 le Cygne,
13 l'Aigle ,
16 le Dauphin,
17 le petit Cheval,
18 le Triangle boréal ,
19 le petit Chien ,
20 la Flèche et le Renard,
21 le Bélier,
22 le Taureau ,
23 les Gémeaux,
24 l'Ecrevisse,
2i> le Lion,
26 la Vierge,
27 la Balance ,
28 le Scorpion,
29 le Sagittaire ,
50 le Capricorne ,
31 le Verseau ,
52 les Poissons ,
55 le Serpent ,
34 Ophiuchus,
3B la Baleine,
56 Orion ,
57 l'Hydre,
58 l'Eridan,
59 le Lièvre,
40 le grand Chien,
41 le navire Argo,
42 la Coupe,
45 le Corbeau,
44 le Centaure,
45 le Loup ,
16 l'Autel,
47 le Poisson austral,
48 la Couronne «usirale.
299. De ces 48 constellations, les 20 pre-i
mières sont entièrement dans l'hémi-
sphère boréal ; il en est de même des.
116
5 constellations zodiacales qui les sui-
vent, ainsi que de celle des Poissons.
Sur les 6 autres constellations zodia-
cales, cinq sont entièrement dans l'hé-
misphère sud ; la Vierge seule est coupée
par l'équateur, ainsi que les 5 astéris-
mes qui suivent les Poissons ; tous les
autres appartiennent exclusivement à
l'hémisphère austral. Dans les temps
modernes, on a détaché du Bélier la pe-
tite constellation de la Mouche, on a sépa-
ré la Flèche et le Renard ; l'Aigle a cédé
Antinous au sud, et le Mont-Ménale a été
pris sur le Bouvier. Toutes les étoiles
qui forment les constellations de Ptolé-
mée et qui sont visibles à l'œil nu, sont
au nombre d'environ 3,000, ce qui est
le triple du nombre qu'admettait Pto-
lémée.
Dans le courant du dix-septième siè-
cle, Hevelius et Bayer ajoutèrent chacun
12 constellations à celles de l'Almageste.
En voici les noms :
COURS D'ASTRONOMIE,
Enfin des astronomes plus modernes
en ont formé encore 12 autres qui sont
les suivantes :
HEVBMUS.
1 Antinous,
2 le Mont-Ménale ,
3 les Lévriers,
4 la Girafe ,
5 Cerbère,
6 la Chevelure de Béré-
nice,
1 le Lézard ,
8 le Lynx,
9 l'Ecu de Sobieski ,
10 le Sextant d'Urauie ,
il le petit Triangle,
12 le petit Lion.
BAYER.
1 l'Indien ,
2 la Grue,
5 le Phénix,
4 la Mouche,
5 le Triangle austral,
6 l'Oiseau de Paradis,
7 le Paon,
8 le Toucan ,
9 l'Hydre mâle ,
10 la Dorade,
11 le Poisson volant,
12 le Caméléon.
Un peu plus tard Halley ajouta aux
précédentes, 8 constellations prises dans
le ciel austral , et dont la plupart sont
des modifications de celles de Bayer.
Ces huit constellations sont :
1 la Colombe,
2 le Chêne de Charles II,
5 la Grue,
4 le Phénix ,
5 le Paon,
6 l'Oiseau indien ,
7 la Mouche ,
8 le Caméléon.
Dans le courant du dix-huitième siècle,
Lacaille forma 16 autres constellations ,
savoir :
1 l'Atelier du sculpteur,
2 le Fourneau chimique,
5 l'Horloge uslronoiui-
que ,
4 le Burin du graveur,
5 leChevaletdupeintre,
6 le Réticule,
7 la Boussole ,
8 la Machine pneuma-
tique,
9 TOclant,
10 le Cercle et le Compas,
11 l'Equerre et la Bègle,
12 le Télescope ,
15 le Microscope,
14 la Montagne de la ta-
ble,
13 le grand et le petit
Nuage,
16 la Croix du Sud.
8 le Télescope d'Her-
schel ,
9 le Renne ,
10 le Solitaire ,
11 leMessier,
12 le Taureau de Ponia-
towski, ou Taureau
royal.
1 le Quart de cercle ,
2 le Loch ,
5 le Chat,
4 la Harpe de George,
5 les Honneurs de Fré-
déric ,
C le Sceptre de Brande-
bourg ,
7 l'Aréostat ,
En considérant que 6 constellations
de Halley appartiennent déjà à la liste
de Bayer que Halley n'a fait que rec-
tifier, on ne trouve que 102 constella-
tions. On augmentera ce nombre de six
en détachant du Bélier la Mouche-bo-
réale, séparant la Flèche du Renard,
auquel on joint d'ailleurs VOie, comp-
tant séparément les Hjades et les Pléia-
des placées sur le corps du Taureau,
et Y E table située dans le Cancer; enfin
ajoutant la Licorne, on retrouvera ainsi
le nombre de 108 constellations.
Etoiles des différens ordres.
300. Quelles que soient les figures qu'af-
fectent ces différens groupes, il serait ex-
cessivement difficile de les distinguer
les uns des autres , et de les recon-
naître au premier coup d'œil , si l'on
n'avait d'autre élément de reconnais-
sance que la disposition des étoiles, ou,
en d'autres termes, si elles étaient toutes
égales et semblables. Mais elles se pré-
sentent à nos yeux avec de telles diffé-
rences d'éclat et de grandeur apparente,
qu'une médiocre habitude nous dispense
de toute recherche, et que beaucoup de
constellations sont parfaitement connues
d'une foule de personnes qui en ignorent
les noms. Ces différences de grandeur et
d'éclat qui offrent un si facile moyen de
reconnaissance ont donné lieu à deux
sortes de conventions qui sont à la fois
nécessaires et très propres à l'étude des
détails uranographiques.
On partage d'abord les étoiles en plu-
sieurs classes ou ordres de grandeur.
Les plus remarquables sont dites de pre-
mière grandeur, ou étoiles primaires ;
on en compte généralement 20 dans
toute l'étendue du ciel. Les étoiles de la
deuxième grandeur sont au nombre de
PAR M. DESDODITS
soixante à soixante-dix ; elles sont encore
assez éclatantes pour attirer les regards.
! Des sept étoiles de la grande Ourse que
J tout le monde connaît, six sont de se-
, conde grandeur. On comprend aisément
I ce que doivent être les ordres de gran-
i deur suivans ; nous dirons seulement que
I les plus petites étoiles visibles à l'œil
nu sont de la sixième grandeur. On a
i soin de les bien distinguer les unes des
| autres sur les globes et les planisphères;
sur la carte céleste que nous donnons
; ici, et qui contient jusqu'à des étoiles
i du cinquième ordre, les caractères des
ligures sont assez tranchés pour qu'on re-
I connaisse au simple coup d'œil l'ordre
: auquel appartient une étoile ; et ces ca-
I ractères sont d'ailleurs indiqués sur la
■■ marge de la carte.
On conçoit d'ailleurs qu'il doit régner
quelqueincertitudedansladétermination
: des limites de ces différens ordres ; aussi
les astronomes ne sont-ils pas entière-
ment d'accord sur le numéro de certai-
nes étoiles : le nombre de celles de pre-
mière grandeur qui est de vingt selon
les uns, ne s'élève pas, suivant les autres,
au-delà de dix-sept. Nous allons néan-
! moins donner la liste des éloiles de pre-
mière grandeur, qui est la plus généra-
lement admise, et qu'on peut reconnaître
au coup d'œil sur la carte planisphère.
Presque toutes ont des noms spéciaux,
dont plusieurs ont été conservés de l'a-
rabe ; beaucoup d'étoiles de deuxième et
même de troisième grandeur en sont
légalement pourvues; celles qui forment le
! carré de Pégase en offrent un exemple.
Les étoiles de première grandeur visi-
bles à Paris sont au nombre de quinze .
savoir :
Sirius, ou la Bouche du Grand Chien,,
yVéga dans la Lyre, Adaher, ou l'épaule
Id'Orion , Rigel , ou le pied d'Orion , Al-
Idébaran , ou l'œil du Taureau , Castor,
|dans les Gémeaux, Régulus , ou le cœur
!du Lion , Y Epi de la Vierge , Antares ,
tou le cœur du Scorpion , Altdir, ou le
Icœur de l'Aigle, Fomalhaout, ou la bou-
che du Poisson austral; Procyon dans le
petit Chien , Arcturus dans le Bouvier,
'la Chèvre dans le Cocher, enfin la Queue
Mu cygne. Parmi les étoiles invisibles à
;Paris , on en compte cinq , savoir : Ca-
wpus dans le Navire, Acharnar dans
TOME XII. — NO G8, 18 il.
117
l'Eridan , Alpha de la Croix du sud , en-
fin les deux étoiles, Alpha et Bêta de la
constellation du Centaure. Quelques as-
tronomes rangent dans la même classe
la Queue du lion, le Cœur de l'hydre et
l'une des étoiles de la grande Ourse ;
d'autres en retranchent Castor, Altaïr'
la Queue du Cygne, et même Procyon et
l'Epi.
301. Nous avons dit que des noms spé-
ciaux avaient été donnés même à beau-
coup d'étoiles d'un ordre inférieur au pre-
mier, mais l'on conçoit aisément que cette
polynymie ait des limites fort restreintes
et qu'il ait fallu recourir à des méthodes
rationnelles pour désigner les quatre à
cinq mille étoiles visibles qui composent
les cent huit constellations. On a adopté
celle proposée par Bayer, qui consiste à
désigner les principales étoiles de chaque
astérisme par les lettres de l'alphabet
grec , en suivant l'ordre des grandeurs
décroissantes : ainsi partout a d'une con
stellation en est l'étoile la plus brillante
P en est la seconde , 7 la troisième et
ainsi de suite. Quand l'alphabet grec ne
suffit pas , on s'aide de l'alphabet romain
employé de la même manière ; et quand
ces deux-là font défaut, on se sert de nu-
méros d'ordre qui atteignent au-delà de
plusieurs centaines. Il ne faut pas croire
toutefois qu'on s'astreigne rigoureuse-
ment à ces conventions ; la plupart des
éto.les n'offrent pas des différences qui
soient de nature à déterminer leur ran^
Aprèsl'emploi des premières lettres grec-
ques , où la règle n'est même pas&tou-
jours respectée, on ne suit plus guère
dans l'application de la méthode qu'un
ordre arbitraire ; celui surtout des nu-
méros en chiffres est tout-à-fait dans ce
cas : mais dès qu'il est accepté par tout
le monde, il ne présente aucun incon-
vénient ; car il est bien clair qu'on pou-
vait distribuer aux étoiles leurs numéros
tout- à- fait au hasard. Nous répétons
toutefois que les catalogues diffèrent en
quelques points les uns des autres à cet
égard ; aussi arrive-t-il souvent qu'on dé-
signe les étoiles équivoques par le nom
de l'auteur d'un catalogue avec le numé-
ro qu'il lui donne. Je lis, par exemple
dans la Connaissance des Temps, 1842 '
que le 2 mars prochain, la lune occul-
tera une étoile de la constellation du
8
118
COURS D'ASTRONOMIE,
Scorpion ainsi désignée : 630 (Mayer);
c'est-à-dire ceile qui porte ce numéro
dans le catalogue de cet astronome.
Nous n'avons pas placé sur notre carte
céleste à côté de chaque étoile sa lettre
ou son numéro distinctifs ; pour éviter la
confusion qui en résulterait peut-être,
par suite de la petitesse de l'échelle, et
vu d'ailleurs la non-utilité de ces dési-
gnations, nous n'avons placé qu'un petit
nombre de lettres grecques , qui suffit à
notre objet. Mais avant d'entrer dans
quelques détails sur l'étude des constel-
lations, il nous faut expliquer la con-
struction et l'usage de cette carte.
Globes et planisphères.
302. La voûte céleste ne peut être exac-
tement représentée que par un globe, et
si l'on veut en donner la représentation
sur une surface plane, telle qu'une feuille
de papier, il en résulte toujours des dé-
formations plus ou moins considérables.
Il existe plusieurs systèmes de projection,
dont chacune a ses avantages et ses in-
convéniens; on choisit celui qui parait
le mieux approprié au but qu'on se pro-
pose. La projection que nous avons
adoptée pour représenter les deux hémi-
sphères célestes, est celle dite de Lorgna.
Le pôle est le centre de chacun des deux
cercles qui représentent les hémisphères
séparés par l'équateur ; les cercles ho-
raires ou cercles d'ascension droite sont
des rayons de la figure ; les cercles de
déclinaison sont d'autres cercles con-
centriques ; le périmètre de la figure est
la circonférence équatoriale. Dans ce
système de projection , les espaces égaux
sur la sphère sont représentés par des
espaces égaux sur la carte , ce qui est
son principal avantage ; et les régions
australes et moyennes conservent bien
leurs formes. Mais les constellations voi-
sines des bords sont altérées dans le sens
de leur largeur; ce qui est ici sensible
sur le carré de la constellation de Pé-
gase, qui se change en un trapèze assez
allongé. Mais cet inconvénient est de nul
effet ici , parce que les constellations
équatpriajes sont représentées à part, et
conservent là leurs formes avec une assez
grande exactitude,
La bande inférieure qui représente les
constellations jusqu'à une distance de édition
35° à 40° de l'équateur, est composée
d'après le système des cartes réduites (1) ;
les cercles d'ascension et les parallèles
à l'équateur y sont représentés par deux
systèmes de droites parallèles , ce qui
rend les recherches très faciles. C'est
dans cette bande surtout que l'étude des
constellations doit être faite, quand elles
y sont contenues; ce qui a lieu pour la
plupart.
Les chiffres marqués sur la circonfé-
rence des deux cercles du planisphère
supérieur sont les degrés d'ascension
droite. Les degrés de déclinaison sont in-
diqués par des numéros sur le rayon 90°
de l'hémisphère austral. Si l'on veut con-
naître d'après cette carte les coordon-
nées d'une étoile, de Fomalhaout, par
exemple, on appliquera le bord d'une
règle sur le centre de cette étoile et le
centre de l'hémisphère ; elle coupera la
circonférence en un point qu'on recon-
naîtra aisément correspondre à 342° 2/3;
ce sera l'ascension droite. Puis prenant
la distance de cette étoile à l'équateur,
et la portant sur l'échelle du rayon 90°,
on trouvera 30° pour la déclinaison. Ces
deux valeurs sont un à-peu-près qui ,
dans bien des cas , suffit au but qu'on se
propose.
Pour un observateur de nos climats
qui se tourne vers le sud , les constella-
tions marchent de gauche à droite, et
celles du zodiaque en particulier se pré-
sentent ainsi selon l'ordre de leur liste.
Le mouvement stellaire se fait donc sur
l'hémisphère boréal dans le sens indiqué
par la flèche; mais l'on reconnaît aisé-
ment que, sur l'hémisphère austral, c'est
dans le sens contraire que ce mouvement
s'exécute; cela est une conséquence évi-
dente de la manière dont se raccordent
les deux parties du planisphère, ainsi
qu'on le reconnaît en comparant les nu-i
méros d'ascension droite et l'ordre des|
constellations que l'équateur partage en]
deux. Sur la bande rectangulaire des!
constellations zodiacales , c'est aussi de
droite à gauche que ce mouvement s'exé-
cute.
Dans l'intérieur des trois parties de la ,
(l) Voir la Théorie de la Construction des Cartes^
dans mes Elément de Géométrie pratique, deuxième
PAR M. DESDOUITS.
119
carte, on a figuré différentes courbes,
dont voici la signification.
On remarque d'abord dans les deux
hém ispbères les cercles de perpétuelle ap-
parition et de perpétuelle occultation
pour la latitude de Paris. Les étoiles
comprises entre le premier de ces cer-
cles et les centres sont toujours visibles
pour cette latitude; celles renfermées
entre le second de ces cercles et son cen-
tre sont toujours invisibles; toutes les
autres sont en partie visibles et en partie
cacbées, selon l'époque de l'année et
l'heure du jour ou de la nuit. On recon-
naît de la sorte que Paris est privé de
la vue des deux belles étoiles primaires ,
Canopus et Acharnar, que a et p du Cen-
taure et toute la charmante constellation
de la Croix du sud lui sont également
cachées.
La position de ces deux cercles varie
avec la latitude de l'observateur , et en
général ils sont menés par un point de
l'échelle de déclinaison dont la distance
au pôle est égale à cette latitude. Ceux
de notre planisphère passent par 41° de
déclinaison, ou 49° de distance polaire,
qui est la latitude de Paris. Nous nous
proposerons plus loin le problème de
déterminer en quels lieux une étoile
commence et finit d'être visible, ou se
présente dans des conditions voulues.
On remarque en second lieu les cercles
zénithaux pour la même latitude de Pa-
ris , c'est-à-dire les circonférences sur
lesquelles sont situées les étoiles qui
| passent successivement au zénith de
cette ville. Le cercle boréal passe par a
de Persée et « de la grande Ourse. Ces
cercles, qui ont moins d'intérêt que les
précédens, changent aussi avec la lati-
tude. Ils coupent l'échelle de déclinaison
à une distance du pôle égale au complé-
ment de la latitude.
Sur les trois parties de la carte sont
dessinées des portions de courbes qui
représentent l'écliptique. Ces courbes
coupent l'équateur en des points distans
l'un de l'autre de 180°. On reconnaît que
l'écliptique passe par & du Cancer, Régu-
lus , P de la Vierge , p de la Balance, S des
Gémeaux, et près des deux primaires,
Antarès et l'Epi.
Enfin, sur les trois parties de la carte,
une ligne ponctuée indique retendue de
l'horizon de Paris; une construction
analogue donnerait l'horizon de tout
autre lieu. Ces courbes sont tangentes
en leur milieu aux cercles de perpétuelle
apparition et de perpétuelle occultation ;
elles aboutissent aux extrémités opposées
d'un même diamètre. Plus loin , nous
expliquerons en détail leur construction
et leurs usages.
Etude des principaux astérismes. — Méthode des
alignemens.
303. Jetons maintenant un coup d'oeil
sur chacune des principales constella-
tions.
Il n'y a personne qui ne connaisse la
grande Ourse, appelée par le vulgaire le
Chariot de David; elle se compose prin-
cipalement de sept étoiles, dont six de
seconde grandeur ; l'étoile £ est à peine
tertiaire.
La petite Ourse forme une figure assez
semblable à celle de la grande Ourse ,
mais tournée en sens contraire ; la der-
nière étoile de la queue, ou a de la con-
stellation, est ce qu'on appelle l'étoile
polaire ; elle est distante du pôle de
1° 1/2 environ. Les étoiles P et 7 sont
du troisième ordre; on les nomme les
Gardes.
Le Dragon est une longue file sinueuse
d'étoiles généralement tertiaires , situées
dans le voisinage des deux Ourses, entre
lesquelles elle se termine. On remarque
un petit quadrilatère qui forme la tête.
Trois étoiles tertiaires en arc sont le
corps de la constellation de Céphée.
Celle de Cassiopée , qui est beaucoup
plus remarquable, forme une sorte de
M retournée , si l'on fait abstraction
d'une petite étoile quartaire, laquelle
complète la figure d'une chaise à dossier
courbe, nom qu'on donne vulgairement
à cet astérisme.
Le carré de Pégase est formé de quatre
étoiles de deuxième grandeur, qui of-
frent une figure fort remarquable. Trois
de ces étoiles portent les noms d'/llgc-
nib , Scheatj Markab ; celle de l'angle
gauche supérieur appartient à la con-
stellation d'Andromède, dont elle forme
la tête. Ceile-ci présente encore deux
étoiles de seconde grandeur, qui se diri-
gent vers a de la constellation de Persée.
Auprès de l'étoile quartaire y, on remar-
120
COURS D'ASTRONOMIE,
que une nébuleuse , qu'on est toujours
tenté de prendre pour une comète la
première fois qu'on l'observe.
Persée présente une file d'étoiles qui
se dirige vers les Pléiades, et sur la
droite de laquelle on voit la changeante
Algol, ou la tête de Méduse.
Sur la gauche de Persée, on aperçoit
la belle constellation du Cocher , qui se
présente d'abord sous la forme d'un pen-
tagone formé par cinq étoiles remarqua-
bles , mais dont l'une appartient à la con-
stellation du Taureau, dont elle est la
corne supérieure. Mais là se montre la
Chèvre, magnifique étoile primaire, re-
marquablement scintillante ; auprès et
au-dessous l'on voit les Chevreaux sous
la forme d'un petit triangle isocèle al-
longé.
La queue de la grande Ourse se dirige
vers la constellation du Bouvier , où
brille Arcturus, belle étoile de première
grandeur, que cette direction fait tou-
jours reconnaître aisément, et qui lui a
valu le nom qu'elle porte.
Auprès du Bouvier, on trouve la Cou-
ronne boréale, formée par une file circu-
laire de petites étoiles, parmi lesquelles
une de second ordre qu'on appelle la
Perle.
A la suite se présente Hercule ou l'A-
genouillé, dont on reconnaît aisément la
forme, mais qui n'a pas d'étoiles très
remarquables. Près de lui est la constel-
lation de Cerbère et le Rameau. Entre
les sommets d'Hercule et de Cerbère, on
voit une nébuleuse remarquable.
La Lyre se fait reconnaître par la ma-
gnifique étoile de première grandeur
qu'on nomme Wega , la plus brillante de
tout le ciel visible en France , après Si-
rius. Elle forme avec deux étoiles de
cinquième grandeur un petit triangle
équilatéral.
Sur sa gauche on aperçoit le Cygne,
qu'on appelle aussi quelquefois le Vau-
tour ou la Croix du Nord; ce dernier
nom s'explique par la disposition de cinq
belles étoiles, dont une de première
grandeur.
Au-dessous du Cygne, on trouve plu-
sieurs constellations, telles que le Re-
nard et l'Oie, la Flèche, le petit Cheval
et le Dauphin; ces deux dernières se
composent de quatre à cinq étoiles qui
affectent des formes assez tranchées ,
qu'on reconnaîtra sur la carte. Nous nous
contenterons également de nommer le
Triangle, la Mouche, le Lézard, la Gi-
rafe, le Lynx, le petit Lion, la Cheve-
lure de Bérénice et le Mont Ménale. Les
deux petites constellations des Lévriers
et du petit Chien contiennent chacune
une étoile remarquable; on voit dans la
première le Cœur de Charles, qui forme
l'angle droit d'une équerre, dont l'hypo-
ténuse est la ligne qui va d'Arcturus à &
de la grande Ourse. La seconde présente
la belle étoile primaire de Procyon.
Après celles-ci nous explorerons les
constellations zodiacales et quelques au-
tres qui appartiennent aux deux hémi-
sphères à la fois.
Le Bélier ne présente que trois ou qua-
tre étoiles peu remarquables.
Le Taureau est, au contraire, une
très grande constellation , dans laquelle
on compte jusqu'à deux cent sept étoiles.
On y remarque surtout la belle étoile ru-
tilante nommée Aldébaran, le groupe
d'étoiles nombreuses et très serrées
qu'on nomme les Pléiades, et que le
peuple appelle la Poussinière; les Hya-
des, autre groupe qu'on représente placé
sur le front du Taureau , enfin la Corne
supérieure , qui atteint le Cocher. C'est
surtout le groupe des Pléiades qui rend
cette constellation facile à reconnaître.
Les Gémeaux forment une sorte de
parallélogramme allongé, au sommet
duquel brillent les deux étoiles qu'on
appelle Castor et Pollux. Celle-là est
généralement considérée comme pri-
maire. Au télescope, on la reconnaît
pour une étoile double.
Le Cancer est une constellation extrê-
mement peu apparente, dont les princi-
pales étoiles ne dépassent pas le qua-
trièmeordre. Les deux étoiles 7 et S, dont
la dernière est sur l'écliptique, sont
nommées les Anes, et tout auprès on voit
une nébuleuse qui est la Crèche.
Le Lion est l'une des plus belles con-
stellations de tout le ciel; il contient
outre la brillante étoile Régulas , plu-
sieurs secondaires et tertiaires qui le
dessinent d'une façon très nette. Sa forme
n'est pas sans rapport avec celle d'un lion
couché.
La Vierge comprend dans une grande
PAR M. DESD0U1TS.
étendue plusieurs tertiaires, et se fait
remarquer par la belle étoile de pre-
mière grandeur qu'on nomme l'Épi. Cette
étoile forme avec Arcturus et la queue
du Lion un triangle parfaitement équila-
téral.
On remarque dans la Balance deux
étoiles qui en sont les bassins.
Le Scorpion est une constellation assez
étendue, présentant un certain nombre
d'étoiles remarquables , dont une belle
primaire, nommée Antarès. Ce n'est que
dans l'hémisphère austral de la carte
qu'on peut bien reconnaître sa forme.
Le Sagittaire se fait remarquer par
quelques étoiles de troisième grandeur;
il a quelque rapport de forme avec les
deux Ourses.
Le Capricorne n'a de remarquable que
son étoile oc, où l'œil distingue aisément
deux étoiles en contact.
Le Verseau et les Poissons n'ont rien
de remarquable, quoique ceux-ci soient
dessinés fort nettement par une série de
petites étoiles. Dans les cartes figurées,
cette série forme un ruban qui réunit
deux poissons par la queue.
Parmi les constellations non zodia-
cales qui appartiennent aux deux hé-
misphères, nous distinguerons les sui-
vantes :
Le Serpent et Ophiuchus entre Hercule
et le Scorpion. Le Serpent forme une
sorte d'Y, dont la queue présente diffé-
rens replis; mais plusieurs des étoiles
qui la composent en apparence appar-
tiennent à Ophiuchus, qu'on nomme
aussi le Serpentaire, et qu'on représente
comme entrelacé avec le reptile. Auprès
de la tête d'Opbiuclius on voit la petite
constellation du Taureau royal.
L'Hydre, dont on aperçoit la tête au-
dessous du Cancer, est une très longue
constellation assez semblable au Ser-
pent ; on y distingue une belle étoile qui
en est le cœur. Dans les replis de l'Hy-
dre, on voit la Coupe et le Corbeau.
A la droite d'Ophiuchus, on voit Y Aigle,
dont est détaché Antinous au-dessous de
Péquateur. L'Aigle est remarquable p.ir
une primaire, Altàir, placée entre deux
tertiaires à peu près équidistanles.
La Baleine est une constellation pour-
vue de plusieurs étoiles de seconde gran-
deur ; la plus remarquable est l'étoile o .
121
ou Mira, qui, en moins d'un an, passe
de la seconde grandeur à la dixième.
A gauche de la Baleine, se présente la
plus magnifique des constellations des
deux hémisphères. Deux étoiles de la
première grandeur, cinq de la seconde,
et la remarquable disposition qu'elles
affectent donnent à Orion un caractère
de splendeur qu'aucune autre ne peut
lui disputer. L'étoile Adaher est d'une
couleur rougeâtre. Les trois étoiles en
ligne droite qui occupent le milieu du pa-
rallélogramme forment le baudrier d'O-
rion ; quelques étoiles au-dessous en sont
Vépée. Le baudrier est connu du peuple
sous divers noms, tels que le râteau ou.
les trois Rois Mages.
Parmi les constellations entièrement
situées dans l'hémisphère austral, nous
remarquerons les suivantes :
Le grand Chien , où brille Sirius , la
plus éclatante de toutes les étoiles, et à
laquelle font cortège cinq autres étoiles
de seconde grandeur indépendamment
de plusieurs tertiaires. Outre son éclat
propre, l'alignement du baudrier d'Orion
la fait distinguer à coup sur.
Le Poisson austral, petite constella-
tion qui offre la brillante étoile primaire
Fomalhaout. Elle s'élève très peu au-
dessus de l'horizon de Paris.
Le 'Fleuve ou YEridan, très longue
constellation étroite et sinueuse, qui
commence à Rigel , et se termine par la
belle étoile primaire Achamar, beaucoup
au-dessous de l'horizon de Paris. Cette
étoile ne commence à être visible que
pour les observateurs placés à moins de
32° de latitude; elle est. par conséquent,
invisible dans toute l'Europe.
Le Navire , grande et belle constella-
tion, comprenant une étoile de première
grandeur , cinq de la seconde et plu-
sieurs tertiaires. La plus grande partie
en est invisible à la latitude de Paris. Sa
brillante étoile, Canopus , qu'on consi-
dère comme la plus belle de toutes après
Sirius, n'est guère visible en Europe que
par les parties les plus méridionales de
l'Espagne, de la Sicile et de la Grèce.
Le Centaure, très belle constellation
qui offre deux primaires et deux secon-
daires. La plus belle partie n'est point
visible en Europe.
La Croix du iS«rf, constellation de peu
122
d'étendue, mais singulièrement remar-
quable par sa forme et son éclat. Elle se
compose d'une primaire a, qui en est le
pied, et de deux ou trois autres étoiles
de seconde grandeur; elle n'est totale-
ment visible qu'à moins de 28° de lati-
tude, plus de 7° au sud de l'Europe (1).
Nous ne ferons que nommer le Lièvre,
le Loup, le Phénix, le Paon, la Grue, la
Colombe, Y Autel, V Indien, le Toucan,
la Dorade, la Réticule, la Mouche,
COURS D'ASTRONOMIE,
(l) Nous ne pouvons nous empêcher de citer à ce
sujet une page curieuse des Mémoires du capitaine
Basil Hall.
« De toutes les constellations antarctiques, la célè-
bre Croix du Sud est certainement la plus remarqua-
ble, et doit en tout temps fixer l'attention duvoy ageur
assez heureux pour la voir. Elle frapperait, je pense,
l'imagination même de quelqu'un qui n'aurait jamais
ouï parler de la religion chrétienne. Toutefois, c'est
là ce dont il est difficile de juger, quand on réfléchit
que par une continuelle association d'idées, presque
touies les pensées .paroles et actes de notre vie se
trouvent étroitement liés avec ce symbole consacré.
Des trois grandes étoiles qui forment la croix, l'une
est à la tête , l'autre à la branche gauche , et la troi-
sième aux pieds ; celle-ci est l'étoile principale appe-
lée ['alpha. Mais elles sont disposées de manière à
figurer un crucifix, même sans le secours d'une
étoile plus petite qui complète le rayon horizontal.
Lorsque cette constellation est au méridien, elle est
presque droite , et quand elle disparaît , nous la
voyons s'incliner vers l'Occident. Je ne sais trop
si sur le tout cette position n'est pas plus frappante
que lorsqu'on la voit le malin se redresser par de-
grès au levant. Au reste , dans toutes ses positions ,
la Croix du Sud est admirable , et l'imagination ai-
dant un peu , elle est bien faite pour réveiller au
fond du cœur des méditations solennelles. J'ignore
comment les autres sont affectés de cette vue : quant
à moi, qui ai souvent passé des nuits entières à con-
templer la Croix du Sud , je ne me rappelle pas
avoir été intéressé à ce spectacle deux fois de la
même manière , et mes impressions du lendemain
étaient toujours plus vives que celles de la veille.
« Celte constellation étant à 50° environ du pôle
Sud, peut être observée dans sa révolution parfaite;
aussi lorsque j'étais au large du cap de Bonne-Es-
pérance , je l'ai vue dans toutes ses phases , depuis
sa position droite, entre 60 et 70° au-dessus de
l'horizon, jusqu'à son inversion complète, lorsque
son sommet touche presque les flots. Cette dernière
position me rappelait toujours la mort de saint
Pierre qui, dit-on, regarda comme un grand hon-
neur d'être crucifié la tête en bas. Enfin , je défie le
plus stupide des mortels de suivre les changemens
d'aspects qu'offre celte constellation magnifique,
sans être frappé d'admiration pour sa beauté. »
Mém.,t. III , chap. xm.
VHydremâle, le Triangle austral, dont
un coup d'oeil fait distinguer la forme et
l'étendue, et qui ne présentent pas d'é-
toiles remarquables. Nous n'avons pas
représenté quelques autres constellations
mentionnées dans la liste donnée plus
haut , parce qu'elles n'offrent pas d'étoi-
les, même du quatrième ordre. Nous si-
gnalerons seulement Y Octant, qui en-
toure le pôle antarctique. L'étoile sigma
de cette constellation est la polaire au-
strale; elle n'est distante du pôle que
d'un demi degré.
304. La vue d'une carte ou d'un globe
céleste , qu'on peut comparer à chaque
instant aux réalités qu'ils figurent, est le
meilleur des enseignemens monographi-
ques. A défaut de ce moyen, les livres es-
saient de faire connaître les constella-
tions et les étoiles principales par diffé-
rentes méthodes, dont la principale est
celle des alignemens. Nous allons en don-
ner un échantillon.
D'abord une ligne , menée par p et a de
la Grande Ourse, va rencontrer la po-
laire à une distance égale à celle de l'ex-
trémité de la queue.
La direction de celle-ci , prolongée et
légèrement courbée, va rencontrer Arc-
turus à une distance à peu près égale à la
longueur de la constellation.
Sirius se trouve à peu près sur le pro-
longement de la ligne formée par le bau-
drier d'Orion.
Arcturus , l'Épi et P du Lion forment un
triangle équilatéral parfait; Altaïr, An-
tarès et Fomalhaout font un triangle
isocèle aplati , dont Altaïr est le som-
met.
Régulus, l'Épi et Antarès sont à peu
près en ligne droite et à peu près équi-
distans.
La droite, menée par r, de la Grande
Ourse et le Cœur de Charles, passe par
la Chevelure de Bérénice, à une distance
à peu près égale à celle de ces deux
étoiles.
Une des diagonales du carré de Pégase
passe par le milieu de la constellation de
la Baleine , près de l'étoile Mira.
L'un des côtés de ce carré rencontre
dans son prolongement l'étoile Fomal-
haout.
On conçoit une foule de rapproche-
mens et de prescriptions analogues à
PAU M. DKSDOUTTS.
123
ceux-là , mais, encore une fois, la vue
d'un globe ou d'un planisphère céleste
est de tous points préférable. Il y a néan-
moins une observation très importante à
faire pour éviter dans leur usage des em-
barras et des méprises.
305. Il y a quatre planètes qu'on peut
confondre avec des étoiles même de pre-
mière grandeur, savoir : Vénus, Mars,
Jupiter et Saturne. Si, en comparant
leur position dans le ciel au lieu corres-
pondant du planisphère, on ne remar-
que en ce point aucune étoile considé-
rable, ce caractère fera reconnaître une
planète, et il ne s'agira plus que de sa-
voir laquelle des quatre on a sous les
yeux. Pour cela, il faudra recourir à la
Connaissance des temps, ou simplement
à V Annuaire, qui donnent les heures du
lever et du coucher des diverses planètes,
ainsi que celle de leur passage au méri-
dien. La position actuelle de la planète
par rapport à ce cercle suffira le plus
souvent pour lever toute incertitude.
Vénus, outre son éclat remarquable, se
distingue à ce caractère qu'elle s'éloigne
peu du soleil (à 47° au plus). Une planète
notablement éloignée du soleil au-delà
de cette limite ne pourra être que Sa-
turne, Jupiter ou Mars.
Mais Saturne ne paraît jamais que
comme une étoile de seconde grandeur.
Seuls, Jupiter et Mars pourraient donc
être confondus. Or, Mars présente un
moyen de reconnaissance dans la rapi-
dité comparative de son mouvement; en
quelques jours , il se déplace beaucoup à
l'égard des étoiles voisines. Le déplace-
ment de Jupiter est extrêmement peu
sensible.
Au moment actuel , et pendant quel-
ques mois encore, ces trois planètes sont
et seront visibles à la fois pendant toute
la nuit. Mars est dans le voisinage de
V Epi de la Vierge ; cette étoile primaire
est beaucoup moins éclatante que la pla-
nète ; mais l'étoile scintille, ce que la
planète ne fait pas.
300. Voici quelles seront les positions
des trois planètes au 15 septembre pro-
chain, où l'on pourra les considérera
neuf heures du soir :
Mars aura 243° \ d'ascension droite et
23" de déclinaison australe. Il sera par
conséquent à 3° environ d'Anlarès.
Jupiter aura 251° d'ascension droite et
22° de déclinaison. Il sera par conséquent
aussi très voisin d'Antarès. Ces deux pla-
nètes approcheront donc de leur con-
jonction, laquelle aura lieu, en effet, le
27 septembre, à huit heures du soir. Ce
sera un phénomène remarquable que la
réunion de ces deux belles planètes au-
près d'une brillante étoile : il en résul-
tera un éclatant triangle, dont le plus
grand côté aura 3° à 4° au plus.
A la même époque, Saturne sera assez
voisin du même lieu; il aura 200° | d'as-
cension et 22° '- de déclinaison. On recon-
naît sur la carte qu'il sera juste entre le
Scorpion et le Sagiitaire. La conjonction
de Mars avec Saturne aura lieu le 17 oc-
tobre; les deux planètes seront alors
distantes de 2° {.
Le système des coordonnées parallèles
que présente la bande équatoriale de
notre carte rend très facile à fixer la po-
sition d'une planète pour chaque jour,
d'après les élémens que fournit la Con-
naissance des temps. On peut donc mar-
quer la série de points qui représente
l'orbite de la planète, et reconnaître
ainsi sa forme, sa direction et les divers
accidens de courbure qui correspondent
aux stations et aux rétrogradations.
Usage du planisphère pour résoudre diverses ques-
tions relativement au lever et au coucher des
étoiles , et en général pour connaître l'état du
ciel à un instant donné.
307. Occupons-nous maintenant des
divers problèmes concernant la position
et le mouvement des étoiles, qui peuvent
être résolus au moyen du planisphère.
Nous nous demanderons d'abord quelle
doit être la position d'un observateur
pour qu'il puisse voir une étoile donnée
sur la carte. Si l'on veut que cette étoile
ne fasse que raser l'horizon, il est clair
que la verticale de l'observateur doit être
à 9J° de la position de l'étoile; ou,
comme on le reconnaîtra aisément, sa
latitude doit être complémentaire de la
déclinaison. Ce dernier élément étant
fourni par l'échelle de notre planisphère,
la latitude demandée en résultera immé-
diatement. Si l'on veut que l'étoile, au
lieu de raser l'horizon, s'élève au-dessus
de 10°, par exemple, il est évident qu'il
124
faudra rapprocher d'autant la position
de l'observateur, ou diminuer sa lati-
tude. Ainsi l'on trouve que a de la Croix
du Sud a 62° de déclinaison australe;
d'où résulte une latitude boréale de 28°
pour l'observateur dont cette étoile rase-
rait l'horizon. Si l'on veut que l'étoile
s'élève de 8°, 15°, il faudra retrancher au-
tant à la latitude, et la réduire à 20°, 13°.
On néglige ici l'effet de la réfraction, qui
élève en général d'un demi-degré les
étoiles très voisines de l'horizon. On
trouve ainsi qu'à Calcutta, dont la lati-
tude est de 22° i IV., cette étoile s'élève de
5° :, ou 6° en comprenant l'effet de la ré-
fraction.
Il est bien évident que le problème ne
peut se proposer que pour les observa-
teurs situés de l'autre côté de l'équateur,
par rapport à l'étoile dont il s'agit; au-
trement, une étoile est visible pour tous
ceux qui sont du même côté qu'elle, et
sur l'équateur môme un observateur
aperçoit toutes les étoiles, les deux pôles
étant dans son horizon.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer
que la solution graphique de ce pro-
blème, même exécutée sur un plani-
sphère d'une plus grande échelle que la
nôtre , ne saurait être aussi précise qu'on
peut le désirer dans certains cas. Alors il
faut recourir aux tables astronomiques
et géographiques. Ainsi la déclinaison
rigoureuse de a de la Croix du Sud étant
de 62° 15' 25" A au 1" janvier 1842, celte
étoile rasera l'horizon du lieu dont la
latitude serait 27° 44' 32" B ; ou, en por-
tant à 33' l'effet de la réfraction , pour
une latitude de 28° 17' 32". Quelques se-
condes de plus rendraient l'étoile invi-
sible. Or, comme par l'effet de la préces-
sion , la déclinaison de cette étoile varie
annuellement de 20" en plus, on voit que
dans un intervalle de temps peu considé-
rable elle peut cesser d'être visible pour
beaucoup de lieux où elle se montrait à
peine.
Le problème de tracer sur le plani-
sphère le cercle de perpétuelle appari-
tion et celui de perpétuelle occultation
pour un lieu donné revient à faire passer
la circonférence par le point de l'échelle
de déclinaison qui correspond au com-
plément de la latitude de ce lieu. En
effet, ces cercles rasant l'horizon, leur
COURS D'ASTRONOMIE ,
distance à l'équateur est égale à la hau-
teur de ce cercle. Or, on sait que cette
hauteur est le complément de la latitude.
Pour un observateur situé sous la ligne,
le complément est90°, les deux cercles se
réduiraient aux deux points polaires;
ou, en d'autres termes, n'existeraient
pas; ce qui est manifeste pour la position
équatoriale.
La détermination du cercle zénithal
pour un lieu donné s'exécute aisément
et d'une manière analogue. La circonfé-
rence passe par un point de l'échelle de
déclinaison égal à la latitude.
308. Proposons-nous de savoir quelles
étoiles seront dans le méridien, un jour
et à une heure donnés, par exemple le 15
septembre 1841, à neuf heures du soir.
Nous chercherons dans la Connais-
sance des temps quelle sera ce jour-là
l'ascension droite du soleil, et nous
trouverons 11 h. 32' 12", ce qui corres-
pond à 173° 3' d'ascension droite. La
Carte nous montre que le soleil se trou-
vera ce jour à midi près de (5 de la
Vierge. Les étoiles qui doivent passer au
méridien 9 heures plus tard ont donc une
ascension droite plus grande de 9 fois
15°, ou 135°, ce qui revient à 308° 3' pour
leur ascension , valeur qu'il faudrait di-
minuer de 9 fois 10", dont l'ascension
droite du soleil augmente pendant cet
intervalle. Mais nous devons négliger les
minutes sur notre planisphère. Or, nous
trouvons que le 308° d'ascension droite
traverse le Capricorne, le Dauphin, le
Cygne , et passe même assez exactement
par l'étoile primaire de la queue du
Cygne. Or, on reconnaît ainsi non seu-
lement le petit nombre d'étoiles qui sont
dans le méridien , mais toutes les étoiles
et les constellations voisines avec leurs
positions relatives. Ainsi , en regardant
vers le sud, on trouvera sur la droite le
Cygne , la Lyre , Antinous , l'Aigle , Her-
cule, Ophiuchus, le Serpent, la Cou-
ronne et le Bouvier, le Capricorne et le
Sagittaire; sur la gauche, on aura Pé-
gase, Andromède, les Poissons, le Bélier,
Persée, le Cocher, sans compter les cir-
cumpolaires toujours visibles , telles que
les deux Ourses, le Dragon , Persée , Cas-
siopée. Toutefois, il y a sur les limites
qui circonscrivent la vue des deux côtés
FA II M. DESDOUIÏS.
125
une incertitude qui va donner lieu tout-
à-1'heurc à un problème important.
Veut-on connaître, au contraire, quel
jour de l'année et à une heure voulue
certaines étoiles désignées seront dans le
méridien; ou, ce qui revient à cela,
quelles seront les constellations visibles
et tout l'état du ciel ? Il n'y a qu'à procé-
der inversement de ce que nous venons
de faire. Qu'on veuille, par exemple,
que l'étoile Adahcr soit au méridien à
dix heures du soir, on verra alors non
seulement la belle constellation d'Orion,
mais on aura sur la droite le Taureau et
les Pléiades, le Bélier, les Poissons, Per-
sée, Andromède, Pégase; sur la gauche,
on aura les Gémeaux, le Petit Chien , le
Grand Chien; le Cocher se verra au-des-
sus d'Orion lui-même, et l'on apercevra
une partie de la Baleine. II s'agit de dé-
terminer quel jour ces apparences au-
ront lieu.
L'ascension droite d'Adaher se trouve
sur notre carte égale à 86° ~. Si cette
étoile se trouve au méridien 10 heures
après le soleil, elle aura 10 fois 15 ou
150° d'ascension droite de plus que cet
astre au jour demandé : le soleil aura
donc 86°^— 150°, ou plutôt 3W)°-f-86°i
— 150°, ce qui revient à 296 \. Or, en con-
sultant la Connaissance des temps, on
trouve que le soleil aura cette position
le 15 janvier 1842. C'est donc ce jour-là
qu'aura lieu l'état du ciel proposé; et
l'on doit ajouter que les jours voisins sa-
tisferont à peu près également au pro-
blème. Déplus, il faut remarquer que la
même chose a lieu tous les ans à la même
époque , à un jour près tout au plus.
Si l'on ne tenait même qu'à un à-peu-
près de quelques jours, ce qui est parfai-
tement suffisant dans un problème de ce
genre, on n'aurait pas besoin de recourir
à la Connaissance des temps ; il suffirait
de prendre pour l'ascension droite du
soleil un nombre de degrés égal à celui
du nombre de jours écoulés depuis le 20
mars, et réciproquement. De cette sorte,
on pourrait résoudre les deux problèmes
précédens au moyen du seul plani-
sphère.
309. Mais leur solution complète exige
celle d'un troisième problème que nous
avons réservé ci-dessus, et qui consiste
dans la détermination des limites du ciel
visible dans un lieu et à une heure don-
nés; ou autrement, il s'agit de reconnaî-
tre par quels points du planisphère passe
l'horizon de ce lieu, ce qui sépare la par-
tie du ciel actuellement visible de celle
qui ne l'est pas, et permet de mesurer
l'intervalle qui sépare le moment actuel
de celui du lever et du coucher de cha-
que étoile.
Le lecteur a déjà remarqué , tant sur la
bande équatoriale que dans les deux cer-
cles du planisphère, des courbes ponc-
tuées, qui sont la trace de l'horizon de
Paris sur la voûte céleste. Mous dirons
tout-à-1'heure comment on les construit.
Ces courbes sont symétriques par rap-
port à l'un des cercles d'ascension droite,
et interceptent sur l'équateur des inter-
valles de 180°. Dans l'hémisphère boréal,
c'est le segment qui comprend le cercle
de perpétuelle apparition qui est la
partie visible du ciel; le croissant supé-
rieur est au-dessous de l'horizon. Dans
l'hémisphère austral , au contraire, c'est
le croissant qui est visible, et le grand
segment qui ne l'est pas. On reconnaît
aisément que les deux parties visibles
sont supplémentaires l'une de l'autre ,
ou autrement composent un hémisphère
entier. Dans la bande équatoriale, c'est
toute la partie située au-dessus de la
ligne ponctuée qui est visible; la portion
de la figure située au-dessous de cette
ligne reste actuellement cachée.
Cette position de l'horizon ne nous
apprend rien par elle-même. Elle nous
fait bien voir quels espaces du ciel sont
compris entre l'équateur et l'horizon du
lieu, espaces qui sont, l'un visible, l'autre
invisible; mais le mouvement des étoiles
les emporte à travers ces espaces, et la
question revient à savoir quelles sont
celles qui y sont comprises à un instant
donné. Pour cela , on cherche, d'après
l'un des précédens problèmes, quelles
étoiles sont dans le méridien. Supposons
que ce soient celles du 311e degré d'as-
cension droite : on trouvera la ligne
droite qui représente cette ascension , et
l'on construira symétriquement à droite
et à gauche la ligne de l'horizon comme
nos figures la représentent.
Le cas que je cite ici correspond au 15
septembre prochain, à 9 h. 12' du soir,
moment où mes lecteurs pourront (açi-
126
COURS D'ASTRONOMIE,
lement observer l'état du ciel. Ils verront
dans le méridien le Capricorne, le Dau-
phin, le Cygne et toutes les constella-
tions signalées au n° 308, où nous avons
donné l'état du ciel à 9 heures juste. Biais
cette fois, les figures nous apprennent
qu'à l'instant en question on ne verra pas
la constellation des Gémeaux, qu'Aldé-
baran ne sera pas encore levé, mais
qu'on verra déjà les Pléiades. On verra
également presque toute la Baleine et le
Poisson austral ; mais le Scorpion et la
Balance auront disparu; le Sagittaire ne
tardera pas à en faire autant. Le Ver-
seau, les Poissons, le Capricorne, le
Serpent et Ophiuchus seront entière-
ment visibles.
Veut-on maintenant savoir à quelle
heure se lèvera ou se couchera une étoile
donnée? Prenons pour exemple Adaher,
qui est à l'orient et qui est encore sous
l'horizon. Son ascension droite prise sur
la carte étant supposée 87, on cherchera
celle du point de la courbe horizon, dont
la déclinaison est égale à celle de l'é-
toile, et on la trouvera de 47° environ.
La différence 40" est l'espace que doit par-
courir Adaher pour entrer dans l'horizon
de Paris, à partir du moment que l'on
considère, et cet espace est parcouru en
2 h. 40'. Il sera donc 11 h. 52' lorsque
Adaher se lèvex-a sur cet horizon. On dé-
terminera par une opération analogue
depuis combien d'heures telle ou telle
étoile est couchée.
310. L'intersection de l'écliptique et de
la ligne d'horizon se fait en deux points,
dont celui qui est à l'orient est connu en
astrologie sous le nom d'horoscope. On
attachait une haute importance à savoir
quel était le point de l'écliptique qui se
levait ainsi au moment de la naissance
d'un homme. On voit, d'après notre
carte, que l'horoscope d'un enfant qui
naîtrait le 15 septembre, à 9 h. 12' du
soir, est un point de la constellation du
Taureau; mais j'avoue, à ma grande con-
fusion, ne pas deviner la destinée future
de l'enfant qui ferait son entrée dans la
vie sous de tels auspices.
Le milieu de l'espace compris entre
les deux points où l'écliptique coupe
l'horizon portait le nom de nonagcsime.
On reconnaît sur notre carte qu'il tombe
dans le Verseau. Je confesse encore mon
incomparable ignorance au sujet des in-
fluences du nonagésime.
311. On pourrait également trouver au
moyen de notre carte les heures du lever
et du coucher du soleil pour un jour
donné.
Prenons, par exemple, pour ne pas
changer la figure, celui où le méridien
contient à midi le 511e degré d'ascension
droite, ce qui correspondra au 29 jan-
vier, à 2' près. Ce jour-là, le soleil a 18°
5' de déclinaison à cet instant. Le paral-
lèle de déclinaison qui coupe la courbe
horizontale la rencontre en un point qui
a environ 18° d'ascension droite. De là au
311e degré, il y a un intervalle de 67° que
le soleil doit parcourir depuis son lever
jusqu'à son passage au méridien; le
temps correspondant est un peu moindre
que 4 h. ^ ; et , en effet , l'on trouve dans
l'Annuaire que le lever aura lieu à 7 h.
37', dont il faut défalquer 2' à 3' pour la
réfraction. On trouverait l'heure du cou-
cher d'une manière analogue.
La solution graphique de ces divers
problèmes deviendrait fort longue, fort
pénible et d'une utilité douteuse , s'il fal-
lait dans chaque cas particulier con-
struire la courbe d'horizon. Mais heureu-
sement cela n'est nullement nécessaire :
il suffit de la construire une fois pour
toutes et de tailler sur elle un patron de
papier, dont un des bords, coupé en
ligne droite, comprend 180u entre ses
deux pointes. Ce patron se place ensuite
dans chaque cas au lieu précis où il fau-
drait construire la courbe d'horizon; sa
corde est appuyée sur l'équateur ou sur
l'un des diamètres des cercles hémisphé-
riques, et son axe est appliqué à la ligne
droite que l'on suppose être le méridien
au moment dont il s'agit. Un même seg-
ment découpé sert pour les deux hémi-
sphères. Sur la bande équatoriale, c'est
aussi le même qu'il faut appliquer en
sens contraire des deux côtés de l'équa-
teur, à droite et à gauche de sa première
position. Avec cette manœuvre très
simple, la solution de tous les problèmes
ci-dessus devient aussi exacte que facile.
312. Il nous reste à indiquer comment
on peut construire la courbe d'horizon.
Si l'on opérait sur un planisphère
fonde sur la projection stéréographique,
on sait que cette courbe serait un arc de
cercle appuyé sur un des diamètres; et
comme d'ailleurs elle doit évidemment
raser le cercle de perpétuelle apparition
ou de perpétuelle occultation, son tracé
est l'affaire d'un coup de compas. Mais
hors de ce système de projection, ce
n'est pas un arc de cercle ; il faut donc la
construire par points. Isous allons indi-
quer comment on en détermine un, la
construction étant la même pour tous.
N'oublions pas, d'ailleurs, qu'on en con-
naît déjà trois.
Prenons pour intersection de l'horizon
et de Péquateur l'un quelconque des dia-
mètres, celui 221—41 de l'hémisphère
boréal, par exemple. Le cercle horaire,
qui passe à 20° en avant ou par 201, sera
en partie au-dessous de l'horizon, en
partie au-dessus; il coupera ce cercle en
un certain point K, et laissera un arc
K— 201 compris entre l'horizon et l'équa-
teur. Les deux points 201—221 et le point
K détermineront un triangle sphérique
rectangle, dans lequel on connaît, outre
l'angle droit, l'arc 221 — 201 qu'on s'est
donné, et l'angle au point 221, lequel est
celui que forme l'équateur. avec l'hori-
zon , égal par conséquent à la co-latitude
du lieu. On pourra donc calculer l'arc
201— K , et en prenant une longueur cor-
respondante sur l'échelle des déclinai-
sons, on aura la position du point K. On
fera de même pour tel autre point de la
courbe d'horizon qu'on voudra , en pre-
nant à volonté le cercle horaire qu'on y
supposera passer, et l'on pourra ainsi
calculer la position d'un nombre de
points suffisant, pour qu'on puisse les
joindre par un trait continu. La courbe,
ainsi construite dans l'un des hémisphè-
res, pourra être reportée dans l'autre,
sans nouveau calcul. Enfin, celle qu'on
trace par le même procédé dans la bande
équatoriale au-dessous de l'équateur se
reporte à la suite et au-dessus des deux
côtés, comme on le voit sur notre carte.
Ce report est d'ailleurs inutile lorsque
l'on se sert d'un patron.
Si un planisphère était exécuté avec
beaucoup de soin sur une échelle assez
grande , triple par exemple de celle que
nous avons adoptée, tous les problèmes
ci-dessus pourraient y trouver leur solu-
tion, à une minute près, en temps. Or,
une précision plus grande est générale-
PAR M. DESDOU1TS. 127
ment sans intérêt. Dans le cas où l'on dé-
sirerait une solution rigoureuse et pré-
cise, il faudrait alors recourir au cal-
cul (1).
L. Desdouits,
Professeur de physique au Col-
lège Stanislas.
(1) Je crois devoir en donner ici un exemple ; ce"
lui que je vais décrire est tel , que la plupart des
autres pourront s'y ramener.
On demande à quelle heure et par quel point de
l'horizon l'étoile Castor doit se lever pour Louvain,
le 1" octobre 1841?
Pour ne pas multiplier les figures, prenons dans
notre hémisphère boréal pour l'horizon de Louvain ,
la courbe-horizon dressée pour Paris, et appuyée
sur le diamètre 41—221. Supposons qu'au moment
du lever de Castor, cette étoile pénètre l'horizon
au point où la courbe est coupée par le rayon 90° ;
la distance de ce point au point 41 sera l'ampli-
tude horizontale de rétoile, et celle du point 90
à 41 en sera l'amplitude équatoriale. On reconnaît
aisément un triangle sphérique rectangle, dont l'an-
gle, en 41, est la colatitude de Louvain t= 59° 6'
54", et le côté opposé est la déclinaison de Castor,
laquelle sera à l'époque donnée 52° 13' 46". Avec
ces élémens et la formule des sinus proportionnels,
on trouvera d'abord pour l'amplitude horizontale
une valeur de 37° 43' 16" ; puis la formule cos a =
cos b cos c donnera pour la valeur de l'arc d'am-
plitude S0° SI' 10". Tel est l'angle que doit par-
courir le cercle horaire de Castor pour arriver dans
la position perpendiculaire au méridien du lieu. En
ajoutant 90°, on a l'arc qu'il décrit depuis son lever
jusqu'à son passage au méridien. Enfin, comme
l'ascension droite de Castor est 111° 7' 50", et celle
du Soleil, le 1er octobre, 187° 27', la différence
76° 19' 50" est ce que l'étoile a déjà parcouru au-
delà du méridien lorsque le Soleil y arrive à midi.
Donc, à ce moment, l'étoile a parcouru depuis le
moment de son lever 30" 31 ' 10" -f- 90° -f- 76° 19'
50"= 217° 10' 40", ce qui revient en temps à
14 h. 28' 41". Or il est alors midi : remontant donc
en avant 14 h. 28' 41" plus haut, on tombe sur
9 h. 51' 19" du soir, la veille du 1er octobre; et
comme le même phénomène a lieu tous les jours 4'
environ plus tôt que la veille, c'est à 9 h. li8 ' au soir
que Castor devra se lever pour Louvain le 1er oc-
tobre, ou 9 h. 26' environ , en tenant compte du
mouvement horaire du Soleil dans l'intervalle, et
abstraction faite de la réfraction.
C'est ce qu'on peut vérifier par à peu près sur
notre bande équatoriale. La courbe d'horizon est
sensiblement la même pour Louvain que pour Paris,
qui ont à peu près la même latitude. L'axe de cette
courbe doit être reculé de 14" 1/2 vers la gauche, le
Soleil gagnant cette valeur en ascension droite de-
puis le 13 septembre, époque pour laquelle elle a
été dessinée, jusqu'au I« octobre dont il s'agit. La
courbe qui coupe le 84u degré d'ascension droite à
128
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
la hauteur de Castor, rencontrera donc alors le
98° 1/2 environ. Castor étante 111°, devra donc
marcher de 12° 1/2 pour atteindre l'horizon , ce qui
exige environ trois quarts d'heure. Or notre courbe
donne l'état du ciel pour 9 h. 12' le 1« octobre à
Paris. Castor paraîtra donc avant 10 heures, et l'on
concevra que son apparition ait lieu à Louvain 2S
ou 30' plus tôt.
En doublant la valeur de l'amplitude équatoriale
et ajoutant 180», on a la partie du parallèle de Cas-
tor qui s'élève au-dessus de l'horizon de Louvain.
On reconnaît ainsi que cette étoile n'est invisible à
cette latitude que pendant un intervalle de S h. 4'.
En traitant le Soleil comme une étoile dont l'as-
cension droite et la déclinaison sont connues pour
un jour donné, on déterminera pour ce jour et pour
une latitude connue les heures de son lever et de
son coucher, ainsi que ses deux amplitudes. L'am-
plitude horizontale donnera son azimuth.
REVUE.
HISTOIRE DE LA VIE,
DES ÉCRITS ET DES DOCTRINES DE MARTIN LUTHER;
PAR J.-M.-V. AUDIN (1).
PREMIER ARTICLE.
Nous avons déjà dit plusieurs fois que
c'était aux écrivains protestans que nous
devions de connaître avec plus d'impar-
tialité l'histoire de plusieurs de nos pon-
tifes. Il paraît que, par réciprocité, ce
sera aux écrivains catholiques que les
protestans devront de connaître avec
plus de vérité l'histoire de leurs doc-
teurs. C'est au moins ce que nous pou-
vons conclure de Y Histoire de Luther et
de celle de Calvin que vient de publier
M. Audin. Un de nos collaborateurs s'est
chargé de rendre compte de V Histoire de
Calvin; celle de Luther, que j'ai à exa-
miner ici, me paraît jeter un jour nou-
veau et vrai sur ce père de la réforme
protestante. Après l'avoir lue avec atten-
tion, on s'étonne avec raison qu'un
homme si immoral , si faux , si emporté ,
ait pu exercer une aussi grande influence
sur ses contemporains ; on se demande
comment tous ces premiers hommes de
la réforme, auxquels nous sommes loin
de refuser de grandes qualités, ont pu
se laisser fasciner et entraîner par un es-
(1) Deux volumes in-8°, avec portraits et figures,
chez Vaton , libraire ; prix : 15 fr.
prit si éloigné de l'esprit de Dieu. Di-
sons-le, c'est qu'un esprit anti-chrétien ,
esprit de raisonnement, d'orgueil et de
paganisme , faisait le fond de toute la
science de ces docteurs, qui voulurent
régénérer l'Eglise; on oublia que l'Eglise
est fondée sur la révélation de Dieu, la-
quelle révélation se conserve divinement
de siècle en siècle et de pasteur à pas-
teur, et non de savant à savant, de raison-
neur à raisonneur. Une fois que l'homme
lui-même voulut soutenir la pierre an-
gulaire et la tailler à son gré , tout fut
perdu : ce ne fut plus l'ouvrage de Dieu,
ce fut l'ouvrage de l'homme , rempli de
contradictions et de faiblesses. Aussi
tombe-t-il de toutes parts.
Nous allons analyser assez au long le
travail de M. Audin; car nous croyons
qu'il n'en est aucun qui puisse donner
une plus juste idée des passions et des
erreurs qui ont présidé à la naissance de
la réforme.
1
Cdap. Ie
— Premières années de Luther.
1183 — 1300.
Martin Luther naquit à Eisleben, dans
la Haute-Saxe, le 10 novembre 1483. Sa
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
129
mère, Marguerite, fit TIans, son père,
.d'abord paysan, puis mineur, étaient de
| bons catholiques qui élevèrent leur fils
dans la pratique de la piété. A quatorze
ans, ils l'envoyèrent étudier à Magde-
, bourg, où il pourvoyait à son entretien
| en gagnant quelque argent à chanter sous
les fenêtres des riches; car il avait une
belle voix et était, fou de musique. La
misère le força d'aller faire entendre sa
voix à Eisenach , où il eut le bonheur de
rencontrer une veuve riche, aimant les
belles voix, et qui devint sa protectrice.
Ce fut là qu'il prit le nom de Luther, au
lieu de celui de Ludder, qui signifiait
mauvais garnement. Il fut ensuite étu-
dier à Erfurth. et son application y fut
si grande qu'il tomba malade et fut en
danger de mort; mais la nature l'em-
porta : il recouvra la sanîé, et bientôt
après il prit la résolution de se faire
moine, déterminé par les circonstances
suivantes :
« L'an 1505, Luther avait reçu ses
grades en philosophie, et il se mettait à
étudier la physique et la morale d'Aris-
tole, lorsqu'un événement fortuit vint
donner une autre direction à ses idées.
Son meilleur ami , le jeune Alexis , mou-
rut à ses côtés, frappé du tonnerre (1).
Luther ferma alors les livres d'Aristote,
qu'il avait à peine ouverts : dieu, in-
connu pour lui, qu'il ne cessa de pour-
suivre jusqu'à la mort, et dont il appe-
lait la philosophie une œuvre diaboli-
que (2). Frappé de terreur, comme Paul
>urla route de Damas, l'écolier leva les
yeux au ciel , et il crut entendre une voix
qui lui criait : Au couvent! Alors, après
lavoir invoqué le secours de sainte Anne,
1 fit vœu d'embrasser la vie monasti-
que (3). La nuit venue, il quitta sa
phambre, sans dire adieu à ses condisci-
ples, un petit paquet sous le bras , où il
avait enfermé soigneusement un Plaute
et un Virgile , et il alla frapper à la porte
du couvent des Augustins. < Au nom de
Dieu, ouvrez, disait Luther. — Quevou-
1 (1) Martin Luther's Leben von Gustav 'Pfizer,
îtudgar, 1!Î56, p. 21. — Cliytricus, dans sa Chronol.,
p. 223 , place ce fait en li>04.
(2) Erasm., Epist. 90, liv. xxxi.
: (5) Cochlœus, in Act. Luth., p. 2. — Melanchton,
Vita Lutheri, p. G. — Uleinberg, Hist. de Vilâ
et Moribw Lutheri , p. 6,
lez-vous? demanda lé frère portier. —
Me consacrer à Dieu. — Amen, i répon-
dit le frère, et il ouvrit. Le lendemain,
Luther renvoya à l'université ses insignes
de maître, l'habit et la bague qu'il avait
reçus en 1503.
«Cette fuite précipitée lit du bruit. Les
professeurs dépêchèrent à Luther quel-
ques uns des élèves qu'il aimait particu-
lièrement; mais il refusa de les voir, et
resta caché à tous les regards pendant un
mois. Il écrivit à son père la résolution
qu'il avait prise de se consacrer à Dieu.
Iians entra en colère, et menaça Luther
dans une lettre, où, au lieu du ihr alle-
mand qu'il lui donnait pour honorer en
lui le savant, il ne lui adressait plus la
parole qu'en se servant du du de colère
ou de mépris (1). Mais i'adolescenl
croyaiten Dieu; la voix paternelle ne fut
point écoutée. Qui sait ce qu'une âme
comme la sienne fût devenue après ce
coup de foudre qui avait frappé de mort
celui qu'il aimait si tendrement? Peut-
être se fût-elle livrée au désespoir, peut-
être troublée jusqu'à la folie , si elle n'eût
eu devant elle un asile pour se guérir de
ses terreurs et trouver un repos perdu.
Ainsi , c'est à de pauvres ermites que Lu-
ther dut sa raison et sa vie, sans doute. Il
faut avouer que le malade oublia trop
vile le souvenir du médecin (2).>
Rien de plus édifiant que la vie de Lu-
ther dans le couvent; personne surtout
n'avait plus peur du diable que lui. C'est
une chose curieuse, en effet, que la
grande influence que l'action du diable a
exercée sur la vie et les actions de Luther.
Les protestans modernes ne croient plus
au diable ni à l'enfer. Il est bon de mettre
ici , d'après M. Audin , une analyse de
toute la part que Luther faisait au
diable.
«Chose curieuse! Luther n'a jamais
songé à retrancher l'esprit de ténèbres de
son symbolisme; il ne l'a pas soumis une
fois au doute : toujours il a cru à lui
comme à une réalité matérielle. Il le re-
garde comme un ange déchu, et qui,
depuis sa chute, est condamné de Dieu
à tenter l'homme, à l'égarer dans ses
voies, et à lutter contre l'ange de lumière
(1) Pfiz«r, p. 22.
(2) T. I , p. 81, 82.
130
HISTOIRE DE LA
Jusqu'à ce que l'âme se soit détachée du
corps. Suivez le drame de la réformation,
personnifié dans le docteur Martin : le
premier rôle y appartient toujours au
démon, à Luther le second, qui aime à
s'effacer devant Satan; il en a besoin
pour expliquer des choses obscures. A
chaque scène de la vie du réformateur,
vous voyez Satan : c'est Satan qui fait
mouvoir et agir Eck , Emser, Hochstraet,
tous ses adversaires; c'est Satan qui in-
spire les évêques, les archevêques et les
cardinaux ; Satan qui souffle à Léon X ses
bulles, à l'empereur Charles V sesédits,
aux archevêques de Mayence et de Co-
logne leurs manclemens, à la Sorbonne
de Paris et aux universités de Leipzig et
d'Erfurth leurs sentences théologiques;
Satan qui a éiabli son siège à Rome, dans
la nouvelle Babylone ; qui régit les con-
seils du duc Georges de Saxe, qui a
troublé la tête d'Henri VIII; c'est Satan
qui a saisi tout vifs Mùnzer l'anabaptiste
et Zwingli le sacramentaire, et qui
pousse les paysans de la Thuringe à la
révolte; qui a tordu le cou à OEcolam-
pade, qui ne pensait pas comme Luther
sur l'eucharistie; Satan qui a inventé le
sacrement de mariage, les cloîtres, le
célibat, le jeûne, i'extrême-onction, la
messe; Satan qu'on est toujours sûr de
voir apparaître, ainsi que le dieu inventé
par les Grecs , chaque fois que la tragé-
die ne peut se dénouer naturellement;
Satan qui lui fournira en songe les meil-
leurs argumens contre la messe privée.
Les apparitions seront fréquentes dans la
vie de Luther. Quelquefois, dit un de ses
disciples, Manlius, sa tête s'alourdissait
après une de ces visions diaboliques qui
voltigeaient devant ses yeux; il tombait
en défaillance, et on mandait alors le
médecin, qui le rappelait de ces syncopes
en infiltrant dans ses oreilles de l'huile
d'amygdale (1). Callot eût pu s'inspirer
des écrits de Luther, et y trouver une
tentation plus satanique encore que celle
de saint Antoine. Nos lecteurs verront
combien le moine a abusé de cet ange de
ténèbres, que le docteur Strauss regarde
comme une allégorie changée, au troi-
sième siècle, en symbole vivant (2).t
(1) Loci communes, p. 42,
(2) T.I,p, 87,88.
VIE , DES ÉCRITS
Après un rude noviciat, Luther pro-
nonça ses vœux en 1500, et reçut la prê-
trise la même année. Sa dévotion et son
exaltation religieuse étaient toujours ex-
trêmes; il fallait que ses supérieurs en
réglassent l'ardeur et calmassent sa con-
science trop timorée. C'est au milieu de
ces angoisses, qui le poussaient au déses-
poir et faillirent lui faire perdre la rai-
son , qu'un moine de sa confrérie lui dit
qu'il devait croire, et que ses péchés lui
seraient pardonnes. Cette pensée calma
Luther, et l'on assure que c'est là qu'il
prit l'idée de la Justification par la Foi
et sans les œuvres _, dont il lit le fond de
sa doctrine.
Cuap. II, — Lulher docteur. 1503 — 1316.
Frédéric de Saxe ayant fondé l'univer-
sité de Wittenberg, Luther y fut envoyé
par son général Staupitz, en qualité de
professeur. Il y enseigna la physique et
Véthique , pour laquelle il avait peu de
goût : il préférait de beaucoup la théolo-
gie à la philosophie. Or, la philosophie
que l'on enseignait alors dans les écoles,
c'était celle d' Aristote. C'est une chose
remarquable que la haine de Luther
contre Aristote : il l'appelait le maître
en diable qui voulait bâtir sur l'homme.
Tous ses disciples à l'envi couvrirent de
sarcasmes et de risées le vieux maître de
la scholastique. Les écrivains protestans
regardent comme un des trophées de
gloire de Luther d'avoir chassé Aristote
delathéologie.Deleurcôté, quelques écri-
vains catholiques défendirent Aristote;
il y en a qui le défendent encore, et ac-
cusent ceux qui voudraient voir dispa-
raître des écoles catholiques l'influence
de ce vieux maître païen. Il y a diffé-
rentes remarques à faire sur cela.
Et d'abord il est faux que Luther ait
secoué entièrement le joug d'Aristote :
c'est à lui qu'il emprunta sa puissante
dialectique, ses subtiles arguties et la sou-
veraineté de la raison individuelle, qui
fait le fond de sa doctrine. Quand inso-
lemment il disait aux légats du pape, aux
princes assemblés, à tous les théolo-
giens : « Que l'on me prouve que j'ai tort,
et je me soumettrai ; » quand il disait qu'il
voulait des raisons, et non des témoi-
gnages ; quand il a rejeté l'autorité du
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
131
pape, des pères et des docteurs; quand
il a, de son autorité privée,, mis le rai-
sonnement à la place de la tradition, sa
propre aulorité à la place de celle de
l'Eglise, il n'a fait qu'appliquer exacte-
ment les principes et la méthode d'Aris-
tote. 1! est vrai qu'il prêchait partout que
c'était l'autorité de l'Ecriture qu'il vou-
lait mettre à la place de la tradition et
d'Aristote; mais comme il se réservait
à lui seul le droit d'interpréter cette
Ecriture, il est clair comme le jour que
c'était sa propre aulorité qu'il mettait
au-dessus de tout; en sorte que, au lieu
de suivre l'Eglise ou Aristote, c'est Lu-
ther, c'est sa propre autorité que chaque
protestant a suivie. Que ceux qui ont
suivi Luther et qui suivent encore ses
principes me disent ce qui est plus hono-
rable de suivre un moine défroqué, em-
porté, buveur, menteur, ou le philo-
sophe auquel on ne saurait refuser un
vaste génie?
D'ailleurs long-temps encore on a sou-
tenu dans les écoles prolestantes des
thèses en faveur d'Aristote (1). Ce qu'il y
a de vrai . c'est que les catholiques seuls
ont secoué et ont pu secouer véritable-
ment le joug d'Aristote. Cela est vrai
non seulement de notre temps où il n'en
reste presque aucune trace, mais du
temps encore de Luther. Nous donnons
ci-après le commencement de la célèbre
bulle de Léon X qui condamna Luther;
qu'on la lise , et on y verra la véritable
et seule méthode de l'Eglise. Elle évoque
le Christ, elle rappelle la Révélation,
puis invoque le témoignage des saints
apôtres, de ses docteurs, de ses pères;
en un mot, elle montre sa tradition,
son origine, comment sa foi a été con-
servée. Voilà la méthode de l'Eglise, mé-
thode qui lui appartient à elle seule , la
vraie méthode chrétienne aussi éloignée
d'Aristote que de Platon, que de Luther,
que de tout ce qui peut être sujet à l'er-
(l) Nous avons sous les yeux un curieux ouvrage
imprimé en 1GG7, à Iéna , el qui a pour litre : Joan-
nis Zeisoldi, de Aristotelis in Mis quee ex lumine
nalurœ innotescunt cum Scriplurd sacrd consenm ,
ab eàque apparente dissensu traclutus . . . sub prasi-
dio Caroli Caffae sacra; theologiee docloris,xt dis-
putationibus venlilationi publica; subjectus. Toute
l'autorité d'Anatole est justiiiée dans cette luése
protestante,
reur; voilà ce qui est vrai sur cette
grande question. Mais poursuivons la vie
de notre réformateur.
Luther fut successivement nommé,
bien malgré lui , prédicateur de la ville
de Wurtenberg, et se lit entendre au
cloître, au château et au collège. Comme
sa méthode était neuve, son succès fut
grand. A cette époque, il fut fait bache-
lier en théologie _, et put donner des le-
çons sur l'Ancien et le Nouveau Testa-
ment. Staupilz, général des Augustins,
jaloux d'un tel élève, voulut l'envoyer à
Rome, pour faire honneur à son ordre;
et pour cela, il le créa rapidement licen-
cié et docteur en théologie 3 les 18 et
19 octobre 1512.
Mais déjà Luther se pose comme ré-
formateur, et l'orgueil de vouloir tout /
changer, perce dans ses lettres. Dans les
couvens de son ordre, qu'il était chargé
de visiter, et auxquels il ne fait aucun
reproche de conduite , il ne voit qu'une
seule chose, la Scholastique , et déjà,
sous ce nom, il comprend tout l'ensei-
gnement de l'Eglise, toute l'Eglise elle-
même. Etcependant la vue de son audace
le trouble. Il crie dans les lettres à ses
amis: i Priez pour moi, car chaque jour
« m'amène une misère de plus , et cha-
i que jour je fais un pas vers l'enfer. »
Et en effet, il commençait à élever ses
pensées contre l'Eglise du Christ.
Cuap. III. — Voyagea Rome. 1316.
C'est dans ces dispositions qu'il entre-
prend le voyage de Rome. Il est curieux
de suivre dans ses lettres les diffé-
rens sentimens qui l'animent. D'abord ,
son cœur surabonde de joie, il tressaille
à l'idée de voir le Pape, celte parole vi-
vante de Dieu , cette splendeur du Christ
et des apôtres. Mais ayant été assez mal
reçu dans quelques hôtelleries, il ne lui
en faut pas davantage pour prendre en
dégoût tout ce qu'il voit; les manières
de vivre, les moines, les populations,
les hommes, les femmes, il censure tout.
Rome était alors le centre des arts, la
ville, il faut le dire, un peu païenne.
La froide tête de l'austère moine ne
put rien y comprendre; il fut scanda^
lise de tout ; des prêtres, des cardinaux,
du pape, des femmes, des arts; et il
132
HISTOIRE DE LA VIE
DES ÉCRITS
jette l'anathème contre tout : c'est qu'il
n'avait rien vu que superficiellement.
S'il fût allé un peu plus au fond , comme
le lui dit Léon X, il aurait vu que tout
n'était pas si mauvais qu'il le disait.
Chai». IV.
-Tezel et le sermou sur les indulgences.
1517.
Pour mettre notre lecteur au courant
de cette fameuse question des indul-
gences qui fut en partie le prétexte de la
révolte de Luther, nous allons citer
M. Audin.
i Albert, archevêque de Mayence et
évoque d'Halberstadt, devait au pape
Léon X 45,000 thalers , pour droit de pal-
lium (1). Les écrivains réformés nous re-
présentent ce prélat menant une vie fas-
tueuse, ayant une cour brillante, et ré-
duit, à cause de ses dépenses, à ne pou-
voir payer ce qu'il devait au Saint-Siège.
II fallait s'acquitter : le pape lui en
donna le moyen. Léon X avait , en 1516,
publié des indulgences qu'il permit de
prêcher en Allemagne. Leur produit de-
vait être employé à l'achèvement de l'é-
glise de Saint-Pierre, cette merveille de
Bramante et de Michel-Ange, que son
prédécesseur, Jules II, n'avait pu termi-
ner. A son avènement à la tiare, Léon
avait trouvé le trésor pontifical épuisé
par les guerres de Jules II. Une nouvelle
Rome , que la papauté voulait faire plus
belle que la Rome païenne, commençait
à sortir de terre. Parmi les ouvrages
d'art destinés à effacer tout ce que l'an-
tiquité nous avait légué , l'église de
Saint-Pierre étalait aux regards un dôme
qui semble appartenir au ciel. La piété
des fidèles allait terminer l'œuvre colos-
sale. Jean-Angelo Arcimbold, doyen
d'Arcisate, et depuis archevêque de Mi-
lan, avait été chargé de prêcher en Alle-
magne. A Rome, la chancellerie avait
coutume d'aliéner dans chaque état ca-
tholique le droit de publier et de distri-
buer les indulgences. Albert l'acheta et le
revendit à Fuger d'Augsbourg , un de
ces riches banquiers du moyen âge, qui
faisaient argent de tout, et dont Luther ,
dans ses Tisch-Reden _, a flétri la vénalité.
(1) Seckendorff, Commenlarius df Lulheranismo,
€ ee. II , p. 24 ; Leipsic , 1690,
Albert exerçait donc la charge de com-
missaire de la cour de Rome pour toute
l'Allemagne. Arcimbold gagna le Dane-
marck et la Suède , où , dans quelques an-
nées, il recueillit d'abondantes aumônes,
dont le produit était fidèlement versé
dans le trésor pontifical.
« Albert choisit pour prédicateur Te-
zel , qui avait eu déjà la confiance d'Ar-
cimbold, et jouissait de la réputation
d'un orateur éloquent : à entendre les
historiens protestans, c'était une imagi-
tion malheureuse, exaltée par les lectu-
res ascétiques, sans savoir ni prudence ,
et toute remplie de fatuité. Fils d'un or-
fèvre de Leipzig, il entra, en 1487,
dans l'ordre des Dominicains, et avait
prêché avec succès à Zwikau. Tezel prit
les titres d'inquisiteur de la foi et de
nonce du pape. Avant de se mettre à
l'œuvre, le moine avait fait imprimer à
Mayence une Instruction sur les devoirs
des prédicateurs d'indulgences. Il choi-
sit Leipzig pour débuter; mais les prin-
ces saxons refusèrent de le recevoir ,
parce que cette ville avait déjà été visi-
tée par d'autres missionnaires. Tezel jeta
les yeux sur l'électorat de Mayence, et
parcourut successivement Halberstadt ,
Anhalt et Brandbourg , accompagné d'un*
moine dominicain, nommé Bartholo
mée, et de deux scribes; car il vendait
non seulement des indulgences, mais
des dispenses de mariages aux degrés
prohibés , de jeûne et de carême. Il avait
soin de se faire annoncer , et il entrait
dans les villes au son des cloches et de la
musique, bannières flottantes, et accom-
pagné du clergé, des divers ordres, de
moines et de religieuses, de magistrats
et d'écoliers, et d'une foule d'hommes
et de femmes qui chantaient des canti-
ques. Il montait un char magnifique ; la
bulle reposait sur un coussin de velours.
Le cortège prenait le chemin de l'église,
traversant les rues toutes remplies
d'une foule pieuse qui se pressait autour
des frères quêteurs...
i C'était un métier honteux, dont toute
âme religieuse rougissait pour Tezel , et
l'on comprend lacolère de Luther contre
ce vendeur de choses saintes que Jésus
aurait chassé du temple. On l'a peint au
sortir de l'église , assis à table avec Bar-
tholomée et quelques servantes d'au-
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
133
berge , faisant bonne chère et vidant de
grands pots de bière que payaient les
cédilles papales. Tezel était un domini-
cain dont on a pu se moquer, mais qui
ne ressemble guère à ces moines au large
abdomen, à la face animée, dont Hutten,
, dans ses Petites Lettres , a immortalisé la
gloutonnerie. Il était maigre et avait une
tête d'anachorète. Quand , en 1518 , Cari
Miltitz vint, au nom de Léon X, répri-
mander le moine, qui n'avait prêché que
; par un excès de zèle, et qui ne put sup-
porter la colère du pape, aucun repro-
che de libertinage ou de crapule ne lui
fut adressé. Ce qu'on a pu blâmer en lui,
c'est une exaltation imprudente dont un
prêtre plus habile se fût préservé. Luther
■ n'a pas médit des mœurs de son ennemi :
il fallait qu'elles fussent irréprocha-
bles (1). »
Comme on le voit, c'étaient des abus
que les supérieurs firent cesser quand ils
les connurent; mais Luther en fut em-
porté hors de toutes bornes. Une autre
cause futile vint encore déterminer l'ex-
plosion. Dans le dernier mois de 1517,
Tezel vint prêcher dans une petite ville
à huit lieues de Wittenberg. Tout le
monde y courut, et les églises où prê-
chait Luther, restèrent désertes. C'est
alors qu'il se détermina à prêcher son
fameux discours contre les Indulgences.
C'est là qu'il pose nettement des con-
clusions aussi antichrétiennes qu'anti-
raisonnables.
« Je dis qu'on ne peut pas prouver par
c l'Ecriture, que la justice divine exige
« du péché d'autre pénitence ou satis-
t faction qu'un amendement du cœur;
t et que nulle part elle ne prescrit le con-
i cours de l'acte et de l'œuvre, ainsi
« qu'il est écrit dans Ezéchiel : Le Sei-
« gneur ri1 imputera pas le péché à qui se
c repenti ou qui fait le bien. >
Et encore: « Que les âmes soient déli-
c vrées du purgatoire par la vertu de
« l'indulgence, c'est ce que je ne sais
« pas , c'est ce que je ne crois pas, bien
c que quelques nouveaux docteurs l'en-
< seignent, mais ils ne peuvent le prou-
c ver; l'Eglise n'en dit rien. En bonne
t vérité, il vaut mieux prier pour elles. »
Et encore : « Ce que j'enseigne est cer-
ttjT. I,p. 121.
TQMSXU. — N* C5J. Vm.
t tain ; c'est fondé sur l'Ecriture ; tu ne
< dois pas en douter. Laisse lesscholasti-
« ques dans leur scholastique ; ils ne sont
« pas capables , tous tant qu'ils sont , de
< créer rien qui vaille. »
Comme on le voit; le voilà mettant
nettement son autorité à la place d'Aris-
tote, et identifiant sa volonté, sa science
à l'Ecriture; l'une est aussi infaillible
que l'autre. Et c'est cependant ce que
lui accordèrent tant de chrétiens qui
commencèrent à le regarder comme un
saint , et à mettre son autorité au-dessus
de celle de l'Eglise. Ah ! c'est que l'idée
même de l'Eglise s'était obscurcie dans
ces esprits se disant encore chrétiens.
Chap. VI. — Ulrich de Hutten.
Mais voici que la question se com-
plique de disputes d'école contre les
Juifs, contre Aristote. Les beaux es-
prits des écoles prennent le parti de
Platon; les moines, celui d'Aristote; et
malheureusement les premiers mettent
les rieurs de leur côté. La presse venait
d'être créée; elle inonda l'Allemagne de
facéties contre les moines. Parmi ces fac-
tums, il faut citer les fameuses lettres
obscurorum virorum, qui firent tant de
bruit. Un des principaux auteurs était
cet Hutten, que l'on pourrait appeler le
Voltaire ou le Montaigne de cette épo-
que. M. Audin cite des extraits de ces
Lettres , que Luther regardait comme
des chefs-d'œuvre, et qui écrites d'un style
ordurier, à inspirer le dégoût et qu'on
ne saurait traduire en français, montrent
dans leurs auteurs les libertins les plus
déhontés; c'est cependant ce qui décria
le plus les moines ; ce qui les découragea
eux-mêmes et les prépara à la révolte
et aux désordres honteux dans lesquels
un grand nombre se précipitèrent.
Chap. VIL — Les thèses. 1S17.
Le sermon de Luther contre les indul-
gences fut accueilli avec enthousiasme
par tous les mécontens. Luther cepen-
dant conservait des scrupules; aussi il
s'adresse à son évêque, qui lui envoie
un prêtre , lequel lui conseille de garder
le silence. Luther répond qu'il est satis-
fait, qu'il se taira, parce qu'il préfère
l'obéissance au don des miracles. Mais il
9
Ï34
HISTOIRE DE LA
mentait; car îe sermon et les thèses pa-
rurent en mêûie temps ; il les fit môme
afficher à la porte de l'église par le por-
tier du couvent. Ces thèses sont au nom-
bre de 92, dans lesquelles sont mêlées
à des censures utiles de détestables er-
reurs. En attaquant les abus, il s'en
prend à Home même, au pape, à son
pouvoir.
Cuap. VIII. — Les Ecoliers. 1318.
Luther triomphait ; il se rend à Bâle.
Il y prêche contre Aristote et saint Tho-
mas ; et en outre y proclame que les
œuvres du juste sont autant de péchés
mortels ; que l'homme n'est pas libre , et
n'a de liberté que pour le mal. A Dresde ,
il dispute encore avec les thomistes, ap-
pelle saint Thomas un enfileur de mots ,
et Aristote le charlatan des charlatans.
Malheureusement ses antagonistes n'é-
taient souvent que de mauvais aristoté-
liciens qui accolaient ensemble Aristote,
et l'Evangile, et l'Eglise. C'est ainsi que
les réponses de Luther contre Aristote
portèrent sur l'Eglise.
«Les premiers défenseurs de l'Eglise, dit
M. Audin, étaient des dialecticiens versés
dans la science des pères et des livres
saints, qui avaient vieilli sur les bancs à
disputer, dont la plume et les vêtemens
s'étaient souvent usés à défendre Aris-
tote; mais voilà tout. Ils croyaient avoir
fait merveille quand ils avaient enlacé
leur adversaire dans des réseaux d'argu-
mens tous de même origine, d'une res-
semblance parfaite; coupés, scandés,
taillés sur le même moule; drames en
trois actes, sans vie, sans mouvement,
dontjout le monde se moquait, et Lu-
ther le premier, qui les comparait à ces
unes qu'Abraham laisse derrière lui lors-
qu'il va sacrifier (i). Lui n'avait garde
de faire de la dialectique. Il bondissait,
chevauchait par monts et par vaux, sau-
tait les fossés, s'arrêtait, sans précepte,
sans besoin, comme il l'entendait; sans
s'enquérir si Aristote le suivait; sans
tourner les yeux pour savoir si saint
(l) In sacris lilteris ubi niera fides et superna
expecialur iliustratio, foris relinquenilus univeisus
syllogisinus , non aliter quarn Abmham sacrificalu-
rus reliqut puero* cura agiota, Sfiqlatino, 29 jun.
13 18,
VIE , DES ÉCRITS
Thomas ne restait pas en arrière ; tout
fier de s'être débarrassé des langes de
l'écoîe et de marcher seul, comme un
enfant qui s'essaie loin de sa nourrice;
la battant au besoin, pour faire rire le
peuple à ses dépens. Lorsque, après avoir
épuisé le sarcasme, l'ironie, l'hyperbole,
il en venait à l'injure , alors Luther n'a-
vait plus de rival. La colère le rendait
poète. Sa muse se répandait en images
dérobées à l'histoire, aux livres saints,
à la mythologie , aux Grecs, aux Latins,
qu'un peintre ou un statuaire aurait
traduites sur-le-champ , tant elles tom-
baient sous les sens et étaient vives et
saisissantes (1)! »
Les écoliers même s'en mêlent ; Tezel
avait fait des contre-propositions contre
Luther. Les écoliers les brûlent publi-
quement. Déjà ils avaient adopté qu'en
matière de religion, il n'y a d'autre au-
torité que le moi, lumière de la lumière,
manifestation intérieure, écho divin, seul
juge en fait de foi.
Chap. IX. — Eck et Prierias. 1SI8.
Cependant les défenseurs de l'Eglise
ne cessaient de ramener Luther et tous
ses adhérens enthousiastes au vrai point
de la question. Seuls ils laissaient de*
côté la méthode aristotélicienne pour
employer la méthode catholique. Voici
ce que répondait Eck à ces fauteurs de
la raison : « Se cacher dans ces rayons
« de lumière qui ont illuminé l'Eglise
t du Seigneur depuis saint Pierre ; croire
i aux enseignemens qui se sont perpé-
i tués sans ombre ni taches dans les éco-
t les; suivre les vestiges des docteurs,
« des pères, des papes, que le catholi-
« cisme compte au nombre de ses gloi- j
« res , est-ce faire abnégation de sa rai-
« son, rejeter le témoignage des sens et
« mettre le chandelier sous le boisseau?
« Nos interprètes de la parole divine
« n'ont-ils pas aussi lu et médité? Pour-
« quoi Dieu leur en cacherait-il l'enten-
« dément , qu'il livrerait à toi seul , Lu-
« ther ? Et voilà que je serai avec vous
« aujourd'hui et jusque dans la consom-
t mation des siècles, dit Jésus en parlant
« à ses apôtres. Ce qu'ils croyaient , nous
« l'enseignons, nous, rayons du même
(t) T. I, p. «79,
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
135
« foyer, souffles de la même bouche,
flots du môme océan. » (P. 181)
Ces raisons étaient solides; c'était la
doctrine du Christ, la grande voix de la
tradition; mais Luther, au lieu d'y ré-
pondre, fait exactement ce qu'il repro-
chait aux scholastiques , détourne les
coups, tempête contre les aristotéliciens,
et ne pouvant disconvenir que ceux-ci
ne défendissent l'Eglise elle-même, dé-
clare qu'il ne peut réformer V Eglise sans
détruire les canons, les décrétales , la
scholastique, la théologie, la philosophie,
la logique , c'est-à-dire toute l'Eglise (1).
Et en effet il prêche une frénétique croi-
sade contre Rome, et ne craint pas dédire
hautement qu'il faut laver ses mains
dans le sang des cardinaux , des papes,
de la nichée de serpens de la Sodome ro-
maine, comme on met au gibet un voleur,
à la potence un meurtrier , au feu un hé-
rétique (2).
Cuap. X. — Luther cité à Rome. 13i8.
Cependant de toutes parts on traitait
Luther d'hérétique; mais le moine Au-
gustin réclamait énergiquement contre
cette qualification. Il se disait catholi-
que soumis à l'Eglise de Rome ; aussi
prit-il le parti de s'adresser au pape lui-
:même. Rien de plus humble que la lettre
,qu'il écrivait au pontife : « Vivifiez, tuez,
t appelez, rappelez, approuvez, ré-
« prouvez ; votre voix est la voix du
t Christ, qui repose en vous, qui parle
« par votre bouche. Si je mérite la mort,
« je mourrai avec joie (3). » Mais, en ce
moment même, il écrivait une préface
insolente contre le pape.
Léon X, croyant à sa sincérité, char-
geait Staupitz, son général, d'examiner
et d'arrauger cette affaire. Mais Staupitz
(1) Atque ut meresolvam, ego simpliciter credo
quod impossibilesit Ecclesiam reforraari, nisi fun-
ditùs canones , décrétâtes , scholastica , theologia ,
philosopliia , logica , eradicentur. Epist., Jodoco ,
Eisenacensi theologo, 9 maii lol8.
(2) Si fures furcà , si latrones gladio , si hœrelicos
igné plectiuiur, cur non magis hos magislros perdi-
tionis, hos cardinales, hos papas, et totam istam
romanœ Sodomœ colluviem qiue ecclesiam Dei sine
fine corrompit, omnibus armis impetimus , et ma-
nus nostras in sanguine istorum layamus ? Opéra ,
t. I,Ienœ, p. 60.
(3) Lettre du 50 mai 1!H8.
était un homme timide , h moitié gagné
par Luther. Aussi ne put-il rien gagner.
D'ailleurs Luther devenait de plus en
plus enflé de ses succès.
f Des princes, des électeurs, des no-
bles, des chevaliers, encourageaient,
tantôt ouvertement, tantôt en silence,
les entreprises de Luther. ]Ni les uns ni
les autres ne prévoyaient l'avenir, ne
devinaient comment finirait la lutte.
Nul n'avait examiné la question reli-
gieuse. Si elle se fût présentée à eux
sans chances de bénéfices à venir, sans
espoir de gain , comme pure spéculation
théologique,. ils l'auraient résolue contre
Luther La sécularisation des cou-
vens, inévitable si Luther triomphait,
était un appât pour la cupidité de ces
hommes de table, de chasse, mais de
peu de foi , en général. Tant d'abus s'é-
taient glissés dans le trafic des indul-
gences, qu'en se déclarant pour le prêtre
de Wittenberg, ils avaient l'air de servir
les intérêts de la religion.
« Maximilien, l'empereur, ne ressem-
blait pas à ces princes; refroidi par
l'âge, il voulait mourir en paix. Il fut le
premier à dénoncer au pape les troubles
qui menaçaient l'Allemagne, et à sollici-
ter des remèdes. Il était prêt, comme
prince séculier, à approuver tout ce que
dirait le Saint-Siège , et à faire recevoir
sa décision dans toutes les provinces de
l'empire. Il priait le pape de proscrire
des écoles ces vaines disputes de mots ,
ces que-stions oiseuses et frivoles, ces ar-
tifices des sophistes, qui n'étaient propres
qu'à troubler les intelligences. Il ajoutait
que , si on inclinait à abandonner les
vieilles formes d'interprétation, il fallait
s'en prendre à ces misérables ergoteurs
en matière de doctrine, dont pullulaient
les couvens et les universités. Cette idée
était celled'un esprithabile. DepuisScot,
le sophisme régnait dans l'école : on dis-
putait sur le libre arbitre, sur l'immor-
talité de l'âme, sur Dieu, sur l'éternité.
Luther fit comme ses devanciers ; il
disputa à son tour, et il a raison de le
dire , sur les indulgences, matière autre-
ment controversible ; mais avec cette
différence, toutefois, que leurs thèses
n'étaient que de purs jeux d'imagina-
tion, tandis que Luther faisait d>; la doc-
trine
130
« Le pape, avant d'avoir reçu la lettre
de l'empereur, s'était décidé à interve-
nir. Il chargea donc l'évéque d'Ascoli de
sommer le moine de se rendre, dans
soixante jours, à Rome, pour y répon-
dre sur ses doctrines. L'évéque obéit.
Luther continuait de prêcher et d'écrire.
Alors Léon X ordonna à son légat à la
cour de Maximilien , le cardinal Caie-
tano (t), de mander Luther, en provo-
quant, au besoin, l'assistance de l'em-
pereur , des princes de l'empire , des
universités, et de l'enfermer, jusqu'à
ce que de nouveaux ordres lui enjoi-
gnissent de l'envoyer à Rome. « Si Lu-
ther se repent, disait le pape, pardon-
nez-lui ; s'il est opiniâtre, interdisez-
le (2). »
Telles n'étaient pas les intentions de
Luther; il écrivait bien d'un côté qu'il
était prêt à subir la mort pour ses doc-
trines (3) ; mais, d'autre part , il cherche
un prétexte pour ne pas aller à Rome (4).
Mais quand on lui eut remis le bref de
citation, alors il jeta le masque et écrivit
à Staupitz, dont il connaissait la fai-
blesse, qu'il méprise Rome et qiCil ne
craint que lui (5).
Alors l'université de Wittenberg joint
ses prières à celles de Luther, et de-
mande qu'il soit entendu et examiné en
Allemagne. Le pape l'accorde, et Luther
est cité devant Caietan , légat du Saint-
Siège, à la diète impériale.
Cbap. XI. — Luther devant le légat du pape.
1813.
Ce fut une vraie comédie ; car tout en
se rendant à la citation, Luther écrivait
à ses amis qu'il était décidé à ne rien
révoquer (G). Il part à pied, couvert du
(1) Sleidan, Uist. de la Rê formation . — Roscoë,
Vie de Léon X.
(2) T. I, p. 197.
(3) Winceslao Linck. 10 juil. JS13.
(4) Id visu m est amicis noslris tum doclis, tum
benè consulentibus, ut ego apud principem nostruin
Fridericum postulem salvnm (nt vocant) conductura
persuum doraïninm. Quod ubi milii negaverit, si-
cut scio milii negatnrum , justissima mihi fuerit ex-
ceptio et excusatio non coniparendi in Romà. Lettre
du 21 août 1318.
(5) 1« sept. 1818.
(e) Lettre du 11 octobre 1818.
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
froc; il se présente, et demande en quoi
il a péché. < Vous avez promis de vous
rétracter si l'on vous désapprouve; or
toute l'Eglise s'élève contre vous. —
Montrez-moi mes erreurs. — Vous avez
dit : Les mérites de Jésus-Christ ne sont
pas les trésors des indulgences Pour
être justifié, la foi seule suffit » A
cela Luther demande trois jours, et le
lendemain il revient avec des témoins,
un notaire et une protestation en forme
portant : « qu'il ne veut rien croire ou
c dire qui soit, contraire à l'Ecriture,
« aux pères ou aux décrets des papes;
c qu'il se rétractera si on le condamne,
« et que, dès ce moment, il soumet ses
c écrits au jugement du saint Père, des
<r universités de Râle, de Fribourg, de
« Louvain et de Paris, la mère, et la
< patronne des bonnes études. »
A cette protestation , le légat répond I
c Je suis ici non comme juge , mais com-
me chargé de recevoir la rétractation
que vous avez promise , si le pape vous
désapprouvait. » Luther ne savait que
répondre, lorsque Staupitz, son géné-
ral, vint à son aide et demande qu'il |(
puisse se défendre par écrit et devant l(
témoins; le légat y consent encore
Luther passe la nuit en travail et com
pose une thèse, où il pose en princip
que l'autorité du pape n'est d'aucun
poids en matière de foi, et qu'un simple
laïque, en matière de dogme, est supé-
rieur au pape, s'il s'appuie sur l'autorité
de V Ecriture et de la raison. On voit que
c'était purement et simplement cette
méthode aristotélicienne qu'il couvrait
de ses- sarcasmes et de sa réprobation.
Au reste, cette défense n'était qu'un jeu,
étant décidé à ne rien rétracter devant
le légat ; et en même temps il formule
un appel au pape, qu'il prie le légat de
présenter, mais qu'il fait afficher par-
tout. Puis aidé de ses amis, il sortit fur-
tivement de la ville.
Le pape répondit à son appel par un
bref du 28 novembre, où il condamnait
Luther et sa doctrine; mais celui-ci, dès
le 31 octobre, avait formulé un appel
au futur concile, de telle manière qu'il
n'y avait plus moyen de s'entendre avec
lui.
il
u
>e
ET DES DOCTRINES DE LUTHER,
137
n\r. XII et X1H. — Lo peuple allemand. Millilz. |
1818-1319.
Mais quelle part prenait à ces débats
e bon peuple allemand? A celte époque
a partie active de la nation était l'esclave
|les docteurs, des universités, surtout
|le la presse, qui naissait à peine, et
■Stait entrée presque entière dans le parti
[le Lutber. Livres , journaux , gravures,
baricatures, tout lui était bon, tout le
favorisait ; tout ce qui était bien lui était
ittribué; lui seul avait science, autorité;
l'idée de l'Eglise chrétienne, de révéla-
tion, de tradition était perdue; c'était
ane fascination inconcevable. Nous avons
\m cela en France au règne de la philo-
sophie voltairienne.
C'est alors que Luther publie son ap-
pel au futur concile > dans lequel il in-
sulte le pape, auquel il écrivait en môme
temps une lettre servile. a Ah! très saint
!« Père , lui disait-il , devant Dieu et la
< création , j'affirme que je n'ai jamais
< eu la pensée d'affaiblir ou d'ébranler
< l'autorité du Saint-Siège. Je confesse
t que la puissance de l'Eglise romaine
< est au-dessus de tout; ni au ciel, ni
a sur la terre, Jésus excepté, il n'est
« rien au-dessus d'elle. Que votre sain-
« teté n'ajoute aucune foi à ceux qui
« parlent autrement de Luther (1). s
Léon X, rempli de condescendance,
envoie en Allemagne un nouveau négo-
ciateur, chargé spécialement de faire
entendre raison à Luther. C'était Miltitz,
homme faible et plein de présomption,
qui crut tout finir par de petits moyens.
A peine arrivé , il demande une entrevue
à Luther. Elle eut lieu à table à Alten-
burg. On parla beaucoup ; on but de
même; et comme le négociateur avait
grande envie d'en finir, il se contenta de
vagues promesses, de subterfuges; on
s'embrassa, et on déclara que tout était
fini.
Or voici lespromessesque Luther avait
faites, et combien elles étaient sincères.
« A peine les conférences étaient elles
terminées , que Luther écrivit à rélec-
teur Frédéric :
t Mon cher et honoré seigneur, j'ai vu
« Charles de Miltitz , et voici ce dont
< nous sommes convenus : 1° Que je cea-
(l)^Letlre du 3 mars loi9.
« serai de prêcher et vivrai en repos,
« pourvu, bien entendu, que mes ad-
« versaires en fassent autant; 2° que j'é-
« crirai à sa sainteté que je n'ai jamais
« cessé d'être un enfant docile, et que je
« suis attristé que mes dernières prédi-
< cations aient pu soulever tant d'injustes
« préventions et de haines contre l'Eglise
« de Rome ; 3° que j'inviterai le peuple
< à persévérer dans son obéissance au
i Saint-Siège, et à interpréter mes œu-
î vres, non comme hostiles, mais comme
« pleines de respect pour l'Eglise de
n Rome ; 4° que je prendrai pour juge de
« ma foi et de mes écrits le docte arche-
« vêque de Salzburg. Que si votre sei-
« gneurie trouve que cela ne suffit pas,
a je suis tout prêt, pour l'amour de
« Notre- Seigneur, à faire ce qu'il vous
« plaira (1).
«Miltitz n'eût pas dicté une autre lettre
à Luther. Comment n'eût-il pas été
joyeux? Pouvait-il supposer qu'il était la
dupe du moine; que la robe de bure ca-
chait sous ses plis plus de finesse , d'as-
tuces et de roueries qu'il n'en pouvait
entrer sous la soutane rouge d'un cardi-
nal ; que l'hôte d'une cour où les lèvres
ne disaient pas toujours ce que pensait
le cœur, était joué par un petit frère al-
lemand? Et Léon X, comme il dut être
trompé par cette phraséologie cares-
sante , obséquieuse, qui baise la terre et
rampe en serpent ; par ces flots d'encens
qui s'exhalent de chaque période ; par
ce parfum de louanges qui semble si
pur; par ces hyperboles latines, qui,
pour être reproduites dans leur candeur
native, défieraient la langue la plus ri-
che en images ! Qu'on s'y prenne comme
(1) La conduite de Miltitz envers Luther a été sé-
vèrement blâmée. Maimbouig l'accuse « d'avoir loué
Luther bassement , de l'avoir flatté d'une manière
lout-ù-fail indigne de son caractère et de sa qualité.
Il poussa môme la chose si loin, que, pour le satis-
faire , il lui sacrifia le dominicain Tezel , auquel il
dit des choses si fâcheuses et fit de si sanglaDs ou-
trages, en lui reprochant les abus et les troubles
dont il était la cause, que le pauvre homme en mou-
rut de chagrin et de dépit, ce qui lit même pitié à
Luther. )) Maimbourg , Histoire du Luthéranisme ,
liv. I , p. 29, ini°. — Pallavicini n'est guère plus
favorable à Miltitz. « H si auvili a parlargli cou ter-
mini di umiliazione e di timoré, et si contentô di
ricivere anchè in iscritto risposte ignominiose al
sommo poatifice. » Pallavi. liv, \, chap. XIII, n° S.
138
HISTOIRE DE LA VIE, DES ÉCRITS
on voudra, jamais en français on ne tra-
duira ces diminutifs si habilement étu-
diés , et qui semblent tomber de la plume
tout naturellement : Fex hominum , pul-
vis terrée , patentas Christi vicarias au-
res. Luther n'est pas même un agneau,
mais une pauvre petite brebis , ovicula ;
il ne crie pas, il bêle. Le voilà tel qu'il
se montre à l'envoyé du pape , comme il
veut qu'on le juge à la cour de l'électeur
de Saxe, son protecteur. C'est Luther se
posant en public, devant ses juges, en
face de l'Allemagne.
« Mais attendez , le rôle change ; il va se
dépouiller de la toison de brebis pour
revêtir la peau de couleuvre; et au lieu
de bêlemens plaintifs, il va reprendre
cette voix de tonnerre que nous lui con-
naissons. Le voici en tête à tête avec ses
amis d'enfance, Spalatin, Egranus, Stau-
pitz, sans témoins, sans mystère. Voyons :
voulez-vous savoir ce qu'est ce Miltitz,
cet honestus hic vir de la lettre à Léon X,
du 3 mars? « C'est un trompeur, un
« menteur, qui l'a quitté lui donnant un
« baiser, baiser de Judas, et en versant
« des larmes de crocodile qu'il avait l'air
« de ne pas comprendre (1) ; avec qui il a
< fait bonne chère , vraiment , et dont il a
« feint de ne comprendre ni la ruse , ni
c les italianités (20 février) ; qui venait
€ armé de soixante-dix brefs apostoli-
« ques pour le prendre et le conduire
< captif dans son homicide Jérusalem ,
« dans sa Babylone pourprée ; comme on
« le lui a dit à la cour du prince (2). »
Voulez-vous connaître ce qu'il pense de
la cour de Léon X? < Ah! que je vou-
< drais qu'on répandît ce dialogue de Ju-
« les et de Pierre , où nous sont révélées
« les abominations déjà cour de Rome;
« révélées, non pas, car où ne sont-elles
<i pas connues? et que ces cardinaux ro-
« mains vissent leur tyrannie et leur im-
« piété traduites à tous les regards (3) ! >
Sur la proposition de Miltitz il a con-
senti à choisir pour juge de sa doctrine
(1) Mutavit violentiam in benevolenliam fallacis-
simè simulatam... Sic amico discessimus etiam
cum osculo (Judae scilicet) , nam et inter exhortan-
dum lacryraabatur. Ego rursùs dissimulabain has
crocodili lacryraas à me inleiligi. 2 feb. 1319, Syl-
■yio EgraDo.
(2) 20 feb. Staupitio.
(5) Ibid. Christophoro Scheurt,
un évêque; tournez quelques feuillets de
sa correspondance, et vous verrez quel
cas il fait de l'épiscopat: « Us m'appel-
« lent superbe et audacieux, ces évê-
i ques ; je ne dis pas non ! mais que sont-
c ils ces hommes-là pour savoir ce qu'est
« Dieu, et ce que nous sommes (1)? » Il
s'est prosterné jusqu'à terre en confes-
fessant qu'il n'est sous le ciel aucun
pouvoir au-dessus du pouvoir des clefs;
il a conjuré avec humilité Léon X, de
ne point ajouter foi aux calomnies de
ses ennemis, qui le peignent comme
voulant toucher à l'autorité pontificale.
Attendez quelques heures seulement,
donnez-lui le temps de clore sa lettre au
pape et de la remettre à Miltitz : à peine
a-t-elle eu le temps de sécher. En voici
une autre qu'il écrit à Spalatin , son ami
de cœur : t Faut-il que je vous le dise à
t l'oreille, en vérité, je ne sais si le pape
« est l'Antéchrist lui-même ou son apô-
« tre, tant le Christ, c'est-à-dire, la vé-
t rite , est corrompu et crucifié dans ses
« décrets. Je suis déchiré en voyant I
« qu'on se joue ainsi du peuple du i
« Christ (2). s
Voilà Luther, tel qu'il est, orgueil-
leux, faux, emporté; ajoutons encore
un trait qui commence à percer, c'est>j
qu'il est inspiré de Dieu 3 c'est Dieu qui j
le ravit et le pousse : rapit et pellit. Nous
voilà loin de l'Église et du pape. C'est un
Dieu nouveau: c'est le Christ. Comment
les protestans ont-ils le front de repro-
cher aux scholastiques, leur soumission
à Aristote , et aux catholiques , leur sou-
mission à l'Eglise, eux qui ont cru à la
mission divine de Luther?
Vers ce temps l'électeur de Saxe, Fré-
déric, piqué de ce que Rome avait refusé
un bénéfice à un de ses bâtards, prit
Luther sous sa protection particulière,
sans pour cela être convaincu de ses
principes. Celui-ci, qui voulait faire du
bruit, réclamait à grands cris une dis-
cussion publique , une dispute. Les doc-
teurs catholiques et l'autorité ecclésias-
tique la lui accordèrent.
(1) 12 feb. Georg. Spalatino.
(2) In aurem tibi loquor, nescio an Papa sit Anti-
chrislus ipse vel apostolus ejus : adeô miser cor-
ruiapitur et crucifigitur Christus (id est veritas) ab
eo in decretis. Discrucior, luiruin in modum, sic
illudi populum Christi. 15 mart. J1519. Spalatino.
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
Cuap. XIV. — Dispute de Leipzig. 1519.
130
La dispute fut soutenue par Karl-
sladt; Luther ne s'y présenta que comme
son aide. L'adversaire catholique était
Eck, un des théologiens les plus distin-
gués. Le principal sujet de la dispute fut
la primauté du pape; Luther soutint
qu'elle était de droit humain , et non de
droit divin... Ainsi l'Eglise était remise
au jugement de deux hommes. Il faut
lire cette discussion dans M. Audin , qui
fait revivre la plupart de ces person-
nages. Mais, comme on le pense hien,
elle ne produisit rien.
Cuap. XV. — Progrès de l'idée luthérienne.
1520.
Cependant l'Allemagne commençait à
être profondément agitée de toutes ces
disputes; elles prenaient donc un carac-
tère grave sous le rapport politique.
Charles Y , qui venait d'être élu empe-
reur , ne pouvait souffrir long-temps cet
élément de rébellion. Luther le sentait
bien; aussi lui écrivit-il une lettre, c où
i il témoigne de son désir ardent de res-
t ter caché dans son tout petit coin de
« terre; où il demande grâce, lui pauvre
i petit être, à ses ennemis; où il offre
i son silence comme gage de ses bonnes
« volontés pour la paix de l'Eglise (1). ï
Toute l'Allemagne lut cette lettre; Mil-
titz y vit une profession de foi , et crut
encore que toute dispute allait cesser.
Mais Luther avait d'autres vues. Pen-
dant qu'il faisait ces promessesde conci-
liation, il écrivait son traité De statu Ec-
clesiœ emendando , où il disait de Rome :
« C'est un ramassis de fous, de niais,
t d'imbécilles, d'ignares, de bûches , de
< il bannissait les sciences comme inu-
tiles et damnables, la philosophie
« comme diabolique et les écoles comme
< nuisibles (1). > C'est donc une chose in-
concevable que le progrès de la doctrine
de Luther, ou plutôt on ne le conçoit que
trop. 11 y eut trois causes qui le déter-
minèrent ; Erasme indique l'une :
« La réforme fait des progrès , qui s'en
< étonnerait? le peuple aime à prêter
t l'oreille à des prédicateurs qui lui en-
i seignent que la contrition n'est pas né-
i cessaire , et que la satisfaction est
« chose vaine. »
Calcalgninus a trouvé l'autre: « Soyez
t tranquille, vous crie Luther, le sang
« du Christ et la foi en sa parole suffi-
< sent pour obtenir le salut éternel :
« ainsi , que les hommes se livrent a leurs
« penchans, voici le ciel qui s'ouvre, si
i la foi au sang de Jésus n'a point aban-
« donné le pécheur. »
Mélanchthon signale la troisième:
« On ne s'est attaché à Luther que parce
< qu'il nous a délivrés des évêques; on
t ne l'aime que parce qu'il nous a arra-
« chés à leur juridiction. »
Coap. XVI. — Lettre de Luther à Léon X.
1520.
Nous avons vu que Luther avait pro-
mis à Miltilz de soumettre ses doctrines
aux universités et d'écrire au pape pour
lui prouver sa soumission. Il viola sa
promesse quant aux universités, mais il
tint parole quant au pape. Voici sa lettre:
i Au milieu des monstres de ce siècle,
avec qui je suis en guerre depuis trois
ans, ma pensée et mon souvenir se lèvent
vers vous, très saint Père Je le pro-
teste, et ma mémoire est fidèle , jamais
cilles, d'ignares, de bûches , de icsie , ci m* «.*.«««~ ~»* — ~~ , j
d'enfers, de diables; produi- I je n'ai parlé de vous qu'avec honneur et
« bornes,
« sons au grand jour les mystères de
« l'Antéchrist. » Et ce n'est pas seule-
ment sur Rome que tombait sa bile ,
c'est sur tout l'enseignement , sur toute
lumière intellectuelle, parce qu'il s'a-
percevait déjà que çà et là il avait des
contradicteurs. On a voulu soutenir que
Luther avait donné une impulsion nou-
velle aux études, et cependant il est
constant < qu'en prêchant son Evangile ,
respect... S'il en était autrement, je se-
rais tout prêt à me rétracter. Ne vous
appelai-je pas le Daniel dans la four-
naise? N'est-ce pas moi qui défendis vo-
tre innocence contre un homme tel que
Sylvestre Pi ierias, qui osaitlasouiller ?..
« Vous ne sauriez le nier, mon cher
Léon , ce Siège où vous êtes assis (la cour
de Rome) surpasse en corruption et Ba-
bylone et Sodome ; c'est contre cette
(I) Lettre du 15 janvier 1520.
(l) Erasme , Lettre 59r, liv. xxxi.
140
HISTOIRE DE LA VIE, DES ÉCRITS
Rome impie queje me suis révolté ; je me
suis soulevé d'indignation en voyant
qu'onse jouait si indignement sous votre
nom du peuple de Jésus-Christ; c'estcon-
tre cette Rome que je combats, queje com-
battrai jusqu'à ce qu'un souffle de foi vive
encore en moi. Non pas que je croie, ce
qui est impossible, que mes efforts pré-
vaudront contre cette Babylone désor-
donnée ; mais , chargé de veiller sur le
sort de mes frères, je voudrais qu'ils ne
fussent pas la proie de toutes les pestes
romaines. Rome est une sentine de cor-
ruption et d'iniquités. Car il est plus
clair que la lumière que l'Eglise ro-
maine, de toutes lesÉglises la plus chaste
autrefois, est devenue une caverne fé-
tide de voleurs , un lupanar de débau-
che . le trône du péché , de la mort et de
l'enfer, et que sa malice ne pourrait pas
monter plus haut, quand l'Antéchrist y
régnerait en personne.
« Vous , Léon , vous voilà comme un
agneau au milieu des loups , comme Da-
niel au milieu des lions, comme Ezé-
chiel parmi les scorpions. A tous ces
monstres , qu'allez-vous opposer? Trois
ou quatre cardinaux , hommes de foi et
de science: qu'est-ce que cela au milieu
de ce peuple de mécréans? Vous mour-
rez de leur venin , avant même d'avoir
songé au remède.... Les jours de la cour
de Rome ont été comptés , la colère de
Dieu a soufflé sur elle. Elle hait les sages
conseils; elle craint la réforme; elle ne
veut pas qu'on mette un frein à sa fureur
d'impiété. On dira d'elle ce qu'on a dit
de sa mère : Nous avons prévenu Baby-
lone ; elle ne peut être guérie ; laissons-
la. C'était à vos cardinaux à remédier à
tant de maux; mais la podagre rit de la
main du médecin , le char n'écoute plus
les rênes
« Plein d'amour pour votre personne,
j'ai souvent gémi de vous voir élevé sur
le trône pontifical , dans un siècle comme
le nôtre : vous méritiez de naitre à une
autre époque. Le siège de Rome n'est pas
digne de vous; il devrait être occupé par
Satan, qui, en vérité, règne beaucoup
plus que vous dans cette Babylone
N'est-il pas vrai que sous ce vaste ciel il
n'y a rien de plus corrompu, de plus
inique, de plus pestilentiel , que Rome ?
Vraiment , Rome surpasse en impiété le
Turc lui-même; elle, autrefois la porte
du ciel, est aujourd'hui la gueule de
l'enfer , que la colère de Dieu empêche
de fermer ; à peine s'il nous est permis de
sauver quelque âme du gouffre infer-
nal (1). i
A la suite de cette insolente lettre, où
Luther se pose l'égal du chef de l'Église
chrétienne, il ajoute un don encore plus
insolent. « Moi, pauvre moine , dit-il , je
« n'ai rien de mieux à vous offrir; vous
j n'avez besoin d'autre don que d'un don
« tout spirituel. » Le don, c'est le livre
de la Liberté chrétienne, où il établit « non
<l seulement la justification sans les œu-
< vres, mais l'impossibilité de la foi avec
i les œuvres, qu'il regarde comme autant
« de péchés; la sujétion entière de la
« créature au démon , même dans les ceu-
« vres les plus pures, car, dit-il, tout ce
i qui est en nous est coulpe, péché, damna-
« tion , et l'homme ne peut faire le bien. »
Chap. XVII. — Les deux bulles. 1720.
C'était assez de longanimité; Léon X
ne pouvait plus long-temps rester sourd
aux pleurs de l'Eglise catholique ; il fal-
lait qu'il parlât, sous peine de voir les
esprits errera l'aventure , en cherchant la
lumière que le Christ leur avait promise.
Le père des fidèles éleva donc sa voix
solennelle, cette voix qui remplace celle
du Christ, celle que tous les fidèles écou-
tent. Nous allons donc l'écouter, et nous
allons voir si elles sont justes toutes ces
déclamations contre l'enseignement de
l'Eglise, contre l'envahissement des doc-
trines aristotéliciennes et scholastiques,
qui avaient , disaient Luther et sej adhé-
rens, étouffé les vraies doctrines de
l'Eglise. Nous allons publier le préam-
bule de la bulle de Léon X, que M. Audin
ne fait que paraphraser et qu'il ne loue
que sous le rapport littéraire. Nous, nous
l'offrons comme un monument de la
doctrine de l'Eglise, une preuve que son
véritable enseignement ne périt jamais.
Les protestans ont abandonné toutes les
détestables raisons sur lesquelles Luther
a établi ses doctrines; ils rougissent de
ses emportemens et de ses injures. Nous,
nous répétons avec assurance les paroles
mêmes du chef de notre Eglise; aujour-
(1) T. I, p. 273.
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
141
d'iiui, comme alors, nous n'avons pas un
, autre langage à tenir à tous les fauteurs
de l'hérésie, à tous les inventeurs de doc-
trines humaines. Nous leur rappelons,
comme va le faire Léon X, que notre
croyance n'est pas assise sur les disputes
ou les raisons humaines; notre croyance,
toute révélée, se prouve par la tradi-
tion; nous citons l'auteur et les témoins
de notre foi -, c'est là notre méthode.
Bulle de condamnation contre Luther.
i Levez-vous, Seigneur, et jugez votre
c cause; souvenez-vous des insultes qui
« vou*s sont adressées, de ces insultes
« que les insensés profèrent contre vous
< tous les jours. Inclinez votre oreille
i vers nos prières; car de tous côtés ap-
< paraissent les renards, cherchant à
< détruire cette vigne dont vous avez
< foulé seul le pressoir, et dont, sur le
« point de monter vers le Père, vous
< avez confié le soin, le régime, l'admi-
i nistration à Pierre , comme chef , et à
t votre Vicaire et à ses successeurs.
« Voilà que le sanglier, sorti de la forêt,
« s'efforce de la détruire, et qu'une bête
< féroce monstrueuse en souille les pâ-
« turages.
« Levez-vous, Pierre, et en vertu du
« soin paternel qui , comme nous venons
i de le dire , vous fut divinement confié ,
< prenez en main la cause de la sainte
i Eglise romaine, mère de toutes les
« Eglises et maîtresse de la foi, que vous
< avez , par ordre de Dieu , consacrée
< par votre sang; contre laquelle, ainsi
« que vous avez daigné nous en avertir,
€ s'élèvent les maîtres de mensonge, in-
< troduisant des sectes de perdition et
i s'altirant à eux-mêmes une ruine pro-
< chaine; sectaires dont la langue est un
c feu, un mal inquiet, pleine d'un poi-
i son mortel ; gens portant en eux un
« zèle amer et les disputes dans leur
< cœur, se glorifiant et mentant contre
« la vérité.
« Levez-vous, vous aussi, nous vous en
< prions, ô Paul, qui avez illuminé et
t illustré cette même Eglise par votre
< doctrine et par le martyre ; car voilà
« que se montre un nouveau Porphyre,
« lequel, comme l'ancien mordait injus-
< tement les saints apôtres , ainsi lui ne
« rougit pas de mordre, de déchirer les
« saints pontifes, nos prédécesseurs,
< contre votre précepte, non point en
t les avertissant , mais' en les rudoyant,
< et, lorsqu'il se défie de sa cause, en les
< couvrant d'injures, imitant en cela les
« hérétiques, dont le dernier argument,
c quand ils s'aperçoivent que leurs cau-
c ses vont être condamnées, est, comme
< dit Jérôme, de faire couler de leur
« langue le virus du serpent , et quand ils
« se voient vaincus, d'avoir recours aux
t injures; car, quoique vous ayez dit
« qu'il faut qu'il y ait des hérésies pour
< l'épreuve des fidèles, cependant ii est
« nécessaire de les étouffer à leur nais-
i sance, avec votre intercession et votre
« secours, pour qu'elles ne prennent pas
i d'accroissement ; de même qu'il ne
« faut pas que les animaux malfaisans
« prennent de la force en grandissant.
< Qu'elle se lève enfin toute l'Eglise
« des Saints et le reste de l'Eglise uni-
« verselle, dont quelques individus,
c méprisant l'interprétation véritable
c qu'elle donne aux Ecritures , individus
« dont le père du mensonge a aveuglé
« l'esprit, et qui, selon la vieille cou-
< tume des hérétiques, sages en eux-
< mêmes, interprètent ces Ecritures au-
« trement que l'Esprit le veut, mais
« seulement d'après leur propre sens,
i selon leur ambition ou les flatteries des
« peuples, et, comme le dit l'apôtre, bien
i plus, les détournent de leur sens et les
a adultèrent. De telle manière, comme
i le dit Jérôme, que déjà ce n'est plus
c l'Evangile du CHRIST, mais de
« l'homme, et, ce qui est plus déplo-
< rable, du diable.
c Qu'elle se lève donc cette sainte
« Eglise de Dieu, et qu'avec nos bienheu-
« reux apôtres elle intercède auprès du
« DIEU tout-puissant, afin qu'ayant fait
« disparaître toutes les erreurs du milieu
i de ses brebis, et ayant éloigné toutes
i les hérésies loin des pays habités par
< les fidèles, il daigne conserver la paix
« et l'unité de sa sainte Eglise (l). >
(1) Bulle Exsurge Domine, dans le Bull. Mag.,
t. I , p. 610 , édit. de Luxembourg. — Elle fut ful-
minée le 18 juin (17 avant les calendes de juillet).
La bulle d'excommunication qui suit est du 5 jan-
vier 1521 (5' avant les nones).
142
HISTOIRE DE LA ^IE DE LUTHER.
Le pontife déplore ensuite de voir ap-
paraître des erreurs déjà condamnées,
rappelle l'ancienne pureté de foi de
l'Allemagne, puis condamne 41 propo-
sitions (1), où l'on remarque, parmi les
innombrables non-sens abandonnés au-
jourd'hui, celui-ci, la 34e proposition :
Se défendre contre les Turcs,, c'est com-
battre contre Dieu, qui par eux visite nos
iniquités. Le. pontife défend ensuite de
lire ou de conserver les ouvrages de Lu-
ther; et quant à sa personne, on lit ces
paternelles paroles :
* Quant à ce qui touche Martin lui-
« même, grand Dieu! qu'avons-nous né-
f gligé? que n'avons-nous pas fait? quelle
< remontrance de charité paternelle
« avons-nous omise pour le retirer de ses
t erreurs? Après l'avoir cité devant
e nous, voulant procéder envers lui avec
« plus de douceur, nous l'avons invité et
« l'avons exhorté, tant dans diverses con-
t férences qu'il a eues avec notre légat
« que par les lettres que nous lui avons
« adressées, de se désister de ses erreurs;
« ou, lui offrant un sauf-conduit et de
t l'argent pour son voyage, de venir,
« sans peur ni crainte, comme il con-
« vient à la charité parfaite, afin qu'à
« l'exemple de notre Sauveur et de l'a-
« pôtre Paul, il s'expliquât, non en ca-
t chette, mais ouvertement et en face,
c Plût à Dieu qu'il eût suivi ce conseil;
c car, à coup sûr, nous en avons la con-
« fiance, il serait rentré dans son cœur
c et eût reconnu ses erreurs. Dans cette
« Cour Romaine, que si amèrement il
t censure en lui attribuant plus de vices
« qu'il ne convient, d'après les vaines
« rumeurs d'esprits malveillans, il n'au-
« rait point trouvé tant d'erreurs, et
c nous lui aurions fait voir, clair comme
« le jour, que les saints pontifes romains
c nos prédécesseurs, qu'il déchire par
« ses injures et sans modestie, n'ont ja-
« mais erré dans ces canons et ces consti-
« tutions qu'il s'efforce de mordre; car,
« comme dit le prophète, il ne manque
« ni médecine ni médecin dans Ga-
i laad (2), etc., etc. »
Nous venons d'entendre les paroles du
pontife, du chef des chrétiens; écoutons
(i) M. Audin dit 40; c'est une erreur.
(2) Même bulle , p. 612.
maintenant la réponse du chef de la ré-
forme , et qu'on nous dise qui est ici le
représentant du Christ.
« Qui a écrit cette bulle, je le tiens
i pour l'Antéchrist. Je la maudis comme
« une insulte et un blasphème contre le
« Christ Fils de Dieu : Amen. Je recon-
« nais, je proclame en mon âme et con-
« science comme vérités les articles qui
« y sont condamnés; je voue tout chré-
« tien qui la recevrait, cette bulle in-
« fâme, aux tortures de l'enfer: je le
« tiens pour un païen^ pour l'Antéchrist
« en personne. Amen. Voilà comme je
t me rétracte, moi, Bulle, fille de la
i bulie de savon. Mais, dis-moi donc,
i ignorantissime Antéchrist , tu es donc
« bien bête pour croire que l'humanité
t va se laisser effrayer! S'il suffisait pour
« condamner de dire : Ceci me déplaît;
« non, je ne veux pas; — mais il n'y a
t pas de mulet, d'âne, de taupe, de
« souche qui ne pût faire le métier de
« condamnant. Quoi! ton front de putain
t n'a pas rougi d'oser ainsi , avec des pa-
ît rôles de fumée, se prendre aux foudres
< de la parole divine (1)!
« On dit quelquefois que l'âne ne
« chante mal que parce qu'il entonne
f trop haut : cette bulle eût bien mieux
« chanté si d'abord elle n'eût posé sa
« bouche de blasphème sur le ciel.... Ah!
« bullistes, vous ne tremblez pas que la
« pierre et le bois ne suent du sang à
« l'ouïe des blasphèmes que vous vomis-
t sez ! Où êtes-vous donc, empereurs?
« Où êtes-vous, rois et princes de la
« terre? Vous avez donné à Jésus votre
< nom dans le baptême, et vous souffrez
<r cette voix tartaréenne de l'Antéchrist.
i Où êtes-vous, docteurs? où êtes-vous ,
« évêques? Vous tous qui prêchez le
« Christianisme, garderez-vous le silence
i devant un tel prodige d'impiété? Mal-
« heureuse Eglise! devenue le jouet et la
< proie de Satan! Misérables qui vivez
« dans ce siècle! Voici , voici venir l'ire
(1) Quis morio , quis asinus, quae (alpa , quis sti-
pes non queat damnare ? Non pudescit irons lua
meretrica ut sic in publico ecclesiastico audeas ina-
nibus , inerinibusque verbis , verborum tuorum
fui:iis conlradicere cœleslium verborum fulminibus?
— Advenus execrabikm Anlkhri&ti bullam. Opéra
Lutheri, p. 89, t. II.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
143
i de Dieu sur tout ce qui a nom pa-
i pisle (I)! Léon X, et vous, nos sei-
i gneurs les cardinaux romains, écou-
i tez : Je vous le dis à la face, si c'est
« vous qui avez enfanté celte bulle, si
i vous l'avouez comme votre œuvre,
« j'use, moi, de la puissance que Dieu
i m'a faite dans le baptême en m'insli-
« tuant son iils et son héritier. Appuyé
« sur ce roc, qui ne craint ni les portes
i de l'enfer, ni le ciel, ni la terre, je
c vous le répète : revenez à Dieu , renon-
« cez à vos-sataniques blasphèmes contre
(1) Opéra Lutheri, t. II , p. 91.
i Jésus-Christ , et tout de suite ; sachez-
« le bien , le Christ vit et règne encore ;
< voici venir le Seigneur qui, d'un souffle
« de sa bouche, dissipera cet homme
« d'iniquité, ce lils de perdition. Si le
< pape a écrit cette bulle, je le proclame
t l'Antéchrist qui est venu pour boule-
i verser le monde (1). »
Nous laissons nos lecteurs sous l'im-
pression de ces deux voix. Dans un pro-
chain article, nous reprendrons, à la
suite de M. Audin , le cours de l'histoire
de Luther. A. B.
(1) T. I, p. 233.
ÉTUDES SUR L'HSTOIRE UNIVERSELLE ,
EXPLIQUANT L'ORIGINE ET LA NATURE DU POUVOIR; PAR J.-B. DE SAINT-VICTOR.
DÉDIÉ A MONSEIGNEUR LE DUC DE BORDEAUX (1).
On a quelquefois reproché de faire
l'histoire des rois et non celle des peu-
ples. Je ne sais jusqu'à quel point ce re-
proche est fondé. Après tout, plus la
souveraineté, pivot de l'ordre social, se
trouve concentrée dans une seule main,
plus elle doit prendre de place dans les
annales de la nation qu'elle dirigea. Faire
l'histoire d'un roi , c'est dire quels furent
ses rapports de gouvernement avec ses
ministres et ses sujets , et on ne peut pas
plus l'isoler des destinées du peuple qu'il
fut appelé à gouverner, qu'on ne peut,
en psychologie, séparer l'âme humaine
du corps qu'elle régit, l'intelligence des
organes qui la servent.
Au surplus, on comprend pourquoi
une certaine école politique et philoso-
phique cherche à amoindrir le rôle de la
royauté dans l'histoire. Décidée, en dé-
pit de l'autorité des traditions, à démo-
lir la société pour la reconstruire par en
bas, à faire émaner le pouvoir, non plus
de la monarchie de la famille, c'est-à-
dire de la paternité patriarcale, mais de
(1) Six volumes in-O11, caractères neufs, papier
superfin satiné; prix : .; fr. 30 cbaquo volume.
l'élection descendue aux derniers rangs
du peuple, cette école rejette un prin-
cipe intimement uni aux idées de pre-
scription, d'hérédité, de stabilité. Elle
demande que le pouvoir, sans cesse re-
nouvelable , soit aussi mobile que les
passions humaines et que les caprices de
la popularité. Elle veut placer la société
dans une tempête continuelle, et, au
contraire, nous autres disciples des Goer-
res, des Schleigel , des Bonald , de Haller,
nous voulons la mettre dans un port in-
accessible aux orages.
M. de Saint -Victor appartient à cette
dernière école; il tente de continuer
l'œuvre de ces grands philosophes en
restaurant Vhistoire comme ils ont res-
tauré la métaphysique et la politique. Il
a vu que, dans nos âges de révolution , le
pouvoir avait été vivement attaqué, pres-
que nié, et il a tenté de lui donner une
réhabilitation solennelle en montrant
quelle était sa nature et son origine.
« Ou il n'y a point de vérités sociales,
« dit M. de Saint- Victor en commençant
i son ouvrage, et la société humaine,
« tant politique que religieuse , n'est
« qu'un perpétuel mensonge, ou ces vé-
144
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
« rilés émanent d'une vérité première,
€ source de tout ce qui est vrai dans
« l'ordre intellectuel. »
L'auteur s'appuie en commençant sur
la Genèse comme sur le monument his-'
torique de la plus grande valeur qui
puisse exister. Il y trouve la révélation
des institutions fondamentales du genre
humain , lesquelles sont: < 1° la société 3
« dont Dieu même est l'auteur , et dans
« laquelle il règle le pouvoir et l'obéis-
« sance ; 2° la loi, dont il est la source, et
< dont l'accomplissement, comme obli-
« gation morale , est abandonnée au libre
« arbitre de l'homme, au moment même
« qu'il vient d'être créé ; 3° le libre arbi*
i ire , vicié par sa chute et dont le vice ,
« se communiquant naturellement à sa
« race , n'a cessé et ne cessera d'entraî-
« ner cette race malheureuse vers la ré-
c volte dont son tentateur , devenu son
« maître , est le père ; 4° la Providence ,
« dont la vertu divine et libératrice gou-
« verne les enfans d'Adam, lesdirige, tend
< sans cesse à les ramener vers la vérité,
t source de leur liberté et de leur bon-
« heur perdus, parce que la sentence
t prononcée contre eux n'a pas été irré-
« vocable. »
Voilà bien , en effet , les bases de l'his-
toire du genre humain. Ces considéra-
tions ne sont pas nouvelles ; elles n'ont
pas le triste mérite du paradoxe. Mais
elles sont plus satisfaisantes ; elles don-
nent une solution plus complète des mys-
tères de notre destinée , que les explica-
tions de notre philosophie moderne, qui
nie le péché originel , et pose la loi du
progrès comme une loi absolue et inva-
riable de l'humanité. Sans l'hypothèse de
l'action de deux puissances contraires
dans le monde, comment rendre compte
des combats intérieurs de l'homme pris
individuellement , et des oscillations de
civilisation et de barbarie qui compo-
sent les annales des peuples privés de la
lumière du Christianisme?
M. de Saint-Victor retrouve les traces
d'une société civile avant le déluge. Il
montre la famille humaine se divisant
en deux grandes branches, celle des bons
et celle des médians ; puis les enfans de
Dieu ou descendans de Seth se laissant
séduire par la beauté des tilles des enfans
des hommes (1) ; la corruption souillant
alors toute la terre , et la sentence pro-
noncée par le souverain législateur con-
tre la race coupable.
Quand une nouvelle ère commence,
Dieu ne promulgue pas une seconde fois
les lois qu'il avait imposées à l'ère pré-
cédente : il se contente de rappeler celle
de ces lois qui avait été révélée la pre-
mière. « Quiconque versera le sang hu-
« main, dit le Seigneur, son sang aussi
« sera versé, parce que l'homme est fait
« à l'image de Dieu (2). i Ainsi c'est pour
défendre la vie humaine, que ne respec-
taient plus les haines et les vengeances,
que Dieu même institue la peine de
mort.
M. de Saint- Victor insiste beaucoup
sur l'histoire d'Abraham et de ses fils,
pour faire bien connaître quelle était
l'étendue du pouvoir paternel. Le père
de famille a la direction du culte (3) ; il
a la justice suprême. « Quant au larcin
« dont tu m'accuses, dit Jacob à Laban,
< que celui entre les mains de qui on
t trouvera tes idoles soit mis à mort en
« présence de nos frères (4). ï II décide
seul des alliances, de la paix et de la
guerre ; la privation de sa bénédiction
est presque redoutée par ses enfans
comme sa malédiction elle-même (5); ex
patribusfamilias paulaùm factos reges,
dit Platon.
La mission de Moïse est ensuite expli-
quée avec détail.
Puis les trois périodes du pouvoir chez
les Hébreux sont racontées avec soin:
d'abord la période des Juges, inspirés par
Dieu même ; celle des Rois, dont la puis-
sance, quand ils ne se jettent pas dans
l'idolâtrie, est limitée par celle du grand-
prêtre et des prêtres du temple; et enfin
celle du gouvernement des Machabées,
qui réunissent à l'autorité sacerdotale
l'autorité militaire et civile.
(1) Ce passage de la Bible a été détourné de son
véritable sens par les poètes , qui ont supposé que
des anges avaient aimé de simples mortelles, et
qu'ils avaient quitté le ciel pour satisfaire leurs
passions.
(2) Genèse, ix , G.
(5) Idem , xxxv, 4.
(4) Idem , xxxi , 52.
(..) Voir la désolation d'Esaii quand Isaac bénit
Jacob , Genèse , xxvn , 38 , 39.
ÉTUDES SUR L'HTSTOTRE UNIVERSELLE.
145
Dans la deuxième période, colin de la
monarchie pure, se révèle l'observation
de la succession masculine appliquée à
la royauté , et transportée de la société
domestique à la société politique. « Cela
c môme a été peu de chose pour vous ,
c Seigneur Dieu , dit le roi-prophète, de
< m'élever à la royauté (1) : votre parole
t a encore assuré l'établissement de ma
< famille dans les siècles à venir, et c'est
i la loi d'Adam. > C'est-à-dire que le fils
succède naturellement au père.
Dans la troisième période, M. de Saint-
"Victor, en avouant que le peuple con-
courut à élever les Machabées sur le
trône, soutient que, dans des circon-
stances tout exceptionnelles , comme
quand il s'agissait de ressaisir sa natio-
nalité et son culte , la participation spon-
tanée et soudaine de l'élément populaire
à la formation du pouvoir était légitime,
pourvu qu'on ne la considérât pas comme
un principe, mais comme accident, œu-
vre de la nécessité. Il avoue, du reste,
que, chez quelques nations de l'Orient,
les chefs de famille ou princes des pi-
res (2), présidés par le premier d'entre
eux, exerçaient une autorité absolue ; et
c'est ainsi , suivant lui , qu'il faut enten-
dre le passage de la Bible , où il est dit
qu'Abraham demanda le droit de sépul-
cre à l'assemblée des enfans de Heth.
Ici nous ne pouvons nous empêcher de
trouver un peu d'esprit de système; l'au-
teur ne peut nier que , comme le dit
Aristote, Y aristocratie, ou, si l'on veut,
le pouvoir exercé par les principaux pè-
res de famille , n'ait été , avec la monar-
chie, l'une des formes primitives des
gouvernemens des peuples. Les récits
d'Homère sont ici d'accord avec ceux de
nos livres sacrés. Alcinoùs , roi des Phéa-
ciens, consulte les princes de son île,
comme Hémor , roi des Sichimites , as-
semble son peuple pour lui proposer de
souscrire aux conditions d'alliance que
les enfans de Jacob veulent lui imposer
après le viol de Dina.
D'ailleurs, qu'est-ce à dire que le pou-
voir exercé, soit par un roi , soit par les
chefs de famille réunis, était absolu? IN'y
a t-il pas toujours dans un Etat, quel qu'il
(1) il. Keg. vu. 19.
(2) T. I , p. 226 , 227 et 228.
soit, une autorité absolue? En cela, les
démocraties ressemblent aux aristocra-
ties et aux monarchies. Que la loi soit
l'expression de la volonté d'un seul ,
qu'elle émane de quelques uns, ou qu'elle
soit le fruit de la délibération du plus
grand nombre, qu'importe? il y a tou-
jours un moment où elle devient loi , où
la souveraineté lui est acquise, et où elle
rencontre des agens chargés d'assurer
son exécution par la force. De même,
supposez dans les tribunaux divers de-
grés de juridiction destinés à servir de
garantie à l'innocence et à la justice , on
linit toujours par arriver au jugement en
dernier ressort, dont l'autorité est con-
sidérée comme la vérité même. Le pou-
voir peut subir discussion avant d'avoir
le droit de se manifester: mais il faut en
venir tôt ou tard au moment où ce droit
doit lui être dévolu sans contrôle : il
faut qu'il soit revêtu dans ses actes d'une
infaillibilité fictive , sans laquelle aucune
société n'est possible.
Cela n'implique pas que telle forme
de gouvernement ne soit préférable A
telle autre ; cela n'empêche pas de sou-
tenir que la loi , quand elle n'est pro-
mulguée qu'après des discussions publi-
ques et des contradictions prolongées,
ne peut pas être entourée d'autant de
vénération et de prestige que lorsqu'elle
n'a été précédée que d'une délibération
secrète, et qu'elle se produit tout d'une
pièce au grand jour sous la sanction uni-
que du roi . comme Minerve sortait tout
armée du front de Jupiter. Avec des for-
mes démocratiques, la loi est souveraine,
sans doute; mais souvent une minorité
considérable ne la subit que par force
et cherche à redevenir majorité pour la
renverser à son tour. Avec les formes
monarchiques, la loi est reçue en quel-
que sorte comme un dogme ; elle règne
par la foi chez un peuple iidèle encore
plus que par la contrainte ; enfin, elle se
revêt de tous les caractères de la durée
et de la fixité.
Que l'on ne croie pas pour cela que
nous veuillons transporter dans l'Occi-
dent le despotisme asiatique. Tant que
les rois reconnaîtront dans la religion
catholique, ennemie de la confusion des
deux pouvoirs , des limites à leur auto-
rité, tant que la chaire chrétienne aura
146
ÉTUDES SUR L'HrSTOIRE UNIVERSELLE.
des Ambroise, des Bernard, ou des Tho-
mas de Cantorbéry, nous ne craindrons
pas de voir l'arbitraire ou l'injustice pré-
valoir sur le trône. Mais, pour ne pas
parier des pays où régnent des sectes
chrétiennes séparées de Rome , et où le
pouvoir royal est quelquefois tempéré
autrement que par le pouvoir religieux,
transportons-nous dans l'Orient , et ne
contestons pas que le despotisme uni ,
soit à l'idolâtrie antique , soit à l'isla-
misme moderne, a été et est encore dans
ces beaux climats un des plus tristes
fléaux de l'humanité.
Aussi nous ne nous associerons pas aux
efforts que fait M. de Saint- Victor pour
prouver, contre les témoignages de l'his-
toire, que les anciens monarques de l'O-
rient faisaient le bonheur des nations
asservies à leur sceptre. Il récuse à ce
sujet les historiens grecs (1) , ou du moins
il suspecte leur véracité. Mais les histo-
riens hébreux ne s'accordent-ils pas avec
les grecs sur le faste et la cruauté des
rois de Perse ou d'Assyrie, et Senna-
chérib n'est-il pas peint à peu près sous
les mêmes traits que Xercès?...
Le premier volume de M. de Saint-
Victor se termine par des considérations
intéressantes sur l'esclavage, l'idolâtrie
et la guerre. La guerre, cette loi sociale
si grande et si mystérieuse , inspira des
pages magnifiques à M. de Maistre. M. de
Saint- Victor l'envisage sous d'autres
points de vue qui ont bien aussi leur
utilité et leur grandeur.
Cependant, nous n'hésitons pas à dire
que le deuxième volume de cet ouvrage
nous paraît de beaucoup surpasser le
premier en intérêt.
Il contient des considérations assez
neuves sur l'histoire des Chinois, des In-
dous et des peuples sectateurs de Boud-
dha.
Peut-être que , comme dans la philoso-
phie de l'histoire de Schleigel , il aurait
mieux valu faire précéder l'histoire des
autres peuples de l'Orient par celle de
ces peuples, qui paraissent avoir des
(1) P. 281, 282 , 1. 1. Plus loin , M. de Saint-Vic-
tor prétend que les abus du pouvoir n'ont été qu'ac-
cidentels dans ces monarchies, et qu'ils ne leur
étaient pas inhérens. « Quels rois, a-t-on dit; mais
aussi quels peuples ! s'écrie-t-il, »
(2) P. 245 et 244 , td.
prétentions fondées , quoique exagérées
par leurs traditions indigènes , à une
haute antiquité.
L'analyse des institutions sociales et
religieuses de la Chine est faite avec
beaucoup de clarté, mérite qui est en-
core fort apprécié en France, malgré la
vogue que la métaphysique allemande y
a eue pendant quelque temps. M. de
Saint-Victor s'appuie surtout sur le père
de Mailla, dont l'autorité lui paraît pré-
férable à celle des orientalistes parisiens.
Cependant il profite des travaux des Kla-
proth, des Rémusat , Paravey et autres
savans modernes. Il ne néglige pas non
plus les précieux documens recueillis
dans les Annales de philosophie chré-
tienne _, qu'il cite souvent avec éloge.
Le peuple chinois qui, suivant les con-
jectures de quelques savans , aurait dû
son origine à Noé ou à un de ses petits-
fils, a pour premier culte le sacrifice
sanglant offert au Dieu suprême en pleine
campagne, à la face du ciel et de la
terre. Au nombre des premières et des
plus saintes lois , est établie celle du res-
pect et de l'obéissance des enfans pour
les auteurs de leurs jours, loi qui , ayant
été violée la première , avait entraîné la
première malédiction. La Chine exagère
en quelque sorte cette loi , afin de la
rendre inviolable désormais. Quand, après
de longues années d'anarchie, une sorte
de restauration sociale s'accomplit en
Chine par l'heureuse influence de Confu-
clus, ou Con-fou-tze, ce grand philoso-
phe, à l'aide des traditions antiques,
s'attacha surtout à reconstituer la fa-
mille et à remettre en honneur l'autorité
paternelle. Mais autant la morale de
Confucius était pure , autant la partie
dogmatique de sa religion était vague
et obscure. Selon lui , « Dieu est l'être
t des êtres , la source de tout ce qui
< existe, la grande âme de l'univers
« L'âme humaine et ses facultés intellec-
< tuelles sont un écoulement de la grande
i âme universelle. La mort n'est autre
« chose que la séparation des deux sub-
t stances dont se compose la nature de
« l'homme; la substance matérielle re-
i tombe dans la masse du monde physi-
« que ; la substance spirituelle remonte
« et va se perdre dans le sein du Dieu
« dont elle est émanée. » C'est bien là le
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
147
panthéisme tel qu'on vent le ressusciter
de nos jours. Confncius , qui avait pour
hut de s'appuyer sur les traditions anti-
ques, les avait en ce point mal comprises
ou mal interprétées.
Et ici M. de Saint-Victor fait remar-
quer que les disciples de Lao-Tseu (1) et
les prêtres de Fô ou Bouddha, malgré les
superstitions mêlées à leur doctrine,
firent des prosélytes nombreux en Chine ,
parce qu'ils rendaient à l'homme son in
dividualité, que la doctrine 4e Confucius
leur ravissait.
Du reste, cette doctrine , dans sa par-
tie politique et morale, reçoit de l'au-
teur de justes éloges. « Dieu , dit Confu-
« cius, est source de tout pouvoir et en
« môme temps le père commun des hom-
« mes : chaque père dans sa famille, les
« rois dans leur empire, sont les images
i et les représentans de Dieu, l'œil de sa
« providence, les ministres de sa justice
« et de sa bonté, les interprètes de ses
« volontés, le canal par où découlent,
t sur les familles et sur les peuples , les
c faveurs du ciel. Résister aux volontés
t d'un père, lui manquer de respect, c'est
< résister et faire outrage à Dieu même,
i La piété filiale est la loi éternelle du
« ciel, la justice suprême de la terre, le
« préservatif contre les vices , la racine
i de toutes les vertus. » — « Que l'empe-
€ reur , dit-il plus loin , donne donc
€ l'exemple du respect filial ; il sera imité
« par les grands de sa cour; les manda-
« rins se régleront sur ceux-ci , le peuple
< sur les mandarins. »
Pour mettre en pratique cette théorie,
l'empereur, à certains jours solennels, se
rend en grande pompe au palais de sa
mère, qui le reçoit assise sur son trône;
et là, en présence de toute sa cour , il se
prosterne jusqu'à neuf fois devant elle.
Puis, il se relève, et tous ses sujets se
prosternent devant lui comme devant le
père commun de la grande famille de
l'empire. C'est à lui qu'il appartient , en
sa qualité de grand-prêtre parexcellence,
d'offrir des sacrifices publics au Ciel (au
Tien) pour la nation chinoise. Chaque
père est ensuite le sacrificateur parlicu-
(i) On appelle aussi les disciples de Lao-Tseu,
prêtres de l'ao-sse , c'est-à-dire Docteurs de la rai-
ton.
lier de sa famille, et exerce les fonctions
sacerdotales au sein du foyer domesti-
que , et seul intermédiaire entre Dieu et
ses enfans; il est revêtu à leur égard
d'une autorité sans contrôle et sans li-
mites.
Cet état de choses, qui a ses périls,
puisqu'il peut y avoir des pères impies,
corrompus et vicieux, et qu'il n'y a pas
d'exception, même dans ce cas, à l'obéis-
sance complète des enfans, a reçu pour-
tant d'un des anciens coryphées de l'é-
cole saint-simonienne , un tribut d'hom-
mages et d'admiration. Il parait que
M. Michel Chevalier, après avoir attaqué
la puissance paternelle et l'ancienne con-
stitution de la famille, a tout-à-coup
passé du dénigrement à une sorte d'ado-
ration pour ces liens conservateurs des
sociétés. C'est que l'école de Saint-Simon,
tout en essayant vainement de propager
beaucoup d'erreurs , a réhabilité quel-
ques vérités. Elle a su rendre aux prin-
cipes du pouvoir et de la hiérarchie une
popularité qu'une passion , sans frein de
liberté et d'égalité, leur avait enlevés de-
puis long-temps. Aussi ceux des disciples
de cette école qui ont renoncé à refaire
la société à priori , ont fini, après s'être
imbus de doctrines absolument contrai-
res aux idées révolutionnaires et anarchi-
ques, par se rattacher, faute de mieux,
aux pouvoirs existans dans l'ordre do-
mestique et dans l'ordre civil. De là cette
admiration peut-être exagérée de l'é-
conomiste que nous venons de nom-
mer pour les institutions despotiques de
la Chine.
On s'étonne pourtant que l'un des
adeptes de cette école, qui s'intitulait
par excellence l'école du progrès, en
vienne à prendre pour son type idéal, en
quelque sorte, l'empire, dont l'immobi-
lité va jusqu'à l'inertie, et qui, à force
d'être stationnaire , commence presque
à être rétrograde. Une récente épreuve
vient de montrer combien, même sous le
rapport matériel , il était en arrière de
la civilisation de l'Occident.
En partant du point de vue de M. de
Saint- Victor, o:i comprendrait mieux
une sorte de prédilection pour le céleste
empire du Milieu, où, comme il le dit,
le caractère divinement paternel du pou-
voir monarchique semble conservé pro-
148
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
videntiellement. Il en tire la consé-
quence que toutes les monarchies pri-
mitives de l'Orient ont dû être « une
« imitation , un renouvellement des mo-
« narchies anté-diluviennes, telles qu'el-
« les ont dû être constituées dans la race
c de Seth , avant son mélange avec la
c race caïnite. »
Puis il montre que l'absolutisme con-
sacré en Chine, comme tout absolutisme,
qui suivant lui est dans l'essence d'un
pouvoir véritable , offre le phénomène
d'un prince dont la volonté ne rencontre
aucun obstacle, mais à la conditon d'ob-
server la grande loi patriarcale, loi dont
toutes les parties de l'Etat sont comme
imprégnées. « Pressé de toutes parts, dit
« M. de Saint-Victor, par ce culte qu'une
< nation entière rend à la paternité, s'il
« cessait d'être père , il cesserait bientôt
« d'être roi. > Et au fait, quelle n'a pas
été la puissance morale des traditions
fondamentales de la Chine , puisque des
conquérans tartares ont été obligés de
s'y rallier pour asseoir et perpétuer
leurs dynasties!
Dans l'incroyable longévité temporelle
que Dieu a départie à l'empire chinois,
M. de Saint-Victor voit une récompense
accordée à l'observance du grand pré-
cepte du Décalogue : t Tes père et mère
honoreras , afin que tu vives longue-
ment. > Et cependant, après avoir rendu
hommage à l'organisation extérieure de
cette société , où la loi du pouvoir pa-
ternel est tendue , suivant nous, jusqu'à
une sorte de raideur tyrannique, il est
obligé d'avouer que les Chinois ont tous
les vices d'un peuple corrompu, l'é-
goïsme, la bassesse, l'hypocrisie et la
cupidité la plus sordide (1). Ces vices ne
seraient-ils pas précisément le résultat
d'une servitude politique et domestique
à laquelle rien ne fait contrepoids?
Dans les chapitres suivans, M. de Saint-
Victor jette une grande clarté sur l'état
social et religieux des Indiens.
Il ne pense pas que l'Inde doive rien à
l'Egypte en fait de traditions ou de culte
religieux. Le panthéisme, le dualisme lui
paraissent des erreurs nécessaires dès
qu'on s'écarte de la grande création bi-
blique : < In principio Deus creavit cœ-
(1) P. 75, t. IL
lum et terrain, » II semble également qu'il]
est dans la nature des choses que toute
caste sacerdotale qui se réserve le privi-
lège des lumières , et qui ne s'appuie pas
sur la religion véritable, doit finir par se
créer une doctrine secrète , toute diffé-
rente des dogmes enseignés au vulgaire.
Or, dans leurs rêveries rationalistes ou
mystiques , les Brahmes paraissent avoir
épuisé les combinaisons du panthéisme.
C'est d'abord le panthéisme matérialiste
qui substitua à la création par la volonté
de Dieu le système des transformations
indéfiniment successives sous l'influence
de la force secrète de la nature. C'est
ensuite le panthéisme spiritualiste qui
présente le monde matériel comme une
pure illusion , et qui prétend que les in
telligences qui composent le monde im
matériel sont des émanations séparées ac-
cidentellement du grand Tout, et tendant
sans cesse à s'y réunir. Mais toute cette
théologie métaphysique n'est pas à la
portée du vulgaire : de plus, elle est toute
spéciale ; car elle rejette les récompenses
ou les châtimens individuels pour les
bons et les méchans après cette vie. Il
fallait donc qu'ils enseignassent au peu-
ple une autre doctrine que celle qu'ils
croyaient être la vérité.
Aussi les Brahmes , après avoir en-
seigné, dans leurs poèmes sacrés, la gé-
nération hiérarchique des bons et des
mauvais esprits , établirent avec non
moins de soin la génération hiérarchique
des hommes , où ils se donnèrent le pre-
mier rang. « Dans la première création
t par Brahma, disent-ils, les Brahmanas
« ou fils de ce dieu dont sont issus tous
« les Brahmes , sortirent de sa tête :
« Kchastrya, d'où descendent les Indous
« de la seconde classe (les guerriers et
t races royales), de ses épaules; Vescals
« (père des commerçans et des agricul-
« teurs), de sa cuisse ou de son ventre;
c Sudra, et avec lui la quatrième et der-
t nière caste , de son pied, etc. »
Cette fable, hardiment inventée, don-
nait une origine mystérieuse et divine
à une hiérarchie sociale déjà fondée par
la politique. Elle ne fut pas reçue sans
protestation et sans combat. Deux sectes
s'élevèrent, lesDjaïnas et les Bouddhis-
tes, qui, sans prétendre rejeter la hié-
rarchie et les formes établies dans la so-
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
149
ciétë de l'Inde, contestèrent aux Brah-
mes leur descendance céleste et le
privilège qu'ils s'attribuaient d'avoir des
communications avec la divinité. Les
Djaïnas avaient la prétention de rétablir
la religion primitive, où se mêlaient
quelques idées de métempsycose, telles
que Pythagore les avait enseignées dans
l'Occident.
Les Brahines , loin de nier la transmi-
gration des âmes, s'emparèrent de ces
vieilles fables de l'Orient , et de ce dogme
hiérarchique des castes, de celui de la
métempsycose, du panthéisme et des dé-
bris de la vraie tradition, ils formèrent
une combinaison, profondément conçue,
surlaquelleM.de Saint-Victor répand un
jour tout nouveau.
La métempsycose, telle qu'elle était
parvenue jadis aux peuples occidentaux,
et telle qu'elle fut primitivement ensei-
gnée en Orient, n'admettait que des
transmigrations purement humaines (1).
Même chez les Egyptiens , la croyance
aux transmigrations de l'âme humaine
dans des corps d'animaux n'était pas au
nombre des doctrines absolues et fonda-
mentales de leur système religieux ; car
la chair des animaux n'était pas interdite
à ces peuples. Il était réservé aux Brah-
mes indiens d'élever ce système à la plus
haute puissance , de lui donner une
extension illimitée, de manière que tout
ce qui est dans la nature eût part néces-
Jsairement à cette expiation universelle :
ainsi ce devint un dogme essentiel et fon-
damental, que tous les animaux de la
création, même les reptiles et les insectes
les plus vils , étaient tour à tour animés
par des âmes humaines.
Dès lors, sans proscrire le panthéisme
ou l'absorption future de nos âmes dans
l'âme universelle, les Brahmes purent
admettre pour le vulgaire des transmi-
grations d'une durée tellement indéfinie
qu'elles devenaient presque un équiva-
lent de V individualité , et qu'elles pou-
vaient s'allier avec l'existence des peines
et des récompenses de l'autre vie. De
(1) Pythagore , cependant, ne semble pas borner
le cercle des transmigrations à celles qui s'opèrent
d'homme à homme; et Plutarque parle de transmi-
grations d'urnes humaines dans des corps d'animaux,
dans son Traité des Délais de la justice divine.
TOME XII. — N« 68. 1841.
plus la caste des Sudra et les derniers de
cette caste, les Parias, n'étaient pas ré-
duits au désespoir; ils n'étaient qu'acci-
dentellement soumis à la misère et à l'ab-
jection. Des dieux subalternes eux-mê-
mes auraient été temporairement placés
plus bas encore dans l'échelle des êtres,
puisqu'ils auraient habité sur la terre des
corps d'animaux avant de remonter dans
les espaces intermédiaires entre la terre
et le ciel. Les derniers des Indiens pou-
vaient donc espérer, par les transmi-
grations en sens inverse, de remonter
jusqu'au rang des Brahines.
Enfin les inventeurs de ce système pu-
rent encore, entre les dernières transmi-
grations et l'anéantissement fatal dans
le grand Tout, placer un enfer pour les
médians et un élysée pour les bons, en
donnant aux supplices qu'on y endurait,
ou aux délices dont on y était enivré,
une durée immense , pourvu qu'elle ne
fût pas éternelle; et c'est ainsi que par
d'artificieuses combinaisons, la doctrine
vulgaire ou csotêrique se trouva jusqu'à
un certain point conciliée avec la doc-
trine vulgaire ou exotérique , phénomène
singulier et nouveau dans l'histoire des
faussesreligions.
Or, ce qui a conservé le pouvoir dans
l'Inde, au milieu des révolutions san-
glantes auxquelles il a été en proie, ce
qui a assuré le règne des conquérans et
des despotes qui ont asservi ce malheu-
reux pays , c'est que tous ont respecté la
suprématie religieuse et civile des Brah-
mes, qui, en retour, ont sanctifié toutes
les oppressions.
Si quelque tyran avait voulu porter at-
teinte au régime des castes et des tribus,
les Brahmes l'auraient abandonné, et
il se serait vu dans l'alternative d'une
abdication, ou d'une extermination gé-
nérale des Hindous , soumis à sa domina-
tion.
L'attachement extraordinaire de ces
peuples aux lois, usages ou privilèges des
tribus, tient à leur foi religieuse autant
qu'à leurs traditions. Chez eux, la plus
grande des peines est l'exclusion de la
tribu: car ce n'est que par la tribu, a
quelque caste qu'elle appartienne, que
l'individu trouve sa place dans la société.
Politiquement, il n'y a d'autre unité que
la tribu; ainsi, quiconque cesse d'ap-
10
150
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
parlenir à une tribu quelconque, se
trouve dans la situation de ces proscrits
que l'antiquité déclarait privés de Veau
et dit feu.
Ce qui manque de force et de consis-
tance au pouvoir politique proprement
dit pour maintenir Tordre public est
donc suppléé par l'immense autorité que
ï_e chef de tribu doit à la religion et à des
coutumes immémoriales. C'est dans ces
agrégations d'hommes que sont disper-
sés et isolément maintenus les principes
conservateurs de la société humaine. Si
donc le régime des castes et les dogmes
sur lesquels ce régime est fondé, venaient
à périr dans l'Inde, sans être rempla-
cespar le christianisme, les fermensd'une
effrayante anarchie s'y développeraient
sans résistance, une complète dissolu-
tion sociale s'y opérerait rapidement , et
ce qui resterait d'hommes dans cette
partie du monde retomberait dans l'état
sauvage.
L'Inde vit donc par le principe théo-
cratique et patriarcal comme la Chine
par la loi de la paternité.
Tel est le système que développe M. de
Saint-Victor avec une abondance de rai-
sonnemens et une suite de déduciions
logiques auxquelles nous ne croyons pas
qu'il y ait rien à opposer.
Il termine ces considérations de l'or-
dre le plus élevé en montrant que, par-
tout où il y a eu des castes sacerdotales
héréditaires, en Egypte, en Perse et en
Chaidée comme dans les Indes, la civili-
sation a été maintenue, mais arrêtée. Il
en a été de même en Chine où le père
a une espèce de sacerdoce héréditaire
dans !e sein de sa famille, et l'empereur
au sein de l'État comme père de ses su-
jets depuis que la loi cérémonielle a été
remise en vigueur par Confucius. Il en
a été tout autrement dans l'Occident où
il y a eu des prêtres, mais non des castes
sacerdotales.
« Plus tard, dit M. de Saint-Victor,
« la Providence sut mettre à profit cette
t espèce de fièvre intellectuelle dont
i étaient possédés les peuples occiden-
a taux, et qui grossissait sans cesse le
t torrent de corruptions sociales où ils
« allaient être submergés. Sa lumière se
« leva au milieu deux, lorsque les temps
« qui avaient été marqués furent arri-
«vés, non pour les arrêter dans leur
« marche, mais pour leur montrer la
« route dans laquelle ils devaient mar-
« cher et dont le terme est caché au sein
i de V infini, a
Le troisième et dernier chapitre de ce
tome second est consacré aux peuples
sectateurs de Bouddha et à l'examen de
cette singulière religion.
La religion brahminique était et est
encore nationale et exclusive. Elle place
au sommet de la société indoue une race
de dieux indigènes , interprètes sacrés
des traditions divines, traditions néces-
sairement inconnues dans les lieux où
ces dieux n'ont pas pénétré. Les secta-
teurs de cette religion n'admettent donc
pas qu'il puisse y avoir de salut pour les
créatures humaines au-delà des rivières
saintes . et le moindre paria , au point de
vue de la foi, se regarde encore comme
un privilégié en comparaison d'un Euro-
péen ou même d'un Asiatique du Nord.
Le prosélytisme au dehors de l'Inde
était donc impossible à la religion brah-
minique.
Or, mille ans environ avant Jésus-
Christ, un homme profondément hypo-
crite, ou bien poussé par les illumina-
tions d'un ardent spiritualisme, prêche
une doctrine nouvelle qui consiste à re-
jeter les Védas et à nier que la première,
des castes soit composée d'incarnations
divines. Cet homme nommé ChaLia-
Mouni s'attribue à lui-même, sous le nom
Fo ou de Bouddha {intelligence infinie),
la divinité qu'il refusait à ses rivaux :
mais en même temps, quoique issu lui-
même de race brahminique, il établit en
principe que ses successeurs , qui se-
raient dieux comme lui, pourraient sor-
tir indifféremment des diverses classes
de la société. Cela rendait aux dernières
castes de la société la dignité humaine
que les dogmes brahminiques leur
avaient en quelque sorte ravie.
Bouddha ou Fo, la neuvième incarna-
tion de Vischnou , après s'être manifesté
dans Chakia, voulut ensuite se perpé-
tuer au milieu d'eux par des incarnations
non interrompues. Un fragment d'ency-
clopédie japonaise, découvert et tra-
duit par M. Abel Rémusat, et qui avait
été inconnu à Schlegel quand il com-
posa sa Philosophie de l'histoire , donne
:
ÉTUDES SWR L'HISTOIRE LNIVERSELLE.
VA
une nomenclature de trenle-trois pa-
triarches, ou incarnations de Bouddha.
[Ainsi est expliquée la succession des
transmigrations humaines de ce dieu
jusqu'en l'année 713 de Jésus-Christ. A
cette époque, le parti brahminique,
.après des luttes longues et sanglantes,
chassa de l'Indoustan le dieu Bouddha
[qui se réfugia en Chine, où sa religion
favait été reçue depuis plusieurs siècles.
[Depuis cette époque , on perd le fil de la
succession régulière des transmigrations
de Bouddha: mais elle ne continue pas
moins au milieu d'une suite dynastique
ie pontifes de cette religion, que l'on
petrouve comme conseillers spirituels , à
la cour de tous les princes adorateurs
lu dieu Fô , non seulement en Chine ,
mais à Siam , au Tonkin , au Japon , dans
!a ïartarie, etc. Mais ces pontifes n'é-
Itaient que des dieux subalternes, tous
[subordonnés au premier des Bouddha.
lOù était donc alors ce grand patriarche?
On croit que la puissance relative des
(souverains auprès desquels étaient ces
pontifes servait à mesurer leur rang et
à régler leur hiérarchie; et que le con-
seiller du plus grand de ces souverains
tait considéré comme le chef suprême
des Bouddhas, ou dieux incarnés.
Cela semble confirmé par la suite de
istoire de cette religion. Quand le cé-
lèbre Gengis-Kan, et ses fils ou petits-
fils dans les douzième et treizième siècles,
étendirent leurs armes de Java à l'E-
gypte, du Japon à la Silésie, le Boud-
dha de ce roi des rois reçut les plus
grands honneurs; on lui assigna même
des domaines dans le Thibet où il était
né; il prit successivement les noms de
Lama et de Grand-Lama , et depuis ce
temps, et peut-être antérieurement , les
Bouddhistes empruntèrent quelques for-
mes extérieures à la religion catholique
pour leur culte populaire. Quant à leur
doctrine, tout en gardant pour eux les
dogmes d'un panthéisme contemplaïif
et spiritualiste dont les subtilités et les
rêveries sont tout ce qu'il y a de plus in-
saisissable et de plus extravagant, les
disciples de Bouddha dégagèrent de ces
ténèbres dans leur religion exotérique
et communiquée au peuple, les dogmes
de l'immortalité de l'âme , de la justice
de Dieu , des peines et des récompenses
d'une autre vie. Us fuient beaucoup plus
nets et plus explicites que les Brahmes
dans l'enseignement de ces dogmes émi-
nemment sociaux. Us en bannirent com-
plètement le panthéisme , même comme
dernier terme des transmigrations et
des épreuves de la vie à venir. Le culte
qui avait commencé dans l'Inde, qui
avait fleuri à Ceylan et dans le royaume
de Siam , ne tarda pas à faire invasion
d'un côté dans la Haute-Asie, de l'autre
jusqu'au Japon. Peut-être fut-il favorisé
dans ses conquêtes spirituelles par les
vieilles traditions de l'Orient, qui n'a-
vaient pas cessé, depuis Noé, d'annoncer
la venue d'un rédempteur. Plus de cinq
cents ans avant Jésus-Christ, Confucius
avait dit « que le Saint apparaîtrait dans
« l'Occident, » et les livressacrés des Chi-
nois avaient même marqué l'époque de
son apparition (1). Rien ne prouve mieux
à quel point cette prophétie s'était em-
parée des esprits en Chine que le voyage
ordonné par l'empereur Ming-ti, vers
l'époque désignée, pour aller de ce côté
à la recherche du saint homme et en
rapporter la religion dans ses Etats. Par
suite de ce voyage, le bouddhisme fut
introduit en Chine, l'an 65 de l'ère chré-
tienne; il y devint la croyance presque
universelle , et fut admis jusque près du
trône, quoiqu'on continuât de le re-
pousser comme religion de l'Etat.
Le bouddhisme s'est étendu des sour-
ces de l'Indus à l'océan Pacifique, son
influence s'est fait sentir jusque dans la
Sibérie méridionale. Il est arrivé par la
Corée au Japon, où le daïri lui-même,
tout en conservant son caractère divin,
se lit adorateur du dieu Fô, de telle
(l) Voir la traduction du Tchoung-Young par
Abel Rémusat , notes, p. 143. Le même savant cite
un passage, de l'auteur chinois de la glose sur ce
même ouvrage (ibid., p. 188 , 139), dans lequel le
saint homme annoncé est appelé l'homme des cent
générations. Puis remarquant qu'un chi est l'epace
de trente ans, que par conséquent cent chi forment
trois mille ans, « il serait bien extraordinaire , ajou-
te-t-il , qu'à l'époque où il vivait, Confucius eût dit
que le saint homme était attendu depuis trois mille
ans! » Extraordinaire sans doute pour un savant;
pour un chrétien, c'est autre chose. [Note de M. de
Saint-Victor, t. II, p. 101.) Tous les textes suni don-
nés plus au long dans les Annales de Philosophlie
chrétienne, t. xix , p. 53.
152
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
sorte qu'il détrôna dans celte île im-
mense, dès le sixième siècle de notre
ère , Sinto et le culte des Chamis.
M. de Saint-Victor cherche à expliquer
la vitalité et l'extinction de cette idolâ-
trie asiatique. 11 l'attribue à la sympa-
thie qu'a dû rencontrer dans ces antiques
populations de l'Orient la croyance des
dieux incarnés, si bien d'accord avec
les traditions et lesprophéties primitives,
à l'alliance des monarchies avec les Roud-
dha ou pontifes de ce culte, et à l'appui
mutuel qu'ils se sont prêté pour asservir
les peuples. Il n'en est pas moins vrai
que cette espèce de contrefaçon de la
vérité , cette imitation de nos dogmes et
même de quelques unes des formes de
notre culte , sont un singulier hommage
que le père du mensonge a été forcé ,
pour étendre sa puissance, de rendre au
vrai Dieu. « Le faux rédempteur, dit à ce
c sujet M. de Saint-Victor, prouve le vé-
«ritable; l'homme qui s'est fait Dieu,
i prouve le Dieu qui s'est fait homme, et
« pour avoir imité l'œuvre divine jusqu'à
€ ce degré exécrable de ressemblance ,
. < l'enfer nous épouvante ici plus que
« dans aucune autre de ses conceptions :
« car nous y découvrons que , de même
« que le Ciel, et pour mieux soutenir ses
< luttes contre lui, il a son Emmanuel
« et sa catholicité. j>
Puis cherchant à entrevoir le mystère
des desseins de Dieu sur ces populations
innombrables, il cite ces paroles del'^-
pocalypse : i Le sixième ange répandit la
« coupe sur le grand fleuve de l'Euphrate,
« et son eau fut tarie pour ouvrir le
€ chemin aux rois qui devaient venir de
< l'Orient. »
Acesappréhensions mystiques d'un com-
mentateur non inspiré des livres saints ,
j'aurai plusieurs objections à opposer.
D'après les récits des missionnaires,
malgré la haine furieuse que leur por-
tent les bonzes ou prêtres de Fô , les
bouddhistes sont plus faciles à convertir
que les sectateurs de Brahma ou que les
panthéistes rationalistes de l'école de
Confucius. Le bouddhisme, précisément
à cause de ses ressemblances avec notre
religion, serait comme un pont jeté pour
ramener jusqu'à elle des populations as-
(l) Apocal. xvi.
.'(
servies à un joug encore plus difficile à
briser.
Il paraît impossible que quelque nou-
veau Gengis-Kan puisse sérieusement
menacer l'Europe , quand même il vo-
mirait sur elle des millions de bouddhis-
tes ou de païens. La civilisation des
peuples de l'Asie est dans un état sta-
tionnaire qui les a empêchés et les em-
pêchera toujours de profiter des perfec-
tionnemens formidables que nous avons
introduits dans l'art de la guerre.
Le danger ne serait donc pas là , à
moins que quelque grand empereur du
nord de l'Europe ne conquît l'Asie, et
que s'appuyant à la fois sur les innom-
brables phalanges de ce vaste continent,
en même temps que sur les lumières et la
tactique importées du monde occidental, i
il ne marchât ensuite sur le centre même | lis
de la catholicité, pour y établir sa domi-
nation temporelle et spirituelle. C'est
alors, pour me servir des expressions de
M. de Saint-Victor, « qu'on verrait, atti-
c rées vers les contrées où s'est levée et
« d'où se répand la céleste lumière, ces
« multitudes accourir et se mêler aux
« luttes effroyables qui doivent être la
« dernière épreuve de la société des en-
i fans de Dieu. »
Dans l'appendice qui termine le secon
volume, M. de Saint-Victor fait un rés
mé succinct et substantiel des phases pa
lesquelles passe la société humaine.
D'abord c'est le gouvernement de la
famille par le père, puis de la tribu par*;
son chef; ensuite le patriarche s'entoure |
des pères de familles aînées pour gou-
verner la tribu qui commence à devenir
presque une nation. Plus tard, la théo-
cratie, ou la monarchie pure, achève
l'éducation sociale des peuples. Ces lois
historiques que l'auteur a tirées des an
nales de l'Orient, il en trouve la vérifi
cation et la contre-épreuve dans les ré
cits des voyageurs qui ont visité PAmé
rique et POcéanie. On a reconnu que
plusieurs des peuplades de ces nouveaux
mondes étaient reiombées ou s'étaient
arrêtées aux divers degrés de l'échelle de
la civilisation. Nulle part la république
ne s'y produit, à moins que l'on ne donne
ce nom à l'oligarchie des pères de fa-
milles présidée par l'un d'entre eux, ce
qui a été indiqué comme la troisième
ETUDES SUR LÏUSTOIHE UNIVERSELLE.
153
■ériode des formes gouvernementales.
,1. de Saint-Victor ne veut pas non plus
|[ue l'on confonde cette oligarchie avec
a monarchie, dont l'essence, suivant
ni, est l'unité, l'hérédité et l'absolu-
jisme. Cependant il reconnaît que le
pouvoir monarchique doit être limité,
iinon par des lois humaines , au moins
;>ar des lois religieuses. En effet, en
3hine, où les traditions divines n'ont
|)as eu de dépositaires consacrés ou
l'ordre sacerdotal , l'anarchie a rae-
lacé la société d'une dissolution totale,
juand ces traditions se sont altérées
)u effacées, et il a fallu revenir à l'au-
.orité du père, sacrificateur et roi dans
;a famille, pour rétablir l'ordre public.
Là, la monarchie n'aurait donc pas suffi
i maintenir et à faire progresser la civi-
isation.
De l'état sauvage où sont certaines
peuplades de la Polynésie, et dont elles
ae peuvent pas sortir par elles-mêmes ,
M. de Saint-Victor conclut que cet état
n'a jamais été , comme l'ont prétendu
Vico et son école, l'enfance naturelle
de toute société. Là-dessus il faut s'en-
tendre. Une société peut se dégrader et
tomber dans la barbarie; alors elle se
trouvera sans doute au-dessous du point
de départ de toute civilisation. Mais
quand cette nation, à l'aide de quelques
▼érités sociales, que d'autres nations voi-
sines lui transmettent , recommence pé-
niblement son travail de progrès , en
passant par les diverses phases gouver-
nementales, elle se trouve à beaucoup
d'égard dans la môme situation que la
tribu d'Abraham, que l'oligarchie des
enfans de Seth, ou que la monarchie pa-
triarcale de Melchisédech. Alors elle est
régie par les mêmes lois que les premiè-
res agrégations d'hommes en Orient ,
et c'est en ce sens que certains disciples
de Vico, d'ailleurs fort religieux comme
le chef de leur école , ont pu admettre
t une sorte d'assimilation entre l'état de
barbarie et l'état d'enfance des sociétés.
Quant à cette vérité sur laquelle M. de
Saint-Victor insiste si fort, à savoir que
la démocratie pure, ou le gouvernement
populaire, ne se manifeste pas dans l'his-
toire aux premières époques du monde,
je ne sache pas qu'elle ait été sérieuse-
ment contestée. La souveraineté du peu-
ple, ou la majorité numérique, est le fruit
d'une combinaison fausse sans doute ,
mais savante et réfléchie. Elle ne peut
donc être adoptée qu'aux temps d'une
civilisation déjà ancienne. Mais qu'im-
porte aux métaphysiciens de l'école ré-
publicaine? La nouveauté même de cette
forme de gouvernement leur offrirait un
argument de plus. Ce serait le dernier
terme du progrès, le point culminant de
la civilisation sociale.
D'ailleurs, c'est à priori, ou par des
faits contemporains qu'ils prétendent dé-
montrer l'excellence des théories du ré-
publicanisme. Il faut donc les combattre
par des raisonnemens ou par de récentes
expériences, et ne pas appeler en témoi-
gnage contre eux l'histoire des premiers
âges du monde : car ils n'accepteront pas
le combat sur un pareil terrain.
Au résumé, l'ouvrage de M. de Saint-
Victor, écrit sans prétention, mais avec
clarté et pureté , mériterait d'avoir une
place distinguée dans les hautes études
de la jeunesse. On n'y remarquera pas
de paradoxe quant au fond , ni d'excen-
tricité quant à la forme. Il y règne un
esprit de foi , un amour de la vérité qui
anime toutes les pages. La science mo-
derne y est exploitée avec fruit et discer-
nement pour ce qui regarde les origines
des Indous et des Chinois, leur religion
et leur philosophie. Il y a là un supplé-
ment nécessaire au Discours sur l'histoire
universelle du grand Bossuet.
Je voudrais voir surtout des ouvrages
d'une doctrine aussi saine et aussi élevée
devenir la base d'un enseignement spé-
cial dans les séminaires. Les jeunes lé-
vites qui sortent des écoles ecclésias-
tiques pour entrer dans le sanctuaire,
sont ordinairement d'une déplorable
ignorance en histoire profane et en
géographie transcendante. Or, en fait
d'histoire, aucune étude n'aurait pour
eux plus d'utilité et d'intérêt que celle
des diverses religions du monde. Com-
parant ces produits insensés de l'esprit
humain ou de l'inspiration satanique
aux révélations de la divinité, ils appren-
draient de plus en plus à vénérer et à
chérir le christianisme. Ils auraient d'ail-
leurs des armes pour répondre aux ob-
jections que l'incrédulité du dix-neu-
vième siècle tire de parallèles établis sur
154
VIE DE M. OLIER.
des erreurs ou des infidélités historiques.
C'est en se mettant à la tête des lu-
mières de son temps que le clergé sut
asseoir sa supériorité sur la société du
moyen âge. C'est en se replaçant à la
tête de nos lumières et de notre érudi-
tion modernes que le clergé remontera
à ce même rang qu'il ne devrait jamais
quitter. Du reste, plusieurs de nos prê-
tres catholiques de toutes les nations
comprennent et suivent cette voie diffi-
cile, mais glorieuse, qui leur est tracée.
Les conférences de Monseigneur Wise-
mann, par exemple, sont tout-à-fait au
niveau des progrès récens de la science;
il ne reste plus au sacerdoce chrétien
qu'à s'aider des travaux et des décou-
vertes de quelques laïques, tels que les
Bonald, les De Maistre, les Gœrres, les
Schleigel, les Cauchy, etc. Et maintenant
ajoutons à ces noms illustres celui de
M. de Saint-Victor.
.... YS.
VIE DE M. OLIER,
FONDATEUR DU SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE , ACCOMPAGNÉE DE NOTICES SUR
UN GRAND NOMBRE DE PERSONNAGES CONTEMPORAINS (1).
Voici un livre à la manière allemande :
à propos d'un seul homme, il parle de
tout le siècle où il a vécu. Ce n'est pas
que je veuille lui en faire un reproche;
car toutes ces digressions sont curieuses,
et cette manière était peut-être néces-
saire en ce sujet. En effet, M. Olier était
d'une grande famille ; il se trouvait par là
même engagé dans de grandes relations,
et par conséquent dans de grands événe-
mens; or, peu de siècles furent plus ac-
tifs et plus féconds en événemens que le
dix-septième siècle : c'était le siècle des
grands saints et des grands établissemens
religieux de France; c'était leur dernier
siècle peut-être; c'était, avec celui de
saint Louis et de François 1er, un de ces
siècles qui font époque dans l'histoire,
qui déterminent le caractère, qui arrê-
tent les idées d'une nation.
Le dix-septième siècle a surtout une
ressemblance particulière avec celui de
la reine Blanche et de saint Louis. Dans
ce dernier, c'était le cardinal Romain qui
d'abord avait la confiance et influençait
les conseils de la régente; dans le pre-
mier, c'était Mazarin, étranger et Italien
aussi, comme le conseiller de la reine
Blanche. La seule différence en ce point,
c'est que la reine Blanche était d'une
(1) Taris, chez l'oussielgue-Rusaud , libraire,
rue Hautefeuille , 9.
bien autre taille , d'une bien autre portée
qu'Anne d'Autriche; mais, du reste, les
événemens et l'esprit du temps furent
presque les mêmes. Sous la reine
Blanche, tout le haut baronnage se sou
leva contre sa régence ; sous Anne d'Au-
triche, ce haut baronnage, renversé
dans son sang par Louis XI et Richelieu ,
n'existait plus, et la province fut tran-
quille; mais les grands seigneurs le rej
présentaient à Paris : ils avaient, depuis
François I,r surtout, quitté leurs manoirs
délabrés pour la cour devenue brillante ;
et la Fronde éclata. Au milieu de cette
guerre civile, comme au milieu de toutes
celles qui n'anéantissent pas une nation,
mille idées, mille passions, mille er-
reurs ardentes et hostiles bouillon-
naient, se heurtaient, se rapprochaient,
se repoussaient, et finissaient quelque-
fois par s'épuiser ou s'allier au profit de
la paix et des lumières publiques.
C'est ce qui arriva de la Fronde, et le
grand siècle de Louis XIV sortit de ses
émeutes, comme celui de saint Louis des
révoltes des barons, comme celui de Na-
poléon des grands événemens de la Répu-
blique. Il semble qu'aux grandes époques
il faille pour préludes de grandes cata-
strophes, de grands tremblemens de
terre; les époques ordinaires, les épo-
ques parasites vivent aux dépens des
autres , et sont froides et triviales.
VIE DE M. OLIER.
155
Telle ne fut pas celle de M. Olier : elle
avait quelque chose de volcanique,
comme toutes celles qui sont en travail
et qui doivent enfanter de grandes cho-
ses. M. Olier lui-même était d'une tête
très ardente et d'un caractère très impé-
tueux; ce fut heureux que tout cela se
portât au bien , et que son humeur belli-
queuse et conquérante prit pour objet la
guerre contre le mal et les conquêtes
pour Jésus-Christ.
Autour de M. Olier vivait une constel-
lation de grands hommes et de saints qui
ont laissé des établissemens, et un nom
glorieux dans l'Eglise et dans l'histoire.
Au premier rang apparaît le grand saint
moderne, le héros de la charité chré-
tienne, qui même en nos jours fait en-
core croire à la divinité de la religion
par les services immenses qu'elle rend
aux hommes dans les institutions qu'il a
fondées : je veux parler de saint Vincent
de Paul , dont M. Olier fut le disciple. Ce
sont ensuite saint François de Sales, le
père deCondren, Meyster, du Perrier, de
Foix, Amelotte, Tarrisse, Picoté, de
Poussé, Bataille, de Bassancourt, Bour-
doise, René de Barrême, le frère Claude
Le Glay. le père Véron , le père Bernard,
Keriolet, Clément, Beaumais, le père
Yvan, Languet de Gergy, de Renty, Le
Vachet , Thomassin , de Sève , Jean de La
.Croix. Tous ces hommes étaient des per-
sonnages d'une éminente piété, des mo-
dèles de conduite et de bonnes œuvres;
c'étaient les héros du catholicisme, éle-
vés en face du protestantisme, qui était
alors dans sa vigueur, et d'où il sortit
une secte mixte que l'en appela politique,
et dont les partisans étaient , dit-on , des
athées.
On ne saurait croire le nombre d'a-
thées qui pullulaient alors dans Paris, et
surtout dans le faubourg Saint-Germain,
dont on voit par là que, quelque mal
que l'on puisse dire de nos temps, les
anciens ne valaient pas mieux. Il n'est
pas aujourd'hui une maison dans Paris
où il y ait douze athées, et ils allaient
parfois jusqu'à ce nombre sous Louis Xll,
selon le père Mersenné.
Il fallait un contre-poison à cette
plaie, et on le trouvait dans le zèle des
saints hommes que nous venons de nom-
mer et des saintes femmes que nous
allons citer maintenant, à savoir, la
mère Agnès de Langeac, Jeanne de
Chantai, Marie Rousseau, Marie de Va-
lence, la mère de Bressant, la sœur
Bouffard, la sœur de Vauhlray, Fran-
çoise Fouquet. madame de Villeneuve,
mademoiselle Beltier, Marie de Portes,
la maréchale de Rantzau, madame Tron-
son, mademoiselle Lechassier, madame
de Saugeon, la mère Eugénie de Fon-
taine, etc.
Tous ces saints personnages, autant
hommes que femmes, ne nous sont pas
sans doute très connus ; mais ils le seront
si l'on se donne la peine de lire cette
nouvelle vie de M. Olier. En effet, on y
trouvera une biographie et des détails
très curieux sur chacun d'eux; de sorte
que la vie de M. Olier, grâce aux notes
nombreuses qui accompagnent chaque
chapitre, et qui en font deux énormes
volumes, est pour ainsi dire un tableau,
sinon du mouvement, du moins du per-
sonnel religieux et surtout du clergé du
dix-septième siècle.
On voit donc jusqu'à quel point ce
livre est consciencieux et intéressant; en
le lisant , on s'instruit en toutes choses.
1 1 est fait avec amour ; on y reconnaît un
iils qui, avec la très blâmable modestie
de l'anonyme, vient rendre hommage
à un père; c'est un sulpicien, en un
mot, qui entoure de tous ses titres de
gloire M. Olier, fondateur du séminaire
de Saint-Sulpice, de sa célèbre et savante
société , et par cette société des premiers
séminaires de France.
Cependant le théologien ne se fait pas
trop sentir dans ce livre; c'est plutôt
l'historien anecdotique. Il ne se permet
pas de grandes vues ni des considéra-
tions philosophiques sur l'état et le mou-
vement religieux du siècle dont il parle ;
mais tout ce qu'il trouve de faits et d'a-
necdotes, il les amasse avec soin, avec
trop de soin peut-être. Mais ce ne sera
pas nous qui l'en blâmerons: nous ai-
mons les choses copieuses et les livres
nourris. Celui-ci nous a plu. On y trouve
de tout : biographies, missions, pèleri-
nages, voyages, sans même excepter ce
bon vieux jardinier de Saint-Sulpice qui,
ayant eu vent d'une discussion de ces
messieurs sur la mise à mort du vieil
Iwmrne , crut que c'était à lui qu'on en
156
VIE DE M. OLIER.
avait, et vint, eomme il le devait dans
l'intérêt de sa conservation, en deman-
der raison à M. Oiier et solliciter in-
stamment son congé, afin de pouvoir
fuir avec sa fidèle moitié vers un lieu où
les vieux hommes et les vieilles femmes
pourraient vivre à l'abri des arrêts de
MM. les casuites.
Le style de cet ouvrage est bon et
simple ; il est clair, il est sain , il est pur.
Du reste, il ne se fait pas plus remarquer
par ses qualités que blâmer par ses vices :
c'est un style sage, de bonne conduite,
qui ne pèche ni ne brille d'une manière
remarquable; c'est un style ecclésias-
tique.
Wons avons dit que par lui-même l'au-
teur n'aborde pas les hautes questions;
mais, érudit autant qu'on peut le dési-
rer, mais ayant étudié à fond son sujet,
et nous ayant donné sur ce qui le con-
cerne plusieurs choses inédites et tou-
jours puisées aux bonnes sources, il ad-
met parfois dans son récit de ces hautes
vues qu'il ne se fût point permises à lui-
même. C'est ainsi qu'au début il nous
donne un tableau général et synoptique
de l'Eglise de France, d'après ce même
M. Olier dont il va écrire la vie. Nous
donnerons ici quelque chose de ce ta-
bleau historique et philosophique, qui
nous paraît fidèie autant que curieux, et
qui ne nous montrera pas M. Olier sous
son moins beau côté: «L'Église, nous
dit-il, figurée par la lune dans les Ecri-
tures, a, comme cet astre, ses accroisse-
mens, ses temps de perfection et son dé-
clin, par rapport aux mœurs des particu-
liers. Aux deux premiers siècles, qui
furent proprement le temps de sa nais-
sance et de son croissant, elle ne parais-
sait presque pas; elle était dans l'obscu-
rité, cachée dans les cavernes, n'étant
rendue visible que par le sang de ses
martyrs. Elle demeura ensevelie de la
sorte l'espace de deux siècles , accom-
plissant alors la prophétie du Fils de
Dieu , qui avait dit d'elle , aussi bien que
de lui-même et de tous ses membres : Si
le grain de froment ne tombe en terre et
ne meurt, il demeurera seul. C'était la
saison où le grain se pourrissait pour
germer et paraître ensuite. L'Eglise était
ce beau grain de froment qui, après
avoir été enseveli, devait se multiplier
par tout le monde, s'élever de ses propres
ruines, et se dilater par une sorte de ré-
surrection dans toutes les parties de l'u-
nivers.
« Après deux siècles de persécutions
effroyables, elle fut tirée de dessous le
boisseau pour être mise sur le chande-
lier : sa lumière commença à luire en
Occident, dans la puissance ecclésias-
tique et séculière, en la personne de
saint Silvestre et de Constantin , et ce fut
alors comme son premier éclat. Mais
bientôt ce croissant parvint à sa perfec-
tion et à sa pleine lumière; car en ce
temps, outre les conciles de Nicée et
autres, parurent ces grands flambeaux de
l'Eglise : parmi les Grecs, saint Athanase,
saint Antoine, saint Basile, saint Gré-
goire de Nazianze, saint Grégoire de
Nysse, saint Epiphane; et parmi les La-
tins, saint Ambroise, saint Hilaire, saint
Martin, qui, docteur en sa manière,
éclaira sans paroles et sans écrits toute la
chrétienté par l'éclat de ses vertus ; enfin
dans ce temps vivaient aussi le grand
saint Augustin et saint Jérôme , qui ache-
vèrent de mettre dans sa pleine lumière
l'Eglise, alors éclairée de tous ces flam-
beaux, et des autres qui brillèrent au
quatrième et au cinquième siècle.
« Celte ferveur dura jusqu'au sixième ;
après quoi l'on vit déchoir les choses et
la piété s'affaiblir. Pour la réveiller,!1
Dieu suscita saint Grégoire le Grand,
comme aussi saint Benoît, ce saint pa-
triarche qui renouvela la ferveur de
l'Eglise, et remplit, l'espace de 5 à 400
ans, par ses enfans, les chaires des doc-
teurs, et les sièges des évêques et des
pasteurs de l'Eglise. Après le dixième
siècle, la piété se ralentissait Loujours
davantage : saint Bruno et saint Bernard
furent suscités de Dieu pour la renouve-
ler; puis, un siècle après, saint Domi-
nique, saint François d'Assise ; plus tard,
saint François de Paule; et ensuite la
ferveur s'affaiblit et les mœurs déclinè-
rent de plus en plus jusqu'au seizième
siècle.
« Ce fut un des temps les plus déplo-
rables pour l'Eglise ; car, à cette époque
surtout, on vit les hérésies se former et
envelopper des nations entières; grand
nombre de religieux , déréglés dans leurs
mœurs , tomber dans l'apostasie , des prê-
VIE DE M. OLÎER.
157
très et des prélats, ignorans et vicieux,
couvrir l'Eglise d'opprobres et de scan-
dales; et, pour tout dire en un mot, ces
nations infortunées, livrées à tant dedé-
réglemens, semblaient n'offrir plus que
l'image du chaos du monde en sa pre-
mière confusion. Alors Dieu assemble,
par son amour et sa miséricorde, sur les
hommes un célèbre concile qui décide de
la foi , donne des règles aux monastères
et prescrit des lois pour la réforme du
clergé , et afin que cela s'accomplisse , la
divine Sagesse suscite presque en même
temps de saints personnages qui rallu-
ment la foi parmi les peuples, renouvel-
lent la ferveur dans l'état religieux, et
réveillent la piété parmi les pasteurs et
les prêtres. En ce temps parut la Com-
pagnie de Jésus en Italie; elle avait com-
mencé dans l'Espagne en saint Ignace,
son fondateur; elle s'était formée dans
la France en l'Université de Paris, et ce
fut à Rome , selon la promesse qui lui en
avait été faite, qu'elle donna les pre-
miers éclats de sa ferveur, de sa péni-
tence, et de sa capacité pour prêcher la
doctrine chrétienne à tous les peuples et
pour détruire les hérésies, ce qui est
l'objet spécial de sa mission. Alors aussi,
pour rallumer le feu de la religion, s'é-
lève dans l'Espagne comme une sorte de
prodige: sainte Thérèse, qui, 'servant de
fondatrice et de mère aux religieux,
aussi bien qu'aux religieuses, fait naître
dans tous les ordres une sainte émulation
de ferveur. Enfin , presque dans le même
temps où parurent saint Ignace et sainte
Thérèse s'élève, pour la réforme du
clergé, saint Charles, la merveille des
évêques : aussi la vertu divine qui éclate
dans ce saint pontife est en quelque sorte
bornée et appliquée au clergé, comme à
la première et à la principale partie de
l'Eglise, par laquelle Dieu veut dans ce
siècle commencer la réformation : Tem-
pus est ut judicium (et pietets) incipiat a
domo Dei.
« En effet, comme le mal était descendu
des pasteurs et des prêtres dans les rangs
inférieurs de la société , c'était par eux
aussi que le remède devait venir, la vie
ne pouvant couler du chef aux extrémités
des membres qu'en vivifiant d'abord les
organes principaux, pour être ensuite
portée par eux dans tout le reste du
corps. Mais il y avait peu d'espérance de
régénérer des prêtres qui , entrés pour la
plupart sans préparation dans les saints
ordres et dans les charges ecclésiasti-
ques, avaient contracté de longues habi-
tudes d'une vie tonte séculière, souvent
même déréglée et scandaleuse. Aussi les
Pères de Trente reconnurent-ils que,
pour guérir les maux du clergé , il fallait
les retrancher dans leur source, c'est-à-
dire former une nouvelle génération de
ministres des autels , et pour cela ouvrir
à la jeunesse, non plus seulement des
académies savantes (on n'en manquait
pas alors), mais des séminaires où, à
l'abri des séductions du monde et des
passions, cet âge fragile s'établît et s'af-
fermît dans les principes de la vie chré-
tienne et sacerdotale, se pliât aux habi-
tudes de la sainte discipline, et se formât
de longue main à l'administration des
sacremens, à l'art de catéchiser les en-
fans et les hommes simples, au chant et
aux cérémonies de l'Eglise ; en un mot ,
à tout le détail des fonctions ecclésiasti-
ques, afin que, par le;; pieux et fervens
prêtres qui sortiraient de ces nouveaux
cénacles, on vît refleurir partout les
mœurs chrétiennes et la religion. Saint
Charles Borromée , en exécution de ce
décret, ouvre des séminaires dans son
diocèse de Milan; il donne comme la
première forme à ces saintes communau-
tés, et l'Eglise gallicane, cette illustre
portion de la grande société chrétienne
qui semble participer à la fermeté de la
chaire apostolique parce qu'elle s'y est
tenue constamment unie, s'empresse
aussi d'adopter cette salutaire institu-
tion. Divers conciles provinciaux et une
célèbre assemblée du clergé, qui peut
passer pour un concile national, pren-
nent des mesures pour la fondation des
séminaires, et en dressent comme de
concert les réglemens.
« Qu'elle est belle à cette heureuse
époque l'Eglise gallicane! qu'elle se
montre forte et puissante contre le dérè-
glement des mœurs et l'hérésie, fruits de
l'ignorance des siècles passés! Au souffle
de l'esprit régénérateur, le zèle évangé-
lique se rallume de toutes parts, et de
nouveaux apôtres se répandent çà et là
pour annoncer, comme au commence-
ment , la doctrine du salut dans nos pro-
158
VIE DE M. OLIER.
vinces. Au premier rang paraît saint
Vincent de Paul, cet homme en qui la
prudence de la foi égala une charité qui
fait encore l'étonnement du monde, se
dévoue, lui et les siens, à la sanctifica-
tion des peuples de la campagne. «Ce
grand personnage, dit M. Olier, a prêché
jusqu'à maintenant partout la pénitence,
par lui ou par ses disciples; il est élevé
au plus haut point de l'estime, et a ac-
quis un honneur et une célébrité qui
pourront passer pour incroyables; et,
certes, il les mérite bien.»
t Suscité pour donner cet ébranlement
général, saint Vincent de Paul commu-
nique le feu dont il brûle à une multi-
tude de pieux ecclésiastiques dont il fait
autant d'imitateurs de ses travaux, car
sans parler ici des Régis , des le Noblets ,
des Maunoir, un grand nombre d'autres
forment de ferventes associations de mis-
sionnaires , qui , semblables à des camps
volans, se transportent partout où les
appellent les besoins des peuples. Le père
Eudes, dans la Normandie et la Breta-
gne; Roussier, dans l'Auvergne et le Fo-
retz; d'Authier de Sisgau, dans le Dau-
phiné. » Le Quieu , dans le Comtat , la
Provence, le Bas-Languedoc ; Crestey,
dans la Normandie; Cretenet, dans la
Bresse, le Lyonnais et les provinces voi-
sines; René, l'Évêque, à Nantes; Bertet à
Avignon: plus tard, Grignon deMontfort,
dans le Poitou. Et pendant que ceux-ci
évangélisent les pauvres et ramènent
dans le bercail tant de brebis égarées, un
grand nombre d'autres travaillent avec
dès soins infatigables à la sanctification de
l'enfance et de la jeunesse; les jésuites,
les doctrinaires , les oratoriens ; dans la
suite, les frères des écoles chréliennes;
et pour les filles , la Visitation , les Ursu-
lines, les filles de Notre-Dame de Bor-
deaux , de la Congrégation de Notre-
Dame en Lorraine; celles de la Croix,
de la Charité, de Sainte-Geneviève; les
sœurs de Saint- Joseph, celles de Nanci,
d'Arras, de Saint-Maur, et beaucoup
d'autres moins connues.
L'état religieux se relève en môme
temps de ses ruines. En ce siècle , on voit
paraître comme de concert , les réformes
de Saint- Vanne, de Saint-Maur, de
Sainte-Geneviève , de Chancellade, de la
Trappe, de Septfonds, d'Orval, de Gram-
mont; et pour les femmes, les réformes
du Carmel, du Calvaire, des Bernar-
dines, du Val-de-Grâce , du père Fou-
rier et autres , ainsi que diverses con-
grégations nouvelles, qui se formant
comme à l'envi , édifient le monde et par
la ferveur qui accompagne les institu-
tions naissantes, et par la pieuse émula-
tion de vertu qu'elles excitent dans les
anciennes. Enfin, de toutes parts s'élè-
vent mille œuvres diverses pour le sou-
lagement corporel et spirituel des pau-
vres et des malades, pour la sanctifica-
tion des ouvriers , pour la conversion
des hérétiques. On voit s'ouvrir des mai-
sons de repentir et de retraite, des asiles
pour l'enfance abandonnée, des hos-
pices pour l'infirmité et la vieillesse.
Toutes les misères , en un mot , trouvent
leur soulagement, et toutes les œuvres
recommandées par l'Evangile ont dans
tous les rangs de la société leurs hé- !
ros et leurs apôtres, »
Aussi après plus de seize siècles, ajoute
l'historien de M. Olier , l'Eglise galli- !
cane paraît encore aussi illustre et aussi ;
féconde en saints de tous les ordres et de i
tous les rangs qu'elle l'avait été dans son
premier âge ; mais cet élan universel se !
serait bientôt ralenti et aurait été pres-
que sans résultat, s'il n'avait eu pour '
principe la sanctification du clergé es- , I
sentiellement chargé d'entretenir la H
communication de la vie dans tout le
corps de l'Eglise. Pour ce dessein, Dieu
fait naître dans le corps du clergé même
diverses sociétés de prêtres destinés à
travailler par les séminaires à la forma-
tion et à la sanctification de l'ordre sa-
cerdotal : la congrégation de l'Oratoire
et celles qui en sortirent, ou du moins
dont les fondateurs furent disciples des
premiers pères de l'Oratoire, savoir: la
congrégation de la Mission, celle du
P. Eudes, la société de Saint-ISicolas-du-
Cliardonnet , celle de Saint-Sulpice, la
seule qui doit nous occuper ici et à la-
quelle M. Olier donna naissance.
Dès que ce digne ouvrier de la vigne
du Seigneur connut les desseins de la
Providence sur lui, on le vit s'employer
avec un zèle infatigable à établir partout
des séminaires, n'épargnant pour les
multiplier ni travaux personnels, ni dé-
penses de ses propres biens, ni sacrifices
des meilleurs sujets de sa compagnie,
travaillant sans cesse, lui et les siens, à
former Jésus Christ dans les Ames des
jeunes clercs, à les enfanter à la vie sa-
cerdotale, et à relever, soutenir ou per-
fectionner les prêtres dans les voies de la
sainteté, où l'éminente dignité de leur
caractère les oblige démarcher constam-
ment.
A peine a-t-il institué son premier sé-
minaire, qu'on y voit arriver de tous les
points du royaume de nombreux disci-
ples pour se former sous sa conduite aux
fonctions et aux vertus de leur saint état
ou pour participer à son esprit de zèle
envers les jeunes clercs en devenant ses
imitateurs dans les provinces. Grand
nombre de prélats désirent comme à
l'envi des sujets formés de sa main, pour
commencer leurs séminaires; et enfin ju-
geant de l'œuvre par les fruits de béné-
diction qu'elle produit de toutes parts ;
une assemblée générale du clergé loue
hautement les desseins de M. Olier, ap-
plaudit à son zèle et lui donne la plus
authentique et la plus honorable appro-
bation.
Aussi une multitude d'écrivains de
tous les ordres et de toutes les sociétés,
ont-ils célébré unanimement ses vertus
et ses travaux; bénédictins, chanoines
réguliers, dominicains, franciscains,
minimes, jésuites, prêtres de l'Oratoire,
de la Mission et autres l'appelèrent à
l'envi l'ornement du clergé, un homme
au-dessus de tout éloge par son zèle
pour le rétablissement de la discipline.
Ainsi donc le rétablissement de la dis-
cipline ecclésiastique par l'établissement
des séminaires en France, tel fut, après
ses missions, le grand œuvre de M. Olier.
Dans le cours de ses missions, il avait
sans doute reconnu ce qui manquait
aux prêtres ; c'est pourquoi il voulut les
réformer, en fondant pour eux des sémi-
naires où ils apprissent les véritables
traditions et se formassent au véritable
esprit de l'Eglise. Il est aussi étonnant
que fâcheux que cette institution ait été
fondée si tard dans l'Eglise de France;
on y est tellement accoutumé mainte-
nant qu'on la croit nécessaire, et que
l'on ne s'imagine pas que l'on ait jamais
pu s'en passer.
L'établissement des séminaires fut
VIE DE M. OLIER. 1&9
donc l'œuvre principale de M. Olier.
Comme ce sujet est important pour YU-
niversité catholique, nous y reviendrons
dans un nouvel article.
En attendant, nous ferons voir que
M. Olier était réellement né et avait une
vocation toute particulière pour l'amé-
lioration et la sanctification de l'état
ecclésiastique, tant était grande l'idée
qu'il s'était faite du prêtre dès son bas
âge. « Je pense , nous dit-il, que les pre-
miers desseins de la bonté de Dieu ont
toujours été de me faire vivre en son
Eglise en qualité de prêtre, vu que, dès
l'âge de sept ans, j'avais une telle idée
de la sainteté des prêtres, que, dans
mon pauvre esprit d'enfant, les voyant
à l'autel, je les croyais ne pouvoir plus
vivre que de la vie de Dieu, et qu'ils
étaient si appliqués et si consommés en
lui que je m'étonnais de les voir cracher.
Je souffrais une grande peine de les voir
tourner la tête, croyant qu'ils eussent
tout-à-fait perdu l'usage de la vie, et
qu'ils n'en avaient que pour Dieu et
pour le divin sacrifice , comme les saints
du ciel , qui sont entièrement séparés de
tout ce monde et morts aux choses d'ici-
bas. Enfin je les croyais tout autres et
tout changés depuis qu'ils étaient revê-
tus de leurs habits sacerdotaux (1). »
A ce respect religieux pour le prêtre,
M. Olier joignait la plus tendre dévotion
pour Marie. « Je remarquerai , nous dit-
il, une chose qui paraît ridicule, ou au
moins très enfantine; mais pourtant j'ai
toujours été obligé de la continuer : c'est
que je n'ai jamais osé me servir d'aucun
nouveau vêtement , comme d'habits, de
chapeaux et du reste , sans en consacrer
à. Marie le premier usage , en m'en al-
lant me présenter à elle en son église de
Notre-Dame avec mes nouveaux habits ,
la priant de ne pas souffrir que, pendant
qu'ils seraient à mon usage, j'eusse le
malheur d'offenser jamais son Fils. Il
m'est parfois arrivé de croire que celle
pratique était une faiblesse et une niai-
serie, comme aussi une sujétion trop
grande, voyant que pas un de ceux que
je connaissais n'en usait , et que j'étais
le seul. Mais dès que je manquais à ce
devoir, j'en étais aussitôt repris; car le
(1) Vie de M, Olier y part, I , tiv. III , p. 6.
160
VIE DE M. OLIER.
jour même , ou le lendemain , ou fort
peu de temps après, mes hardes se per-
daient, ou se déchiraient, ou bien se
brûlaient (1). >
Cependant M. Olier eut une jeunesse
comme les autres : il était d'un naturel
trop ardent pour ne pas l'avoir. Avec
moins d'ardeur et plus de calme, il eût
évité bien des contrariétés dans sa vie ;
mais il eût eu aussi moins d'élan pour
le bien, pour les nobles entreprises.
Ainsi tout se compense ici-bas, et il ne
faut pas s'étonner trop que chacun ait
les défauts de ses qualités. Fait abbé
commendataire à dix-huit ans, en vertu
des privilèges dont jouissaient alors dans
l'Eglise aussi bien que dans le inonde
tous ceux qui étaient d'une grande nais-
sance , M. Olier, à l'exemple de ses con-
frères, ne tint pas absolument à mettre
sa conduite en harmonie avec sa di-
gnité. Il en percevait les émolumens
pour s'amuser comme les autres et pour
faire figure dans le monde et même ail-
leurs. Un jour que M. Olier revenait de
la foire Saint-Germain avec six autres
abbés fort joyeux, une marchande de
vin , plus sage qu'eux, et qui devint en
quelque sorte la directrice des plus
saints et des plus grands personnages
de l'époque par sa sagesse et par l'in-
fluence de sa vertu, la célèbre et pieuse
Marie Rousseau, voyant nos sept abbés
en goguette, leur dit : < Hélas! Mes-
sieurs, que vous me donnez de peine! Il
y a long-temps que je prie pour votre
conversion. J'espère qu'un jour Dieu
m'exaucera. »
Marie Rousseau avait raison; et c'est
une chose remarquable, dit M. Olier,
comme tous ces jeunes messieurs, qui
étaient considérables dans le monde , ont
depuis tout quitté pour suivre Jésus-
Christ et faire enfin profession de ses
maximes.
M. Olier fit le voyage de Rome pour
s'amuser et s'instruire ; mais , pour toute
science et pour tout plaisir, ce fut la
grâce qu'il y trouva. Frappé et illuminé
comme Saul ù son pèlerinage à Notre-
Dame de Lorette , il s'en revint converti
et se livra à l'instruction des pauvres.
« Les grands, disait-il , ne manquent pas
(l) Vie de M. Olier, p. 7.
d'instruction; il y a assez de personnes
qui s'offrent pour les instruire ; et les
pauvres, pour l'ordinaire mieux dispo-
sés , on les néglige, on les abandonne ,
parce que auprès d'eux la vanité ne
trouve rien pour se nourrir. »
Nous avons vu , en parlant du pèleri-
nage de Sainte-Anne, que le célèbre ké-
riolet converti pensait et parlait sur ce
sujet absolument comme M. Olier, dont
il était contemporain. Telle était aussi
la pensée de S. Vincent de Paul. Ainsi
tous les grands cœurs et les bons esprits
s'accordent sur ce point.
Bientôt M. Olier devint prêtre; et, dans
son ordination, nous retrouvons encore
quelque chose de mondain. Cependant
son historien assure que ce fut par un
profond sentiment de religion que M.
Olier désira célébrer sa première messe
avec l'ornement le plus riche et le plus
précieux qu'il pourrait se procurer.
Dans ce dessein , il avait chargé un ou-
vrier étranger fort habile dans son art,
et qui se trouvait alors à Paris, de lui
broder une chasuble. Elle coûta plus de
douze cents écus, et répondit à l'attente
de M. Olier. On rapporte en effet qu'il
n'y avait ni à Paris , ni à la cour, d'orne-
ment blanc comparable à celui-là pour
la beauté et la finesse du travail ; et ce
qui peut donner une juste idée de sa ri-
chesse , c'est que Louis XIV, en ayant
entendu parler, désira qu'elle servît en
1679 à la cérémonie du mariage de la
reine d'Espagne, Marie -Louise, avec
Charles II, et, dans ce dessein, il la fit
transporter à Fontainebleau. Mais cette
chasuble était si ouvragée qu'elle ne put
être prête à temps , et que M. Olier ne
put la mettre qu'à sa seconde messe.
Après sa conversion , M. Olier s'était
mis à instruire les pauvres et les petits
enfans dans les rues, et même à les ap-
peler à lui jusqu'à en remplir sa maison.
Ce genre d'instruire les pauvres était
alors un spectacle nouveau dans Paris,
et ce fut par là que M. Olier préluda aux
missions qu'il donna plus tard dans les
provinces.
Comme il arrive aux personnes sensi-
bles et religieuses, M. Olier s'exaltait
en parlant, c La parole de Dieu , qui me
semblait sortir de mon cœur, nous dit-il
lui-même, touchait sensiblement tout le
BULLETINS RTP.LTOGRAPHFQUES.
161
monde, el moi-même j'en étais tout em-
baumé : c'est une eau précieuse qui dis-
tille par ce vase de terre , ce canal de
plomb. Je me souviens que je parlai du
Saint-Esprit , et je trouve une suavité
tout extraordinaire à le faire connaître
aux âmes. J'apprends toujours en exhor-
tant quelque chose de nouveau, comme
il m'arriva ce jour-là. Aujourd'hui en-
core, parlant à nos messieurs du sujet
de la Transfiguration, je sentais comme
un principe de force et de lumière qui
m'élevait au-dessus de moi-même, pour
dire ce que je n'avais nullement prémé-
dité. Je suis toujours plus ému et plus
recueilli après la parole qu'auparavant.»
C'est là une preuve d'une belle organi-
sation et d'un incontestable talent.
M. Ulier ayant reconnu par lui-même
les énormes abus résultant des gros bé-
néfices donnés à une jeunesse sans expé-
rience , sans lumière, sans tenue et quel-
quefois sans mœurs , prêchait contre eux
jusque dans la chaire chrétienne. Il in-
sista particulièrement sur ce point dans
un de ses sermons auquel s'était rendue
une grande dame de ses parentes, pour
lui recommander sesenfans, afin de les
pousser aux dignités de l'Eglise.
Ainsi que nous le verrons dans un se-
cond article , le faubourg Saint-Germain
était le plus débauché de Paris, et par
conséquent la paroisse de Sainl-Sulpiee
la plus mauvaise. Quand M. Olier en eut
la cure, prolestans, calvinistes, athées,
libertins, mécréans de tout genre, s'y
retiraient et vivaient librement. Cepen-
dant les catholiques composaient la ma-
jeure partie de la paroisse ; mais ces ca-
tholiques eux-mêmes étaient aveuglés
par bien des erreurs j ils étaient surtout
livrés à la magie et au sortilège: on en
vendait même des livres à la porte de
l'église. Ces livres , joints à ceux que ré-
pandaient dans le public les mécréans
et hérétiques dont nous avons parlé ci-
dessus, menaçaient de corrompre tout-
a-fait les bonnes doctrines. M. Olier
voulut opposer l'antidote au poison ;
pour dissiper les fausses lueurs par des
lumières plus pures, il eut aussi recours
aux livres, mais aux bons livres, et éta-
blit une librairie catholique aux portes
de cette même église de Saint-Sulpice ,
où l'on vendait auparavant des livres
hérétiques , des livres de magie et de
sorcellerie.
Voilà un faible aperçu ;de ce que M.
Olier fit pour sa paroisse; nous verrons
le reste plus tard; nous verrons que le
bien est difficile à faire, et qu'il a fallu
bien des soins pour amener les choses
dans l'état décent et convenable où on
les voit aujourd'hui.
Daniélo.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES,
DICTIONNAIRE D'ÉRUDITION H1STORICO - EC-
CLÉSIASTIQUE , depuis S. Pierre jusqu'à nos
jours, par Gaétan Moroni , de Rome , premier
Adjudant de la chambre de S. S. Grégoire XVI.
Venise 1840 et suiv. fort belle édition in-8°, à
deux colonnes. L'ouvrage entier formera 30 vo-
lumes d'au moins 520 pages chacun, dont o ont
déjà paru. Prix d'un volume: -i l'r. 40. On sous-
crit à Paris , chez Ad. Leclére et au bureau de ce
journal. La liste des souscripteurs sera publiée
eu tète de l'ouvrage , qui est en italien.
%■ L'histoire ecclésiastique , sur laquelle des faits de
la plus haute gravité et des monumens précieux
de l'antiquité la plus reculée, ont appelé de tout
temps une attention sérieuse , et exercé journelle-
ment la plume des plus grands lalens , réclamait de-
puis long-temps un ouvrage qui, la resserrant dans
un seul cadre, l'offrît sous le point de vue de ses
rapports les plus directs avec l'Église romaine, et
fit embrasser d'un coup d'oeil l'influence salutaire
que le Saint-Siège a dû nécessairement exercer de-
puis 18 siècles sur le bonheur et la civilisation de
tous les peuples , influence constatée par les proles-
tans mêmes, tels que Hurler , Yoigt , etc.
Cette lacune , qui a frappé un grand nombre de
162
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
savans, vient d'être remplie avec succès par l'il-
lustre auteur du Dictionnaire que nous annonçons,
M. le chevalier G. Moroni , membre de plusieurs
Académies célèbres et sociétés savantes. Nous qui
avons en quelque sorte continuellement assisté , au
palais Pontifical , pendant au moins huit ans, à l'é-
laboration de cette grande et utile production,
nous n'avons cessé d'admirer l'infatigable applica-
tion de M. le chev. Moroni qui a réuni et classé avec
une intelligence et une patience au-dessus de tout
éloge, les immenses matériaux qu'il a su mettre en
œuvre avec un rare talent et une grande rectitude de
jugement.
Par le poste élevé qu'il occupe à la cour de Rome,
le docte auteur était seul en état d'exécuter un
pareil travail. Journellement en rapport avec ces
colosses de savans de la capitale du inonde chré-
tien , dont chacun est profondément versé dans une
spécialité particulière, ayant à sa disposition les
pièces et documens d'archives ordinairement inac-
cessibles , à portée de se procurer les renseignemens
les plus exacts sur les faits et les hommes, M. le
chev. Moroni, comme une abeille intelligente, a su
retirer de ces diverses circonstances tout ce qui
pouvait rendre parfait son ouvrage , qui , par son
étendue , rappelle les grands labeurs des cénobites
de la savante congrégation de Saint-Maur.
Ce n'est donc pas ici une de ces compilations d'ar-
ticles pris à toutes mains, viles spéculations mer-
cantiles, dont certains libraires inondent le public
sans utilité pour la science. Le dictionnaire de
M. Moroni , fruit de son goût pour l'étude et le tra-
vail, composé avec discernement et une scrupu-
leuse imparliali'é, dont la diction pure, claire,
est adaptée à la matière, offre un nombre considé-
rable d'articles entièrement neufs , des faits peu con-
nus ou qui n'ont jamais été publiés, et tient le
lecteur au courant des faits modernes jusqu'aux
plus récens qu'il est le premier à porter à notre con-
naissance. Quant aux articles existant déjà dans
d'autres recueils, ils ont été pour la majeure partie
refondus ou au moins retouchés pour les harmoni-
ser avec l'état actuel des notions historiques et des
autresscienc.es. L'illustre auteur y rectifie aussi ces
fausses assertions qui dénaturent l'histoire, et qu'il
faut attribuer tantôt à l'inadvertance des écrivains ,
tantôt à la malice des ennemis de notre sainte
religion, tantôt à un défaut de critique. Les judi-
cieuses observations de l'auteur ne servent pas peu
à remettre les choses dans leur vrai jour; et ce qui
est encore précieux pour ceux qui fout des re-
cherches , on trouvera dans chaque article l'indica-
tion exacte des principaux livres, jusqu'aux plus
modernes , qui traitent du même sujet.
Nous ne craignons pas d'affirmer que M. le chev.
Moroni , par son ouvrage si utile , a bien mérité de
la sainte Église , notre Mère , et de la république des
lettres en général. Son dictionnaire, qui figurera,
à n'en pas douter , dans la bibliothèque de tous les
savans , surtout des ecclésiastiques , sera lu avec
intérêt même par les personnes du monde. Il trou-
vera surtout un accueil favorable dans notre France
catholique , si sincèrement attachée à la chaire de
S. Pierre et à la personne sacrée du grand Pape,
l'immortel GRÉGOIRE XVI.
DRACH,
Docteur en philosophie et és-letlres,
Bibliothécaire de la Propagande,
Chev. de plusieurs Ordres, membre
de la société Asiatique de Paris, etc.
ANNALI DELLE SCIENZE RELIGIOSE , compilati
dall' abb. \\i. de Luca. A Rome, chez Gaetano
Cavalletti , in via délie convertile al Corso, n° 20,
et au bureau de l' Université Catholique.
N° 5o. Mai et Juin 1840.
I. Recherches de Gab. Rosetli sur l'esprit anti-
papal qui a produit la Réforme, et sur la secrète
influence qu'il a exercée sur la littérature de l'Eu-
rope et particulièrement de l'Italie , comme cela ré-
sulte de l'examen des ouvrages de plusieurs de ses
auteurs classiques, et principalement de Dante, de
Pétrarque et de Boc^ace (5e et dernier art.). Réfu-
tation de cet ouvrage par G. B. H.
II. Sur la Société Catholique de Nancy, pour l'al-
liance de la foi et des lumières, sur ses réglemens
et son discours d'ouverture, par Louis Bonelli.
III. Abrégé de la doctrine orthodoxe sur la ques-
tion du mariage des clercs majeurs, par E. M.
IV. Sur l'ouvrage de M. Ozanam, intitulé : Dante
et la philosophie catholique au 15e siècle , par J. B.
Appendice. Allocution de S. S. Grégoire XVI, sur
la propagation de la foi. — Décret de la Congréga-
tion de l'Index. — Notices scientifiques et biblio- I
graphiques.
N» 51. Juillet et Août.
I. Sur l'ouvrage du docteur Hock, intitulé : Ger-
bert ou le pape Silveslre II , traduit de l'anglais,
avec appendice, par M. l'abbé de Luca. *
II. Jugement de l'épiscopat de Grenade sur la
prétention de vouloir abolir le célibat ecclésiastique,
par E. M.
III. De l'esprit religieux du Dante d'après ses
ouvrages , par l'abbé F. Zinelli. -
IV. Les pontifes romains furent les premiers à
concevoir et à mettre en pratique les projets d'a-
mélioration des prisons; ce qui est le principal élé-
ment du catholicisme, par Mgr. C. L. Morichini.
Appendice. Notices scientifiques et bibliographi-
ques.
N° 52. Septembre et Octobre.
I. La Philanthropie de la foi , ou la Vie de l'Église
à Vérone dans les derniers temps; par D. Schlor.
Par G. M.
IL Témoignages en faveur de la religion, extraits
des ouvrages de Boccace ; par Zinelli.
III. C'est une proposition impie et inepte que de
soutenir que ia religion catholique avilit l'esprit
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
iiili
humain et rend les hommes inutiles à la société
(1" arl.); par L. Marcbe|,ti.
IV. Défense de différons ailes de la vie de Boni-
face VIII , par Mgr N. Wiseman (inséré dans le der-
nier numéro de V Université).
Appendice. Décret de la Congrégation du Saint-
Office sur le magnétisme animal. — Notices scien-
tifiques et bibliographiques.
N° 53. Novembre et Décembre.
I. Sur le divorce dans la synagogue, de II. Dracli,
par le P. U.
II. C'est une proposition impie et inepte que de
soutenir que la religion catholique avilit l'esprit
humain , et rend les hommes inutiles à la société
(deuxième et dernier article) ; par L. Marchelti.
III. Les progrès de la critique, en renversant les
espérances mal fondées des novateurs , fournissent
de nouveaux et précieux documens pour éclaircir
l'histoire des pontifes romains ; par l'abbé D. S. Ma-
rie Graziozi.
IV. Analyse et réllexions sur l'histoire du pape
lnnocentJH de Hurter, par le R. P. Gi. Perrone de
la Compagnie de Jésus.
V. Réponse à un article du journal de Turin, sur
les institutions logico-métaphysiques de L. Bonelli;
par L. Galassi.
Appendice. Notices scientifiques et bibliographi-
ques. — Nécrologie de L. Bonelli, de l'abbé Boze,
de Mgr. Taberd, du P. Klée.
— On vient de mettre en vente, à Rome, chez
Bourlié, imprimeur de la Propagande, le tome 2e du
BULLAIRE DE LA CONGRÉGATION DE LA PRO-
AGANDE. Cette collection contiendra, comme son
ilre l'annonce, toutes les bulles, constitutions,
refs, etc., émanés du Saint-Siège pour conserver
le dépôt de la foi, spécialement dans les pays infi-
dèles. Ce Bullaire fut imprimé pour la première fois
en 1743 en un seul volume. Outre qu'il était devenu
fort rare, il ne contenait aucune bulle postérieure à
1713. Ainsi on n'y trouvait point les bulles et brefs
publiés dans l'espace de cent vingt-cinq ans. Dans la
deuxième édition , non seulement on y a reproduit
fidèlement l'ancien Bullaire en un seul volume, mais
on y a fait toutes les additions convenables, et on a
continué l'ouvrage sur le même plan. Le premier
volume va jusqu'en 1713, le deuxième jusqu'en 17-ïO;
les autres, qui suivront, iront jusqu'à nos jours.
A la fin , on trouve des tables.
L'HISTOIRE ET TABLEAU DE L'UNIVERS , \ vol.
in-8", de plus de 300 pages. Se vend chez Gaume,
rue du Pot-de-Fer, S. Prix. : 20 fr.
Nos lecteurs savent déjà que M. Daniélo est un
des laborieux écrivains de la cause que nous défen-
dons. Peut-être cependant ses ouvrages ne sont-ils
pas assez connus. Nous avons parlé de ses Mœurs
chrétiennes au moyen <lge , mais nous n'avons rien
dit encore de son Histoire et Tableau de l'ï'nivert,
dont les premiers volumes parurent il y a quelques
années , et qui vient d'être terminé. Ainsi M. Da-
niélo a parcouru le plus vaste cercle de recherches
qu'ail encore embrassé un ouvrage. M. Daniélo a
demandé à tous les livres de religion, d'histoire et
de philosophie des peuples de l'antiquité, de l'Orient
et de l'Occident, ce que sur cette terre on avait
pensé jusqu'ici de l'origine des choses et de Dieu,
du Créateur et de la création, et tous lui ont ré-
pondu par celte élévation de pensée et cet éclat de
langage qui caractérisent les nations, les idées et
les livres des primitives et des grandes époques du
monde. Par là , M. Daniélo a trouvé le moyen de
reproduire tout ce qu'ici-bas l'on a écrit et pensé de
plus haut.
Ce livre manquait aux hautes lettres, aux pen-
seurs et aux poètes. En effet, après nous avoir re-
produit tout ce que les plus hauts esprits de la phi-
losophie et de la théologie antiques ont dit du Créa-
teur et de son œuvre , il rapporte tout ce que lea
poêles ont chanté de plus beau sur le même sujet.
Ainsi tous les nobles goûts de l'esprit seront satis-
faits dans ce livre; la science la plus belle vous y
instruit en même temps que la poésie la plus écla-
tante vous y charme. Et quelle poésie que la poésie
orientale, quand elle aborde des sujets tels que
l'origine et la création des choses.
Hâtons-nous d'ajouter que presque tout le troi-
sième volume de V Histoire et tableau de VVnivers,
où M. Daniélo nous expose les idées, la religion
et la littérature indiennes, est entièrement neuf,
inédit et inconnu du public. Quant au quatrième
et dernier volume , qui traite particulièrement des
idées , du culte et de la littérature de la Chine , de
la Perse et de la Chaldée , s'il est moins neuf pour
le fond, il ne l'est pas pour la manière dont l'auteur
nous y présente les choses, et par les conséquences
qu'il en tire. C'est ainsi que, contrairement à ce
que débitent quelques Allemands sur l'isolement
absolu où a toujours vécu la Chine, et sur l'absence
tolale d'influence qu'elle a eu sur le reste du monde,
M. Daniélo nous fait voir qu'elle a non seulement
influé sur les Tartares, leurs idées et leurs institu-
tions, mais même par les Tartares sur la plupart
des autres peuples de l'Europe qu'ils ont souvent
combattus, et qu'ils ont soumis quelquefois. M. Da-
niélo nous donne des exemples aussi frappans
qu'inconnus de cette influence.
Après avoir ainsi fouillé l'origine de la pensée et
des choses d'ici-bas , après avoir consulté l'Orient
sur tout ce qui s'est dit de grand sur la terre, M. Da-
niélo redescend un peu dans les âges , et après s'ê-
tre occupé de l'Orient poétique , philosophique et
religieux, il s'occupe de l'Orient historique et de
nos relations avec lui. Ceci formera un ouvrage, et
même deux ouvrages, à part, cardans l'un M. Da-
niélo examine le rôle politique et commercial que
la France a joué en Orient , de l'influence glorieuse
qu'elle y a eu comme puissance; et dans l'autre, la
protection que par celle même influence elle a tou-
jours accordée aux chrétiens de rOrienU Nous don-
164
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
nerons des extraits tic ces nouveaux ouvrages de
notre collaborateur, dont la composition est déjà
très avancée.
CHRESTOMATHIA RABBINICA ET CHALDA1CA,
auctore Joanne Tueodoro Beelen.
La littérature orientale reprend de nos jours une
importance à laquelle le clergé français ne paraît pas
faire assez d'attention. Les attaques contre la foi
catholique, ne sont pas toujours les mêmes. Les plai-
santeries irréligieuses, les sarcasmes de Voltaire
passent de mode ; l'incrédulité change de nom , de
costume et d'allure. Sous le manteau de philosophie
orientale , d'exégèse biblique , le rationalisme pro-
testant, métamorphose germanique de l'incrédulité
française, cherche à transformer l'ensemble divin
de l'Ancien et du Nouveau Testament en un ramas-
sis incohérent d'opinions et de productions humaines
pareil aux Yédas des Hindous , ou même à l'Alcoran
de Mahomet. C'est à qui des philologues de l'Alle-
magne prolestante se montrera le plus hardi et le
plus téméraire en ce genre. L'épiscopat belge a vu
le péril, et a pourvu au remède. Dans son Univer-
sité vraiment catholique de Louvain, il a établi un
Cours de langues orientales , et ce Cours n'y est pas
un vain nom. L'ouvrage que nous annonçons en est
une preuve.
Après avoir familiarisé ses élèves avec l'antique
hébreu de la Bible, le professeur Beelen les initie
graduellement à l'hébreu moderne des rabbins et du
Talmud. Un livre élémentaire manquait à cet égard :
M. lo professeur le fait sous le nom de Chresloma-
thie rabbinique et chaldaïque. Cette Chrestomathie
est en trois parties et trois volumes : le premier vo-
lume comprendra les extraits choisis de différens
auteurs rabbiniques ou chaldaïques; le second con-
tiendra des notes philologiques sur ces extraits; le
troisième comprendra un glossaire ou vocabulaire
rabbinique, avec un lexique des abréviations usi-
tées chez les Hébreux. La première partie des deux
premiers volumes a paru. Les extraits qui compo-
sent la première partie du premier volume sont ran-
gés en, dix catégories : 1° réponses sages ou spiri-
tuelles; 2° sentences et proverbes; 5° fables et
paraboles; 4° épîtres familières; 5° choix d'histo-
riens; 6° grammairiens et lexicographes; 7° inter-
prètes de l'Ecriture-Sainte; 8° philosophes et théo-
logiens; 9° extraits du Talmud; 10° poètes. La
première partie du second volume qui a paru,
renferme des notes grammaticales , historiques et
théologiques sur les diverses pièces de la première
partie du volume premier.
Entre les bons mots, voici le premier qu'on y lit :
Un jeune homme , après avoir perdu et son argent
et ses habits en jouant aux dés , pleurait assis sur le
seuil d'une porte. Un de ses amis lui demanda :
Qu'as-tu donc pour pleurer ainsi? Il répondit : Je
n'ai rien. Mais, reprit l'autre, si tu n'as rien, pour-
quoi pleures-tu? Je pleure, dit le jeune homme,
précisément parce que je n'ai rien.
Parmi les interprètes de l'Ecriture-Sainte, un ex-
trait bien remarquable est le passage du rabbin Jal-
kutSimhoni, sur le chapitre lx d'Isaïe , montrant
que le Messie , fils de David , sera un homme , non
pas de gloire , mais de douleurs.
« Satan dit un jour au Dieu-Saint : Seigneur du
monde! cette splendeur qui est sous le trône de
votre gloire, à qui est-elle ? Le Dieu-Saint répondit:
Elle est à celui qui te fera retourner en arrière et
te couvrira de confusion. Seigneur du monde! re-
prit Satan , montrez-le-moi. Dieu dit : Viens , et lu
le verras. Aussitôt qu'il l'eût aperçu , Satan fut saisi
de frayeur, se prosterna le visage contre terre , et
dit : Celui-ci est vraiment le Messie qui me précipi-
tera un jour dans la Géhenne, moi et toutes les na-
tions idolâtres!
« Alors le Dieu-Saint commençant à traiter avec le
Messie , lui dit: Les iniquités de ceux que tu auras
pris sous ta protection te courberont sous un joug de
fer, te rendront semblable à une génisse dont les
yeux sont obscurcis , et te suffoqueront sous la pe-
santeur de ce joug. Oui, à cause de leurs iniquités,
ta langue s'attachera à ton palais. Y consens-tu? Le
Messie répondit au Dieu-Saint : Seigneur de l'uni-
vers, peut-être cette affliction durera-t-elle bien des
années? Le Dieu-Saint lui répondit : Par ta vie, et
par la vie de ta tête , je t'ai fixé ce temps à une se-
maine; mais si ton âme y répugne, je les rejette
dés maintenant (ceux que tu aurais sauvés). Maître
de l'univers, répondit le Messie , je m'y soumets de
grand cœur et avec joie , mais à condition que per-
sonne ne périra dans Israël ; que non seulement
les vivans seront sauvés dans mes jours, mais en-
core ceux qui sont ensevelis dans la poussière; non
seulement ceux qui mourront de mon temps, mais
encore ceux qui sont morts depuis le premier
homme; non seulement ceux-là, mais encore les
avortons ; à cette condition, j'y consens, et je prends
tout sur moi.
« Nos docteurs ont dit : Dans cette semaine, où
viendra le Fils de David, on apportera des poutres
de fer, on les mettra sur le cou du Messie , et on
l'écrasera de leur poids. Lui, cependant, poussera
de grands cris et pleurera; et sa voix ira jusqu'au
ciel. Il dira à Dieu : Seigneur de l'univers! jusqu'à
quand ma force , mon esprit , mon âme et les mem-
bres de mon corps pourront-ils supporter tout cela ?
Ne suis-je pas de chair et de sang ? — C'est à cause
de cette heure , où doit souffrir le Messie , que Da-
vid pleurait et disait : Ma force s'est desséchée
comme un morceau de vase d'argile. »
On voit par ces extraits combien la Chrestoma-
thie rabbinique , dont l'exécution fait honneur aux
presses de M. Vanlinlhout, doit intéresser générale-
ment tous les littérateurs, mais particulièrement
ceux qui se livrent à une étude approfondie de l'E-
criture-Sainte et de la théologie. R.
—rTJQQQC— i
L'UNIVERSITE
CATHOLIQUE.
§><Xmt$ &M\bk$>
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.
RÉPONSE AU FEUILLETON DE LA QUOTIDIENNE DU 8 JUILLET DERNIER.
De toutes les formes sous lesquelles se
produit l'anarchie dans ce siècle anar-
chique par excellence , la plus folle, sans
contredit, est celle qu'on remarque dans
la presse. Là le juge est admis à rendre sa
sentence souveraine, sans être obligé
d'instruire j la cause qu'il évoque à sa
barre; pourvu qu'il croie à sa propre
compétence, elle est admise par la por-
tion du public dont il a entrepris la
fourniture intellectuelle. Dès lors rien
ne l'empêche de pérorer ab hoc et ab hâc
sur les matières qui lui sont le plus
étrangères. Le tumulte et la confusion
sont tels dans ce singulier pays qu'il n'est
pas toujours facile d'y distinguer ses
amis de ses ennemis, et qu'il arrive par-
fois à l'homme de conviction, combattant
loyalement pour la défense d'un prin-
cipe, d'y recevoir les horions de ceux
qui font profession de suivre le même
drapeau que lui. On peut juger de ce
tohu bohu par l'attaque virulente dont la
Croisade du dix-neuvième siècle a été
l'objet de la part de la Quotidienne dans
son feuilleton du 8 juillet dernier. Que
cette lourde férule nous eût été infligée
par les organes du matérialisme politi-
que, nous n'en eussions éprouvé ni sur-
prise ni chagrin ; mais devions-nous nous
tous xn. — h" 69. 1841,
attendre à voir une feuille religieuse
nous relancer avec colère pour avoir
manqué de respect à l'école philosophi-
que du dix-huitième siècle, dans les per-
sonnes de Montesquieu et J.-J. Rousseau,
et à l'économie politique, dans celles
d'Adam Smith et J.-B. Say? Sa critique
est empreinte, en effet, d'une acrimonie
qu'on n'a lieu d'attendre que de l'esprit
de parti ou de l'amour-propre blessé.
En pareille occurrence, l'homme mal
compris devrait dédaigner d'entamer une
oiseuse polémique, surtout quand l'ob-
session d'une grande et salutaire vérité
l'a fait écrivain, de même que l'indigna-
tion lit Juvénal poète; mais nous défen-
dons ici quelque chose de bien autrement
important qu'une chétive gloire d'auteur,
et notre silence, en paraissant être un
acquiescement au jugement erroné que
la Quotidienne a rendu contre la Croi-
sade du dix-neuvième siècle, porterait
préjudice à des intérêts qui nous sont
chers, et qui pourtant ne sont pas nô-
tres, nous prions notre critique de le
croire, bien qu'il insinue charitablement
le contraire. Quant à nous personnelle-
ment, voici le chant de consolation que
Dieu nous a envoyé à l'heure de la tribu-
lalion :
il
166
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
« Les hommes de vérité sont-ils pour
« autre chose ici-bas que pour y être per-
«pétuellement en sacrifice? Ils y sont
«toujours dans des situations fausses qui
«les usent et les minent avant le temps.
< Immole-toi sans regret, homme de
«vérité; la carrière est douce à celui qui
«a seulement commencé d'y poser le
«pied.
« Vérité sainte, celui qui t'aime voit
«dans l'avenir les jouissances que tu lui
«prépares; il ne voit point les tribula-
«tions présentes qui l'assiègent (I). »
C'est ainsi que, dans une circonstance
beaucoup plus grave , Laharpe , qui avait
déjà reconnu le néant des doctrines phi-
losophiques qu'il professait naguère, sen-
tant enfin son cœur disposé à revenir à
Dieu, ouvrit V Imitation de Jésus-Christ,
et tomba sur le passage suivant : «Me
«voici, mon fils- je viens à vous parce
« que vous m'avez invoqué. » On sait quel
soulagement son âme en éprouva aus-
sitôt.
Le feuilletonniste anonyme auquel
nous avons à répondre nous a reproché
d'avoir jeté des phrases pêdantesques
aux hommes les plus recommandables
par leur savoir et leur caractère. Nous
venons tont-à-1'heure de nommer ces
hommes, qui appartiennent tous, de près
ou de loin, à l'école philosophique du
siècle dernier. Nous n'avons point eu à
nous occuper de leur caractère, et le li-
vrons intact à la vénération de la Quoti-
dienne; nous avons simplement usé du
droit, qu'on ne saurait nous contester,
de critiquer leurs œuvres du point de vue
catholique, qui est le nôtre; et quand
bien même ces faux grands hommes re-
cevraient encore, à l'heure qu'il est, un
reste d'encens de quelques esprits sta-
tionnâmes, ce ne serait pas une raison
pour nous de respecter leur gloire, mal
acquise à certains égards; d'autant moins
que la génération présente en a déjà fait
bonne justice , ce que parait ignorer l'é-
crivain de la Quotidienne, qui jure en-
core par eux.
Pour ne parler ici que de Montesquieu,
celui de tous dont la malveillance à l'é-
gard des institutions catholiques est le
inoins généralement remarquée, voici ce
(i) L'Homme de Désir.
que nous en avons dit incidemment, à
l'occasion du droit de l'esclavage : « Que
« nous importe que Montesquieu débite
« de pitoyables bouffonneries sur cette
« grave matière? qu'importe que des
« hommes superficiels se soient laissé
« persuader par des sophistes que la
< puissance ecclésiastique a encouragé
« l'esclavage comme moyen de prosély-
« tisme religieux, du moment que la
« force des intérêts matériels nous fait
« assez connaître l'origine de celte insti-
« tution subversive? »
A ce mot de bouffonnerie appliqué à
un des grands hommes de la secte philo-
sophique, notre aristarque se couvre la
face de son manteau, en s'écriant avec
une vertueuse indignation : « L'on n'at-
« tendra pas de nous la réfutation com-
« plète de ces énormités. i II est, toute-
fois, des personnes à qui cette réticence
semble un peu gasconne, et qui préfére-
raient voir venir la réfutation. Au sur-
plus, pour la rendre d'autant plus facile,
nous allons exposer ici quelques passages
de 1' 'Esprit des Lois qui ont motivé l'ex-
pression peu respectueuse dont nous
avons pris la liberté grande de nous ser-
vir à l'égard de son illustre auteur.
Autre origine du droit de l'esclavage.
« J'aimerais autant dire que le droit de
« l'esclavage vient du mépris qu'une na-
« tion conçoit pour une autre, fondé sur
« la différence des coutumes.
« Lopez de Gama dit que les Espagnols
a trouvèrent près de Sainte-Marthe des
« paniers où les habitans avaient déposé
« des denrées : c'étaient des cancres, des
< limaçons, des cigales, des sauterelles.
« Les vainqueurs en firent un crime aux
« vaincus. L'auteur ajoute que c'est là-
« dessus qu'on fonda le droit qui rendait
« les Américains esclaves des Espagnols,
« outre qu'ils fumaient du tabac et ne se
« faisaient pas la barbe à l'espagnole. »
Or, nous le demandons à tout esprit
impartial , peut-on appeler cela une ana-
lyse sérieuse, et les stupides contes qu'il
aurait plu à Lopez de Gama d'écrire mé-
ritaient-ils l'honneur que leur fait un
profond légiste en les donnant au monde
savant comme l'origine du droit de l'es-
clavage? n-y a pourtant dans l'étrange
PAU M. LOUIS ROUSSEAU.
1G7
oassage que nous venons de citer lout un
.•hapilre de ce grandissime ouvrage qui
devait couler trente ans d'élucubrations
i son auteur! Une matière grave doit,
selon nous, être traitée gravement, sinon
profondément. C'est pourquoi nous
ivons peine à nous croire fort coupable
\iour avoir appliqué à ce chapitre le mot
H bouffonnerie. Peut-être aurions-nous
peux fait de lui substituer celui de
fttmbade déplacée.
( Cependant tout n'est pas dit au sujet
jle Montesquieu, et il a un tort plus grave
H nos yeux que celui d'avoir attribué à
in grand événement une origine ridicule,
•t à une nation intelligente des idées
laugrenues : nous avons en outre à re-
bousser ses indécentes sorties contre la
naissance ecclésiastique qu'il accuse ca-
omniensement d'avoir introduit l'escla-
j'age en Amérique, en vue d'y convertir
dus facilement au Christianisme les abo-
rigènes de cette partie du monde , et plus
fard les nègres importés d'Afrique. On va
!uger par le chapitre suivant si notre re-
>roche est fondé.
Autre origine du droit de resclavage.
I« J'aimerais autant dire que la religion
donne à ceux qui la professent le droit
t de réduire en servitude ceux qui ne !a
r professent pas , pour travailler plus ac-
I tivement à sa propagation.
t Ce fut cette idée qui encouragea les
destructeurs de l'Amérique dans leurs
crimes; c'est sur cette idée qu'ils fon-
, dèrent le droit de rendre tant de peu-
I pies esclaves; car ces brigands, qui
voulaient absolument être brigands,
I étaient très dévots.
< Louis XIII se lit une peine extrême de
I la loi qui rendit esclaves les nègres de
| ses colonies; mais quand on lui eut
\ bien mis dans l'esprit que c'était la
voie la plus sûre pour les convertir, il
y consentit, t
Si ces attaques, dirigées à brùle-pour-
)oint contre le clergé catholique, ne
ont pas d'indignes mensonges, voîlà le
Christianisme qui, après être parvenu
)ar ses constans efforts, soit à abolir,
■oit, en attendant mieux, à modifier pro-
ondément l'esclavage dans les Etats
l'Europe, aurait travaille] à l'implanter
en Amérique. Les hommes que la soif de
l'or poussait en armes sur ces plages
lointaines n'auraient jamais imaginé
d'eux-mêmes, dans leur profonde inno-
cence, d'assujétir les vaincus au travail,
si les ministres de la religion ne leur
avaient enseigné cet excellent moyen
d'exploitation. Dans tous les cas, la me-
sure en question n'aurait pas été prise si
elle n'eût obtenu l'approbation du clergé.
Et l'on voudrait qu'il nous fût interdit
de poursuivre d'un blâme énergique les
écrivains qui ont ainsi forfait à l'histoire î
Au surplus, ceux qui auraient encore le
malheur d'ajouter foi à leurs perfides
imputations feraient sagement de lire
l'excellent ouvrage que M. l'abbé Thérou
vient de publier sous le titre : du Chris-
tianisme et de V Esclavage. C'est dans ce
livre , d'un homme de cœur et de science,
que l'on trouvera groupées, avec clarté
et en beau style, les preuves irrécusables
non seulement que le clergé ne s'est pas
montré favorable, soit de fait, soit d'in-
tention, à l'établissement de l'esclavage
en Amérique; mais qu'il s'y est opposé
par tous les moyens en son pouvoir. Il
est vrai que, ne pouvant empêcher cette
mesure, réputée nécessaire du point de
vue politique, d'avoir lieu, il en a pro-
fité pour appeler l'esclave à la foi chré-
tienne; mais, en agissant ainsi, il tra-
vaillait encore à sa liberté , et plus effica-
cement même que s'il l'eût poussé à la
révolte. Au reste, les actes de violence
auxquels la conquête du Nouveau-Monde
a donné lieu n'ont rien qui doive sur-
prendre quiconque a lu l'histoire et sait
faire la part des circonstances; bref, l'on
a prodigué, à cette occasion, l'injure au
conquérant bien plus en haine de ses in-
stitutions religieuses que des excès pres-
que inévitables qui se rattachent a cet
immense événement. Il est d'ailleurs un
fait qui n'est ignoré de personne, et qui
venge suffisamment le caractère espagnol
et les institutions catholiques des décla-
mations dont ils ont été solidairement
l'objet : c'est que , de tous les peuples
européens qui ont fondé des établisse-
meiis en Amérique, celui dont les colo-
nies sont remarquables par la douceur
des maîtres envers leurs esclaves, c'est
sans contredit l'espagnol.
L'homme qui comprend les concessions
168
que l'autorité spirituelle est parfois obli-
gée de faire aux exigences de la puis-
sance temporelle n'accusera pas la pre-
mière de faire défaut à la cause des op-
primés parce qu'il la verra employer le
temps à son œuvre libératrice; il sait
qu'il entre dans les vues de la divine
Providence que la religion dissolve pro-
gressivement les institutions subversives
que la force brutale fonde violemment.
L'Eglise sait aussi bien que J.-B. Say que
les sentimens nobles et généreux ne pré-
valent pas contre les intérêts matériels ,
si ce n'est à la longue et au moyen des
transactions pacifiques que nous avons
décrites dans la Croisade du dix-neu-
vième siècle ; mais ce n'est pas une raison
pour que les promoteurs de ces mêmes
intérêts matériels accusent la puissance
spirituelle des torts provenant de leur
propre fait. Il faut bien le reconnaître,
jamais, même aux époques de la plus
grande ferveur religieuse, la société n'a
été assez chrétienne pour se constituer
chrétiennement : la justice et la charité
décoraient quelques caractères particu-
liers et étaient la principale raison
d'existence des divers instituts religieux;
mais elles n'étaient pas le but essentiel
de l'ordre social, et l'on a toujours con-
sidéré comme étrangère à la politique
cette maxime de l'Evangile : « Cherchez
c premièrement le règne de Dieu et sa
« justice, et les biens de ce monde vous
t seront donnés par surcroît. »
Notre faible essai n'a été écrit qu'en
vue de prouver que cette sentence, ab-
straction faite de son mérite comme pré-
cepte religieux, est la proposition fon-
damentale de l'économie sociale. Il y a,
nous ne l'ignorons pas, dans une pareille
assertion de quoi attirer sur son auteur
les huées de ceux qui renferment la
science dans d'étroits calculs d'intérêt
matériel. Il est. temps cependant que ces
socialistes myopes rentrent dans leurs
comptoirs , dont ils n'auraient jamais dû
sortir, et laissent le spiritualisme chré-
tien faire son œuvre.
S'il est vrai, comme la Quotidienne
nous le reproche, que nous ayons adressé
en termes pédantesques cette vérité aux
économistes de l'école d'Adam Smith,
elle ne nous accusera pas du moins de
pédantisme ni d'outre-cuidance, comme
COURS D ÉCONOMIE SOCIALE,
elle dit encore, dans le procédé auquel
nous avons recours à l'effet de produire
notre synthèse sociale; car, loin que
nous ayons émis la prétention d'apportei
une science toute faite, la Croisade di,
dix-neuvième siècle, ainsi que son second
titre l'énonce explicitement, n'est autre
chose qu'un appel à la piété catholique
à l'effet de reconstituer la science sociale
sur une base chrétienne. Or. veut-on saj
voir à qui s'adresse cet appel ? C'est ail
prêtre animé d'un saint zèle, à la femme
aimante et pieuse, au jeune homme ca^
pable de dévouement, au riche compa-
tissant , au savant qui s'appuie sur la foi]
à l'artiste qui s'inspire aux sources chréi
tiennes, au prince qui comprend sa mis
sion, enfin au pauvre lui-même, dans les
prières duquel nous plaçons notre meib
leur espoir. Il est vrai que nous n'avons
pas appelé les matérialistes politiques à
cette sainte œuvre; mais c'est parce
qu'ils n'ont évidemment rien à y api
porter.
Nos hérésies , pour nous servir du lan
gage de la Quotidienne , ne se bornenl
pas à protester contre les assertions ca
lomnieuses de Montesquieu et contre
l'insuffisance de l'économie politique:
nous nous sommes donné un tort bieri
autrement grave aux yeux de cette feuille
catholique : c'est d'avoir attribué a
Christianisme une action civilisatrice
qu'il n'a pas, ou du moins dont l'initia-
tive ne lui appartient pas. En effet , à une
époque de beaucoup antérieure à l'avé
nément de Jésus-Christ, si l'on en doit
croire notre critique , la philosophie
païenne avait déjà condamné l'esclavage,
et l'Evangile n'a fait à cet égard que re
produire les principes de Platon et des
stoïciens. Voici les preuves que la Quoti-
dienne en donne , pour l'édification de
ses lecteurs :
« Selon l'habitude des organisateurs du
t travail, M. Rousseau déploie une grande
« érudition. Il examine les causes et les
« effets de l'esclavage ancien et dit enfin :
« La négative du droit de l'esclavage date
« de l'établissement du Christianisme, i
« Si l'auteur avait lu attentivement la
e Politique d'Aristote, il y aurait trouvé
c la phrase que voici : « D'autres au con-
i traire soutiennent que l'esclavage est
< une chose contre nature , et ils prou-
PAR M. LOUIS ROUSSEAU.
169
i vent qu'il dérive des lois et des coutu-
li mes, et non de la nature.» Dans la
i phrase suivante, Aristote combat cette
'•< opinion, mais pour cela il fallait
i qu'elle existât. »
L'argument est sans réplique; mais à
quoi se réduit cette opinion à laquelle
l'humanité devra désormais transporter
l'honneur qu'elle faisait à l'Evangile de le
[regarder comme la doctrine libératrice
par excellence? Aristote voulait que l'es-
clavage résultât nécessairement de la
nature inférieure de l'esclave, ou ce qui
revient au même , il prétendait que la
classe dominatrice était douée d'une âme
{supérieure à celle de la classe asservie,
ce qui donnait à celle-là le droit de com-
| mander à celle-ci; tandis qu'il résulte-
|rait de la citation qu'il , a existé à la
même époque des hommes dont les
fnoms ne sont pas venus jusqu'à nous,
| lesquels ont osé attribuer aux esclaves la
i même nature qu'à leurs maîtres , et pen-
Iser que l'esclavage était le fait, non de la
nature, mais des institutions sociales. Ce-
I pendant ces mêmes hommes s'élevaient-
j ils contre les institutions qui sanction-
naient l'esclavage? Rien ne l'indique:
de sorte que la discussion dont on pré-
tend tirer un argument contre l'initiative
chrétienne, ne roulait en définitive que
sur une pure abstraction philosophique,
concernant l'origine de l'esclavage. Kul,
en effet , dans l'antiquité païenne , n'a
avancé , ni seulement soupçonné qu'une
cité pût exister sans une classe asservie;
les philosophes mêmes qui faisaient de la
législation en forme d'utopie, Platon en-
tre autres, n'ont jamais compté que sur
des bras esclaves pour exécuter les tra-
vaux réputés serviles ; et dans notre
France, dont le travail agricole fait au-
jourd'hui la richesse, il a fallu, à une
certaine époque, pour le réhabiliter aux
yeux des hommes libres qui le regardaient
comme indigne d'eux, que des héros
chrétiens, les Bénédictins et les Bernar-
dins , s'y dévouassent. C'est incontesta-
blement à l'Evangile seul et à son action
constante sur les lois et les mœurs qu'il
convient de rendre grâces, non de la
disparition soudaine, mais de la trans-
formation progressive de l'esclavage, et
aucune argumentation ne saurait pré-
valoir contre ce fait irréfragable : l'escla-
vage était la base indispensable de la so-
ciété païenne; il est destiné à disparaître
tôt ou tard de la société chrétienne.
Qui se douterait jamais de toutes les
énormilés dont nous nous sommes rendu
coupable aux yeux de la Quotidienne ?
Nous avons, dit-elle . < cherché à dé/non-
« trer que le monde était détestable, que
« tout y était mauvais, que les économistes
a n'avaient dit que des sottises, et que le
« plus grand danger consistait à les
< écouter et à faire ce qu'ils disaient. » La
conséquence à tirer de cet acte d'accusa-
tion est que la société telle que nous la
voyons aujourd'hui est admirablement
organisée, que tout y marche comme sur
des roulettes, et que les économistes ont
pourvu à tous les accidens au moyen de
leurs théories. En effet, la libre concur-
rence commerciale tant préconisée par
eux a fait disparaître la banqueroute et
fondé les garanties sociales; les progrès
de l'industrie ont éteint le paupérisme;
les découvertes de Malthus ont résolu le
problème de l'équilibre de la population
avec les moyens de subsistance. En vérité,
nous avions pensé que le bagage de cette
déplorable école était allé à la friperie;
mais la Quotidienne le trouve encore
fort présentable à ses abonnés, et c'est
sous la défroque de J. B. Say qu'elle ose
appliquer l'expression dédaigneuse de
panacée à une humble tentative d'asso-
ciation chrétienne ! Elle a bonne grâce
vraiment ! Panacée pour panacée, mieux
vaut encore celle dont l'efficacité peut à
la rigueur être mise en doute parce
qu'elle n'a pas reçu la sanction de l'expé-
rience, que celle dont les propriétés dé-
létères sont prouvées par les maux qu'elle
a causés à la société.
Mais que venons-nous parler ici des
maux de la société? L'économiste de la
Quotidienne a beau s'écarquiller les yeux,
il n'en aperçoit aucun , et il faut être
doué d'un jugement bien faux, pour
croire que notre organisation industrielle
laisse quelque chose à désirer, c Ceux-ci , »
dit le critique, en parlant de nous et de
tous ceux qui, comme nous, ne comp-
tent pas sur le susdit bagage de l'école
anglaise, pour résoudre les questions
sociales, « plaignent l'ouvrier et le proie
« taire; ils le représentent comme un être
< dégradé , voué à une inévitable misère
170
« exploité par le riche et condamné dans
« le cas le plus favorable , à mener une
« vie constamment menacée par la faim
« et les plus rudes privations. » Vrai-
ment oui, messieurs de la critique, nous
avons osé, en d'autres termes peut être,
affirmer l'équivalent de tout cela, et nous
vous renvoyons pour les preuves aux
saints dont vous honorez les reliques,
Adam Smith, J.-B. Say et tous les écono-
mistes passés, présens et à venir, si toute-
fois cette école a un avenir. » Il est clair,
t ajoute le feuilletoniste, qu'on rend tout
« cela aussi sombre que possible, pour
« faire accepter la panacée et la nouvelle
« organisation du travail. »
Pour vivre heureux ici-bas, il faut,
dit-on , réunir deux conditions : un bon
estomac et un mauvais cœur. Nous ne
nous permettrons pas de porter un juge-
ment sur le cœur de l'écrivain économi-
co-politique de la Quotidienne, et pour
nous expliquer les opinions qu'il pro-
fesse, nous aimons à croire que ce savant
vit dans une boîte hermétiquement fer-
mée. Quant à son estomac, c'est autre
chose, et nous ne craignons pas d'affir-
mer que l'homme à qui les souffrances de
la classe pauvre sont si légères doit né-
cessairement jouir d'un organe digestif
des mieux constitués. Heureuse imagina-
tion qui, après le café, sait colorer en
rose des objets qui nous apparaissent à
nous sous une teinte si sombre! Tou-
chant optimisme qui ne connaît de l'in-
dustrie que ses produits merveilleux, et
se refuse à croire à la lèpre sociale du
paupérisme.
Cependant le public doit être curieux
de connaître la grande raison que la
Quotidienne allègue, pour s'opposer à ce
qu'on cherche dans une meilleure orga-
nisation de l'industrie, la solution des
questions sociales qui nous pressent de
tontes parts; c'est parce que écoutez
bien : < Le travail s'organise, mais on ne
« L'organise pas ! > O profondeur! A pré-
sent, conçoive qui pourra le travail s'or-
ganisant de lui-même, et sans que la vo-
lonté ni le génie de l'homme y aient
part ; quant à nous , notre pénétration ne
va pas jusque-là. Sans contredit, l'orga-
nisateur du travail , à quelque période de
l'état social que ce soit, subit l'empire
des circonstances ; mais le général qui
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
dispose son armée pour la bataille es
également obligé de prendre en considé
ration les accidens du terrain et autre; |
données matérielles de son problème
Cependant on n'a jamais entendu dir.ejl
c Une bataille se livre; mais on ne la livre
« pas. >
La première organisation du travai
eut lieu, quand le vainqueur imagin;
d'accorder la vie au vaincu à la condi-
tion de le servir, d'être son esclave. La
circonstance indispensable à ce nouveau
pacte était sans contredit la victoire 3
mais celle-ci fût demeurée stérile, si 1<
vainqueur eût continué à égorger le
vaincu, comme par le passé , et n'eût pas
imaginé ce mode violent d'organisation
du travail. Le fait et la pensée sont donc
ici également nécessaires.
A une période plus avancée de la so-
ciété, le travail reçut une organisation
différente. Actuellement celui qui com-
mande n'exerce plus une violence directe
contre celui qui obéit; mais le premier!
possédant les élémens de la production
dont le second se trouve dépourvu, la né-
cessité contraint celui ci à travailler pour
l'autre, moyennant salaire. Cependant,
pour que le travail puisse s'organiser de
cette manière, une double circonstance
est encore indispensable; il faut qu'il y
ait en présence l'un de l'autre un riche et
un pauvre; mais cela n'exclut en aucune
façon la pensée inventive qui préside à
leur contrat. Il est même à remarquer
que la loi du salaire qui caractérise la
civilisation moderne revêt, suivant les
temps et les lieux, des formes diverses
qui attestent un travail intellectuel; ainsi
le salaire se règle, soit en raison du temps
donné par l'ouvrier, soit en raison de la
quantité d'ouvrage exécuté par lui. Ce
sont là sans contredit deux modes d'or-
ganisation essentiellement différens ; en
un mot, ce sont deux inventions succes-
sives dont la dernière est en progrès sur
la première, du moins du point de vue
mercantile. Le couvent de moines tra-
vailleurs, la métairie à moitié fruit, la
ferme, le domaine congéabîe, la course
maritime, les fruitières du Jura, les com-
muns parsonniers de la Nièvre, etc. , sont
autant d'organisations du travail qui bien
certainement ne se sont pas produites
sans que personne se soit donné la peine
l'Ail M. LOUIS ROUSSEAU.
171
d'y penser. Conséquemment, si l'organi-
sât ion actuelle est jugée défectueuse et
laTsse des besoins sociaux en souffrance,
fait qui n'est nié aujourd'hui que parla
Quotidienne, il est impossible qu'on pro-
cède à une combinaison meilleure, sans
faire quelques frais d'invention, d'expé-
rimentation et de raisonnement. Le criti-
que croit sans doute avoir flétri notre
tentative d'association chrétienne, en di-
sant : i M. Rousseau, après avoir épuisé
c tous les lieux communs sur la misère
t des travailleurs, donne son remède. Il
« crée un phalanstère à la façon de
< Fourier, moins la promiscuité des fem-
« mes. i Demandez donc aux phalansté-
riens si ce terme négatif ne change pas
radicalement les conditions du pro-
blème; toutefois il eût fallu, pour être
juste, ajouter : « Plus une soumission en-
« tière aux décisions de l'Eglise, plus une
« ferme conviction que les saintes Ecri-
« tures renferment, soit explicitement,
t soit implicitement, la solution de toutes
« les questions sociales, et que c'est là
« surtout qu'il faut que les organisateurs
« du travail exercent leur intelligence à
« les chercher, et non dans le Cours com-
« plet d'économie politique, par J.-B.
i Say} membre de la plupart des sociétés
t savantes de l'Europe. » Ces diverses
additions et soustractions étant opé-
rées, il nous restera en commun avec les
phalanstériens un profond mépris pour
la suffisance des économistes de l'école
d'Adam Smith et une confiance entière
dans le principe de l'association. Si c'est
là du phalanstérisme , il faut convenir
que le sage Saloaion lui-même était pha-
lanstérien ; car il a écrit en faveur de ce
même principe d'association : « Fœ soli!
« quia cùm cecideritj non habet~ suble-
t vantem se (1). »
Au surplus, il est très vrai que nous
sommes d'accord avec les disciples de
Fourier sur la nécessité d'organiser le
travail, de manière à ce qu'il soit ausui
attrayant que faire se peut; ou si l'on ne
veut pas croire à la possibilité d'intro-
duire l'attrait dans le travail, nous de-
mandons qu'on s'attache du moins à en
écarter toutes les causes qui le rendent
pénible et rebutant. Or de toutes ces cau-
(i) Eccléiiasle, ch. îv, 10.
ses lapins intense est, sans contredit ,
l'obligation de travailler pour le profit
d'autrui. Néanmoins nous avons dit que
l'attrait n'excluait pas la compression
morale, et nous nous sommes permis d'a-
jouter que notre faible intelligence était
assez compréhensive pour combiner en-
semble ces deux principes que Fourier et
Joseph de Maistre ont fait valoir à l'exclu-
sion l'un de l'antre. C'est à cette occa-
sion que notre judicieux critique, avec
une bonne foi dont nous laissons le lec-
teur juge , nous fait dire que nous som-
mes la moyenne de ces deux génies. Un
pareil propos ne serait guère moins ab-
surde de notre part, que si nous le repré-
sentions lui-môme comme la moyenne
entre l'esprit de Pascal et le bon goût de
Boileau.
« Les idées de l'auteur, > c'est encore de
nous que le critique parle , « sont des plus
« singulières, et il semble tout-à-fait
« ignorer les effets de l'offre et de la de-
t mande qui ont une si grande influence
« sur le prix des objets. M. Louis Rous-
c seau et bien de gens en France s'éton-
« nent que nous ayons sept millions
« d'hectares de terre en friche. Cela n'a
i pourtant rien d'étonnant, pour peu
« qu'on ait quelques notions d'économie
« politique Quand les frais dés mau-
« vaises terres dépassent le produit qu'on
« en retire, on laisse ces terres en friche;
« voilà tout le secret. «
Merci de la leçon! elle est transcen-
dante et le secret n'était pas encore
venu jusqu'à nous. Sans contredit, dans
une société dont l'organisme a pour
unique moteur l'intérêt individuel , il
est tout naturel que, lorsque le spécula-
teur agricole ne trouve plus son profit
à exploiter certaines terres, il les laisse
en non-valeur. Mais la question ne gît
pas là. Qu'on nous dise à présent si,
lorsque cette circonstance se présente,
il n'existe plus dans la société aucun in-
digent manquant de pain? Pour peu
qu'on ait les yeux ouverts , l'on nous ré-
pondra sans doute qu'il en existe encore
et même beaucoup. Or, voici le pro-
blème tel que nous l'avons posé: l'on
trouve dans le pays (France, Angleterre,
ou Belgique, peu importe) des terres
improductives, faute de bras appliqués
I à leur culture et des hommes manquant
172
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.
du nécessaire, faute d'être appelés à
un travail productif quelconque. Il ne
s'agit pas ici de savoir si l'entrepreneur
d'industrie réalisera des bénéfices, ou
éprouvera des pertes, en faisant cultiver
les terres en question ; nous faisions sim-
plement observer que le travail de ces
hommes qui manquent de pain étant ap-
pliqué aux terres en friche, il en résul-
tera au moins assez de produits pour
que ces indigens soient désormais pour-
vus du nécessaire. Le raisonnement est
le même et a plus de justesse encore
aux yeux de l'agronome, quand, au lieu
de l'appliquer au défrichement des terres
incultes, on l'applique à l'amélioration
de cellesdéjà en valeur. Dans l'un comme
dans l'autre cas , notre remarque est qu'il
existe dans le même système des hommes
souffrans en raison de l'insuffisance de
la production générale et des élémens
de production à l'état. d'inertie, faute
d'être sollicités par la puissance hu-
maine. La science doit posséder virtuel-
lement en elle, disons-nous, les moyens
de combiner ces deux valeurs sociales
actuellement négatives et les transfor-
mer en valeurs positives , savoir ,. terres
exploitées et hommes pourvus du néces-
saire. Çue le ressort actuel, au-delà du-
quel les économistes n'imaginent plus
rien , ne remplisse pas le but de l'éco-
nomie sociale , c'est ce que nous savions
probablement avant qu'on vînt nous le
révéler d'un ton si doctoral ; mais cela
ne prouve nullement qu'une question
qui se présente avec de pareilles données
soit insoluble; il faut en conclure seule-
ment que le ressort mis en œuvre dans
l'organisation actuelle de l'industrie est
impuissant à la résoudre.
Il est un autre problème social en pré-
sence duquel la science des économistes
n'est pas moins dépourvue d'élémens
de solution; nous voulons parler de l'é-
quilibre de la population avec les
moyens de subsistance. A en croire la
Quotidienne, cette grave question serait
résolue par la contrainte morale re-
commandée par Malthus, et elle nous
tance vertement d'avoir vu quelque
chose d'immoral dans les théories de cet
écrivain. Faut-il le dire? c'est que nous
jugeons l'arbre par ses fruits et n'avons
pas oublié la circulaire que certain pré-
fet imbu des principes de cette école
adressait aux maires de son départe-
ment : « Engagez, leur disait-il , les ou-
t vriers, vos administrés, à ne pas ren-
i dre leurs ménages plus féconds que
« leur industrie. » La pudeur nous inter-
dit tout commentaire sur cette étrange
pièce administrative que nous n'avons
pas été des derniers à signaler au bon
sens de la nation , à l'époque où elle pa-
rut.
Cependant, que l'écrivain de la Quo-
tidienne veuille bien nous dire quelle
phase de la science sociale il représente ;
car si c'est celle de Montesquieu, il doit
savoir que cet écrivain regardait l'ac-
croissement de la population comme le
plus grand bien qui pût arriver à un
état,- il pensait que les gouvernemens
devaient faire tout ce qui dépend d'eux
pour l'encourager, et n'était pas même
éloigné de leur proposer de remettre en
vigueur les lois romaines qui punis-
saient le célibat comme un méfait poli-
tique. D'accord en cela avec les philo-
sophistes de son temps, Montesquieu
stigmatisait le célibat religieux, toutes
les fois qu'il en trouvait l'occasion. De-
puis lors, il est vrai, le vent de la philo-
sophie a tourné , et Malthus ayant mon-
tré la question sous un tout autre jour,
voici les économistes , les mêmes peut-
être qui déblatéraient naguère contre
les vœux de chasteté, qui s'en viennent
à cette heure reprocher aux prêtres
d'encourager les mariages en vue de rem-
plir leurs mosquées (expression figurée
de.J. B. Say). Décidément que la Quoti-
dienne nous dise laquelle de ces deux
différentes opinions de ses amis elle pré-
tend défendre contre nous.
Quant à nous, nous déclarons franche-
ment les combattre toutes deux. L'Eglise,
immuable dans ses principes, a sagement
fait de ne tenir aucun compte des re-
présentations de Montesquieu , et des
philosophes du dix-huitième siècle, con-
cernant le tort que le célibat ecclésias-
tique faisait à la population ; personne
de tant soit peu éclairé n'en doute au-
jourd'hui. Cependant elle veut que les
époux s'abandonnent à leur amour mu-
tuel, sans autre contrainte morale que
celle que leur imposent la pudeur et la
modération indispensable dans les jouis-
PAR M. LOUIS ROUSSEAU.
173
sances mômes les plus légitimes. La sa-
gesse humaine agit bien différemment;
tantôt elle vomit feu et flammes contre
sade du dix-neuvième siècle ont dû re-
connaître que cet essai avait, à défaut
d'autre mérite , celui d'être empreint du
les institutions monastiques, ignorant | sentiment chrétien. Aussi n'auront-ils
sans doute qu'elles seront, en temps
utile, le grand rouage modérateur de
la population ; tantôt elle vient polluer
l'union conjugale, en recommandant
aux époux la modération au nom de
l'arithmétique politique. Et voilà qu'on
nous ressasse dans la Quotidienne les
radotages dont sir Francis d'Yvernais
a rempli les revues , concernant le pru-
dent calcul des habitans de la Norman-
die et de quelques cantons suisses qui
savent , nous dit-on sérieusement, main-
tenir la population stationnaire, au
moyen de la contrainte morale prêchée
par Malthus. Pitié !
Dirons-nous derechef que l'équilibre
de population ne peut résulter que des
institutions que le Catholicisme porte
virtuellement dans son sein , à moins
qu'on ne leur préfère le moyen opposé
que proposent les phalanstériens. Il faut
en effet qu'on opte entre la chasteté qui
retrempe la nature humaine et l'anoblit,
et la promiscuité qui l'énervé et la dé-
grade. Mais pour appliquer le premier
et le seul salutaire de ces deux prin-
cipes, il ne suffit pas des recommanda-
tions d'un économiste, il est de toute
nécessité qu'on fonde des institutions
fortes , et il est tellement vrai que la re-
ligion en produira de telles, quand le
moment opportun sera venu de leur
donner l'essor , qu'il ne faut rien moins
aujourd'hui même que tous les efforts
de l'esprit révolutionnaire encore domi-
nant en Fiance, pour empêcher les
ordres religieux de s'y multiplier. Le
petit nombre de couvens de trappistes
actuellement existans défrichent et font
fructifier des landes que la spéculation
industrielle laisserait, par calcul mer-
cantile, en non-valeur. Ils rendent donc
deux services à la société , en ce qu'ils
augmentent par leur travail la masse des
subsistances; cependant, vivant dans le
célibat, ils ne contribuent pas à ce mou-
vement ascensionnel de la population
qui alarme si fort les économistes d'au-
jourd'hui, alarme que du reste le socia-
liste éclairé ne partage pas.
Ceux qui ont lu attentivement la Croi-
ras manqué d'apercevoir la légèreté ,
nous avons presque dit la malveillance
de la critique, quand elle s'écrie, en
parlant de la Tribu chrétienne: « La fa-
« mille deviendra là ce qu'elle pourra ,
« ou ce qu'elle voudra. » On ne voit pas
du tout en quoi le lien de famille peut
être compromis, parce que cent ou deux
cents familles pieuses s'associeront dans
des vues de commun intérêt, de charité
universelle et de mutuelle édification,
sous une règle quasi-conventuelle. La fa-
mille deviendra là ce qu'elle est dans
une maison de commerce composée de
plusieurs associés demeurant porte à
porte , en supposant encore que ceux-ci
aient assez de mœurs , pour se donner
des garanties mutuelles de leur respect
du lien conjugal; ou mieux encore elle
y deviendra ce qu'elle est dans la société
des Herneuts de la Moravie.
Ce qui semble surtout blesser l'écrivain
chargé de faire la critique de notre ou-
vrage, c'est ce qu'il appelle notre aplomb;
il est très vrai en effet que nous nous
sentons malheureusement d'aplomb ,
c'est-à-dire , que nous parlons avec assu-
rance , quand nous décrivons les souf-
frances du pauvre avec lequel nous vi-
vons dans un contact journalier , quand
nous affirmons les funestes effets de l'in-
cohérence de l'industrie, et signalons
l'absence des garanties sociales. Cette
assurance ne nous abandonne pas, quand
nous démontrons la jactance et la nullité
de l'économie politique, non sans doute
celle des Sismondi, des Mill, des Ville-
neuve Bargemont , des Charles de Coux ,
mais bien celle sans cœur qui nie que
le] principe de solidarité chrétienne
doive régir l'institution sociale; en un
mot, la science des Adam Smith , desRi-
cardo , des J .-IL Say. Cependant cette as-
surance, ou, si l'on veut, cet aplomb que
nous avons dans notre œuvre de néga-
tion, il s'en faut que nous l'apportions
dans celle de réédification de la science
sociale; notre espérance de succès est
vive assurément, et la preuve en est que si
notre œuvre d'application ne porte aucun
fruit, notre ruine personnelle en sera la
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES,
174
conséquence ; mais nous ne donnons pas
à ceux que nous appelons à se joindre à
nous nos espérances comme une cer-
titude complète. A cet égard du moins
on ne nous accusera pas d'agir comme
les faiseurs de prospectus industriels.
A quoi bon relever les gentillesses que
le feuilletoniste de la Quotidienne met
sur notre compte ? c'est un procédé
connu dès long temps et à l'usage de
ceux qui sentent le besoin de faire de la
critique facile. Toutefois il déclare
qu'il nous pardonnerait nos erreurs, si
nous avions su les revêtir d'un beau lan-
gage ; dans ce cas la Croisade du dix-
neuvième siècle eût pu rester un monu-
ment littéraire. Eh ! bon Dieu , nous
avons assez de ces monumens littéraires
consistant en phrases bien redondantes
qui ne contiennent pas plus d'idées
justes que nous n'en trouvons dans le
feuilleton auquel nous répondons. En ré-
sumé, un article aussi vide de saine
doctrine et écrit dans un esprit évidem-
demment hostile à la cause catholique ne
devait pas trouver place dans une feuille
telle que la Quotidienne, et nous de-
vons croire qu'il n'a obtenu les hon-
neurs de l'insertion que par une sur-
prise faite à la confiance de ses hono-
rables directeurs.
Louis Rousseau.
M>timt$ ^x$t0fx^u$.
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES.
PREMIERE LEÇON.
INTRODUCTION.
La civilisation antique, battue depuis
deux siècles par le déluge des invasions
barbares , flottait incertaine entre Rome,
Alexandrie et Constantinople , nobles et
grandes métropoles également fières de
leur passé et ambitieuses de leur avenir.
Constantinople , la dernière venue et
la plus puissante des trois, avait servi
de lien géographique aux deux pre-
mières. Elle avait uni l'Europe et l'Asie,
l'Orient et l'Occident; et c'est en faisant
allusion à sa position unique, incompa-
rable, entre deux mers et deux conti-
nens , que le fondateur de la race
ottomane l'avait appelée un diamant
enchâssé entre deux émeraudes et deux
saphirs. Sous un autre rapport, cette glo-
rieuse cité de Constantin avait heureu-
sement soutenu la vieille société dans le
passage si difficile du polythéisme ro-
main à la sainte religion du Christ.
Rome, enchaînant ses destinées à l'autel
de la Fortune et de la Victoire qui lui
avaient donné l'empire du monde, n'au-
rait point eu toute seule la force de re-
noncer au culte de ces divinités. 11 fal-
lait pourtant au nouveau principe social
proclamé par l'Évangile un centre d'ac-
tion , une capitale; et c'est alors que
Bysance sur le Bosphore de Thrace sup-
planta la cité de Romulus. Ce n'était
toutefois qu'afin de donner à celle-ci le
moyen de mourir comme tête politique
de la vieille société , et renaître un jour
comme tête religieuse du monde nou-
veau. Merveilleuse et providentielle
transformation à laquelle les empereurs
bysantins auraient du librement concou-
rir, mais qui ne s'opéra qu'à leur insu
et malgré eux ; dont ils auraient dû
reconnaître l'autorité au moins pendant
les croisades pour en obtenir les se-
cours dont ils avaient besoin , mais
qu'ils dédaignèrent jusqu'au dernier mo-
ment pour mieux se livrer aux querelles
sur la lumière créée ou incréée du mont
Thabor; jusqu'à ce qu'enfin, au milieu
de ces puériles disputes , sonna pour eux
l'heure terrible de mourir.
Comment Constantinople, fille aînée du
Christianisme victorieux , manqua-t-elle
ainsi à sa mission? Entre plusieurscauses
qui la lirent faillir, la principale, selon
nous , fut d'avoir ramené la société
PAR M. R. THOMASSY.
17;
moderne aux anciens principes du poly-
théisme, c'est-à-dire, à l'union intime
de tous les pouvoirs politiques et reli-
gieux dans la personne de ses empereurs.
En effet, cette union était ce qu'il y
avait de plus incompatible avec les dé-
veloppemens du Christianisme, et c'est
aussi ce qu'il avait proscrit le plus for-
mellement en distinguant le représen-
tant de Dieu du représentant de César ;
et en proclamant pour la première fois
dans le monde la séparation du tem-
porel et du spirituel. C'est ce principe
que les chrétiens de la primitive Eglise
avaient invoqué contre leurs persécu-
teurs ; mais ceux-ci ne comprirent point
qu'on pût séparer l'état de la religion et
rester fidèles au premier, tout en se
montrant rebelle à la seconde ; et de là
tant d'efforts acharnés pour étouffer la
sociéié chrétienne à sa naissance.
Mais lorsque celle-ci eut triomphé de
ses bourreaux , ce principe, sans lequel
elle n'aurait pu se produire au jour et
encore moins agir sur le monde, ne re-
çut qu'une application passagère sous
Constantin , et , après lui , il fut presque
toujours méconnu par les successeurs de
ce prince. Ceux-ci, en effet, qu'ils fussent
catholiques ou ariens, s'armèrent égale-
ment contre leurs ennemis du glaive de
la religion et de celui de la politique ; et
c'est ainsi qu'ils faillirent aux premiers
devoirs de la société nouvelle fondée
par le Christ. Mais , par un détour caché
de la Providence, ce fut précisément la
manie des empereurs bysantins d'agir
plus ou moins comme grands pontifes,
ce fut leur intervention intolérante en
matière de culte et de croyance , qui
opéra la distinction de deux ordres de
faits et d'idées qu'ils tendaient sans cesse
à confondre.
Déjà l'Italie avait vu le grand Théodo-
ric forcer ces mêmes empereurs à res-
pecter la liberté de conscience, et le
pape aller lui-môme la réclamer au nom
du roi wisigolh. Home enfin, si long-
temps vassale de Constantinople , pro-
clama 'son indépendance temporelle en
reconnaissant dans ses pontifes les dé-
fenseurs de la république romaine, et
bientôt après, renouvelant l'empire
d'Occident dans la personne de Charle-
mague, elle fonda la distinction des
deux pouvoirs temporel et spirituel, et
constitua la société moderne selon les
vrais principes de la civilisation chré-
tienne.
Alors il y eut en Occident un pape et
un empereur , deux représentans réels
de Dieu sur la terre , l'un fort de sa pa-
role et de sa persuasion , l'autre armé
du glaive de la force qu'il devait tenir
toujours prêt à la défense du droit.
Dans l'empire d'Orient, au contraire,
un simple patriarche, servile adulateur
du pouvoir politique , livrait au maître
de Bysance la conscience de ses sujets,
en même |temps que celui-ci avait tous
les moyens de les opprimer dans leur
personne et dans leurs biens ; despo-
tisme révoltant qui saisissant l'âme et le
corps, aurait pu en tirer des résultats
prodigieux , s'il eût été lui-même intel-
ligent et s'il eût agi sur une organisation
jeune, simple et robuste, mais qui,
privé de toutes ces conditions de force
et de vie, n'avait à espérer d'une société
voluptueuse et décrépite, que des pré-
tentions insensées avec des moyens aussi
impuissans que tyranniques pour les
faire prévaloir. Telles étaient les deux
moitiés du monde romain converti au
Christianisme. L'une, dirigée par Cons-
tantinopie , pour avoir continué trop di-
rectement le passé , se trouvait asservie
à ses habitudes et ne pouvait le rajeu-
nir ; l'autre , après avoir rompu avec lui
à la faveur des invasions barbares, qui
l'avaient en quelque sorte décapitée
par la prise et reprise de Rome, ne gar-
dait de son vieil héritage de gloire que
ce dont elle avait besoin pour conserver
le fil des traditions, et ce qu'elle jugeait
utile pour marcher à la conquête de
l'avenir.
C'est dans ces circonstances que Ma-
homet se leva dans l'Arabie , armé, lui
aussi, du double glaive de la persuasion
et de la force, mais commandant à des
races neuves et enthousiastes en face
des générations asservies et tracassées
par le despotisme théologique, fiscal et
administratif de Constantinople. Le ré-
sultat delà lutte n'était pas douteux;
mais pour en comprendre la prompte
péripétie, il faut se représenter l'état
politique et religieux de l'empire d'O-
rient.
176
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES,
Sous le premier rapport, le despo-
tisme centralisateur des empereurs by-
santins, neutralisé tour à tour par les
intrigues du palais et par les factions du
cirque, n'avait abouti qu'à laisser régner
l'anarchie dans la capitale, tout en s'ef-
forçant de retenir l'empire lui-même
dans la servitude. En 618, Héraclius ,
fatigué des troubles de Constantinople,
eut pourtant un moment de généreuse
colère; il s'embarqua avec toutes ses
ressources pour aller fonder à Carthage
le siège d'un empire nouveau , mais une
tempête fit avorter ce dessein en disper-
sant la flotte de ce prince en face même
de l'ancienne rivale de Rome. C'est
alors que les nombreuses défaites du de-
hors vinrent porter à son comble la
désorganisation intérieure , et ôter à la
majesté impériale tout son prestige.
Dès lors plus d'unité , dernière force
réelle de l'empire.
Forcés par la nécessité , ou sollicités
par leur propre ambition autant que par
le désir des populations impatientes de
se suffire à elles-mêmes, les gouver-
neurs des provinces éloignées rentrèrent
enfin dans leur indépendance et firent
acte de souveraineté locale. Quant aux
décurions, ils en avaient toujours agi de
même dans le ressort des cités qu'ils ad-
ministraient. De sorte que dans le dis-
crédit où étaient tombés les agens de
l'autorité centrale , chacun était prêt à
recevoir n'importe quel maître nouveau
qui respecterait le droit des municipali-
tés et les usurpations des gouverneurs.
En religion, le despotisme qui sem-
blait devoir fonder l'unité religieuse, n'a-
vait pas produit des résultats moins
anarchiques. Le Christianisme de l'O-
rient était alors divisé en mille sectes
qui se déchiraient sans pitié et se pro-
scrivaient tour à tour. On eût dit
qu'entre elles tout souvenir était perdu
de la charité prescrite par le divin au-
teur de l'Evangile, et que la parole de
Dieu n'était plus à répandre parmi les
tribus idolâtres, derniers, mais innom-
brables débris de la vieille société
païenne. Ainsi, plus d'intelligence sym-
pathique pour la vérité chrétienne; plus
de prosélytisme pour la répandre , rien
qu'une orgueilleuse et sèche application
Yoilà où en était réduite la société
chrétienne d'Orient : privée de véritables
apôtres , aussi bien que d'hommes d'état ;
assemblage vraiment monstrueux de re-
ligion et de politique, où la servilité
des courtisans devait arborer le drapeau
de la foi officielle , où les traditions in-
fâmes des sérails asiatiques venaient se
mêler à la mysticité des théologiens et
des casuistes, et où la ruse, la violence,
la corruption se disputant tour à tour
le pouvoir, après avoir fait la honte de
l'empire bysantin, en devaient nécessai-
rement rendre la ruine inévitable.
C'est en présence d'une société ainsi
dégradée par le vieux levain des passions
hérésiarques, d'où devait plus tard sor-
tir le schisme de l'Eglise grecque, que
Mahomet s'arrogea le plus grand rôle
qu'il put être donné à l'homme de rem-
plir chez des peuples barbares, lorsqu'il
ne s'y fait point l'envoyé du Christia-
nisme. Ce guerrier législateur, fondant
en. effet l'unité nationale et religieuse
de l'Arabie , parvint à établir la concorde
sur cette vieille terre des patriarches et
des prophètes déchirée jusqu'à lui par
les haines de famille et l'insatiable
cupidité de cent tribus errantes et di-
verses d'origines comme de religions.
C'est ainsi qu'il réunit les chrétiens , les
juifs, les idolâtres, tous avides d'aven-
tures, jaloux les uns des autres par fa-
natisme et par intérêt et dont la société,
mobile comme leur tente, était organisée
en républiques aristocratiques insatia-
bles de vengeance et de butin. Ces tribus
formaient autant de communautés com-
merçantes et guerrières, où chacun était
jugé par ses pairs, où tous étaient adminis-
trés , commandés par des chefs tantôt
héréditaires, tantôt élus pour leur bra-
voure, à peu près comme dans les bandes
germaines dont parle Tacite. Assez ho-
mogènes au point de vue social, leurs
diversités ou leurs antipathies reli-
gieuses servaient de drapeau de rallie-
ment à leurs intérêts contraires et entre-
tenaient parmi elles une éternelle anar-
chie.
Mais le jour où les 365 idoles tombè-
rent de la Caaba renversées par Maho-
met et firent place au culte d'un Dieu
unique y clément et miséricordieux; ce
de la lettre dans une loi toute d'amour. I jour-là ouvrit une ère nouvelle à tous les
PAR M. R. THOMASSY.
lîls errans du disert qui par des généa-
logies traditionnelles aimaient tous à
remonter jusqu'à Abraham , leur père
commun , et le bien-airaé d'Allah.
Dès lors l'analogie de mœurs et d'orga-
nisation sociale qui rapprochaient les di-
verses branches d'un même race, réunit
en une seule famille religieuse la plu-
part de leurs membres ; elle fit un seul
tronc de leurs mille rameaux et le pacte
d'union fut garanti par le Coran dont
les pages sont empruntées tour à tour à
l'Ancien et au Nouveau Testament.
C'est en ce sens que le mahomélisme
doit être considéré comme une secte
chrétienne ; ce qui est incontestable , dit
M. de Maistre, et n'est pas assez con-
nu (1). Aussi Mahomet , le plus grand de
tous les hérésiarques, exeroa-t-il chez
des populations barbares et sur les tri-
bus païennes l'immense influence que
lui donnait sur elles la portion du
Christianisme qu'il s'était appropriée. Il
leur fit observer les lois d'abstinence si
nécessaires à la santé et à la moralité de
l'homme dans les climats chauds , et en
même temps il ouvrit leur cœur à des
espérances de bonheur infini. Il abolit
les sacrifices d'enfans et améliora le sort
des ifemmes, non en maintenant la po-
lygamie, mais en la restreignant , en as-
surant une dot à la femme en cas de ré-
pudiation, et en appelant les sœurs à
hériter conjointement avec les frères ;
enfin , il abolit l'esclavage entre Musul-
mans et l'adoucit pour les infidèles ,
propageant tous ses principes par la
guerre exactement comme Charlemagne
propagea le pur christianisme parmi les
Saxons.
A la mort de Mahomet (632) , dix ans
après l'Hégire ou sa fuite de la Mecque ,
les fondemens de son œuvre étaient po-
sés; l'Arabie conquise et réunie en un
seul corps de nation avait des limites
trop étroites pour des guerriers jeunes,
alertes, enthousiastes , accoutumés aux
coups de main , rapides et furtifs et dont
tous les coursiers comme celui de Job
trépignaient d'impatience depuis qu'il
177
(l) M. de Maistre ajoute : La mOme idée avait été
saisie par Léibnitz, et avant ce dernier, par le mi-
nistre Juricu. On peut ajouter le témoignage de Ni-
cole à ceux déjà cités. Soirées de Sainl-I'éler$bourg,
xi< entretien , p. 32G.
n'y avait plus de caravanes a piller. Ils
s'élancèrent donc, et ce fut pour voler à
la conquête du monde; le trône de Perse
avec le dernier des vingt-cinq Sassanides
est emporté par le torrent qui grandit et
monte jusqu'à Caboul (664); la Syrie,
l'Egypte, le nord de l'Afrique jusqu'aux
îles Fortunées sont inondés avec une aus-
si effrayante rapidité (679.) La mer elle-
même devient la proie des envahisseurs
et leurs vaisseaux y naviguent avec la
même habileté que leur cavalerie ma-
nœuvrait naguère à travers les flots de
sable. Les voilà donc maîtres des cèdres
du Liban et des matelots de la Syrie. Les
îles de Chypre , de Crète et de Rhodes
ravagées ou soumises et Constantinople
assiégée deux fois par les flottes des ca-
lifes de Damas , sont témoins d'une révo-
lution maritime et commerciale. L'Occi-
dent est séparé de l'Orient et la pri-
vation du seul Papyrus qui avait permis
jusqu'alors de renouveler à peu de frais
les manuscrits, et qu'Alexandrie expé-
diait par cargaisons aux provinces de
l'Europe, plonge les monarchies occi-
dentales dans l'ignorance, et fait du
VIIe siècle de notre ère un siècle de té-
nèbres et de barbarie : contre-coup fu-
neste pour les arts et les sciences et
trop inaperçu !
Et toutefois les victoires de l'Islamisme
n'étaient encore remportées que sur
l'empire grec. Mais aussi quelles furent
les causes de leur rapidité? et par quel
événement , à quelle occasion se firent-
elles connaître? En 638, la 16e année de
l'Hégire, Jérusalem, la ville sainte des
Chrétiens, et que lSs révélations de Moïse
et celles de Jésus-Christ également ac-
ceptées par Mahomet , avaient rendue sa-
crée pour les Arabes, Jérusalem fut som-
mée d'embrasser l'Islamisme ou de se
reconnaître sujette en payant tribut. Le
kalife Omar vint lui-même traiter avec le
patriarche, et lui accorda ainsi qu'aux
habitans la liberté de leur religion et la
conservation de leurs lois , de leurs biens
et de leur temple. Le vainqueur était ar-
rivé , monté sur un chameau avec un sac
de dattes pour toute nourriture et dans
la simplicité de l'homme du désert. Les
conditions qu'il imposa furent simples
comme sa conduite: il s'agissait de payer
le tribut de la capilation , et voilà tout.
178 COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES,
Rien de plus ne fut changé dans la ville
vaincue, dont les habitans conservèrent
leur administration municipale et conti-
nuèrent à suivre les lois romaines. Tel
fut l'acte de capitulation qui depuis lors
a généralement servi de modèle aux
transactions semblables, par lesquelles
les chefs musulmans accordaient tolé-
rance religieuse et libertés municipales
aux peuples qui les voulaient conserver
en les rachetant par un tribut. Or nous
trouvons ici le secret des rapides conquê-
tes de l'Islamisme. Elles renversaient les
pouvoirs politiques, mais respectaient
les mœurs et les usages des vaincus; elles
couraient rapidement à la surface, mais
ne bouleversaient pas le fond de la so-
ciété , ne touchaient point aux intérêts
vivans et réels. Aussi les vaincus res-
taient-ils paisibles, s'estimant même heu-
reux de conserver la libre administration
de leurs affaires, grâce aux dominateurs
nouveaux qui semblaient avoir pris la de-
vise des anciens Romains: Parcere sub-
jectis et debellare superbos. Enfin les
peuples chrétiens devenus sujets (raïas)
trouvaient une garantie de plus pour
leurs libertés dans l'indifférence superbe
des vainqueurs, trop fiers de leur supé-
riorité pour se mêler des affaires des
vaincus. Ceux-ci, conservant donc l'a-
vantage d'administrer eux-mêmes leurs
intérêts, se dédommageaient par un pro-
fit réel de la perte de l'indépendance
politique et de l'honneur national dans
lequel on les avait accoutumés, depuis
long-temps, a ne plus reconnaître la ma-
jesté du peuple romain. Quant aux races
primitives que la civilisation occidentale
n'avait pu entièrement transformer , la
conquête n'était pour elles qu'une nou-
velle couche sociale superposée sur une
plus ancienne. L'Asie, l'Afrique, l'Orient
tout entier n'en connurent jamais d'au-
tres ; et c'est ce qui nous explique pour-
quoi les peuples de ces vieux continens
se sont accoutumés à passer indifférem-
ment sous tant de dominations diver-
ses! Le mouvement religieux et guer-
rier du VliL siècle, en les rappelant à
leur indépendance indigène , leur rendit
une bonne part des mœurs primitives.
Le costume de la civilisation grecque et
romaine disparut et fit place à une phy-
sionomie tout orientale.
Onreconnaîtencorela politique propre
à l'Orient dans celle des envahisseurs ara-
bes, si heureux à fonder de rapides et loin-
taines dominations. Respecter les mœurs
des vaincus, séparer leur cause de celle
de leurs maîtres et renverser ces derniers
comme les oppresseurs de leurs sujets :
telle fut la conduite des premiers kaîifes,
et plus tard, à leur exemple, celle des
chefs vraiment religieux de l'Islamisme.
La conduite simple et loyale dont Omar
donna l'exemple à ses successeurs, en
traitant avec le patriarche et les habitans
de Jérusalem , éloigne des populations,
opprimées du Ras-Empire la pensée de
faire cause commune avec le pouvoir
corrupteur et tracassier de Constantino-
ple. Aussi la plupart des sectes chrétien-
nes, comme firent les coptes de l'Egypte,
impatientes du joug du clergé grec et
peu touchées de la majesté impériale, ne
craignirent elles pas d'appeler des enne-
mis qui leur promettaient, moyennant
le tribut des raïas, tolérance dans leur
culte en même temps que liberté pour
leurs droits municipaux. C'est ainsi que
les Arabes se firent bien venir dans leurs
nouvelles possessions, où ils se conten-
taient d'une simple suzeraineté politique
à la place de la souveraineté directe que
les empereurs bysantins avaient toujours
essayé d'introduire par des mesures vexa-
toires dans l'administration des provin-
ces et dans celle des localités. Mais après
s'être fait accueillir de la sorte par les
vaincus, il fallait se maintenir au milieu
d'eux; et c'est en quoi les nouveaux con-
quérans n'excellèrent pas moins. Par
l'établissement de colonies militaires sur
les terres envahies, ils se créèrent des
centres permanens d'influence qui assu-
raient l'avenir de leur domination, en
même temps qu'ils le consolidaient par
des alliances de familles. C'est ainsi que
vers 645, le général d'Osman, troisième
kalife de l'Islamisme , Oqba-ben-Ouwa-
fiiir, après être parti de la Mecque à la
tête de 80,000 guerriers , pénétra dans
l'Afrique septentrionale à travers les dé-
serts de Barqua, triompha du patrice
Grégoire dans la province de Carthage,
et en l'honneur de cette victoire y fonda
Kairwan, la ville sainte et la première
colonie des Arabes dans le Magreb. C'est
alors que les Grecs abandonnant Tinté-
PAU M. Tl. TIÏOMASSY
179
rieur des terres africaines, se bornèrent a
l'occupation restreinte du littoral . avant-
coureur de leur prochaine expulsion.
Quant à Oqba, il cimenta sa nouvelle al-
liance avec les indigènes par le mariage
de ses lieutenans et de ses principaux offi-
ciers avec les filles des chefs dont il avait
soumis les contrées; et c'est par cette
nouvelle politique, complément de celle
dont Omar avait donné l'exemple à l'é-
gard de Jérusalem, que les propagateurs
lie l'Islamisme réalisèrent immédiate-
ment le rapprochement pacifique des
vainqueurs et des vaincus, et bientôt
après la fusion progressive de leurs races
et de leurs institutions.
Cependant Mahomet avait prescrit de
propager l'Islamisme par l'épée, et le
Coran le proclame sans cesse. Mais les
Arabes seuls, comme premiers élus d'Al-
lah, devaient embrasser la religion nou-
velle ou perdre la vie; car les descen-
dans d'Ismaël, fils aînés de l'Islamisme,
avaient à remplir des devoirs plus rigou-
reux que ceux des autres hommes. Aucun
d'eux, sous peine de mort, ne pouvait
donc hésiter en présence d'une croyance
nationale qui remontait par une chaîne
de prophètes jusqu'à Adam, créé par
Dieu, premier pontife de la véritable foi
(Iman), et chargé par lui du sceau de la
prophétie.
C'est ainsi que Mahomet s'annonçant
comme venant réaliser l'Islamisme primi-
tif, donnait à son apostolat la sanction
de l'antiquité et la consécration du temps,
adoptait toutes les traditions mosaïques
et chrétiennes, et se déclarait le Para-
clet^), le troisième révélateur, envoyé
(I) Au sujet du Paraclet , voyez la Relation de
Samson, missionnaire apostolique en Perse, en
1C93, et envoyé par Louis XIV, qui l'avait chargé
de lui remettre à son retour une relation de soc
voyage. ...... Les premiers Mahomctans héréti-
ques, juifs et chrétiens, comptent, dit-il, entre
leurs livres sacrés le Pentateuque, c'est-à-dire les
cinq livres de Moïse, les Psaumes, tous les écrits des
Prophètes , et les quatre Evangiles. Mais ces livres
divins ont été corrompus par Mahomet. Ils objectent
aux missionnaires, qui emploient contre eux l'auto-
rité des divines Ecritures , que ce sont les chrétiens
qui les ont falsifiées , et ils ne font guère d'autres
réponses que celle-là aux argumens qu'on en tire
pour prouver la fausseté de leur religion. Ils di-
sent par exemple , que dans le XIVe chapitre de
saint Jean, où Jésus-Christ dit à sos apûtros, le P«-
non pour détruire la foi de Jésus-Christ,
mais pour l'accomplir comme Jésus-
Christ avait accompli la loi de Moïse. La
race arabe avait accepté le Coran comme
la dernière et suprême révélation, com-
plément des deux premières , et retrem-
pée, reconstituée de la sorte dans une
nouvelle unité religieuse, elle trouvait
dans sa foi prolondément unitaire, un
inconcevable ressort de prosélytisme. Se
croyant seule héritière légitime de tout
le passé, elle avait l'ardenie conviction
qu'elle était appelée à dominer tout l'a-
venir; et tandis que l'habile politique
des kalifes, à l'égard des vaincus, apla-
nissait les obstacles matériels de leurs
raclet , c'est-à-dire , le Consolateur que mon Père
vous envoyera en mon nom, vous enseignera toutes
choses. Les chrétiens ont effacé le nom de Mahomet
qu'ils prétendent estre le Paraclet promis par Jésus-
Christ. » (Relation de Vêtat présent du royaume de
Perse , publiée en 169o , p. 203.)
Le même missionnaire nous a donné de précieu-
ses lumières sur la manière dont les Musulmans rai-
sonnent en religion. C'est une preuve de plus à ajou-
ter à mille autres que le prosélytisme par la discus-
sion sera toujours infructueux avec eux , et que
nous ne pouvons préparer leur conversion, et tôt
ou tard la rendre inévitable, que par l'influence
lente mais irrésistible de la charité, et par les bien-
faits de la civilisation chrétienne.
« Le simple peuple , dit le missionnaire Samson ,
suit PAlcoran à la lettre, et prétend que les mystères
qu'il renferme sont trop au-dessus de l'homme pour
entreprendre de les pénétrer. Cette prévention est
un obstacle à leur conversion presque insurmonta-
ble. Quand les missionnaires leur ont montré l'ab-
surdité de quelque point de leur croyance, ils répon-
dent que ce sont des mystères qu'ils ne sauraient
entendre; que Dieu s'en est réservé la connaissance
à lui et à son prophète.
« Les gens de lettres expliquent l'Alcoran, ils en
étudient l'interprétation, et ils aiment à disputer sur
leur religion; quand un missionnaire les a convain-
cus, d'ordinaire tout le fruit de sa victoire se réduit
à quelques éloges et quelques marques d'estime qu'il
reçoit d'eux. Tu as beaucoup d\sprit, lui disent-ils,
je voudrais que tu fusses de ma religion, elle aurait
en toy un habile défenseur. » (Idem, p. 213.) Et plus
bas : « H est vrai, reprit un noble Musulman qui
discutait avec le missionnaire, nous reconnaissons
la divinité des Ecritures , mais non pas des Ecritu-
res telles que vous les avez entre les mains, que
yous avez falsifiées en mille endroits pour en tirer
des argumens en faveur de la divinité de Jésus-
Christ. » « Je sçais bien , seigneur, que c'est là ce
que vous nous opposez dans toutes les conférence»
que nous avons avec vous. » {idem , p. 22<j.)
180
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES,
conquêtes, les missionnaires armés de t taient montrés jaloux de la conserver et
l'Islamisme lui faisaient d'innombrables
prosélytes par l'empressement qu'ils té-
moignaient aux nouveaux venus, ne dis-
cutant jamais sur le plus ou moins de
convictions, les achetant même souvent
par l'attrait des honneurs et des récom-
penses, et se contentant d'abord d'une
simple parole, d'une profession exté-
rieure de foi, après laquelle, il est vrai,
ils se montraient toujours sans pitié pour
les apostats, qu'ils condamnaient dans
l'autre vie aux supplices du septième en-
fer. Rendant ainsi la fuite de leur reli-
gion aussi périlleuse que son entrée avait
été facile et séduisante, ils retenaient
tous les adeptes incertains et chancelans
par le double motif de la crainte et de
l'ambition. Telles furent les principales
causes des succès de l'Islamisme, parmi
lesquelles il ne faut point oublier la
bonne foi des premiers kalifes et la fidé-
lité de leurs engagemens en face de la
politique astucieuse et perfide des empe-
reurs de Bysance, trop souvent les indi-
gnes représentans du Christianisme.
Dieu permit alors que la cause la plus
juste et la plus sincère triomphât; et la
plus grande part de justice, comme les
convictions les plus profondes, était à
cette époque chez les Musulmans , dont
les croyances, comme nous l'avons dit,
étaient tout empreintes des vérités chré-
tiennes qu'elles prétendaient, non rem-
placer, mais seulement compléter. Si
donc en dehors de ces règles de conduite
qui honorèrent la plupart des chefs ara-
bes, on voit les premiers Musulmans de-
venir quelquefois cruels dans leur prosé-
lytisme, il n'en faut guère accuser que
la barbarie des tribus africaines qui sui-
vaient aussi leurs drapeaux', ou bien des
causes accidentelles de violence et d'exas-
pération, généralement étrangères à leurs
principes religieux. Distinguons bien ici
toutefois la propagation de l'Islamisme
par les Arabes, de celle qui eut lieu plus
tard par les Turcomans et les Osmanlis;
car ces derniers , barbares oppresseurs
venus des déserts de la Scythie, ne con-
nurent que le prosélytisme du cimeterre,
et se montrèrent aussi destructeurs de
toute civilisation, que les premiers, ac-
coutumés au contact des Grecs et des
Romains convertis au Christianisme, s'é-
même de la restaurer. C'est ainsi que
sous le kalife Omar ils rendirent à l'E-
gypte les merveilleux avantages de sa po-
sition en rétablissant le canal de l'isthme
de Suez, ensablé depuis plusieurs siècles
par l'incurie des empereurs de Rome et
de Bysance , et renouèrent par ce canal
toutes les relatious commerciales del
l'Europe avec l'Inde.
Cette supériorité réelle sur la société!
du Bas-Empire , et d'un autre côté, tous!
les élémens de victoire et de conquête}
réunis dans la main des vicaires de Ma-
homet portèrent l'Islamisme, en moins
d'un siècle, depuis l'Inde jusqu'aux colon-
nes d'Hercule. Le siècle suivant s'ouvre
par la conquête également rapide de
1' spagne , et quoiqu'elle ne fût jamais|
entièrement consommée, les Arabes en
font un nouveau théâtre de prosélytisme.
Tandisque les tribus barbares de l'Afrique
s'y font souvent remarquer par leur bar-
barie , eux se distinguent, dans la Pénin-
sule comme partout ailleurs, par leur
mode d'envahissement et de gouverne-
ment par suzeraineté, laissant aux vain-
cus leurs libertés municipales et se con
tentant de leur faire payer le tribut des
raïas. Reconnus aussitôt de toutes les
contrées ainsi soumises, ils volent à de
nouvelles conquêtes, passent les Pyré-
nées, s'emparent de la Septimanie comme
d'une dépendance du royaume des Visi
goths , et ils couraient déjà à travers la
Gaule, lorsque Charles-Martel vint les
arrêter dans les plaines de Poitiers.
Refoulés vers les Pyrénées, ils restent
alors maîtres de la Septimanie et de JNar-
bonne, et c'est ici qu'il faut de nouveau
apprécier l'esprit de l'Islamisme.
Les Yisigoths les tolèrent près d'un
demi-siècle sans rien faire pour les chas-
ser, sans appeler même le seul libérateur
•qui s'offrît à eux, le glorieux chef des
Francs , qui venait de sauver la chré
tienté. Ils résistent également à son lils
Pépin, réduit à assiéger vainement du-
rant huit années Karbonne leur métro-
pole. Enfin les Yisigoths expulsent les
Sarrazins, mais ne se soumettent au fils
de Charles-Martel qu'à la condition de
respecter leurs franchises et leurs lois
nationales • précaution au reste toujours
prise au moyen âge pour se garantir des
PAR M. R. TTIOMASSY.
181
interventions arbitraires , soit d'un pou-
voir nouveau, soit d'un ancien pouvoir
centralisé , et que les conquérans habiles
s'empressaient eux-mêmes d'accorder,
comme nous l'avons vu dans la soumis-
sion de Jérusalem au kalife Omar.
Ainsi les Francs carlovingiens et les
Arabes de Mahomet , les barbares du
Psord et les barbares du Midi s'étaient
rencontrés sous les murs de Narbonne,
avec la môme intelligence de la société
contemporaine et avec le même empres-
sement de satisfaire à ses sympathies de
race, à ses intérêts de localité , les uns et
les autres se trouvant ainsi au même ni-
veau de civilisation au point de vue moral
et politique. C'est ce qui nous expliquera
plus tard comment, bien que devenus
chrétiens et musulmans , ils se compre-
naient si bien à cette époque, malgré leur
opposition sous le rapport religieux, et
pourquoi, tandis que les Francs de la Ger-
manie , après la conquête de l'empire
d'Occident , avaient produit par leur mé-
lange avecla société romaine lesfiefset les
communes du moyen âge , les Arabes et
après eux les Turcs originaires de la Scy-
thie, enfin tous les envahisseurs des pro-
vinces de l'Orient y ont respecté de leur
côté ou fait naître des institutions par-
faitement analogues. La similitude de ces
résultats politiques est si évidente dans
les deux sociétés et sous tant de rapports,
qu'il est impossible de comprendre l'une
si on ne la rapproche de l'autre. C'est
faute de rapprochemens, fauie de com-
paraison pour montrer ses points de con-
tact et de différence avec l'Europe du
moyen âge qu'on est. parvenu à nous ren
dre inintelligible l'histoire de l'Orient. De
là tant de ridicules récits qu'on a débités
à notre crédulité sur une société devenue
presque monstrueuse faute de pouvoir
lui trouver des analogues. Mais le mo-
ment est venu pour nous de comprendre
l'Orient, venu surtout de refaire de fond
en comble L'histoire de ses anciens rap-
ports avec l'Europe qui a besoin de s'en
faire une juste idée, pour appliquer les
leçons de l'expérience ù ses nouvelles
relations avec les races musulmanes.
Contentons-nous de signaler pour le
moment un autre point de vue non
moins essentiel et également nouveau :
C'est qu'à partir de la rencontre des
TOMK XII. — N° 01). LD41.
Francs et des Arabes, se disputant le
monde pour en assurer la conquête à
leur religion, datent vraiment les pre-
mières croisades. Et comme Charle-
magne est venu résumer et personnifier
en cette occasion les races héroïques et
barbares du Word dans leurs luttes contre
les barbares du Midi, c'est à Charlemagne
que nous ferons commencer les vérita-
bles guerres saintes de notre civilisation :
c'est à ce grand monarque, fondateur de
l'indépendance du Saint-Siège et restau-
rateur de l'empire d'Occident, que nous
demanderons les caractères régénéra-
teurs de la société chrétienne, sortant de
ses ruines par l'alliance des Francs avec
la Papauté, en face de la société musul-
mane déjà couronnée par deux siècles de
victoires et de succès, mais destinée à
déchoir à son tour devant sa rivale.
En effet, par l'indépendance de l'Eglise
romaine et de ses pontifes, Charlemagne
réalisa enfin dans la politique générale
de la chrétienté la distinction du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, restée
à peu près jusqu'alors à l'état de pure
théorie ou d'application locale. Il y eut
ainsi dans la société universelle deux ju-
ridictions, l'une ecclésiastique, l'autre
séculière, opposant, au nom du droit
chrétien, une barrière infranchissable au
retour de l'ancien système impérial et à
la souveraineté absolue des Césars, qui
faisait alors la honte et la décrépitude
des empereurs bysantins. Ce principe
distinctif de la civilisation chrétienne
grandit bientôt et se développa à l'ombre
du nouvel empire d'Occident. D'un autre
côté, cet empire, rajeuni par la race
toute neuve des Francs, qui était venue
greffer sur son tronc le robuste sauva-
geon du Nord, étendit ses rameaux sur
tout ce que ies Musulmans appelaient
alors la grande terre, c'est-à-dire sur le
territoire des peuples chrétiens de
l'Eglise latine, qu'ils distinguaient des
chrétiens de l'Eglise grecque, nommés
par eux Roumi ou Romains comme héri-
tiers de l'ancien empire de Rome, trans-
porté à Const.antinople. Or, c'est en op-
position au nom de ces derniers qu'à la
restauration de l'empire d'Occident par
Charlemagne tous les chrétiens du rit
latin furent appelés Francs par les écri-
vains de l'islamisme , et c'est ainsi que le
18
182
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES,
nom de Francs ; comme signe appellatif
des Latins, s'est perpétué en Orient,
non, comme on l'a cru, à la suite des
croisades du XIe siècle , mais à par-
tir de l'époque de Charlemagne. C'est ce
prince qui, par ses guerres religieuses
autant que politiques, le rendit à jamais
célèbre et en fit pour les Musulmans un
synonyme du nom chrétien. Attaqués
partout comme ennemis du Christ au
nom du Franc Charlemagne , ceux-ci ne
virent plus que des Francs dans les divers
peuples de l'Europe, qui devait recevoir
elle-même un jour le surnom de Fran-
kistan.
Du reste , les guerres civilisatrices de
Charlemagne montraient alors leur ca-
ractère religieux au nord comme au
midi. On connaît la conversion des
Saxons au Christianisme, après trente-
trois ans de lutte acharnée. Favorisée par
l'état social de ces peuplades germaines,
la civilisation chrétienne se propagea ra-
pidement dans les contrées septentrio-
nales , d'abord par les armes , ensuite par
les missionnaires francs; le Danemarck
et la péninsule Scandinave reçurent
l'Evangile, et avec lui la semence des
croisés, que nous verrons plus tard se
lever, aux souvenirs de Charlemagne,
dans la grande commotion du XIe
siècle.
Les chevaliers Teutoniques furent une
autre réminiscence des croisades carlo-
vingiennes contre les païens du Nord;
tandis que les chevaliers de Saint-Jac-
ques de Compostelle, d'Alcantara et de
Calatrava combatlaient, sous la même
inspiration, pour l'affranchissement de
l'Espagne. Ces croisades continentales
qui firent monter les princes de la dy-
nastie française sur tous les trônes de
l'Europe, depuis ceux de Hongrie et de
Pologne jusqu'à ceux du Portugal , méri-
tent d'occuper une place à côté des croi-
sades d'outre-mer ; nous nous en occupe-
rons donc comme de ces dernières où le
nom des Francs brilla d'un éclat sans pa-
reil aux yeux des Musulmans, et éclip-
sant de nouveau tous les autres noms de
peuples, devint synonyme d'Européen
par la gloire des armes, comme il l'était
déjà devenu, sous Charlemagne, par la
fondation de l'empire d'Occident.
C«tte fondation du saint empire ro-
main , basée sur l'indépendance du Saint-
Siège, donna à la société chrétienne
toutes ses garanties de supériorité sur la
société musulmane. Forte des principes
qui la dirigeaient, la première put donc
engager la lutte contre la seconde; tan-
dis que la politique dégénérée de By-
sance, séparée du centre de l'unité chré-
tienne, dont elle niait le principe en
confondant les pouvoirs temporel et spi-
rituel, et subordonnant ce dernier au
despotisme fiscal et administratif le plus
odieux, réunissait tous les inconvéniens
d'un califat de fait, sans avoir un seul
des avantages du califat rationnel et légal
des Musulmans. Le Christianisme bysan-
tin donnait donc trop beau jeu à l'isla-
misme pour qu'on puisse apprécier dans
ses luttes trop inégales contre ce dernier
le rôle des deux religions.
Aussi Jaisserons-nous en dehors de
notre sujet les premiers rapports des Mu-
sulmans avec les Grecs du Bas-Empire,
indignes représentans de la civilisation
romaine convertie au Christianisme;
nous ne reconnaîtrons des guerres vrai-
ment chrétiennes que chez les peuples
d'Occident; car là seulement elles étaient
destinées à triompher de l'islamisme.
C'est pourquoi toute histoire des croi-
sades doit commencer à Charlemagne et
aux grands pontifes qui lui confièrent les
grands intérêts de la civilisation chré-
tienne ; c'est là que nous devons chercher
à comprendre les premiers secrets de cet
admirable Gesta Dei per Francos qui a
jeté tant de gloire sur nos annales, et
dont le souvenir pourrait encore enfan-
ter des prodiges. C'est dire aussi que
nous n'imiterons pas les érudits de se-
conde main, qui s'obstinent à faire seu-
lement commencer nos guerres saintes
au concile de Clermont, en 1095, et
au cri Dieu le veut! qui remua toute
l'Europe du XIe siècle. Comment ne
voient ils pas que ce mouvement instinc-
tif, irréfléchi, sublime, universel, avait
sa racine dans une profonde conception
endormie dans le passé , et se réveillant
alors en sursaut à la voix du souverain
pontife? IVétudier les croisades qu'à
partir de 1095, c'est se borner bien gra-
tuitement à voir des effets indépendam-
ment de leur cause, c'est prendre l'effet
pour point de départ, sans ne tenir aucun
PAR M. R. TIIOMASSY.
ih:{
compte des origines qui nous en expli-
quent tous les développemens. JNous re-
monterons donc, pour notre part, jus-
qu'à Charlemagne, afin de montrer la
source où, par une sorte de conauit sou-
terrain, à travers deux siècles de déca-
dence, la sublime ignorance du XIe
siècle alla puiser directement ses in-
stincts aventureux et ses pieuses inspira-
tions. La révolution merveilleuse de cô
1 siècle s'opéra , en effet . au souvenir con-
fus des temps carlovingiens, dont les
légendes sacerdotales et les chants popu-
laires et féodaux avaient perpétué et
j idéalisé les traditions; et c'est ainsi que
le sublime cri Dieu le veut.' ne fut,
j comme du reste toutes les grandes in-
I spirations, qu'une réminiscence con-
| fuse de glorieux souvenirs condensés
par le temps, transformés par la poésie,
: et faisant explosion par un élan du
cœur.
Et n'est-ce pas ainsi que la question
d'Orient devrait aujourd'hui se présenter
à nous, si le cœur ne nous faisait pas dé-
faut dans ce siècle encore si plongé dans
l'égoïsme politique et l'indifférence reli-
gieuse ?
L'émancipation des races chrétiennes
dans l'empire ottoman, la part d'in-
fluence que Va France doit y conquérir à
mesure que \e croissant décline par la
double ambition de la Russie et de l'An-
gleterre; enfin, l'établissement d'un Etat
chrétien à Jérusalem, en réveillant tous
les souvenirs religieux qui rattachent la
chrétienté à la ville sainte , réveilleraient
aussi tous les souvenirs de notre gloire,
et nous donneraient à la fois dans le passé
et le présent le lien des principaux rap-
ports de l'Europe avec l'Orient. C'est
ainsi que nous devrions nous rappeler les
croisades de la Palestine , d'Egypte ou de
Tunis, comme les croisés de saint Louis
I se rappelaient Charlemagne et ses rela-
tions avec les Maures d'Espagne , ou avec
Haroun-al-Pieschid. Du moins devrions-
nous nous souvenir de l'admirable poli-
tique de Louis XIV et de Richelieu à l'é-
gard de l'Afrique et de l'Orient, car c'est
le jalon le plus rapproché de nous, et
pourtant le moins observé sur la grande
route des croisades : c'est le dernier an-
neau de la chaîne historique qui relie
toutes les gloires du royaume très chré-
tien depuis Charlemagne jusqu'à nos
jours.
Les croisades, ainsi considérées dans
un sens beaucoup plus général que celui
qu'elles ont reçu de la routine, seront
donc pour nous toutes les luttes du Chris-
tianisme et de l'Islamisme; et comme la
paix ou la trêve vient toujours après la
guerre, elles embrasseront en général
tous les rapports que ces deux religions
ont établis entre les races diverses de
leurs sectateurs. A ce point de vue , l'his-
toire des croisades embrasse géographi-
quement la moitié de l'ancien monde et
se prolonge historiquement à travers
douze siècles jusqu'à nous. Enfin, nous
aussi nous faisons des croisades ; car nos
guerres en Algérie, nos affaires avec
l'Orient ne sont que les dernières phases
du plus grand et du plus brillant épisode
de la civilisation chrétienne.
L'histoire de nos anciennes guerres
contre les barbares de l'Afrique et d
l'Orient doit donc emprunter nécessai
rement et de nouvelles lumières et un
nouvel intérêt aux relations tour à tour
pacifiques et guerrières que nous avons
avec leurs descendans. Ce que nous ap-
prenons maintenant de leur manière de
gouverner ou de combattre nous in-
struira également et de leur ancien gou-
vernement et de leur ancienne stratégie ;
le présent nous explique le passé, comme
le passé à son tour achèvera de nous faire
comprendre le présent.
Ainsi la question d'Alger et celle
d'Orient ne peuvent se détacher de leurs
anlécédens historiques; car la manière
dont elles sont aujourd'hui posées ne
date pas d'hier ni de quarante ans : elles
remontent, par un enchaînement défaits
et de révolutions, à treize siècles de date,
et l'expédition française en Egypte, qui
devait les renouveler, a bien pu ébranler
les élémens de leur solution , mais ne les
a point déplacés. 11 faut donc remonter
dans le passé de l'islamisme pour voir
haut et loin dans l'avenir des plus impor-
tantes questions que nous avons à ré-
soudre avec lui. D'un autre côté, ce ne
sera pas tout de suivre les croisades de-
puis Charlemagne jusqu'à nos jours; il
faut encore voir dès à présent quel doit
être le côté pratique de cette histoire
pour les développemens ultérieurs de la
181
COURS SUR L'HTSTOIRE DES CROISADES ,
civilisation chrétienne en Orient, car
c'est par l'application de l'histoire que le
passé se lie à l'avenir. Et ici se présente à
nous l'immense question du rapproche-
ment et de la fusion à établir entre les
races si diverses de l'Orient et de l'Occi-
dent.
En effet, l'œuvre à la fois la plus diffi-
cile et la plus honorable pour la civilisa-
tion moderne et pour l'Europe , qui est le
foyer de ses lumières et de ses bienfaits,
consistera bientôt dans le rapprochement
et la fusion des races chrétiennes et mu-
sulmanes sur le théâtre si long-temps
disputé de l'Afrique et de l'Orient. Après
les croisades, luttes acharnées et sans
résultat définitif, vient aujourd'hui le
tour de la conciliation : c'est l'avènement
des transactions pacifiques, où il s'agit
encore pour nous de la conquête de l'is-
lamisme et de ses sectateurs, c'est-à-dire
de l'acquisition d'un tiers de l'ancien
monde.
Comment préparer pour l'avenir la so-
lution d'un problème aussi complexe que
l'histoire nous a montré insoluble jus-
qu'à présent, et dont la géographie nous
fait sentir chaque jour les difficultés
presque insurmontables, ou du moins
sans cesse renaissantes? Quel sera , d'un
autre côté, le rôle de la France dans
cette œuvre de civilisation? et sous ce
rapport particulier, comment résoudre
la question de Constantinople , de l'E-
gypte et de l'Algérie? comment en
étendre et en généraliser l'application
en Orient et sur le continent africain?
Tel sera aussi l'objet de nos recherches,
où nous tâcherons de mettre, à démêler
et à étudier les difficultés inséparables
du problème, le premier soin que d'au-
tres ont pu apporter à nous en étaler les
conditions favorables.
Et d'abord, rappelons à cet égard les
aits qui assurent à la France le droit d'i-
nitiative et de priorité pour opérer le
rapprochement et la fusion des races si
diverses que Ta conquête d'Alger a com-
mencé à remettre en présence. Les luttes
guerrières et religieuses du moyen âge ,
provoquées par le fanatisme musulman,
avaient tranché la question par l'épée et
rendu pour les combattans toute récon-
ciliation à jamais impossible. C'est alors
que la France entreprit un rôle que le
succès et un avenir providentiel pou-
vaient seuls justifier. Au grand scandale
de la chrétienté, elle passa dans le camp
ennemi : François Ier s'allia avec Soli-
man contre Charles-Quint, et au système
d'hostilité permanente qui n'admettait
que des trêves, jamais de paix entre
chrétiens et musulmans , il fit succéder
le système d'alliances défensives et of-
fensives même contre des coreligion-
naires. C'était ia violation flagrante de
toutes les lois de la chevalerie; mais de
ce mal Dieu sut faire sortir un bien : par
l'introduction dans le monde diploma-
tique d'un principe essentiel pour notre
société moderne, et la séparation entre
les faits politiques et les faits religieux.
Dès lors, par la politique de François Ier,
la route fut ouverte à toutes les alliances
politiques, à toutes les transactions com-
merciales entre les deux races ennemies,
et par le commerce et la politique à tous
les moyens de rapprochement et de fu-
sion, au moins quant à leurs intérêts ma-
tériels. C'était donc le germe d'un im-
mense progrès , et le Christianisme qui
l'a semé par la France, par elle encore
doit en recueillir les fruits.
Telles sont les destinées nouvelles de
la patrie. Au nom du système transitoire
dont elle a été l'auteur, elle n'a qu'à user
de ses droits et à prendre la première
comme la meilleure part des croisades
pacifiques des temps modernes; croi-
sades plus lentes, mais aussi plus sûres,
moins bruyantes, mais non moins glo-
rieuses que celles de nos temps che-
valeresques et de notre héroïsme reli-
gieux.
N'est-ce pas, en effet, la France qui,
de nos jours encore, a eu l'initiative de
toutes les réformes opérées au sein des
sociétés musulmanes , en Egypte , à Con-
stantinople , et même dans le Maroc ? On
a surtout trop oublié l'histoire de nos
relations avec ce dernier empire. Tandis
qu'un enchaînement de conditions humi-
liantes était imposé aux autrespuissances
de l'Europe , la France y a presque tou-
jours conservé le rang dû au royaume
très chrétien, et représentant née de la
civilisation, elle n'y a jamais accepté, si
ce n'est sous le régent et Louis XV,
l'ignominie commune que les autres gou-
vernemens rivayx y ont constamment
PAU M. a. THOMASSY.
185
proférée à la domination commerciale et !
exclusive d'un seul d'entre eux.
Sans qu'il soit besoin de rappeler les
relations de Henri III avec le Maroc (1),
ni le prix qu'y attachèrent les ligueurs de
Marseille et le parlement de Provence, et
après eux Henri IV; sans même parler
de Richelieu , ni de ses projets d'établis-
sement à l'île de Mogador. ou de ses ex-
péditions contre Salé et Saffi, couronnées
d'un plein et glorieux succès, comment
a-t-on pu oublier le rôle si beau à cer-
tains égards, et sous tous les rapports si
utile et si instructif, que la France joua
sous Louis XIV dans ses relations avec
les chefs de cet empire? Sous Louis XV
même, lorsque M. de Choiseul arrêta
d'une main vigoureuse et inattendue la
décadence complète de la monarchie,
nous commençâmes à reprendre une
partie de notre ancienne suprématie
dans cette partie de l'Afrique après le
traité de 1767. Enfin , sous Louis XVI , et
particulièrement après la guerre de l'in-
dépendance américaine, notre prépon-
dérance du XVIIe siècle nous fut pres-
que en entier rendue dans le Maroc.
La France y introduisit certains germes
de civilisation européenne , et d'accord
avec Sidi-Mohammed, y abolit pendant
les dernières années de ce prince toute
espèce d'esclavage pour les chrétiens.
Sans doute ces germes isolés n'avaient
pas une grande importance en eux-mê-
mes; mais ils en acquéraient une plus
grande par leurs rapports avec les faits
analogues qui se manifestaient alors à
Constantinople.
C'était, en effet, le moment où cette
réforme ottomane, que nous avons vu
consommée de nos jours par le sultan
Mamouth, se préparait dans les esprits
par l'influence amie de la France; l'é-
poque mémorable et toute nouvelle pour
(1) Le 10 juin 1377, création du consulat de Ma-
roc et de Fez en faveur de Guillaume Bérard , Mar-
seillais. En lo79 (9 juillet), Henri III déclare, au
sujet des droits de ce consul, qu'ils lu sont accordés
<c en même forme et manière qu'aux consuls esta-
blis par nous ez parties d'Alexandrie et Tripoli de
Syrie, Tripoli de Barbarie, Gelby, Tbunis, Bonne
et Argier, et cela, ajoute-t-il, à cause des grands
services rendus à notre commerce et à l'affranchis-
sement des Français esclaves chez les Maures. »
(Manuscrits des Affaires étrangères.)
l'Orient où notre ambassadeur, M. de
Choiseul-Gouffier, communiquait à la
Porte et à ses ministres le noble désir de
participer à la civilisation de l'Europe.
Par les conseils de cet envoyé, desoffi-
ciers et des ingénieurs de notre armée et
de notre marine, dont plusieurs avaient
déjà concouru au triomphe de l'indépen-
dance américaine, furent appelés à Con-
stantinople pour essayer d'y ranimer une
société mourante, et y enseigner la théo-
rie et la pratique des armes spéciales et
des plus itnportans services publics. Le
vieux système maritime et militaire de
notre alliée commença aussitôt à se ra-
jeunir, et si le fanatisme des janissaires
n'avait mis obstacle à cette régénération,
l'empire ottoman aurait pu compter de
nouveau parmi les grandes puissances en
se faisant initier aux privilèges de leur
civilisation. C'est dans ces circonstances
que le calife de Maroc, cet émule con-
stant du sultan de Constantinople, essaya
de rivaliser avec celui-ci pour s'appro-
prier aussi les avantages de notre état
social et participer au même degré aux
bienfaits de nos relations. Mais celles-ci
furent bien loin d'exercer la même in-
fluence sur le plus barbare des Etats mu-
sulmans. Toutefois, il ne fut pas moins
curieux de voir notre influence égale-
ment accueillie par le Maroc et par la
Turquie , et sollicitée tour à tour par les
diverses sectes de l'islamisme.
Ainsi au moyen âge par la guerre ,
et depuis François Ier jusqu'à nos jours
par la diplomatie et la transaction, la
France s'est trouvée historiquement pla-
cée au centre même des relations avec
les races musulmanes. Et maintenant
l'Algérie nous piace encore géographi-
quement dans cette même position in-
termédiaire entre Abd-el-Kader , d'un
côté avec les fanatiques sectaires du ka~
lifat marocain, et de l'autre, les popu-
lations de Tunis , vassales religieuses du
kalifat ottoman. Tout se lie donc dans
le poste et dans le rôle que la Providence
nous a faits; et les antécédens histo-
riques nous assurent les chances de l'a-
venir. Mais jusqu'ici cette garantie de
l'histoire, cette voix du passé prophéti-
que, si puissante sur les événemens. fu-
turs, a été ce dont nous avons tenu le
moindre compte. Au silence obstiné que
COURS SUR L'HISTOIRE DES CROISADES.
nous lui gardons , ou dirait vraiment
que nous faisons fi de tout ce qui peut
nous donner la confiance au cœur ; et
que nous tirons vanité de supprimer dans
nos annales l'un de nos plus beaux rôles
de la France moderne. Rôle magnifique
où elle s'est montrée médiatricedesdeux
religions qui se sont disputé le plus
long-temps l'empire du monde et se par-
tagent encore les bords de la Méditerra-
née; rôle conciliateur et à ce titre émi-
nemment cbrétien , qui nous donne
maintenant droit de priorité dans toutes
les entreprises de civilisation sur les
races musulmanes, et nous assure en
particulier le privilège d'humaniser l'A-
frique , en apprenant aux populations
qui menacent de la rendre à jamais im-
productive, les secrets nouveaux d'où
renaîtra son ancienne prospérité.
Pour compléter l'aperçu pratique que
nous venons d'exposer sur l'histoire des
croisades, il nous reste à aborder le pro-
blème qui le résume et surtout à bien
poser la question, ce qui sera la résoudre
à demi. Mais pour atteindre ce but, mar-
quons d'abord la distance qui nous eu
sépare.
Les progrès merveilleux de la civilisa-
tion chrétienne ont laissé bien loin der-
rière elle la civilisation musulmane ; et
il en est résulté une difficulté de plus
pour leur conciliation. Ainsi , tandis
qu'au moyen âge chrétiens et Musulmans
s'entendaient immédiatement entre eux
et en quelque sorte à demi-mot, soit
dans les choses de la guerre, soit dans
ce^es de la diplomatie, nous sentons au
contraire dans l'un et l'autre cas le be-
soin d'une étude spéciale et toute diffé-
rente de nos habitudes pour bien com-
prendre la société musulmane qui, de
son côté , ne nous comprend aucune-
ment. Il y a donc entre elle et nous
comme un abîme de séparation à fran-
chir: obstacle nouveau qui n'existait pas
au moyen âge. A cette époque, en effet,
chrétiens et Musulmans, bien qu'en hos-
tilité permanente au point de vue reli-
gieux , étaient au même niveau d'état po-
litique et social ; sur ce terrain tout était
facile au rapprochement des races qui
ne trouvaient d'obstacle insurmontable
à leur fusion que dans leurs croyances
réciproquement exclusives. Or le niveau
qui tenait en équilibre les idées et les
ressources des deux parties et facilitait
toutes leurs transactions publiques ou
privées, diplomatiques ou commerciales,
n'existe pluspour nous; car nous sommes
montés au sommet de la civilisation,
tandis que les Musulmans retombant au
pied de l'échelle ont cessé en quelque
sorte d'être à notre portée.
Les données du problème , telles qu'el-
les existaient au moyen âge, sont donc
complètement changées; et la question
est de savoir maintenant si les difficultés
qui naissent de la distance où nous
sommes de nos ennemis, sont ou ne sont
pas compensées, pour atteindre à la ré-
conciliation, par la supériorité et l'as-
cendant que nos progrès nous permet-
tront d'exercer sur eux. En attendant
une solution, on peut dire encore que,
si au moyen âge le rapprochement était
facile et naturel pour tous au point de
vue politique et social , il est mainte-
nant devenu périlleux et délicat sur ce
double rapport , car il est également
contraire à nos opinions et à nos habi-
tudes; tandis qu'alors étant absolument
impossible par les croyances à cause de
l'état exclusif où celles-ci se trouvaient
maintenues par la lutte de tous leurs in-
térêts temporels, le temps l'a peut-être
rendu à cet égard susceptible d'une solu-
tion inespérée. De sorte que le Christia-
nisme , qui ne s'agrandit plus que par la
persuasion, mais qui dispose pour ce
but d'irrésistibles moyens d'influence,
sûr désormais de la victoire matérielle ,
viendra coopérer aussi à la fusion que ses
formes repoussaient au moyen âge , et
cimentera l'alliance des deux races en
comblant par sa charité inépuisable et
toute-puissante un abîme qui, sans elle ,
resterait infranchissable. Tel est le nou-
veau rôle qui l'attend.
La solution générale ainsi entrevue
dans un avenir dont il est impossible de
fixer le terme, et sous le rapport reli-
gieux le seul capable de la rendre com-
plète et irrévocable , le seul par consé-
quent qui dès le point de départ nous
signale le but définitif du problème que
nous avons posé , commençons mainte-
nant notre essai sur l'histoire des croi-
sades. Nous avons marqué le terme futur
et providentiel de ces guerres saintes ,
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT, PAR M. ERNEST DE MOY
rajeunies et transformées de nos jours
pour la plus grande gloire du Christia-
nisme et de la paix qu'il est venu appor-
ter au monde. C'est un premier moyen
pour ne nous point égarer sur la roule
que nous avons à suivre. Mais il en est un
autre qu'il n'importe pas moins de rap-
187
peler ; c'est d'éclairer constamment l'é-
lude trop souvent fautive et incomplète
du passé par le sentiment des réalités
présentes. Ce n'est que de la comparai-
son constante de ce qui a été a^ecce qui
est qu'on peut inférer ce qui sera.
Raymond Thomassy.
&<ïmcc$ ê>oci<xti$.
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.
DOUIIÈME ET DERNIÈRE LEÇON (1).
Des différentes formes de gouvernemens. — Des
fonctions du pouvoir politique. — Des relations
entre les Etats, et des bases du droit interna-
tional
La société politique, ainsi que nous l'a-
vons définie dans notre avant-dernière
leçon (2), est une réunion d'hommes qui
a pour objet l'existence parmi eux d'une
volonté efficace pour le maintien de la
justice et pour le développement le plus
sûr et le plus facile possible des facultés
propres à avancer l'œuvre du salut. On a
beaucoup disputé dans le monde savant
sur le but de l'État ou de la société poli-
tique, que les uns crurent devoir restrein-
dre au maintien pur et simple du droit ,
tandis que les autres n'hésitèrent pas de
lui arroger même le soin de l'éducation
morale des peuples et leur direction dans
les voies du salut. Cette dernière opinion,
qui nous conduirait droit au despotisme
le plus insupportable qu'il soit possible
d'imaginer, a sa source dans une igno-
rance profonde sur la nature des rela-
tions de l'homme avec Dieu, sur l'idée et
lesconditionsdu salut, tandisque l'autre,
entièrement irréligieuse , ne considère
que l'homme isolément, sans autre but
ni destination que de se maintenir, tou-
jours égal à lui-même, dans les condi-
tionsvoulues par l'idée mômede son être.
(i) Voir la xic leçon au q> Ci) , t. XI, p. 340.
(8) T. IX, p. 271, col. 2.
Nous ne répéterons pas ici ce que nous
avons développé plus haut sur l'attitude
qu'il convient au pouvoir politique de
prendre en matière de religion (1) et de
morale. I\ous nous bornerons à observer,
que le pouvoir politique, organe et re-
présentant de la volonté dans l'homme
social, ne peut pas plus abdiquer les fonc-
tions qui incombent à la volonté humaine
pour l'accomplissement de l'œuvre de
cette vie, que dépasser les bornes qui nous
sont tracées par l'impuissance même de
notre volonté dans les choses spirituelles,
et par le besoin que nous avons d'être
sollicités et dirigés par la grâce.
Tandis donc que d'une part le pouvoir
ne peut jamais refuser son action ou son
appui aux institutions destinées au dé-
veloppement moral et religieux des peu-
ples , d'un autre côté il doit abandonner
la détermination, le but et la direction de
ces institutions aux organes particuliers
de l'Esprit divin et à la voix de laconscien-
ce. Mais servir, servir de toutes ses for-
ces à l'avancement de ce que réclame la
conscience, telle est sans doute sa voca-
tion; car l'homme se doit tout entier à
l'œuvre que Dieu lui impose. Cette œu-
vre est la même partout et toujours :
c'est de glorifier Dieu en cultivant et dé-
veloppant en nous les idées divines du
vrai , du beau et du juste ; mais l'exécu-
tion varie à l'infini, selon les dons et les,
talens divers départis à la créature. Aussi
(1) T. IX, p. 280, col. 2 geq.
188
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
y a-t-il en général deux manières diffé-
rentes d'envisager la tâche que nous
avons à remplir : l'une qui part de l'u-
nité de l'œuvre et qui tend à concentrer
et uniformiser, en les ramenant tous à
cette unité, les différons rapports de
la vie sociale ; l'autre qui part de la di-
versité des dons et des qualités, et qui ,
en s'attachant à la multiplicité des be-
soins et des penchans qui en résultent ,
cherche son triomphe dans la variété et
la richesse des développemens.
Il est évident que la première manière
devoir et d'agir est celle de l'homme dans
lequel prédomine la réflexion ■ tandis que
l'autre est plus propre au sexe et à l'âge,
portés d'eux-mêmes à s'abandonner da-
vantage aux impressions du moment et à
suivre les instincts de la nature. Parmi
les peuples, il semblerait que les races
les plus mâles devraient naturellement,
aux époques de leur plus haute maturité,
suivre la première de ces deux manières
et se trouver conduites par elle au gou-
vernement monarchique; tandis que la
seconde serait plus naturelle aux races
faibles et aux époques d'enfance des peu-
ples, chez lesquelles elle engendrerait,
comme par nécessité, le gouvernement
républicain. Cependant l'histoire nous
montre souvent la monarchie précisé-
ment à l'origine des Etats dans la jeunesse
des peuples et chez les races les plus fai-
bles, et nous présente, au contraire, les
formes républicaines chez les peuples les
plus vigoureux, et aux époques du plus
haut développement de leur énergie na-
tionale. Cela ne met-il pas nos principes
d'analogie et notre méthode en défaut?
Nous ne le croyons pas. Il s'agit seule-
ment d'approfondir un peu les procédés
de la pensée et de la volonté humaine
qui se reproduisent en grand dans la vie
sociale.
La conscience intime de l'homme est
le résultat de l'union opérée par l'acti-
vité et l'énergie de la volonté, entre l'é-
lément intellectuel et l'élément naturel
de son être , entre son esprit et son
corps (1). L'initiative dans ce mouvement
(l) On a trop peu fait attention en philosophie au
rôle que joue la volonté dans notre conscience in-
time. C'est elle qui dirigeant nos mouvemens cor-
porels selon les prescriptions de notre esprit, et
de la vie qui se résume dans l'acte de la
volonté, peut partir tantôt du coté du
corps, tantôt du côté de l'esprit, et elle
partira régulièrement de l'un ou de l'au-
tre, selon que ce sera l'esprit ou la na-
ture qui, par sa prépondérance, aura dé-
terminé le caractère individuel d'un être.
Or celui de ces deux principes à qui il
appartient de donner l'impulsion , tend
nécessairement à se saisir le plus intime-
ment possible du principe opposé, et
à lui donner, par l'essor qu'il lui im-
prime, le plus de développement qu'il
peut. De là vient que dans l'homme ,
l'organe et le représentant de la vie in-
tellectuelle, les forces corporelles, les
besoins du corps et le besoin d'une ac-
tion extérieure sont portés à un bien
plus haut degré d'énergie que dans la
femme qui représentant de son côté la
vie naturelle , se sent plus portée à dé-
velopper en elle les sentimens par les-
quels la nature participe à la vie de l'es-
prit et à se concentrer en elle-même pour
se rendre dépositaire de ce principe d'u-
nité qui doit faire le complément de son
existence. JNe serait-il pas permis de con-
clure que par une raison analogue, les
peuples faibles ou absorbés encore dans
les besoins de la vie physique, éprouvent
un besoin plus pressant que d'autres de se
confier au pouvoir et à la conduite d'un
seul homme ou d'une famille à laquelle
les rattachent des sentimens de piété et
de dévouement ; que les peuples au con-
traire, fortement constitués, qui possè-
dent, par leur nature ou par leur déve-
loppement historique, une puissance de
concentration très active el très énergi-
que dans leur vie intellectuelle et mo-
rale, se sentent plus portés à se livrer
aux entreprises variées auxquelles les in-
vitent les circonstances extérieures , et
à développer, avec un abandon pour ainsi
dire sans réserve, dans leur sein, le prin-
cipe de libre association qui conduit aux
formes républicaines? JNous le croyons
assurément , et d'autant plus que beau-
coup d'autres observations viennent à
les pensées de celui-ci selon les désirs et les besoins
de notre corps , opère l'union intime de l'un avec
l'autre , et nous procure ce sentiment du moi qui
fait que nous nous connaissons comme personne vi-
vante.
PAR M. ERNEST DE MOY.
l'appui, qui nous confirment dans cette
manière de voir.
Cependant nous n'irons pas tirer de là
des conséquences rigoureuses,pour juger
de la forme de gouvernement qui doit
convenir absolument à tel ou tel peuple,
à telle ou telle époque, ni faire de ce
principe des applications précipitées,
comme par exemple de dire , en contra-
diction directe avec la supposition expo-
sée plus haut, que c'est aux peuples fai-
bles et aux époques d'enfance qu'appar-
tient de préférence la forme monarchi-
que : ce serait une autre erreur très
grave, et que l'histoire également dé-
mentirait a chaque page. Trop de causes
différentes influent à cet égard sur la for-
mation des Etats , pour qu'il soit permis
d'établir de pareils raisonnemens. Les
circonstances, par exemple, peuvent exi-
ger d'un peuple jusqu'alors livré à l'a-
griculture ou au commerce , à l'abri
d'institutions républicaines, un dévelop-
pement extraordinaire d'énergie et d'ac-
tivité militaire, et il passera, par le besoin
irrécusable de concentrer son action, au
gouvernement monarchique. Sans cause
violente, rien que par les chances du
commerce qui ruinent , au profit d'une
seule, plusieurs maisons de commerce
long-temps rivales, une république com-
merçante peut passer à l'état monarchi-
que. Un Etat patriarcal peut de môme,
par le morcellement des terres qu'amè-
nent l'industrie et l'influence des riches-
ses en numéraire, se transformer en répu-
blique; et cette même influence qui finit
toujours par concentrer les fortunes en
peu de mains ou enfin en une seule, peut
le ramener à la monarchie. Le même
gouvernement monarchique ne signale-
ra- t-il pas alors dans le premier de ces
états, une époque d'énergie très grande ,
tandis que dans le second il marquera
une époque de décadence et d'affaisse-
ment, et que, dans le troisième, il ne
sera qu'un retour à l'état primitif, avec
les richesses et le développement intel-
lectuel et moral qui s'en suit de plus?
Comment doncétablirquelquechose d'ab-
solu sur les formes du gouvernement?
H y a une autre cause déterminante
de nos rapports sociaux sur laquelle
on a fait à cet égard bien des raisonne-
mens faux : c'est la religion.
189
Au premier abord sans doute, rien ne
nous semble plus naturel que l'homme
se modèle en tout sur la Divinité qu'il
implore , et qu'il fasse valoir au de-
hors et dans ses rapports sociaux les
mêmes principes dont la religion lui
recommande la pratique dans sa vie in-
térieure. On s'est donc cru souvent auto-
risé à faire la remarque que le mono-
théisme favorisait davantage la monar-
chie , le polythéisme, au contraire, la
république, et que , parmi Ses confessions
chrétiennes, le Catholicisme, par son
principe d'unité et de subordination,
était plus favorable h la première, le pro-
testantisme, par son principe d'insubor-
dination, à la seconde de ces formes de
gouvernement. Cependant, nous voyons
les empereurs de Rome païenne et ceux
de la Chine défendre avec acharnement,
contre les envahissemens du Christia-
nisme, leur autorité absolue , identique,
selon eux, avec celle de leurs innombra-
bles divinités ; et dans le nord de l'Alle-
magne, en Suède et en Danemarck, c'est
de la réforme précisément que nous
voyons sortir l'absolutisme monarchique
le plus complet. Des observations de ce
genre, quelque justes qu'elles puissent
être à certains égards, ne supportent
donc jamais une application rigoureuse
et générale. On pourrait , avec au moins
autant de fondement , établir la propo-
sition contraire : savoir, que le Catholi-
cisme, par exemple, est plus favorable à
la république et le protestantisme à la
monarchie, par la raison bien simple que
les contrastes se cherchent et se provo-
quent réciproquement. De sorte que là
où il y a unité et subordination spiri-
tuelle, il peut y avoir d'autant plus de
liberté et d'égalité politique; tandis que
l'anarchie, dans la vie spirituelle et mo-
rale, amène nécessairement les esprits
à chercher un principe d'unité d'autant
plus fort et plus absolu dans l'ordre tem-
porel.
De tout cela , nous croyons devoir con-
clure que la monarchie et la république
sont deux formes de gouvernement éga-
lement naturelles et légitimes , égale-
ment fondées dans les lois les plus inti-
mesdel'espritel delà volonté de l'homme;
que leur établissement et leur maintien
n'est rien moins qu'arbitraire ; qu'il d<-
190
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
pend autant de l'état des esprits que de
celui des forces matérielles disposées
dans la société selon des proportions dif-
férentes , et que les préjugés religieux
que l'on a , de nos jours , évoqués en fa-
veur de l'une ou de l'autre, reposent,
pour le moins, sur des malentendus.
S'il y a une observation à faire à l'égard
des formes du gouvernement , sous le
point de vue religieux , c'est peut-être
celle-ci : La république ne peut se passer
d'un principe d'unité politique , et la
monarchie , de son côté, ne peut rempla-
cer par l'énergie de son principe d'auto-
rité l'action libre et spontanée des diffé-
rens membres de l'Etat qui est propre à
la république. Aucune de ces deux for-
mes de gouvernement , prise exclusive-
ment , ne paraît donc être entièrement
dans le vrai; chacune d'elles semble ne
pouvoir exister sans l'autre, et leur heu-
reuse union , que rêvaient déjà Aristote
et Cicéron , formera à tout jamais l'objet
des vœux les plus sincères de tout homme
sage en politique.
Or, cette union, il nous paraît que la
charité chrétienne seule en a le secret.
C'est cette charité dont l'absence est
cause que les Grecs et les Romains ne
purent supporter sans ombrage le gou-
vernement d'un seul , et que les Orien-
taux , de leur côté , ne peuvent souffrir
la liberté qui inspira aux peuples chré-
tiens cette modération d'eux-mêmes par
laquelle seule il fut possible de soutenir,
pendant quelque temps , cette admirable
constitution du saint Empire , où nous
voyons effectivement réunis les avanta-
ges de la monarchie et de la république ,
et pour laquelle assurément l'Eglise n'eût
pas sontenu de si rudes combats , si elle
n'y eût reconnu le véri'able modèle de
la société chrétienne d'ici-bas. Ce que
l'on appelle aujourd'hui la monarchie
constitutionnelle, n'est qu'une triste con-
trefaçon où l'esprit du siècle s'efforce
en vain de réaliser par un équilibre arti-
ficiel des passions ce que l'Eglise avait
entrepris de fonder par le triomphe de
toutes les vertus chrétiennes.
Maintenant que nous avons , autant
que possible, fixé notre opinion sur les
différentes manières dont peut être con-
stitué le pouvoir politique , passons à
l'exercice de ce même pouvoirpour con-
naître les fonctions et les devoirs qui lui
sont propres. Il a, comme nous le di-
sions plus haut, une double tâche à rem-
plir: celle de maintenir la justice, et de
pourvoir au développement le plus sûr
et le plus facile possible des facultés hu-
maines propres à avancer l'œuvre du sa-
lut. Cette double tâche résulte naturelle-
ment du double aspect sous lequel se
présente, comme nous l'avons déjà re-
marqué, l'œuvre de la vie. Selon son but
unique d'abord , qui n'est autre que îa
justice, et ensuite selon les moyens di-
vers départis à la créature, comme au-
tant d'instrumens pour servira la glori-
fication du Seigneur. Le double dévelop-
pement que prend le pouvoir politique,
soit qu'il agisse en législation , soit qu'il
déploie sa puissance pour exécuter ses
volontés, selon les deux fins auxquelles
il doit tendre , correspond à ce qui . dans
l'individu , forme , d'une part , la vie de
l'esprit dont l'objet est le vrai, de l'au-
tre , la vie matérielle dont l'objet est l'u-
tile. Tous Tes pouvoirs attribués au gou-
vernement de la société politique se
divisent donc nécessairement en deux
classes , et se résument dans les deux
pouvoirs principaux, que l'on a coutume
d'appeler le pouvoir judiciaire et le pou-
voir administratif.
L'œuvre à remplir par le pouvoir judi-
ciaire est triple ; savoir : 1° de constater
les droits de chacun qui pourraient de-
venir incertains et douteux, et de les
mettre en sûreté en les revêtant du sceau
de l'autorité publique ; 2° de fixer les
droits sur lesquels des doutes se sont éle-
vés , et de les protéger contre la résis-
tance ou les empiétemens de l'erreur et
de l'aveuglement ; 3° de revendiquer la
justice et de venger la loi contre la ré-
volte des passions. La première de ces
fonctions forme ce que nous appelons la
juridiction volontaire et le notariat, la
seconde constitue la juridiction civile,
et la troisième la juridiction pénale. Le
pouvoir judiciaire veille de la sorte sur
les bases mêmes de la société, et il est
inutile de faire observer que celte der-
nière n'a de sécurité et de durée qu'au-
tant qu'une volonté , en même temps in-
flexible et incorruptible , préside à l'ac-
complissement des fonctions indiquées.
Cette volonté est donc inséparable de la
PAR M. ERNEST DE MOY.
191
puissance souveraine sur laquelle est éta- ( établir quelque proposition générale et
blie la société politique, et il est absurde
de vouloir enlever des mains du souve-
rain le pouvoir judiciaire pour en faire
un pouvoir indépendant. Il n'y a que la
main qui manie l'épée qui puisse tenir le
sceptre avec fermeté. Nous n'entendons
pas pour cela attaquer l'indépendance
des tribunaux dans la spbère qui leur est
propre. 11 y a une différence très grande
entre l'énergie de la volonté et la puis-
sance nécessaire pour maintenir le droit
et réprimer l'injustice . et entre la fa-
culté intellectuelle de distinguer le juste
d'avec l'injuste , et de définir ce qui se
doit, en toute circonstance. Si des orga-
nes différens sont départis à chacune de
ces fonctions dans l'homme individuel,
à plus forte raison auront-elles chacune
le leur dans l'Etat. Or, quels seront les
organes propres à la dernière de ces
fonctions, et de quelle manière devront-
ils être constitués ?
Nous pensons que , dans une société
complètement développée , ils seront né-
cessairement de deux espèces ; car la
question de justice peut être envisagée
sous un double aspect : 1° sous le point
de vue de son principe universel, d'où
se déduit la règle générale à suivre dans
une certaine catégorie de rapports so-
ciaux ; 2° sous le point de vue particu-
lier, des circonstances données , qui dé-
termine les conditions de l'application
de la règle et produit la décision dans
l'espèce. Nul doute qu'il faille , pour ré-
soudre la question du droit complète-
ment , le saisir sous ces deux aspects ; et
de même que l'homme individuel . dans
les conditions ordinaires de la vie, ne
forme pas une résolution sans consulter
d'une part sa raison et de l'autre les
besoins de sa nature; de même le pou-
voir souverain, qui est la volonté sociale,
ne doit il pas rendre de sentence sans le
concours simultané des organes de la loi
et des représentais naturels de la vie
matérielle du peuple auquel la loi s'ap-
plique. Nous devrons donc, pour l'admi-
nistration de la justice, reconnaître, à
ce qu'il semble, au .jury, un rôle indis-
pensable, en concurrence avec les juges
versés dans la connaissance des lois. Ce-
pendant, nous sommes loin de vouloir
absolue à cet égard.
^'oublions pas que le jury est ici l'or-
gane de la vie naturelle , et qu'il s'agit
avant tout de prêter main-forte au droit.
De même qu'un homme ne doit pas écou-
ter sa nature lorsqu'elle s'oppose à son
devoir, et qu'il doit imposer silence à
ses sens lorsqu'ils se révoltent contre la
raison; de même aussi, dans la société,
peut-il arriver des époques où l'institu-
tion du jury doit être snpprimée, parce
que , s'éloignant de l'esprit de son éta-
blissement , elle ne forme plus qu'un ob-
stacle à l'exécution des lois , et se montre
un instrument d'iniquité.
Il n'est donné qu'à la société chré-
tienne de se procurer des garanties dura-
bles d'une administration judiciaire vrai-
ment éclairée et impartiale. Partout ail-
leurs le même conflit entre la chair et
l'esprit, qui se reproduit dans tous les
rapports de l'homme déchu, aura pour
conséquence inévitable que la justice
sera ou livrée à l'influence irrégulière
des sentimens populaires, ou à la merci
d'un pouvoir despotique qui en fera un
instrument de terreur ; ou bien que ,
d'une part, les misérables arguties de la
chicane remplaceront la recherche con-
sciencieuse de la règle de justice, et que,
de l'autre, les égards dus aux circon-
stances de la vie serviront de prétexte
au caprice, à la faiblesse ou à la corrup-
tion.
Si nous n'avions égard qu'au dévelop-
pement de civilisation et au point de
maturité où sont arrivés les peuples de
l'Europe, nous réclamerions sans doute
le jury pour eux; car, là où ils sont,
l'esprit de justice devrait les avoir péné-
trés et éclairés de telle sorte que l'on pût
dire d'eux qu'ils ne sont plus sous la
loi, parce qu'ils ont en eux l'esprit de la
loi. Mais malheureusement dans les dif-
férentes époques de développement que
nous avons parcourues , les momens les
plus précieux ont été perdus ou mis à
profil uniquement pour le mal , de sorte
que nous n'avons que trop lieu de crain-
dre que quelque incapables que soient au-
jourd'hui les nationscivilisées de se lais-
ser conduire d'autorité, comme aux jours
de leur jeunesse, elles ne sachent pour-
tant pas porter la liberté , el ne soient
192
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
par conséquent vouées à une ruine pres-
que inévitable.
Sans nous arrêter sur l'organisation du
pouvoir judiciaire et les lois de son ac-
tion à des questions de détail pour les-
quelles nous n'avons plus ni le temps , ni
l'espace nécessaires, nous ne dirons qu'un
mot sur l'administration de la justice pé-
nale. Le principe d'après lequel elle agit,
n'est autre que celui de la jusîice en gé-
néral : c'est d'attribuer à chacun ce qui
lui appartient: Suum calque tribuere. La
justice civile , en laissant à chacun la fa-
culté de prendre lui-même sa position
dans la société, de faire valoir ses qua-
lités et d'acquérir autant de bien et d'in-
fluence qu'il peut , se borne à le recon-
naître pour ce qu'il est et à le maintenir
dans la situation où il se trouve placé
par l'effet de la Providence et de sa pro-
pre liberté. Eh bien ! la justice pénale
en fait autant. Elle , aussi , se borne à
prendre l'homme tel qu'il s'est fait lui-
même, et à lui assigner sa position selon
la loi qu'il a choisie , dont il s'est rendu
l'organe et dont il a réclamé, pour ainsi
dire , les bénéfices : la loi de haine , de
violence et de mépris de la paix et de la
liberté d'autrui. Elle lui applique , cette
loi , dans la mesure où il l'a fait valoir
lui-même , selon ses mérites; et si elle ne
réussit pas toujours à rendre à l'infrac-
teur de l'ordre social exactement la pa-
reille, du moins doit-elle tendre à une
compensation équitable, qui maintienne
la vie sociale dans une sorte d'équilibre
entre la perturbation qu'elle a éprouvée
et la répression qui part de son sein
contre la puissance d'une volonté per-
verse qu'elle recèle dans ses membres.
Tout ce qui va au delà n'est qu'excès ou
folie. Il n'y a que l'Eglise qui puisse
prendre sur elle la iâche d'une véritable
réhabilitation de l'ordre , considéré dans
le sens absolu par l'application du sys-
tème pénitentiaire; car, pour faire péni-
tence , il faut une grâce spéciale dont
elle seule est l'administrateur régulier.
L'homme, par les seules forces de sa na-
ture , ne peut tout au plus que se main-
tenir dans l'état où il était, lorsque Dieu
le saisit et l'arrêta , pour ainsi dire, au
bord de l'abîme du mal; et le pouvoir
politique, qui n'est que l'organe de la
volonté humaine et ne dispose que des
forces naturelles, n'en peut pas davan-
tage pour le bien de la société. Il n'a
point de puissance véritablement purifi-
catrice.
Cependant, cette loi de compensation,
dont l'application appartient au pouvoir
politique , et qui n'est que la loi du ta-
lion, a changé de nature et d'acception
sous l'empire du Christianisme. La loi
chrétienne ne voit de mal réel que dans
la volonté perverse de l'homme, et ne
regarde au dommage matériel , occa-
sionné par le crime, qu'autant qu'il peut
servir à apprécier l'intensité de la mau-
vaise volonté de son auteur, ou donner
la mesure de son indifférence pour le
bien. L'échelle des peines, de matérielle
qu'elle était sous la loi ancienne, est
donc devenue toute morale sous l'empire
du Christianisme. Parmi les peines que
le pouvoir politique peut infliger, il en
est une qui, de nos jours, a fait naître
une foule de réclamations , c'est la peine
de mort. Autant la justice se montrait
prodigue de la vie humaine, il y a quel-
ques dizaines d'années, autant elle se
croit obligée de l'épargner aujourd'hui.
Il est vrai que , par compensation , on ne
la sacrifiait pas alors si légèrement aux
passions.
Mais tandis qu'aujourd'hui le suicide,
passé pour ainsi dire dans nos mœurs,
est considéré généralement comme une
action au moins légitime , sinon glo-
rieuse, on dispute au pouvoir le droit de
sacrifier à la vindicte des lois la vie d'un
coupable, celui-ci eût-il attaqué mille
fois , et de la manière la plus atroce, les
bases mêmes de la société, et eût-il, par
le fait, renoncé de la manière la plus
péremptoire à la vie , en la soumettant
aux chances d'une lutte ouverte, engagée
par lui avec l'ordre social. Cette opiniâ-
treté à refuser à la justice sociale ce que
l'on ne fait nulle difficulté d'abandonner
au caprice des individus, nous semble
un triste symptôme de l'exagération de
l'amour de soi-même et de l'affaiblisse-
ment de l'amour de la justice. Nous ne
disconvenons pas que la peine de mort
soit un remède cruel au désordre des pas-
sions et même un mode d'expiation bien
insuffisant ; mais il nous semble qu'il en
est de son abolition comme de l'aboli-
tion de la propriété particulière et de
PAR M. EWSEST DE MOY.
193
l'introduction de la communauté dos
biens. Si l'esprit de sacrifice , l'amour de
Dieu, l'exaltation de la charité chré-
tienne parviennent à la rendre superflue,
et par conséquent condamnable, en y
substituant une expiation plus parfaite ,
par une pénitence réelle, toutes lésâmes
chrétiennes, assurément, devront saluer
des plus vifs transports un pareil triom-
phe; si, au contraire, c'est l'oubli total,
l'abnégation même de la fin suprême pour
laquelle l'homme a reçu l'existence, qui
la fait rejeter, alors il faudra trembler ;
car ce sera l'arrêt de sa propre mort, de
sa dissolution complète , que la société
aura prononcé (1).
Nous croyons pouvoir nous borner là
dans l'examen des attributions du pou-
voir judiciaire. Si on peut diie de lui
qu'il est la volonté sociale guidée par la
raison , on doit dire du pouyoir adminis-
tratif qu'il est la volonté sociale guidée
par la charité. Oui, la charité, voilà le
principe suprême, le guide le plus sûr
de toute politique éclairée , de toute ad-
ministration vraiment bienfaisante. Elle
a un triple but : 1° de pourvoir à la paix
et à la sûreté de tous les membres de
l'Etat ; 2° de leur procurer , sous le rap
fleurir el fructifier (i). Aussi, tandis que
le pouvoir judiciaire garantit aux sujets
leurs droits , le pouvoir administratif
leur prescrit la manière d'en faire usage
pour le plus grand bien de tous. Ce hic-
être universel auquel il tend , reposant
sur la réciprocité des services entre la
société et ses membres , son action se di-
vise en deux fonctions principales, qui
consistent : l'une , à rendre à chacun de
la part de la société tous les soins que sa
position comporte, et dont le pouvoir
peut disposer; l'autre, à exiger des in-
dividus, pour le bien de la société, tous
les services dont elle a besoin , et qu'ils
sont en état de lui rendre.
Ces services étant de deux espèces ,
parce qu'ils peuvent être rendus de la
part des sujets, ou par le sacrifice de
leurs personnes , ou par le sacrifice de
leurs biens , il résulte de cette dernière
fonction deux pouvoirs essentiels: le pou-
voir militaire, par lequel le souverain
exige les services personnels des sujets
pour la défense de l'Etat , et le pouvoir
financier, en vertu duquel il exige d'eux
\ des contributions ou des impôts pour
couvrir les dépenses publiques. Cepen-
dant , depuis que le Christianisme a ré-
port de la vie matérielle , le plus de li- tabti l'homme dans toute sa dignité pri-
berté et d'aisance possible; 3° sous le
rapport moral et intellectuel, toutes les
lumières dont ils sont susceptibles. La
puissance confiée au souverain ne doit
pas lui servir seulement à maintenir la
société intacte et pure de toute injustice,
mais aussi à la faire avancer dans les voies
de la perfection. Les biens que le pouvoir
judiciaire est appelé à conserver, le pou-
voir administratif est chargé de les faire
(l) La fin suprême pour laquelle l'homme a reçu
l'existence n'est autre que la glorification de son
Dieu , et la société entière n'existe que pour celle
fin. Ou la société n'a aucun droit sur ses membres,
ou elle est responsable des insultes continuelles que
fait à Dieu dans son cœur l'homme pervers qui a
rompu avec son auteur le pacte de la vie, et qu'elle
souffre au milieu d'elle. L'Etat qui , en tant de cir-
constances diverses , pour la guerre ,. pour le ser-
vice public en général , exige de ses membres le sa-
crifice de leur vie, serait-il privé de ce droil dans le
seul cas où il s'agit d'une expiation à faire pour
l'infraction des lois fondamentales sur lesquelles
repose l'existence de la société entière et de chacun
de ses membres ?
mitive , et fait voir dans chaque individu
l'objet des soins les plus tendres de la
Divinité, faite homme pour chacun de
nous, la première des fonctions indi-
quées dont ne s'occupaient presque pas
les Etats de l'antiquité, a fini par domi-
ner toutes les autres, il en est résulté le
développement d'un pouvoir ou d'une at-
tribution dont les anciens connaissaient
à peine les premiers rudimens, du pou-
voir ou du droit de police, et tous les
autres droits de l'administration sont ve-
nus se ranger, pour ainsi dire, sous les
ordres de ce dernier. Aussi a-t-il pris un
double essor en se divisant en haute po-
lice qui veille au bien et à la sûreté com-
mune, et donne à tous les pouvoirs de
l'Etat leur impulsion vers le but qu'elle
envisage, et en police proprement dite
qui s'occupe des intérêts subordonnés de
la vie sociale et du commerce quotidien.
Et, ici, elle se porte d'abord assistante
du pouvoir judiciaire, parce que le pre-
(I) Adam aussi ne fut pas chargé seulement de
garder, mais aussi de cultiver le Paradis.
194
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
mier des intérêts qu'elle ait à soigner,
est celui de la conservation des biens ac-
quis. Du reste , si dans l'administration
de la justice il est bon , hormis les cas
d'exception que nous avons indiqués ,
d'entendre la voix du peuple et de con-
sulter ses besoins, à bien plus forte rai-
son faudra-t-il que le pouvoir adminis-
tratif ait recours à ce moyen , non seu-
lement pour s'éclairer , mais aussi pour
s'assurer du concours de ses subordon-
nés. Car les bienfaits ne s'imposent pas :
le succès , même matériel , de la plupart
des mesures du gouvernement dans cette
sphère de son activité dépend de l'assen-
timent et de la coopération spontanée
des sujets ; et , ce succès matériel fût-il
même assuré sans cela , l'action du gou-
vernement serait dénaturée , et le fruit
le plus essentiel en serait perdu , si, im-
posés par une volonté despotique, ses
services et ses bienfaits n'étaient reçus
qu'à contre-cœur, et ne faisaient naître
ces sentimensde reconnaissance, de con-
fiance et d'attachement , qui sont le lien
le plus précieux des Etats.
Nous ne discuterons pas sur la manière
dont les différens membres de la nation
devront être représentés vis-à-vis des or-
ganes de la puissance souveraine. La
forme la plus propre, selon les circon-
stances, à maintenir ou à faire naître
entre eux ces liens de confiance et d'u-
nion que nous considérons comme la
chose essentielle dans les institutions de
ce genre, sera sans doute la meilleure.
Ko us n'entrerons pas non plus, à l'é-
gard des règles à suivre parles différens
organes du pouvoir administratif, dans
des détails qui nous conduiraient bien
au-delà des bornes de cet article. Une
théorie nouvelle, qui paraît avoir trouvé
quelque retentissement en Belgique ,
s'efforce de faire considérer les tins di-
verses que nous sommes habitués à attri-
buer à l'action protectrice et encoura-
geante du gouvernement comme autant
de motifs d'associations particulières,
qui, à l'instar de la société religieuse,
seraient placées, comme autant de pou-
voirs indépendans, à côté du pouvoir
politique, borné dorénavant au soin de
maintenir le droit dans la société (1).
(I) Voir Ahrens, Philosophie du Droit, p. 351.
Cette théorie nous paraît aussi fausse que
dangereuse. Il faut nécessairement aux
intérêts divers qui partagent la société et
font agir ses membres dans tous les sens
un point de ralliement, un centre d'u-
nion, lequel ne peut être qu'un intérêt
majeur qui domine tous les autres. Ce
centre d'union pour les intérêts intellec-
tuels et moraux, c'est l'Église, comme
organe de la foi ; pour les intérêts maté-
riels, c'est l'Etat, ou le pouvoir politi-
que , comme organe de la justice et de la
volonté nationale dans sa plus haute et
plus noble acception. Nul autre intérêt
ne saurait aller de pair avec celui de la
religion et celui du développement du
caractère national dans les voies de la
justice.
Cette position dominante, que nous
devons revendiquer au pouvoir politique,
fait de lui le représentant naturel et né-
cessaire de tous les intérêts divers placés
sous sa protection , et c'est en cette qua-
lité qu'il dirige surtout leur action au
dehors en décidant de la paix et de la
guerre, des relations d'amitié^ de secours,
de garantie quelconque avec d'autres
Etats. On appelle cela le pouvoir repré-
sentatif du souverain, pouvoir qui em-
brasse, relativement aux affaires exté-
rieures, les pouvoirs d'inspeciion ou de
surveillance, de législation et d'exécu-
tion, sans autre restriction possible que
celle qui résulte de l'étendue plus ou
moins grande du concours que le souve-
rain peut espérer de la part de ses sujets.
Ici il est impossible de tracer des limites
certaines; il faut convenir, au contraire,
que les sujets ne peuvent guère refuser
ce concours sans compromettre non seu-
lement leur influence et leur honneur au
dehors, mais même leur sûreté; car, du
moment où les divers membres d'un Etat
cessent de se considérer comme s'ils ne
faisaient qu'un avec le pouvoir à leur
tête , vis-à-vis de toute personne ou puis-
sance tierce, du moment où ils agissent
isolément et manifestent des volontés
contraires quant au dehors, du moment
enfin où ^intérêt de leur union ne do-
mine plus tous les autres, au moins dans
les rapports de la vie matérielle , on peut
dire que l'Etat se meurt et que l'heure de
sa dissolution approche. Qu'est-ce donc
qui fait naître et vivre les Etals, si ce
PAR M. ERNEST DE MOY.
195
n'est cette prédominance d'un intérêt
commun à tous les habitans d'un pays
qui absorbe tous les autres intérêts, et
par conséquent entraîne à sa suite toutes
les forces de la société (1)?
La diversité de ces intérêts et de la
manière de les concevoir, selon la diffé-
rence des caractères nationaux, est la
cause qui produit et qui maintiendra
toujours au sein de la société humaine la
pluralité des Etats et leur indépendance
réciproque. Tous les rêves de monarchie
universelle échoueront toujours contre
cette force d'individualisme qui fait le
fond de notre nature, et qui est indis-
pensable pour le développement des
idées divines déposées dans le sein de
l'humanité (2). S'il est juste, nécessaire
même, que toute la puissance de nos
forces réunies, que notre individualité
tout entière soit soumise à Dieu et su-
bordonnée aux conditions de l'œuvre
qu'il nous impose, de sorte que l'unité
de l'Eglise doit planer nécessairement
au-dessus de toutes les différences de na-
tionalité et d'intérêt politique , il n'est
pas moins juste et nécessaire que cette
même individualité se fasse valoir dans
toute son énergie lorsqu'il s'agit de do-
miner la nature extérieure, pour la faire
servir à la glorification de son auteur, et
d'amener au sein de la société humaine
le développement complet de toutes les
forces qu'elle recèle, et qui ne peuvent
se produire que parle moyen de l'action
et de la réaction la plus libre et la plus
multipliée. Du moment où un intérêt
purement terrestre , une puissance pu-
rement humaine viendrait à dominer
toutes les âmes et se constituer le centre
de leur action, tout serait perdu pour
l'éternité, et l'heure suprême de l'huma-
nité serait arrivée.
Cependant la diversité, la multiplicité
des Etats indépendans ayant des rela-
tions entre eux, ne peut exister qu'à la
faveur de l'idée d'une unité d'origine et
de fin qui domine toutes leurs différen-
ces, et cette idée, appliquée aux intérêts
temporels relativement à leur subordina-
tion à l'œuvre divine, ne peut avoir de
l'effet qu'autant qu'elle aura un repré-
(t) Voyez notre leçon x, t. IX, p. 27Ô.
(*) Voyez ib., p. ii74, col. Ve.
sentant dans l'ordre temporel. 11 faudra
donc, du moment où toutes les puis-
sauces de ce inonde se considéreront,
ainsi qu'elles le devraient, comme appe-
lées et obligées à servir l'œuvre divine de
l'Eglise, une puissance centrale qui
maintienne parmi elles, en cas de con-
flit, cet intérêt suprême. Telle était l'i-
dée vraiment grande et belle du saint
Empire Romain au moyen âge. Il est aisé
de voir que le centre d'unité qu'elle vou-
lait établir dans l'ordre temporel ne
pouvait et ne devait pas appuyer son au-
torité sur une prépondérance purement
matérielle, qu'il devait par conséquent
être électif, et qu'il ne pouvait exercer
son action que du vœu et avec l'assenti-
ment de l'Eglise. Cet empire a péri par
l'effet du mouvement centrifugal qui en-
traîna de plus en plus les peuples en
dehors de l'orbite des idées chrétiennes;
mais l'Europe, aujourd'hui encore, ne
se soutient que sur les bases sur les-
quelles il avait été élevé, et ne vit qu'à
la faveur des idées, des coutumes et des
relations politiquesauxquelles il a donné
naissance. C'est en vain que l'esprit du
monde cherche à produire dans les rela-
tions extérieures , comme dans la confor-
mation intérieure des Etats, une contre-
façon, s'il est permis de s'exprimer
ainsi, de l'œuvre entreprise par l'Eglise
au moyen âge, en s'efforçant de pro-
duire, par les liens du commerce et de
l'intérêt matériel , une sorte de catholi-
cité appuyée sur le système de l'équilibre,
tandis que le système catholique était
celui de la confédération de toutes les
puissances pour le triomphe de la vérité
avec celle d'entre elles que l'Eglise avait
appelée à sa défense; il échouera à l'œu-
vre au moment même où il pensera en
recueillir les fruits ; car il est impossible
que les barrières élevées entre les peuples
par la cupidité et l'aveuglement des pas-
sions dans la poursuite des intérêts ma-
tériels tombent sans faire disparaître
aussi dans leur chute ces autres barriè-
res, bien plus funestes, par lesquelles
l'orgueil s'est forcé d'intercepter la vérité
et de rompre l'unité morale et intellec-
tuelle du monde catholique. Les peuples
ne sauraient fraterniser dans un sens,
sans fraterniser aussi dans l'autre; il faut
donc qu'ils reviennent ensemble à la vé-
196
HISTOIRE DE LA SAINT BARTHÉLÉMY
rite, ou qu'ils périssent tous comme So- ! Nous ne ferons plus qu'une observation
dôme et Gomorrhe.
Nous ne poursuivrons pas, relative-
ment au développement, historique des
institutions du droit des gens, la tâche
que déjà nous n'avons fait qu'effleurer
dans l'examen du droit politique inté-
rieur; cela nous conduirait trop loin.
en terminant ce cours ■■ c'est que l'Eglise,
à qui le glaive est interdit et qui ne peut
rien par la force , n'a rien à perdre nulle
part aux progrès de la liberté, tandis
que le monde périra nécessairement par
eux , à moins qu'elle ne s'y associe.
E. de Moy.
REVUE.
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY ;
PAR M. AUDIN (i).
« L'histoire de tout ce fait seroit
« longue qui la voudroit desduire
« par le menu. J'en ay horreur, et
« chacun le sçait. Disputer icy si
« les massacrez avoyent conjura ou
<c non , c'est chose superflu : toutes
« présomptions sont à rencontre. »
(J. de Henri III.)
Il est, dans la vie des nations, des
époques néfastes dont la plume se refuse
à retracer le tableau déplorable, et dont
l'histoire voudrait à jamais écarter le
souvenir. Quelque habitués que nous
soyons au mal et à ses terribles consé-
quences , il se montre parfois dans une
nudité tellement hideuse , que nous nous
voilons la tête de terreur et de dégoût;
nous ne nous sentons plus la force de
traîner cette chaîne qui s'allonge tou-
jours (a lengthening chain) , comme dit
Pope. Dans ces momens d'angoisses,
l'humanité , honteuse d'elle-même , se
prend à pleurer sur ses excès; elle
tourne vers le ciel ses yeux humides, in-
voque le Père céleste, et le Père a pitié
de sa créature; il pardonne, essuie les
larmes brûlantes, encourage; et l'hu-
manité ranimée se remet à parcourir sa
route, à fuir surtout la sombre image du
passé.
^i) A Paris, chez Maison, quai des Augustins, 29.
Je ne sais si aucune partie de l'histoire
de France justifie mieux ces tristes ré-
flexions que l'époque de la Saint-Barthé-
lémy ; et comme si ce n'était pas assez
d'un pareil attentat, les hommes se sont
mis à se passionner pour ou contre cet
événement , à le défendre même , oui , à
le défendre! Mais bientôt cette tunique
de Nessus venant à les brûler, ils ont
voulu la rejeter à leurs ennemis : mal-
heureusement , ils arrachaient des lam-
beaux de leur propre chair, et ils res-
taient avec des blessures de plus et la
pudeur de moins.
Certes, je ne viens point ici réveiller
des passions assoupies; je veux seule-
ment jeter un coup d'oeil impartial sur
une question si long-temps demeurée en
litige, et qui, peut-être, ne sera jamais
complètement résolue , quant à ses cau-
ses. Malgré l'impression douloureuse
que l'on éprouve en étudiant de pareils
faits, il faut savoir la surmonter; car ils
portent leur instruction avec eux , et
après tout, pour connaître les maladies
du corps humain , on est bien contraint
de descendre aux dégoûtantes opérations
de la chirurgie et de la dissection.
Il y a déjà quelques années que M. Au-
din a publié une Histoire de la Saint-
Barthélemy, et c'est en la lisant que j'ai
conçu l'idée d'offrir aux lecteurs de ce
recueil le résultat de mes réflexions.
IITST01HE DE LA SAINT-BARTJIÉLEMY.
1!)7
Tout le monde connaît sa belle Vie de ,
Luther., si brillante de style et d'une si
haute impartialité (1); il vient même d'a-
jouter un nouveau litre à sa réputation
par une Biographie de Calvin. L'opinion
de M. Audin est donc d'une grande im-
portance dans le sujet qui va nous occu-
per. Il me pardonnera sans doute de ne
pas me trouver toujours d'accord avec
lui, car lui et moi nous voulons une
seule chose, la vérité.
Au point où la critique historique a
placé aujourd'hui la fatale affaire de la
Saint-Barthélémy, on peut, ce me sem-
ble, la réduire à ces quatre questions
principales:
1° La Saint -Barthélémy fut -elle un
complot préparé de longue main par Ca-
therine de Médicis?
2° Ou bien fut-elle le résultat d'une
résolution soudaine, l'inspiration de la
terreur qu'inspirait le parti protestant
après la blessure de l'amiral de Coligny?
3° Le but de Catherine et de son fils
était-il de prévenir une conjuration tra-
mée par les huguenots eux-mêmes?
4" La religion catholique eut-elle au-
cune part dans ce massacre?
Il y a déjà long-temps, lorsque j'entre-
pris d'étudier dans ses sources l'histoire
des guerres religieuses en France, je de-
meurai singulièrement frappé de ces pa-
roles de Tavannes, qui peignent tout le
règne de Charles IX :
« La reyne cognoist comme elle pos-
i sède son fils, ses humeurs et gouver-
« neurs , ne se donne peyne de ses opi-
« nions, s'asseure les pouvoir changer en
i un moment (2). »
Et en vérité , oui , telle fut la vie de ce
prince ; il passe d'un gouverneur à l'au-
tre, d'un espion à un second, à un troi-
sième, au premier signe de la Messaline
qui se disait sa mère. Quelquefois le mal-
heureux semble vouloir secouer ce lourd
fardeau de vice qui l'accable, et de cor-
ruption qui bourdonne autour de lui •
mais la chaîne a été rivée trop tôt; la
molle quoique irascible volonté de ce
fantôme couronné ne conçoit qu'une
seule chose avec énergie, n'exécute que
cette seule chose avec rapidité : le
(1) Voir notre article au n° 68 ci-dessus
(2) Mérn. de Tavannes.
TOMB xii, — «o lil). 18-31.
p. 128.
Mais aussi quelle femme que cette Ca-
therine, < qui n'a qu'une passion, comme
Agrippine, celle de régner; qui lit, ainsi
qui' Tibère, sur la ligure des hommes et
jusque dans les ténèbres de l'avenir : am-
biguë dans ses paroles, impénétrable à
l'oeil et à la pensée; qui regarde comme
des inst rumens de pouvoir le fer et le
poison ; à qui chaque heure du jour ap-
porte de nouvelles sensations, un mode
nouveau d'existence, pour qui agir, c'est
régner, changer, c'est être; à qui toute
perpétuité dans le bien ou dans le mal
serait funeste, en la détachant de ces
Ames qui vivent de l'ordre ou du désor-
dre de la monarchie , et dont elle a un
égal besoin pour soutenir son pouvoir
monstrueux!
« Née sous le ciel d'Italie , elle est ,
comme ceux qui l'habitent, voluptueuse
et cruelle, superstitieuse et incrédule.
Elle aime les jouissances qui naissent de
l'intelligence , et dédaigne la gloire qu'el-
les donnent. Un jour, on la voit entourée
d'un essaim de jeunes beautés dont elle
se sert pour séduire et amollir ceux que
n'ont pu vaincre son or ou ses menaces ;
un autre jour, d'un peuple de statuaires
qu'elle interroge familièrement, aux
yeux desquels elle laissait autrefois tom-
ber des voiles qui cachaient des formes
que le Primatice peignit avec un charme
ravissant, et dont les jeunes seigneurs
de la cour s'entretenaient sans mystère.
Quelquefois elle appelle des parfumeurs,
hommes importans sous les mauvais
princes, qu'elle consulte la nuit , ou des
astrologues avec qui elle trace des cer-
cles magiques. Souvent son fils la sur-
prend qui suspend dans un verre une
bague attachée à un cheveu, et dont elle
compte les balancemens pour savoir
combien de jours encore sont accordés
à celui qui la tourmente (I). »
Voilà Catherine; voici la cour: t C'é-
taient des fêtes d'une galanterie passion-
née, une musique molle et efféminée,
des festins où ce peuple de cuisiniers,
qu'elle avait amenés avec elle de Flo-
rence, tourmente son génie à flatter le
palais d'hommes qui souvent manquè-
rent de pain. C'étaient des danses, où de
jeunes Italiennes, nées sur les bords de
(1) Audin, p. S-7.
13
îm
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
ï'Arno cl élèves de Catherine, s'exci-
taient, par tout le manège de la coquet-
terie la plus raffinée, à émouvoir les sens
de soldats qui, dans leur camp, n'a.u-
raient osé lever les yeux sur une femme ;
des chants lascifs, toutes les voluptés de
la cour la plus libertine du siècle. Calhe-
rine avait perverti les mœurs de la na-
tion. Elle avait mis à la mode l'astrolo-
gie, les incantations, la chiromancie, la
divination; elle avait donné le goût des
vêtemens transparens, des fleurs artifi-
cielles, des parfums, des odeurs, des
cosmétiques de Florence , sa vilie natale ;
elle avait changé cette vie nationale, si
vive, si turbulente, en une sorte de
sommeil. Les jeunes seigneurs, les fem-
mes de la cour, dorment jusqu'au milieu
du jour, dorment au sortir de table, dor-
ment après chaque repas, pour plaire
à la reine-mère. Même , au milieu de ses
plus grands tourmens de corps et d'es-
prit, Catherine n'a pu renoncer à cette
paresse délicieuse que goûtent si bien les
Florentins (1). »
L'Italienne et sa cour sont devant
nous ; les personnages sont là ; voyons-les
en action :
« A dix heures, la reine-mère se lève;
elle ouvre alors ses appartemens aux
flots de ses aspirans, de ses délateurs, de
ses anciens amans, des magistrats, des
membres du clergé , des officiers de sa
garde, qui passent devant elle le front
courbé comme des esclaves. Elle leur
adresse quelques mots, les salue, leur
sourit et les congédie. Puis arrivent ses
maîlres-d'hôlel, Florentins pour la plu-
part, qui servent le dîner, court d'ordi-
naire, car l'heure presse, midi vient de
sonner. C'est le moment où sa cohue de
devins, en robe noire, et portant des li-
vres latins sous le bras, demande à être
introduite : on n'a garde de les faire at-
tendre, car on a peur d'eux. Ils entrent
et s'emparent de l'appartement comme
d'un* laboratoire , et ils commencent ce
qu'ils nomment leur travail. Les uns
suspendent une bague dans un verre et
en comptent les battemeus ; d'autres tra-
cent sur le papier des caractères magi-
ques; d'autres regardent le ciel et cher-
(l) Amlin , Histoire de {a Saint-Barihêlemy , pa-
ges 14'1C.
client à lire dans les nuages : tous expli-
quent l'avenir à Catherine, qui les écoute
en silence. Puis vient le tour des Italiens
chargés du matériel des fêtes ; enfin , pa-
raissent ses filles d'honneur , qui l'habil-
lent, répandent des odeurs sur ses che-
veux, et la livrent aux yeux du peuple
toute parfumée d'essences.
« Quant à Charles, les premiers re-
gards qu'il rencontre en se levant sont
ceux d'une famille d'esclaves, celle de
Gondi , de ce Retz , « le plus grand re-
« nieur de Dieu qu'on pût voir, dit Bran-
e tome; tellement que le roi tenait de
« lui que jurer et blasphémer était une
<r sorte de parole et de devis , plus de
« braveté et de gentillesse que de péché. »
« Il trouvait aussi quelquefois au chevet
de son lit des poètes, autre espèce d'a-
dulateurs , qui lui enseignent un langage
mou et efféminé. C'est Dorât qui lui ap-
prend à faire des anagrammes, à rimer
en échos, à composer des vers qui com-
mencent par la même lettre; c'est son
vieux maître de latin, qui joute avec son
royal élève, et discute avec lui sur les
figures de rhétorique. Charles le quitte
bientôt pour prendre ses ébats à la chasse
avec de jeunes seigneurs, troupe de tur-
bulens, qui souvent, sur leur passage,
brisent la haie du pauvre , ou boulever-
sent le champ du laboureur. La chasse
finie , Charles fait signe à quelques uns
de ses favoris ; ce signe est entendu. Le
lendemain, à l'aube de jour, ils atten-
dent qu'il se réveille ; le prince s'habille ;
on part, s Le roi, jeune et folâtre, va
« prendre son plaisir , ajoute le même
t historien , à fouetter dans leur lit les
« geniilshommes et les damoiselles, et à
« autres semblables pas^e- temps qu'il
« continua jusqu'après le massacre. »
« Lignerolles est son habituel compa-
gnon de débauche; pour lui, il n'eut ja-
mais rien de secret. Lignerolles a su
jusqu'au projet de cette citadelle en bois
que Birague a proposé d'élever en face
du Préaux-Clercs : confidence funeste!
Un jour, Charles reçut une députation
de réformés; l'orateur, Briquemant ,
parla avec une hardiesse à laquelle l'o-
reille du prince n'était point accou-
tumée; mais il sut réprimer sa colère,
qu'il exhala, quand ils furent loin, en
d'horribles juremens, « Sire, ayçz pa-
1I1ST01KE DE LA SAUNT-LARTHÉLEMY.
!<)!)
i tience, la tour vous eu délivrera , » dit
pas l'entendre; et à quelques jours de là,
Lignerolles tombe assassiné en plein
midi, près des halles de liourgeuil. II
fallait colorer cet assassinat. Savez-vous
la cause du meurtre de Lignerolles? se
demandent les courtisans. C'est que ce
jeune seigneur a eu l'imprudence de ré-
véler ses galanteries avec la reine-mère;
et ce bruit ne trouve presque pas d'in-
crédules; Catherine ne songe pas même
5 le démentir. L'assassin, Georges Ville-
quier, avait eu pour complices le grand-
prieur de France, Henri d'Angoulême,
bâtard de Henri II; Charles de Mont-
i'eid; Saint-Jean , frère de Montgommery,
et d'autres dont l'histoire n'a pas con-
servé les noms. Si vous ajoutez quelques
pratiques superstitieuses, des prières
dans les églises , où le prince et son cor-
tège entrent quand ils en trouvent sur
leur passage, prières courtes et hâtives;
de mauvaises farces jouées à la lumière;
des audiences fréquentes, des promenades
à cheval et en litière , vous saurez à peu
près comme le temps s'écoulait à la cour
de Catherine , et les occupations des Va-
lois sous Charles IX (1). »
Ce n'est pas sans dessein, lecteur, que
nous avons mis tout d'abord sous vos
yeux le tableau des principaux person-
nages qui figurèrent dans la grande tra-
gédie qui signala la fin du XVIe siècle;
car, à trois cents ans de distance, la
hideuse dégradation des derniers Valois
a déjà besoin d'être retracée avec de vives
couleurs pour faire mieux comprendre
les événemens dont elle fut la principale
cause. Au fond de tout pouvoir quelcon-
que régulièrement constitué , on ren-
contre Dieu pour principe constituant,
comme on le trouve dans tout être créé;
mais aussi, dès que Dieu n'est plus la
pensée, le cerveau de celte tête sociale
appelée gouvernement, celui-ci languit
et tombe, pareil à l'arbre privé de la
sève nutritive. Et alors passent, soit sur
le trône , soit sur le siège consulaire, des
hommes ou faibles, ou médians, ou in-
utiles, ou nuisibles, auxquels rien ne
réussit, quand ils ne compromettent
point le salut public par leurs vices et
(I) Auain,p. jlOO-lOî.
leurs crimes. Puis, en ce moment su
tout bas Lignerolles. Le roi feint de ne % prême , la société en travail s'apprête à
enfanter un nouvel ordre de choses; elle
éprouve des douleurs proportionnées à
la force du fruit qu'elle porte dans son
sein; mais lorsqu'il paraît au jour, elle
sourit, au milieu de ses souffrances,
comme une mère à la vue de son nou-
veau-né. Voyez tous ces Valois, qui se
suivent si rapidement sans laisser d'au-
tre souvenir que celui de leurs débau-
ches ou de leurs forfaits : Henri II, Fran-
çois II , Charles IX , Henri III ; race
abâtardie, qui s'épuise à produire un
homme et n'engendre que des mignons.
II y a souvent dans nos vieux écrivains
une philosophie bien profonde : < Les
« désordres de la vie courtisane , dit un
« auteur, justifient les desseins que Dieu
« avait de consumer les restes de la
« maison de Valois dans les guerres ci-
* viies , et de purger par mesme moyen ,
< et restablir par un nouveau règne
« l'Estat de ce royaume, malheureuse-
c ment déchiré par l'ambition des chefs
i de tous les partis, défiguré par l'hypo-
t crisie de tous les grands , et devenu ri-
« dicule et insupportable, tout ensemble,
c par l'autorité toujours exposée en proie
<r à une jeunesse insolente et vicieuse,
« par les profusions, par les débauches;
« il faut dire encore, puisque cela sert
t d'exemple , par la fureur des premières
< puissances qui rendait les assassinats
j fréquens, et les personnes des trais-
i très et des assassins sacrées (1). d
Mais ici commence l'embarras de l'his-
torien. Cette pensée de sang qui germe
dans la tête de Catherine, peut-on croire
qu'elle ait crû et mûri long-temps avant
de porter aux yeux de tous ses fruits de
massacre et de ruine? Encore une fois,
question épineuse , difficile , et peut-être,
après tout, peu importante au point de
vue philosophique , mais majeure au
point de vue historique, dont le but,
avant tout , est la vérité.
Si j'ouvre tous les historiens du parti
protestant, leur témoignage est uniforme ;
le mariage du jeune Henri deBéarn avec
Marguerite de Valois; le projet de la
guerre de Flandre , les cajoleries prodi-
guées à Coligny par Charles IX, tout cela
(i) Le Laboureur.
200
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
n'était qu'un leurre, qu'une amorce pour
attirer les protestans à Paris et les égor-
ger au milieu des fêtes nuptiales. Dès le
voyage de Catherine dans le midi de la
France , la trame avait commencé à
s'ourdir ; une tête de saumon valait mieux
que dix mille grenouilles , avait dit le
féroce duc d'Albe , et Catherine avait
profité de l'insinuation. Les Huguenots ,
couverts de leurs casaques blanches, la
figure austère et méprisante, se dirigent
cependant vers la capitale, et sur la
route les avertissemens ne leur man-
quent pas. < C'est un Italien, attaché à
l'ambassade de Venise, qui parie sa tête
que les noces ne finiront pas sans une
grande effusion de sang ; t c'est une
femme des halles qui dit à haute voix
qu'on y répandra plus de sang que de
vin; c'est un dizenier qui polit ses armes
pour faire danser les Huguenots; c'est un
fossoyeur qui rit en regardant ses mains,
et se vante de les fatiguer bientôt en
creusant la terre pour enterrer les héré-
tiques : propos populaires auxquels ne
prennent pas garde les protestans. A ces
avertissemens s'en mêlent d'autres plus
effrayans, mais véritables songes, dont
il ne reste même pas l'image après le ré-
veil. Des gentilshommes de la reine ont
été surpris assurant que dans deux mois
tous les huguenots iraient à la messe de
gré ou de force. — « Restez enfermé, écrit
un président à un avocat réformé, ou
vous mourrez. — Qui aime le péril, y pé-
rira, ont dit des voyageurs à des femmes
protestantes qu'ils ont rencontrées sur la
route de Paris. — «r Que la fumée de la
« cour ne vous enivre point, dit Jean de
« Montluc, avant de partir pour son am-
« bassade de Pologne, à Larochefoucault •
€ quelques caresses qu'on vous y fasse,
« gardez-vous de vous y laisser entraîner:
t les gens sages et prudens doivent être
< en garde contre ses appâts : trop de
« confiance vous jetterait dans de grands
« périls. Le plus sûr parti pour vous et
« pour tous les seigneurs de votre reli-
« gion , c'est de vous éloigner autant qu'il
c vous sera possible. »
Ainsi parle un évêque, habile diplo-
mate. Ce n'est pas tout : « Ayez les yeux
levés sur Catherine, recommandent les
religionnaires de Nîmes à leurs frères;
elle médite quelque grand crime; elle
veut compter au nombre de ses prospé-
rités l'extinction du protestantisme. »
— « Ne doutez pas, disent les réformés
de Lyon, que la reine-mère, qui sait se
couvrir de la peau du lion ou de la peau
du renard, n'accomplisse ce qu'elle a
promis au duc d'Albe à Bayonne. t
Et ceux d'Orléans : a N'oubliez pas
que depuis douze ans Catherine instruit
Charles, son fils, à jurer, à blasphémer,
à fausser sa parole, et à déguiser sa
pensée comme sa figure. »
On écrit de La Rochelle : « Qui s'a-
musa dans son enfance à répandre le
sang des animaux , répandra plus tard
le sang de ses sujets, j
Et de Meaux et de Troyes :
« Charles, trompé par sa mère, voit dans
chaque réformé un rebelle , un conspi-
rateur, un assassin ; il n'a de repos ni le
jour, ni la nuit, parce que, lorsqu'il se
couche ou qu'il s'éveille, sa mère lui
fait peur des protestans, en lui répétant
qu'ils en veulent à la vie et à la cou-
ronne du prince; qu'ils pensent à ôter
l'empire aux Valois, pour le transférer à
l'un des chefs de la réforme, à Coligny,
comme au plus digne ; ou si le crime
coûte trop à consommer, à le vendre au
premier prince étranger qui voudra l'a-
cheter (1). » Enfin, c'est Mergey, cheva-
valier protestant, qui écrit : « Mesme cinq
« ou six jours avant ladite exécution, ma
t femme , qui estoit à Verteil, m'escrip-
« vit par une lettre en chiffre que nul
t ne pouvoit cognoistre qu'elle et moy ,
< que le ministre de Verteil , nommé
« Textor, lui avoit donné charge de
« m'advertir pour advertir M. le comte
« que^ pour le certain, il se brassoit une
t entreprise à Paris contré ceux de la
« religion , et qu'il tenoit cet advertisse-
< ment d'un sien frère, médecin de M. de
« Davoye, qui luy avoit mandé, pour
« advertir mondict sieur le comte, ce que
« je fis incontinent (2). »
M. Audin a cru devoir suivre ces bruits
populaires, et d'un bout à l'autre de son
ouvrage il conduit le lecteur à cette con-
séquence invincible de son récit : Oui
la Saint-Barthélémy fut un complot sa-
vamment combiné et tramé d'avance.
(i) Audin.
(2) Mém. de Mergey.
HISTOIIIE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
201
De celte conviction profonde chez notre
auteur, et par conséquent très respec-
! table, il nait une narration dramatique,
des pages d'une magnifique poésie qui
rappellent le burin de Tacite. Ce modèle
est même sans cesse devant les yeux de
l'écrivain, et quelquefois il lutte avec
bonheur. Mais enfin , je suis fâché de le
dire, M. Audin se voit obligé de suivre
constamment les mémoires des Hugue-
nots et ceux qui les ont copiés. Quant à
moi, je l'avoue, je suis resté confondu
d'étonnement quand, arrivé à la fin de
cette lamentable histoire, je me suis
aperçu que les nombreux matériaux
fournis par les catholiques avaient été
employés seulement pour corroborer
l'idée-mère , tandis qu'en général ils con-
tredisent formellement l'idée d'une lon-
gue préméditation. Quelquefois on croi-
rait que l'auteur a voulu, avant tout,
faire un ouvrage artistique qui eût l'in-
térêt d'un roman semblable aux fines et
poétiques esquisses de M. Mérimée. Il
faut donc véritablement approfondir
cette question. Pour être plus fidèle , j'ai
devant moi le témoignage des deux par-
tis en regard les uns des autres ; et il m'a
bien fallu le faire, car M. Audin s'est
abstenu de citer ses autorités , comme
s'il eût craint une investigation con-
sciencieuse.
Je commence par déclarer que Cathe-
rine était capable de concevoir et même
qu'elle avait conçu, à mon avis, le pro-
jet de se défaire des chefs du parti pro-
testant, comme des politiques, comme
de tous ceux qui offusquaient son auto-
rité. D'un autre côté, je crois égale-
ment que les Huguenots eux-mêmes
n'auraient reculé devant aucun moyen
pour s'emparer du souverain pouvoir et
du mannequin qui occupait le trône.
C'est donc une lutte à mort entre deux
partis, lutte de ruse et de violence tout
à la fois. Il y a de part et d'autre des am-
bitieux , des libertins , des traîtres et des
cruautés atroces (1). Enfin il en est, mais
en petit nombre, que le pouvoir tente-
rait en vain de gagner, parce qu'ils rê-
vent ce que le pouvoir n'accordera ja-
mois, la fraternité des sectes, la tolé-
rance politique et religieuse, la tenue
(1) DeTliou, l. v.
fréquente des États, le rappel des bannis,
l'indépendance descorps parlementaires,
la réforme ecclésiastique ; âmes nobles
qui voudraient voir s'accomplir les mé-
ditations des Pllospital, des Montluc et
des Paul de Foix.
La reine-mère , avons-nous dit, voulait
surtout abattre les chefs protestans ;
mais nous ne croyons pas qu'elle voulût
atteindre son but par la Saint-Barthé-
lémy. La maladresse de Maurevel la dé-
cida probablement à employer ce moyen
extrême : le massacre couvrit l'assassi-
nat. Catherine voyait depuis quelque
temps son fils lui échapper; Charles IX,
dominé par le noble ascendant de Coli-
gny, entrait peu à peu dans les idées de
l'amiral , et celui-ci en profitait pour lui
ouvrir les yeux sur sa propre dégradation
et pour servir en même temps ceux de la
Réforme. A cet égard, les témoignages
sont trop positifs pour révoquer en doute
la vérité de cette assertion : ici pro-
testans et catholiques sont d'accord.
Déjà , l'année précédente, Charles IX
avait eu des conférences secrètes avec
Louis de Nassau, La Noue, Genlis et ïé-
ligny sur la guerre de Flandre, à Lezigny
en Brie, et des troupes avaient même
marché (1). La voix de Montmorency
avait appelé Coligny à Paris, et alors le
vieux guerrier ne rêva plus que guerre
contre l'Espagnol. Quoi de plus naturel
que de voir le jeune Charles IX par-
tager cet élan, et par conséquent s'en-
thousiasmer aussi pour celui qui lui
développait ses projets? Eh! n'était-ce
pas là précisément le caractère de Char-
les IX? Il y a plus : que sont donc ces
conversations secrètes de Coligny avec
le monarque, et au sortir desquelles
celui-ci est furieux contre ses parens?
Puis , lorsque l'amiral est gisant dans
son lit de douleur, qu'est-ce donc que
cette confidence mystérieuse qu'il veut
faire à Charles? De Tavannes, Corna-
ton , le duc d'Anjou , Marguerite de Va-
lois, l'Estoile se rencontrent sur ce ter-
rain : « Le roy parlant un jour à l'admi-
« rai de la conduite de l'entreprise de
c Flandre, et sachant bien que la reyne-
i mère luy estoit suspecte, mon père,
i lui dit-il en ces termes, il y a encore
(1) De Tavannes et autres.
202
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
« une chose en cecy à qui il nous faut I heureuse, qui se vit obligée de sacrifier
« bien prendre garde, c'est que la reyne,
« ma mère, qui veut mettre le nez par-
« tout, comme vous sçavez, ne sache
« rien de cette entreprise, au moins quant
« au fond; car elle nous gâteroit tout...
« — Ce qu'il vous plaira, Sire, répliqua
« l'admirai ; mais je la tiens pour si
« bonne mère et si affectionnée au bien
< de vostre Estât, que, quand elle le
« sçanra, elle ne gâtera rien : au con-
« traire, elle nous y pourra beaucoup
« ayder, ce me semble; joint qu'à luy
« celer, j'y trouve de la difficulté et de
t l'inconvénient... — Vous vous trom-
« pez, mon père , luy dit le roy; laissez-
« moy faire seulement : je vois bien que
< vous ne connoissez pas ma mère ; c'est
« la plus grande brouillonne de la
« terre... Cependant c'estoit elle qui
€ faisoit tout; et le roy ne tournoit pas
c un œuf qu'elle n'en fust avertie (I). »
« Ilyavoit long-temps, ajoute Le La-
« boureùr, que la reyne et son fils, le
« duc d'Anjou , avoient avec la maison
« deGuyse conjuré la perte de l'amiral;
i toutefois c'estoit sans avoir convenu
« du temps et de l'occasion, jusqu'à ce
« qu'ils se défiassent qu'il n'eût gagné
t l'esprit du roy, qui lui donnoit de trop
« favorablesaudiences.iTelétait l'achar-
nement de Coligny à vouloir la guerre
de Flandre , si l'on peut en croire de
Tavannes, que celui-ci se voit sur le
point d'être assassiné par l'amiral , parce
qu'il s'opposait dans le conseil à cette
entreprise.
Si le fait est vrai, on ne peut que gé-
mir sur une époque où les plus hauts
caractères pliaient sous la violence ou
la corruption; mais il ferait comprendre
et l'influence de Châlillon sur le roi et
les terreurs de la reine-mère. « Les re-
« nards avoient sçeu si bien feindre,
« qu'ils avoient gagné le cœur de ce brave
« prince (Charles) , pour l'espérance de
<î se rendre utiles à l'accroissement de
t son Estât, et en luy proposant de belles
« et glorieuses entreprises en Flandre;
« seul attrait en cette âme grande et
« royale, i Celle qui parle ainsi est la
sœur de Charles IX, c'est Marguerite de
Valois, celte princesse si légère, si mal-
(1) Joum. de H. 111.
son amour pour un Guise à l'ambition
de sa mère ; Marguerite , corrompue
peut-être , mais bonne , mais spirituelle,
et dont la robe nuptiale vint se teindre
du sang de ses serviteurs. Que son témoi-
gnage soit simplement une répétition de
ce qu'elle a entendu , c'est possible ; mais
voici les dépositions de deux hommes
qui trempèrent dans toute cette horri-
ble affaire, et qui ne s'en justifient même
pas, tellement elle leur paraît simple et
naturelle.
Henri d'Anjou s'en était allé en Polo-
gne mendier un trône, et peut-être fuir
de sombres images, les ombres sanglan-
tes de ceux qu'il avait fait massacrer.
On a beau faire, les morts reviennent
parfois : le remords s'attache aux traces
du fugitif; vainement il se retourne sur
sa couche royale, le sommeil le fuit. Il
appelle donc son médecin , Miron , qui
l'avait suivi, et, dans cette chambre à
peine éclairée, dans le silence de tout
ce qui l'entoure , Henri commence le
récit suivant :.
« M je vous fais venir pour vous
< faire part de mes inquiétudes et agita-
« tions de cette nuit, qui ont troublé
t mon repos en repensant à l'exécution
« de la Saint-Barthélémy, dont possible
« vous n'avez jamais seu la vérité telle
« que présentement je veux vous la dire.
« La reine, ma mère, et moy, déjà
« par trois ou quatre fois, nous nous
« étions apperçûs que quand l'amiral de
i Châtillon avoit entretenu en particu-
< lier le roy, mon frère, ce qui avenoit
« fort souvent eux deux seuls, en de lon-
« gués conférences, si lors, par cas for-
( tuit, après le départ de l'amiral, la
t reine ou moy abordions le roy pour
« lui parler de quelques affaires, même
«'de celles qui ne regardoient que son
t plaisir, nous le trouvions merveilleu-
i sèment fougueux et refroigné, avec un
• visage et des contenances rudes. Et
« encore davantage ses réponses, qui n'é-
< toient point vrayment celles qu'il avoit
» accoutumé de faire à la reine, ma
« mère , précédemment accompagnées
« d'honneur et de respect qu'il luy por-
i toit , et à moy de faveur et signe de
« bienveillance.
< Cela nous étant ainsi arrivé plusieurs
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY.
203
« fois, et encore en mon particulier, bien
i peu de temps avant la Saint-Barthéle-
t niy, partant exprès de mou logis pour
i aller voir le roy, comme je fus entré
a dans son, cabinet, duquel l'amiral ve-
« noit de sortir, qui y avoit été seul fort
i long-temps : mais sitôt que le roy mon
i frère m'eut apperçû , sans me rien
i dire, il commença à se promener fu-
i rieusement et à grands pas, me regar-
i dant souvent de travers et d'un mau-
« vais œil ; mettant parfois la main sur
« sa dague avec tant d'émotion, que je
« n'attendois, si ce n'est qu'il me vint
i colleter pour me poignarder; et ainsi
i je demeurois toujours en cervelle. Et
i comme il continuoit cette façon de
t marcher et ses contenances si étranges,
« je fus fort marry d'être entré, pensant
t au danger où j'étois, mais encore plus
i osier. Ce que je lis si dextrement qu'en
i se promenant ainsi, et me tournant le
« dos , je me retiray promptement vers
« la porte, que j'ouvry, et avec une ré-
« vérence plus courte que celle de l'en-
« trée, je fis ma sortie, qui ne fut quasi
« point apperçûe , que je ne fus dehors;
< tant j'en sceus prendre le temps à pro-
« pos, et ne la pus pourtant faire si sou-
< daine, qu'il ne me jettât encore deux
f ou trois fâcheuses œillades, sans me
« dire ny faire autre chose, ny moy à
« luy, que tirer doucement !a porte après
« moy, faisant mon comte, comme l'on
i dit, de l'avoir échappe belle.
« De ce pas je m'en allay trouver la
i reine ma mère, à laquelle faisant tout
« ce discours; et joignant tous les rap-
4 ports, avis et suspicions, le temps et
t toutes les circonstances passées avec
i cette dernière rencontre, nous demeu-
« rames l'un et l'autre aisément persua-
« dés et comme certains que l'amiral
« était celuy qui avait imprimé au roy
4 quelque mauvaise et sinistre opinion
t de nous : et résolûmes délors de nous
t en défaire et d'en cbercher les moyens
« avec madame de Nemours, à qui seule
< nous estimâmes qu'on pouvoit se dé-
€ couvrir, pour la haine mortelle que
i nous sçavions qu'elle luy portoit ; et
< l'ayant fait appeler et conférer avec
4 elle des moyens et de l'ordre que nous
< pourrions tenir pour exécuter ce des-
i sein, nous envoyâmes incontinent que-
4 rir un capitaine gascon, nommé
« auquel je dis: La reine ma mère
« et moy vous avons choisi entre tous
« nos bons serviteurs pour homme de
i valeur et de courage, propre à con-
4 duire et exécuter une entreprise que
« nous avons, qui ne consiste qu'à faire
< un beau coup de vôtre main sur quel-
4 qu'un que nous vous nommerons : avi-
« sez si vous avez la hardiesse de Pentre-
c prendre. La faveur et les moyens ne
« vous manqueront point; et outre une
« récompense digne du plus signalé ser-
i vice que nous pourrions espérer de
c vous.
« Mais après nous en avoir trop brus-
4 quement assuré, sans réservation d'au-
« cune personne , à l'instant même nous
« vîmes bien qu'il ne falloit pas se servir
« de luy, qui fut cause que par manière
f de divertissement nous luy fismes
c montrer les moyens qu'il tiendroit
« pour attaquer celui que nous dési-
« rions; et l'ayant bien considéré, et
« tous ses mouvemens, sa parole et sa
< contenance, qui nous avoient fait rire
« et donné du passe-temps, nous le ju-
t geâmes trop écerveié et trop évanté
< (quoyqu'assez courageux et hasardeux)
t pour l'entreprendre, mais non pas
< assez sage et prudent pour l'exécuter.
t De façon que l'ayant remis à une autre
4 fois pour luy dire le reste, nous le
i renvoyâmes. Nous avisâmes aussitôt
« de nous servir de Montravel comme un
t instrument plus propre et déjà expéri-
4 mente à l'assassinat que peu devant il
« avait commis en la personne de feu
4 Moiiy.
« Mais, afin de ne perdre le temps,
« l'ayant incontinent mandé et décou-
4 vert notre entreprise, pour l'animer
4 davantage, nous luy dîmes que, pour
4 son salut même, il ne devoit le refuser,
4 et que nous sçavions bien que s'il tom-
4 boit entre les mains de l'amiral il luy
t feroit mauvais parti pour le meurtre
« de son plus favory amy Moiiy, et qu'il
« ne pouvait ignorer qu'il n'en devoit
<r jamais attendre qu'un mauvais traite-
4 ment. Enfin , après avoir long-temps
i débattu là -dessus, et qu'il nous eut
4 promis d'exécuter l'entreprise, et que
« nous eûmes discouru des moyens et de
4 la facilité d'y parvenir, nous n'en trou-
204
HISTOIRE DE LA SAIJNT-BARTHÉLEMY.
< vaines point de plus favorable que ce-
« luy de madame de IVemours, qui avait
« Vilaine, l'un des siens, logé bien à
« propos pour cet effet , donnant ordre
< à tout ce qui luy étoit nécessaire, et
« assuré qu'il fut d'une bonne récom-
« pense et de l'appuy et suppost qu'il
t devoit espérer de nous , et encore con-
c forte de tout ce que nous pensions ser-
« vir à l'encourager et fortifier davantage
« à l'entreprendre , nous le laissâmes
< (comme l'on dit) aller sur sa foy tirer
« le coup d'arquebuze par la fenêtre, où
« il ne se montra si bon ny assuré arque-
i buzier que nous pensions, ayant seu-
« lement blessé l'amiral aux deux bras.
< Ce beau coup failly, et de si prés,
« nous fit bien rêver et penser à nos af-
faires jusques l'après-dînée, que mon
c frère le voulant aller voir à son logis,
« la reine ma mère et moy délibérâmes
j d'être delà partie, pour l'accompagner
« et voir aussi la contenance de l'amiral ;
« et étant là arrivez , nous le vîmes dans
« son lit fort blessé , et comme le roy et
i nous luy eûmes donné bonne espérance
« de guérison et exhorté de prendre bon
« courage : l'ayant aussi assuré que nous
« luy ferions faire bonne justice deceluy
« ou de ceux qui l'avoient ainsi blessé ,
« et qu'il nous eut répondu peu de chose,
a il demanda à parler au roy en secret •
« ce qu'il lui accorda très volontiers'
« faisant signe à la reine et à moy de
« nous retirer ; ce que nous fismes incon-
« tinent au milieu de la chambre , où
« nous demeurâmes debout pendant ce
« colloque privé, qui nous donna un
€ grand soupçon ; mais encore plus lors-
« que, sans y penser, nous nous \îmes
« entourez de plus de deux cents gentils-
« hommes et capitaines du party de Pa-
< mirai, qui étoient dans la chambre et
« dans une autre qui étoit auprès, et
« dans une salle basse, lesquels avec des
« faces tristes, gestes et contenances de
< gens mal contens , parlementoient aux
« oreilles les uns des autres, passant et
c repassant souvent devant et derrière
« nous, et non avec tant d'honneur et de
c respect qu'ils dévoient, et quasi ils
« avoient quelque soupçon que nous
c avions part à l'entreprise de la bles-
< sure de l'amiral : quoy que c'en fust ,
< nous le jugeâmes de la façon , considé-
c rant possible toutes leurs actions, plus
« exactement qu'il n'étoit besoin.
« Nous fusmes donc surpris, de crainte
« de nous voir là enfermez , comme de-
f puis me l'a avoué plusieurs fois la
« reine ma mère, et qu'elle n'étoit onques
t entrée en lieu où il y eût plus d'occa-
c sion de peur, et d'où elle fut sortie avec
t plus de plaisir. Ce doute nous fit rom-
i pre promptement le discours que Pa-
< mirai faisoit an roy sous une honnête
« couverture que la reine inventa, la-
c quelle s'approchant du roy, luy dit
« tout haut qu'il n'y avait point d'appa-
« rence de faire ainsi parler monsieur
c l'amiral, et qu'elle voyoit bien que ses
< médecins et chirurgiens le trouvoient
« mauvais; comme véritablement cela
« étoit bien dangereux et suffisant de luy
« donner la fièvre, dont et sur toutes
<i choses il falloit bien se garder, priant
« le roy de remettre leur discours à une
< autre fois , quand monsieur l'amiral se
« trouveroit mieux.
c Cela fâcha bien le roy, qui vouloit
t bien ouïr le reste de ce qu'avoit à luy
« dire l'amiral. Toutefois ne pouvant ré-
< sister à une raison si apparente , nous
« le tirâmes hors du logis, et inconti-
« nent la reine ma mère, qui désiroit
« surtout sçavoir le discours secret que
« Pamiral luy avoit fait, duquel il n'a-
< voit voulu que nous fussions partici-
t pans, pria le roy de nous le dire,- ce
« qu'il refusa par plusieurs fois; mais se
i sentant importuné et par trop pressé
« de nous, il nous dit brusquement, et
« avec déplaisir, jurant par la mort!....
« que ce que luy disoit l'amiral étoit vrai,
« que les rois ne se reconnaissent en
« France qu'autant qu'ils ont de puis-
i sance de bien ou de mal faire à leurs
i sujets et serviteurs,, et que cette puis-
« sance et maniement d'affaires de tout
« l' Estât s'étoit finement écoulé entre nos
« mains ; mais que cette super intendance
« et autorité me pouvoit être un jour
<l grandement préjudiciable , et à tout
i mon royaume; et que je devais la tenir
i pour suspecte et y prendre garde , dont
« il m' avoit bien voulu avertir, comme un
i de mes meilleurs et plus fidèles sujets et
« serviteurs _, avant mourir. Eh bien!
« mort puisque vous l'avez voulu sca-
c voir, c'est ce que me disoit l'amiral.
i Cela ainsi dit de passion et de fureur,
< dont le discours nous toucha grande-
« ment au cœur, que nous dissimulâmes
i le mieux qu'il fut possible, nous exeu-
< saut toutefois et l'un et l'autre; ame-
t nant beaucoup de justitications à ce
« propos , y ajoutant tout ce que nous
i pouvions de nos raisons pour le dissua-
c der de cette opinion, continuant tou-
i jours ce discours depuis le logis de
< l'amiral jusqu'au Louvre, où ayant
« laissé le roy dans la chambre, nous
i nous retirâmes en celle de la reine ma
i mère, piquée et offensée au possible
f de ce langage de l'amiral au roy , et
« encore plus de la croyance qu'il sem-
t bloit en avoir, craignant que cela ne
i causât quelque changement et alté-
< ration en nos affaires et au manie-
« ment de l'Estat; et pour n'en rien dé-
a guiser, nous demeurâmes si dépourvus
« et de conseil et d'entendement, que,
« ne pouvant rien résoudre à propos
« pour cette heure-là, nous nous retirâ-
< mes, remettant la partie au lendemain,
« que j'allay trouver la reine , qui étoit
< déjà levée. J'eus bien martel en tête,
« et elle aussi de son côté , et ne fut pour
« lors pris autre délibération que de
c faire , par quelque moyen que ce fût,
« dépêcher l'amiral ; et ne pouvant plus
i user de ruses et de finesse, il falloit
c que ce fût par voye découverte : mais
« il falloit amener le roy à cette réso-
« lution, et pour cet effet aller trouver
« le roy après dîner dans son cabinet,
i où nous ferions venir le sieur de Ne-
« vers, les maréchauts de Tavanes et de
« Rets , et le chancelier de Birague, pour
« avoir seulement leur avis des moyens
< que nous tiendrions pour l'exécution
< que nous avions déjà arrêtée.
« La reine ma mère et moi, sy-tost
« que nous fûmes entrez dans le cabinet
< où le roy étoit, elle commença à luy
t remontrer que le parti des Huguenots
c s'armoit contre luy à l'occasion de la
« blessure de l'Amiral , qui avoit fait plu-
« sieurs dépêches en Allemagne pour
t faire la levée de dix mil reitres, et aux
t cantons des Suisses une autre levée de
« dix mil hommes de pied, et que les
« capitaines françois , partisans des Hu-
i guenots, étaient déjà la plupart partis
< pour faire leurs levées dans le royaume,
HISTOIRE DE LA SAINT-BAKTHÉLEMY. 205
et le rendez-vous du temps et du
lieu déjà aussi donnez et arrête/.;
« qu'une si puissante armée une fois
« jointe aux forces françaises, chose qui
« n'étoit que trop facile, ses forces n'é-
« toient pas bastantes à moitié près d'y
i pouvoir résister , vu les pratiques qu'ils
i avoient dedans et dehors le royaume ,
i avec beaucoup de villes, de eomniu-
i nautez et de peuples, dont elle avoit
i de bons et certains avis qu'ils dévoient
« faire révolter avec eux, sous prétexte
« du bien public, et que luy étant foible
« d'argent et d'hommes, elle ne voyoit
j lieu de sûreté pour luy en France,
c A quoy elle ajouta, qu'il y avoit une
i nouvelle conséquence dont elle le vou-
« loit avertir, c'est que tous les catholi-
« ques ennuyez d'une si longue guerre,
« et vexez de tant de calamitez , étoient
t résolus et délibérez d'y mettre une fin :
« et où il ne voudroit user de leur con-
« seil , il étoit aussi arrêté entre eux d'é-
« lire un capitaine-général pour prendre
« leur protection, et faire ligue offensive
< et deffensive contre les Huguenots ,
< et qu'ainsi il demeuroit seul envelopé
i en grands dangers , sans puissance ny
« autorité; qu'on verroit la France ar-
t mée en deux grands partis , sur lesquels
« il n'auroit aucun commandement, et
i aussi peu d'obéissance ; mais qu'un si
« grand danger et péril éminent de luy
i et de tout son état , pouvoit être évité
« par un coup d'épée, et détourner tous
c ces malheurs ; et qu'il faloit seulement
c tuer l'amiral, chef et auteur de toutes
c les guerres civiles; que les desseins et
i entreprises des Huguenots mourroient
i avec luy, et les catholiques satisfaits et
i contens du sacrifice de deux ou trois
i hommes, demeureroient toujours en
i son obéissance.
< Cela ainsi dit, et beaucoup d'autres
t inconveniens qui luy furent represen-
i tez , lesquels il ne pouvoit éviter s'il ne
« suivoit ce conseil ; y amenant encore
t les persuasions plus à propos , d'autres
t raisons que la reine ma mère y
t ajouta, et moy aussi, et les autres
i n'oubliant rien qui y pût servir ; telle-
c ment que le roy entra en extrême
« colère, et comme en fureur; mais ne
« voulant au commencement aucune-
i ment consentir qu'on touchât à l'ami-
206
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
« rai; étant enfin ainsi piqué et gran-
« dément touché de la crainte du danger
« que nous luy avions si bien peint et
« figuré; ému aussi de la considération
« de tant de pratiques et menées dressez
« contre lui et son État , comme il crut
« par l'impression que nous luy en
« avions donnée et voulant bien néan-
< moins, sur une affaire de telle impor-
« tance, savoir si par un autre moyen on
« y pourroit remédier , et en avoir sur
f ce nôtre conseil l'avis, et que chacun
« en dit présentement son opinion.
« Or ceux qui opinèrent les premiers,
« furent tous d'avis qu'il en faioit user
« ainsi que nous l'avions proposé,
« pour le plus expédient; mais quand ce
« fut au rang du maréchal de Rets à
« parler , il trompa bien nôtre espé-
« rance , et n'attendions de luy une opi-
« nion toute contraire à la nôtre: com-
« mençant ainsi , que s'il y avoit homme
« qui deût haïr l'amiral et son party
« c'étoit luy, qui avoit diffamé toute sa
€ race par salles impressions qui avoient
« couru par toute la France , et aux
« nations voisines, mais qu'il ne vouloit
« pas aux dépens de son roy, et de son
< maître, se venger de ses ennemis par-
« ticuliers, par un conseil à lui si dom-
« mageable , et à tout son royaume ;
« voire qui regardoit la postérité au
i grand deshonneur d'un roy, et de la
« nation françoise, qui étoit déchue de
« son ancienne splendeur et réputation ;
« que nous serions à bon droit taxez
« de perfidie et desloyauté, et par ce
t seul acte nous perdrions toute l'es-
« pérance qu'on doit avoir en la foy
«publique, et à celle de son roy,
« et par conséquent le moyen de trai-
« ter cy-après de la pacification de ce
i royaume , advenant qu'il tombât en-
< core aux guerres civiles, comme in-
« failliblement il y seroit bientôt; et que
« si par une sinistre action nous le pen-
« sions libérer des armes étrangères,
« nous nous trompions bien fort, qu'il
t n'y en eut jamais tant , n'y tant de cala-
or mitez et de ruines, desquelles nous,
« n'y peut-être nos enfans, ne verrions
« jamais la fin. Et pour vous le faire plus
« court, il nous paya de tant d'autres et
< si apparantes raisons, qu'il nous par-
« tit à tous la cervelle, nous ôta les pa-
« rôles et répliques dé la bouche , voire
« la volonté de l'exécution, tant il nous
« scût bien persuader.
« Mais n'étant secondé d'aucun , et
t après avoir repris nos esprits , revenant
« à nous-mêmes, reprenant tous la pa-
t rôle , en combattant tous fort et ferme
« son opinion, nous l'emportâmes, et
« reconnûmes à l'instant une soudaine
« mutation , et une merveilleuse et
« étrange métamorphose au roy, qui se
« rangea de nôtre côté , et embrassa nôtre
« opinion , passant bien même au delà ;
« car s'il avoit été auparavant difficile à
« persuader , ce fut lors à nous à le re-
i tenir ; car en se levant , et prenant
< la parole, nous imposant silence, nous
« dit de fureur et de colère en jurant
< par la mort... Puisque nous trouvions
« bon qu'on tuât l'amiral , qu'il le vou-
« loit; mais aussi tous les Huguenots de
t France , afin qu'il n'en demeurât pas
« un qui le luy pût reprocher après , et
t que no xi y donnassions ordre promp-
« tetnent; et sortant tout furieux, nous
« laissa dans son cabinet, où nous avi-
« sâmes le reste du jour, le soir et une
s bonne partie de la nuit , ce qui sembla
« à propos pour l'exécution d'une telle
« entreprise.
< INous nous assurâmes du prévôt des
« marchands, des capitaines des quar-
« Jiers, et autres personnes que nous
« pensions les plus factieux ; faisant un
« département des quartiers de la ville t
t destinans les uns pour exécuter parti-
j culièrement sur aucuns ; comme fut
« Monsieur de Guise pour tuer l'amiral ;
« et après avoir reposé seulement deux
« heures de la nuit , ainsi que le jour
« commençoit à poindre , le roy , la reine
« ma mère et moy , allâmes au portail
« du Louvre, joignant le jeu de paume,
i en une chambre qui regarde sur la
« place de la basse-court, pour voir le
t commencement de l'exécution, où
i nous ne fumes pas long-temps; ainsi
« que nous considérions les événemens
« et la conséquence d'une aussi grande
« entreprise , à laquelle, pour dire vray,
« nous n'avions jusqu'alors encore bien
« pensé; nous entendîmes à l'instant
t tirer un coup de pistolet, et ne sçau-
« rions dire en quel endroit, ny s'il of-
« fensa quelqu'un , bien sçais-je que le
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
207
son seulement nous blessa tous trois
si avant dans l'esprit, qu'il offensa nos
sens et nôtre jugement , et saisis de
terreur et d'appréhension des grands
désordres qui s'alloient lors com-
mettre ; et pour y obvier, envoyâmes
soudainement en toute diligence un
gentilhomme vers Monsieur de Guise
[i pour lny dire et expressément com-
: mander de nôtre part , qu'il se retirât
i en son logis, et qu'il se gardât bien de
i rien entreprendre sur l'amiral : ce seul
i commandement faisant cesser tout le
i reste , parce qu'il avoit été arrêté
« qu'en aucun lieu de la ville il ne s'en-
i treprendroit rien qu'au préalable l'a-
« mirai n'eût été tué. 3Iais tôt après le
< gentilhomme retournant, nous dit que
i Monsieur de Guise lui avoit répondu ,
« que le commandement étoit venu trop
< tard, et que l'amiral étoit mort, et
« qu'on commençoit à exécuter par tout
a le reste de la ville: ainsi nous retour-
« nâmes à nôtre première délibération,
« et peu à peu nous laissâmes suivre
« le cours et le fil de l'entreprise, et
« de l'exécution. Voilà M la vraye
< histoire de la Saint-Barthélémy , qui
< m'a troublé cette nuit l'entendement. »
Je n'ai pu résister au désir de citer ce
document en entier, parce qu'il man-
querait son effet si on le coupait; il y
règne d'un bout à l'autre un tel cachet de
vérité, c'est-à-dire, d'une si froide barba-
rie, d'une perversité si profonde, que cet
homme trouve uniquement cette expres-
sion pour stigmatiser la tentative de
Maurevel: Ce beau coup failly ! Mais
encore une fois ici rien de préparé , si ce
n'est le meurtre de l'amiral môme; ce
beau coup failly ,... ne pouvant plus
user de ruses et de finesses, il faloit que
ce fust par voye découverte , et alors
seulement l'infâme Catherine obsède
le faible Charles pour lui arracher le
massacre de ses sujets. Voilà ce que
nous dit le second fils de la Florentine,
le confident de ses secrètes pensées ,
son bras droit pour le crime! Et il le ra-
conte à trois cents lieues de France,
deux jours après son arrivée parmi
ses sujets! Savait-il donc alors qu'un
autre homme , autre instrument de
la tyrannie, singulier mélange de quel-
que bien et de beaucoup de mal , le
maréchal de Tavannes racontait les faits
de la même manière? « Le conseil du roy
« rassemblé, dit-il, le péril présent, la
« reyne en diverses craintes , la véri-
« fication du coup, que l'ondoutoit s'é-
« claircir, la guerre ou l'exécution pré-
« sente pour l'empescher, luy tournent
« la teste. Si elle se fust peu parer de la
« source de l'arquebusade, malaisément
« eust-elle achevé ce a quoy l'événement
« la contrainct ; l'accident de la blessure
« au lieu de mort, les menaces, forcent
« le conseil à la résolution de tuer tous
t les chefs. Ce qui est proposé au roy
« l'esmeut et le colère contre les Hugue-
s nots ; ils lui remonstrent le danger
« commun, les moyens de l'éviter, se
t destrapant de ses compagnons et mais-
« très (1). » Mais, chose singulière, voici
encore Marguerite de Valois, elle sus-
pecte aux Huguenots , parce qu'elle
était catholique, aux catholiques, parce
qu'elle avait épousé le roi de Navarre ,
elle nous présente un tableau du même
genre. « Quand Coligni eut été. blessé ,
« comme Pardouillan découvrist par ses
« menaces au soupper de la reyne ma
« mère , la mauvaise intention des Hu-
« guenots et que la reyne vist que cet ac-
« cident avoit mis les affaires en tels
« termes , que si l'on ne prevenoit leur
« dessein , la nuit mesme ils attente-
< roient contre le roy et elle ; elle prist
« résolution de faire entendre audit roy
« Charles la vérité de tout , et le danger
« où il estoit (2). ... Le roy Charles qui
c estoit très prudent, et qui avoit esté
« toujours très obéissant à la Reyne ma
i mère ; ce prince très catholique voyant
< aussi de quoy il y alloit, prist soudain
< la résolution de se joindre à la reyne sa
< mère , et se conformer à sa volonté , et
c garantir sa personne des Huguenots
« par les catholiques (3). »
Je m'abuse de la façon la plus étrange ,
ou il me semble que le concours de trois
témoignages aussi imposans et dont les
auteurs n'ont pu guère se concerter , il
me semble, dis-je, que ce concours est
(1) Mém. de Gasp. de Tavannes, collect. v. xxvn,
p. 267.
(2) Un auteur protestant de cette époque parle
aussi des menaces de ses coreligionnaires.
(5) Collection , t. lu.
208
HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.
fait pour porter avec soi la conviction
que la Saint-Barthélémy fut un complot
du moment , par lequel Catherine voulut
cacher celui qu'elle avait ourdi pour faire
périr l'amiral de Coligny.
Que si je porte mes regards sur les
mémoires des protei.tans , je vois que
tous ont été rédigés après coup; que
l'hypothèse d'une trame préparée de
longue main repose tout entière sur
ces bruits dont j'ai donné l'exemple le
plus frappant en citant de Mergey. Or
avant tout ii faut se rappeler le caractère
de ce temps. La haine, la vengeance
régnaient en maîtresses. Chaque jour
voyait éclore de nouveaux forfaits. Pères,
frères, amis, tout rapport social se
trouve interrompu , anéanti. Quelque-
fois on s'écrie de part et d'autre : Paix !
paix! mais il n'y a d'autre trêve que
celle de l'épuisement ; bientôt on recom-
mence avec un nouvel acharnement.
Aussi, dit avec raison un vieil auteur,
« on doutera un jour si les acteurs
« ont été hommes ou brutes , François
« ou cannibales, chrétiens ou infidèles,
c tant il y eut de fureur, de cruauté et
c d'impiété (1). » Dans un pareil état de
choses, la nuit n'a point de ténèbres
pour l'assassin qui poursuit sa victime,
et les bruits les plus étranges, les plus
menaçans se croisent et se heurtent dans
tous les sens. La faveur royale était suf-
fisante pour inspirer des terreurs aux
Huguenots .
Il y a d'ailleurs une objection impor-
tante à faire : si la Saint-Barthélémy était
préparée de longue main, à quoi servait
la tentative de Maurevel? Y eut-il jamais
folie pareille à celle qui voulant un mas-
sacre général commencerait par donner
l'éveil? Cette faute est-elle dans le ca-
ractère de Catherine ? Quand ses vic-
times sont là, que son grand adversaire
est là se berçant de rêves de gloire ,
s'endormant du son de la flatterie, s'eni-
vrant d'encens, c'est alors qu'on le tire
brusquement du songe doré ! Les mille
grenouilles , comme l'unique saumon ,
sont réunis dans le même filet et l'on
frapperait seulement le dernier au risque
d'épouvanter les grenouilles et de les
faire échapper ! Quant à moi, je n'attri-
(l) Tavannes.
buerai jamais à l'astucieuse Médicis une
pareille ineptie!
Et maintenant la religion a-t-elle joué
un rôle dans cette horrible boucherie?
Ecoutez : « On a trop long-temps accusé
« la religion de cette horrible journée ;
« il faut que le sang retombe sur qui l'a
i répandu; la religion n'en versa pas
« une goutte. Si le signal du meurtre fut
i donné par la cloche qui avait coutume
« d'appeler les catholiques à la prière ;
« si les assassins parèrent leurs vête-
« mens d'une croix ; si presque tous
« invoquèrent le nom de Dieu avant et
« après le crime , c'est que Catherine fut
« bien aise de couvrir de voiles sacrés
« cet attentat politique, s Tel est le lan-
gage de M. Audin à la page 3 de son his-
toire. Mais voici ce que je trouve à la
page 105 :
i Salviati (nonce du pape) venait de-
mander au nom du souverain pontife,
que Charles retirât une parole donnée
trop précipitamment peut-être à Jeanne
d'Albret; qu'il unît Marguerite au roi de
Portugal, enfant soumis de l'Eglise,
monarque dont la puissance était aussi
grande que la foi; qu'il persévérât dans
son attachement au Saint-Siège; qu'il
écoutât les craintes et les prières du
père commun des fidèles. Ici Charles
interrompt le légat en lui prenant la
main qu'il serre comme il a pressé celle
de l'amiral. « Au nom de Dieu ! mon-
< sieur le cardinal , dit-il , je sais ce que
« je fais , et ma mère aussi ; ma foi
« est engagée; je ne puis la retirer;
« attendez, et le pape et vous, vous
« louerez ma piété et mon zèle. » Sal-
viati qui feint de ne pas comprendre,
ou ne comprend peut-être pas ces pa-
roles énigmatiques , presse le monarque ,
et Charles reprend : « Au nom de Dieu !
« monsieur le cardinal, je sais ce que je
« fais, et ma mère aussi, dans peu vous
« en verrez de belles. » Le rusé Italien,
qui commence à deviner les mots mys-
térieux que Charles jette avec une sorte
de pudeur et de crainte, devient plus
pressant , et Charles impatient inter-
rompt de nouveau le nonce, mais avec
colère : « Au nom de Dieu ! monsieur le
i cardinal, je sais ce que je fais, et ma
« mère aussi : par la mordieu ! dans peu
« j'en aurai raison, t Le cardinal a lu
HISTOIRE DE LA SATNT-BARTTTÉLEMY.
209
lans Pâme de Charles; il sait tout ce qui
loit arriver; mais il cache sa joie et
Change de conversation. 11 partit le len-
lemain après avoir eu un entretien avec
a reine mère, le duc d'Anjou et Gon-
ly (i). >
Certes, qui ne croirait à la vérité de
fîette histoire ? Et comment soutenir que
[Home n'eût point trempé dans la Sainl-
Barthélemy, lorsqu'on voit son légat
'salviati remplir un rôle aussi lâche et
mssi vil ? Néanmoins il faut bien que
je le dise à M. Audin : Salviati était mort
depuis deux ans , lorsqu'on entama les
légociations concernant l'union projetée
entre Marguerite de Valois et le jeune
orince de Béarn ! Ces négociations eu-
rent lieu bien après la paix de Saint-Ger-
main, en 1570, selon les uns, en 1571,
selon les autres, et Salviati mourut,
je le répète, en 1568(2). L'anachronisme,
comme on le voit, est fort, et de plus,
comme à l'ordinaire, l'auteur ne cite
point ses autorités. Ce fut le cardinal
Alexandrin, neveu du dernier pape, qui
vint en France, et d'après les témoi-
gnages favorables aux protestans eux-
mêmes, on l'y reçut froidement . on le
paya de raisons générales, de promesses
vagues, on se fit même un mérite de
cette froideur auprès de l'amiral (3).
(1) Histoire de la Saint-Barihélemy.
(2) Salviati (Bernard), cardinal, d'une des plus
illustres familles de Florence, où il naquit vers la
fin du quinzième siècle , fut chevalier de Malte , et
devint prieur de Capoue, puis grand prieur de Rome
et amiral de son ordre. Il signala son courage, et
rendit son nom redoutable à l'Empire ottoman. Il
ruina le port de Tripoli , entra dans le canal de Fa-
giera , et réduisit en poudre tous les forts qui s'op-
posèrent à son passage et à ses armes. Devenu gé-
néral de l'armée de la Religion , il prit l'île et la
ville de Coron , courut jusqu'au détroit de Gallipoli,
et brûla l'île de Scio. Salviati embrassa l'état ecclé-
siastique , et obtint l'évêclié de Sainl-Papoul en
France , et celui de Clermont en 1561. Catherine
de Médicis, sa parente , le choisit pour son grand-
aumônier, et lui procura le chapeau de cardinal,
dont le pape Pie IV l'honora en 1S61. Cet illustre
prélat mourut à Rome en 1568.
(3) Tavannes , L'Estoile , Varillas, etc. — Dans
un ouvrage qui est destiné à faire l'apologie de la
Saiot-Barthélemy, on trouve le passage suivant sur
l'entrevue du roi et du cardinal : « M. le Cardinal ,
« plût à Dieu que je pusse tout vous dire ! Vous
« connaîtriez bientôt , ainsi que le souverain pon-
« tife , que rien n'est plus propre (ses liaisons avec
El voilà comme le rusé cardinal devina
les projets du roi français! Je m'abstiens
de toute réflexion; mes paroles devien-
draient peut-être amères , et l'hisloire
doit de trop belles pages à M. Audin
pour se montrer rigoureux; mais elle
doit, être impartiale et vraie , ou elle
cesse d'exister.
Nous n'avons pas fini pourtant. C'est
un rude fardeau à porter qu'un mas-
sacre. Quand l'œuvre fatale est accom-
plie, sur qui la rejeter? sur les Guises?
soit: mais alors l'étranger dira: Les
Guises sont donc rois de France/ D'ail-
leurs ils sont puissans et peuvent facile-
ment tout dévoiler. Il faut donc accepter
hardiment la responsabilité du fait; une
conspiration existait, le gouvernement
l'a déjouée; voilà tout. Et alors les flots
de courtisans baisent avec attendrisse-
ment la main du monarque, les églises
s'ouvrent, des actions de grâces sont
rendues au ciel, et enfin le parlement est
assemblé pour rendre des arrêts sur les
morts! Charles arrive au palais pour y te-
nir son lit de justice. « L'amiral, dit-il,
« était un conspirateur qui avait voulu se
« défaire du monarque, delà reine-mère ,
« de ses frères, du roi de Navarre
« même. Pour parer un coup si affreux ,
t il avait été obligé d'en venir à de
t cruelles extrémités , indispensables
< dans de semblables conjonctures. Il
t voulait que le monde sût que tout ce
j qui s'était passé le jour de la Saint-
« Barthélemi, n'avait été exécuté qu'en
« conséquence de ses ordres, et il enjoi-
< gnait à la cour de faire faire des infor-
t mations et de punir les coupables. »
Après ce discours, il fallut répondre;
l'on vit alors le célèbre de Thou souiller
sa robe de président, on le vit rendre au
roi des actions de grâces; Qui ne sait
dissimuler , dit-il , ne sait point régner.
Et pourtant la plume de ce même
homme a écrit les fameux vers qui stig-
matisent à jamais le jour néfaste par ex-
cellence :
Excidal illas dies, etc.
« les Huguenots) pourassurer la religion en France
u et exterminer ses ennemis. )> (Capi Lupi, le Stra-
tagème, ou la ruse de Charles IX contre les Hugue-
nots rebelles à Dieu. C'est probablement de cet écrit
que M. Audin a tiré cette anecdote, mais chacun
sait qu'il n'a point de valeur historique.
210
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
Peut-être après tout faut-il se ranger
de l'avis de M. Villemain qui attribue la
coupable faiblesse du président à l'hor-
reur des temps , où même de semblables
caractères ne pouvaient rester purs, t
Une fois cette marche adoptée, elle se
poursuit jusqu'au bout- la cour annonce
aux provinces comme aux souverains
étrangers qu'elle a vaincu une terrible
conspiration des Huguenots contre la
vie et le trône du monarque. Telie fut la
nouvelle annoncée au pape Grégoire
XIII , et l'on conçoit dès lors les réjouis-
sances de Rome. .Néanmoins un écrivain
du temps assure que ce pontife versa
des larmes en apprenant les détails de
cette affreuse boucherie. Mais alors con-
çoit-on cette phrase de M. Michelet:
« Une chose aussi horrible que la Saint-
< Barthélémy, c'est la joie qu'elle ex-
« cita. On en frappa des médailles à
« Rome, etc. (1). i
Pour résumer tout ce que je viens de
(1) Précis d'histoire moderne.
dire sur ce tragique événement et sn
son histoire par M. Audin , il me sembl*
que celui-ci a sacrifié trop souvent h
vérité au désir de rendre son écrit dra
matique, et il faut avouer qu'il a parfai
ment réussi. Je connais peu d'ouvrage
où l'on demeure si long-temps sou:
l'impression d'un intérêt toujours crois
sant. Je l'ai dit au début; il y a là de:
pages de Tacite. Mais on a trop sacrifh
à ce but, et c'est ce qui m'a engage
à rétablir les faits dans leur simple vérité!»
J'ai à peu près tout lu sur cette tristél
époque , mais pourtant M. Audin mel
permettra, j'espère, de lui demander
comme un élève à un maître d'indiquei
toujours ces sources: notre siècle un peii'
soupçonneux de sa nature aime à étrtw
muni des pièces à l'appui d'un procès^
Enfin à force de vouloir être impartial c
l'égard du protestantisme, ne faut-i
pas craindre de tomber dans l'excès con-j
traire ?
C. F. Audley.
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
SIXIÈME ARTICLE (1).
H
Système de VEsprit des Lois. — Les trois principes
de gouvernement. — Discours de Robespierre.
— Théorie des climats et conséquences que Fau-
teur en tire.
Nous avons à la fin du précédent ar-
ticle montré à l'aide de la critique de
Dupin le peu de solidité de l'érudition
de Montesquieu, chose reconnue au reste
par ses admirateurs mêmes. Nous pas-
sons aux principes.
Le livre préliminaire de VEsprit des
Lois est plein de ténèbres. « Quelle mé-
tapbysique, s'écrie Helvétius! Gardons-
nous d'entrer dans ce labyrinthe , dit
Voltaire, t Nous avions cru néanmoins
devoir chercher le sens de ces trois pre-
miers chapitres et en essayer la réfuta-
tion à cause de l'importance des matiè-
\t) Voir le \e article au loroc X> pt 570»
res. L'auteur y traite en effet de la puis-
sance de Dieu, de la création, de la na-
ture de l'homme , de l'origine de la
société et du fondement des lois. Mais
c'était trop s'étendre sur des obscurités ,
heureux épouvantail en tête de l'ou-
vrage. Notons seulement que dans le pre-
mier chapitre qui est intitulé : Des Lois
dans le rapport, qu'elles ont avec les di-
vers êtres , l'auteur semble borner la
puissance du créateur, et comme Mon-
taigne, dans la comparaison qu'il fait
de notre sort avec celui des bêtes, toute
balance faite, nous mettre presque à
leur niveau. Enfin , il sépare tout-à-fait
la morale de la religion. L'homme, dit-
il, « être borné, sujet a l'ignorance et à
i l'erreur,... comme créature sensible
c sujet à mille passions , l'homme pou-
< vait à tous les instans oublier son créa-
« teur ; Dieu l'a rappelé à lui par les lois
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
i de la religion ; un tel être pouvait it
i tous les instans s'oublier lui-même: les
|l philosophes l'ont averti par les lois de
« la morale ; fait pour vivre dans la so-
,i ciété, il y pouvait oublier les autres:
.i les législateurs l'ont rendu à ses devoirs
.< par les lois politiques et civiles. »
Ainsi les enseignemens de Dieu peu-
vent être très bons pour l'autre vie;
mais ceux des philosophes et des législa-
teurs doivent seuls guider l'homme dans
,sa conduite privée, dans ses rapports
• avec ses semblables, dans le gouverne-
jment des peuples.
Ces philosophes , suivant l'auteur ,
hommes éclairés, rappelleront le vul-
. gaire aux devoirs de l'homme envers lui-
imême. Mais ces philosophes sont des
(hommes aussi , « bornés et sujets à l'er-
ireur; t s'ils s'écartent des mêmes de-
jvoirs, qui les leur rappellera? Eux-mê-
(mes s'avertiront qu'ils s'oubliaient eux-
mêmes (1).
Laissant toujours de côté le Christia-
nisme , il suppose dans le second chapi-
tre, pour connaître les Lois de la nature^
« un homme comme tombé des nues ,
c laissé à lui-même et sans éducation
« avant l'établissement des sociétés (2). i
Supposition chimérique dont il ne peut
sortir rien de sensé. A quoi songerait cet
homme? Suivant l'auteur, ce ne serait
qu'après avoir satisfait aux appétits cor-
porels qu'il commencerait à se deman-
der: Qui suis-je? et que dois-je à mon
créateur ?
La paix serait une loi de l'état de na-
ture ou d'isolement par la crainte que
les hommes auraient les uns des autres.
Aussi ne fait-il pas durer long-temps
cet état de nature; des marques d'une
crainte réciproque et le penchant d'un
sexe pour l'autre engageraient bientôt
les hommes à s'approcher. Mais à peine
en société, chacun sent sa force, et
f l'état de guerre commence. » De là il
tire la nécessité des lois, et qu'est-ce que
les lois? « Les lois, dit-il , dans la signi-
« fication la plus étendue, sont les rap-
i ports nécessaires qui dérivent de la
(1) Critique de Dupin.
(2) Déf, de VEs)>. des Lois. Renouvelé de Puffen-
dorl', dont le chapitre sur VEtat de Mature est plein
de contusion et d'erreurs.
211
« nature des choses, et dans ce sens tous
< lesêtresont leurs lois: la divinité a ses
< lois , le monde matériel a ses lois, les
« intelligences supérieures à l'homme
i ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois,
« l'homme a ses lois. » Et sur ces mots :
La Divinité a ses lois ; il cite en note
Plutarque qui dit que : « La loi est la
reine de tous mortels et immortels; »
puis il ajoute une seconde définition :
« Il y a, dit-il, une raison primitive, et
s les lois sont les rapports qui se trouvent
i entre elle et les différens êtres , et les
< rapports de ces divers êtres entre eux. »
Autant qu'on puisse comprendre ce lan-
gage plus obscur que la chose à définir ,
la raison primitive, c'est Dieu, et les
lois sont les relations de l'homme et des
animaux avec Dieu, des hommes avec
leurs semblables et avec les animaux et
des animaux entre eux. Comment com-
prendre que les lois soient des rap-
ports (1)? Les rapports des êtres sont la
cause des lois, mais ne sont pas les lois.
Enfin , une troisième définition montre
un peu mieux la pensée de l'auteur. « La
« loi en général est la raison humaine en
c tant qu'elle gouverne tous les peuples
« de la terre ; et les lois politiques et ci-
c viles de chaque nation ne doivent être
« que les cas particuliers où s'applique
t cette raison humaine. » Voyons donc
ce système de législation fondé sur la
raison , autant du moins qu'on peut le
saisir parmi la confusion et les obscurités
d'un auteur qui ne veut se laisser inter-
préter ni selon la lettre ni selon l'es-
prit (2).
Montesquieu nous avertit que dans
YEsprit des Lois « bien des vérités ne
i se feront sentir qu'après qu'on aura vu
i la chaîne qui les lie à d'autres. Dans
i les livres de raisonnement, ajoute-t-il ,
< on ne tient rien si on ne tient toute la
< chaîne (3). s Chaîne merveilleuse , a-
t-on dit , qui unit toutes les sciences à la
(1) Helvétius, note sur le ch. i. — Toullier, Droit
Civil français, titre prélim., n° 5. — Remarques
a"1 un anonyme sur l'Esprit des Lois (édition i vol.
in-!2 , 17GÎ, Amsterdam et Leipsick) , note pre-
mière sur le chapitre premier.
(2) Défense de VEspril des Lois, Voyez notre
4e article.
(r.) Préface de l'Esprit des Lois; Défense, troi-
sième partie.
212
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
science des mœurs (1) ! Mais cette chaîne
est cachée (2) , et le vulgaire dut se con-
tenter d'un e abrégé dont Montesquieu
avait approuvé l'idée, anneaux d'or dé-
tachés de la longue chaîne (3). » Car ,
selon d'AIembert, il n'appartient qu'au
génie des hommes qui pensent de rappro-
cher ces anneaux épars. « L'ordre mer-
veilleux de l'Esprit des lois parait dans
tout son jour aux esprits attentifs , ca-
pables de suppléer les idées intermé-
diaires ou volontairement omises , de ti-
rer les conséquences des principes et de
percer le voile transparent qui le cou-
vre (4). » Toutefois nous ne pensons pas
que d'AIembert et Rertolini aient rien
éclairci à cette théorie par leurs analyses
où ils suivent l'auteur pas à pas, non
plus que d'autres en renversant l'ordre
de l'ouvrage (5), ou dont les jugemens
suivent les fluctuations de l'auteur
même (6) , ou dont les commentaires re-
font l'ouvrage à leurs idées sous prétexte
de l'expliquer (7). Aussi un écrivain mo-
derne, qui d'abord i avait cru voir dans
a l'Esprit des Lois une composition sa-
< vante, complète dans toutes ses par-
« ties, a cessé en l'étudiant davantage de
« trouver tout méthodique et lumi-
« neux: » ce qui ne l'empêche pas d'ad-
mirer encore plus fort (8). Un autre écri-
vain, admirateur aussi du génie de
Montesquieu, avoue que « la conception
(1) Eloge de Monlesq., prononcé à l'Académie de
Bordeaux le 25 août 1765. (Merc, juillet 1765.)
(2) La Beaumelle.
(S) Génie de Montesq., par Deleyre, Amsterdam,
1758, 1 vol. in-12, réimprimé en 1762. 11 rassemble
comme un code d'oracles les divers passages épars
dans les ouvrages de l'auteur, sur la religion , le
commerce, le climat, les grands hommes, etc.
(4) D'AIembert , Eloge de Montesquieu , Analyse
de l'Esprit des Lois. — La Harpe, Cours de Litt.,
art. Montesq. — Bertolini, Analyse raisonnée de
l'Esprit des Lois. — Garât, Merc. de France, 6
mars 1784.
(5) Analyse raisonnée de VEsprit des Lois , par
M. Pecquet , Paris, 1758. — Essai ou Observations
sur Montesquieu par M. Lenglel, Lille, 1787.
(6) Politique de Montesquieu, par M. Alex. Tis-
sot, un vol. in-8°, 1820. Voyez aussi Grouvelle.
(7) Comment, sur l'Esprit des Lois , par M. Des-
tutt de Tracy , réimprimé à la suite des OEuvres
complètes de Montesquieu.
(8) M. Villemain, Cours de Littérature française,
publication de 1338, IV leçon, n° 2,
« du livre est si confuse qu'on n'y voit
< guère qu'une apparence de plan (1) ; >
nulle continuité, nulle liaison, dit un
autre; c'était chez lui « impuissance de
l'esprit , » non moins que vivacité de ca-
ractère (2). Tel était , comme on l'a vu,|
le jugement de Voltaire, et Grimm,
quoiqu'il vante beaucoup Montesquieu,
ne regardait après tout l'Esprit des
Lois que comme « l'ouvrage d'un génie
* brillant et plein de fougue, dont le tissu
« n'est souvent lié que par des fils imper-
« ceptibles (3). » Il peut sembler « diffi-
cile (4) t en effet de découvrir un sys-
tème dans un ouvrage où l'on trouve
réunis au livre xvm sous ce titre: Des
Lois dans le rapport qu'elles ont avec la
nature du terrain , et les observations de
l'auteur sur ce rapport et la loi salique,
la chevelure royale, les mariages des!
rois francs, leur majorité, leur esprit'
sanguinaire et l'autorité du clergé dans
la première race: sans parler des livres
xxvii et xxvm sur les successions chez
les Romains et sur les lois civiles en
France qui sont des traités tout-à-fait à
part. Vient ensuite le livre xxix : De la
Manière de composer les Lois ; puis l'his-
toire des fiefs, c jetée, dit M. Villemain,
on ne sait pourquoi à la fin de l'ouvrage,
dont elle n'est ni la conclusion ni le ré-
sumé (5). t Au dire de Montesquieu, il
fallait ces deux livres a pour que son ou-
vrage fût complet (6) ; » il écrivait néan-
moins : « Si je puis être en repos à ma
« campagne pendant trois mois, je
c compte que je donnerai la dernière
« main à ces deux livres , sinon mon ou-
i vrage s'en passera (7). » Si on en juge
par leur force, on peut croire qu'il les
imprima sans y avoir mis la dernière
main. Il ne voulait rien perdre , dit Hel-
vétius , de tout ce qu'il avait pensé, écrit
ou imaginé depuis sa jeunesse (8). Cette
(1) Grouvelle.
(2) Article de P.-F. Tissot, sur Montesquieu, dans
les Ephémérides universelles , t. II.
(5) Lettres du 15 février 1755 et du 1er décembre
1765.
(4) Garnier, de V Éducation civile.
(5) Leçon l\', n° 1er.
(6) Lettre 51, à Mgr Cerati , 18 mars 1748, et
Esp. des Lois , liv. XXX , ch. i.
(7) Même lettre 51.
(8) Lettre à Saurin,
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
213
confusion cache le système , niais un
système dont l'incohérence , connu»'
dans tous les ouvrages où il rCy a point
d'ordre, ne laisserait à l'esprit qu'ina-
nité (1), s'il n'était pour couvrir le but
de l'auteur. Et ce but , d'Alembert l'avait
bien aperçu, quoiqu'il s'efforçât de le
dissimuler. Voilà le véritable voile qu'on
peut percer avec un peu d'attention.
Quant au système, pour en découvrir
dans Y Esprit des Lois un réel , dont l'or-
dre fût logique et les parties concor-
dantes, il faudrait, nous l'avouons, un
rare génie: car tout serait à créer pour
une pareille découverte. Mais il ne s'a-
git pas d'inventer; nous voulons faire
connaître l'auteur. Il semble donc , mal-
gré la défense expresse de La Harpe ,
que, sans prétendre au génie, il soit per-
mis de rechercher encore après d'Alem-
bert l'ensemble de ce fameux système.
Si c'est une témérité , qu'on la pardonne
pour l'importance de la chose. Ne serait-il
pas heureux qu'on sûtenfin à quoi s'en te-
nir sur cet enchaînement admirable que
jusqu'ici personne n'a fait paraître?
I. Montesquieu dit dans sa préface :
i Quand j'ai été rappelé à l'antiquité,
« j'ai cherché à en prendre l'esprit . pour
« ne pas regarder comme semblables des
i cas réellement différens et ne pas man-
€ querles différences de ceux qui parais-
c sent semblables. >
La lecture de Tlutarque, traduit par
Amyot, de Montaigne, de Rollin (2), l'a-
vait pénétré de cette idée que les répu-
bliques anciennes avaient enfanté des
miracles de vertu. On avait commencé
en effet par admirer les ouvrages litté-
raires de l'antiquité , et non sans raison •
mais l'enthousiasme ne connaissant point
de bornes, c'était une chose convenue
de vanter dans les païens un désintéres-
sement, une grandeur , un dévouement
parfait inconnus aux peuples modernes.
Nos poètes tragiques et nos collèges
avaient rendu cette erreur presque gé-
nérale. Très peu de gens voyaient que ce
patriotisme , cet amour de la gloire dont
on a fait tant de bruit n'étaient que le
prétexte dont les païens cachaient l'am-
bition _, la haine , la débauche , la cupi-
(1) Montesq., Essai sur le Goût.
(^2) Montesq., Variétés.
TOMIi xu. — n° GO. 1841,
dite (1). Rome et Sparte passaient pour
le type , l'idéal de la vertu comme de la
liberté. 11 est vrai qu'il y eut quelque
vertu à Rome dans les premiers siècles,
mais bientôt suivie d'une effroyable cor-
ruption qui amena le terrible despo-
tisme delà démocratie personnifiée dans
un chef unique (2). Quant aux Grecs , ils
avaient « pour inspirer la vertu des ins-
titutions singulières, dit VEsprit des
Lois (3) , et leurs législateurs avaient
montré « à l'univers leur sagesse en con-
fondant toutes les vertus. » Quelle éten-
due de génie ne leur fallut-il pas pour
cela ! i Lycurgue, mêlant le larcin avec
« l'esprit de justice, le plus dur escla-
« vage avec l'extrême liberté, les senti-
« mens les plus atroces avec la plus
« grande modération , donna de la stabi-
< lité à sa ville. Il sembla lui ôter toutes
« les ressources , les arts , le commerce ,
« l'argent , les murailles : on y a de
« l'ambition sans espérance d'être mieux;
i on y a les sentimens naturels, et on
« n'y est ni enfant, ni mari , ni père ; la
« pudeur même est ôtée à la chasteté.
< C'est par ces chemins que Sparte est
« menée à la grandeur et à la gloire (4). »
L'auteur dit ailleurs « qu'on trouve dans
< les histoires les hommes peints en beau
« et non tels qu'on les voit (5). » Ici du
moins la peinture n'était pas faite pour
enthousiasmer, « à moins, suivant la
remarque d'Helvétius, qu'on n'appelle
bonnes mœurs l'extinction de tous les
sentimens naturels. »
t Ces sortes d'institutions, continue
t Montesquieu, peuvent convenir dans
« Ips républiques, parce que la vertu po-
« litiqueexx est le principe (6). » Admira-
ble vertu qui comporte de pareilles insti-
tutions ! On voit la tournure accoutumée
de l'auteur: bien loin que ce soient les
faits qui viennent s'accommoder à ses
principes, il fait sortir des institutions
dont il vient de parler cette proposition :
(1) Lettre de mademoiselle Dupré au comte de
Bussy, Paris, 1" février 1692. — Voyez aussi un
curieux article relatif à VEsprit des Lois , dans le
Journal de l'Empire , du 5 nov. 1808.
(2) M. Ed. Dumont, Hist. Romaine.
(3) Liv. IV, c. vi.
(4) Ibid.
(5) Variétés.
(G) Liv. IV, cli. VU.
14
214
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
Le gouvernement républicain a pour
principe la vertu (1).
Jusqu'à Montesquieu on n'avait pas
imaginé que la vertu ne fût nécessaire
que dans une république ; les publicisles
avaient distingué trois formes principa-
les de gouvernement, dont toutes les
autres ne sont qu'un mélange ou une mo-
dification , la monarchie ou gouverne-
ment d'un seul , la république où le peu-
ple en corps fait les lois et choisit les
magistrats chargés de les faire exécuter,
et enfin l'aristocratie ou gouvernement
de plusieurs. Il n'était venu dans l'esprit
de personne de considérer ie despotisme
comme une forme de gouvernement ré-
gulière et durable ; on le regardait, avec
raison , comme un abus du pouvoir, une
lyrannique domination , qui pouvait ré-
sulter des passions humaines, non moins
dans le gouvernement républicain et dans
l'aristocratie que dans la monarchie. Il
y aurait trop à citer depuis Hérodote ,
Piaton, Polybe, Cicéron, jusqu'aux mo-
dernes de toutes les opinions, unanimes
en ce point (2). D'ailleurs, suivant, l'au-
teur des Considérations sur les Romains,
le despotisme est a tout gouvernement
« qui n'est pas modéré (3) > ; et , comme
le dit l'auteur de V Esprit des Lois , « la
« démocratie et l'aristocratie ne sont
« point des Etats libres par leur nature (4).
« Quand les familles régnantes dans l'a-
« ristocratie n'observent pas les lois, c'est
« un Etat despotique qui a plusieurs des'
« potes (5) ; quand dans la république le
« même corps de magistrature a la puis-
i sance exécutrice avec la puissance lé-
< gislative, on peut craindre également
« un affreux despotisme (G). » Il ajoute
que dans les gouvernemens monarchique
et despotique, < quoique la manière d'o-
« béir soit différente, le pouvoir est pour-
< tant le même » ; seulement < dans la
« monarchie le prince a des lumières»,
(1) Liv. lit , chap. m.
(2) Bodin , Grolius, Domat, Puffendorf, Féne-
lon , de Real, Voltaire, de Vattel , Hume, Black-
slone , Filangieri , M. Alexis de Tocqueville. (De la
Démocratie en Amérique , t. I , ch. v), etc., etc.
(ô) Chap. ix.
(4) Liv. XI , ch. iv.
(s) Liv. VIII , ch. v. Voyez aussi liv. V, ch. vin,
7e alinéa.
(0.) Liv. XI , ch. vi.
tandis que le despote abuse du pouvoir
en barbare. « Les mœurs du prince con-
« tribuent autant à la liberté que les lois:
< il peut, comme elles, faire des hommes
« des bêtes et des bêtes faire des hommes,
i S'il aime les âmes libres, il aura des
< sujets ; s'il aime les âmes basses , il aura
« des esclaves (1). » Qu'est-ce donc que la
monarchie ? c'est le gouvernement mo-
déré d'un seul, répond à plusieurs re-
prises V Esprit des Lois ; et qu'est-ce que
le despotisme? tout gouvernement mo-
déré , soit monarchie , soit république ,
soit aristocratie, dégénéré en tyrannie (2).
Voilà comme l'auteur parle toutes les
fois qu'il perd de vue son système. Puis
donc qu'il voulait, d'après Bossuet, ne
faire de la république et de l'aristocratie
que deux espèces d'un même gouverne-
ment, aux deux gouvernemens de la ré-
publique el de la monarchie il ne devait
pas en ajouter un troisième , le despo-
tisme d'un seul. Autant valait mettre les
voleurs de grands chemins au rang des
corps de l'Etat (3); mais l'esprit de sys-
tème et de nouveauté dédaignait le bon
sens vulgaire. Il ne voyait en faisant cette
division que les républiques anciennes ,
la France et l'Empire turc (4). Tel est le
privilège du génie d'être seul capable de
connaître le vrai d'un grand tout , lors
même que ce tout lui est inconnu ou qu'il
n'en considère qu'une partie (5).
Quel est, d'après lui, le principe de
chacun de ces gouvernemens?
Le principe de la république est la
vertu, de la monarchie l'honneur, de
l'Etat despotique la crainte.
Le principe de la république est la
vertu ; mais ce n'est point une vertu mo-
rale ni une vertu chrétienne , suivant les
propres termes de l'auteur, c'est la vertu
(1) Liv. III ch. x ; liv. XII , ch. xxvn.
(2) Liv. III, chap. ix, alin. 5; ch. x, avant-der-
nier alin.; liv. V, ch. xv, alin. 5; ch. xvi , alin. 6;
liv. VI, en. i, alinéa 7; ch. n ; ch. ix; ch. xix ;
liv. VIII, ch. vi , 1er alinéa; ch. vm , l*r alinéa;
ch. xvii, dernier alin.; liv. XI, ch. vu, dern. alin.;
liv. XIII , ch. xi v; liv. XIX, ch. xvm, dern. alin.
(ô) Voltaire , Dial. 26 , 1er entretien. — Helvé-
tius, de V Homme, sect. IX, ch. ix. — Linguet.
(4) Liv. IV, ch. iv, 1er alin., etc., etc.
(o) Encyclopédie, art. Economie politique , éloge
de l'Esprit des Lois, à la fin de l'article, (. XI,
p.Siiô , in-folio.
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
politique (I). Il semble pourtant d'abord
prendre le mot vertu dans le sens habi-
tuel, lorsqu'il met la vertu en opposition
avec le manque de probité, t 11 ne faut
4 pas beaucoup de probité, dit-il, pour
i qu'un gouvernement monarchique ou
« un gouvernement despotique se main-
« tiennent ou se soutiennent... Mais dans
« un Etat populaire, il faut un ressort de
< plus qui est la vertu (2). s Plus loin ,
voyant sans doute que la probité est une
chose assez nécessaire pour la stabilité
de tout gouvernement, il dit que la vertu
politique est un renoncement à soi-même,
l'amour des lois et de la patrie (3) , ou,
comme il s'exprime encore , « l'amour
« de l'égalité qui borne l'ambition au seul
i désir, au seul bonheur de rendre à sa
« patrie de plus grands services que les
t autres citoyens (4). » Mais l'amour de la
patrie , l'auteur le dit lui-même (5) , n'est
point particulier aux démocraties. Ainsi ,
« le principe de la monarchie se cor-
t rompt, lorsque des âmes singulièrement
< lâches tirent vanité de la grandeur que
€ pourraitavoirleurservitude. etqu'elles
« croient que ce qui fait que l'on doit
< tout au prince, fait que l'on ne doit
i rien à sa patrie (6). > L'amour de la pa-
trie est un sentiment naturel à l'homme
et assurément nécessaire au maintien de
l'Etat, quelle que soit la forme politique.
Enfin il ajoute : < L'amour de la démo-
« cratie,qui est l'amour de l'égalité, est
« encore l'amour de la frugalité. Chacun
« devant y avoir le même~bo!!heur et les
« mêmes avantages , y doit goûter les
« mêmes plaisirs et former les mêmes es-
« pérances, chose qu'on ne peut attendre
« que de la frugalité générale. » Et pour
qu'il y ait une frugalité générale, il faut
que les fortunes soient égales et petites.
Et comment arriver à cette simplicité de
mœurs? par l'amour de la patrie. « L'a-
i mour de la patrie conduit à la bonté des
i mœurs, et la bonté des mœurs mène à
< l'amour de la patrie. » Et comment les
(1) Avertissement explicatif ajouté en lète de fÊi-
prit des Lois.
(2) Liv. III, ch. m.
(5) Liv. IV, ch. v.
(4) Liv. Y, ch. m.
(i>) Avertissement explicatif.
(6) Esprit des Lois , liy. VIII , cil. vu, alin. 4.
215
fortunes se maintiendront-elles égalas et
petites? par la frugalité. Et comment la
frugalité se maintiendra-t-elle ? par l'é-
galité des fortunes. Je délie qu'on fasse
ressortir autre chose des chapitres ni, vi
et n du livre V. Ainsi, la vertu dans la
démocratie est l'amour des lois et de la
patrie; l'amour des lois et de la patrie,
c'est l'amour de l'égalité et de la fruga-
lité ; la frugalité naît de l'amour de l'éga-
lité, et se maintient par l'égalité des
fortunes,- mais l'égalité des fortunes se
maintient par la frugalité; la frugalité
se maintient donc par la frugalité. Tel
est le résumé exact de cette théorie ; telle
est la lumière portée par Montesquieu
dans la profondeur (1). Qui penserait
qu'un pareil galimatias eût jamais pu
avoir une application, si l'on ne con-
naissait les efforts des hommes de la Ter-
reur pour établir en France le système
de la vertu républicaine (2j ? Le 5 fé-
vrier 94, Robespierre, rapporteur h la
Convention, disait : « Le principe du gou-
i vernement démocratique c'est la vertu,
< et son moyen, pendant qu'il s'établit,
« c'est la terreur. Nous voulons substi-
c tuer dans notre pays la morale à l'é-
< goïsme, la probité à l'honneur, un
« peuple magnanime, puissant, heureux,
< à un peuple aimable , frivole et misé-
« rable ; c'est-à-dire toutes les vertus et
« tous les miracles de la république à
« tous les vices et à tous les ridicules de
c la monarchie. » Bien que le nom de
Montesquieu ne fût pas prononcé , de
telles maximes n'en étaient pas moins
comme le corollaire de sa doctrine.
Passons à l'aristocratie. Dans ce gou-
vernement, la vertu n'est pas si absolu-
ment requise. Le peuple est contenu par
les lois des nobles qui le gouvernent; Un
donc moins besoin de vertu. Mais pour
que les nobles gouvernans soient conte-
nus, il leur faut de la vertu. Cette vertu
peut être une grande vertu ou une vertu
moindre: la grande vertu fait que les no-
bles se trouvent en quelque façon égaux
a leur peuple, ce qui peut former une
grande république ; la vertu moindre est
une certaine modération qui rend les no-
(l) Formule d'admiration de madame de Slael en
parlant do Monlesquiuu (Allemagne*, 11' part., ch i),
('2) Expression habiiuelle de Saint Just.
216
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
blés au moins égaux à eux-mêmes : ce
qui fait leur conservation. Cette modéra-
tion ou vertu moindre est donc l'âme du
gouvernementaristocratique. « J'entends,
i dit l'auteur, celle qui est fondée sur la
« vertu , non pas ceïle qui vient d'une lâ-
4 cheté ou d'une paresse de l'âme (1). »
Le principe du gouvernement aristocra-
tique est donc une demi-vertu fondée sur
la vertu.
Quant à la monarchie , la vertu n'en est
point le ressort. « L'Etat subsiste indé-
< pendamment de l'amour de la patrie ,
« du désir de la vraie gloire, du renon-
4 cernent à soi-même . du sacrifice de ses
4 plus chers intérêts et de toutes ces ver-
« tus héroïques que nous trouvons dans
4 les anciens et dont nous avons seule-
< ment entendu parler. — Les lois y tien-
« nent la place de toutes ces vertus dont
4 on n'a aucun besoin ; l'Etat vous en
4 dispense , etc. » Et il prétend que le
cardinal de Richelieu, dans son Testa-
ment politique , 4 insinue que , si dans le
4 peuple il se trouve quelque malheu-
« reux honnête homme , un monarque
4 doit se garder de s'en servir (2). » Le
Testament politique dit seulement qu'à
mérite égal il vaut mieux se servir du ri-
che que du pauvre , parce que le riche
est moins corruptible.
L'auteur, en parlant de monarchie, a
toujours en vue la France (3). Il est té-
moin des vices et des abus; cela est clair,
la vertu n'est pas le principe de la mo-
narchie; on n'en a aucun besoin; il voit
en France la force du point d'honneur:
sans aucun doute, l'honneur est le prin-
cipe de ce gouvernement. « Une fois pour
4 toutes, dit Helvétius, quand Montes-
« quieu définit, il dit l'impression qu'il
« reçoit en entendant un mot , et il croit
« faire une définition (4). >
Il dit que « dans les monarchies bien
4 réglées , tout le monde sera à peu près
« bon citoyen, et on trouvera rarement
4 quelqu'un qui soit homme de bien: car,
4 pour être homme de bien , il faut avoir
4 intention de l'être, et aimer l'Etat moins
« pour soi que pour lui-même, t Ainsi,
(1) Liv. III, ch. iv.
(2) Esprit des Lois , liv. III , ch. V.
(3) Grouvelle.
(-4) Sur le liv- III, ch, vi.
le citoyen républicain sera véritablement |
homme de bien , parce qu'il aura inten-
tion de l'être, et celui de la monarchie
ne le sera pas, parce que la forme du ,
gouvernement ne lui permet pas d'avoïç
cette intention. Comment donc l'auteur I
peut-iljuger de l'intention (1) ? Comment
croit-il pouvoir tout dire , une fois la re-
ligion mise à l'écart , et répondre à tout I
par cette note : 4 Le mot homme de bien :
4 ne s'entend ici que dans un sens poli-
« tique? >
Le principe de la monarchie est l'hon-
neur. Mais qu'est-ce que cet honneur?
4 La nature de l'honneur , dit Montes-
4 quieu , est de demander des préférences
4 et des distinctions. » Mais le désir des
préférences et des distinctions est dans
l'homme sous tous les gouvernemens ; ce
n'est pas seulement dans la monarchie
qu'on peut en acquérir. L'auteur oublie
V Histoire romaine , dit Voltaire: < L'hon-
4 neur est le désir d'être honoré : avoir
4 de l'honneur, c'est ne rien faire qui
« soit indigne des honneurs. Dès qu'il n'y
« eut plus de république à Rome , il n'y
4 eut plus de celte espèce d'honneur (2). >
L'auteur, lui-même, à une époque où il
n'avait pas encore découvert ses princi-
pes , disait : 4 Le sanctuaire de l'honneur,
<l de la réputation et de la vertu, semble
« être établi dans les républiques et dans
4 les pays où l'on peut prononcer le mot
« de patrie. A Rome , à Athènes , à Lacé-
4 démone, Yhonneur payait seul les ser-
« vices les plus signalés. Une couronne
4 de chêne ou de laurier, une statue, un
4 éloge, était une récompense immense
« pour une bataille gagnée ou une ville
« prise, etc. (3). » Ici, c'est des monar-
chies seulement que Yhonneur est le prin-
cipe , bien qu'il existe aussi dans la répu-
blique (4). Mais, attendez: cet honneur
dont il fait le ressort de la monarchie,
n'est, dans le langage énigmatique de V Es-
prit des Lois , que le préjugé de chaque
personne et de chaque condition (5) , ou ,
plus clairement dans le chapitre suivant,
c'est 4 philosophiquement parlant un faux
(1) Critique de Dupin.
(2) Pensées sur ï Administration publique , M.
(3) Lettres Persanes , 89.
(4) Avertissement explicatif.
(5) Liv. III , ch. VI.
ÉTUDE SUR UN 0RA1NI) HOMME.
217
i honneur, la vanité et l'intérêt particu-
i lier (1) , qui conduisent toutes les par-
t tiesde l'Etat. — L'ambition, pernicieuse
i dans une république, a de bons effets
< dd ns une monarchie; elle donne la vie
t à ce gouvernement. » Et pourquoi n'y
est-elle < pas dangereuse? parce qu'elle
i peut y être sans cesse réprimée, t Sin-
gulier principe de vie , qui détruirait le
gouvernement s'il n'était réprimé sans
cesse. L'honneur principe de vie pour
les vertus même (2)! Il est vrai que « cet
a. honneur bizarre ( ce sont les expressions
« de l'auteur ) fait que les vertus ne sont
i que ce qu'il veut et comme il les veut;
< il étend ou il borne nos devoirs à sa
« fantaisie (3). » Enfin, « cet honneur faux
« est aussi utile au public que le vrai le
t serait aux particuliers qui pourraient
« l'avoir (4).» Et cependant on lit au li-
vre VIII : « Le principe de la monarchie
c se corrompt , lorsque l'honneur a été
« mis en contradiction avec les honneurs,
< et que l'on peut être a la fois couvert
« d'infamie et de dignités (5). » Et au li-
vre XII : « Le prince veut-il savoir le grand
« art de régner? Qu'il approche de lui
< l'honneur et la vertu ; qu'il appelle le
« mérite personnel (6). i Le bon sens qui
se trouve quelquefois parmi les nouveau-
lés philosophiques de V Esprit des Lois ,
épargne la peine d'une réfutation.
Pour les Etats despotiques, « l'honneur
« n'en est point le principe : les hommes
i y étant tous égaux, on n'y peut s'y pré-
« férer aux autres; les hommes y étant
« tous esclaves, on n'y peut se préférer
i à rien (7). » En supposant que sous le
despotisme les hommes soient tous égaux
en esclavage, sont-ils donc tous égaux en
probité, en expérience, en esprit?
On n'y peut se préférer à rien. Des
hommes n'auraient pas le droit de se
préférer aux créatures dépourvues de
raison et de sentiment (8)!
Dans un gouvernement despotique ,
(1) Comparez les alinéas 3 et S.
(2) Liv. III , c. vin.
(3; Liv. IV, ch. ii ; liv. III , ch. x , av.-dern. al.
(4) Liv. III, ch. vu.
(5) Liv. VIII, ch. vu.
(6) Liv. XII , ch. xxvii.
(7) Liv. III , ch. vm.
(8) Crit. de nupin.
continue l'auteur, « il faut de la crainte :
< pour la vertu elle n'y est point néces-
i saire, et l'honneur y serait dangereux.
< Il faut que la crainte y abatte tous les
« courages et y éteigne jusqu'au moin-
« dre sentiment d'ambition (1). > Dans
ces Etats point de tribunaux et rarement
des lois civiles. Le despotisme se suffit à
lui-même, tout est vide autour de lui (2).
Il a en vue les Etats d'Orient . et il allè-
gue plusieurs faits. Sans rechercher si ces
faits sont aussi erronés que plusieurs cri-
tique l'ont soutenu (3), ni aller follement
avec Linguet citer les gouvernemens
d'Orient comme des modèles (4), ni même
contester la réalité de l'effroyable tableau
dont Montesquieu a emprunté quelques
traits à Fénelon , on ne peut croire du
moins, comme l'observe Voltaire (5). que
chez les peuples des gouvernemens despo-
tiques il n'y ait qu'un homme exorbi-
tamment favorisé de la fortune, tandis
que tout le reste en est outragé (6) ; on ne
peut croire à la durée d'un gouvernement
où le souverain voluptueux et cruel ,
maître des biens et de la vie de ses sujets,
sans autre loi que sa volonté, prenant et
ruinant tout, les campagnes seraient en
friche, les villes diminueraient chaque
jour, le commerce tarirait, l'Etat s'épui-
serait d'argent et d'hommes. < Cette puis-
< sance monstrueuse, poussée jusqu'à un
« excès trop violent, ne saurait durer,
« dit Fénelon (7). » Aussi Montesquieu a
beau rechercher les moyens de la main-
(1) Liv. III, ch. ix.
(2) Liv. VI , ch. i, l" et avant-dernier alinéa, et
cb. m, 2e alinéa.
(3) Voyez ta Crit. de Dupin, et Voltaire.
(i) Théories des Lois civiles.
(5) Dial. 26 , 1« entretien.
(6) Esprit des Lois, liv. VI, ch. IX.
(7) Voyez le beau morceau qui termine le liv. XII
de Télémaque. Fénelon, en politique, était bien
supérieur à Bossuet , dont le chapitre sur le despo-
tisme, un peu ambigu, laisserait sa pensée obscure
sans l'éclaircissement que lui donnent la fin même de
ce chapitre, les deux suivans {Politique, liv. VIII,
art. 2 , 2e et 3e proposit.; liv. II , art. 2 , propos. 6),
et l'ensemble de sa politique. S'il paraît un moment
parler de la puissance arbitraire, comme d'une sorte
de gouvernement qui puisse se maintenir aux qua-
tre horribles conditions qu'il signale , bientôt il la
flétrit comme harbare , odieuse et illégitime. Mais
le passage de Fénelon est beaucoup plus net et plus
vigoureux.
218
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
tenir ; il a beau déclarer, par exemple,
que tout ce qui pourrait donner quel-
que « action à l'esprit doit être évité dans
< un gouvernement où il ne faut avoir
« d'aulre sentiment que la crainte, >
une autre raison est que « tout y mène
t tout à coup et sans qu'on le puisse pré-
« voir, à des révolutions (1). » Il l'avoue
donc lui-même au livre VIII Comme < le
< principe du gouvernement despotique
i se corrompt sans cesse parce qu'il est
« corrompu par sa nature, ce gouverne-
« ment ne se maintient que quand des
« circonstances tirées du climat, de la
« religion, de la situation ou du génie
« du peuple, le forcent à suivre quelque
« ordre et à souffrir quelque règle. Ainsi
< dans les pays où le despotisme est na-
« turalisé, » il faut nécessairement que sa
férocité s'apprivoise; « il faut , suivant
« les termes de l'auteur, que le peuple
< soit jugé par les lois, et que la tête du
« dernier sujet soit en sûreté (2). » Chose
heureuse assurément, car 3Iontesquieu ,
qui ailleurs < ne peut comprendre com-
« ment les peuples sont si prêts à croire
c qu'ils ne sont rien (3), » trouve ici très
aisé à comprendre que < malgré l'amour
i des hommes pour la liberté, malgré
« leur haine contre la violence, la plu-
« part des peuples soient soumis au gou-
< vernement despotique (4). »
Les plus grands partisans de l'auteur
n'ont pas soutenu les principes qu'il
assigne aux gouvernemens , tels qu'ils ré-
sultent de YEspvit des Lois. Vainement
ils ont cherché des explications. Ces
principes ont été plusieurs .fois réfutés,
même par des philosophes. « Malheureu-
« sèment , dit Voltaire , le système de
« Y Esprit des Lois a pour fondement une
< antithèse qui se trouve fausse. — La
« vertu est de tous les gouvernemens et
< de toutes les conditions (5). » On peut
(1) Liv. VI, cli. 2.
(2) Liv. VIII , ch. s; liv. III , ch. ix ; liv. XII,
cli. xxix ; liv. XXVI, ch. ti; liv. XXI, ch. m.
(.") Variétés.
(4) Liv. V, ch. xiv.
(5) Lettre à M. Linguet, 1S mars 17(57; lettre à
M. Roques , relative au Siècle de Louis XIV, troi-
sième partie. Voyez aussi Helvétius, de l'Homme,
sect. IV, ch. xi, et la réfutation des principes de
Montesquieu par le comte Gorani , libéral italien ,
Recherches sur la Science du Gouvernement , tra-
ajonter qu'assurément l'Etat où il en fau-
draitle plusseraitle républicain, puisque
c'est celui où les passions de l'homme sont
dans une plus grande liberté ; mais, sans
doute pour cette même raison, c'estordi-
nairement celui où il y a lemoinsdevertu.
« Il y en a toujours plus, dit encore Vol-
< taire, sous une administration paisible,
f quelle qu'elle soit , que dansun gouver-
« nement orageux, où l'esprit de parti ins-
i pire et justifie tous les crimes, etc. (1).»
Aussi rarement la république , dans la
vérité du mot, a-t-elle pu se conserver
long-temps même chez une petite nation.
On peut voir par le ch. Il du liv. VIII de
V Esprit des Lois, où l'auteur est dans le
vrai, parce que là il entend bien la vertu ,
comment ce gouvernement est détruit
par ceux auxquels le peuple se confie,
qui, «voulant cacher leur propre corrup-
t tion . cherchent à le corrompre. Pour
t qu'il ne voiepas leur ambition, ils ne lui
« parlent que de sa grandeur; pour qu'il
i n'aperçoive pas leur avarice, ils flattent
« sans cesse la sienne, etc. Chacun veut
« être égal à ceux qu'il choisit pour lui
« commander; on ne respecte plus les
i magistrats, on ne respecte plus les pè-
« res ; les maris ne méritent pas plus de
j déférence, ni les maîtres plus de sou-
< mission.... Les femmes, les enfans, les
« esclaves n'auront de soumission pour
t personne. Il n'y aura plus de mœurs,
« plus d'amour de l'ordre, enfin plus de
« vertu ; t et cette anarchie de « l'égalité
« extrême conduit au despotisme d'un
« seul, comme le despotisme d'un seul
« finit par la conquête. » Tel a été en dé-
finitif le sort de presque toutes les répu-
bliques : mais c'est celui de toute société ,
où les mœurs se sont perdues. Pourquoi
restreindre à l'Etat républicain la néces-
sité de la vertu ? Chaque gouvernement ,
sans doute , a sa nature particulière , et
il y a certaines formes réglées par les lois
qui doivent nécessairement varier sui-
vant cette nature (2); mais le principe du
gouvernement, comment ne serait-il pas
«luction française, Paris, 1792, t. I, ch. i. — Sur
P Honneur dans les Monarchies, Journ. de l'Empire,
5 novembre 1008.
(1) Volt., même lettre à M. Roques.
(2) Liv. II de VEsprit des Lois. Notons seulement
qu'il y a dans ce livre un assez grand nombre d'er-
reurs de fait plusieurs fois relevées.
ÉTUDE SUR UIN GRAND HOMME.
21!)
la vertu sous toutes les formes, soit mo-
narchique, soit républicaine, soit aristo-
cratique? ! e gouvernement ne résulte-t-il
pas de la société? Le but de la société
n'est-il pas le bonheur de ses membres?
Le bonheur de la société ne résulte-t-il
pas de la liberté, et la liberté de l'ordre,
et l'ordre des lois, et la bonté des lois
de la pureté de la morale, et l'exécution
des lois de la vertu? La vertu, sous le
rapport politique , est dans les gouver-
nans l'intégrité, la modération , la jus-
tice, la fermeté, la clémence, et dans les
gouvernés le sentiment et l'amour du
bien général , d'où naît l'obéissance à
l'autorité et aux lois, sans laquelle,
comme le répète l'auteur, après tant d'au-
tres, car c'est une vieille maxime de bon
sens, il n'est point d'ordre ni de liberté
possibles.
Au reste , Montesquieu sentait appa-
remment que la vertu républicaine n'é-
tant point du tout cette vertu qui a du
^apport aux vérités révélées (1), il était
difficile qu'elle servît à inspirer et main-
tenir la morale, et comme dit son Aver-
tissement explicatif, « dans tous les pays
du monde on veut de la morale. » Aussi
il avoue que < les principes du Chris-
« tianisme bien gravés dans le cœur se-
c raient infiniment plus forts que ce faux
i honneur des monarchies, ces vertus hu-
« maines des républiques et cette crainte
t servile des Etats despotiques (2). t C'é-
tait en vérité bien la peine de se consu-
mer en efforts d'imagination pour rem-
placer par de nouveaux principes d'au-
tres maximes infiniment plus efficaces !
Mais ce n'était là qu'une précaution ou
un aveu d'un moment ; tout devait se
plier, même le Christianisme, à ces prin-
cipes, lumière nouvelle pour tous les
peuples du monde. Il met donc le Chris-
tianisme hors de la politique , le consi-
dérant comme une chose bonne il est
vrai, mais à laquelle on supplée par des
lois, et dont par conséquent un Etat peut
fort bien se passer. Il sépare la vertu
politique de la vertu morale (séparation
fort commode pour les preneurs de li-
berté une fois au pouvoir) : a Tous les vices
e politiques, dit-il, ne sont pas des vices
(1) Liv. V,cli. m , note 1.
(B) l.iv. XXIV, cb. vi.
« moraux (1). i En conséquence, il s'in-
quiète peu de la bonté absolue île-; lois
fondées sur la vertu morale; les bonnes
lois, selon lui, sont celles qui dans cha-
que gouvernement se rapportent bien à
son principe, à sa nature. C'est qu'il ne
tirait pas ses principes de ses préjugés ,
mais de la nature des choses (2). Ce ne
sont plus en effet seulement les faits de
l'histoire, c'est la nature entière qu'on va
voir se plier au système de l'auteur. Elle
le conlirmera comme l'a confirmé l'his-
toire.
II. Montesquieu qui se présente lui-
même (3) et qu'on a peint comme le type
de la froide sagesse pesant toutes choses
à leur valeur juste, le sage Montesquieu
était dominé par des enthousiasmes de
plus d'un genre. Il avait, comme on sait,
étudié dans sa jeunesse les sciences na-
turelles, et, dans le môme temps qu'il
trouvait tant de charme à la lecture des
écrivains de l'antiquité, et qu'il s'écriait
a^ec Pline : « C'est à Athènes que vous
i allez ; respectez les Dieux (4) ! d il faisait
une curieuse expérience grandement con-
firmative de ses principes , et dont il fit
sortir les mœurs, les religions, la nature
des gouvernemens, les vertus et les vices
de tous les humains relativement au pays
qu'ils habitent. « Il observait le tissu ex-
« térieur d'une langue de mouton dans
« l'endroit où elle parait à la simple vue
« couverte de mamelons; il voyait avec un
<t microscope , sur ces mamelons , de pe-
« tits poils ou une espèce de duvet , et
« entre les mamelons des pyramides for-
c mant par le bout comme de petits pin-
« ceaux. H fit geler la moitié de cette
c langue et il trouva à la simple vue les
« mamelons considérablement diminués ;
t quelques rangs même de mamelons
« s'étaient enfoncés dans leur gaine, et
« en examinant avec le microscope il ne
« vit plus de pyramides. A mesure que la
t langue se dégela , les mamelons à U
i simple vue parurent se relever, et au
(1) Esprit des Lois, liv. XIX, ch. xi. Voyez
dans le Journal de Trévoux, de juin 1737, un ex-
trait des Lettres critiques de l'abbé Gauchat , Paris,
1736 et années suiv., lettres 41-47, sur VEsprit des
Lois.
(2) Préface de VEiprit dqs Lois.
(5) Portrait.
(4) Variélé» , des Anciens.
220
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
c microscope les petites huppes com-
< mencèrent à reparaître. »
Ainsi , ajoute-t-il , « l'air froid , en
« resserrant les extrémités des fibres ex-
« térieures de notre corps , augmente
< leur ressort et favorise le retour du
« sang des extrémités vers le cœur. Il di-
i minue la longueur de ces mêmes fibres ;
« il augmente donc par là leur force;
i l'air chaud au contraire relâche les ex-
« trémités des fibres et les allonge ; il di-
« minue donc leur force et leur res-
« sort, i
Sur ces prémisses du système il est d'a-
bord essentiel d'observer qu'il y a diffé-
rentes sortes de froid que l'auteur n'a
point distinguées; autant le froid mo-
déré sec, surtout chez l'homme jeune
et robuste, est favorable aux facultés
intellectuelles et physiques , autant le
froid excessif ou même le froid des
régions basses et humides en arrêtent
le développement. La chaleur est le
principe de la vie. « Trop forte , il
est très vrai qu'elle frappe de débilité
toutes les fonctions , tandis que le
froid , mais le froid modéré , généra-
lement, leur donne une activité plus
grande par la réaction vitale; » et la rai-
son de ces différens résultats est bien soit
le relâchement soit le resserrement des
tissus (1) ; mais ce dont Montesquieu ne
tient pas compte , et ce que constatent
les physiologues, c'est < l'action des-
tructive d'un froid glacial » comme frap-
pant de léthargie et d'une sorte de dé-
gradation à la fois intellectuelle et
physique les Lapons, les Ostiaques , les
Samoièdes, les Groeulandais (2). La cri-
tique était en droit d'opposer à Montes-
quieu tous ces peuples comme a fait Vol-
taire (3). Mais exceptons le froid des
régions hyperboréennes, et voyons les
conséquences que tire l'auteur de ses
observations physiques par rapport à la
force et au courage, à l'intelligence, à
la vertu et aux gouvernemens.
(1) M. Adelon, Physiologie , 5e part., sect. 2.
Traité du Froid, par La Corbière, in-8° 1859
S 11-77 et suiv., et 105.
(2) Richerand , Physiologie, ch. xn , w 154.
M. Adelon , 3e part., eh. iv. — M. Foissac, de P In-
fluence du Climat sur l'homme , part. 111 , ch. vin.
r- La Corbière, § 80-87.
(3) Dict. Philos., art. Esprit des Lois.
1° Dans les pays du Nord, dit-il, il y
a plus de vigueur , plus de courage.
Quant aux pays chauds, d'abord il sem-
ble en distinguer deux classes : 1° Ceux
où « les bouts des nerfs par leur épa-
« nouissement et par le relâchement du
« tissu de la peau étant exposés à la plus
« petite action des objets les plus fai-
« blés, de ce nombre infini de petites
< sensations résultent l'imagination , le
« goût, la sensibilité., la vivacité (1). i 2° A
la fin du chapitre l'auteur parle de con-
trées où « la chaleur excessive rend le
« corps absolument sans force. Pour lors
« l'abattement passera à l'esprit même :
c aucune curiosité, aucune noble entre-
« prise, aucun sentiment généreux. Les
« inclinations y seront toutes passives ;
€ la paresse y fera le bonheur; la plupart
« des châtimens y seront moins diffi-
< ciles à soutenir que l'action de l'âme,
< et la servitude moins insupportable
« que la force d'esprit qui est nécessaire
i pour se conduire soi-même (2). » Mais
bientôt V abattement, la vivacité , tout est
confondu ; peu importent l'imagination,
le goût , la sensibilité, fruit de la cha-
leur ; à cette faiblesse d'organes qui fait
recevoir aux peuples d'Orient les im-
pressions du monde les plus fortes se ,
joint sans difficulté une certaine paresse
dans l'esprit naturellement liée avec
celle du corps qui fait que cet esprit n'est
capable d'aucune action, d'aucun ef-
fort, d'aucune contention; le climat
condamne sans pitié au despotisme les
pays chauds sans distinction, l'Asie,
l'Afrique et l'Amérique ; c'est-à-dire ,
comme dit l'auteur, la plupart des peu-
ples du monde ; et partout dans tes
Etats despotiques le partage des hommes
comme celui des bétes est l'instinct, l'o-
béissance, le châtiment (3).
La théorie de Montesquieu quant à la
(1) Liv. XIV, ch. ii.
(2) Ibid.
(S) Liv. XIV, ch. iv ; liv. XVII, ch. n et vu ;
liv. V, ch. xiv ; liv. III , ch. x. — Malgré ces ex-
pressions, ordinairement , presque tous, en quelque
façon, jetées çà et là, en théorie la règle de son
système n'en est pas moins absolue ; les faits d'ail-
leurs, il les élude ou les plie à ses principes. Il ne
songe pas même à excepter, comme il avait fait
dans les Lelt. Persanes (lelt. 151) , « quelques villes
de l'Asie-Mineure et la république de Carlhage. »
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
221
force et au courage a été vingt fois réfu-
tée, inême par ses admirateurs. Sans la
combattre en détail , ni citer tous les
exemples qu'on pourrait opposer, la mi-
sère, la cupidité n'explique-t-elle donc
pas mieux que le climat les invasions
des peuples du Nord dans le Midi, aux-
quelles d'ailleurs on peut opposer celles
du Midi chez les peuples du Nord ,
celles des armées romaines victorieuses
des Bretons, de Tamerlan parti des ex-
trémités de l'Inde, qui porta ses con-
quêtes jusqu'en Sibérie? Les Arabes,
sous un soleil ardent braves et agiles ,
n'ont-ils pas fait d'immenses et difficiles
conquêtes et long-temps menacé toute
la chrétienté? Et l'auteur oublie donc
les Romains, ses chers Romains, partis
des rives du Tibre à la conquête du
monde; ensuite si énervés sous le même
climat, mais dont pourtant les peuples
« du Nord , suivant la remarque de VEs-
i prit des Lois , eurent tant de peine à
a renverser l'empire (1)? »
(1) Liv. XVII, ch. iv. — Voir la critique de Du-
pin , '& édit., ch . xx , xxi , xxn , xxiv ; l'e édition,
ch. iv, t. II-, p. 156. — Crevier, $2. — Observa-
tions de l'abbé de La Porte. — M. Foissac , de l'In-
fluence du Climat sur l'Homme, part. III, ch. vin.
— La Corbière , du Froid , et les auteurs qu'il cite ,
§ 100, p. 140, 141. — Quant à la force, celle des
portefaix de Constantinople , des coureurs d'Ispa-
han , des nègres, des Hottentots, des sauvages du
Brésil est connue (Buffon , de l'Homme , $ de l'Age
viril et § Variétés de l'espèce humaine. — La Cor-
bière , du Froid , § 79). La force résulte des habi-
tudes et de l'exercice non moins que du climat (Ri-
cherand , Physiologie , ch. xn , n° 133. — Adelon ,
Physiol., Ve part., ch. iv), et le courage n'est pas
toujours en raison de la force physique. (Critique
de Dupin.) Nous pourrions citer encore Hume , Vol-
taire, Helvétius, si l'erreur et le mauvais esprit ne
se mêlaient aux bonnes choses que contiennent
leurs réfutations. Au reste , la théorie des climats ,
que Montesquieu a donnée pour nouvelle , obser-
vent Dupin, Voltaire et Filangieri, n'est que l'al-
tération des principes d'Hippocrate et le développe-
ment d'un passage isolé de Platon , de deux chapi-
tres de Bodin et de Charron, des réflexions du voya-
geur Chardin, qui se contredit. (Volt., Dict. Phil.,
art. CiimaU — Filangieri, Scienza délia legisla-
zione , lib. I , cap. xiv. — Hippocrate, de l'Air, des
Eaux el des Lieux. — Platon , Ilépubl., liv. IV. —
Bodin, Melhodus ad facilem historiarum cognitio-
nem, cap. v. — Charron, de la Sagesse, liv. I,
ch. xxxvni. — Crit. de Dupin , 2° édit., ch. xx.)
Celle fameuse théorie , défendue 1res faiblement par
Mais voici une autre objection , el c'est
l'auteur lui-même qui se la fait.
« Les Indiens sont naturellement sans
a courage ; comment accorder cela avec
« leurs actions atroces, leurs coutumes,
« leurs pénitences barbares? Les hoin-
« mes s'y soumettent à des maux in-
i croyables: les femmes s'y brûlent elles-
« mêmes; voilà bien de la force pour
« tant de faiblesse. »
Voici l'explication :
«i La nature qui a donné à ces peuples
« une faiblesse qui les rend timides , leur
< a donné aussi une imagination si vive
« que tout les frappe à l'excès. G«ttc
« même délicatesse d'organes qui leur
« fait craindre la mort sert aussi à leur
« faire redouter mille choses plus que la
« mort. C'est la même sensibilité qui
« leur fait fuir tous les périls et les leur
s fait tous braver (1). >
N'avons-nous pas lieu d'être satisfaits ,
et ces coutumes barbares , V inconcevable
corruption des mœurs chez ces mêmes
Indiens, de laquelle l'auteur parle au
livre xvi, ne doivent-elles pas nous faire
dire avec lui : « Le peuple des Indes est
< doux , tendre, compatissant, etc.;
t heureux climat qui fait naître la can-
« deur des mœurs et produit la douceur
t des lois (2) / »
Voltaire trouvait que le grave prési-
dent parfois faisait un peu le gogue-
nard (3). Il serait singulier que dans un
siècle qui se pique avec raison de pro-
grès clans les sciences positives on révé-
rât encore de pareilles moqueries.
2° « Dans les pays du Nord, ditMontes-
« quieu , on a des sensations moins vives ;
< peu de sensibilité pour les plaisirs
« comme pour la douleur. Il faut écor-
t cher un Moscovite pour lui donner du
t sentiment. » La Moscovie est au 55e de-
gré de latitude, dit la Critique de Du-
M. Villemain, qui s'est appuyé, bien à tort, du pas-
sage d'Hippocrate (publicat. de 1838, 14e leçon),
paraît généralement abandonnée. Aux personnes
qui y tiendraient encore , malgré la Critique de Du-
pin , nous recommandons le chap. xiv du I" livre
de Filangieri (Science de la Législation), où l'in-
fluence du climat sur le physique et le moral est
réduite à ses justes bornes.
(1) Liv. XIV, ch. m.
(2) Liv. XIV, ch. xv.
(5) Lettre à. Saurin , 28 dcc. 1768.
222
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
pin; au 65e, on pourra donc couper les
Lapons et les Sibériens par morceaux
sans qu'ils s'en doutent.
« Dans les pays tempérés , continue
« Montesquieu, la sensibilité est plus
-t grande; dans les pays chauds elle est
< extrême ; l'amour est la cause unique
« du bonheur, il est la vie.
« Dans les pays du Nord règne la
« vertu: la pratique en est facile. Dans
« les pays tempérés inconstance : le cli-
« mat y est inconstant. Approchez des
« pays du Midi, vous croirez vous éloi-
« gner de la morale même. Des passions
«plus vives multiplieront les crimes;
« chacun cherchera à prendre sur les au-
« très tous les avantages qui peuvent fa-
« voriser ces mêmes passions (1). i N'est-
ce pas dire que ce sont le froid et le
chaud qui font la vertu et le vice?
A cette théorie des mœurs exagérée et
trop absolue, chrétiens ou philosophes
ont encore répondu ; mais non assuré-
ment si bien que l'auteur. Plus tard, au
livre xix : « Plusieurs lois , dit-il , gouver-
« nent les hommes; le climat, la reli-
« gion , les lois , les maximes du gouver-
i nement , les exemples des choses
« passées, les mœurs , les manières ; d'où
« il se forme un esprit général qui en ré-
« suite. A mesure que dans chaque na-
« tion une de ces causes agit avec plus
« de force, les autres lui cèdent d'au-
« tant. La nature et le climat dominent
«presque seuls les sauvages; les ma-
« nières gouvernent les Chinois; les lois
« tyrannisent le Japon , etc. (2). > Ainsi ,
par moment l'auteur semble ne pas don-
ner au climat une force telle qu'on ne la
puisse, vaincre par l'éducation et les
lois (3) ; mais par rapport aux gouverne-
mens et à leurs trois principes , il en fait
une force nécessaire , de sorte qu'en réa-
lité, on peut dire avec deux admira-
teurs que « Montesquieu fait partout do-
miner l'influence du climat sur les lois
mêmes (4). » Pourquoi donc tout rappor-
ter au climat, et en faire une cause pré-
(1) Esprit des Lois, !iv. XIV, ch. n,
(2) Liv. XIX, ch. iv.
(3) Liv. XIV, ch. m ; liv. XIX, et surtout livre
XVI.
(4) Filangieri , lib. I , cap. xiv. — M. Villemain,
publicat. de 1858, leçon 14e, n° 2.
dominante, sur la religion, les lois, l'édu-
cation, les habitudes; en un mot. sur
toutes les causes énumérées par l'au-
teur? Il est au moins surprenant qu'il
n'ait point donné la préférence aux pays
tempérés, comme l'ont fait plusieurs
écrivains (1) : car, voulant avant tout
présenter l'Angleterre comme le type de
la liberté et de la « vertu politique , » il
aurait dû se souvenir que la région de
Londres est une région tempérée, la-
quelle, d'après son système, usurperait
ainsi à tort le premier rang sur les Rus-
ses et les Suédois. Aussi quand on le voit
restreindre la vertu aux pays du Nord ,
la chaîne semble tellement rompue que
le rapport des parties soit impossible.
L'auteur est parti de ce point de vue:
dans la république romaine et dans les
républiques grecques, admirables vertu
et liberté. Et il en a conclu que le prin-
cipe de la république, c'est la vertu. Puis
il présente à la France le gouvernement
de l'Angleterre, république cachée sous
la forme d'une monarchie (2) , comme la
perfection de la liberté (3). Une malheu-
reuse languede mouton lui fait perdre de
vue tout cela , et voici que les climats
froids peuvent seuls produire la vertu
et la liberté par le resserrement des fi-
bres ! Le gouvernement républicain au-
quel il a donné pour principe la vertu ,
devrait donc être le gouvernement des
pays du Nord. D'un autre côté, l'évi-
dence des faits ne lui permettait pas
de formuler nettement cette consé-
quence; à peine il ose l'insinuer dans
une lettre persane et dans un chapitre de
Y Esprit des Lois (4). En effet, toutes les
républiques dont il parle, Athènes,
Carthage , Rome , Tyr , Marseille , la Hol-
lande, Venise (5), étaient sous un cli-
mat méridional ou tempéré. Mais alors
quelle contradiction dans les deux parties
du système !
(1) Voyez Bodin , Methodus ad facilem historia-
rum cognitionem, cap. v. — Charron, de la Sagesse,
liv. I, ch. xxx vm. — Filangieri, lib. I, cap. xiv.
— Hume, Essais moraux et politiques , 20e essai.
— Elc.
(2) Esprit des Lois , liv. V, ch. xix.
(5) Liv. XI.
(4) Lettres Persanes , 131; Esprit des Lois , livre
XXIV, ch. v, combiné avec le chap. n du liv. XIV.
(3) Voyez surtout le liv. VIII.
ÉTUDE SUR UN HOMME OllAIND.
223
.Sous les climatschauds. Qftfe physique
il une telle force que la monde n'y peut
presque rien (1), le gouvernement est un
affreux despotisme, f.c bâton et les longs
fouets, voilà le partage nécessaire de
ces peuples malheureux (2).
Reste pour les pays tempérés la mo-
narchie qu'il vante ou déprécie tour à
tour. Si, malgré nos efforts, il nous a
été impossible de découvrir une liaison
satisfaisante de la physique de la langue
de mouton avec les trois principes, au
moins peut-on déjà entrevoir le but de
ce système incohérent. L'article suivant
essayera de montrer ce but dans tout son
jour.
Continuons l'explosé du système.
Indépendamment de la lâcheté des
peuples des pays chauds, résultat du cli-
mat , il y a une autre cause physique qui
fait chez eux le gouvernement despoti-
que , c'est la disposition du sol. L'auteur
dit que « Un grand empire suppose une
« autorité despotique dans celui qui gou-
i verne. Il faut que la promptitude des
« résolutions supplée à la distance des
t lieux où elles sont envoyées, etc. (3). »
Mais on en a une meilleure raison lors-
qu'on a lu le petit chap. 13 du livre v, qui
pourtant n'a que quatre lignes: « Quand
» les sauvages de la Louisiane veulent
t avoir du fruit , ils coupent l'arbre au
< pied et cueillent le fruit: voilà le gou-
i vernement despotique, i Pour abattre
comme cela, il est indispensable de se
munir d'une grande étendue de ter-
rain (4).
Or , dit YEsprit des Lois , « l'Asie
« a de plus grandes plaines que l'Eu-
i rope; et comme elle est plus au
< midi, les sources y sont plus aisément
i taries, les montagnes sont moins cou-
i vertes de neiges, et les fleuves moins
i grossis y forment de moindres barriè-
i res. La puissance doit donc être tou-
« jours despotique en Asie: car, si la
« servitude n'y était pas extrême, il se
t ferait d'abord un partage que la nature
< du terrain ne peut pas souffrir. > D'où
vient la liberté de l'Europe? « Du par-
(1) Liv. XVI, cb. vin.
(2) Liv. XVII; liv. VIII, ch. xxi; liv. V, cb. xv.
(3) Liv. VIII , ch. xix et xx.
(4) Critique do Dupin.
« tage naturel qui forme plusieurs Etats
< d'une étendue médiocre, dans lesquels
« le gouvernement des lois n'est jias in-
< compatible avec le maintien de II'-
i tat (1). »
L'auteur qui voit si bien dans \m autre
chapitre que c'est au Christianisme que
l'Europe a dû la douceur de gouverne-
ment (2), et non aux Alpes, au Rhin et
au Danube, est aveuglé ici par l'enlrai-
nement de son système ; « l'Asie, dit-il ,
« est coupée en de plus grands morceaux
« par les montagnes et par les mers. »
Il est plaisant de croire que les révolu-
tions, les conquêtes aient constamment
respecté celte prétendue division perma-
nente. Ces morceaux en effet sont tout
entrecoupés de montagnes et de rivières;
la Chine est pleine de lacs et de canaux,
et ses deux grands fleuves Kiang et
Hoang-ho ou fleuve Jaune, ainsi nommé
des terres qu'entraîne son cours ra-
pide (3) ; le Tigre , l'Euphrate , le Gange ,
l'Indus , les fleuves de la presquîle orien-
tale de l'Inde valent bien assurément les
barrières du Rhin , du Danube et du Bo-
rysthène. En outre , il est curieux de voir
comme il se tortille pour expliquer par
le brusque passage des pays très chauds
aux pays très froids . comment , sans que
son système en souffre , le despotisme
domine l'Asie tout entière, voire même la
Sibérie dont le climat est si froid « qu'à la
réserve de quelques endroits elle ne peut
être cultivée, » et la Tartarie « qui est
aussi très froide ; > comment la Tartarie
chinoise, i aussi froide que l'Islande, »
est gouvernée par l'empereurde laChine
1 presque aussi despotiquement que la
Chine même (4). » On voit l'auteur lui-
même démentir ce voisinage immédiat
des peuples qui vivent sous un climat
froid et que le système fait en consé-
quence « braves, actifs, conquérans , »
avec les peuples de la Turquie, de la
Perse , du Mogol , de la Chine , de la Co-
rée et du Japon qui, énervés de chaleur,
seraient facilement subjugués. Il est dit
en effet au chapitre précédent que la
(i) Liv. XVII, ch. vi.
(2) Liv. XXIV, ch. m.
(5) Voyez le P. du Halde , de la Chine, in-fol.,
173!i, t. II , p. 137, 139.
(■î) Esprit des Lois, liv. XVII , ch. in et v.
224 ÉTUDE SUR UN GKAND HOMME,
différence de bravoure résultant du cli-
mat « se remarque non seulement de
« nation à nation, mais encore dans le
i même pays d'une partie à une autre.
« Les peuples du nord de la Chine sont
« pius courageux que ceux du midi ; les
« peuples delà CorCe ne le sont pas tant
« que ceux du nord (1). » Et voici en dé-
finitive où aboutit son expédient phy-
sique: < Les peuples du Word, dit-il,
« n'ont fait la conquête du Midi que
« pour un maître qui, despotique dans le
« Midi sur les sujets conquis, veut encore
« l'être dans le Word etsur les sujets con-
« quérans. Souvent une partie de la na-
« tion tartare est chassée de la Chine, et
« elle rapporte dans ses déserts un es-
« prit de servitude qu'elle a acquis dans
< le climat de l'esclavage. » Et les colo-
nies chinoises, envoyées en ïartarie, y
ont « porté l'esprit du gouvernement
« chinois . » Après cela on peut se fier au
climat (2) ! Voilà le gouvernement des-
potique non seulement dans le Midi ,
mais encore, en dépit des glaces, dans
le Nord, dans l'Asie entière, comme en
Afrique et en Amérique (3). Et l'on sait
quelle chose affreuse c'est que le gouver-
nement despotique de Y Esprit des Lois.
On ne peut parler sans frémir 3 dit l'au-
teur, de ces gouvernemens monstrueux y
qui causent à la nature des maux effroya-
(1) Esprit des Lois, liv. XVII , ch. u. — Quand
l'Asie n'aurait pas de zone tempérée , ce que ni
Montesquieu ni Malte-Brun n'établissent pas très
bien, puisque dans les provinces septentrionales de
laCbine, dans le nord de l'Empire Birman, et
presque toute la Turquie d'Asie, le climat est tem-
péré [Géogr. de Malle-Brun, édition de M. Huot ,
liv. CILI , CLI, CXXIU , etc.; le P. du Halde , t. I,
p. 115, 112, 193, 207) , la fausseté du système de
l'Esprit des Lois n'en serait pus moins évidente par
l'intrépidité des Arabes, qui ont deux fois conquis
l'Asie, et par le courage des Druzes, des Malais, des
M; iirattes (Malte-Brun , liv. CXXI) , et même des
Hindous, qui ont repoussé Alexandre. On no croira
pas , dit Malte-Brun, que Tyr et Jérusalem n'aient
résisté que par l'héroïsme de la servitude. (Voyez
Esprit des Lois, liv. XVII, ch. vi.)
(2) Esprit des Lois, liv. XVII, ch. m.
(5) Liv. XVII, ch. vu. « L'Amérique, dit ce
i chapitre , détruite et nouvellement repeuplée par
« les nations de l'Europe et de l'Afrique, ne peut
« guère aujourd'hui montrer son propre génie (le
« génie du climat) , etc. u Ainsi l'auteur tourne
toutes les difficultés.
blés (1). Triste remède pour prévenir la
dissolution de l'Etat trop agrandi , épou-
vantable malheur (2)! en vérité, surtout
quand on songe à la facilité d'établir et
de conduire ces immenses empires: Tout
le monde est bon pour cela (3). Savez-
vous bien , monsieur Guillaume , dit Pa-
telin , que vous auriez gouverné un Etat.
— Comme un autre, répond M. Guil-
laume. C'est sans doute d'un Etat despo-
tique que l'avocat Patelin entendait par-
ler (4).
Le terrain comme la température ,
tout vient se plier au système physico-po-
litique de Y Esprit des Lois. Ce système
a des ramifications à l'infini. Tâchons de
rapprocher les anneaux de la chaîne.
Suivant Montesquieu: « Il y a dans
« l'Europe une espèce de balancement
c entre les nations du Midi et celles du
< Nord : les premières ont toutes sortes
« de commodités pour la vie et peu de
< besoins; les secondes ont beaucoup de
« besoins et peu de commodités pour la
< vie (5). » La Critique de Dupin fait re-
marquer que le Nord fournit d'abondan-
tes productions : la Livonie par exemple
est inépuisable en grains (6). Mais pour-
suivons : < Aux nations du Midi la nature
< a donné beaucoup et elles ne lui de-
« mandent que peu ; aux autres la nature
« donne peu et elles lui demandent beau-
« coup. L'équilibre se maintient par
« l'industrie et l'activité des peuples du
« Nord et par la paresse de ceux du Mid
« c'est ce qui a naturalisé la servitude
« chez ces derniers. Comme ils peuvent
< aisément se passer de richesses, ils
« peuvent encore mieux se passer de
« liberté. » Quant aux nations septen
trionales chez lesquelles il semblerait
qu'avec la vertu et la république devrait
régner la frugalité, elles ne peuvent pas
se passer de richesses. Et où vont-elles
chercher des richesses ? Dans ces « mal-
« heureux pays du Midi » où « la pau-
vreté et l'incertitude des fortunes natu
raliscnt l'usure , et ainsi la misère, » où
(1) Liv. III, ch. ix; liv. IV, ch. h.
(2) Liv. VIII, ch. xvii.
(.">) Liv. V, ch. xiv.
(4) Critique de Dupin.— L'Avocat Patelin, act. I.
se. v.
(3) Liv. XXI , ch. m.
(0) T. III, p. 131.
souvent « on no répare, on n'améliore
< rien , on ne bâtit les maisons- que
c pour la vie, on ne fait point de fossés,
« on ne plante point d'arbres ; on tire
< tout de la terre, on ne lui rend rien;
[ t tout est en friche, tout est désert (1). »
: Voilà comment parlait l'auteur au
commencement de son ouvrage. Evidem-
i ment il n'existe aucune corrélation en-
tre la théorie des trois principes el celle
de l'influence des climats sur les gou-
vernemens. Voilà cette chaîne merveil-
leuse. Comment y rattacher le livre du
commerce? Les républiques feront « le
« commerce d'économie , dit Montes-
« quieu, comme l'ont faitTyr, Carthage,
«Marseille, Florence, Venise, la TIol-
< lande, i> c'esl-à-dire. un commerce
fondé sur les besoins réels , ou , comme il
est dit encore , sur la pratique de gagner
peu et même de gagner moins qu'au-
cune autre nation , et de ne se dédom-
mager qu'en gagnant continuellement ;
commerce qui ne peut donc guère être fait
par un peuple chez qui le luxe est établi ,
qui dépense beaucoup et qui ne voit que
de grands objets. Sans que l'auteur l'a-
joutât, vous imagineriez facilement que
« un commerce mène à l'autre, le petit
i au médiocre, le médiocre au grand,
« et celui qui a eu tant d'envie de gagner
« peu se met dans une situation où il
» n'en a pas moins de gagner beaucoup. >
C'est assez naturel et il résulte de cela ,
comme aussi de ce que « dans les monar-
< chiesles affaires publiques sont la plu-
i part du temps aussi suspectes aux
« marchands qu'elles leur paraissent sû-
« res dans les Elats républicains, i il ré-
sulte que c'est « dans les Etats qui subsis-
i tent par le commerce d' économie qu'il
. c se fait les plus grandes entreprises. >
Alors adieu la frugalité et la république,
je pense. Et si la sûreté est si grande, quel
danger pour ces Etats ! Ne savons-nous
pas que < comme une certaine confiance
< fait la gloire et la sûreté d'une monar-
« chie... Chose singulière! (ce sont les
i termes de l'auteur), plus les républi-
« ques ont de sûreté, plus, comme des
< eaux trop tranquilles , elles sont su-
« jettes à se corrompre (2) ? t> Aussi « ne
i veut-il pas dire que les républiques
(1) Liv. V, ch. xv et xiv,
(2) Liv. VIII , ch. v.
ÉTUDE SUR UN (illANl) HOMME. 225
i soient entièrement privées du commerce
i du lu. ii- , ni les monarchies totalement
i exclues du commerce d'économie (1). i
Le pauvre abbé de La Porte se perd lil
dans cette subtile conception qui a pour-
tant trouvé pour défenseur u\\ négociant
directeur de la Compagnie des Indes et
membre de la Société royale de Lon-
dres (2). L'éditeur de la réimpression de
cette apologie en a, dit-il, « retranché
les injures qui ne sont pas des raisons, s
Les injures étaient assurément déplacées
plus que jamais contre un adversaire
aussi poli que l'abbé de La Porte, dont la
faiblesse, jointe au suffrage de Montes-
quieu en faveur de M. Risteau, a pu seule
donner quelque succès à des explica-
tions qui en réalité n'expliquent rien (3).
Reprenons: «Pour satisfaire tous les
«besoins que la nature leur a donnés,
< les peuples du Nord ont besoin de liber-
î té; ils sont donc dans unétatforcé, s'ils
« ne sont libres ou barbares; presque
i tous les peuples du Midi sont dans un
t état violent , s'ils ne sont esclaves (4).
« La bonté des terres d'un pays, conti-
« nue Montesquieu, y établit naturel le-
« ment la dépendance; ainsi, le gouver-
« nement d'un seul se trouve ordinaire-
« ment dans les pays fertiles, et le gouver-
« nement de plusieurs dans les pays qui
« ne le sont pas. Les insulaires sont or-
<i dinairement plus portés à la liberté
i que les peuples des continens, et les
« montagnards plus que les habitans des
« plaines (5). t
Sauf l'influence réelle des pays de mon-
tagnes, l'histoire et notamment l'his-
toire la plus récente ne dément pas moins
que la géographie cette classification des
gouvernemens suivant la température
et le terrain. Les différences actuelles
de gouvernement se règlent-elles donc
sur les climats? La liberté n'est pas en
Russie; la démocratie est partout en
Amérique (6). La monarchie absolue n'a-
(1) Esprit des Lois, liv. XX, ch. iv.
(2) M. Risteau , Réponse d l'abbé de La Porte,
1751.
(5) Voyez la Critique de Dupin.
(4) Liv. XXI, ch. m.
(5) Liv. XVIII, ch.ietn.
• (6) Voyez la réfutation de celte partie du système
de Y Esprit des Lois, par M. Foissac , Influence des
Climats , part. III, ch. x; et Filangieri, lih, lt
cap. xiv,
226
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
t-elle pas gouverné la Suède infertile?
Sans être bien fort historien , qui ne sait
que dans le même pays se sont succédé
des gouvernemens toutopposés?L'auteur
nous dit « qu'un Etat monarchique doit
« être d'une grandeur médiocre. S'il était
«petit, il se formerait en républi-
« que (1). » Et encore : c L'inconvénient
« n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gou-
« vernement modéré, comme de la répu-
t blique à la monarchie ou de la monar-
i chie à la république ; mais quand il
« tombe et se précipite du gouver-
« nement modéré au despotisme (2). s
En établissant ses principes , il paraît
avoir été fort préoccupé des révo-
lutions que la corruption romaine oc-
casionna dans le gouvernement. Si
c'est la corruption, ce n'est pas le cli-
mat, et on ne voit pas surtout, bien qu'il
ait plu à Rousseau de le prétendre ,
que « les exceptions confirment la règle
« en ce qu'elles produisent tôt ou tard
i des révolutions qui ramènent les cho-
« ses dans l'ordre de ta nature (3). i
Pour l'influence des îles sur la liberté,
elle est également démentie par l'his-
toire. «Les insulaires, dit Montesquieu,
« ne sont pas enveloppés dans la con-
« quête (4). > L'Angleterre a été enve-
loppée dans la conquête des Romains,
des Saxons et des Normands; les îles
de la Méditerranée dans la conquête
des Carthaginois, des Romains, des
Barbares du IMord , des Sarrasins et des
Turcs.
L'auteur au livre xv définit l'esclavage
civi! « un droit qui rend un homme telle-
« ment propre à un autre homme qu'il
« est le maître absolu de sa vie et de ses
< biens. » On se rend aisément aux rai-
sons qu'il donne peur montrer qu'un si
affreux esclavage « n'est pas bon par sa
nature ; » mais, suivant l'auteur, cet es-
clavage funeste dans les monarchies et
les républiques, est plus lolérable dans
les pays despotiques. « Chacun y doit
« être assez content d'y avoir sa subsis-
« tance et la vie. Ainsi la condition de
« l'esclave n'y est guères plus à charge
(1) Liv. VIII, ch. xvii.
(2) Liv. VIII, ch. via.
(5) Contrat Social, liv. III, ch, vin.
^5} Liv, XYIHjCh. y.
« que la condition du sujet (1). » L'huma-
nité le porte cependant à vouloir bien
adoucir le sort de ces < malheureux t
habitans des pays chauds si fort sacrifiés
dans son livre; et il propose un projet
de règlement « entre le maître et les es-
claves (2). » Il n'en demeure pas moins
que, quoique l'esclavage soit contre la
nature, il est fondé dans cespays sur une
raison naturelle;, la chaleur du climat.
Ce n'est pas tout. Il est nécessaire que
les femmes soient esclaves dans les pays
chauds , même dans ceux où la religion
nepermet qiï une femme, par exemple, à
Goa et dans les établissemens des Portu-
gais dans les Indes. Le maintien de la
morale l'exige, et ce n'est pas seulement
le climat qui rend nécessaire la clôture,
il y en a deux autres causes, la polyga-
mie et le gouvernement despotique ;
au reste, deux résultats du climat de ces
contrées (3). Ainsi, voilà les pays chauds
bien enveloppas dans un vaste réseau
d'esclavage politique, civil et domesti-
que (4). Et ce n'est pas au moins un état
passager: car le contraire, l'auteur nous
l'a dit, serait un état violent qui ne pour-
rait pas durer. Dans ces pays, au lieu!
DE PRÉCEPTES, IL FAUT DES VERROUX (5).
Ainsi parle cet ami de V univers , Vil-
lustre, V immortel bienfaiteur des hommes,
ce cœur si plein d'une bienveillance gé-
nérale pour leurs maux ; voilà le code
des nations ; ce livre de la plus sublime
morale ;
Le gage précieux du bonheur de ta lerre (6).
Voilà le patriotisme universel de l'au-
(1) Liv. XV, ch. i.
(2) Liv. XV, ch. xvn.
(3) Liv. X VI , ch . vm , ix , x , xi .
(4) Liv. XV, XVI, XVII.
(3) Liv. XVI , ch. vin.
(6) Maupertuis; d'Alembert; Voltaire; Grimni,
lettre du 15 fév. 17SS. — Helvétius, de l'Esprit.
— Le Febvre de Beauvrai, Eloge en vers. — Ode
sur la Mort de Montesq. (Merc, avril 1735). —
L'abbé Guasco , avis en lête des Lettres familières.
— Eloge de Montesquieu,, prononcé à l'Académie
de Bordeaux , 2o août 1703 (Merc, juillet 17G3).
Blackstone, Comment ., liv. I , ch. i. — Encyclop.
mélhndiq., art. Montesquieu. — Filangieri , Scienza
délia Legislasione, inlrod. — Eloge du duc de Ni-
vernais, par François de Neuchâteau. — M . Walke-
naer, Vie de Montesquieu. — Journal des Débals,
14, 18 et 20 septembre 1841. Etc.
ÉTUDE SUK UN GRAND HOMME.
227
leur de V Esprit des Luis , et son respect
pour les droits de L'humanité, vis-à-vis de
'ous les peuples du monde (1)!
Nations étrangères (et vous surtout,
peuples de l'Asie), venez honore/' tes uni-
fies de Montesquieu ; répandez des fleurs
iur son tombeau; arrosez-le de vos lar-
mes (2).
Un malencontreux et tout récent ad-
tnirateur du grand homme , qui recon-
[iait « la faiblesse de V Esprit des Lois ,
30ur la partie philosophique , pour la
législation, et encore davantage pour la
politique, » c'est-à-dire en tous points,
rante Montesquieu comme l'écrivain de
l'humanité contre le système de Hobbes.
: Montesquieu, sous toutes les formes
: sociales, chercha et découvrit l'huma-
| nité. i C'est là son titre de gloire (3).
ttuvre auréole !
Comment donc Montesquieu , qui pas-
ait pour humain, comme dit Voltaire, a-
k-il pu établir de semblables théories (4)?
Oh! c'est qu'il avait fait une grande dé-
couverte, à savoir qu'il n'y a point de
nullité positive. « Comme Aristole , dit-
il, s'est trompé avec son sec , son hu-
mide , son chaud, son froid ,-Platon et
tiocrate se sont trompés avec leur beau,
leur bon , leur sage. Les termes de
beau, de noble, de grand, de parfait,
sont des attributs des objets, lesquels
sont relatifs aux êtres qui les considè-
rent. Ce principe est l'éponge de pres-
que tous les préjugés (5). >.
Aussi , quand notre auteur « allait dans
un pays , il n'examinait pas s'il y avait
de bonnes lois, mais si en exécutait
celles qui y étaient; car il y adebonnes
lois partout (G). Ce qui est mauvais
dans une monarchie ou une républi-
• que , ainsi , par exemple , que la profes-
sion des traitans soit une profession
honorée , peut être bon dans les Etats
: despotiques , où souvent leur emploi
: est une partie des fonctions des gou-
(1) Encyclopédie , art. Patriotisme, par le che-
valier de Jaucourt, t. XII , p. 18i, col. 2 , in-fot.
(2) Eloge prononcé à l'Académie de Bordeaux .
(ô) Histoire des Doctrines morales et politiques
Us trois derniers siècles , 1836-57, Ve pér., en . îv.
(4) Dictionn. Philos., art. Guerre.
(5) Variétés, des Anciens.
(6) Soles sur l'Angleterre.
« verneurs eux-mêmes (1). > Ainsi encore,
« an Etat despotique sera dans l<i meil-
i l< nie situation , lorsqu'il pourra se re-
i garder comme seul dans le monde ;
i qu'il sera environné de déserts et sé-
« paré de peuples qu'il appellera barba-
it res. Ne pouvant compter sur la milice,
« il sera bon qu'il détruise une partie
« de lui-même (2). > On verrait par là,
quand l'auteur ne le dirait pas, qu'il faut
qu'une loi soit bien mauvaise pour être
mauvaise dans le despotisme même (3).
Telles étaient les nouvelles raisons don-
nées par Montesquieu, pour faire aimer
à tout le monde son prince, sa patrie ses
lois, et pour qu'on put mieux sentir sou
bonheur dans chaque pays , dans chaque
gouvernement , et même dans le gouver-
nement despotique (4).
Réciproquement, ce qui ne vaudrait
rien dans les Etats despotiques peut con-
venir aux monarchies. < Les charges ne
« doivent pas être vénales dans les Etats
i despotiques, où il faut que les sujets
< soient placés ou déplacés dans un ins-
« tant par le prince ; dans les républiques
« non plus : elies sont fondées sur la
« vertu. Cette vénalité est bonne dans les
a Etats monarchiques, parce qu'elle fait
« faire comme un métier de famille ce
i qu'on ne voudrait pas entreprendre
« pour la vertu (5). >
c La fonction divine de rendre justice ,
s'écrie Voltaire, un métier de famille!
Est-ce Montesquieu qui a écrit ces lignes
honteuses? Quoi! parce que les folies de
François Ier avaient dérangé ses finances
il fallait qu'il vendit à de jeunes ignorans
le droit de décider de la fortune, de l'hon-
neur et de la vie des hommes! etc. Mais
que voulez-vous? ajoute le malin roi des
philosophes, Montesquieu était président
à mortier en province. Il est bien diffi-
cile à l'esprit le plus philosophique de ne
pas payer son tribut à l'amour-propre.
Si un épicier parlait de législation, il
voudrait que tout le monde achetât de la
canelle et de la muscade (C). s
fl) Liv. XIII, ch. xx.
(2) Liv. V, ch. xiv.
(5) Liv. XII , ch. xxx.
(4) Préface.
(5) Liv. V, ch. six.
(6) Commentaire. — Die'.. Philos. , art. Esprit,
228
ÉTUDE SUR UN GP.AND HOMME.
j Les principes du bien , au jugement
de plusieurs admirateurs, sont toujours
et partout les mêmes, ainsi que les prin-
cipes du vrai (t). » Quelques réglemens
doivent variersHon les climats, plusieurs
lois même selon les gouvernemens, les
peuples et les circonstances, mais non
assurément la morale et la justice, vérita-
bles et universels principes des lois (2).
Il y a , à la vérité, dans l'ouvrage , un
livre consacré à quelques lieux communs
sur la manière de composer les lois, sur
la nécessité qu'elles soient modérées,
claires, simples, qu'elles s'accordent en-
tre elles, etc. (3). Mais c'est un hors d'oeu-
vre par rapport au système général de
l'auteur. Après les doctrines de ce sys-
tème, que servent les plus imposantes
affirmations? • Je le dis , et il me semble
« que je n'ai fait cet ouvrage que pour le
« prouver , l'esprit de modération doit
« être celui du législateur (4). » En réa-
lité, selon lui, la bonté des lois est rela-
tive non à leur qualité intrinsèque, mais
au gouvernement et au climat; de même
que le gouvernement le plus conforme à
la nature est celui qui se rapporte mieux
au climat (5). A cette modération dont
l'auteur fait tant de bruit , les Etats des-
potiques n'ont aucune part; elle n'est
que pour les Etats modérés , la monar-
chie et la république, où, suivant lui,
« l'amour de la patrie , la honte et la
t crainte du blâme sont des motifs ré-
« primans qui peuvent arrêter bien des
« crimes , où la plus grande \peine
« d'iuie.mauvaise action sera d'en être
« convaincu, i Cet homme si dur pour la
plupart des peuples, le voilà qu'il réserve
sa modération et sa tolérance pour les
coupables « qui sont les fléaux de l'hu-
dês Lois. — Dialog. 26, 1" entretien. —De Mais-
tre s'est prononcé pour la vénalité. {Essai sur le
Principe générateur des Constitutions politiques,
n° •53). Malgré noire respect pour le grand écrivaiu,
nous ne saurions partager son avis , ni surtout les
deux motifs qu'il en donne.
(1) La Harpe , Cours de Littérature , 5e partie ,
liv. IV, ch. ni, §7. — Clément, Lettres à Voltaire,
La Haye , 1775, passim.
(2) Crit. de Dupin, 2e édit., ch. xx. —L'abbé
Gauchat, Lettres critiques. —Etc., etc.
(5) Liv. XXIX.
(4) Liv. XXIX, ch. i,
(5) Liv.I, ch. m.
manité et qui la déshonorent, pour le sa-
crilège, le mépris des bonnes mœurs, et
même pour le crime contre nature (1)! »
Voilà comment « lorsque l'Etat n'a point
« perdu ses principes, les mauvaises lois
« ont l'effet des bonnes ; la force du prin-
« cipe entraîne tout ; et par la corrup-
« tion des principes, ajoute l'auteur, les
« meilleures lois deviennent mauvaises
« et se tournent contre l'Etat (2). » Ainsi,
il ne faut pas comparer a la morale des
« Chinois avec celle de l'Europe. C'est la
« nécessité, dit-il, et peut-être la nature
« du climat qui ont donné à tous les Chi-
<l nois une avidité inconcevable pour le
t gain ; et les lois n'ont pas songé à l'ar-
< rêter. Tout a été défendu quand il a
« été question d'acquérir par violence,
<r tout a été permis quand il s'est agi
< d'obtenir par artifice ou par industrie.
« Chacun à la Chine a dû être attentif à
c ce qui lui était utile ; si le fripon a
« veillé à ses intérêts , celui qui est dupe
t devait penser aux siens. A Lacédé-
« mone , il était permis de voler ; à
« la Chine, il est permis de tromper (5). »
D'après cette doctrine qui devait être,
peu d'années après, effrontément déve-
loppée par Helvétius et par Diderot (4),
(1) Liv. VI, ch. ix; liv. XII, ch. iv et vi. Voyez
Lettre sur le système de l'auteur de V Esprit des Lois,
touchant la modération des peines, par M. Muyart
de Youglans, conseiller au grand-conseil, Bruxelles,!
178S, broch. in-12, avec cette épigraphe : Qui ma-
lts pareil bonis nocet. Sauf quelques endroits, cette
vigoureuse réfutation a d'autant plus d'intérêt, que
Ton commence à reconnaître les funestes effets de
l'adoption des idées exagérées du dix-huitième siè-
cle en fait de tolérance pénale.
(2) Liv. VIII, ch. xi.
(3) Liv. XIX, ch. xx.
(4) Helvétius, de l'Esprit, 1758, discours III,
ch. xxn ; dise. II, ch.xm, xiv et xv. Voici no-
tamment le passage sur les Chinois. Chez ce peuplé
policé, pour éviter la disette et « des guerres fu-
nestes à leur Empire, et peut-être même à l'univers,
les pères tuent leurs enfans. La nation chinoise,
humaine dans ses intentions , a pu regarder ces
cruautés comme nécessaires au repos du, monde. »
— « Le vol était , avec raison , permis à Sparte , et
devait y être honore comme très utile, eu égard à ta
constitution du pays. )> Aussi, en aucun endroit de
son livre , Helvétius ne donne-t-il plus d'éloges à
Montesquieu. — Pur la monstrueuse indécence de
la forme, Diderot (Dialogue entre A et B, etc.)
a trouvé moyen de pousser plus loin encore cette
admirable théorie de la morale , science vaine jus-
ÉTUDE SUR UN GRAND HOMME.
« il faut y dans les Etats despotiques,
i que l'éducation travaille à abaisser le
c cœur et à y mettre la crainte. Ce sera
« un bien,, même dans le commande-
i ment, de l'avoir eue telle, personne
« n'y étant tyran sans être en même
c temps esclave. r> — <l Jl faut commen-
i cer par faire un mauvais sujet pour
c faire un bon esclave (1). >< Quelle ehose
ridicule, comme l'a écrit Helvétius sur
les marges de son exemplaire, de faire
un ouvrage pour enseigner ce qu'il faut
qu'on fasse pour maintenir ce qui est
mal (2) ! »
Dans les monarchies, continue le sys-
tème , l'éducation est obligée de se con-
former aux lois de cet honneur qui est
favorise par les passions et les favorise à
son tour 3 qui, selon Montesquieu, fait
« qu'on ne juge pas les actions comme
|€ bonnes, mais comme belles; comme
i justes , mais comme grandes,- comme
« raisonnables, mais comme extraordi-
« naires, etc. » Aussi en France, suivant
lui, la véritable éducation ne commence-
t-elle qu'au sortir des maisons publiques
où l'on instruisait l'enfance, à l'entrée
dans le monde. « Là, dit-il, est l'école
c de ce que l'on appelle l'honneur , ce
< maître universel qui doit partout nous
« conduire (3). » Il voulait décrier l'édu-
cation chrétienne donnée à la jeunesse
par les jésuites, et plusieurs ordres reli-
gieux où la science et la vertu étaient
réunies, et, par le fait, on ne saurait en
faire mieux l'éloge.
Les Anciens, ajoute-t-il , ne connais-
saient pas ce < contraste qu'il y a parmi
f nous entre les engagemens de la reli-
< gion et ceux du monde, et ils faisaient
t des choses que nous ne voyons plus
que-là, et qui devenait ainsi, grâce à ces Messieurs,
une science utile à l'univers. (Helvétius, dise. H,
ch. xni et xiv.)
Filangieri, qui est « né de Montesquieu, » comme
on Ta remarqué , décide aussi que « Sparte ne pou-
vait avoir d'autres lois que celles de Lycurgue pour
son bonheur et pour sa gloire. (Scienza délia Legis-
lazione, lib. I, cap. îv et v.) Les philosophes ne
s'entendent pas toujours ; mais il est de ces vieilles
sottises de convention qu'ils répètent à l'envi.
(i) Liv. IV, ch. m.
(2) Notes sur les huit premiers livres de V Esprit
des Lois , imprimées pour la première fois en 1795.
Note sur le livre IV, ch. i.
(3) Liv. IV, ch. ii et v.
TOMB XII. — NO Cî>. lttll.
229
« aujourd'hui et qui étonnent nos petites
< Ames (1). » Aussi est-ce « dans le gou-
« nement républicain que l'on a besoin
< de toute la puissance de l'éducation, »
pour inspirer aux enfans l'amour de la
patrie, cette vertu politique par laquelle,
au livre des Principes, l'auteur entendait
la vertu publique, la vertu morale dans
le sens qu'elle se dirige au bien général,
et fort peu les vertus morales particuliè-
res (2), et qui cependant ici donne toutes
les vertus particulières (3).
Ainsi la bonté de l'éducation, comme
la bonté des lois , est , suivant le système,
relative au principe du gouvernement.
Il semblerait pourtant qvéune bonne édu-
cation, un bon gouvernement ne sont
pas moins nécessaires sous un climat
que sous un autre. Ecoutez l'auteur :
< Comme une bonne éducation est plus
t nécessaire aux enfans qu'à ceux dont
« l'esprit est dans sa maturité; de même
i les peuples des climats chauds ont plus
c besoin d'un législateur sage , que les
i peuples du nôtre. Plus on est aisément
t et fortement frappé, plus il importe
« de l'être d'une manière convenable ,
i de ne recevoir pas des préjugés, et
e d'être conduit par la raison (4). > Sans
doute, par la raison, mais non par la
raison abandonnée à elle seule; les peu-
ples seront bien conduits par la raison
que dirige la vraie foi. C'est ce qu'aurait
pu dire à Montesquieu quelqu'un de ces
bons paysans « pas assez savans , comme
c il dit , pour raisonner de travers (5) , »
et assez éclairés cependant pour appren-
dre à leurs enfans à aimer Dieu et les en-
voyer au catéchisme.
Ainsi donc , l'auteur nous avait promis
un système général de politique et de
législation fondé sur la raison. Il pro-
clame que la raison doit présider au gou-
vernement de tous les peuples, et il sou-
met tous ceux des climats chauds au plus
barbare despotisme. Voilà ce que fait
gagner à l'humanité la raison philoso-
phie : voilà comment Montesquieu orna
la philosophie des grâces de l'imagination,
(1) Liv. IV, ch. iv.
(2) Liv. III, ch. v.
(5) Liv. IV, ch. v. j
(4) Liv. XIV, ch. m. a
(5) Variétés.
18
THÉORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL.
230
et du charme de la poésie; il ramena le
chœur des Muses dans le sanctuaire de la
politique , et il s'assit parmi elles à côté
du divin Platon. C'est là l'éloge qui, en
1763, prononcé à l'académie de Bor-
deaux par un conseiller au parlement ,
valut un buste de marbre à ce fameux
philosophe (l).
Tant d'absurdités , qui se réfutent
(1) Mercure de France, juillet 1765.
elles-mêmes, n'eussent sans doute été
regardées que comme un égarement de
l'imagination, sans le double but qu'elles
couvraient d'un voile : l'attaque de la
religion catholique et du gouvernement
français, attaque d'une influence d'autant
plus pénétrante qu'elle était moins di-
recte et moins à découvert.
C'est ce double but de V Esprit des Lois
qui fera l'objet des deux derniers articles.
Algar Griveau.
THÉORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL ;
PAR M. .1. FRÉDÉRIC TAULIER,
Professeur à la Faculté de Droit de Grenoble. — Tomes 1 et 2.
Le droit civil, qui semble n'intéresser
que le jurisconsulte, appartient à l'his-
toire, à la politique, à la philosophie;
car il est en môme temps la révélation du
passé , la garantie du présent , le plus sûr
témoin des mœurs et des idées d'un peu-
ple: il fait aussi partie de la science re-
ligieuse, car après la loi révélée, il est
l'unique sanction de la morale, le seul
organe des vérités essentielles à la con-
servation et à l'harmonie des sociétés.
Ce n'est pas une œuvre purement hu-
maine , car elle doit contenir une grande
partie des élémens divins qui entrent
dans la composition de l'édifice social ;
l'homme construit, mais sur les assises
posées par Dieu même. L'État, la pro-
priété, la famille, les droits, les obliga-
tions, les contrats , etc. , tout cela se dé-
finit et se règle, mais ne s'invente pas.
Ce n'est pas non plus une œuvre qui
s'improvise; elle se forme lentement, à
petit bruit, à l'aide de la logique et du
temps: espèce de terrain d'alluvion qui
s'augmente de tous les grains de sable que
le fleuve des générations dépose en pas-
sant sur ses rives , et qui devient enfin un
sol fertile, couvert de riches et abondan-
tes moissons. Le droit romain, qui est
encore aujourd'hui la raison civile de
l'Europe , est un monument qui a duré
plus de huit siècles à élever; notre légis-
lation, qui semble une fille sans mère,
prolcm sine maire crcatam, une Minerve
sortie un jour subitement du cerveau de
Jupiter, a des aïeux plus nombreux et
plus anciens que le vieux droit romain ,
ce père commun de toutes les législation s
modernes.
De nos jours, les historiens ontcompris
le parti qu'ils pouvaient tirer de l'étude
du droit; ils y ont cherché l'empreinte
des idées , des mœurs, des institutions de
nos pères, et jusqu'à la trace des faits et
des événemens ensevelis dans l'oubli ; et
cette empreinte était si profonde , et cette
trace était encore si vive , qu'en les sui-
vant de près et avec attention, ils sont
parvenus à recomposer la grande figure
du moyen âge, à donner un corps à ce
fantôme qui fuyait sans pouvoir être saisi
ni mesuré, dansla nuitprofonde dupasse.
Les débris des lois lombardes , franques
et visigothes ont fait comprendre les
Barbares , ces étranges missionnaires de
la Providence ; la féodalité est sortie
toute vivante du tombeau, avec les assises
de Jérusalem et les établissemens de
saint Louis; un seul titre des coutumes,
la communauté conjugale , a expliqué
mieux que les plus savans commentaires
l'influence du Christianisme et de la che- !
valerie sur la destinée des femmes et sur
la constitution delafamillejuncoup d'œili
jeté au droit canonique a révélé les cau-
ses de cette puissance sacerdotale tant
calomniée; l'apparition des ordonnances \
au XIVe siècle a signalé le triomphe de
THÉORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL.
la royauté et le commencement de cette
centralisation qui devait un jour tout
absorber.
La politique, cette reine de notre temps
si lière et si dédaigneuse , n'a pu cepen-
dant dédaigner le droit civil, humble
vassal qui semblait ramper à ses pieds.
En face d'un despote, Portalis a dit: < Si
f les lois civiles ne fondent pas le gou-
« vernement , elles le maintiennent ; elles
t sont souvent l'unique morale du peuple
i et toujours une forte partie de sa li-
« berté. » Combien cette pensée profonde
est vraie encore sous le régime constitu-
tionnel, qui promet la liberté et ne donne
trop souvent que l'anarchie? Quel serait
le sort d'une nation, pauvre victime
écartelée par les forces contraires qui
prétendent la diriger, si une bonne légis-
lation civile ne ralliait ses membres ti-
raillés en tous sens? Que deviendrait la
stabilitéde la société, au milieu du conflit
des opinions, du flux et reflux perpétuel
des révolutions, si elle ne trouvait une
ancre solide dans une forte constitution
de la famille et de la propriété ? On sait
jusqu'où va l'aberration politique, le
désir effréné de mouvement et de l'inno-
vation. On s'attaque d'abord à des formes
changeantes et progressives , au système
administratif, aux lois qui règlent l'é-
tendue et les rapports des diverses bran-
ches du pouvoir, puis au pouvoir lui-
même, et descendant plus avant dans les
profondeurs sociales, on remet tout en
question : le droit de l'homme à posséder
ce qu'il a reçu de ses pères ou un gain par
son travail, la loi providentielle qui ré-
partit inégalement les biens et les talens,
le lien conjugal et jusqu'à la sainteté du
foyer domestique. Qui arrêtera le char
ainsi précipité sur la pente des abîmes?
Une législation bien faite , fondée sur les
éternels principes de la justice et de la
raison, appropriée en même temps aux
besoins et au degré de civilisation du peu-
ple, qui protège tous les intérêts légiti-
mes de manière à leur enlever jusqu'au
désir du changement , et maintienne ainsi
le calme au fond de cette mer humaine
dont la surface est sans cesse agitée par
le vent des passions.
Le droit civil peut encore davantage :
il peut aider à résoudre ces terribles pro-
blèmes qui, long-temps dédaignés, in-
231
compris, ajournés, reviennent fou jouis
plus impérieux, se dressent ainsi que de
lugubres et sinistres fantômes devant les
gouvernemens auxquels ils barrent le
chemin et demandent une prompte et
complète satisfaction. L'organisation du
travail , la fusion des classes riches et des
classes pauvres , l'accord de l'agriculture
et de l'industrie, l'association, la con-
currence, le monopole, la division sans
cesse croissante de la propriété territo
riale, et d'un autre côté la tendance des
capitaux à se concentrer dans les mêmes
mains; toutes ces questions, qui font le
désespoir de nos publicistes modernes,
appartiennent autantà la sciencedu droit
qu'à cette science nouvelle appelée d'un
nom assez obscur et assez mal défini :
l'économie politique. Un seul article
ajouté ou retranché dans le Code civil,
pourrait avoir plus d'influence sur l'a-
venir et la prospérité du pays, que le
plus savant mécanisme inventé par le gé-
nie administratif. Bacon a dit : Le droit
privé vit sous la tutelle du droit public :
Jusprivatum sub tuteld juris publiai la-
tet. Aujourd'hui on pourrait retourner
l'axiome, et dire que c'est le droit pu-
blic qui vit sous la tutelle du droit privé.
Nous avions besoin de ces réflexions
préliminaires pour justifier auprès de
nos lecteurs l'examen d'un traite de droit
civil dans un recueil jusqu'ici étranger
à ces matières. Mais l'ouvrage de M. Tau-
lier est si clairet si précis, il est empreint
d'une si haute moralité et semé de si
sages réflexions, que nous n'avons pas
craint de le proposer comme un sujet
d'étude. C'est d'ailleurs une théorie, c'est-
à-dire une explication synthétique des
principes du droit civil, et non un de
ces commentaires hérissas de citations,
de subtilités et de formules fatigantes
pour qui n'est pas jurisconsulte.
« Je veux, dit M. Taulier, restituera
i la science du droit civil le caractère de
«pureté qui la rend belle; je veux la
« montrer dans ce qu'elle a de primitif,
« d'intime et de fécond, en rendre l'étude
% plus attrayante et plus facile aux esprits
i novices, et ramener les esprits exercés
t à ces élémens dont la netteté fait la
« puissance, dont la simplicité fait la
< profondeur. >
L'auteur pose ensuite tout d'abord
232
THÉORIE RAISONNES DU CODE CIYTL.
dans son introduction la distinction en-
tre l'école spiritualiste qui dit avec Por-
tais: Le droit est la raison universelle,
la suprême raison; et l'école expérimen-
tale qui dit avec Beniham : ( Le droit . a
«proprement parler. n*est que la ma-
< tière de la loi ; i et il se range sans hési-
ter du côté du spiritualisme qu'il définit
ainsi :
i Le spiritualisme partant sans cesse
de Dieu pour remonter sans cesse à
« Dieu . admet des limites du juste et de
i l'injuste invariablement fixées : pour
( lui, le droit est un principe supérieur
à l'homme, condition de son être in-
dividuel et de sa nature sociale: pour
i lui la raison ne se borne pas à organi-
< ser les instincts, elle les exclut, ou du
< moins elle les précède et les domine :
< pour lui enfin . le droit dans son es-
« sence. loin d'être une élaboration hu-
< maine. est l'œuvre directe de Dieu:
i c'est la lumière des individus . c'est la
< vaste intelligence des peuples, c'est la
< religion morale de l'univers, i
Le droit considéré de ce point de vue
sublime est une véritable théologie , puis-
qu'il parle aux hommes le langage de
Dieu. Sans doute il ne peut demeurer sur
ces hauteurs, il faut qu'il descende dans
les terrestres vallées . qu'il se mêle aux
plus minces et aux plus vulgaires inté-
rêts, qu'il obéisse aux plus capricieux
instincts de l'homme et qu'il suive le pro-
grès social dans ses mille sinuosités et
ses perpétuelles variations; il faut, en
un mot. que le droit naturel, le droit
divin se transforme en droit positif ,
mais il se mêle sans se confondre, il
obéit sans s'avilir, il se transforme sans
changer de nature. C'est la source lim-
pide qui conserve sa transparence et sa
pureté à travers les eaux bourbeuses du
fleuve qu'elle alimente, ou plutôt, c'est
la flamme qui purifie l'atmosphère où
elle brille et dont le foyer apparaît tou-
jours distinct et resplendissant au milieu
des vapeurs grossières qui l'environnent
On a répété souvent sans beaucoup de
réflexion : La loi en France est athée.
C'est là un mot bien triste et qui man-
que heureusement de vérité. Sans doute.
le nom de Dieu est absent de nos codes,
une ligne de démarcation profonde
existe entre la législation et la religion
proprement dite, et à voir ces textes si
laconiques et si froids qui s'adressent à
l'intérêt, à la crainte, jamais à la con-
science, que n'accompagnent aucun mo-
tif, aucune considération morale, on
aurait peine à croire qu'ils sont destinés
à régir un peuple chrétien. Toutefois, si
c'est un vice d'avoir ainsi écarté du texte
de la loi tout ce qui n'était pas préci-
sément défense ou prescription, ce n'est
guère là. il faut le reconnaître, qu'un
vice de forme dont il faut accuser l'affai-
blissement général des croyances, un
reste de respect pour une philosophie
dont on commençait à reconnaître les
écarts, la nécessité de concilier à l'œu-
vre nouvelle les esprits les plus rebelles
et les plus divers . et un peu aussi . la pu-
sillanimité du législateur.
Mais examinons de plus près ce corps
de droit qui semble en quelque sorte
manquer d'âme. Où la plupart de ses dis-
positions ont-elles été puisées? Dans le
droit romain préparé par le rigide et
austère stoïcisme, soumis pendant plu-
sieurs siècles à l'action régénératrice du
Christianisme naissant, accueilli plus
tard par l'Eglise comme un allié et
comme son ami, et dont le pape Jean YIII
disait qu'il avait été promulgué par l'es-
prit de Dieu : Romance leges divinités
per ora principuni promulgatce ; dans
nos vieilles coutumes . traditions naïves
d'un âge de foi. dans les écrits des juris-
consultes les plus religieux, Domat, Po-
thier. d'Aguesseau : enfin, dans ces prin-
cipes d'égalité . de fraternité civiles pro-
clamées à la face du monde, et au bruit
de la chute d'un trône, principes qui,
bien compris et dégagés des extrava-
gances révolutionnaires, ne sont qu'une
Pour parler sans figure . le droit primor- j application en quelque sorte matérielle
dial et divin est le guide et le régulateur
du droit civil ; il pose les principes im-
muables dont le législateur et le juris-
consulte n'ont plus qu'à tirer des consé-
quences pour les cas particuliers et
transitoires qui se présentent.
des préceptes évangéliques. Le législa-
teur de 1804 voulant retremper la société
aux sources pures, a répudié les théo-
ries enthousiastes et un peu aventureuses
de l'Assemblée constituante et le maté-
rialisme grossier de la Convention, Voilà
THÉORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL.
233
pourquoi notre Code civil, œuvre de sa-
gesse et de raison, est encore aujour-
d'hui un modèle de législation et le mo-
nument le plus impérissable de la gloire
impériale.
Le titre I<^ qui traite de l'étal des per-
sonne?, et où les bases de la famille sont
posées d'une main ferme et sûre, suffirait
pour justifier nos éloges. La puissance
paternelle et l'autorité maritale consti-
tuées aussi solidement que nos mœurs le
permettaient, une sollicitude pleine de
prévoyance pour la faiblesse du sexe, de
l'âge ou de l'esprit, les principaux actes
de la vie civile entourés des formes les
plus protectrices, voilà ce qui témoigne
de la sagesse du législateur. Le divorce
contrariait seul cet ensemble harmo-
nieux où il avait été imprudemment in-
troduit; accueilli comme le remède ex-
trême des passions et de l'inconstance,
il produisait lui-même le mal qu'il était
destiné à guérir; c'était un dissolvant
mêlé au ciment de l'édifice . et qui en au-
rait compromis la solidité, s'il n'en eût
été extirpé par une main vigoureuse, ai-
dée de toutes les forces de la raison , de
la morale et de la religion. C'est le plus
beau trophée que la France reconnais-
sante puisse déposer sur la tombe à peine
fermée de l'illustre auteur de la Législa-
tion primitive.
31. Frédéric Taulier s'est plu à consta-
ter et à développer dans sa Théorie cet
esprit de sagesse et de moralité qui se
cache dans nos Codes, sous l'aridité de la
forme, mais qui éclate davantage dans
les rapports et dans les discussions qui
en ont préparé la rédaction. Si deux
opinions également spécieuses se présen-
tent, on est sûr qu'il penchera de préfé-
rence vers celle qui satisfait le mieux la
conscience : ou si le texte de la loi com-
mande, tout en respectant le texte, il
protestera en faveur de la morale. C'est
ainsi que , forcé d'admettre la dissolu-
tion du mariage par la mort civile, il
s'étonnera que la loi du 8 mai 1816 n'ait
pas fait disparaître cette cause de disso-
lution avec le divorce dont elle a toute
la laideur et tous les inconvéniens. On ne
peut s'empêcher en effet de déplorer . en
parcourant le titre de la mort civile .
cet enivrement de logique qui, après
avoir établi une fiction, en tire les
conséquences les plus extrêmes, comme
s il s'agissait d'une vérité , assimile un vi-
vant à un mort au risque de blesser les
premières lois de la nature et du bon
sens et laisse l'existence à un condamné,
en lui enlevant tout ce qui en fait un
homme , le droit de cité et le droit de fa-
mille.
Le titre du Mariage surtout fournit à
l'auteur l'occasion de manifester la pu-
reté de ses doctrines et l'élévation de ses
idées. Et ici on peut remarquer en géné-
ral l'influence que le caractère d'un ju-
risconsulte exerce sur ses ouvrages. S'il
est imbu de préjugés vulgaires ou disci-
ple d'une fausse philosophie; s'il s'est
laissé séduire par une morale relâchée ;
si, en politique, il est entraîné sur la
pente de ces abîmes qui conduisent à la
désorganisation sociale, il trouvera tou-
jours danslélasticité du texte les moyens
de lui donner l'empreinte de ses opi-
nions et de ses sentimens. Alors la loi
complice de ses erreurs reviendra au
sanctuaire de la justice défigurée, tra-
vestie sous des vêtemens indignes d'elle.
Si, au contraire, son interprète est doué
d'un esprit droit et fortifié par de sévères
études, si la sensibilité de sa conscience
s'est encore aiguisée au contact des idées
religieuses, il ne profitera de l'insuffi-
sance ou de l'obscurité du texte que pour
les maintenir avec fermeté, et au besoin
pour les ramener à l'aide d'une habile
interprétation dans les voies de la rai-
son . de la justice et de la vérité. Cher-
chons-en quelques exemples dans la
théorie.
L'indissolubilité du mariage est aujour-
d'hui un principe de notre législation ;
mais que de difficultés quelquefois dans
l'application!.... J'ai été trompé non sur
la personne, mais sur les qualités physi-
ques ou morales de mon conjoint: femme,
j'ai cru épouser un homme sain de corps
et d'esprit, et j'ai épousé un valétudi-
naire , un insensé; homme , j'ai recher-
ché dans une compagne l'innocence et la
pudeur, et c'est à une courtisane que j'ai
uni ma destinée; mon mariage n'est-il pas
nul? Oui, si on ne s'attache qu'au but ma-
tériel ou aux convenances individuelles
et frivoles du mariage ; mais si on enyi-
sage le bien en lui-même , la foi jurée ,
la nécessité de protéger la plus noble des
234
THÉORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL.
institutions contre les abus de l'arbitraire,
on reconnaîtra avec M. Taulier que l'er-
reur n'est une cause de nullité que lors-
qu'elle porte sur la personne elle-même.
La publicité est une des conditions lé-
gales du mariage. Quelques jurisconsul-
tes en ont conclu qu'il était radicalement
nul , lorsqu'il avait été célébré hors du
domicile et de la commune des contrac-
tans. M. Taulier laisse avec raison aux
juges l'appréciation des circonstances qui
peuvent entraîner la nullité. Quand on
songe combien la morale publique souf-
fre de la brusque rupture d'un lien qui
semblait formé pour la vie, et qui n'était
peut-être lui-même que le premier an-
neau d'une chaîne qui devait unir entre
elles plusieurs familles , on ne saurait se
montrer trop sévère pour l'admission de
ces nullités qui ne tiennent pas à l'es-
sence même du contrat; et lorsque la
séparation de corps vient, dans des cas
graves, relâcher ce lien sacré, tous les
efforts du législateur et du jurisconsulte
doivent tendre à le resserrer de nouveau,
en ménageant aux époux des moyens de
rapprochement.
M. Taulier n'a-t-il pas un peu méconnu
ce principe , en se prononçant pour la ré-
vocation de plein droit des donations
que l'un des époux a faites par contrat
de mariage à l'époux contre qui la sépa-
ration est obtenue? Il s'appuie sur ce
que la séparation n'est pas un diminutif
de divorce , une institution secondaire,
une réparation provoquée par des torts
moins graves et de nature dès lors à en-
traîner des effets moins sérieux, mais
bien une institution parallèle au divorce,
fondée absolument sur les mêmes causes
et subsidiairement offerte aux conscien-
ces scrupuleuses. Moi, je pense au con-
traire que la loi en admettant , après la
séparation de corps, la possibilité d'une
réconciliation, en conçoit par cela même
l'espérance, en forme le vœu ; et c'est se
montrer fidèle aux principes de haute
moralité et d'intérêt social qui ont fait
abolir ie divorce , que de favoriser l'ac-
complissement de ce vœu, partagé par
tous les cœurs honnêtes.
La révocation des donations peut être
considérée, il est vrai, comme une juste
punition de l'époux coupable; mais elle
serait aussi le plus souvent l'abandon de
la seule chance de réunion , la rupture
du dernier lit par lequel l'intérêt ou lare-
connaissance rattachent encore un époux
à l'autre ; et, d'ailleurs, dans une sépa-
ration de corps , motivée sur ce que la
vie commune est devenue insupportable ,
où est l'innocent? où est le coupable?
Dans la plupart des cas et malgré les ap-
parences contraires, les torts sont réci-
proques. Alors , la révocation de la do-
nation qui ne frapperait qu'un des cou-
pables, tandis qu'elle profiterait à l'autre,
serait une véritable injustice. J'ajouterai
qu'un contrat de mariage n'est pas seu-
lement un lien entre deux personnes ;
c'est un lien entre deux familles , entre
plusieurs générations , et qui embrasse
dans sa prévoyance l'avenir le plus éloi-
gné : il doit donc être , autant que possi-
ble , à l'abri des vicissitudes de l'union
conjugale. — Telles sont les considéra-
tions qui me déterminent dans le silence
de la loi à adopter une opinion contraire
à celle de M. Taulier.
Je retrouve toute la sévérité de ses prin-
cipes au chapitre des Enfans naturels.
S'il entre dans les intentions bienveillan-
tes de la loi à l'égard des enfans qui sont
le fruit d'une simple faiblesse , il repousse
avec énergie du foyer et du seuil domes-
tiques ceux que l'inceste ou l'adultère a
marqués d'une tache indélébile.
Plusieurs jurisconsultes avaient pensé
que les enfans nés de personnes qui, à rai-
son de leur degré de parenté, avaient be-
soin de dispensespour s'unir, pouvaient
recevoir par ce mariage subséquent de
leurs père et mère, le bienfait de la légiti-
mation. M. Taulier leur enlève jusqu'à
cette espérance, en se fondant sur le texte
rigoureux de la loi et surtout sur son es-
prit. «IN'est-il pas évident, dit-il, que la
« loi ne pouvait assimiler les fruits de
« l'inceste, même réparable, aux fruits
« d'une simple faiblesse? JN'est-ce pas à
• cause de la possibilité même de la ré-
c paration qu'il fallait se montrer inexo-
i rable pour le temps qui la précède, à
i moins de faire du remède un encoura-
« gement au mal? Ne sent-on pas qu'avec
« la perspective d'un avenir qui ne lais-
« sera subsister aucune trace du passé,
« des parens craindront moins d'abuser
« des relations que la parenté on l'al-
t liance rend plus faciles, que les affec-
THÉORIE RAÏSONINE1S DU CODE CIVIL.
235
< lions saintes de la famille se change-
j ront plus rapidement en amours crimi-
i nelles, et que de précieuses garanties
i seront enlevées à la vie domestique?
c Au reste, des liens légitimes peuvent
« un jour succéder à des relations adul-
i tères ; cependant ils ne produiront pas
< la légitimation des enfans. Qu'importe
i en effet à la loi cette liberté que l'ave -
« nir réserve aux coupables? Un crime
« présent s'efface-t-il devant une inno-
« cence future ? »
Enfin, les enfans adultérins ne pour-
ront invoquer une reconnaissance volon-
taire et faite contre les prescriptions de
la loi pour obtenir des alimens. La juris-
prudence , par une pitié mal entendue
peut-être , leur en a souvent accordé.
M. Taulier les leur refuse parce que , sui-
vant les nobles paroles du tribun Duvey-
rier, la manifestation d'un désordre ca-
ebé n'est jamais pour l'intérêt social
compensé par la réparation d'un dom-
mage individuel.
INousachèveronsde caractériser l'esprit
qui a guidé l'auteur dans ce commentaire
du premier livre du Code civil en faisant
connaître ses idées sur la puissance pa-
ternelle. Envisagée du point de vue de
l'antiquitéou de la féodalité, la puissance
paternelle est un despotisme absolu, une
sorte de supplément du pouvoir public
qui prend sa source moinsdansla nature
que dans les convenances sociales et qui
remplace trop souvent les affections do-
mestiques par une série de droits exor-
bitans et de devoirs pénibles.
« Le Christianisme, dit M. Taulier, qui
« enseigne aux hommes l'égalité en leur
« montrant sans cesse une origine et une
c foi communes, et qui leur dit sous
« toutes les formes : Aimez-vous les uns
< les autres, ne saurait tolérer même
« dans la famille , des suprématies et des
i dépendances fondées sur des bases ou-
« trageantes pour l'humanité. Amitié ,
t conseil , protection de la part des
< pères, honneur et respect de la part
« des enfans, sanction sage et modérée
« de cette théorie de droits et de devoirs ;
t voilà la vraie loi, la loi de Dieu. »
Le commentaire sur le livre II du Code
civil qui traite des biens et des diffé-
rentes modifications de la propriété com-
prend une foule de questions pratiques
dont le détail serait peu intéressant pour
nos lecteurs. Il en est une cependant
qui s'agite depuis le commencement du
monde et qui , pour certains esprits re-
belles à la tradition et à l'expérience,
n'est pas encore aujourd'hui résolue,
c'est la question de la propriété elle-
même. Tout récemment encore , il s'est
rencontré un homme qui s'est demandé :
Qu'est-ce que la propriété? et qui a ré-
pondu sans hésiter: c'est le vol. Et son
livre n'est pas une brochure sans consé-
quence , un pamphlet séditieux ; c'est un
livre grave, sérieux , écrit en apparence
ave une inflexible logique et une bonne
foi effrayante.
Rousseau avait dit: « Le premier qui
< ayant enclos un terrain , s'avisa de
i dire: Ceci est à moi; et trouva des
c gens assez simples pour le croire, fut
i le vrai fondateur rie la société civile, i
Les doctrines de Babeuf et des commu-
nistes ne sont que les conséquences de
cette sanglante ironie du philosophe de
Genève contre la société. Pour eux, il
n'y a point de propriétaires, et le genre
humain n'est qu'un grand usufruitier qui
doit partager entre tous les membres de
la communauté, sans distinction d'apti-
tude et de travail , les fruits d'un fonds
à jamais indivisible et inaliénable. Mais
qui sera l'administrateur de cette im-
mense ferme et l'impartial distributeur
de ses produits ? C'est ce dont ne parais-
sent pas s'occuper les communistes.
Les saint-simoniens, plus raisonnables
et plus justes en apparence, avaient pris
pour devise : « A chacun selon sa capa-
» cité, à chaque capacité selon ses œu-
t vres. » Mais qui devait et connaître la
capacité et juger les œuvres ? Celui qu'ils
avaient nommé par excellence le Père,
espèce de grand Lama plus ridicule et
plus impuissant que celui de l'Inde.
Enfin les fouriéristes ont fait encore
un pas de plus dans la voie de la justice
et de la raison, et ont proclamé cet axio-
me qui semble tout comprendre : «A cha-
« cun selon son capital, son travail et
« son talent, s Oui, mais dans ce système
l'homme n'a qu'un seul droit , c'est 3e
droit au travail , et il n'a qu'un seul
moyen de l'exercer, l'association. Piien
ne lui appartient et il ne s'appartient pas
lui-même. Serf non plus du lief, mais du
236
THEORIE RAISONNÉE DU CODE CIVIL.
phalanstère, il est engrené comme la roue
d'une machine dans un millier de grou-
pes et de phalanges qui , s'attirant et se
repoussant, se mêlant et se combinant à
l'infini, composent par leur opposition
même l'harmonie universelle.
Le défaut capital de tous ces systèmes,
c'est de méconnaître complètement la
nature de l'homme et sa véritable desti-
née; c'est d'anéantir cette personnalité
qui le porte à s'assimiler les objets sur
lesquels il a mis l'empreinte de son in-
telligence; c'est enfin de détruire l'émula-
tion, cette force intime de l'âme qui en-
tretient pour les hommes l'activité et la
vie, et qui ne peut exister dans une as-
sociation où tout est confondu, travail,
honneur et profit.
Voilà où sont arrivés tous ces théori-
ciens qui ont considéré la propriété
comme une institution purement hu-
maine qui pouvait être créée, modifiée,
changée , avilie au gré du législateur.
M. Taulier, à la vue des funestes consé-
quences d'une semblable erreur, s'écrie
avec une sorte d'inspiration religieuse :
« Dieu me garde de penser et d'écrire
« que la propriété soit une institution pu-
« rement arbitraire! Je n'hésite pas à pro-
« clamer que sa source est divine et son
t origine éternelle. » Il la fait dériver de
l'exercice même de la liberté de l'homme,
manifestée au dehors par ^occupation et
le travail , et de ce sentiment du droit
inhérent au cœur de l'homme, aussi cher,
aussi indestructible, aussi universel que
sa conscience elle-même, et qui lui fait
dire sans hésitation comme sans remords,
en montrant les fruits de son labeur :
Ceci est à moi.
Mais la propriété relève encore de plus
haut; elle remonte jusqu'à Dieu qui en a
fait un des élémens nécessaires du plan
général de l'univers. C'est donc un fait
providentiel, comme la société et la fa-
mille ; on peut dire même qu'elle est la
base de ces deux colonnes du genre hu-
main : car sans la propriété héréditaire-
ment transmissible les liens sociaux et do-
mestiques se rompent à chaque généra-
tion, semblables au voile de Pénélope, tou-
jours recommencé, jamais achevé. Aussi,
chose remarquable, l'on ne peut attaquer
la propriété sans ébranler en même temps
la société et la famille. Les disciples de
Babœuf , de Saint-Simon et de Fourier
n'en sont -ils pas une preuve vivante?
Pour eux qu'est-ce que la société? une
arène de bêtes féroces, ou une ruche
d'abeilles industrieuses? Qu'est-ce que
la famille ? un rapprochement fortuit et
passager entre deux êtres indépendans
l'un de l'autre, en perpétuel divorce.
Ecoutons à ce sujet l'éloquente réfutation
de l'auteur de la Théorie du Code Civil.
« Qu'y a-t-il de noble et d'élevé dans un
c rapprochement dont la durée est sans
<l garantie, que le caprice fait naître, et
< qu'à chaque instant le caprice peut
< rompre? Il faut encore à deux existen-
i ces liées l'une à l'autre un sanctuaire,
« un asile inviolable où l'intimité s'ac-
i complisse par la joie comme par la
« douleur. Il faut aux enfans l'amour
i d'un père et d'une mère, cet amour
« qui veille et qui prie, qui console et qui
« dirige. Il faut aux parens l'affection,
c le dévouement, la reconnaissance des
c enfans. Il faut à tous, un perpétuel
i échange de tendresse, une noble am-
c bition, l'orgueil du succès, et cette
« responsabilité solidaire qui porte à la
« vertu. La famille, c'est le plus impérieux
« besoin de tout être intelligent ; c'est le
« type primitif de toute société, la source
« de tout bien, l'école de la vie , la plus
t sûre , la plus douce et la plus vraie. »
Ces graves et vives paroles nous ont
involontairement rappelé une voix chère
à notre jeunesse et qui est restée dans
notre oreille et dans notre âme comme
un écho de la vertu animée par l'élo-
quence, la voix de M. Hennequin. Son
Traité de législation et de jurisprudence ^
où il n'a malheureusement pu mettre
qu'une partie de lui-même, a fourni quel-
ques beaux développemensà M. Taulier,
qui ne pouvait mieux choisir. Tous deux
sont en effet de la même école spiritua-
liste et religieuse qui se rattache à Domat
par l'élévation du sentiment et de la pen-
sée, à Pothier par la justesse et la netteté
des idées; école qui est destinée à perpé-
tuer parmi nous les grandes traditions des
vieux jurisconsultes. Dans l'ouvrage de
M. Taulier, comme dans celui de M. Hen-
nequin, on regrette quelquefois, il est
vrai, l'absence de l'histoire introduite ré-
cemment dans le droit avec une sorte de
triomphante autorité. L'étudedudroitro-
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
main et de l'ancien droit français qui sont,
si je puis m'exprimer ainsi, comme les ri-
ches engrais d'un terrain trop neuf en-
core, pourrait occuper plus de place. Mais
je comprends que dans un traité destiné à
l'enseignement de la jeunesse, il faille se
hâter, pour ne pas lui faire paraître le
chemin trop long. M. Taulier possède au
reste toutes les qualités du jurisconsulte :
clarté dans l'exposition des principes, ri-
gueur de déduction dans l'examen des
conséquences, heureuse hahileté à conci-
lier le texte avec l'esprit de la loi , enfin
style pur et correct qui , comme on a
pu le voir, sait s'élever au besoin. Deux
volumes, seulement, de sa Théorie ont
2l\l
paru, mais déjà le talent de l'auteur s'est
assez manifesté pour que nous puissions
dès à présent recommander son ouvrage
à nos lecteurs qui voudraient, sans fati-
gue, s'initier à la science de notre droit
civil. Lorsque l'ouvrage sera terminé,
nous l'examinerons dans son ensemble,
pour en signaler les parties les plus re-
marquables ; heureux de solliciter des
encouragemens et des suffrages pour le
jeune professeur qui se montre fidèle aux
traditions du savant parlement de Greno-
ble, encore toutes vives sous ses yeux, et
qui, dès le début de sa carrière, nous pro-
met un bon jurisconsulte de plus.
Ludovic Guyot.
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
DEUXIÈME ARTICLE (1).
Avant d'aborder le sujet spécial de nos
recherches , nous avons dû établir les
principes qui nous serviront en quelque
sorte de mesure pour apprécier l'état
actuel des sciences physiologiques. Ces
principes sont de deux ordres : les uns
concernent l'influence scientifique des
institutions politiques du moment, les
autres l'influence scientifique des idées
religieuses ou philosophiques. Le pre-
mier article a eu pour objet la détermi-
nation de l'influence des institutions
politiques. Partout et dans tous les temps,
la science, avons-nous dit, avance ou
rétrograde, suivant que les lois existantes
ou les gouvernemens gênent ou favori-
sent sa progression. En preuve'de ce fait,
nous avons signalé d'une part l'illus-
tration du XVIIe siècle chez tous les
peuples de l'Occident, où les lois et les
gouvernans ont encouragé les efforts du
génie, et la dégradation correspondante
des peuples contemporains que des lois
oppressives ou des préoccupations acci-
dentelles détournaient à dessein ou par
événement de la culture des sciences.
C'est peu que les gouvernemens hâtent
ou retardent le mouvement intellectuel,
(!) Voir le i« art. au n» 65, t. XI, p. 234.
ils gravent encore sur le génie et ses pro-
ductions l'esprit des lois et des institu-
tions. INous avons prouvé cet autre fait,
en montrantquela condition de la science
parmi nous, pendant la révolution de
1793, témoigne à la fois et du boulever-
j sèment de l'ordre social par la ruine de
| toute science, et de l'élan belliqueux do-
minant par la fortune exclusive des ap-
plications scientifiques consacrées à la
guerre. L'empire de la politique solide-
ment fondé, grâce à des exemples si
frappans , il s'agit de montrer par des
preuves non moins palpables l'influence
bien plus puissante du pouvoir moral
de la société, c'est-à-dire des doctrines re-
ligieuses ou philosophiques.
Entendons-nous d'abord sur la distinc-
tion si mal comprise entre la religion et
la philosophie. La philosophie et la reli-
gion s'emparent avec la même force ,
sinon avec le même droit , de l'ensemble
des facultés de l'homme : elles façonnent
son cœur, elles dirigent son esprit, elles
président à tous ses actes. C'est par là
qu'elles donnent à la science ses axiomes,
à l'art ses inspirations, à la morale ses
maximes. En un mot elles forment, s'il
est permis de parler ainsi, l'homme et
la société à leur image , de telle sorte
238
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
que, dans les époques religieuses, tout
remonte à Dieu et tout descend de Dieu,
et que dans les époques philosophiques,
la raison humaine, d'où l'on fait sortir
la philosophie, est le principe et la fin
de tout.
Mais quand nous séparons, comme on
le voit ici , en deux camps rivaux et pres-
que ennemis, la religion et la philoso-
phie, il ne faut pas comprendre qu'il
existe entre ces deux pouvoirs une oppo-
sition réelle. La religion, en effet, est le
fondement de la philosophie, ou plutôt
hors de la religion, il ne saurait exister
de véritable philosophie. Nous n'avons
d'autre but en distinguant ainsi la reli-
gion de la philosophie, que de prendre
acte de ce fait, à savoir, que lorsque
l'homme ou la société abandonnent les
traces de la religion, ils se créent, en
guise de flambeau, pour se frayer une
route dans la carrière de l'observation ,
un faisceau de principes ou de lois qu'ils
décorent du titre de philosophie , parce
qu'ils en font hommage à la sagesse hu-
maine, quoiqu'il ne se compose, à le bien
prendre, que des débris de ces antiques
vérités proposées par la religion et ac-
ceptées par la foi religieuse.
Voulez-vous des preuves de l'exactitude
de notre assertion ? Interrogez les temps
anciens avant de descendre jusqu'à nous,
et vous verrez que tant que les peuples
sont restés fidèles à leur religion , il n'y a
jamais eu lieu chez eux à diviser en deux
portions, l'une pour la religion et l'autre
pour la philosophie, le domaine des vé-
rités essentielles. Alors la philosophie et
la religion ne font qu'un , de même que
les philosophes et les prêtres , de même
que l'école et le temple; c'est-à-dire que
la religion fournit à la fois les principes
des raisonnemens, les interprètes de la
raison et jusqu'aux théâtres de ses exer-
cices. Voyez l'ancienne Egypte, voyez la
Grèce dans les temps appelés héroïques
ou fabuleux ; voyez Rome sous ses rois
et pendant la république , avant son com-
merce avec la Grèce ; partout, nous le
répétons, tant que les croyances reli-
gieuses ont été vives, la religion et la
philosophie ont fait cause commune et
se sont confondues. Est-ce à dire que du-
rant ces périodes il n'y a pas eu de phi-
losophie? Non sans doute. Seulement
alors , la philosophie , au lieu de marcher
seule à la lueur vacillante de la raison de
l'homme , s'appuie de toutes parts sur le
dogme et s'éclaire au foyer de toute sa-
gesse ou à la raison de Dieu.
Le jour où les sentimens religieux se
glacent dans les cœurs, ce jour-là la rai-
son humaine ou le moi humain usurpe
l'autorité de la loi de Dieu, et se met en
révolte plus ou moins ouverte avec la
puissance religieuse; c'est alors seule-
ment que la religion et la philosophie se
séparent , et qu'apparaissent pour la pre-
mière fois chez les divers peuples , les
différences entre la philosophie et la re-
ligion, entre les philosophes et les prê-
tres, entre les écoles et les temples. Un
juste discrédit avait déjà frappé la reli-
gion païenne au moment où , tant en
Egypte qu'en Grèce et à Rome, on vit
s'ouvrir les écoles philosophiques. Voilà
le sens qu'il faut donner à la distinction
établie ici entre les doctrines philoso-
phiques et religieuses. Reprenons main-
tenant la série de nos idées, en discutant
l'influence du pouvoir moral de la société
sur les caractères de la science.
La religion, ainsi que la philosophie ,
disposent en souveraines de toutes les fa-
cultés de l'intelligence. Elles planent sur
tofs les ordres d'idées, sur tous les ou-
vrages accomplis. La science se plie à
leurs vicissitudes comme la politique ,
comme l'industrie, comme les beaux-
arts. Elle les réfléchit dans ses principes,
dans ses méthodes, dans son objet; tout
enfin , jusqu'à son langage , se pénètre de
son esprit. Cela est si vrai, que le ca-
ractère religieux ou philosophique d'un
peuple ou d'une époque, une fois posé,
on en déduit avec rigueur toutes les cir-
constances de sa vie générale. Essayons
de le constater pour sa vie scientifique,
en mettant en regard quelques points
culminans de l'histoire des religions et
les phases correspondantes de l'histoire
des sciences.
Le Christianisme, héritier direct des
antiques traditions, fort des promesses
accomplies successivement par les lois
de Moïse et par l'avènement du Messie,
impose au monde renouvelé pour ainsi
dire par les débordemens des barbares ,
à dessein d'effacer les vestiges de ses an-
ciennes superstitions, impose au monde,
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
339
disons-nous, le dogme d'un Dieu pur es-
prit et la fraternité de tous les hommes.
Le Catholicisme, à son tour, reçoit des
mains des premiers chrétiens, sans inter-
médiaire ni altération, ces principes de
régénération, s'applique, avec le concours
des hommes les plus éminens du temps,
à organiser le nouvel ordre social, et
constitue définitivement l'Église ou la
société catholique. Nous n'avons pas à
nous occuper ici de l'ensemble de cette
admirable organisation, nous ne l'envi-
sagerons que par un seul côté ou par son
aspect scientifique.
Un premier trait , c'est la fusion com-
plète de la science et des savans avec la
religion et les prêtres. Ce fait n'a rien de
surprenant , si l'on prend la peine de ré-
fléchir à la haute portée de la religion
et du prêtre. Dans l'étymologie du mot,
la religion est un immense lien des
hommes entre eux et des hommes à
Dieu. Ce lien, s'il est formé légitime-
ment, enlace et comprend toutes les
choses humaines, la politique, les arts,
l'industrie, la science; ce qui se conçoit
très bien par l'impossibilité de rien ima-
giner dont l'idée de Dieu ne donne la
raison. Le fait s'accorde sur tous les
points avec le sens du mot. Observez
toutes les religions, et vous verrez que
toutes ont eu la prétention de ne rien
laisser en dehors de leurs dogmes. Nous
disons qu'elles ont eu cette prétention,
car à la religion catholique devait rester
la gloire d'avoir pu réaliser ce que les
autres avaient tenté inutilement. Le droit
enfin justifie le fait dans cette occasion ,
puisque le Catholicisme , continuateur
de Moïse et du Christ, était seul en pos-
session des titres authentiques pour rat-
tacher tous les phénomènes à une vérita-
ble unité.
Le Catholicisme a donné en effet à la
science du moyen âge son dogme pour
point de départ, son but pour fin de ses
travaux , ses ressources et ses moyens
pour en tirer le meilleur parti. Son
dogme, nous l'avons déjà dit, c'est le
Dieu pur esprit, et parconséquentdansla
science, les principes spiritualistes ; son
but, un ardent désir de la connaissance de
Dieu, et par conséquent dans la science
le goût de l'observation des phénomènes
de l'univers, en vue de saisir leurs rap-
ports et d'adorer de plus près la sagesse
du Créateur; ses ressources et ses moyens,
fournis en partie par le temps, ou tirés
de son propre fond, c'étaient dune part
une dialectique subtile, telle qu'il l'avait
fallu aux premiers pères pour débrouil-
ler les difficultés captieuses des an-
ciens schismatiques , particulièrement
des Ariens , et de l'autre une masse tou-
jours croissante de travaux d'érudition,
exécutés en grand et avec une ardeur in-
fatigable dans les couvens et les cloîtres.
La langue latine, usitée dans la métro-
pole, était la seule voie de communica-
tion entre les peuples catholiques; ce
fut aussi la seule langue des sciences ,
celle qu'on parlait dans toutes les écoles,
et à laquelle on réduisit la plupart des
anciens auteurs.
Vainement vous chercheriez, au moins
en Occident, du VIIe au XIVe siècle,
des principes rationnels en dehors du
Christianisme, et des philosophes en
dehors des prêtres. Le dogme , fécondé
par les laborieuses élucubrations du
clergé, éclairait simultanément la méta-
physique , la morale et la physique.
Est-ce à dire qu'il n'y eut point de philo-
sophie dans le moyen âge? Loin de là.
Seulement alors la religion et la philoso-
phie , inséparables en principe, se don-
naient mutuellement la main; ou pour
mieux dire, la philosophie, sans exis-
tence indépendante, n'était que ce qu'elle
doit être, une large application de la
raison de Dieu à la conduite de la raison
de l'homme. Qu'en résultait-il? En résul-
tait-il que le moyen âge a exercé une in-
fluence anti-scientifique , que les savans
et la science n'ont rencontré de sa part
qu'oppression et persécution? Une sem-
blable conséquence est diamétralement
contraire au témoignage de l'observation.
La science, dans'son acception la plus
générale , représente la coordination des
faits sous une loi première qui donne
la raison de leur existence et la connais-
sance de leur destination. Une science
est parfaite lorsqu'aucun fait ne saurait
échapper à cette loi première , et qu'on
peut passer à volonté et sans violence des
faits au principe et du principe aux faits.
Eh bien ! la science catholique seule porte
visiblement ce cachet. Nous ne disons pas
qu'elle a atteint dans le moyen âge les
240
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
bornes de la perfection désirable, nous
ne disons pas non plus qu'elle soit encore
très près de ce but ; nous disons simple-
ment qu'elle renfermait dès cette épo-
que, comme à présent, tous les élémens
de la perfectibilité. D'abord elle offre un
principe unique, ensuite ce principe est
le plus compréhensif possible, puisqu'il
implique ou peut impliquer tous les faits.
Sans doute ce principe n'a pas toujours
reçu une application convenable; sans
doute, faute de bien entendre ce prin-
cipe, on a prononcé l'exclusion ou fait
violence à certains faits: mais ces abus
n'infirment nullement l'excellence du
principe même; ils ne déposent que des
vices de l'instrument logique de l'époque
et des travers de l'esprit humain dans
tous les temps.
Une autre preuve matérielle , pour
ainsi dire, de la supériorité des principes
d'une science , c'est leur facilité à se prê-
ter à l'organisation du corps scientifique
et l'harmonie qu'ils établissent entre les
membres de ce corps. Sous ce rapport
encore, quelle institution plus remarqua-
ble que les universités fondées dans le
moyen âge, entièrement composées d'ec-
clésiastiques , relevant exclusivement du
Souverain-Pontife , pour attester par ces
élémens organiques, comme par ce pa-
tronage , la nature de leur origine , la
pensée de leur création, leur tendance
et leur but? Là, point d'opposition sys-
tématique entre les savans qui inventent
ou perfectionnent et les savans qui popu-
larisent les acquisitions nouvelles par
leurs enseignemens ou par leurs écrits.
Une doctrine toujours la même, malgré
la diversité des matières, rallie toutes les
parties du grand ensemble scientifique,
les entretient d'accord avec un principe
invariable, et les fait servir par leur com-
merce réciproque à s'éclairer les unes les
autres dans l'intérêt de chacune et pour
le perfectionnementde toutes. Aussi nulle
part, dans les plus beaux jours delà Grèce
ou de R.ome, on n'a formé un édifice
scientifique plus régulier etplus complet.
Nous montrerons par la suite à quelles
distances nous sommes à cet égard, quels
que soient d'ailleurs nos avantages, des
siècles de Charlemagne , de saint Louis
et de Grégoire VII.
Les résultats répondent dans les limi-
tes des possibilités de l'époque à la pré-
éminence de ces principes et de ces
institutions. C'est le clergé qui a conservé
les monuraens des sciences, légués par
les Grecs et les Romains, quand les bar-
baresallaient les ensevelir sous les ruines
de l'ancienne civilisation; le clergé seul
s'est livré à la culture des sciences, de-
puis les quatre ou cinq premiers siècles
de notre ère jusqu'à Luther. Le désir
d'aller droit au fond des choses a écarté
plusieurs fois les esprits de cet âge du
sentier de l'observation pour les entraî-
ner sur les traces de la scolastique, mé-
thode rationnelle vicieuse, dans des dis-
cussions métaphysiques stériles; cepen-
dant il n'y a eu encore que le clergé
catholique qui ait travaillé avec succès
les sciences exactes , telles que la physi-
que et les mathématiques, puisque le
plus grand physicien de l'époque, et
nous dirons même sans hésiter, l'un des
plus grands savans de l'histoire, Roger-
Bacon , était un religieux de l'ordre des
Franciscains. On aurait peine à croire, si
l'on n'avait pas ses écrits pour preuve de
son génie, combien ce moine célèbre a fait
faire de progrès aux connaissances hu-
maines dans ce siècle où l'on ne cesse de
dire, sans chercher à le comprendre, que
tout n'était que ténèbres ou erreurs. Nous
n'avons pas le loisir d'analyser les ou-
vrages de ce savant du XIIIe siècle; qu'il
nous suffise d'assurer qu'il a fait ou
pressenti toutes les grandes découvertes
des siècles les plus modernes.
L'essor que le moyen âge avait im-
primé à la science a franchi le XIVe
siècle et s'est propagé jusqu'au XVe.
C'est la découverte delà boussole, ce
sont les progrès de l'art de naviguer qui
ont dirigé Colomb vers l'Amérique; ce
sont les observations astronomiques , ras-
sembléespendant le même siècle, qui ont
conduit aussi le chanoine Copernic aux
lois du système planétaire ; ce sont enfin
les essais de la gravure, essais tentés au
XIVe siècle pour multiplier les copies
d'écriture, qui ont fait arriver à la dé-
couverte de l'imprimerie. Terminons
cette esquisse rapide du mouvement des
sciences pendant le moyen âge, par cette
réflexion de Leibnitz : « Que quand on y re-
i gardera de près, on trouvera de grandes
< richesses dans ce prétendu fumier. »
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES NÏYSIOLOGÏQUES.
211
Offrons la contre-épreuve du pouvoir
intellectuel des idées religieuses dans le
tableau du génie scientifique d'un peuple
contemporain de l'ère catholique , que
le droit du sabre avait établi tout près
de nous.
Les Arabes , vers le VIIT siècle ,
avaient fait irruption dans l'Occident,
dont ils avaient pris possession au nom
de leurs kalifes , sous les auspices de l'Is-
lamisme. Le Coran , amalgame des lois
hébraïques et des lois chrétiennes, sou-
mettait, comme le principe catholique,
les fidèles musulmans ,à une loi unique
et à un seul pouvoir; mais à la différence
du dogme catholique, loin d'isoler l'es-
prit de la matière, il les unissait et les
confondait intimement. Bien mieux,
l'expression matérielle était , dans le
culte et dans les préceptes de l'Isla-
misme , le terme de toutes les prati-
ques, l'objet de toutes les instructions.
De là le caractère de la science arabique,
consacrée aux recherches physiques et
aux arts industriels ou mécaniques, plu-
tôt qu'aux discussions métaphysiques et
aux arts intellectuels ou libéraux. On sait
qu'en fait d'arts de ce dernier genre, les
Arabes ne cultivèrent que l'architecture,
que la peinture et la sculpture étaient
bannies des mosquées, et que le Coran
défend expressément la musique , quoi-
que les fidèles croyans ne lui soient pas
restés fidèles sur ce point. En revanche,
on n'ignore pas avec quel succès ils ont
poussé l'agriculture et les autres scien-
ces physiques, telles que la botanique et
la chimie , et parmi les branches de la
médecine, la pharmacie et la chirurgie.
Ils ont seindé pareillement les autres di-
visions de l'intelligence humaine, s'occu-
cupant exclusivement de leurs parties
concrètes ou matérielles, et négligeant
celles qui relèvent davantage de l'intelli-
gence. C'est ainsi qu'ils ont poussé très
loin les mathématiques, en ce qui con-
cerne le calcul numérique, et qu'on a
cru long-temps qu'on leur devait l'arith-
métique actuelle avec ses signes élémen-
taires , et l'algèbre, dont le nom seul
atteste l'origine. Toutes leurs inventions
portent le même cachet. De ce nombre,
si l'on en croit quelques chroniques, se-
raient le papier, la boussole et même la
poudre à canon. Leur méthode philoso-
phique . ou leur manière de raisonner et
de conclure, était encore la suite de leur
religion. C'était le péripatétisme ou la
méthode d'Aristote, qui marche, comme
on sait, de fait en fait, à l'aide de l'obsei-
vation et de l'induction. Nous ne nous ar-
rêtons pas à faire ressortir les contrastes
de la science des Arabes et des catholi-
ques : ils sautent assez aux yeux. Ajou-
tons un dernier trait qui achèvera de
lever jusqu'au moindre doute sur la dé-
pendance de la science , de la philoso-
phie régnante , ou de la religion qui en
tient lieu.
Nous avons établi que si la philosophie
dispute à la religion le droit, de gouver-
ner la pensée, elle ne l'exerce jamais
avec un égal avantage. Démontrons ce
dernier fait en opposant à l'influence
scientifique du moyen âge l'influence
scientifique de l'époque qu'on appelle si
faussement l'ère de la renaissance.
Lorsque Luther, précédé de loin par
de sourdes rumeurs de rébellion, se fut
déclaré ouvertement contre l'Église ca-
tholique , il fit un appel à la raison, et
lui conféra de son autorité privée le droit
de décider en dernier ressort fouies les
questions de l'ordre moral qui étaient
naguère jugées souverainement par la
juridiction ecclésiastique. Cet appel, si
favorable au goût d'indépendance de
l'esprit humain, eut un triste retentis-
sement. C'est en vain que le clergé op-
pose à cette dangereuse innovation ses
titres imprescriptibles à la direction de
l'ordre moral, qu'il prodigue aux nova-
teurs, pour les ramener à d'autres senti-
mens, les exhortations et les menaces;
rien n'arrête le torrent insurrectionnel,
et le Catholicisme voit consommer avec
douleur le dernier schisme dans son
sein. Il n'est pas de notre objet d'instruire
à cette occasion le procès de la raison
humaine. Ce procès est déjà fait, et fait,
à notre avis, par un écrivain de notre
temps, sans espoir de la relever jamais
de l'arrêt qui la condamne. Nous ren-
voyons au premier volume de YEssai
sur l' Indifférence en matière de religion
ceux de nos lecteurs qui croiraient en-
core avoir de bons argumens en faveur
du protestantisme. Pour nous, nous
nous bornons à prendre la Réforme
comme un acte accompli, et à déduire
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES.
242
de cet acte ses conséquences princi-
pales sur le sort de la science. Au sur-
plus , comme elles sont corrélatives à ses
conséquences sur le corps entier de la
société, on pourra juger de l'ensemble
de ses effets par son influence sur l'état
de la science.
Lorsquela Réforme eut donné le signal
de l'émancipation religieuse, le goût de
l'innovation et des recherches passa de
la théologie dans la politique, dans les
arts et dans les sciences. Un grand nom-
bre de peuples se séparèrent violemment
de l'unité catholique ; tous, à l'aide delà
critique, travaillèrent à user le joug du
dogme de l'Eglise romaine. Alors aussi
l'esprit général de la science , chez les
nations de l'Occîdent, commença à se
transformer. On cessa de croire sur pa-
role Platon ou Aristote ; et de même
qu'en religion on en appela à la raison
de l'autorité de l'Eglise , de même en ma-
tière de science on en appela à l'obser-
vation privée de l'autorité des principes
scientifiques. Le spiritualisme ne subju-
gua plus les savansj on se livra avec en-
traînement à l'étude des phénomènes na-
turels, et on arriva à substituer un ratio-
nalisme plus ou moins épuré au dogma-
tisme religieux du moyen âge. Le XVe
siècle est la date précise de la naissance
d'une nouvelle philosophie : c'est celle
qui a la prétention de ne procéder que
par induction du simple au composé,
jusqu'à la rencontre des vérités les plus
générales. On voit qu'elle est opposée
diamétralement à la méthode enseignée
par le Catholicisme, qui marche des
principes aux faits, au lieu de remonter
des faits aux principes.
Ainsi , le même coup qui brisa entre
les mains du protestantisme l'unité reli-
gieuse du moyen âge , rompit pareille-
ment la chaîne encyclopédique des con-
naissances humaines don tic Catholicisme
formait le nœud.
Ce protestantisme scientifique se ré-
vèle par des traits du même genre que le
protestantisme religieux. Celui - ci re-
nonce à obéir à l'autorité de l'Eglise pour
n'écouter que les suggestions de la raison
individuelle ; celui-là abjure de son côté
les principes déduits du Catholicisme, et
refuse de se rendre à tout autre témoi-
gnage qu'à celui des sens et du raisonne-
ment. Toutefois, afin de sanctionner
leurs prétentions reformatrices, pendant
que les réformistes religieux justifient
leurs agressions contre la suprématie du
Catholicisme par l'interprétation des
vœux de l'Eglise primitive , les réformis-
tes de la science appellent de la légiti-
mité des axiomes catholiques à l'autorité
d' Aristote et des anciens. Le point de
départ des uns et des autres étant sembla-
ble, les conséquences ne pouvaient man-
quer de se rencontrer. Or, voici ce qui
est arrivé : le protestantisme /en lâchant
la hride aux interprétations des textes de
l'Ecriture, s'est vu assiégé par une mul-
titude de croyances discordantes, qui
toutes ont fait valoir leurs droits ; de
même les savans de la renaissance, en ne
se rendant qu'à l'observation particulière
et au simple produit de l'induction ra-
tionnelle , se sont trouvés en présence
d'une multitude de systèmes disparates
qui tous ont aspiré à servir de loi. Si l'on
pouvait douter de l'exactitude de ces
conséquences, qu'on jette les yeux sur
l'état de la science, pendant le cours des
XVe et XVIe siècles. Que trouve-t-on?
D'abord une multitude de connaissances
spéciales s'arrogeant toutes le titre de
science, et puis, dans ces branches par-
ticulières, une foule de suppositions ou
d'hypothèses, en nombre égal aux indivi-
dus qui les ont cultivées.
Mais enfin , au milieu de la masse im-
mense de découvertes que tant de grands
hommes nous ont acquises, n'y a-t-il pas
un seul fait assez général pour réunir en
corps de doctrine toutes ces sciences
éparses? Non, pas un seul. C'est-à-dire
qu'au sein de la riche collection de faits
et d'expériences rassemblée par ces siè-
cles si laborieux, la science véritable,
celle qui embrasse et coordonne les faits,
est frappée de stérilité.
François Bacon et Descartes signalèrent
cette confusion remarquable, sans aper-
cevoir la lumière qui pouvait éclairer ce
chaos. Ils se contentèrent de discipliner,
pour ainsi dire, le désordre en rappelant
à une formule expresse la pente générale
des esprits. « L'homme ne doit croire que
les choses avouées par la raison et confir-
mées par L'expérience , » disait Descartes,
pendant que Bacon rapportait toutes les
DE L'ÉTAT ACTUEL DES SCTENCKS PHYSIOLOGIQUES.
connaissances à l'homme , en les parta-
geant selon les trois facultés de la pensée,
et qu'il en appelait aussi à l'observation
et à l'expérience seules du soin de con-
struire l'édifice scientifique ou de classer
les laits. Qui ne voit par le simple énoncé
de la vue essentielle de ces deux grands
hommes, qu'ils continuaient la tâche du
protestantisme, en superposant la raison
humaine à l'autorité des vérités premiè-
res ou à la raison de Dieu ?
Nous savons bien que la plupart de
ces beaux génies, tels que Galilée et Des-
cartes, ne se rendaient pas compte de la
relation certaine de leurs idées philoso-
phiques avec les idées réformistes , et
qu'ils poursuivaient dans la science la
tendance réformatrice parallèle , tout en
restant fidèles aux commandemens de
l'Eglise, tout en pratiquant avec une fer-
veur aussi franche que vive la religion
catholique, reconnaissant l'infaillibilité
du pape et des conciles, et la suprématie
du pouvoir spirituel. Cette contradic-
tion, que nous retrouvons encore parmi
beaucoup de penseurs de notre époque ,
malgré que la logique inflexible des
philosophes du XVIIIe siècle fasse tou-
cher au doigt ce rapport, cette contra-
diction, disons-nous, ne doit pas empê-
cher de voir la filiation légitime de la
philosophie de Bacon et de Descartes
avec la réforme religieuse des siècles
antérieurs. Cela est tellement vrai, que
l'aspect de la science, depuis que ces
deux hommes ont formulé leurs lois , res-
semble exactement, quant au fond, si-
non quant à la forme, à ce qu'il était
au sortir du moyen âge jusqu'à eux. Nous
ne voulons pas dire que la somme de nos
connaissances n'a pas augmenté, nous
ne voulons pas dire qu'elles n'ont pas ga-
gné des perfectionnemens dans tous les
genres ; il ne s'agit pas ici de flétrir , par
une appréciation injuste, la gloire des
deux siècles derniers; mais nous dirons
sans hésiter, parce que les faits sont là
pour le prouver, que le champ de nos
connaissances n'est pas moins morcelé
que dans les XVe et XVIe siècles; qu'il
n'offre pas moins de suppositions gratui-
tes pour expliquer les faits, et qu'il y a
depuis, comme pendant ces deux siècles,
dans chaque spécialité, autant de doc-
trines que de savans particuliers ; en un
243
mot , que depuis le moyen âge la science
n'.i pu être reconstituée.
QiU s'oppose à la constitution de la
science ? Ce ne sont pas les faits qui nous
manquent. Si nous étalons devant nous
les trésors de l'expérience, nous trouvons
que lesfaitsencombrent toutes les spécia-
lités; qu'aujourd'hui plus que jamais on
les multiplie à pure perte, ou sans qu'on
sache en tirer parti. L'induction à la-
quelle on s'était fié pour les utiliser a été
appliquée dans tous les temps, et du
moins il est certain que les savans des
siècles derniers , auprès desquels elle
passait pour le plus puissant levier des
progrès de nos connaissances, ne se sont
pas fait faute de l'employer. Si l'observa-
tion et l'induction conduisent réellement
à une systématisation irréprochable des
faits, comment se fait-il, quand ces in-
strumens sont les mômes pour tous, que
non seulement on n'ait formé nulle part
depuis quatre cents ans, une doctrine
scientifique complète; maisque l'histoire
de la science ne soit, à vrai dire, depuis
cette époque, qu'une succession de sys-
tèmes contradictoires ou opposés? Que
manque-t-il donc, nous le demandons
encore, pour reconstruire la science?
Ce qui manque , c'est une doctrine assez
large pour comprendre tous les faits,
assez fixe pour résister aux atteintes des
divers systèmes , et en môme temps assez
flexible pour s'assimiler tous les perfec-
tionnemens que le développement de
l'intelligence pourra lui apporter. Une
doctrine douée de ces qualités ne se crée
pas de toutes pièces : elle s'accepte
comme un fait et se présente d'elle-
même, à la seule condition de ne pas la
repousser. On la trouvera tout entière
dans ce moyen âge tant décrié et si peu
compris. Ce qu'elle a fait alors , malgré
l'imperfection des observations et la
grossièreté des procédés logiques, elle le
ferait à plus forte raison aujourd'hui que
les faits sont en si grand nombre, et
l'art de les employer si perfectionné.
Arrêtons-nous sur celte idée , et con-
cluons de l'ensemble des développemens
réunis dans cet article, qu'il y a bien
évidemment une étroite correspondance
entre le caractère des sciences et les ten-
dances religieuses ou philosophiques.
Nous ajoutons, en terminant, qu'auprès.
244
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
de ce mobile principal l'influence des gou-
vernemcns ne remplit jamais qu'un rôle
secondaire. S'ils ont le bon esprit de se
laisser aller au courant du sentiment re-
ligieux, ils le soutiennent et lui servent
d'auxiliaires. Mais dans le cas où faute
de comprendre leur temps, ou par des
vues d'opposition, ils se jettent à la tra-
verse des exigences de leur siècle , vaine-
ment ils s'efforcent de contenir le pen-
chant général , la puissance de ce senti-
ment se joue de leur résistance , et passe
outre à l'accomplissement de sa destina-
tion. Voilà le double levier qui pousse
incessamment au progrès de l'intelli-
gence. Nous verrons dans un prochain
article jusqu'à quel point ces forces
concourent aujourd'hui , et quelle direc-
tion elles impriment à la science.
Docteur Fdster.
L'AUTHENTICITÉ DE DANIEL ET L'INTÉGRITÉ
DE ZACHARIE, démontrées par Ernest Guil-
laume Hengstenberg, professeur de théologie
à Berlin (en allemand).
L'Eglise catholique, société toujours vivante ,
nous offre , avec le texte des livres sacrés , le sens
de ces livres. Après quinze siècles, Luther vint, qui
se mit à la place de l'Eglise. Comme TEpître de
saint Jacques parle de la nécessité des bonnes œu-
vres, dont Luther ne voulait point, il raya cette
Epître du rang des livres divinement inspirés , et la
déclara une épîtresdc paille. Les disciples de Lu-
ther se sont naturellement attribué le même droit
que leur maître. Chacun s'est donc mis à réformer,
non seulement l'Eglise , mais encore la Bible.
L'un en a rayé tel livre qui lui déplaisait; un
autr • , tel autre , ou du moins tel passage. Plu-
sieurs , même , ont ravalé la Bible tout entière au
rang des Métamorphoses d'Ovide. On a rejeté le
pape et l'Eglise , pour s'en tenir à la Bible , disait •
on; aujourd'hui, l'on rejette la Bible, comme l'E-
glise et le pape , pour s'en tenir, on ne dit plus à
quoi. Et ce ne sont pas quelques rares incrédules
qui poussent les choses à cet excès dans le protes-
tantisme, c'est la majorité des professeurs et des
pasteurs protestans d'Allemagne. Et quels motifs
ont-ils pour en agir de la sorte? Des raisons sou-
vent imaginaires, des difficultés apparentes qu'on
ne s'est pas donné la peine d'approfondir. Cette
fureur impie de profaner, de vilipender, de fouler
aux pieds les Ecritures divines, consacrées par le
respect de tous les siècles chrétiens, a soulevé quel-
ques honnêtes protestans. Ces rares athlètes em-
ploient , avec d'autant plus de zèle , toutes les res-
sources de la science moderne , pour venger l'au-
thenticité, l'intégrité, la sainteté des livres les plus
exposés aux attaques du rationalisme. Parmi ces
hommes recommandables , un des premiers est le
docteur Hengstenberg de Berlin. 11 est du petit
nombre de ces savans protestans , à qui un reste de
foi et de piété chrétienne a valu le nom de piétistes,
ou de mystiques, de la part de leurs confrères in-
crédules. Dans le nombre des ouvrages que M. Hengs-
tenberg a publiés pour la défense des livres saints,
se distingue l'ouvrage présent, sur V Authenticité
de Daniel et l'Intégrité de Zacharie. L'authenticité
de Daniel a été attaquée par plusieurs docteurs du
protestantisme, entre autres par Gesenius et de
Wette. M. Hengstenberg en établit l'authenticité de
deux manières : 1° en réfutant les objections contre;
2° en la démontrant par des preuves positives. Il
en fait de même, mais en peu de mots , pour l'in-
tégrité de Zacharie. Ce travail est solide, savant,
clair et précis. Il mérite d'être encouragé et mis à
profit par les catholiques , comme celui de l'anglais
Bullus, sur la Croyance à la divinité du Christ pen-
dant les trois premiers siècles, le fut par l'illustre
Bossuet. Toutefois , le meilleur ouvrage des mieux
intentionnés d'entre les docteurs protestans ne doit
être accueilli que sous bénéfice d'inventaire. Comme
ils n'ont pas la vérité complète ni une règle sûre , il
leur arrive facilement de faire à leurs adversaires
des concessions dangereuses. Nous en avons re-
marqué une de ce genre dans le travail , d'ailleurs
si recommandable, du docteur Hengstenberg. R.
LA CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST, ou le
Dogme de l'Incarnation envisagé comme la raison
suprême de tout ce qui est; par M. l'abbé Com-
balot, vicaire-général de Rouen et d'Arras.
Deuxième édition, revue et corrigée par l'auteur ;
i vol. in-8° ; à Paris , chez MM. Gaume frères.
Prix : 6 fr.
L'auteur de cet ouvrage a reçu à Rome les plus
augustes encouragemens , non seulement pour ses
travaux évangéliques , mais encore pour l'opportu-
nité d'un livre qui attaque dans leur fondement les
erreurs du panthéisme, du rationalisme et du natu-
ralisme modernes , dont M. de La Mennais s'est fait
l'apôtre depuis son apostasie. Cette seconde édition,
revue et corrigée par l'auteur, suit la première à
six mois de distance. Nous en rendrons compte pro-
chainement.
Le Prêtre devant le Siècle, la Démonstration Eu-
charistique et le Tableau de la France , par M. Ma-
drolle, qui avaient déjà le rare honneur d'être
traduits en italien, en allemand et en anglais, vien-
nent de paraître en langue espagnole, sous le patro-
nage du célèbre don Eugenio de Ochoa, de Madrid.
Le même auteur vient de terminer, sous les yeux
de l'auteur, la traduction de la Législation générale
de la Providence , dont V Université espère pou-
voir rendre compte, ainsi que du Prêtre devant le
Siècle.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
g><\tw$ ftti\$timt$ H $ tjU0$Qpt}\<\M$.
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES.
DEUXIÈME LEÇON (1).
Théologie naturelle des Pères.
1° Etat de la question. — 2° Systèmes et traditions
cosmogoniques. — 5° Point de départ des vérités
traditionnelles en Orient. — 4° Existence d'une
création. — 5° Motif de la création. — 6° Mode
de la création. — 7° Agent de la création. —
8° Archétypes. — 9° Matière première. — 10° Le
ciel.
1° — Nous avons dit, dans notre Intro-
duction, que le Catholicisme étant limité
à l'universalité de l'être, ouà la notion des
ordres de foi et de raison, toute pensée
dans l'homme, tout sentiment, toute ac-
tion devaient leur tribut à l'Eglise , pour
en faire à Dieu un hommage méritant et
plus digne. L'Eglise, dépositaire de la
parole révélée, a un droit spécial à l'en-
tourer de toutes les lumières humaines ,
ou, pour mieux dire, à imprimera ces
lumières faillibles le cachet de la lumière
infaillible du Verbe ; à faire servir les
déductions doctrinales aux promulga-
tions dogmatiques et à fixer celles-là par
l'autorité de celles-ci. Le domaine de ces
dernières est si étendu , la foi a planté
(1) Voir la 1" leçon , n° C7 ci-dessus , p. 7.
TOMK *II. — N° 00. IMl.
ses enseignes sur tant de bastions de la
science , la vérité révélée est si féconde ,
et si vaste son dépôt dans les livres saints,
qu'il serait peut-être impossible d'assi-
gner par avance quelles limites contien-
dront à l'avenir les définitions premières
ou secondaires de la foi. Que de questions,
libres autrefois, sont aujourd'hui impo-
sées à la croyance du catholique! Com-
bien de simples opinions de l'école, hé-
sitantes ou obscures dans leurs premiers
énoncés, se sont éclairées avec le temps
par le flambeau de la tradition mieux
étudiée, se sont fortifiées de l'attention
générale, puis enfin sont passées, par
parenté, dans le code des articles de foi
théologique!
Qu'on ne nous accuse pas de confondre
la philosophie avec la théologie : l'esprit
humain , à raison de son activité et même
à raison de son ignorance native, aura
toujours une large carrière d'exercice ; à
mesure qu'Usera pressé par le dogme, il
se réfugiera dans de nouvelles concep-
tions de raison pure , courant devant la
foi comme l'aurore devant le soleil ; et il
y aura toujours plus d'opinions libres et
innocentes que de dogmes formels et de
vérités certaines. Mais ce que nous soute-
nons , c'est que beaucoup de vérités phi-
16
246
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ,
Josophiques peuvent devenir des dogmes
théologiques, suivant qu'elles se rappro-
chent plus ou moins des notions révé-
lées pour les étendre et les compléter.
Plusieurs même appartiennent égale-
ment aux deux ordres de foi et de raison,
à la théologie et à la philosophie : ce sont
les vérités premières sur Dieu, sur la
création et sur l'homme. Nous extrairons
plus tard beaucoup de ces vérités acqui-
ses à la foi, dans l'histoire et dans la
géographie, et puis, comme corollaires
de doctrine, dans les principales bran-
ches des sciences naturelles. Toutes les
sciences, en effet, sont entées sur l'arbre
de la foi ; toutes se rapprochent plus
ou moins du tronc pour y puiser la sève
vivifiante. Aussi, pour en recueillir les
fruits, est-il nécessaire de procéder syn-
thétiquement ; c'est à nos yeux l'ordre le
plus naturel , l'ordre consacré par Dieu
lui-même dans la création. Agir autre-
ment, c'est ne s'attacher qu'aux extrémi-
tés des branches.
Voilà pourquoi nous avons donné à notre
travail présent le titre de Théologie natu-
relle des Pères : nous indiquons par là
l'état de leur science et de leur doctrine
sur la portion visible de la création.
(Nous y joindrons leur doctrine ontolo-
gique , à propos de la formation de
l'homme.) Nous l'appelons théologique ,
non pas en tant que dogme, mais entant
qu'enseignement conçu au point de vue
divin.
Cet enseignement est adressé par les
Pères, soit à l'Eglise universelle, soit à
leurs Eglises particulières. \1 Hexaémé-
rou (é£, six, r.p.£pov, jour) de saint Ba-
sile est un cours d'histoire naturelle pro-
fessé en chaire évangélique: il nous reste
plus de 20 sermons de saint Jean Chry-
sostomesur le même sujet, etc. Il est
vraisemblable queces grands docteurs ne
croyaient pas leur science sans aucune
valeur doctrinale, quand, ayant surtout,
euxet les saints docteurs des deux Eglises,
à combattre les hérétiques pré-adamites,
anthropomorphites, manichéens et gno-
stiques de diverses sectes, ils mettaient
tant de soin à commenter contre eux le
texte delà Genèse, qui est bien là aussi
pour quelque chose. Nous avons une
trentaine d'ouvrages spéciaux de divers
Pères sur la création du monde, et,
parmi les autres , il n'en est peut-être pas
un qui n'émette ça et là , dans ses œuvres,
sa propre compréhension sur ce vaste
thème d'études. Leurs opinions réunies
ne laissent pas d'offrir une autorité assez
respectable.
Tous ont compris que tout venant de
Dieu, tout doit retourner à Dieu ; que
l'homme doit à Dieu l'hommage de la
nature tout entière résumée en lui. La
création est un immense concert, dont
l'homme se fait l'écho intelligent pour
l'unir dans la voix purifiée du chrétien
aux éternelles mélodies du ciel. Les mille
bouches de l'orgue les redisent aux voû-
tes de l'Eglise : symbole matériel des har-
monies spirituelles que l'Eglise vivante
de Jésus-Christ concentre en elle-même,
avant de les lancer épanouies aux voûtes
de l'éternité.
L'Egiise est à la matière ce que l'âme
est au corps de l'homme. A elle appar-
tient l'emploi et la direction de la nature
brute. Aussi l'Eglise, non moins que
l'âme, fait-elle concourir à la satisfaction
de ses besoins toutes les productions de
la terre, l'homme lui-même avec son
travail. C'est alors, comme nous le di-
sions, que cette offrande devient plus
digne du Dieu qui la reçoit avec celle du
sacrifice eucharistique , et méritante
pour l'homme et pour la société, qui la
présente par les mains de l'Emmanuel.
Les Pères de l'Eglise ont donc eu un
droit positif, non seulement humain et
individuel, mais ecclésiastique, à traiter
ex professo les objets des sciences natu-
relles qui ont un rapport immédiat aux
objets des sciences théologiques : donc
il y a de leur part compétence doctrinale,
supérieure à l'autorité des écrivains ordi-
naires traitant les mêmes questions, et
à plus forte raison, des questions moins
voisines de la foi. Car, soit dit en passant,
nous ne connaissons aucun ordre de véri-
rités quelconques , qui ne se rattache par
quelque endroit aux sciences théologi-
ques. S'il en était autrement, il faudrait
dire qu'il y a dans l'œuvre de Dieu quel-
que chose qui glisse dans la main de l'E-
glise lorsqu'elle en veut faire une offrande
au Créateur. Or ceci n'est pas.
C'est ce que nous avons voulu signifier
par le titre que nous avons adopté. D'ail-
leurs ce terme n'est pas nouveau ; noua
PAK M. L'ABBÉ R
avons plusieurs ouvrages intitulas Théo*
hgie de l'eau , Théologie des insectes....
C'est tout simplement Dieu considéré
dans son œuvre; Dieu et la nature , tels
sont les deux termes de cette propor-
tion.
Pour l'éducation de l'esprit humain,
l'étude du monde visible est l'alpha-
bet qui doit l'élever par degrés à la
connaissance des choses supérieures et
invisibles (1). Ainsi l'ont compris les
Pères : < Aimez-vous la lyre , dit saint
«Jean Chrysostome, voyez comme dans
«la création chaque son, chaque corde
«produit en l'honneur du souverain au-
«teur de toutes choses un concert suave
«et harmonieux. L'esprit, comme un jeu
«d'accords composé de sons divers, glo-
«rifie et célèbre le Créateur : les cordes
< résonnent séparément et à l'unisson (2). »
—Saint Basile, sur ce texte: Omnia opéra
ejus in fide (3) : « Soit, dit-il , qu'élevant
«vos regards vous considériez l'ordre du
«ciel, cette vue vous mène à la foi , car
«l'auteur s'y montre dans son œuvre;
« soit que vous contempliez la richesse et
«la variété des ornemens de la terre,
«votre foi en Dieu s'y accroît encore. Ce
«n'est pas que les yeux de la chair nous
«fassent croire en Dieu par eux-mêmes;
«mais l'œil de l'esprit se sert des cho-
« ses visibles pour contempler l'invisi-
« ble (4) ; — afin que , dit saint Isidore de
BOSSEY.
247
(1) Invisibiliaenimipsius (Dei) à creaturâ mundi,
per ea quae facta sunt conspiciuntur. (S. Paul, ad
Rom., c. i , v. 20.) — Cœli enarrant gloriam Dei ,
et dpera manuum ejus annuntiat firraamenlum. Dies
diei éructât verbum, et nox nocti indicat scienliam.
{Ps. xvin, v. 1, 2.) — Voyez encore le beau psaume
cm , Benedic, anima mea , Domino.
(2) Si lyram cupis audire..., vide ut soni diversi
chordœque distinct» summo opifici Deo unum et
suavissimum undiquè concentum emittant. Ceu
enim quidam sonus, spiritus ex differenlibu9 sonis
conflatus unum babet concentum, glorificationem ,
quâ célébrai Conditorem : et sonant quidem separa-
tim ebordœ singulœ , sonant autem et inter se con-
junctœ. — Traité , Ego Dominus feci lumen , t. VI ,
p. 167, édit. des frères Gaume.
(5) Ps. xxxii.
(4) Quoniam sive cœlum suspicis ipsiusque con-
sidéras ordinem , dux tibi est ad fidem , nam per
seipsum arlifircin ostendit. Sive ornalum ac disposi-
(ioncm terra; variam inspexeris, rursùs indè tua
prescit in Deum fides. Non enim carnis oculis Deum
edoçli in ipsuiu crcdiaiuâ ; sed \i mentis per ea quœ
«Séville, l'homme retourne à Dieu par
<la même voie qu'il s'en est détourné}
«et que, comme l'amour de la beauté
«créée lui a fait perdre de vue la beauté
«du Créateur, la beauté de la créature le
« ramène à la beauté du Créateur (1). »
Le livre de l'univers est ouvert aux
yeux de tous : c'est un devoir à tous d'y
chercher Dieu pour le glorifier. Dieu a
fait l'homme pour soi-même, mais il a
fait la nature pour l'homme. Pour cha-
que bienfait Dieu veut un hommage:
or, qui le lui rendra , sinon l'homme? qui
mieux qu'un enfant de l'Eglise ?
Saint Paul (2) reproche amèrement aux
philosophes de son temps de n'avoir pas
su lire le mot de Dieu dans le grand livre
où tout le retrace à l'œil attentif. L'homme
même, qui en est la plus belle page, n'é-
tait pas mieux connu d'eux. Presque tous
s'étaient aheurtés misérablement aux il-
lusions de l'orgueil et de la chair, et s'é-
taient évanouis dans leurs propres pen-
sées. Plusieurs cependant, sur le specta-
cle des misères qui dévorent l'homme et
ravagent son domaine, ontsoupçonné une
chute, une dégradation originelle, et n'en
maintenaient pas moins , à la vue du beau
côté de la création, la foi en un Dieu
unique ou supérieur et en sa providence.
Combien sont précieuses ces quelques
semences de vérité que le vent si souvent
empesté de l'Orient a jetées çà et là à
l'entour des riches moissons de la Terre-
Promise! La Terre-Sainte, en effet, a été
constamment le centre unique des saines
traditions. Occupons-nous un instantd'en
recueillir les rayons épars : nous suivrons
mieux ensuite la marche du soleil de jus-
tice vers l'Occident.
2°— Quatre prineipesdominentlesphi-
losophies et les religions de l'antiquité
sur l'existence du monde : ce sont le spi-
ritualisme , le matérialisme, le mani-
chéisme ou dualisme, et le panthéisme :
Le spiritualisme, qui reconnaît un Dieu
simple, parfait, éternel et créateur;
videnlur, invisibilem contuemur. S. Bas., in Ps.
xxxii. ,
(i) Ul ipsis vestigiis revertatur homo ad Deum
quibus aversus est : ut, quia per amorem pulchri-
tudinis creaturas à Creatoris forma se abstulit , rur-
sùm per Creaturae decorem ad creatoris revertatur
pulcbritudinem.
(2) Ad Rom., C. I.
248
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ,
Le matérialisme , qui ne croit qu'aux
forces aveugles d'une nature éternelle
d'exislence, mais variable de formes;
Le dualisme, qui, se faisant faussement
spiritualiste, établit en présence deux
esprits incompatibles , co éternels , et
créateurs l'un du bien, l'autre du mal ;
Enfin le panthéisme , qui a la préten-
tion de fondre l'esprit et la matière dans
une unité monstrueuse, et d'en faire une
personne identique à elle-même au mi-
lieu du conflit de toutes ses parties et de
leurs éternelles transformations.
Chacun de ces systèmes prend la cou-
leur particulière du lieu de son origine ,
et se montre rarement pur. Le spiritua-
lisme, par la force même de sa variété,
s'infiltre malgré toutdans les conceptions
humaines les plus dévoyées; c'est une
lumière qui ne souffre point de ténèbres
parfaites, un air qui, bien que souvent
vicié et altéré , n'en est pas moins le seul
principe vital pour l'esprit de l'homme.
Il n'y a de positif dans l'erreur que le
fait de sa négation de la vérité; elle la
présuppose nécessairement. — Pour l'O-
rient, la grande idée de Vémanation pré-
side à toute l'harmonie des mythes reli-
gieux : c'est un panthéisme mitigé.
En Chine, Lao-Tseu place au sommet
de l'être Tao , l'esprit éternel et absolu,
l'Un qui produit le Deux , Deux produit
Trois, Trois produit toutes choses. De
son sein jaillit la Parole et la Lumière ,
raison primordiale, archétype du monde,
la sagesse créatrice. Une légende chi-
noise la fait parler comme la Sagesse
divine dans nos livres saints : « J'ai pris
« naissance avant qu'il y eût des formes;
« à l'origine de la matière, je me tenais
« debout sur l'inondation, je nageais au
i milieu des ténèbres. > — « Le Seigneur,
« dit la Sagesse, m'a possédée au commen-
« cernent de ses voies, avant qu'il fît les
« choses au commencement...; lorsqu'il
« tendait les cieux, j'étais là...; lorsqu'il
< fermait les sources de l'abîme (1).» Lao-
Tseu fait descendre plusieurs fois cette
Sagesse, qui est toujours un prince, un
(l) Dominas possedit me in initio viarum sua-
rum, anteqnam quidquàm faceret à principio...
Quandô prœparabat cœlos, aderam..., quandô li-
brabat fontes aquarum. Prov., c. vin, v. 22,
27, 28.
fondateur des sociétés, un sage incarné*
dans une vierge (qui le porte près d'un
siècle ! la raison humaine croyait sauver
par là l'honneur de ses prétendues lu-
mières), un historien, un ministre de
l'empire, Lao-Tseu lui-même (là se montre
encorel'orgueil philosophique). — Dans le
Thibet, le Dalaï-lama est l'incarnation
permanente du Dieu créateur. — Confu-
cius admet plus clairement encore un
Dieu-personnel, une volonté intelligente
et sage qui tient en ses mains la destinée
de l'homme et du monde ; une Providence
qui s'aide de nombreux génies pour gou-
verner les élémens et maintenir l'ordre
contre les esprits mauvais, toujours occu-
pés à détruire. — Il paraît prouvé qu'au-
jourd'hui l'athéisme ou culte du Tien,
le ciel matérialisé, se partagent avec le
bouddhisme l'état religieux des Chinois.
Le bouddhisme, déjà connu au temps
de Clément d'Alexandrie , qui en parle
en ces termes : « Parmi les Indiens, il
« en est qui suivent les préceptes d'un
« certain Boutta, que sa grande vertu leur
c fait honorer comme un Dieu (1) ; i le
Bouddhisme, dis-je, est aujourd'hui la
religion de la moitié de l'Orient. Il n'ad-
met qu'un dieu supérieur, le Houm, ou
Jum , ou Oum , être triple et un , pro-
duisant par émanation les bons et les
mauvais génies : ce dieu est l'âme de l'u-
nivers.
Les mauvais génies sortent presque
toujours de la matière première : c'est
ainsi que les peuples s'expliquaient le
mal physique. Dieu , selon les Orientaux,
n'avait pas été assez puissant, assez parfait
pour créer par un acte libre de son in-
telligence un monde réellement contin-
gent. Dans leur idée , ce monde était une
sorte d'extension de l'être divin ; il en
était l'écorce brute, imparfaite, incom-
plète ; c'était une œuvre manquée, in-
achevée de la part du Très-Haut : et
comme cette œuvre était un produit de
la substance spirituelle de Dieu , les
émanations de cette substance avaient
engendré tout ensemble des esprits et des
(1) Sunt etiam ex Indis qui Butta (Bourra) parent
prœceplis , quem propter insignem virtutem ut
deum honorarunt. (Slromates, liv. I, p. 539, édit.
de Venise , 1755.) — On fait encore Bouddha , fils
d'une vierge. Voyez la note ibid.
PAR M. L'ARBÉ K. BOSSEY.
249
corps, suivant que ces êtres nouveaux
s'éloignaient plus de leur centre, de Dieu,
leur source originelle. Leur imperfec-
tion, de négative devint positive, volon-
taire, indomptée, et puis ennemie de
Dieu leur père ; leur révolte donna nais-
sance au mal physique et moral. Toute-
fois , les esprits les plus près de Dieu lui
restèrent fidèles; ils furent comme em-
portés dans son orbite, tels que les sa-
tellites des grandes planètes.
Le Brahmanisme , dans l'Inde, a pour
cachet particulier la doctrine des trans-
migrations universelles; la métempsy-
chose n'en est qu'une branche, importée
autrefois en Grèce par Pythagore, qui
correspondait parla au besoin d'immor-
talité naturel à l'homme. Cette erreur
est un véritable panthéisme, dans l'Inde
surtout, où elle est poussée à ses consé-
quences les plus extrêmes. Brahmé ,
Dieu éternel, devient Brahma, créateur ;
Wichnou est sa Parole , flottant sur les
eaux et les fécondant par sa puissance;
il y couve l'œuf de la création.
Le Manichéisme ou dualisme a pour
point de départ, en Perse, le culte de
Mithra, que saint Justin dit être fondé sur
une corruption des Écritures (1). Ce
culte, comme tout fétichisme, est déjà
la décrépitude de l'erreur; le symbole a
été pris pour l'objet signifié , comme
dans toute l'idolâtrie. Oromaze est le
dieu du bien , Ahrimane le dieu du mal ;
celui-ci escalade le ciel avec les devas,
génies malfaisans comme lui ; il suc-
combe pour ne plus se relever, mais il
s'en venge sur la race humaine.
En Egypte, Typhon est en lutte per-
pétuelle avec Osiris.
En Grèce, les fils du vieux Titan en-
tassent Pélion sur Ossa pour chasser Ju-
piter du ciel.
On voit que tout ce dualisme n'est que
l'interprétation faussée de la révolte de
Lucifer , qui veut avec ses anges pénétrer
dans le ciel supérieur, séjour de Dieu ,
et sanctuaire où réside présentement
l'humanité du Christ: «Je monterai dans
« le ciel ; je placerai mon trône au-dessus
« des astres de Dieu..., et je serai sembla-
< ble au Très-Haut (2), s'écriait Satan dans
« l'exaltation de son orgueil. »
(1) Dialogue avec le juif Tryphon, n° 70.
(2) In cœlum conscendam, super astra Dei exal-
Les Scandinaves, les Germains, les
Gaulois, offrent dans leurs livres sacrés
ou dans leurs habitudes religieuses les
traces des mêmes croyances dualistes.
Les peuples de POcéanie , plus dégradés
et plus asservis par l'esprit du mal ,
n'adorent presque plus que le mauvais
génie.
L'athéisme positif n'a jamais été une
religion, mais le matérialisme en est
l'équivalent. L'athéisme n'a montré la
tête que tard, sur le soir des sociétés en
décadence. Diagoras, chez les Grecs, en
a été accusé par Cicéron ; car on ne sau-
rait tirer de preuve certaine de l'exil
auquel les Athéniens condamnèrent ce
misérable. Quant à Épicure , il est plutôt
naturaliste qu'athée ; l'éternité de la ma-
tière était alors une opinion assez com-
mune. La faute d'Êpicure est d'avoir cru
qu'avec des atomes on pouvait faire un
monde , et que ce monde pouvait ensuite
aller tout seul. Lucrèce seul , chez les
Latins, n'a point craint d'étaler tout le
cynisme de son impiété ; ce qui ne l'em-
pêchait pas de tomber dans des supersti-
tions puériles sur la signification des
songes, tant une foi quelconque est né-
cessaire à l'homme!
Des erreurs matérialistes et panthéisti-
ques, les Pères n'ont combattu direc-
tement que la première , parce que la
seconde , impossible à formuler logique-
ment et incapable de soutenir un exa-
men sérieux, ne se présentait à eux,
dans le mélange de tout , que comme une
altération des vérités primitivement ré-
vélées ; ils ne la combattaient qu'avec les
armes du ridicule , et , en vérité , en fal-
lait-il d'autres ? puis ils recueillaient
soigneusement l'or enfoui dans le fumier
mythologique. Nous avons d'eux, sur
cette matière , un certain nombre d'ou-
vrages dont nous rendrons compte dans
la Polémique des Pères contre les Gen-
tils. La même question se trouve égale-
ment traitée par eux contre les mani-
chéens et gnostiques de diverses sectes :
ce sera de même l'objet d'un travail
spécial.
Spiritualisme. Nous sommes heureux
de trouver au sein de la Grèce le spiri-
tualisme dépouillé de son alliage idolâ-
tabo solium meum..., similis ero Altissimo. (Isaïe,
ch. xiv, v. 13, !•*•)
250
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ,
trique , auprès des deux principales éco-
les de philosophie. La première est l'é-
cole de Pythagore, laquelle nous a laissé
le nom de plus de quatre cents de ses
sectateurs, chefs d'écoles eux-mêmes pour
la plupart. La seconde est celle de Pla-
ton. Après avoir régné en Grèce et en
Sicile durant plusieurs siècles, elle se
retourna vers l'Orient pour l'instruire à
son tour , et parcourut une nouvelle
phase sous le nom de néo-platonisme.
Elle était toute puissante à Alexandrie
dès l'ère chrétienne ; elle jeta dans la
société une foule d'idées saines, recueil-
lies par elle en Orient, et telle fut
la force de ses doctrines spiritualistes
qu'elles ont toujours conservé une place
honorable dans la philosophie chré-
tienne.
Ces deux écoles ont enseigné Dieu,
l'âme, la création, les principaux de-
voirs moraux , à la moitié du monde an-
cien. Cicéron, aussi grand philosophe
que grand orateur, intronisa en Ita-
lie le platonisme , et l'école pythagori-
cienne y comptait , sous Adrien , plus de
20,000 sectateurs. Depuis long-temps elle
y avait fait apparition dans la personne de
Numa. Toutes deux contre-balançaient
fortement le stoïcisme anti-providentiel
de Zenon , le sensualisme d'Épicure, le
scepticisme d'Arcésilas et de Carnéade,
renouvelé des mensonges de Pyrrhon,
le cynisme de Diogène , et ne purent
même l'étouffer dans l'abime du syncré-
tisme éclectique qu'imaginèrent les so-
phistes vers le IIIe siècle , pour re-
pousser en masse le Catholicisme vain-
queur des persécutions. La vérité philo-
sophique fut alors plus forte que les
mauvaises passions de ses dépositaires.
Toutefois, il faut convenir que l'épu-
rement du monothéisme, chez les Grecs,
est du aux doctrines judaïques.
3° Les voyages d'Abraham en Chaldée,
en Chanaan, puis en Egypte , y avaient
laissé de précieuses traditions sur Dieu
et sur l'origine des choses. Bérose, prêtre
babylonien, cité par Josèphe (1), attri-
bue au père des croyans de très grandes
connaissances astronomiques qu'il aurait
communiquées dans ses voyages. Le sé-
jour des fils de Jacob en Egypte porta
(l) Annales , liv. I , ch. VH.
aussi son fruit. Le Pharaon de Joseph ne
parle que d'un seul Dieu.
II est probable que les Mages persans
institués par Zoroastre ont retenu quel-
que chose des traditions chaldéennes ,
et les ont propagées en Orient. Nous ci-
terons en preuve de cette double asser-
tion l'attente d'un rédempteur formel-
lement exprimée par Confucius , et le
voyage des trois Mages à Bethléem. Si
l'attente d'un rédempteur pouvait tenir j
à la révélation primitive faite à Adam,
et transmise à sa postérité , certainement
la cause du voyage des Mages, à l'appa-
rition de l'étoile , est postérieure à Abra-
ham , puisqu'elle est due à la prophétie
de Balaam dans le désert.
Solon, Thaïes de Milet , Pythagore et
PhérécydedeScyros, son disciple, s'attri-
buaient pour maîtres les hiérophantes
d'Egypte et de Phénicie. Pythagore ap-
prit le symbolisme de l'archi-prophète
phénicien Sonchis. On sait que les prê-
tres de Memphis avaient une doctrine
secrète sur le monde, et qu'ils ne l'ex-
primaient qu'à l'aide des symboles hié-
roglyphiques : c'est par eux qu'elle fut
plus tard communiquée aux prêtres ini-
tiateurs d'Eleusis. Pythagore était à Ba-
bylone en même temps qu'Ezéchiel : tout
porte à croire qu'il puisa beaucoup de
connaissances auprès des docteurs de la
captivité. Platon , venu plus tard , voya-
gea en Egypte à l'imitation des princi-
paux philosophes ses devanciers. Quel-
ques Pères, étonnés de ses belles doc-
trines sur Dieu, le Verbe, le beau phy-
sique et moral , n'ont pu s'empêcher de
croire que Platon avait emprunté ces
hautes vérités aux livres des Juifs. « Il en-
« seigna , dit saint Augustin (1) , un seul
<r Dieu, souverain auteur de l'univers;
« il fut l'illustrateur de la vérité » Sa
faute est d'avoir, comme son maître So-
crate, détenu la vérité dans l'injustice,
en s'agenouillant par faiblesse aux pieds
de l'idole populaire , et d'avoir commu-
niqué le nom incommunicable de Dieu à
des esprits inférieurs, auxquels il veut
qu'on offre des sacrifices. Toutefois ,
pour être juste, ajoutons que Clément
d'Alexandrie (2) interprète le langage des
(1) Liv. VIII , Cité de Dieu , ch. v.
(2) Strtmates , &?. IV, l. I , p. 642.
l'AR M. L'ABBÉ B. BOSSEY.
251
poètes et des philosophes sur la pluralité
des dieu* , par une sorte d'apothéose ,
des hommes vertueux , comme si les
païens eussent lu aussi : Ad imaginem
Dci condidit illos.
Enfin , le fait concluant en faveur du
droit d'aînesse des traditions judaïques
répandues dans tout l'Orient, au moins
vers le milieu du IIIe siècle avant Jé-
sus-Christ, c'est la traduction en grec
des livres de la Bihle faite à Alexandrie
par ordre de Ptolémée Philadelphe , pour
enrichir sa bibliothèque : c'était tout
une révélation. La langue grecque était
alors la langue vulgaire dans le monde
civilisé. Dès l'apparition de cette Genèse
surnaturelle , tout change dans la philo-
sophie. La théogonie d'Hésiode n'est
plus qu'une forme poétique ; le stoïcisme
tourne en ridicule les dieux d'Homère ,
et l'on voit se modifier rapidement tous
les systèmes d'invention humaine.
Le livre de V Ecclésiastique décrit peu
après la mort de Ptolémée Philadelphe,
complète admirablement le récit de
Moïse sur la naissance du monde. Voyez
les chapitres 1, 17, 24, 39 et 43 , puis dites-
nous si la création , si l'aspect du monde
n'a pas un sens religieux et spirituel,
s'il ne peut devenir le sujet d'une doc-
trine patristique. Ce livre eut une telle
influence , qu'il fut comme le code scien-
tifique et moral du néo-platonisme. Dès
lors les Juifs eurent une école à eux
dans Alexandrie , et ils y maintinrent
avec vigueur l'autorité des enseignemens
divins contre l'orgueil rationnaliste des
Grecs. Cette lutte qui s'engagea vers le
temps d'Aristobule , fut très vive et se
continua près d'un siècle, c'est-à-dire
jusqu'à notre ère. Philon, né Juif, et
devenu philosophe platonicien, chercha
à concilier les esprits , en fondant dans
ses ouvrages les faits de la Bible avec les
doctrines de Platon, et fit dire de lui ce
mot si connu : Ou Platon philonisé , ou
Philon platonise. Plus philosophe que
juif, Philon emprunta encore à l'école
pythagoricienne le système des allégo-
ries, et eut le défaut capital de symbo-
liser toute l'histoire de la Bible, sans
cesser néanmoins de la considérer com-
me l'objet d'une révélation divine ; seu-
lement il disposait h son gré de l'inter-
prétation. Cette erreur fut celle de l'é-
clectique Ammonius , d'Ôrigétie , son
disciple , et de presque toute l'école
chrétienne d'Alexandrie, laquelle, sortie
du catéchuménat fondé par saint Marc ,
remplaça bientôt l'école juive. Antioche
résista à cette dangereuse tendance, et
l'exégèse plus littérale de ïhéodoret ,
évéque de Cyr, de saint Basile a fini
par triompher dans l'Occident , où déjà
Tertullien avait proclamé ce principe
quelque peu exagéré : « L'Ecriture nie ce
i qu'elle n'exprime pas (1). >
Nous allons maintenant exploiter nos
matériaux, en citant ordinairement en
tête de la partie doctrinale les ouvrages
de Philon, considéré comme le dernier
représentant du spiritualisme juif et
platonicien, c'est-à-dire, de ce qu'il y a
de. plus sain dans les conceptions de
tout l'Orient. Il nous sera comme un
pont jeté entre l'ancien monde et le
monde régénéré par Jésus-Christ , véri-
table pierre angulaire, qui de deux peu-
ples n'en a fait qu'un (2).
Sur chaque question nous déroulerons
par ordre chronologique, toutes les fois
qu'il ne nuira point à l'ordre rationnel,
tout ce que les sources traditionnelles
consultées par nous , nous ont fourni
pour le développement de notre thèse.
Bien que le motif en Dieu de la créa-
tion ait. précédé l'existence de cette
même création, nous commencerons ce-
pendant par établir la réalité du second
point : sans cela le premier n'aurait plus
d'objet.
SU.
4° Existence d'une création. — Phi-
lon, dès le début de son traité De
mundi Opificio, s'élève avec force con-
tre ceux qui supposent le monde éter-
nel , ou qui veulent le soustraire au gou-
vernement de la Providence, c Quelques
< uns, dit-il, plus occupés d'admirer le
< monde que le Créateur du monde ,
c osent avancer que le monde n'a pas
< été fait, mais qu'il est éternel (3). »
Il n'y a qu'obscurité sur ce point dans
(1) Negat Scriptura quod non notât.
(2) Quifecitutraque unum. (Ad Ephes.tu,v. 14.)
(3) Quidam mundum magis quàin mundi Creato-
rem admirantes, illum quidem non i'acluin, et ster-
num asserunt.
252
COURS D'ÉTUDES SUR
l'ancienne philosophie : Aristote en-
seigne que le monde est éternel (1), non
pas peut-être éternel d'existence propre,
mais plus probablement dans son prin-
cipe concret, la substance divine, dont
il serait sorti par émanation éternelle.
Car l'axiome qu'on prête à Aristote, Rien
n'est fait de rien (2) , ne se trouve pas
dans ses ouvrages , au rapport de Sua-
rès (3). D'ailleurs, à bien le prendre , si
le rien n'est rien, rien n'en sort; s'il est
quelque chose, il n'est plus le rien:
donc cette expression ex nihilo ne veut
pas dire autre chose sinon que l'être
contingent a reçu de Dieu l'existence.
Le rien n'est point une matière première,
une substance parallèle à la sienne sur
laquelle il ait opéré. Dieu même ne sau-
rait créer le rien (4). Aussi saint Augus-
tin dit-il que Dieu a créé la matière
primitive, près du néant (5). Saint Atha-
nase (6) , saint Ambroise (7) , saint Ba-
sile (8) , saint Epiphane (9) , attribuent à
Platon l'hypothèse d'une matière préexis-
tante que Dieu aurait simplement revê-
tue de formes visibles. Il est plus vrai-
semblable que Platon , qui parle ailleurs
d'un Dieu créateur de tout , a laissé ses
expressions flotter dans un certain va-
gue, une sorte de demi-jour qui voile sa
pensée trop vive aux regards de la mul-
titude. Plus d'une fois on le prend à
se contredire sciemment quand son ex-
pression devient trop claire : il avait vu
mourir Socrate. JNous avons vu plus haut
1 e témoignage de saint Augustin en
aveur de Platon.
L'existence d'une création est un arti-
(1)1. Physic, 33.
(2) Ex nihilo nihil fit.
(3) Aliqui dicunt retractasse Aristotelem prin-
cipium illud, Ex nihilo nihil fit , in quodam opus-
cule de Xenocrate , Zenone, et Gorgiâ. Sed inter
opéra Aristotelis, quibus utor, illud non contine-
tur, nec "vidère illud potui , exislimoque Aristo-
telis non esse. De Universo, Ht. I, c. i, n° 5, t. III,
p. 1,2.
^4) Cùm dicimus , ex eo quod non est , D?,um fe-
cisse quae sunt, nequaquàm id quod non est esse
statnimus , sed omninô abolernus. [Quœstiones ad
Grœcos, p. 469, à la fin des OEuvres de saint Justin.)
(5) Propè nihil. Confess., liv. XII , ch. vu.
(6) De Incarn.
(7) Hexaemeron, 1. 1, c. i.
(8) Hexaem., p. 8.
(9) H ares., 6.
LES SAINTS PÈRES ,
cle de foi pour le chrétien et pour le
juif. Le au commencement Dieu créa,
pour celui-ci ; le je crois en Dieu... créa-
teur du ciel et de la terre , pour celui là ,
nous dispensent de plus amples preuves.
5° Motif de la création. Les chrétiens
seuls ont cherché un motif à la création :
seuls aussi ils l'ont admise comme un
fait contingent et libre de la part de
l'Être éternel et souverain. Quel motif
avait Dieu de communiquer son être ab-
solu à ce qui n'était pas? un seul , l'exu-
bérante plénitude de son amour: in-
finiment parfait et infiniment heureux,
et se suffisant adéquatement à lui-même,
il veut bien se multiplier, pour ainsi
dire , en d'autres êtres nés de son sein ,
participans de ses divins attributs, et ré-
partis sur tous les degrés qui séparent
le tout du rien, l'être infini du néant,
éternellement vide.
Dieu s'incline en soi-même pour se
contempler , engendre un Fils , splendeur
de sa substance ; et de la mutuelle con-
templation du Père et du Fils procède
l'Esprit, amour substantiel de l'un et de
l'autre. Ainsi Dieu a complété son être.
Heureux de sa fécondité, il veut l'exercer
au dehors, ad extra , et par un acte de
sa volonté toute-puissante, il produit la
matière des mondes. Il anime quelques
unes de ses pensées, il les personnifie,
et voilà les intelligences. Il organise en-
suite l'être brut , et l'univers se peuple
d'innombrables habitans.
Ainsi Dieu crée le monde pour en
faire un reflet de sa gloire : or cette
gloire, elle a pour première condition
de sa fin dans l'objet créé qui la pro-
cure une certaine ressemblance avec
l'auteur de ce même objet ; il doit par-
ticiper à quelques unes des perfections
divines : être parfait , c'est être heu-
reux. Mais le bonheur de la créature in-
telligente est le moyen qui donne à Dieu
sa gloire contingente: donc le motif
de la création est tout à la fois le bon-
heur de l'homme et la gloire de Dieu.
Par là se concilient les paroles suivantes
de l'Ecriture: « Dieu a créé toutes choses
« pour lui-même (1) » , avec celles-ci du
(1) Universa propter semetipsum operatus est
Deus. (Prov., xvi.) Voir Saint Thomas, Q. lxv,
art. 2, in Prima ; et Saint Bonaventure , t. IV,
PAR M. L'ARIW R. BOSSEY.
253
Symbole : t Lequel pour nous hommes
« et pour notre salut est descendu des
« cieux ; » car cette seconde création est
de la part de Dieu un bien plus grand
bienfait que le don de l'univers fait
au premier homme.
Il est un autre motif de la création
emprunté par Origène aux platonistes :
mais comme ce motif regarde plutôt la
création de l'homme que celle du ciel et
de la terre, nous nous réservons à en
parler dans la leçon sur le sixième
jour.
6° Mode de la création. Presque tou-
tes les religions de l'Orient admettent la
création par mode d'émanations sub-
stantielles de l'être de Dieu, portion
réelle de sa personne, et jaillissant de
son sein, comme des rayons excentri-
ques épanouis et prolongés ad extra.
On découvre facilement ici le germe du
panthéisme, qui n'est qu'une altération
de celte belle vérité enseignée par saint
Paul : « C'est en lui que nous vivons ,
« que nous nous mouvons et que nous
« sommes... ; nous sommes de sa race(l).>
Ainsi ne l'entendent pas les pan-
théistes anciens et modernes, qui s'atta-
chent à détruire la personnalité divine ,
et à noyer l'individu dans une unité
monstrueuse qui ne rend possible aucune
distinction de bien ni de mal, de vrai
ni de faux, tout étant Dieu ou la forme
de Dieu. Suivant les Orientaux , la créa-
tion est le résultat d'une illusion dans
le sommeil , une véritable déperdition
de forces , une altération de l'essence di-
vine. On sent ici une odeur humaine
dans l'acte créateur. Ainsi la Grèce,
après avoir imaginé des dieux, enfans
d'un Dieu suprême par voie génératrice
et personnification de ses attributs, crut
franchir plus facilement l'abîme du
néant à l'être, en y échelonnant des
dieux de fantaisie , qui se rapprochaient
2e part., p. 18, in-fol. — Platon lui-même (in
Timœo) attribue au Créateur l'intention de faire
reluire sa bonté dans l'œuvre de ses mains ; puis
Dieu se réjouit du bien qu'il a fait. — Philon
(in inilio , Opif. mundi) dit également que la
bonté de Dieu a été le principe de la création ,
Dieu ayant voulu communiquer à d'autres êtres une
portion de son immense félicité.
(I) In ipso vivimus , movemur et sumus. .., ip-
sius genus sumus. Actes , xvn , 28.
peu à peu de la matière. Mais là n'est
point la vérité. Le système des émana-
tions ne peut se concilier avec la notion
de la simplicité de Dieu. La création est
un acte absolu de sa volonté éclairée
par sa sagesse infinie, et fécondée par
son amour tout-puissant.
7" Agent créateur. Nous pénétrons
plus intimement dans le mystère qui a
donné naissance à l'être. infini, spirituel
ou sensible. La Divinité s'épanche hors
d'elle-même, elle verse à flots la sura-
bondance de sa plénitude : magnifique
besoin d'un Dieu qui suffit à son immen-
sité, et qui , sans rien perdre, sans rien
gagner intrinsèquement, étale le luxe
de sa fécondité par la production d'une
infinité d'êtres intelligens et libres
comme il l'avait déjà manifestée . comme
il la manifeste éternellement par la gé-
nération de son Verbe. Quand il agit en
soi, Dieu ne fait rien que de parfait et
d'adéquat à son essence absolue : seule-
ment quand il agit hors de soi , comme
il est incommunicable, il divise sa force
productrice, d'abord en une multitude
d'esprits parlicipans de son amour, de
son intelligence, de sa puissance, les
ang^s ; puis , en une autre multitude
d'êtres intelligens aussi qu'il associe à
l'être matériel , les hommes; il anime
ensuite la matière dans les êtres actifs,
mais irraisonnables , les animaux : enfin,
il étend autour de cette triple création ,
la nature brute , comme un voile épais,
qui lui cache le néant.
Et comme Dieu se manifeste à lui-
même dans son Verbe, c'est par son Verbe
aussi qu'il se manifeste dans l'œuvre de
sa toute-puissance. Le Verbe est Yagent
créateur de Dieu : « Les cieux ont été
t créés par la Parole du Seigneur (1).p Le
Verbe est le principe en qui tout a été
créé: <r C'est par lui que tout a été créé
« dans le ciel et sur la terre, les choses
i visibles comme les invisibles....; tout a
i été créé par lui et pour lui ; il est avant
«tout, et toutes choses subsistent par
« lui (2). » Le sentiment universel des
Pères est pour l'appropriation au Verbe
de l'acte créateur et presque tous le for-
(1) Verbo Domini cœli firmati sunt. Ps. xxx» ,
V. 6.
(2) In ipso condita sunt univerga in «dis et in
254
COURS D'ÉTUDES SUR
mulent sur ce mot: < Au commencement T
« Dieu créa le ciel et la terre (1) t ; com-
menté par le Verbe lui-même: Qui es-
tu? disaient les Juifs; Jésus leur dit:
Je suis le Principe qui vous parle (2) ;
lequel est le principe, dit saint Paul ;
par qui toutes choses ont été faites ,
ajoute le symbole de Nicée.
On est étonné d'entendre Philon par-
ler sur cela comme un Père de l'Eglise:
du reste, saint Jérôme prétend que Phi-
lon a connu les apôtres; d'autres l'ont
fait essénien, et beaucoup ont reven-
diqué les esséniens pour chrétiens en-
fuis au désert à cause de la première
persécution des Juifs, laquelle suivit la
mort de saint Etienne. Quoi qu'il en soit,
écoutons Philon comme philosophe :
t Or le monde provenant des idées n'a
« point eu d'autre lieu, que le Verbe
< divin qui a coordonné toutes ces cho-
« ses...; que si quelqu'un veut se servir
« de paroles plus claires, il dira que
« le monde intelligible n'est autre chose
t que le Verbe de Dieu créant déjà ce
« monde (3). t
Tatien s'exprime ainsi : » Dieu était
t dans le principe ; or nous avons appris
c que ce principe est la puissance du
i Verbe. Car le Verbe naît de la volonté
c de son unité ; mais le Verbe n'étant
i point né en vain, devient l'ouvrage
t premier-né du Père (4). v
Saint Théophile : t Dieu se servit du
terra , visibilia et invisibilia. . .; omnia per ipsum
et in ipso creata sunt; et ipse est antè omnes, et
omnia in ipso constant. Coloss., c. i , v. 17.
(1) In principio creavit Deus cœlum et terram.
Gen . , i , 1 .
(2) Dixit eis Jésus : Principium qui et loquor
vobis (Jvann-, c. vin , v. 28); qui est principium
(Coloss., i, 18).
(5) Neque ille ex idseis mundus alium babuit lo-
cum , quàm divinum Vcrbum, quod adornavit hœc
omnia.. . Quôd si cui libeat apertioribus uti voca-
bulis, nihil aliud esse dixerit mundum intelligibi-
lem quàm Verbum Dei mundum jàm condentis. (De
mundi Opificio.)
(4) Deus erat in Principio : principium autem
Verbi potentiam esse accepimus. . ., voluntate au-
tem simplicitalis ejus prosilit Verbum : Verbum au-
tem non in vacuum progressum, lit opus primo-
genitum Patris. — Primogenilus omnis crealura;,
inquit Paulus (Coloss. i); Hoc scimus esse mundi
principium. (Adcersùs Grœcos, p. S, in-fol , parmi
les OEuvrcs de saint Justin.)
LES SAINTS PÈRES ,
c Verbe pour aide dans tous ses ouvra-
it ges, et par lui il créa toutes choses;
« il est appelé principe, parce qu'il pos-
« sède la principauté et la domination
« sur toutes les choses qui ont été créées
« par lui (1). t
Origène: < Dieu fit le ciel et la terre
« dans le Principe ; c'est-à-dire , dans le
« Verbe (2). i
Saint Justin attribue à Orphée les pa-
roles suivantes: « Je te conjure par la
« Voix du Père, qu'il a prononcée la pre-
« mière fois , lorsqu'il fonda l'univers
i par sa sagesse (3). n
Saint Césaire, frère de saint Grégoire
de Nazianze, explique ainsi les paroles
du Psalmiste que nous avons citées : Par
la parole du Seigneur, et par l'esprit
de son visage, etc.. David, par Seigneur,
« entend le Père, par Verbe , le Fils, et
i enfin par Esprit, le Saint-Esprit (4). »
Saint Eucher : • Dans le principe,
i c'est-à-dire, dans le Fils; parce que
« c'est par le Fils que Dieu le Père a fait
« le ciel et la terre (5). »
Saint Basile, cité par le père Noël
Alexandre, dit que par le nom de Prin-
cipe est signifié le Verbe, artisan de
tout (6).
Saint Ambroise : < Dans ce Principe ,
« c'est-à-dire, dans le Christ, Dieu fit le
« ciel et la terre ; parce que toutes cho-
i ses. ont été faites par lui, et que sans
« lui rien n'a été fait (7). »
Saint Augustin.- < Dans le nom de Dieu,
(1) Deus Verbo usus est administro opcrum suo-
rum, et per illud omnia condidit. Vocatur princi-
pium, eô quôd principatum habeat et dominatum
eorum omnium quae per ipsum creata sunt. (Parmi
les OEutres de saint Justin, p. 588.)
(2) In principio, hoc est in Verbo, Den9 cœlum et
terram fecit. T. IV, p. 20.
(5) Adjuro le per \ocem Patris, quam primùm
pronunliavit, cùm mundum universum suis firma-
vit consiliis. Cohortatio ad Grœcos, p. 18, édit. de
Paris , 1742 , par les Bénéd.
(4) David per Dominum Patrem signifîcat, per
Verbum Filium, per Spiritum deniqué sanctum il-
lum Spiritum. Pères de Lyon, Dialogues, t. V,
2e partie , p. 761.
(5) In principio : in Filio, quia per Filium fecit
Deus Pater cœlum et terram.
(6) Verbum artifex. //ont. i in Gen.
(7) In hoc principio, id est, in Christo, fecit Deus
cœlum et terram : quia per ipsum omnia facta sunt
et sine ipso tac t u m est nihil. H ex .,1.1, c. i y.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
255
«nous entendons le Père, et dans le
< nom de Principe, nous entendons le
« Fils(l).
Il dit ailleurs: < C'est dans ce Prin-
« cipe , ô Dieu , que vous avez fait le ciel
«et la terre; c'est-à-dire, dans votre
« Verbe , votre Fils, votre vertu , votre
« sagesse , votre vérité (2). »
.Saint Jérôme interprète à peu près de
la même manière ces paroles , in prin-
cipio , faisant toutefois observer qu'elles
doivent s'entendre du Verbe plus quant
au sens que quant à la lettre (3).
Nous trouvons la même doctrine dans
les Pères du moyen âge.
Raban-Maur: < On peut aussi com-
« prendre que Dieu a fait le ciel et
« la terre dans le Principe, c'est-à-dire,
« dans son Fils unique, lequel, lorsque
« les Juifs lui demandèrent ce qu'ils de-
« vaientlecroire, répondit :1e Principe..:
« parce que c'est dans lui. comme le dit
« l'Apôtre, que toutes choses ont été
« créées dans le ciel et sur la terre (4). >
Alcuin dit : « Dans le principe, c'est-
« à-dire dans le Fils (5). »
Saint Thomas (6) et saint Bonaven-
ture (7) s'expriment de même.
Tertullien rejette cette interprétation
avec son âpreté ordinaire (8).
Parmi les autres Pères, les uns inter-
prètent dans le principe par au commen-
cement; les autres donnent indifférem-
ment les deux sens (9).
(1) Intelligimus Palrem in Dei nomme, et Filium
in principii nomine. In Genesim ad litteram, 1. I,
c. YI,
(2) In hoc principio , Deus , fecisti cœlum et ter-
rain , in Verbo tuo , in Filio too , in virtute tuâ , in
sapientiâ tnà , in verilate tuâ. Confess., lib. XI,
cap. vin.
(5) Noël Alex., p. 76, t. I. Mélhodius y est éga-
lement cité dans ce sens.
(4) Potest non improbabiliter intelligi in princi-
pio fecisse Deum cœlum et terram in unigenito Filio
suo, qui interrogantibus se judaeis quid eum credere
deberent , respondit : Principium ... : quia in ipso ,
ut ait Apostolus , condita sunt omnia in cœlis et in
terra. T. II , in Genesim , c. i, p. 4 , édit. de Colo-
gne, 162G.
(5) Liv. I, 2e part .Inlerrog. et respons. in Gene-
sim , p. 307.
(6) Q. lxxiv, art. 1, in Prima.
(7) Hexaemeron , t. I, Sermo i , p. 10.
(8) Liv. I , conlr. Marcion , c. x , et contr. Her-
mogène , c. xix.
(9) S. Ambr., Ilex., 1. 1,c. iv. — S. Basile, Uex.,
Nous avons tenu à établir par ces cita-
tions , non pasun point d'exégèse , mais
l'attribution plus immédiate , faite au
Verbe du plan de la création. C'est en
lui que tout a été fait, et ce qui a élé fait
avait la vie en lui , non pas une vie réelle
et panthéistique, mais une vie idéale,
préconçue dans la pensée éternelle, dans
la sophie du Père, comme disent les
Pères grecs.
8° Archétypes. Le Verbe possédait en
lui les formes, les exemplaires, les ar-
chétypes de toutes choses. De même que
l'imagination échauffée du poète et de
l'artiste fait vivre dans sa pensée avec
toutes ses formes futures, l'œuvre qui
n'a pas encore d'existence réelle, de
même le Créateur contenait dans les
trésors de sa sagesse tout ce qu'il devait
produire , tout ce qu'il a créé dans le
temps (1). Et comme le Verbe est lui-
même l'empreinte vivante de la substance
du Père, il a appliqué cette empreinte
sur les archétypes de la création future,
de l'être potentiel, et lui a communiqué
sa vie. Ainsi la création est elle-même
l'empreinte du Verbe, elle est, en lui, le
reflet de la sagesse éternelle du Père.
Dieu a mis son cachet partout, il a im-
primé sa pensée sur chaque objet, il y a
écrit son nom. La création est la révéla-
tion du nom de Dieu, et comme le Père
n'est connu que par le Fils, c'est au
Homélie i". — S. Aug., Conf., 1. XII, c. xix. —
S. Jérôme {Tradit. Hébraïques) cite saint Hilaire,
lequel, dit-il, affirme quelque part que le texte
hébreu portait : In Filio fecit Deus cœlum et ter-
ram. Quoique saint Hilaire se soit trompé sur ce
point, sa pensée n'en souffre nullement. D'autres
se sont attachés à traduire in principio par in ini-
tio , etc., pour ne pas donner lieu à croire le monde
éternel. (Joan. Philoponus , I. I , c. m, de mundi
Opificio. — S. Cyrill. d'Alex., 1. II, contre Julien,
p. 84.)
(1) Non potest Filius à se facere quidquam, nisi
quod viderit Patrem facientem. Bien que le Verbe
soit la pensée du Père, et qu'ainsi il semble n'avoir
pas besoin de modèle dans ses opérations , il faut
entendre que le Père étant considéré ici comme la
substance divine, est nécessairement le fond même,
pour ainsi parler, sur lequel se développe sa pensée.
Cette pensée est son Fils : quand le Fils opère, il
prend le nom de Verbe, et son opération n'est autre
chose que l'expression de la pensée archétypique du
Père dans la création. Dieu a comme deux pensées,
l'une personnelle , son Verbe, l'autre contingente ,
le monde créé par ce même Verbe.
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES,
256
Verbe qu'il appartenait d'être en cela
aussi, comme dit Clément d'Alexandrie,
le pédagogue du genre humain. Le Verbe
est la parole de Dieu créateur. Et pour-
quoi s'appelle-t-il Yerbe. Parole, sinon
parce que Dieu ne peut, dans les œuvres
de sa toute-puissance , révéler rien de
plus que son nom ? Je suis celui qui
suis : tout est là. Ce grand nom con-
tient tout autre nom. comme l'être di-
vin contient tout l'être créé. Adam nom-
ma les animaux; et ces noms étaient les
leurs (1) : c'est-à-dire, que ces noms expri-
maient, résumaient toute l'idée et toute
la nature de l'individu. Ainsi de Dieu : il
crée, il parle, il se nomme; les noms
créés ne sont que les syllabes du sien (2).
Dieu pense dans son Verbe. Ses pen-
sées à l'instant même se détachent du
fond de sa substance, et viennent se po-
ser souà son regard : l'Esprit les imprè-
gne de sa fécondité et elles deviennent
ou des esprits comme lui, ou des êtres
sensitifs, mais corporels, ou des êtres
purement matériels, ayant forme palpa-
ble, dernière manifestation des formes
archétypiques de l'Être infini.
Le principe créateur est désigné par
Platon sous le nom de Verbe, non qu'il
entende par là une personne divine, mais
plutôt l'émission de la volonté impéra-
tive de la part du Très-Haut. Il serait
cependant difficile d'asseoir un jugement
certain sur le sens attaché par lui au
mot verbe. Eusèbe cite dans sa Prépara-
tion évangélique (3), un certain INumé-
nius qui prête à Platon les paroles sui-
vantes : «O hommes, celui que vouscroyez
< être le premier Dieu, artisan du monde,
« n'est pas le premier; mais il en est un
« autre supérieur à lui. i Platon a-t-il
voulu distinguer de substance ces deux
divinités, comme il fait des démons ou
esprits inférieurs qu'il appelle aussi
dieux et répartit en trois classes dont !a
dernière est composée de génies malfai-
(1) Omne... quodvocavit Adam animœ viventis,
ipsmn est nnmen ejus. Dieu lui avait révélé la pre-
mière langue.
(2) Dans l'hébreu HDN, amar, veut dire parler
et créer, et ne s'emploie que pour Dieu dans le sens
de créer ; toute parole de Dieu dans son Verbe est
créatrice.
(3) Liv. XI , c. xviu.
sans? ou bien a-t-il seulement établi de
l'un à l'autre une priorité de raison ou
de manifestation? Ses expressions parais-
sent empruntées à ces paroles d'un an-
cien oracle :
n Le Père a fait toutes choses , puis il les a li-
« vrées au second Esprit , que tous les hommes
« nomment le premier Dieu. »
Il parle plusieurs fois d'un premier prin-
cipe, puis d'une seconde cause. Les guos-
tiques, aidés des idées chrétiennes mé-
langées par eux des idées de Platon,
avaient donné le nom de Démiurge au
Verbe créateur. Ce Démiurge est le Dé-
mogorgon de la fable , lequel s'échappe
tout souillé de l'abîme du chaos et forme
en se secouant les astres du ciel , etc
On voit que cette boue n'était pas aussi
méprisable.
Du reste, les archétypes ou formes pre-
mières de la création sont exprimées par
Platon sous le nom d'idées (1) : il en fait
sa seconde cause. Clément d'Alexandrie
déclare sans hésiter que par Vidée de
Platon, il faut entendre le Verbe divin (2).
Philonétend davantage ce point : « Dieu,
« dit-il, avant de créer le monde en fit l'ar-
i chétype invisible; c'est comme le plan
< d'une ville qu'un architecte se forme
« dans la tête avant de l'exécuter (3). »
Chaque ordre de la création est lui-
même l'archétype de celui qui le suit. Ci-
tant les versets 4 et 5 du deuxième chapi-
tre de la Genèse : Avant que la terre
existât, il dit : « N'est-il pas fait ici men-
< tion des idées incorporelles et intelli-
<t gibles, par lesquelles comme par des
t espèces de cachets, sont exprimées les
« choses sensibles?... Il faut savoir qu'a-
i vant toutes les choses qui sont indi-
« quées par les sens, il existait déjà des
« types et des mesures plus anciens ,
(1) « Dans Phèdre, Platon dit que la vérité, c'est
l'idée ; et l'idée , c'est la notion de Dieu , que les
Barbares ont appelé le Logos de Dieu , c'est-à-dire
son Verbe. )> (Slromates , I. V, p. 654.)
(2) Démocrite , suivant saint Irénée (1. II , C. xiv,
n° 5 , contra Hœreses), avait dit le premier que les
formes si nombreuses et si variées du monde éiaient
descendues d'en haut. — Platon définit le monde,
Dieu, l'exemple et la matière : Dieu qui créa la ma-
tière sur l'exemple , ou la forme archélypique con-
çue dans sa pensée.
(5) De mundi Opif., p. 20.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
« d'après lequels ces choses ont été for-
< mées et mesurées (1). *
Clément d'Alexandrie fait sortir de la
pensée divine un monde intelligible , ar-
chétype du monde sensible: « La philo-
« sophie barbare distingue aussi deux
« mondes, l'un perceptible à la seule
« intelligence , l'autre visible aux yeux
i du corps ; le premier ayant servi
t d'archétype , le second formé sur cet
i admirable modèle ; elle rapporte à
« Vunité le premier monde qui n'est
« connu que par l'intelligence, au nom-
i bre six celui qui frappe nos sens (2). »
Origène, craignant que l'on ne donnât
une existence réelle à ce monde ration-
nel , au lieu de le considérer uniquement
comme le plan de la création résidant
dans la pensée éternelle, dit qu'il faut
bien se garder de l'entendre à la rigueur,
comme si ces paroles du Christ : Je ne
suis pas de ce monde (3) , avaient pour
but d'enseigner que le Christ et les élus
avec lui prendraient place au milieu d'un
monde d'idées fantastiques. « Cependant,
« ajoute-t-il , il n'est pas douteux que le
c Sauveur voulut indiquer quelque chose
« de plus grand et de plus brillant
« que le présent monde (4). » Il est en-
core plus explicite au début de ce même
commentaire sur saint Jean: « Ce qui a
« été fait , dit-il , suivant l'ancienne
« ponctuation (5), était en lui la vie. Cela
i signifie que la vie a été faite dans le
i Verbe... Je pense que de même qu'une
« maison ou un vaisseau sont faits ou
« construits d'après des figures ou des
i formes conçues dans l'esprit de ceux
e qui président à ces ouvrages..., ainsi
« toutes choses ont été faites suivant la
i raison des choses futures , ou mani-
« festées déjà par Dieu dans sa Sagesse ,
« d'après ce qui est dit : Dieu fit toutes
< choses dans sa Sagesse (6). t II est vrai
qu'ici Origène tombe dans l'une de ses
erreurs , celle d'attribuer aux anges la
réalisation du plan divin de la création ;
mais ceci même ne fait que mieux res-
(1) Vu Monde , p. 20.
(2) Slromales, liv. V, ch. xiv,p. 702.
(3) Joann., xvu, 15.
(4) Orig., t. IV, p. 60, Comment, in Joann.
{'.'<) Comment, sur saint Jean, loin. IV, p. 20.
(6) Psaume cm, 26.
257
sortir sa pensée touchant notre question
présente (1).
Saint Ambroise disait : « Ce monde est
« dans l'erreur, mais non le monde su-
« périeur, à la ressemblance duquel ce-
« lui-ci a été fait (2). »
Boèce, cité par saint Thomas , défi-
nissait les archétypes: « La raison des
< choses qui sont dans l'intelligence tii-
< vine (3). »
Avicène (4) dit que ces formes n'ayant
qu'une existence intellectuelle, appar-
tiennent à l'intelligence suprême. C'est
le monde invisible que la foi seule p it
comprendre : « Or la foi est le fondeme.it
« des choses que nous devons espérer, et
< l'évidence-de celles que nous ne voyons
i point. C'est par elle que les anciens
« ont reçu le témoignage que Dieu leur
« a rendu ; c'est la foi qui nous apprend
« que le monde a été fait par le Verbe
« de Dieu , et que d'invisible il est de-
« venu visible (5). »
Guillaumede Paris: < Les formes ou exem-
<t plairôs de toutes choses existaient éter-
« nellement dans la sagesse de Dieu (6).
« Le véritable archétype du monde, dit-
« il ailleurs, la raison et l'exemplaire
« universel , est le Fils de Dieu , sa sa-
« gesse (7). Il est l'exemplaire de toutes
« les choses , qui sont véritablement et
« naturellement bonnes (8). »
« La créature, dit saint Bonaventure,
« n'est qu'une espèce de simulacre de la
(1) Saint Théophile dit de même que le ciel dont
il est parlé au commencement, est un ciel invisible
dont notre firmament n'est que l'image. Il n'exprime
pas, il est vrai, si ce ciel est idéal en Dieu, ou
s'il est le ciel spirituel des substances angéliques ;
mais nous avons vu que les Pérès grecs les unis-
saient presque toujours. P. 559.
(2) Hicmundus in errore est, non ille superior
ad cujus simililudinem hic factus est. (Hcx., 1. II,
p. 1896.)
(3) Rationes rerum quœ sunt in mente divinâ.
Prima pars , Q. lxv, art. 4, ad i.
(4) Idem , ibidem.
(&) Est autem fides sperandarum substantia re-
rum , argumentum non apparentium. In hàc enim
testimonium consecuti sunt senes. Fide intelligimus
aptata esse ssecula Verbo Dei , ut ex invisibilibus
visibilia fièrent. (Hebrœ., c. xi, v. 1, 2 , 3.)
(6) De Universo , 1. 1 , p. 841, c. xliu.
(7) C xvn,p.823.
(8) Ibid.
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES,
258
i sagesse de Dieu , et comme une de ses
« représentations (1). »
On remarque dans l'apport de ces di-
vers témoignages une lacune de plusieurs
siècles: encore ces témoignages sont-ils
peu nombreux ; cela tient à l'obscurcis-
sement des idées métaphysiques, après
l'invasion des Barbares. Le spiritualisme
platonicien et néo-platonicien disparaît
complètement de la philosophie jusqu'à
la scolastique, qui se mita compulser,
non pas seulement Aristote, mais Pla-
ton, Averroès, Avicène, Boèce , les tal-
mudistes , Strabon , Sénèque , les stoï-
ciens, les épicuriens, en un mot tous les
philosophes profanes, dont on peut voir
une longue liste à la fin du tome Ifcl de la
Somme de saint Thomas , édition de Co-
logne , in-4°.
Ainsi les archétypes sont les formes
intellectuelles de la pensée divine qui a
tout créé : « Car , dit Philon , ce n'est pas
< seulement par la volonté, mais encore
(i par la pensée que Dieu opère (2). —
« Dieu en pensant crée, » dit également
saint Jean Damascène (3).
La même question réapparaît dans le
commentaire que plusieurs Pères font
du mot c ce lu m ; les uns le considèrent
littéralement comme l'espace où se meu-
vent les astres ; le plus grand nombre
comme la demeure des anges, comme
les anges eux-mêmes ; enfin, comme l'ex-
pression en eux des premières formes
archétypiques reposant dans le Verbe. Ils
tenaient toutes ces choses unies intime-
ment par un lien hiérarchique dans la
production des êtres.
Mais il est temps de développer leur
doctrine sur le texte même de la Ge-
nèse. Psous aurons encore plus d'une
question accessoire sur l'œuvre des six
jours ; ces questions , si elles ne sont les
plus importantes, sont souvent les plus
curieuses. D'ailleurs, il n'est rien de petit,
rien même d'indifférent dans une telle
œuvre expliquée par de tels hommes;
tout a sa portée, et une vaste portée.
Quand on pense que l'effort de plusieurs
(1) Creatura non est nisi quoddam simulachrum
sapientise Dei , et quoddam sculptile. (Hexaem.,
p. 41, in-fol., t. 1.)
(2) De la Facture du monde , au commette.
(3) de F Ht orthod,, 1. 1, ch. n.
siècles produit à peine , en résumé, une
de ces vérités-mères qui portent un
monde en elles , et que , d'un autre côté ,
un fait si petit qu'il soit peut conduire
de proche en proche à l'étude et à la
connaissance de tout , on ne s'étonnera
plus que la parole si féconde du Verbe ,
par qui et en qui tout a été fait, demande
pour son expression rien de moins que le
monde lui-même.
9° Matière première. — Par matière
première, la plupart des Pères ont en-
tendu le premier jet créateur, compris
dans ces mots de la Genèse (1), ciel et
terre. Ainsi ils n'en ont point fait une
matière préexistante et co-éternelle à
Dieu, comme l'avaient supposée Epicure,
Empédocle, Anaxagore..., suivant l'opi-
nion commune. Plusieurs même ont
poursuivi activement de leur souffle ces
dernières ombres du monde païen. Saint
Basile compare le système des atomes au
travail fragile de l'araignée : « C'est une
c vraie toile d'araignée que fabriquent
« ceux qui posent des fondemens si sub-
€ tils et si dénués de consistance au
« ciel , à la terre et à la mer (2). » On
sait que c'est à cette invention d'atomes
qu'il faut rapporter le système de la di-
visibilité ou de l'indivisibilité de la ma-
tière à l'infini. Mais ce système pèche
par la base , 1° pour la divisibilité , et se
réfute dans son seul énoncé , en faisant
hurler côte à côte deux mots impossibles
à accoupler , la matière et V infini. Si la
matière était divisible à l'infini, elle se-
rait un être infini, puisqu'on ne peut di-
viser que ce qui est : or, c'est affirmer
de la créature ce qui ne convient qu'au
Créateur, seul être infini , parce qu'il est
indivisible. Si l'on a voulu dire que la
matière est indéfiniment divisible , c'est-
à-dire qu'à raison de la grossièreté de
nos moyens mécaniques, nous n'attein-
drons jamais la dernière molécule d'un
objet, il n'y a plus matière à discussion.
Si l'on objecte encore que ce que ne peut
faire l'acier, la pensée le fera, en sépa-
rant toujours devant elle le dernier
atome supposé de la matière, et en opé-
rant toujours de même sur chaque divi-
sion , on ne voit pas que l'on tombe dans
U) Ch. i, v. i.
(2) UtX.) Hom, I,p.3.
M. L'ABBÉ R. RÛSSEY.
259
une autre erreur, celle d'appliquer une
substance simple et indivisible, l'Ame,
l'intelligence, la pensée, sur un objet com-
posé et par conséquent divisible, comme
tout objet matériel, et de forcer celui-ci
de s'allonger à la mesure de celle-là.
Comme si l'imagination, dont les opéra-
tions sont indépendantes des objets sur
lesquels elle s'exerce, et qui franchit
quand il lui plaît les limites du possible ,
ne pouvait entasser tous les chiffres du
inonde sur la pointe d'une aiguille. L'i-
magination irréfléchie peut bien se re-
présenter successivement et éternelle-
ment le môme objet à diviser, mais la
raison , comme la foi , devront toujours
la ramener aux inaltérables principes de
vérité.
On nous demandera peut-être : Admet-
tez-vous le système des monades (ou de
l'indivisibilité), non plus les monades
incréées d'Epicure, mais les principes
élémentaires des corps créés par Dieu?
— Là aussi est un écueil ; si vous supposez
ces monades indivisibles, vous attaquez
également un attribut de Dieu, sa sim-
plicité, qui seule est essentiellement in-
divisible ; de plus , votre imagination re-
tombera dans les mêmes erremens en do-
tant la matière d'une qualité infinie,
celle de V indécomposition. Or, ma raison
décomposera sans peine l'atome le plus
ténu, la monade la plus impalpable (1).
Que faire donc? Nous le répétons, c'est
de ne point s'obstiner à mesurer la ma-
tière avec l'esprit. Dans toutes ses autres
opérations ad extra, l'esprit reste soi ; il
ne sort pas de lui-même, et alors il peut
juger sainement. Mais s'il veut s'appli-
quer soi-même comme moyen, appli-
(1) Je ne puis diviser que ce qui est sensible;
or ma raison me dit avec certitude qu'il est un
point où un objet quelconque cesse de m'être sensi-
ble. D'un autre côlé, mon imagination grossira à
Volonté cet objet en le mettant au bout d'un micro-
scope qu'elle renforcera également à volonté : mais
l'imagination eut-elle jamais le droit de rien con-
clure? Elle est la pourvoyeuse de la maison, sans
doute; mai? jamais la raison ni l'intelligence ne se-
ront assez vastes pour contenir tous les systèmes
apportés par l'imagination. La raison me dit que le
point où l'objet cesse de m'être sensible est pour
moi le point où il cesse d'être divisible, voilà tout.
Dieu seul , je le répèle , connaît le poiot extrême
qui sépare l'être du néant et le fini de l'infini.
quer, dis-je, sur un objet uni la base
même infinie de son être appuyé sur
Dieu, l'être infini, il ne peut plus être
le principe qui juge : il reste, dis-je, un
simple moyen entre les mains d'aulrui j
et de qui , sinon de Dieu, qui seul plane
au-dessus de l'esprit et de la matière, et
sait dans quelles proportions relatives il
les a créés? Abandonnons donc ces vai-
nes questions, et contentons- nous de
dire que la matière ayant eu commence-
ment n'est ni indivisible, — ni divisible
à l'infini. Dieu seul sait quels en sont les
premiers élémens, les derniers, pour
mieux dire, puisque ce sont ceux qui
terminent l'être fini que pénètre, que
soutient, qu'environne son être infini :
car au-delà de l'être est encore l'être : le
néant n'est et ne peut être nulle part.
Mais n'anticipons pas sur la question des
élémens, notion première de l'être cor-
porel. — La matière primitive est dési-
gnée par Hésiode sous le nom de chaos.
C'est l'assemblage confus des élémens en
germe : c'est, suivant Orphée, l'œuf de
la création. Ce symbole a fait fortune à
peu près dans toutes les cosmogonies.
LesChaldéens, selon Sanchoniathon, re-
présentaient le monde sous la forme d'un
œuf et l'en faisaient sortir. L'œuf est le
symbole de la fécondité. Les Phéniciens
représentaient le monde sous la forme
d'un serpent dressé debout et ayant un
œuf dans la bouche; les Egyptiens met-
taient cet œuf dans la bouche d'un jeune
homme, emblème de la puissance géné-
ratrice. L'œuf était en grande vénération
dans les mystères de Cybèle , à Eleusis.
Les anciens en faisaient un ornement
d'architecture enveloppé de feuillage;
on le sculptait quelquefois en forme de
cœur et on y entremêlait des dards pour
symboliser l'amour : c'est ce que l'on ap-
pelait des oves fleuronnés. Le mot œuf est
même employé chez les anciens pour dé-
signer les capsules spermaliques (1). Aris-
tophane, ennemi juré de la philosophie
et des philosophes, s'évertue à ridiculi-
ser ce symbole. Dans ses Guêpes^ il peint
la nuit comme une vieille chouette cou-
vant V œuf de la création. Voici en quels
termes Athénagore exprime la croyance
populaire des païens sur ce mythe :
(i) Voyez. Ducange, au mot ovumt
260
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES,
« Hercule ou Chronus (le Temps) mit au
« monde un œuf d'une grandeur déme-
« surée ; comme il était plein, celui qui
« l'avait produit l'ayant frappé avec vé-
< hémence, il se brisa en deux parts. La
< partie supérieure prit la forme du ciel ,
t et la partie inférieure celle de la
< terre (1). >
Honorius d'Autun s'attache à expliquer
en détail toute la valeur du symbole or-
phique,: « La figure du monde, dit-il , a
i la forme d'une balle ronde, mais dis-
c tincte, à la manière d'un œuf, par ses
« élémens. En effet , l'œuf est entouré ex-
< térieurement en entier par la coquille ;
« cette coquille renferme le blanc , le
c blanc le jaune, le jaune la goutte de
« graisse. Ainsi le monde est entouré de
« tous côtés par le ciel comme par une
< coquille; le ciel renferme le pur éther,
t qui est le blanc ; l'éther l'air agité , qui
« est le jaune; l'air agité la terre, qui est
« comme la goutte de graisse (2).»
Le ciel (cœlum). Sous ce mot sont com-
prises la création angélique et la création
sidéraleetplanétaire.En preuve de la pre-
mière partie de notre proposition, nous
citerons les témoignages, 1° de Philon :
« Le ciel est la demeure des dieux très
(1) Hercules genuit ovum immensa? magnitudi-
nis, quod, cùm esset plénum, vehementiùs à geni-
tore atlritum in duas partes disruptum est. Quod su-
perfus in eo fuit cœli formam accepit, quod aulem
depressum, terrée. (Athenag., p. 294, inter Opéra
S. Justini.)
(2) Mundi figura est in inodum pilas rotundee, sed
instar ovi démentis distinctae. Ovum quippè exte-
rius testa undiquè ambitur; testa; albumen, albu-
mini vilellum , vitello gutta pinguedinis includitur.
Sic mundus undiquè cœlo ut testa circumdatur,
cœli vero purus aether, ut album , œlheri turbidus
aer, ut vilellum, aer terra ut pinguedinis gutta in-
cluditur. De Forma Mundi, c. i , 1. I , Pères de
Lyon , t. XXI , 12<= S.
Au Japon , l'œuf de la création est représenté de-
vant un bœuf d'or qui le brise avec ses cornes, et
fait éclore l'univers. Ce taureau est l'emblème de la
puissance créatrice. En Egypte, le serpent était ce-
lui de l'âme du monde. — A l'équinoxe du prin-
temps, époque où l'on plaçait la création du monde
les Perses se donnaient en présent des œufs colorés
— L'œuf était consacré dans les fêtes de Bacchus
comme type de l'univers et de la vie qu'il renferme
— Quand Dieu souffla sur les eaux , disent les In
diens , elles devinrent comme un œuf, lequel s'é
tendit et forma: le firmament.
« saints (dieux pour esprits, à la ma-
« nière de Platon) , tant de ceux qui sont
« invisibles que de ceux qui sont visi-
< sibles. » Peu importe le sens de ce der-
nier mot : < II est fait d'une essence très
pure(l).i 2° De saint Théophile: « Le ciel
« du premier verset est différent du firma-
< mentum qui sert de réservoir aux eaux
« supérieures... Le premier est invisible _,
« et c'est par analogie (secundùm quod
« primum cœlum) que nous avons appelé
< le nôtre firmament (2). » 3° D'Origène :
< Le premier ciel , dit-il , c'est toute
«substance spirituelle, sur laquelle,
« comme sur un trône, Dieu se repose;
i mais le ciel que nous voyons, c'est-à-dire
« le firmament , est corporel (3). » 4° De
saint Augustin : « Ce ciel, dit-il, est le
« ciel de celui que nous voyons , c'est-à-
« dire un ciel intelligible et spirituel,
€ qui est réellement élevé au-dessus du
< ciel sensible, et qui peut être appelé
t son ciel (4). t — < Pour ce ciel supé-
« rieur, il n'est point parlé de temps, ni
« de jours. » (Nous reviendrons sur cela
au mot œvum, expression de la durée
angélique) ; « d'autant que ce ciel du
« ciel , que vous fîtes au commencement
i (dit-il à Dieu), est une certaine intelli-
i gence qui, quoique nullement co-éter-
« nelle à votre nature infinie qui sub-
t siste en trois personnes, participenéan-
« moins de telle sorte à son éternité par
« le bonheur qu'elle a de vous contem-
< pler sans cesse, que la douceur ineffa-
« ble de ce contentement divin , arrêtant
« la mutabilité naturelle et l'attachant
< inséparablement à vous...., elle n'a rien
< que de stable et d'élevé au-delà de la
« vicissitude du temps (5). -» — « Ce ciel
< du ciel est ce ciel intelligible, qui sont
« les esprits bienheureux (6) — Ce
« sont les cieux des cieux qui louent le
t Seigneur dans ce ciel qui est au Sei-
« gneur. »
Voici comment saint Basile explique
(1) De la Facture du Monde , p. 4.
(2) P. 389.
(5) Omnis spiritalis subslantia super quam velul
in ihrono quodam et sede Deus requiescit. Istud au»
tem cœlum , id est , tirmamentum , corporeum est.
(4) Confess., liv. XII, en. vm.
(5) C. ix.
(6) C. XIII .
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
2G1
ce passage des Proverbes (l) : La tumurc
est toujours aux justes : « INi les digni-
i tés d'entre les anges, ni toutes les
« armées célestes, ni enfin aucun autre
i esprit serviteur de Dieu, qu'ils aient
< un nom ou qu'ils n'en aient pas, ne vi-
< vaient dans les ténèbres; mais ils ha-
< bitaient dans un état qui leur était ap-
t proprié , au milieu de la lumière et de
< toutes les joies spirituelles (2). t
Sévérianus , évêque de Gabala, et con-
temporain de saint Jean Chrysostome,
dont il eut le malbeur de se déclarer
l'ennemi, dit : i Le premier jour, Dieu
€ créa le ciel, qui n'existait pas, non ce-
« lui que nous voyons, mais un autre
« plus élevé (3). i
Saint Jean Damascène : < Le ciel, dit-
i il, est l'enveloppe des choses visibles
t et des choses invisibles (4). i
« Bien que la terre soit dépeinte orga-
< nisée la première, dit le vénérable
« Bède, il ne faut pas oublier que le ciel
< véritable n'est pas celui qui parut au
« quatrième jour. Car c'est le ciel supé-
« rieur, lequel, séparé de toutes les révo-
« lutions de ce monde, demeure toujours
« tranquille à cause de la présence de
c Dieu (5). Car, ajoute-t-il, ce ciel préexis-
« tait à l'organisation de la terre elle-
< même, et les anges en faisaient déjà
i leur séjour. > C'est ce qu'exprime Job
quand il dit : « Où étais-tu quand je po-
« sais le fondement de la terre lors-
« que les astres du matin chantaient mes
« louanges, et que tous les fils de Dieu
a étaient dans l'allégresse (6)? >
Il cite ensuite saint Jérôme, qui divise,
comme saint Paul, le ciel en trois par-
(1) xin, 9.
(2) Neque angelorum dignitates , neque cœlestes
quotquot sunt exercitus, neque tandem si qui alii
sint adrainistri spiritus , sire babeant nomen , sive
non, degebant in tenebris : sed in luce et in omni
laetilià spiritali statum sibi convenientem habebant.
Hex., Ilom. il, p. 25.
(3) Primo die, cœlum quod non erat, condidit
(Deus) : non hoc quod videmus, sed superius. Uom.
prima, inter Opéra S. J. Chrys., édit. des frères
Gaume.
(4) Cœlum est visibiliura invisibiliumque rerum
ambilus. L. II , c. vi, de Fide Orth.
(&) Ipsum est enim cœlum superius quod ab omni
hujus mundi volubili statu secrelum divin» glorià
praesentiœ manet semper quietura.
16) Ubi eras quandô ponebam fundamenla lerrœ?
TOME XII. — H° 70. 1841.
ties, et assigne le premier à la Trinité
et le second aux anges, donnant au troi-
sième le nom de firmament (1).
Le même saint Jérôme, sur ce texte
d'Isaïe : j Je monterai au ciel (2), »
s'exprime ainsi : c Satan parlait-il ainsi
« avant qu'il tombât du ciel , ou après
« qu'il en fût tombé? S'il était encore
i dans le ciel , comment a-t il pu dire :
« Je monterai au ciel? Mais suivant que
< nous lisons : Le ciel du ciel est au Sei-
t gneur, comme il était dans le ciel,
« c'est-à-dire dans le firmament, il dési-
« rait monter dans le ciel qui est le
« trône du Seigneur (3). » Enfin, Bède ap-
pelle ce ciel incorporel et en fait la de-
meure des anges (4).
Saint Thomas adopte aussi ce senti-
ment sur l'autorité de saint Augustin, et
dit que les anges ont été créés avec le
ciel (5).
Saint Bonaventure dit : « Le ciel em-
c pyrée est le lieu des substances spiri-
« tuelles , ainsi que des corps glori-
c fiés (6). »
Après ces sentimens des grands doc-
teurs, nous ajouterons 1° ceux de Ra-
ban-Maur : t Quelquefois ciel signifie les
< puissances angéliques, comme on le
« voit dans la Genèse, Dans le principe,
« le Seigneur fit le ciel et la terre; in-
« accessible aux yeux des mortels, il est
t habité par les bienheureuses phalanges
< des anges. Le monde, qui ne formait
« qu'une seule habitation , fut divisé en
a deux régions , pour que la supérieure
« fût habitée par les anges, et l'infé-
« rieure par les hommes (7) ; t
cum me laudarent simul astra matutina , et jubila-
rent omnes filii Dei? Job., c. xxxvm, v. 7. Hexa-
emeron , t. IV, p. 2, édit. de Cologne , 1612.
(1) Ibid., p. 20.
(2) Is., XIV, 14.
(5) Vel antequàm de cœlo corrueret (Satan) , isla
dicebat , vel poslquàm de cœlo corruil ? Si adhùc in
cœlo positus, quomodô dicit, ascendam in cœlum?
Sed quia legimus , cœlum cœli Domino , cùm esset
in cœlo, id est in firmamento, in cœlum ubi solium
Domini est, cupiebat ascendere... Ibid., c. ni,
p. 48, t. II.
(4) Au tome VIII, p. S4.
(•*») Cum cœlo. Q. lxvii , art. 4 , in prima.
(6) Cœlum empyreum est locus spiritualium sub-
stanliarum, locus etiam corporum glorificatorura.
Distinctions sur le livre des Sentences, t. IV, p. 33.
(7) Aliquandô angelicas poteslates signiiicat (cœ-
17
262
COURS D'ÉTUDE SUR LES SAINTS PÈRES.
2° De Guillaume de Paris : « Il y a
« comme un sanctuaire dans le temple...,
« c'est le ciel, lequel cache (cœlat)et
t contient toutes choses, tant visibles
« qu'invisibles... C'est là qu'habitent les
t substances les plus nobles et les pre-
t mières créées (1) ; a
3° Du Maître des Sentences qui s'appuie
sur saint Augustin, sur Bède , et sur le
texte de Job que nous avons déjà cité (2) ;
4° Enfin du catéchisme romain (lre
partie, art. 1, n° 13. Exposition du sym-
bole) : e Par le ciel et la terre, il faut
« comprendre tout ce que le ciel et la
î terre renferment (3). » Bien que ce pas-
sage ne conclue qu'indirectement , il
s'explique de lui-même par celui du
symbole de Nicée, premier commentaire
de celui des apôtres : « De toutes choses
« visibles et invisibles, t Suarez , de qui
nous empruntons cette citation , le prend
dans ce sens. Ce grand théologien expose
ainsi sa propre opinion sur le mot ciel :
« L'opinion la plus commune, reçue dans
e l'Eglise, et tout-à-fait certaine (4), est
« qu'il y a au-dessus de tous les cieux mo-
< biles un ciel immobile, plus noble que
« les autres , habitation resplendissante
ium), ut est illud in Genesi : in principio fecit Deus
cœlum et terram. T. T , De Universo ,1. ÏX , c. n ,
p. 146. Morlaliura est omnium inaccessibile aspecti-
faus bealissimis angelorum agminibus impletum est.
(T. II , in Gen . , c. i , p. S.) — Totius mundi machi-
nam, cùm una domus esset, in duas divisit regiones.
Divisionis autem hsec fuit causa, ut superior angelis
habiiaculum, inferior verô praîberet hominibus.
(Ibid.. p. G.)
(i) Est \elut sacrarium in templo... ipsum est
cœlum quod cœlat et continet omnia tàm visibiiia
quàin invisibilia. . . ; est primarum ac nobilissima-
rum subslauliarum babilatio. . .
(2) Dislinclio n , 1. II , c. f, p. J7G, 177, in-4%
Paris, 1342.
(5) Nomine cœli et terra; quicquid cœlum et terra
compleclitur, intelliger.dum est.
(4) T. XIII , de Universo , c. iv, p. J3, n° 2.
i de lumière et de beauté, qu'on nomme
c empyrée ; non qu'elle tienne de la na-
« turedu feu. comme l'ontpenséquelques
« uns, à cause que le mot pyrée, en grec
« ( Triip ), signifie feu , mais parce que,
« comme le feu est tout brillant de sa
i nature, ainsi la matière qui le compose
i est toute lucide ; il est tout de feu à
i cause de son éclat et non à cause de sa
« chaleur, dit le Maître des sentences. »
On voit , par tous ces passages , que les
Pères ne prennent pas seulement le mot
cœlum pour les anges, mais pour la cir-
conscription de toutes les substances vi-
sibles et invisibles. Plusieurs lui donnent
le nom d'empyrée , mais comme ils
comprennent sous ce mot tantôt le ciel
angélique , tantôt le ciel sidéral , nous en
remettrons l'exposé à la leçon suivante.
Nous avons seulement voulu établir leur
sentiment sur l'étendue à donner au mot
cœlum j et sur sa double signification.
Nous dirons ensuite pourquoi Moïse n'a
rien fait connaître sur la création des
anges. Les opinions sont très variées
sur ce sujet. Nous espérons terminer
dans la prochaine leçon ce premier
point de la doctrine des Pères. C'est une
sorte de préliminaire à leur théologie
symbolistique, par laquelle nous devons
passer encore avant de pénétrer dans le
sanctuaire du dogme proprement dit.
C'est là que nous les trouverons reposant
dans leur force, ou faisant de vigoureuses
sorties contre les philosophes païens, les
juifs et les hérétiques...
L'abbé R. Bossey.
(l) Nobilius cœteris et lucidissimum , ac pulcher-
rimum beatorum domicilium, quod empyreum ap-
pellalur ; non quia sit ignêa; naturœ (ut quidam falso
pularunt, eô quôd irûp grœcè ignem significet), sed
quia sicut ignis naturà suà totus est lucidus , ità
corpus illud lucidissimum est. — Ignem à splen-
dore , non à calore , inquit Magister sententia-
rum.
M. J. DORTIGUE.
202
XMXt$ Ct %ï\$.
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
Douzième leçon (1).
Génération des divers élémens de la musique. —
Du mouvement et du rhyihme. — De la mesure.
— De la mélodie. — De l'harmonie. — Harmonie
basée sur la consonnance, et harmonie basée sur
ladissonnance. — Digression. — De quelle manière
les élémens qui viennent d'être analysés concou-
rent à former la langue des sons. — Nature de
l'expression de cette langue, et ses limites.
La musique procédant par une série
de sons pour former un sens , il est évi-
dent que le mouvement est inhérent à la
musique comme à la parole. Mais il y a
deux sortes de mouvemens : le mouve-
ment purement matériel , qui est le prin-
cipe physique du son, et en vertu du-
quel un son produit d'autres sons, et un
autre mouvement intelligent qui , dans la
musique et le langage, détermine le mode
de succession , nécessaire au développe-
ment de l'idée, mouvement modifiable
en cent manières, par la lenteur, la vi-
tesse, selon le caractère du sentiment
qui l'anime.
Envisagé quant à la série des intona-
tions , ce mode de succession est ce qui
constitue la mélodie.
Envisagé quant à ces contours, à ces
périodes , à ces ondulations au grave et à
l'aigu, que semblent décrire les intona-
tions, ce mode de succession est ce qui
constitue le rhythme.
La mélodie et le rhythme sont donc
étroitement unis. L'une est le sens musi-
cal que développe celte série d'intona-
tions ; l'autre est la forme , la proportion
de la succession et du mouvement.
La mélodie est le principe vital . l'âme
de la musique ; le rhythme en est la res-
piration.
Mais laissons un instant de côté la ques-
tion de la mélodie, qui ne peut manquer
de se représenter plus tard avec celle de
l'harmonie.
(I) Veir la xtl leçon au n° C3 ci-dessus, p. 93.
On s'aperçoit tout de suite comhien
nous sommes éloigné de partager l'idée
de la théorie moderne, qui, selon nous,
a beaucoup trop restreint la notion du
rhythme. Faire dériver le rhythme de la
mesure , est un principe aussi absurde en
soi qu'il est subversif de toutes les lois de
la nature et de la musique en particu-
lier, et dont les conséquences, nous n'hé-
sitons pas à le dire , devaient être fatales
aux progrès de l'art musical. Car il s'en-
suit que toutes les fois que le rhythme
non seulement semblera contrarier la
mesure, mais en sera simplement indé-
pendant, on ne manquera pas de se ré-
crier en disant que ces deux élémenss'en-
tre-détruisent; mais c'est la théorie mo-
derne qui . par sa définition incompatible
ou fausse, détruit lerhythme. Le rhythme
ne change pas dénature en entrant comme
élément daus la constitution organique
d'un art: et cette observation, ajoutée à
tant d'autres, démontre une fois de plus
combien il importe de ne pas isoler la
théorie d'un art des lois générales des
êtres qui , se reflétant dans sa sphère par-
ticulière, font partie de son organisation
et sont le principe de sa vie.
Le rhythme est donc la forme et la pro-
portion du mouvement. Loin d'être en-
gendré par la mesure, il a donné l'idée
de la mesure, qui n'est elle-même qu'une
espèce de rhythme régulier et syméiri-
que, comme le rhythme n'est qu'une sorte
de mesure irrégulière et flexible. Le rhy-
thme a un principe intelligent, puisqu'il
obéit au mouvement de l'ûrne , qui se ma-
nifeste par le mouvement mélodique. La
mesure n'a qu'un principe matériel, en
quelque manière fatal, puisqu'elle ré-
sulte de certaines divisions métriques et
rationnelles du temps. Ainsi, la mesuie
n'est pas même le mouvement physique ,
seulement elle l'indique et le rè^Ie ■ et
les modifications du mouvement , appe-
lées lenteur et vitesse, et tous leurs de-
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
264
grés , ces modifications produites par la
prolongation ou la rapidité des durées
égales des temps formant la mesure, ont.
leur principe dans la méiodie seule. La
mesure n'est donc pas un élément essen-
tiel, identique à l'institution de la musi-
que, de telle sorte que, cet élément ab-
sent, l'art musical serait anéanti. La me-
sure est à la musique ce que les lois de la
versification sont au langage ; elle n'est
pas essentielle , elle est conventionnelle.
Et de même que la versification ne con-
stitue pas la poésie, et que celle-ci est
indépendante de la forme propre aux
vers ou à la prose ; de même la poésie
dans la musique, c'est-à-dire la beauté,
l'inspiration est indépendante de la me-
sure, et n'éclate pas moins dans la mu-
sique plane (planus cantus , plain-chant)
que dans la musique mesurée. Les monu-
mens du cbant ecclésiastique le témoi-
gnent assez haut(l).
Néanmoins, et nous l'avons déjà ob-
servé, la mesure s'est tellement identifiée
dans notre système musical , par la né-
cessité où la musique s'est trouvée, en se
développant dans son principe interne,
de chercher en elle-même son plus haut
degré d'expression ; la mesure est deve-
nue si inhérente à ce système, que dans
la sphère de la constitution de notre to-
nalité , elle peut être considérée comme
un élément essentiel de la musique. La
mélodie jaillit du cerveau du composi-
teur, incarnée dans sa mesure fixe, assou-
plissant ses formes aux proportions de
celle-ci, s'assujétissant au temps fort et
au temps faible. Ce n'est pas que la mé-
lodie ne puisse momentanément briser
ce joug. Laissant la mesure suivre paisi-
blement son cours régulier, elle a la fa-
culté d'introduire par le rhythme une
mesure accidentelle dans la mesure fon-
damentale, et de combiner ainsi des con-
sonnanceset des dissonnances de temps.
De cette manière, la mélodie et le rhy-
thme reprennent leurs droits d'antério-
rité. Mais tout en conservant la liberté
de leurs allures et de leur périodicité , la
(1) Cependant, il est \rai de dire que certaines
ièces de plain-chant fort anciennes , telles qu'un
grand nombre d'hymnes, sont mesurées ; mais cette
mesure n'est pas inhérente au chant lui-même : elle
est uniquement déterminée par les lois de la pro-
sodie et le rhythme poétique.
mélodie et le rhythme ne tardent pas à
rentrer sous l'empire des lois de la symé-
trie, qui, bien que conventionnelles, ne
laissent pas d'être un reflet des lois de
l'ordre ; et ce n'est, en définitive, que pour
assurer le triomphe de ces lois , qu'il leur
est permis un instant de les enfreindre.
L'ordre résulte de la combinaison de la
liberté du mouvement et de l'élément qui
règle cette liberté; l'ordre jaillit de la
fusion de la périodicité et de la régu-
larité.
Quant au rhythme , il est manifeste-
ment un élément essentiel de toute mu-
sique, puisqu'il procède immédiatement
du mode de succession de la mélodie. Il
est vrai que, dans la musique plane, il
ne se produit pas d'une manière aussi
sensible que dans la musique mesurée,
parce que , dans celle-ci , surtout lorsqu'il
se combine symétriquement avec la me-
sure, il en emprunte quelque chose de
matériel , de grossier même. Maisà moins
de s'être fait de fausses notions des cho-
ses les plus communes, il est impossible
de ne pas sentir tout ce qu'il prête de
vie et de puissance au simple plain-chant.
Et ces graves périodes s'élevant et retom-
bant avec magnificence , et ces vastes on-
dulations qui se déroulent dans leur plé-
nitude , se prolongent et montent vers les
cieux en s'épandant et se dilatant par de-
grés sous les voûtes du temple , et ces
alternations incessantes de chants et de
repos qui semblent prêter une voix au
silence, et ce flux et reflux majestueux
de souffles, d'accens, d'aspirations hale-
tantes, tout cela n'est-ce pas l'effet de ce
rhythme dont un régulateur invisible a
mesuré les cadences, et dont le flot iné-
galement mobile donne l'idée de la con-
tinuité de l'acte divin , en vertu duquel
le temps se détachant perpétuellement
du sein de l'être, y rentre perpétuelle-
ment sans en altérer l'ineffable immo-
bilité?
La mesure est artificielle comme la
rime ; et la rime, dans la versification,
et la mesure , dans la musique , ont une
origine analogue. Il est de fait que les pre-
mières pièces de plain-chant où le chant
a été soumis à la mesure , comme les pro-
ses et certaines hymnes, ont été les pre-
mières aussi à subir l'addition de la rime.
La mesure n'est pas dans la nature: le
l'Ail M. J. D'OUTICUE.
265
rhythme est primordial ; il esl dans tout,
et c'est peut-être ici le lieu de le remar-
quer : quelque fatale que soit en elle-
même la loi de la mesure , il est rare,
dans l'exécution, qu'elle ne soit pas mo-
difiée par le rhythme. Les compositeurs
sentent qu'il en doit être ainsi , en multi-
pliant les repos , les suspensions ; en pres-
crivant de ralentir ou d'accélérer cer-
tains passages. Les exécutant le prouvent
davantage encore. L'exécution au métro-
nome d'une musique , môme d'une musi-
que de danse , serait impossihle. C'est que
le rhythme tient, ainsi que nous l'avons
vu , à la mélodie dont il manifeste le mou-
vement; à la mélodie, première puissance
de la langue des sons , et dont il est la
seconde puissance.
Mais nous avons vu également que le
rhythme appartient en commun à la pa-
role et à la musique , ainsi qu'à tous les
arts, du reste, qui ont le mouvement pour
principe, en d'autres termes, pour les-
quels le mode de succession est inhérent
au mode de développement de leur mani-
festation propre. Il entre même dans les
arts dont le principe est l'immobilité,
mais qui figurent le mouvement. Il y a
rhythme dans le langage , prose ou vers,
comme dans la musique plane ou mesu-
rée ; il y a rhythme dans la voix, le geste,
la période de l'orateur et de l'acteur,
comme dans les strophes du poète, comme
dans les pas harmonieux de la sylphide.
Il y a rhythme aussi dans les contours et
les ondulations des lignes d'une statue,
d'un tableau , d'un monument architec-
tural. Mais, à ne parler que du langage,
qu'est-ce qui, après la pensée, prête tant
de force , de puissance et d'antique ma-
jesté à la parole d'un Bossuet? Qu'est-ce
qui découpe en groupes harmonieux et
variés, en nombres épanouis et sonores,
en faisceaux d'ombres et en gerbes lumi-
neuses, la prose d'un Chateaubriand, aussi
belle que la poésie et plus libre qu'elle?
N'est-ce pas le rhythme? Et, quelque im-
possible qu'il soit aujourd'hui de pouvoir
préciser quels furent les procédés tech-
niques des poésies bibliques, et, consé-
quemment, de pouvoir contempler leurs
beautés dans leur première splendeur, ne
sentez-vous pas à travers les reflets que,
du fond des âges , ces textes sacrés , tra-
duits dans toutes les langues , projettent
jusqu'à nous comme des rayons affaiblis
par des réfractions successives; ne sen-
tez-vous pas , dans ces livres , même
sous le froid tissu et l'enveloppe inani-
mée de nos langues vivantes, quelque
chose de puissant et de fécond se mou-
voir, palpiter, gronder et tressaillir en
bonds gigantesques? Ce quelque chose
c'est toujours le rhythme. Tout ce qui est
de procédé technique, tout ce qui est de
convention, a disparu de ces merveilleux
livres. Les images de la poésie ont perdu
de leur opulence et de leur vivacité. Quel-
quefois même le sens littéral s'est voilé
d'un mystère auguste. Le rhythme seul a
résisté,- il a triomphé des temps et des
langues. Pourquoi cela , si ce n'est que le
rhythme est dans la nature?
Pour achever de rendre sensible l'ana-
logie de la mesure et de la rime, arrêtons
un instant nos regards sur cette autre
analogie que présentent la forme de nos
grands opéras et les drames de Shakes-
peare. On sait que Shakespeare, guidé
par l'instinct de la nature et du vrai, a
mêlé alternativement, dans ses drames,
les vers et la prose. Ce n'est pas que la
prose ne puisse être aussi poétique, aussi
noble que les vers ; nous l'avons déjà dit.
Mais comme il est nécessaire à l'effet du
drame que les personnages et les héros
mis en action se représentent aux yeux
de l'imagination , tantôt dans une stature
et des proportions plus qu'humaines et
sous des formes conventionnelles en quel-
que sorte, tantôt dans la nudité des habi-
tudes de la vie réelle et commune , il en
résulte qu'il est également nécessaire de
mettre dans leur bouche un langage de
convention , et de réserver le langage na-
turel, c'est-à-dire la prose , pour les si-
tuations ordinaires. Les conditions de la
vérité dans l'art sont souvent des choses
convenues et factices, car les arts ont
beaucoup moins pour objet la reproduc-
tion de la réalité matérielle , qu'une ex-
pression idéale, bien que le drame puisse
parfois opposer l'une à l'autre, ainsi que
l'a tenté Shakespeare avec une grande
hardiesse de génie. Qu'on examine main-
tenant nos opéras , et l'on se convaincra
que l'usage alternatif du récitatif tou-
jours non mesuré (1) et de la musique
(1) Il serait puéril d'objecter que les composa-
266
COURS SUR LA MUSIQUE
mesurée , y correspond d'une certaine
manière et selon les modifications qu'en-
traîne la différence des genres, à celui
de la prose et des vers dans les drames
de Shakespeare. Et cela s'est fait non par
la volonté expresse des compositeurs,
mais par le sentiment et le besoin de la
vérité qui les ont dirigés à leur insu. On
ne dira pas que le récitatif est, dans l'œu-
vre lyrique, un accessoire sans impor-
tance. Les récitatifs des beaux opéras de
notre grande école, dans lesquels le gé-
nie des compositeurs ne brille pas moins
(lue dans tout le reste, sont là pour dé-
montrer le contraire.
Nous avons à examiner à présent l'élé-
ment de l'harmonie.
Les sons harmoniques produits par un
corps sonore mis en vibration ont donné
l'idée de l'harmonie. Ainsi, le principe
harmonique est en soi indépendant de
toute tonalité. Ainsi, dans toute tonalité,
harmonique ou mélodique, il y a des
élémens communs à toutes les autres ,
puisque dans toutes, se retrouvent les
sons harmoniques produits du phéno-
mène simple de la résonnance. Mais le
système harmonique, dans toute tonalité
qui le comporte, n'est que l'effort par
lequel la musique tend à se développer
'ans sK propre essence, et à s'élever par
l'énergie et la fécondité de ses élémens
intimes, à sa plus haute puissance d'ex-
pression. On comprendra donc aisément
que le système harmonique, pour chaque
tonalité, ne peut être autre chose que le dé-
veloppement naturel des lois de la gamme,
développement en extension de chaque
élément considéré isolément ou selon
son mode propre de mouvement. On
comprendra non moins aisément, d'après
ce qui a été dit plus haut sur les diverses
attributions des intervalles dans lune et
l'autre tonalité, que l'harmonie, conson-
nante dans le système du plain- chant,
doit être, dans la tonalité moderne, basée
sur la dissonnance ou l'élément de tran-
sition. Consonnante dans le système du
plain-chant, parce que chaque intervalle
portant avec soi son sens complet et fai-
teurs mesurent le récitatif. Oui, sans doute, sur te
papier, pour faciliter l'exécution ; mais dans l'esprit
et la conception de l'œuvre , le récitatif est et doit
être non mesuré.
RELIGIEUSE ET PROFANE,
sant naître l'idée de repos, ne peut être
représenté que par une consonnance ,
c'est-à-dire par un accordparfait au-delà
duquel l'oreille n'a rien à désirer ; con-
sonnante dans le plain-chant, puisque le
mouvement des intervalles, loin d'y être
déterminé par leurs relations et comme
par leur attraction naturelle, n'a pour
principe que le simple mouvement de
l'âme. D'où il suit que l'idée de la succes-
sion se perd et s'absorbe à chaque degré
dans l'idée de l'infini , puisque, à moins
d'être emportée par un mouvement trop
rapide, incompatible du reste avec le ca-
ractère delà musique sacrée, elle amène
sur chaque accord le sentiment de la plé-
nitude, de la durée et de l'unité abstraite.
Mais, dans la tonalité moderne, plu-
sieurs intervalles possédant une propen-
sion particulière à se résoudre sur d'au-
tres pour former un sens, et tous d'ail-
leurs, instrumens de la modulation au
service de la mélodie, étant doués de la
faculté de s'attribuer les fonctions les uns
des autres et de substituer à leurs pro-
priétés particulières les propriétés des
autres intervalles , l'harmonie doit être,
disons-nous, basée sur la dissonnance et
sur l'élément de la transition. Au reste, il
fallait bien que des accords simples ou
parfaits , produit immédiat de la réson-
nance, on en vint tôt ou tard aux accords
composés,, produits de la tonalité; car,
dans ce système , le mouvement des in-
tervalles n'a pas pour seul principe le
libre mouvement de l'âme ; il dépend
encore forcément de la nature de ces
mêmes intervalles, des substitutions qui
s'opèrent sur chacun, et des transforma-
tions qu'ils subissent transit ionnellement.
D'où la nécessité, pour chaque élément
mélodique marquant un degré quelcon.
que de passage, ou manifestant une at-
traction et une affinité appellatives d'un
autre élément, de déterminer, dans l'ac-
cord qui lui correspond, une propension
analogue. Ainsi, dans ce système, le sens
musical parcourt une certaine période
successive pour se développer et se com-
pléter , et il reste suspendu jusqu'à ce
que la préparation ou l'acte de cadence se
fasse sentir pour amener la résolution sur
un point de repos ou tonique , à moins
que, par un artifice ingénieux, l'idée pre-
nant tout à coup une nouvelle extension,
PAR M. J. D'ORTIGUE.
267
cetle résolution prévue d'avance, ne fuie
encore au moment où l'oreille croyait la
saisir, par une transformation subite de
la tonique en un intervalle de transition,
et que l'incertitude de l'auditeur ne se
prolonge à travers* une série de modula-
tions inattendues, jusqu'au moment enfin
où la terminaison arrive , et d'autant
plus agréable qu'elle s'est fait désirer
plus vivement. Mais remarquons bien que
l'idée de succession domine dans ce sys-
tème de musique, et que le sentiment de
repos, loin d'absorber en lui le sentiment
de succession, n'est relatif seulement qu'à
la durée de la période qui vient de finir,
et qu'une fois satisfait, il fait place, à
l'instant même, au désir instinctif de nou-
veaux développemens. Et cela est si vrai
que dans tout morceau de longue haleine,
la péroraison a besoin de s'appuyer long-
temps sur la répétition fréquente de l'ac-
cord final. Or, il est de toute évidence
que, dans ce système, ces mêmes lois d'af-
finité et d'attraction qui déterminent le
mode de succession des élémens mélo-
diques, doivent présider à la contexture
et aux combinaisons de l'harmonie.
De cela cette conséquence que, dans le
système ecclésiastique, comme dans le
système de la tonalité moderne, l'élément
harmonique étant contraint de s'assi-
miler la nature et la propriété de l'élé-
ment mélodique qui déterminent le mode
de succession de celui-ci, c'est la mélodie
qui est la véritable puissance, le principe
vital de musique. Dans chaque élément
mélodique réside en effet la raison de
l'accord qui lui correspond , de môme
que la raison du mot réside dans l'éty-
mologie, de même que la raison de l'é-
criture réside dans l'orthographe. La mé-
lodie est donc la raison de l'harmonie :
isolée, elle a une signification, un sens ;
isolée , l'harmonie n'exprime rien que
des rapports d'intervalles qui se résol-
vent dans une proportion numérique de
sons. Retranchez, s'il se peut, d'un tout
musical, la partie mélodique. Cette har-
monie ne réveillera aucune idée dans
votre esprit , ou si , par intervalles , il
vous apparaît quelque lueur ou quelque
ombre d'une idée , ce sera alors que le
mode de succession de la mélodie aura
jeté sur le mode de succession de l'har-
monie comme un reflet fugitif de la pen-
sée (t). L'harmonie cependant n'est pas
dépourvue d'un certain mouvement ainsi
que le son considéré en lui même: mais
c'est un mouvement matériel , borné ,
stérile, impuissant à rien féconder. La
mélodie seule possède un mouvement in-
telligent, fécond et créateur, parce qu'elle
produit le sens musical. Que fait donc
l'harmonie si nécessaire pourtant à la
mélodie? Elle l'accompagne, fait ressor-
tir, met en relief, rehausse le sens musi-
cal, mais ne le détermine pas. Lorsque
dans un morceau de musique vous voyez
la basse, ou bien une ou plusieurs parties
intermédiaires suivre un dessin fortement
accusé, de telle façon que le sens semble
résulter de ce dessin même , ce n'est pas
l'harmonie qui produit le sens musical ,
c'est la mélodie qui se disperse, s'éche-
lonne , s'épanouit et s'irradie dans les
diverses parties du tout. Mais comme
cette basse et ces parties intermédiaires
sont plus particulièrement les organes
de l'harmonie , de là vient que parmi les
musiciens on distingue, dans certains
cas , l'harmonie mélodique de' ce que
dans certains autres cas l'on appelle la
mélodie harmonique. Le sens musical
jaillit directement de la mélodie pour
illuminer l'harmonie. Celle-ci, à son tour,
s'identifie avec la mélodie et lui donne
un corps. Ainsi, dans le langage, le sens
intellectuel d'une phrase poétique est
indépendant du cortège de tropes, de fi-
gures et d'images qui ennoblissent l'idée
en la rendant plus saisissante et plus
vive. Mais cette idée, en s'incarnant dans
ces figures et ces images , les pénètre de
ses clartés et se revêt en retour de leur
(l) Cette observation n'a pas échappé à Chaba-
roni : « Une expérience simple peut meure tout le
I monde à portée d'apprécier les effets de la mélo-
« die et ceux de l'harmonie , et peut faire juger
<c entre elles de la prééminence.
n Qu'on exécute la basse d'un air et tous ses ac-
« cordS , sans indiquer quel en est le chant ; ensuite
« que Ton chante Pair en le dépouillant de toutes
« ses parties harmoniques , des deux parts on verra
« le nu ; et comparant l'un à l'autre , on sentira
« que les accords dénués de chant sont bien peu
« pour l'oreille, et que le chant, même sans accord,
« peut encore la satisfaire. Le chant est proprement
ï toute l'essence do l'art; l'harmonie n'en est que
« le complément. » [La Musique considérée en elle'
mrmc et dans ses rapports avec la parole , les lan-
gues , la poésie et le (hédtre, p. 50.)
268 COURS SUR LA MUSIQUE
éclat. Il faut aller ici au-devant d'une
objection. Il arrive très souvent que telle
incise, tel hémistiche appartenant à une
phrase mélodique, peut comporter, au
choix du compositeur, plusieurs harmo-
nies absolument diverses, et que l'expres-
sion et le sens changent de nature par
suite de cette transformation. Cela est
très vrai ; mais au lieu d'en conclure que
l'harmonie seule détermine l'expression
et le sens musical , on doit au contraire
admirer cette fécondité de la mélodie ,
dont les compositeurs savent tirer de
grandes richesses, fécondité telle que la
mélodie, pour ainsi parler, contient en
puissance tout ce que les combinaisons
harmoniques lui font produire en acte.
Que s'opère-t-il, en effet , dans ces trans-
formations? Rien autre chose si ce n'est
que, dans chaque version, les intervalles
de la mélodie, qui reste toujours littéra-
lement la même, révèlent, les uns à l'é-
gard des autres, des propensions et des
attributions différentes de celles qu'ils
affectent dans les autres versions, et,
conséquemment, déterminent différentes
séries d'accords , lesquels revêtent les
fonctions particulières que les intervalles
de la mélodie exercent tour à tour. Pre-
nons encore pour analogue une phrase
poétique. L'idée de cette phrase peut
admettre , sans rien perdre du sens in-
tellectuel qu'elle exprime , l'emploi de
plusieurs figures très diverses; elle peut
même se prêter à un certain nombre de
comparaisons puisées dans le monde na-
turel, et qui toutes tendent à la présenter
sous un jour nouveau. Est-ce à dire que
ces images et ces comparaisons donnent
à la pensée un sens qu'elle n'avait pas
par elle-même? Evidemment non. Ces
figures concourent seulement à la mani-
festation de ce sens, et cela prouve la fé-
condité de cette idée par l'étendue et la
variété de ses applications.
Ces considérations sur la mélodie et
l'harmonie nous conduisent naturelle-
ment à dire un mot des aptitudes musi-
cales propres aux peuples du Nord et aux
peuples du Midi. Il n'est personne qui
n'ait remarqué la prééminence des Ita-
liens, sinon dans la mélodie proprement
dite, du moins dans la musique vocale,
et la prééminence des Allemands, sinon
dans l'harmonie proprement dite , du I
RELIGIEUSE ET PROFANE,
moins dans la musique instrumentale.
Celte observation est inséparable de cette
autre observation louchant l'euphonie,
la limpidité, la transparence de la langue
italienne, et l'austérité et l'âpreté carac-
téristique de la langue germanique. Bien
peu de gens pourtant se sont rendu
compte de la corrélationdecesdeux faits.
Mais à quoi tiennent ces diversités de
caractères dans les langues comme dans la
musique, si cen'estaux influences prépon-
dérantes des localités qui modifient l'or-
ganisation humaine de manière à détermi-
ner dans les diverses sociétés autochtho-
nes , ici, la prédominance de l'élément
vocal, delà voyelle, del'euphoniemélodi-
que, là, la prédominance de la consonne,
de l'articulation, qui est comme le corps
et la partie instrumentale des idiomes?
Une réflexion en amène une autre. Les
trilles, les roulades, les fioritures, tous
ces ornemens prodigués avec un ridicule
excès dans la musique italienne, tiennent,
il ne faut pas s'y tromper, non moins ra-
dicalement au caractère vif, expansif,
passionné des peuples du Midi, ainsi
qu'aux élémens de leur langue. Que sont
en eux-mêmes ces ornemens , si ce n'est
autant de composés de petits intervalles,
de petites intonations en rapport avec
cette multitude d'accens, d'inflexions à
l'aide desquels les méridionaux nuancent
leur parole ? Les Italiens nous ont donné
le port de voix (portamento), dans lequel
la voix coule, pour ainsi dire, d'une in-
tonation à une autre, et glisse également
sur les divisions les plus imperceptibles
des sons compris entre ces deux notes.
Le violon, l'instrument le plus propre à
l'expression des passions , nous dirons
ailleurs pourquoi , rend parfaitement ces
ports de voix, ainsi que ces espèces de
tremblemens au moyen desquels l'intona-
tion semble rester quelque temps suspen-
due, hésitant entre une foule de petits
intervalles qui semblent vouloir le dispu-
ter au son réel attendu par l'oreille. On
saità quel pointl'inimitablevioloniste que
l'Europe vient de perdre , excellait dans
tous cesartifices. Ilestdefait qu'aux épo-
ques où les Européens se sont trouvés en
rapport avec les Orientaux, ceux-ci, dont
l'échelle, ainsi qu'on s'en souvient, est di-
visée par petits intervalles, ont introduit
dans notre musique ces sortes de fredons,
PAR M. J. U'ORTIGDE.
lont nous avons fait de simples orne-
mens, mais qui n'en sont pas moins, dans
eur principe, des élémens d'accentuation
inhérens à la langue de ces peuples et à
leur système de tonalité, fondé sur l'al-
liance de la parole et de la musique.
Par une raison semblable les vocalises,
les roulades, les points d'orgue sont aussi
naturels aux Italiens , que l'accent con-
centré, la rêverie et les harmonies colo-
rées et sauvages le sont aux Allemands.
Affectatur prœcipiiè asperilas sont, dit
Tacite en parlant des chants guerriers
des anciens Germains. Toutes ces c1io.;hs
ont leur excès. D'un côté, i'on tombe
dans l'afféterie , le maniéré , le faux
brillant qui n'est autre chose que le
faux , et , ce qui est pire que le faux , le
mépris du vrai ; de l'autre, on tombe
dans une expression triste et maladive,
dans une recherche du vrai exagérée et
minutieuse. Mais ces choses ont aussi leur
beauté qui s'harmonise avec le natureldes
peuples et les conditions du climat. En
Italie, c'est la beauté du dehors, vive,
sémillante, rayonnant de tous les feux
du jour, c'est la grâce insouciante et
sensuelle. Dans le Nord , c'est la beauté
du dedans, la rêverie sombre et la mé-
lancolie exaltée et profonde.
Après avoir analysé , suivant l'ordre de
leur génération et leur production, les
divers élémens propres à la musique,
examinons de quelle façon ces élémens
concourent à la formation de cette lan-
gue appelée la langue des sons. Laissons
ici l'exposition des principes, pour en
faire, s'il se peut, une application vi-
vante. Transportons-nous donc à une
séance du Conservatoire, à l'audition du
premier morceau d'une symphonie.
Un sujet, un motif, une idée s'établit
avec sa tonalité, son mouvement fonda-
mental , son rhythme , sa mesure, ou bien
sort peu à peu d'une espèce de prélude,
d'un préliminaire appelé introduction,
se dessine, se met en relief et s'installe
| définitivement dans l'oreille. Ce sujet se
l scinde, se divise ou se développe, puis
donne naissance à une ou plusieurs
phrases incidentes, lesquelles se ratta-
chent toujours par quelque côté au sujet
principal. L'on arrive ainsi à une conclu-
sion qui termine ce que l'on nomme la
I première reprise. Cette conclusion , liée
d'ordinaire au motif principal, sert à re-
commencer le morceau, ou met sur la
voie des développemens qui vont suivre.
C'est ici la belle partie du morceau de
musique, celle où le sujet principal, qui
domine toujours avec tous ses accidens,
est traité conjointement avec tous lessu-
jets secondaires ; celle où il s'établit un
conllit de tous ces motifs, où toutes ces
idées présentées sous un nouveau jour,
sous des faces diverses, s'enlacent et
s'enroulent dans une savante intrigue,
pleine d'intérêi ; celle où une lutte, d'a-
bord partielle , puis générale, s'engage
entre chaque phrase, chaque fragment
de phrase et le sujet principal, puis
entre tous les motifs à la fois, pour arri-
ver, à travers mille contrastes, mille jeux
de rhythme et d'effet, mille épisodes
inattendus, au sujet principal, qui jaillit
victorieux de la mêlée, étale de nouveau
ses richesses, et les rassemble enfin dans
une péroraison triomphante.
Or, n'est-il pas vrai que chacune de ces
phrases, de ces périodes, vous donne,
ainsi que le motif principal , le sentiment
irrésistible d'un commencement, d'un
milieu et d'une fin? Quelquefois néan-
moins le sens est suspendu comme par
une interjection, comme par un point
d'interrogation; le trait reste inachevé,
l'accent est entrecoupé , et l'oreille com-
plète ce que la musique sousentend.
IS'est-il pas vrai aussi que ce morceau de
musique , ainsi conçu dans son ensemble
et ses détails, vous donne le sentiment
non moins irrésistible de l'unité, d'un
plan parfaitement coordonné, de telle
sorte que si, dans le courant du mor-
ceau, il apparaît pendant quelques în-
stans une phrase, un motif, quelque
remarquable qu'il soit en lui-même,
mais qui ne se lie pas par quelque point
au motif principal, on se sent tout-à-
coup comme dépaysé, et que l'on se
perd dans ce qu'on appelle des divaga-
tions et des obscurités? iVest-il pas vrai
enfin que les grandes divisions de ce
morceau de musique, l'exorde, l'exposi-
tion, la partie des développemens et la
péroraison pourraient se rapporter aux
divisions du discours oratoire, si les cir-
constances dans lesquelles l'orateur se
trouve placé, ainsi que les conditions
de l'improvisation, n'exigeaient souvent
270 COURS SUR LA MUSIQUE
l'omission ou la transposition de cer-
taines de ces parties? Le sens musical,
d'une tout autre nature que le sens de la
parole, impose au compositeur l'obliga-
tion de ne pas s'écarter d'un certain
ordre que le sens précis et logique de la
parole permet à l'orateur et à l'écrivain
d'intervertir, et d'enfreindre même. Ce
n'est guère que dans la musique drama-
tique, où le sens musical est subordonné
au sens intellectuel du langage, que la
loi du développement musical cède de-
vant les exigences de la scène.
Nous sentons combien l'on est exposé à
s'écarter de la vérité lorsqu'on s'aven-
ture un peu trop sur le terrain glissant
des rapprochemens. Ne perdons pas de
vue que si l'on juge d'une œuvre oratoire
et littéraire par les idées générales et au
moyen de l'instrument commun du lan-
gage, on ne juge guère des beautés de
l'art musical que d'après des sensations
et des impressions individuelles. Cepen-
dant nous ne pouvons nous empêcher
d'observer que les lois de la sensation
sont les lois mêmes de l'organisation hu-
maine,- conséquemment qu'elles ont un
certain caractère de généralité, et que si
cette classe d'hommes du monde qui
composent en France le public possédait
l'instrument musical au même degré qu'il
possède l'instrument du langage, nous
ne verrions pas cette étonnante diversité
d'opinions et de jugemens relativement
aux productions de la musique.
Cela posé, ne craignons pas de péné-
trer encore plus profondément dans le
génie de l'art. Prenant maintenant une
simple phrase isolée, ne pourrions-nous
pas décomposer ce que nous appellerons
ses formes grammaticales, de manière à
trouver dans l'accord de la tonique, dans
le repos de la période, dans l'acte de
cadence et la résolution, les parties es-
sentielles qui président à sa construc-
tion ? Rappelant ce qui a été dit plus haut
sur l'analogie qui existe entre la prose et
la musique plane, entre la versification
et la musique mesurée, ne pourrions-
nous pas scander cette phrase musicale
comme on scande un vers, et montrer
l'élément correspondant à la césure
dans le repos de chaque période, l'élé-
ment correspondant à la rime dans l'i-
dentité des désinences, et l'élément cor-
RELIGIEUSE ET PROFANE ,
respondant à la rime masculine ou fémi-
nine, suivant que la terminaison a lieu
sur le temps fort ou se prolonge sur le
temps faible? Et soit qu'un rhythme ter-
naire se joue dans une mesure binaire , et
réciproquement, soit que la phrase flé-
chisse sons le mouvement d'un rhythme
saccadé, soit que le rhythme s'assou-
plisse au gré de la mesure , ne pourrions-
nous pas trouver dans ces combinaisons
une sorte d'enjambement, les strophes
boiteuses et les strophes tombant unifor-
mément l'une après l'autre dans leur
carrure pleine et cadencée? La musique
enfin n'a-t-elle pas aussi sa ponctuation
dans les divisions de la mesure qui par-
tagent la phrase en fragmens, ou qui
marquent sa conclusion ? Nous adressons
ces questions aux compositeurs, aux ar-
tistes, à tous ceux qui savent entendre.
Encore une fois, il ne faut pas pousser
trop loin ces rapprochemens, de peur de
détruire par l'exagération ce qu'un prin-
cipe renferme de vrai. Ce qui précède
suffit pour démontrer, cenous semble, que
les lois de la syntaxe musicale ne sont pas
moins évidentes que les lois du langage :
les unes et les autres sont identiques.
Mais tout cela, phrase, idée musicale,
ou discours musical , ne prouve rien.
Sans doute, nous l'avons déjà dit, tout
cela ne prouve rien au point de vue de
l'idée pure; car le langage musical se
composant uniquement de l'élément vo-
cal et excluant l'élément de la consonne,
ne saurait se prêter à la manifestation
d'un sens déterminé. Mais cela prouve
apparemment quelque chose, puisque
cette phrase, et sa construction, et ses
formes grammaticales, ce morceau de
musique, avec son plan, son unité, ses
diverses parties, s'enchaînant les unes aux
autres, tout cela existe, non par la vo-
lonté des musiciens, qui, loin d'avoir
songé à l'inventer, n'y ont pas même ré-
fléchi, mais par les lois impérieuses de
la logique universelle; tout cela subsiste
comme les lois du langage , comme les
lois de la syntaxe subsistent indépen-
damment de toute convention, les plus
grands écrivains étant forcés de les subir
et ne pouvant en aucune façon ni les
changer ni s'y soustraire. Et cela prouve
beaucoup ; cela prouve que la musique a
un sens, un sens réel, qui ne saurait
TAR M. J. IYORTIGUE.
271
être traduit, il est vrai, par des mots
pris dans le dictionnaire, mais un sens
que l'homme entend, car l'homme
chante naturellement , comme il parle
naturellement (1).
Disons-le donc en nous résumant : la
musique est une seconde parole, une
transformation et un auxiliaire de la pa-
role; elle est un auxiliaire de la parole
et elle n'a pas d'auxiliaires. Le premier
chant de l'homme fut une parole, et sa
première parole fut un chant. Aujour-
d'hui même que la musique s'est déve-
loppée dans sa force interne et dans son
individualité propre, après avoir brisé
l'alliance qui la liait étroitement à la
parole; aujourd'hui même on ne saurait
méconnaître les signes visibles de cette
identité d'origine. Il y a toujours de la
nés, elle n'était que la parole portée à sa
plus haute puissance. Mais si la musique
n'exprime plus l'idée pure, souvent elle
la réveille indirectement par une certaine
analogie, par une certaine correspon-
dance entre le sentiment et l'impression
qu'elle fait naître et cotte même idée.
La musique n'exprime pas l'idée pure,
parce que c'est là la fonction spéciale
du langage, et la fonction essentielle de
chaque chose est inaliénable. Le langage
est l'instrument universel; il exprime
tout l'homme. Mais, remarquons-le, il
est des choses qu'il n'exprime que par
l'accent, par l'inflexion de la voix, par
le cri , et alors il n'emploie que l'élément
vocal, principe de la musique. Les an-
goisses d'une mère, les douleurs d'un
époux, ces sentimens sous le poids des-
musique dans la parole, de même que | quels la nature succombe, le langage les
explique, les analyse laborieusement, les
décrit plutôt qu'il ne les peint, à moins
d'avoir recours aux inflexions sponta-
nées, à certaines répétitions de mots, à
ces accens indéfinissables par lesquels se
révèle spontanément la nature intime de
l'homme, cette nature souffrante et pas-
sionnée, et qui sont, par cela même,
constitutifs de l'expression. Mais alors le
langage n'a pasbesoin d'être correct, suivi
et châtié pour avoir toute son efficace.
C'est là ce qui fait que la passion est
aussi éloquente dans la bouche d'un
homme du peuple que dans celle d'un
roi : c'est que le langage rentre dans la
musique , en quelque sorte. Plus aussi
l'expression du langage est exacte, plus
elle est fugitive ; elle se borne à quelques
mots pour un sentiment incommensu-
rable. C'est dans cet ordre que se déploie
la puissance illimitée de la musique; il-
limitée, parce que son langage n'est pas
fini et borné par la configuration de l'ar-
ticulation; illimitée, parce qu'elle exhale
indéfiniment ses accens, sans être obli-
gée de substituer l'idée au sentiment, la
description à l'idée. Elle pénètre dans les
replis les plus cachés de l'âme, la remue
dans ses fibres les plus secrètes, et y fait
résonner mille échos mystérieux. Tout
ce qu'il y a dans l'homme de vague ,
de flottant, d'indécis, d'indélibéré, d'ir-
rationnel, d'instinctif : joie, tristesse,
passion, exaltation v extase, éprouvé
dans une mesure telle que leur expres-
celle-ci semble prêter à la musique
quelques rayons de sa lumière. Non, la
musique n'exprime pas l'idée pure. Elle
l'exprimait autrefois, alors que, lien de
toutes les connaissances divines et humai-
(i) Les écrivains ecclésiastiques se servent ^ex-
pressions très remarquables pour faire sentir à quel
point la musique est naturelle à l'homme. Nous
avons déjà vu dans notre précédente leçon, p. 100,
un texte de saint Augustin à ce sujet. « Nos-
m trœ aulem natura; , dit saint Chrysostome , usque
a adeo delectatur canticis et carmiuibus, et tantum
« cum eit habet necessitudinem, etc., etc. » Le car-
dinal Bona : « Quoniam ergo hoc genus delectationis
« est animai nostrse valdè cgnatum et familiare. »
— Le même écrivain ajoute que l'empire que la
musique exerce sur nous est une véritable tyran-
nie : duki tyrannide. Puilon appelle la musique le
lait de l'âme , lac animœ ; et c'est parce que la mu-
sique est une des puissances les plus intimes de
l'homme , qu'un autre auteur affirme que l'office di-
vin ne saurait s'en passer : « Tam nobilis est, tam-
« que utilis rectè canendi disciplina, ut qui eà ca-
tt rueritecclesiasticumofficium congrue implerenon
« possit. » Raban. de inst. cleric, lib. III, c. xxiv.
Voir de Divinà psalmodia, de Cant. ecclesiast., du
cardinal Bona.
Aristole avait très bien saisi ces affinités du son
avec les énergies de Pâme humaine, lorsqu'il a
dit : « An quod numeri musici et moduli moribus
« continentur quo modo etiam acliones ?» Probl.,
xix, quest. 29. Et dans un autre endroit : « Sunt
« autem rhythmi et melodiis similitudines maximae
« penès veras naturas ira; et mansueludinis, ac
« fortitudinis et temperantiœ, et contrariorum his,
« et aliorum omnium quœ ad mores pertinent. Pa-
« tel id ex effeclu : Mutamus enim animura talia
« audientes, » Polit., lib. VIII , cap. v.
272
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
sion ne saurait qu'être affaiblie et limitée
par le sens précis, fixe et circonscrit de
la parole ; tout ce que l'homme sent et ce
qu'il confesse être impuissant à rendre
par des mots ; ce sentiment de l'infini qui
dilate et opprime l'âme tour à tour, et la
refoule par son intensité dans l'idée du
néant; ce perpétuel état d'oscillation in-
quiète d'un cœur qui ne sait où se poser,
comme parle saint Augustin, ballotté qu'il
est entre deux existences, entre deux ré-
gions extrêmes qu'il désire alternative-
ment et sans cesse, et qu'il ne peut at-
teindre; ces douloureuses voluptés que
réveille comme un souvenir lointain
d'un monde de pures essences qu'on croit
avoir habité autrefois , avant de passer
dans le monde des réalités sensibles ; tout
cela, cette seconde moitié de l'homme,
cette seconde moitié de la vie, la mu-
sique , cette seconde parole , l'exprime et
l'exprime seule (1). A la parole , la vie de
la réalité, la vie de la veille; à la mu-
sique, la vie du sommeil et du rêve.
Joseph d'Ortigue.
(l) Ceci, ce n'est pas nous qui le disons, c'est
Rousseau : « La mélodie imite les accens des lan-
« gués et les tours affectés dans chaque idiome à
« certains mouvemens de l'àme : elle n'imite pas
« seulement, elle parle; et son langage inarticulé,
d mais vif, ardent , passionné , a cent fois plus
« d'énergie que la parole même. »
REVUE.
Nous nous empressons d'insérer la
lettre suivante que nous recevons de
M. Audin.
Lyon , ce 12 octobre 1841.
A Monsieur le Directeur de l'Univer-
sité Catholique,
Publiée pour la première fois , il y a
plus de vingt ans , et quand j'étais bien
jeune, V Histoire de la Saint-Barthélémy
est un livre dont j'effacerais aujourd'hui
plus d'une page. Alors , je ne connais-
sais qu'imparfaitement les travaux histo-
riques de la France , de l'Italie , de l'Al-
lemagne. La critique de M. C. F. Audley
est juste. Il a raison de le dire : « A force
de vouloir être impartial à l'égard du
protestantisme , ne faut-il pas craindre
de tomber dans l'excès contraire. » Cet
excès, je ne l'ai pas su éviter. Mais veuil-
lez annoncer à vos lecteurs que je refe-
rai mon ouvrage et que cette fois la vérité
historique n'y sera pas sacrifiée, ainsi
que me le reproche avec tant de raison
M. Audley , au désir de chercher le drame
et de faire de l'effet.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur, votre
très humble et très obéissant serviteur,
Audin.
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
MÉMOIRE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
Question proposée par l'Académie. — Rapport de
M. Jouffroy. — Deux mémoires couronnés.
Conclusion du premier mémoire : la religion est
indispensable à l'éducation populaire seulement.
— Second mémoire : l'homme est-il moral parce
qu'il est social? — La morale est-elle indépen-
dante du dogme? — De l'éclectisme moderne; sa
doctrine ésotérique.
L'Académie des Sciences morales et
politiques avait mis au concours la ques-
tion suivante : « Quels perfectionnemens
< pourrait recevoir l'institution des éco-
« les normales primaires , considérée
c dans ses rapports avec l'éducation mo-
< raie de la jeunesse? » Deux mémoires
ont été couronnés, en 1840, comme ayant
le mieux répondu; l'un « qui s'adresse à
« l'homme d'État, pour lui indiquer le
DE L'ÉDUCATION POPUEAIP.E.
273
c mal et le remède ; le second, qui pour-
< rait devenir l'Evangile des directeurs
i d'école normale, pour y puiser l'intel-
i licence et l'amour de leur haute inis-
« sion (1). > Or, ces deux ouvrages peu-
vent aussi apprendre au public, par la
même occasion, comment des'savans.
qui représentent en corps l'intelligence
nationale, comprennent l'éducation po-
pulaire, et jusqu'où va la portée de leur
propre intelligence et de leur sollicitude
sur un si grave objet. C'est ce qu'il vaut
la peine d'éclaircir ici par quelques ré-
flexions, le cours d'histoire de France
devant traiter ce sujet selon la pensée
catholique dans une des prochaines le-
çons.
Le premier mémoire est dû à M. Bar-
rau. A en juger sur deux fragmens, on
y trouve, avec une précision de style
qui a son mérite , une fermeté de tact et
une franchise d'observation qui augmen-
tent la surprise des conclusions; à sa-
voir, f que l'enseignement secondaire
i et supérieur est profondément em-
« preint d'un caractère politique : c'est
« la chose du gouvernement, ou tout au
t moins de la cité : il répugne donc à
i toute influence sacerdotale. Cette in-
* fluence , dans l'état actuel du pays,
< entraînerait les plus grands dangers;
< mais l'enseignement élémentaire est
i une chose purement sociale, et puis-
c que la société, pour cette œuvre, ap-
< pelle la religion à son aide, elle doit
» accepter loyalement les conditions de
< cette alliance. » C'est-à-dire qu'il faut
que l'enseignement élémentaire soit con-
fié à des maîtres sincèrement religieux,
avec l'intervention nécessaire du clergé.
Mais on ne devinerait pas pourquoi
pour empêcher l'éducation primaire de
tomber entre les mains du clergé. Certes,
la chute du raisonnement est singulière ;
car ces conclusions supposent inévita-
blement, 1° que l'enseignement secon-
daire n'est point une chose sociale, ou
que la chose du gouvernement peut n'être
pas la chose de la société , ou que la so-
ciété est faite pour la politique, et non la
politique pour la société ; 2° qu'il n'existe
aucun rapport nécessaire entre la reli-
gion et la politique, entre l'Eglise et le
(1) Rapport de M. Jouffroy.
clergé, y compris le pape, d'une part,
et de l'autre , les gouvernemens el l< ,
peuples; 3° qu'il n'y a rien absolument
de politique dans renseignement élé-
mentaire, ou qu'on peut séparer pour
l'enseignement élémentaire l'influence
sacerdotale de l'intervention du clergé,
ou enfin que cette influence , qui entraî-
nerait les plus grands dangers dans l'en-
seignement secondaire, n'en peut avoir
dans l'enseignement du peuple: autre-
ment, que le peuple a besoin de religion,
apparemment pour la satisfaction des
riches et des habiles . et que ceux-ci peu-
vent s'en passer pour la satisfaction du
peuple. Il ne faut rien moins qu'une
académie morale et politique pour ne
point s'embarrasser de telles contrariétés
et pour les proposer à l'homme d'Etat
comme une mixtion spécifique. Le mal
est donc indiqué beaucoup mieux que le
remède.
Le second mémoire auquel a été dé-
cerné un prix extraordinaire, est de
M. Prosper Dumont. Il y a du talent
aussi . une certaine disposition à consi-
dérer les choses d'ensemble . un bon goût
de style, peu commun aujourd'hui, et
une aisance d'expression qui se ressent
de l'intérêt que l'écrivain a mis à son
travail. Ce n'est point là un éloge de
complaisance ; l'auteur de cet article n'y
est pas enclin de sa nature , et malgré la
conformité de nom, il n'a aucun motif
personnel de prévention pour l'auteur
du mémoire , qui peut-être même trou-
vera les réflexions un peu sévères.
Chose bizarre ! les idées générales, as-
sez bien saisies et annoncées synthéti-
que ment dans ce livre, s'embrouillent
presque toujours dans le détail. C'est
qu'on ne saisit pas toujours si facilement
et si réellement qu'on pense les idées
générales dans toute leur suite et leur
enchaînement. C'est que la synthèse , ni
même l'analyse, la méthode de prédi-
lection aujourd'hui, ne se manie pas si
commodément et si sûrement qu'on veut
le croire. Il faut une longue habitude
de méditation pour passer d'un axiome
à un autre, d'une conséquence à une autre,
par les inductions et déductions intermé-
diaires, sans se tromper ; pour conduire ,
sans déviation ni lacune, un raisonnement
jusqu'à sa dernière limite, ou remonter
274
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
d'un fait ou d'une conclusion à leur prin-
cipe, à ieur plus haute raison. Il faut plus
qu'une aptitude naturelle, plus môme
qu'une aptitude exercée; il faut encore,
du moins, mais absolument aussi pour
la connaissance des vérités sociales, l'es-
prit de sapience, c'est-à-dire la foi, la foi
catholique ou divine, la foi de l'Eglise.
Toute autre foi est humaine, faible, bor-
née, incapable d'aller loin dans le vrai et
d'y demeurer.
Il importe d'autant plus d'insister là-
dessus , que M. Jouffroy représente l'au-
teur du second Mémoire comme « un
« chrétien d'une âme tendre et élevée,
« d'un esprit contemplatif et étendu , un
« chrétien , aux yeux duquel Y Histoire
c Universelle de Bossuet , non tout-à-fait
« telle qu'elle est, mais telle que Bossuet
« Yaurait écrite au XIXe siècle , est la
« véritable histoire de l'humanité, etc. ; t
et deux pages sur ce thème, dont je se-
rais bien fâché de contester la sincérité
ni les éloges , en tant que ces éloges s'a-
dressent à l'écrivain et à l'homme. Biais
il est bon que nos lecteurs et que le jeune
auteur lui-môme sachent quelle est la va-
leur d'un brevet de chrétien délivré par
M. Jouffroy. Et d'abord il est très vrai-
semblable que Bossuet , au XIXe siècle,
ayant vu plus d'événemens qu'au XVIIe,
aurait dit davantage et plus fortement en-
core sur tout ce qui semonce et éclaire l'in-
crédulité dans son Histoire Universelle.
L'état actuel de la société lui aurait de-
mandé et inspiré de considérer le monde
antique sous un certain point de vue
dont il sera toujours regrettable qu'un
si beau génie n'ait pas eu la pensée. Mais
le XIXe siècle se tromperait fort s'il
croyait qu'il y eût gagné quelque chose
à son sens. Bossuet, au XIXe siècle, n'eût
pas plus fléchi devant la philosophie des
encyclopédistes ou des éclectiques pré-
sens, qu'il n'a fléchi devant Claude et
Jurieu. Sa doctrine eût été la môme,
parce que sa doctrine était celle de l'E-
glise, qui n'a point de variations. On
n'est pas chrétien parce que l'on admire
Y Histoire Universelle de Bossuet , encore
mfcins parce qu'on prétend la corriger ,
mais parce qu'on a appris dans le caté-
chisme et qu'on tâche d'observer les
commandemens de Dieu et de l'Eglise.
Et même quand on sait le catéchisme \
on sait que V Histoire Universelle de
Bossuet n'eût pas été écrite au XIX
siècle autrement qu'elle n'est, en ce qui
touche la doctrine , ou qu'elle ne serait
point un livre catholique.
Et à ce propos , une remarque essen
tielle , -c'est de signaler la confusion
qu'on affecte souvent du christianisme
et du catholicisme, des chrétiens et des ca-
tholiques. Il existe dans l'espèce humaine
moderne trois variétés, très nombreuses!
et très distinctes en apparence, entre les-
quelles le mélange de la vie ne forme pas
moins, par une affinité peu sensible, une
étroite liaison. Les incrédules, qui neveu--
lent pas de religion, s'accordent fort bien
en un point avec les indifférens , qui n'y
tiennent pas , et ceux-ci avec les modé-
rés , qui en appréhendent l'excès. L'opi-
nion, sur toutes les idées religieuses,
partant des premiers, passe ainsi aux au-
tres de proche en proche , comme une
étincelle électrique, et leur communi-
que la même impression par le côté où
ils se touchent. Les premiers, quoiqu'ils
nient et chicanent plus ou moins l'unité
de la race humaine , son origine divine,
ou sa nature spirituelle , ou l'existence
même d'un créateur, n'en appellent que
plus fort tous les hommes leurs frères;
car jamais on n'a tant prôné la fraternité
humanitaire, la fraternité en soi, comme
dirait telle école. Or , en cela ils con-
viennent toujours avec l'Evangile , s'ils
n'admettent pas l'Evangile. Les indiffé-
rens ont leur amour-propre comme tout le
monde, et il n'est pas tellement sublime
de se déclarer impie , de s'associer ainsi
de sentiment , bon gré mal gré , avec la
prison centrale, la chiourme et autres
réunions analogues, reconnues par les
lois, cela n'est pas tellement honorable
qu'ils ne consentissent à passer pour
quelque peu chrétiens, si l'on voulait
s'arrêter seulement à la morale de l'E-
vangile, sans se fatiguer la tête de dog-
mes contentieux et incompréhensibles.
Les modérés , qui admettent volontiers
les dogmes en gros, pourvu qu'on ne soit
pas obligé d'y croire en détail, ni trop
astreint aux conséquences pour la prati-
que, regrettent qu'on ne se contente pas
du nom de chrétien, comme plus large,
plus fraternel, et qu'on se retranche
dans celui de catholique, pour en faire,
DE L'EDUCATION TOIH LA1I\K.
275
disent-ils, une secte inconciliable avec
toutes les autres. Ces dénominations de
catholiques et de catholicisme les effa-
rouchent donc tous également, comme
trop restreintes, nouvelles et sans motif.
Tandis que c'est tout le contraire; ces
[dénominations, selon leur étymologie et
leur acception iixe, ayant précisément
un sens plus fraternel et plus large; elles
sont d'ailleurs aussi anciennes que l'E-
glise (1), qui s'en sert maintenant par le
même motif que dans tous les temps,
aliu de discerner ses fidèles des sectes
qui s'en séparent , et de ne pas prendre
pour siens ceux qui ne la reconnaissent
pas pour vraie, attendu que la charité
n'a pas reçu le commandement d'être
solte , et de se persuader que ses ennemis
sont ses amis parce qu'elle prie pour
1 eux.
Mais . par une contradiction trop na-
turelle , par ce même esprit d'orgueil
| qui prétend exiger la prière , dont on se
moque , pour l'âme ou pour le cadavre
de celui qui s'en est moqué, on veut
s'exclure et n'être pas exclus , avoir sa
part de ce que l'on refuse, et obtenir
quelque honneur de ce que Ton désho-
nore , ou conteste , ou improuve. Ainsi,
tous s'entendent, sans le dire, à nommer
avec complaisance le Christianisme > en
taisant le catholicisme , ou le donnant
comme synonyme redondant , légère-
(1) Catholicisme est moderne, à la vérité ; mais il
dérive très régulièrement da catholique , et n'ex-
prime pas une chose nouvelle; il a pris possession
très légitime dans la langue française, par opposi-
tion à luthéranisme, calvinisme, etc. Si on l'em-
ploie plus fréquemment aujourd'hui , cela tient à
une vogue de terminologie, avec laquelle il se trou-
vait d'avance en mesure. On affecte heaucoup en
effet cette désinence grecque. On aime mieux dire
cataclysme que déluge , inondation , qui signifient
la même chose. On a inventé avec succès, il y a
déjà long-temps aussi , le mot matérialisme , qui a
pourtant le défaut d'habiller à la grecque un terme
latin. On a fait ensuite , de la même manière , spiri-
tualisme , qui pouvait encore passer; mais bientôt
ont circulé sur ce modèle une foule de barbarismes
oiseux, comme mutisme, civisme, industrialisme.
On a cru républicanisme et romantisme d'aussi bon
aloi que idiotisme et magnétisme. Enfin on en est
venu à fabriquer absolutisme, mol baroque , qui , à
lui seul, vaut tout un livre pour beaucoup de braves
gens ; d'où Ton pourrait dire avec autant d'utilité ot
d'éloquence ; bvurmiisme et bossutisme*
mont nuancé d'une teinte fanatique, aiin
de mettre en circulation cetie idée, que
les deux noms expriment au fond abso-
lument la même chose , excepté peut-
être chez quelques exagérés ou intolé-
rans, qui pensent encore selon la vieille
coutume , avec une certaine rigidité ou
mysticité de subrogation , et qui s'obs-
tinent à s'appeler uniquement catholi-
ques.
Pour plus de chance, il paraît depuis
quelques années une quatrième variété,
douée de la flexibilité la plus conciliante;
gens pleins d'ardeur pour le progrès so-
cial, qui n'imaginent pas de plus sûre
préparation à la vie à venir que la civi-
lisation de celle-ci. Ils ont découvert que
la foi s'apprend comme le droit et les
mathématiques , qu'ils doivent en consé-
quence aider Dieu à convertir le monde ,
par l'éclaircissement mutuel , et ils assi-
gnent une mission spéciale, actuelle à la
science , à l'art , à l'industrie , à la rêve-
rie poétique, à l'ogive, à la souscription.
Ils amalgament dans leur tête le Décalo-
gue avec Y Esprit des Lois , le Génie du
Christianisme, y compris Atala et René,
les systèmes de Lamennais , de Saint-
Simon et de Fourier. Ils invoquent à
l'appui des Pères de l'Eglise nos éclecti-
ques , nos rimeurs, nos publicistes et nos
romanciers , beaucoup plus répandus, il
est vrai , dans les cabinets de lecture. Us
séparent de l'Eglise, sans hésiter, la so-
ciété civile , de la législation et de la po-
litique la religion. Us consentent que la
loi soit athée , ou tout au plus déiste. Us
adorent le divin mystère de nos autels;
et malgré la relation intime, essentielle,
de la morale et de la discipline au dogme,
malgré la tradition et les faits, ils accor-
deront aux protestans que le célibat ec-
clésiastique n'était point dans la disci-
pline, ni dans l'esprit de la primitive
Eglise (1). De même, ils se déclarent les
(1) Ils pourraient alléguer le 6e des canons apo-
stoliques, qui défend, sous peine de déposition, aux
évêques et ecclésiastiques mariés de se séparer de
leurs épouses sous prétexte de religion. Mais le pro-
testantisme aurait certainement revendiqué cet an-
cien monument comme authentique, s'il eut cru y
prendre une preuve contre le célibat. Au contraire,
ce canon tout seul prouverait l'esprit et l'observance
de l'Eglise sur ce point, puisqu'il fut jugé nécessaire
d'imposer aux ecclésiastiques, précédemment ma-
riés , le devoir de ne pas abandonner Jeurs épouses,
27G
champions du Saint-Siège et de la hié-
rarchie ecclésiastique ; et encore , en dé-
pit de la tradition et des faits, ils sou-
tiendront que l'Eglise est démocratique
par sa constitution , et qu'elle a com-
mencé par mettre à l'élection du peuple
le sacerdoce et l'épiscopat. Tels sont les
néocatholiques au XIXe siècle ; et telle est
la vertu de ce simple titre de catholique,
ou plutôt de l'Eglise, qui se l'est réservé,
que nul ne peut l'y retenir en altérant
la doctrine.
Comment donc , en voyant de pareilles
concessions, les incrédules n'espére-
raient-ils pas plus commodément parve-
nir sous le nom de Christianisme à une
fusion finale de toutes les opinions hu-
maines? Union touchante et prodigieuse
des esprits et des cœurs , où il sera per-
mis à tout le monde d'avoir raison, afin
que personne ne puisse avoir tort. Le
moyen de se reconnaître et de ne pas
faire de méprise dans cette confusion,
quand on n'a pas été élevé dans la foi
de l'Eglise, ou qu'on n'a pas encore pris
le parti de demander simplement à l'E-
glise l'instruction qui conduit à la foi et
qui l'obtient? Les deux mémoires qui
sont l'objet de ces réflexions, et princi-
palement le second , fournissent une
triste preuve de plus de cette vague reli-
giosité, vers laquelle la tactique ou la
manie philosophique, comme on voudra,
tourne visiblement aujourd'hui. EHe vou-
drait par là dissimuler ses éternelles in-
certitudes , éblouir et entraîner encore
par une illusion nouvelle les esprits
cultivés, qui commencent à entrevoir le
c'est-à-dire de ne pas leur refuser la subsistance ni
la cohabitation. Le 27e canon d'ailleurs ne laisse
pas le moindre doute en ne permettant à aucun céli-
bataire, une fois admis dans le clergé, de se marier,
excepté seulement aux lecteurs et aux chantres ; per-
mission que supprime le concile d'Elvire, en 503,
Car son 53e canon n'a pas d'autre sens. La réclama-
tion de saint Paphnuce, au concile de Nicée, ne se-
rait pas invoquée avec plus d'avantage. On l'a con-
testée ; elle est exacte pourtant : mais l'interprétation
que lui donnent et les conséquences que veulent en
tirer les prolestans et les ignorans sont également
absurdes , comme Fernand de Mtndoza l'a démon-
tré, et comme il est assez facile de s'en convaincre
avec un peu d'attention. Quant aux élections , il suf-
fit de lireFénelon, Traité du Ministère des Pas-
teurs, pour se convaincre aussi qu'elles n'ont jamais
appartenu au peuple en droit pi en fait.
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
vide effroyable de ses récens systèmes, de
ses promesses toujours différées, à pen-
ser sérieusement que l'homme est supé-
rieur à la nature, et qu'enfin l'impiété
pourrait bien être pour lui la plus inso-
lente tout ensemble et la plus stupide
des déceptions.
Il n'est guère possible de ne pas croire
sincères les auteurs des deux Mémoires
couronnés; ils veulent le bien, le vrai;
on sent en eux , non la conviction de l'a-
voir trouvé, mais déjà du moins la sa-
tisfaction de le chercher. C'est pourquoi
il faut leur dire qu'ils ont fait bien peu
encore , et que si la voie est près d'eux,
ni ils ne s'y dirigent, ni ils ne la distin-
guent.
Dans le second surtout, la question
semble prise à fond ; le jeune auteur l'a-
borde franchement par les titres de ses
quatre premiers chapitres. Reconnais-
sant l'homme social, il en conclut la
« nécessité d'une morale pratique, t et
il se demande très bien « quel en est
« le principe? quelle est la vraie mo-
< raie? » Entre toutes les doctrines an-
ciennes, épicurisme, stoïcisme, etc.; en-
tre toutes celles des « modernes, Rous-
« seau, Diderot, Lamettrie, Volney et
t tant d'autres , laquelle doit mériter la
« préférence? S'abandonnera -t- on sur
« cet objet au choix de la conscience in-
« dividuelle? » Il y oppose les contra-
dictions qui tirailleront l'éducation, et
l'enseignement annulé par le défaut
d'autorité ; car < si le maître a pu choi-
« sir, pourquoi ne se serait-il pas trompé?
« Pourquoi l'élève, parvenu à l'âge de
< raison , ne pourrait-il pas choisir aussi
« et différemment? Ainsi l'éducation
« sociale n'est pas possible , à moins que
« le principe n'en soit placé en dehors
« du domaine de la discussion, c'est-à-
« dire dans le domaine même de la foi. »
(Mém., p. 6 et 89.)
Voilà qui est à merveille! Malheureu-
sement, l'auteur se dédit au même in-
stant sans y penser. Car à quoi tient sa
décision en faveur de la foi? A ce que
« l'origine et la condition de l'état social
« peuvent admettre plusieurs explica-
« tions contradictoires i entre les-
quelles la conscience individuelle « op-
« tera , selon l'idée que chacun se sera
« formée de la destination de l'homme...
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
277
« Ainsi les principes de l'éducation se-
c raient soumis à d'infinies eontradic-
< lions, tandis que la destination de
« l'homme, quelle qu'elle soit, est une...»
Ici déjà nous ne nous entendons plus;
comment savez-vous que sa destination
est une, si vous ne savez quelle elle est?
— < Peu importe, répondrez-vous ; c'est
» un fait maintenant reçu et hors de
< doute, que l'homme est social » de sa
nature, né, formé pour vivre en société.
Il suffit. — C'est un fait reçu? Il l'était
bien avant le XVIIIe siècle; on l'a nié
cependant; empêcherez- vous , avec une
affirmation de quelques années, qu'on ne
l'ose encore , puisqu'on l'a bien osé après
une affirmation et une expérience de six
mille ans ? — Cela ne viendra, direz-vous,
que d'un autre fou , d'un autre esprit
bizarre et morose, qui ne niera pas plus
sérieusement que Rousseau, et qui ne
persuadera pas davantage. — Je le veux,
et j'avoue qu'une telle persuasion me
paraît impossible. — Peu importe aussi ,
vous répliquerai-je. Ne voyez-vous pas
d'abord, comme tout le monde, que la
destination de l'homme n'est pas une
dans la société, qu'il y est presque par-
tout à contre-sens , qu'il y subit l'inéga-
lité la plus choquante, qu'il s'en est
plaint dans tous les temps , et que sa
destination n'étant pas une évidemment
dans la société, la société pourrait bien
n'être pas sa destination , ou du moins
que la société, telle qu'on l'a toujours
vue, n'est pas celle pour laquelle il est
formé, n'est pas conforme à sa nature?
Mais alors où et quand la trouvera-t-on ?
Toutes vos théories nouvelles, tous vos
essais , si divers qu'ils soient , restent
dans le même cercle. De plus, on vous
objectera votre propre argument , qui
pirouette sur place sans avancer , lors-
que posant (page 5) que l'homme a le
i sentiment du juste, » etc., c'est-à-dire
qu'il est moral pour être irrésistible-
ment social , vous déclarez (page 6") que
l'homme étant avant tout social . il a be-
soin nécessairement de morale pratique.
Pourquoi donc invoquer la nécessité
d'une morale pratique , si l'homme est
irrésistiblement poussé à la société par
sa disposition morale? Il ne pourra pas
plus être immoral qu'insociable; il prati-
quera irrésistiblement la morale comme
tour m. — Nu 70> 1,,4,«
la société. Et alors que parlez-vous de
morale vraie? Comment supposer qu'il
y ait une morale fausse?
D'ailleurs , prenez garde que, croyant
vous débarrasser en laissant de côté l'o-
rigine et la condition de l'état social ou
du genre humain , vous bâtissez en l'air
la destination de l'homme ; vous n'avez
plus de principe pour cette morale né-
cessaire à l'état social. On vous niera
hardiment que l'homme soit moral de sa
nature. Rousseau n'a été ni plus incon-
séquent, ni plus absurde que tant d'au-
tres. Tous les déistes, athées, éclectiques
modernes , comme tous les sophistes an-
ciens , ont nié ou varié la morale, uni-
quement parce qu'ils ont prétendu expli-
quer à leur manière V origine et la condi-
tion de la sociélé; parce que chacun a
voulu se former à son gré l'idée de la
destination de l'homme. Pourquoi l'un
voulait-il la matière éternelle, l'autre,
deux principes? pourquoi d'autres n'en
admettaient-ils aucun? Plusieurs sont
allés jusqu'à douter, disaient-ils, de leur
propre existence, qu'ils voyaient, qu'ils
sentaient, qu'ils concevaient, du moins
ne fût-ce que pour en douter? Et tout
cela évidemment afin de savoir que faire
de leur vie, de cette existence même dou-
teuse ; que faire de la société , de ses rè-
gles reçues ; de savoir avant tout s'il y
avait véritablement une morale. Et pour
le dire en passant , le grand et révéré
Socrate, un des saints du protestantisme,
ce philosophe tant vanté pour s'être mo-
qué des autres, et pour avoir fait descen-
dre la philosophie du ciel en terre, en se
bornant à la morale, indépendamment
de toutes les théogonies et cosmogonies;
Socrate a été le moins sensé de tous :
car si les autres allaient chercher au
ciel la philosophie, la connaissance de
l'homme et de la morale, c'est bien là,
en effet, qu'il faut la chercher; il est
impossible de la trouver ailleurs. Ils
avaient seulement le tort de la chercher
mal, tandis que Socrate prétendait une
morale déduite de l'homme , comme
l'œuvre de sa propre réflexion, c'est-à-
dire sans autorité certaine , souveraine ,
sans cause. Voilà pourquoi Athènes crut
qu'il reniait la divinité. Et qui sait , au
fond, ce que croyait Socrate, en effet?
Quoi qu'il en soit, toute louable que
18
278
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
paraît sa doctrine , quand ses mœurs et
celles de son disciple Platon ne seraient
pas demeurées plus que suspectes , quand
sa morale eût été sans reproche en elle-
même, le bon sens vulgaire devait s'en
défier , parce qu'elle manquait de sanc-
tion , et que nul homme n'a le droit de
faire la leçon en son nom à un seul autre
homme.
Et il est admirable que parmi les con-
tradictions des philosophes et leurs ab-
surdités de tout genre , l'esprit qu'ils ont
reçu de Dieu et la raison éternelle dont
cet esprit émane les tiennent attachés
par la loi de la logique à ce point fixe,
autour duquel ils se torturent sans pou-
voir s'en déprendre, savoir, que la mo-
rale et la vie présente dépendent absolu-
ment pour tous de Votigiiie de l'homme.
Tous supposent, subissent invinciblement
cette corrélation. Point de système de
morale, jamais et nulle part, qui ne soit
conforme au système religieux ; point de
nation qui ait reçu sa morale au nom
d'une opinion ou d'une école philosophi-
que ; et point de philosophe qui n'ait
réglé sa morale selon Vidée qu'il s'est
formée sur l'origine et la destination de
l'homme. Ce que nous voyons aujour-
d'hui. où, pour la première fois, une
nation vit ostensiblement sans croyance,
en est une nouvelle démonstration. Les
uns , qui se font un Dieu à leur idée , les
antres, qui le nient en le blasphémant,
tous, sans une seule exception, ne se dé-
cident ainsi que pour s'affranchir de
toute morale , ou s'en tailler une charte
individuelle chacun à son usage , pour ne
point reconnaître de devoir , ou pour le
limiter.
En effet, s'il n'y a point de Dieu, créa-
teur de l'homme , ou si ce Dieu ne lui a
point parlé, ou si je ne puis le savoir,
dès lors il n'y a point de loi pour moi,
point de morale dont je ne so,is le juge et
le maître. Le monde entier peut m'écra-
ser ; il n'a aucun droit, aucun pouvoir
sur mon opinion, ni sur ma conscience.
J'ai entendu faire celte protestation à
plusd'un de ces rustres, qui ne croient pas
en Dieu , et il serait curieux de voir com-
ment un éclectique viendrait à bout de
leur persuader avec cela qu'ils sont obli-
gés à certains devoirs envers la société.
Dieu ôté, la morale est Otée. Que
prouverait donc ensuite la disposition
morale de l'homme , à plus forte raison
sa sociabilité et sa longue habitude de
société? Usages, lois, gouvernemens ,
sciences, industrie, ne sont plus que des
formes , des manières d'exister , non né-
cessaires, et qu'une longue habitude ne
rend ni plus certaines, ni meilleures. Je
dis plus, s'il était possible de démontrer
qu'il n'y a pas de Dieu , ou même que
l'Eglise catholique n'est pas la vérité uni-
que, éternelle, moi catholique, je rentre
dés lors dans ma propre indépendance,
et je soutiens invinciblement que Rous-
seau a raison; que la société , telle que
nous la connaissons, n'est pas la destina-
tion de l'homme. J'aimerais cent fois
mieux avoir pris naissance, avoir vécu
dans les bois, que dans la meilleure de
vos combinaisons politiques. Ou j'aurais
péri de bonne heure, comme tant d'au-
tres germes jetés au hasard, ou je me
serais développé dans ma force et dans
ma liberté natives ; je n'aurais pas été
étiolé par votre civilisation, ni contraint
"par vos légalités, qui m'enlacent et qui
m'étouffent. J'aurais é\é vainqueur peut-
être de ceux qui me gênent, ou du moins
je n'aurais succombé qu'en vendant chè-
rement ma vie. Je comprendrais instinc-
tivement qu'il faut céder à une force su-
périeure, et je m'indignerais moins d'ê-
tre déchiré par un tigre , un lion ou un
autre homme , que de languir dans des
fatigues soucieuses, vexé, opprimé par
de sots ambitieux , des administrateurs
fripons, des goujats élégans, d'avides
industriels, des faquins civilisateurs et
de sentencieux débauchés , tous plus ou
moins hypocrites, qui se jouent de ma
patience enchaînée, qui triomphent du
mépris que soulève en moi leur vue hi-
deuse ou nauséabonde. En un mot, il me
faut Dieu et son autorité, si vous voulez
que je sois moral et social; sinon, non.
Mais, je le sens intimement, une irré-
sistible inclination m'attire vers tous
ceux qui me semblent bons et sincères.
Celte notion du bon et du vrai , qui
m'inspire cette indignation contre l'in-
juste et le faux , personne ne me l'a en-
seignée, et je vois que jamais nul n'a be-
soin de l'expliquer à personne. On dit au
pervers, a l'ignorant, à l'homme le plus
borné, au petit enfaut, qui sourit ou
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
27 i)
qui pleure : Ceci est bien, ceci est vrai;
cela est mal, cela est un mensonge. Et
nul ne demande : Y a-t-il du bien ? Y a-t-il
du mal? Qu'est-ce que mentir? Qu'est-
ce que le vrai? Tous le comprennent au
premier mot. Ces deux idées sont innées
en nous. Et cette puissance que j'ai d'a-
percevoir cela en moi et dans les autres,
de mépriser ce qui m'opprime , d'aimer
ce qui me vient en aide, de jouir et de
souffrir de mes affections; cette intelli-
gence et celte volonté, faibles et arden-
les, ignorantes et curieuses; cette idée
de Dieu, d'une intelligence et d'une vo-
lonté suprême, que je rencontre partout,
que j'entends énoncer partout , même
par ceux qui la nient et qui ne la peu-
vent nier qu'en l'énonçant; tous ces sen-
timens, toutes ces pensées ne permet-
tent pas à ma raison de croire raisonna-
blement que je sois par moi-même, que
je ne doive pas demander à mon Créa-
teur, qui doit être aussi infailliblement
ma fin, son commandement, sa parole,
le principe de la mienne, et la vérité par
essence. Si je le lui demande, où que je
sois, cela suffit; il me répondra en me
donnant la foi; il me dira : Voilà mon
Eglise, ma société, et il m'y conduira,
ou il l'enverra vers moi.
Alors je comprends la vie, l'homme,
la société , la morale, les lois, le pouvoir,
les abus et les souffrances ; j'acceple dans
la résignation, dont il n'est pas un mor-
tel qui n'ait besoin, et dans l'espérance,
dont le Catholicisme seul a su faire une
vertu, parce qu'il a les paroles de la vie
éternelle. En un mot, j'ai la foi, qui m'ap-
prend tout ce qu'il me faut, et qui m'ap-
prend même pourquoi tant de gens ne
l'ont pas.
Après avoir montré qu'il n'y a point de
morale sans Dieu , ni de morale certaine
hors de la foi catholique, il nous reste à
examiner si l'auteur du second mémoire
couronné le comprend ainsi.
Il n'a pas même une idée nette de la
vertu de foi, qu'il confond (page 8) avec
la foi ou confiance naturelle des hommes
les uns envers les autres. Il mêle ensemble
en un symbole commun les croyances re-
ligieuses , morales et politiques ; de sorte
qu'on pourrait croire à Dieu , à la reli-
gion, comme à la charte constitution-
nelle, Il îecounail un principe politique,
indépendant du principe moral , et celui-
ci du principe religieux. Il appelle le
principe religieux seulement pour l'édu-
cation, parce que c dans le dédale d'opi-
« nions où s'égare la certitude , la religion
< nous tend une main secourable; elle
c nous montre notre destinée liée à l'en-
t semble des êtres ; elle nous révèle notre
a origine et notre but, avec l'autorité de
« Dieu même.... C'est sur cette base iné-
« branlable que seule elle peut fonder
« la notion inébranlable du devoir. > Et
sans s'apercevoir qu'il n'y a pas moyen
d'admettre à la fois cette base, seule
inébranlable en effet avec les explica-
tions contradictoires sur l'origine et la
destination de l'homme, il se décide
en faveur du Christianisme. Mais où
cherche-t-il le Christianisme? Dans la
prétendue unité européenne, commencée
par le traité de Westphalie, et dans la
multitude innombrable « des sectes amé-
j ricaines qui, adorant Dieu chacune à
( sa manière, prêchent toutes la même
« morale au nom de Dieu. > Or, un des
faits les plus énormément notoires, c'est
la rupture de l'unité européenne par le
traité de Westphalie , qui domine forcé-
ment la politique moderne, et la domi-
nera tant que le protestantisme aura une
existence légale en Europe. Quant aux
Etats-Unis, tout homme et toute femme
y étant libre de débiter une religion
composée de toutes les extravagances
imaginables, pourvu que ces extravagan-
ces s'appellent chrétiennes , je demande
où est la garantie de la même morale?
Les athées qui ont essayé de fonder une
ville sous le nom dUHarmony, dans l'In-
diana , exclusivement pour les athées ,
peuvent-ils sensément avoir la même mo-
rale que ceux qui croient en Dieu? Si
Philadelphie a gagné son procès contre
les héritiers de Stephen Girard (ce que
j'ignore ) , et si elle a fondé , selon la vo-
lonté du testateur, un collège où nul
ministre d'aucune religion ne soit em-
ployé ni même admis en visite, de peur
que l'idée de Dieu ne s'y introduise par
contrebande , il sera intéressant d'ap-
prendre comment on enseignera aux
élèves la plus pure morale , toujours se-
lon la volonté du testateur (1).
(l) Yoy. M. Us Saint-Victor, Lettres sur les État*
280
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
Quelque chose de plus fort, c'est que,
aux yeux du jeune auteur, non seulement
le Christianisme se développe et accroît
sa vie par les sectes qui le déchirent ,
mais les encyclopédistes eux-mêmes ont
rempli en sa faveur, sans le vouloir, une
mission utile de destruction (Mém. p. 21).
Cette assertion renferme la pensée prin-
cipale du mémoire , celle qui l'a inspiré ,
qu'il y étend et y applique sans cesse, et
qui en fait l'exposition la plus franche de
la doctrine éclectique. C'est pour nous
l'utilité de ce livre; nous avons ainsi le
moyen de préciser et d'apprécier le nou-
veau symhole philosophique qui s'y re-
flète d'un bout à l'autre dans un fidèle et
continuel paralogisme.
Les éclectiques actuels prétendent
donc: 1° que le Christianisme est tout
simplement la raison humaine en travail
de développement depuis dix-huit cents
ans. «C'est la première religion réflé-
chie... «La boule de neige était faite, il
«ne lui restait plus qu'à tourner sous la
«main du temps pour ramasser l'huma-
nité^).!
2° Que sous la forme catholique, la
plus convenable pour conduire des peu-
ples enfans par l'autorité, il a produit le
moyen âge. « Mais le moyen âge était-ce
« la société chrétienne telle qu'on la doit
» concevoir d'après la doctrine du maî-
« tre? JN'était-ce pas plutôt l'essai le plus
« grossier et le plus imparfait de cette
« doctrine, appliquée à l'état social? i
(Mém. page 32.)
3° Que le protestantisme a été l'âge
de l'adolescence , où la raison humaine
atteignant sa majorité, s'est définitive-
ment émancipée, un peu fort peut-être ;
mais on le lui pardonne, il est convenu
que la liberté et la jeunesse ne vont pas
sans quelques écarts.
4° Que la philosophie encyclopédiste a
parfait l'émancipation , et après quelques
étourderies de jeunesse, dont la dernière
doit être celle de 1793, nous voici par-
venus, et par l'expérience même de ces
étourderies, à l'âge viril. D'où il appert
maintenant , de par la philosophie éclec-
Unis; il y fait connaître la variété des sectes et de
leur morale , c'est-à-dire de leur corruption.
(1) M. Jouffroy, cité dans le deuxième Mémoire ,
page2S.
tique, qui est en pleine possession de
notre maturité virile, que « l'édifice so-
« cial, élevé par le moyen âge avec tant
« de labeurs, devenu trop étroit pour la
« civilisation moderne, ne pouvait plus la
« contenir. Celle-ci se servait de la philo-
sophie pour y faire brèche , comme elle
«s'était servie du protestantismeantérieu-
« rement. » (Mém. p. 22.) De cette manière
« la révolution française a eu pour hut de
« réalisérdans \esinstitutions sociales l'es-
« prit du Christianisme , et quoique sou-
te vent elle ait manqué le but (Ib. p. 100),
« la société, par son secours , n'a pas
moins « conquis les améliorations mora-
« les qu'elle désirait introduire dans l'or-
« dre civil. » (Ib. p. 117.) L'auteur aurait
pu s'appuyer d'une célébrité littéraire et
politique à laquelle l'admiration contem-
poraine a résolu de s'acharner jusqu'à la
pâmoison, pour avoir écrit des choses
comme les suivantes : « Montesquieu ,
« Rousseau, Raynal même et Diderot, à
« travers leurs déclamations , fixaient
« l'attention de la foule sur les droits de
« la liberté politique. On commençait à
« mieux connaître l'Angleterre, on com-
« parait les deux gouvernemens; Voltaire
« accomplissait une révolution dans les
« idées religieuses. Si l'irréligion était
« poussée jusqu'à l'outrage, si elle pre-
« nait un caractère sophistique et étroit,
« elle menait néanmoins à ce dégage-
< ment des préjugés qui devait faire reve-
« nir au véritable esprit du Christianisme.
« La grande existence de ce siècle est
« celle de Voltaire, etc. >Une autre célé-
brité quasi-parallèle a proclaméplus so-
lennellement encore les salutaires et
glorieuses conquêtes assurées à la patrie
par le XVIIIe siècle, malgré Yébranle-
ment immense, dont nous jouissons pro-
visoirement.
Ceci sert à expliquer en passant la
sympathie qui s'épanche si constamment
sur ces purs Vaudois et ces bons Albi-
geois, quand leur souvenir revient quel-
que part ; infortunés et attendrissans
hérétiques, excellente race de cotereaux
et de routiers, humanitaires incompris
de leur temps , sans excepter saint Louis,
et des temps suivans, sans excepter Bos-
suet. S'ils n'eussent pas été si frénétique-
ment opprimés, ils auraient peut-être
manqué aussi leur but, mais ils auraient
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
fait la brèche plus tôt pour la civilisation.
A ce compte on devrait regretter tout
autant qu'Arius, Basilide, Théodote de
Byzance et les gnostiques n'aient point
réussi; ils valaient bien Luther, Calvin,
les quakers et les méthodistes : on eût vu
la civilisation éclore toute grande , et la
boule de neige n'eût pas roulé si long-
temps. On me répondra superbement
qu'Arius, les gnostiques et môme les
Albigeois étaient des esprits trop avancés
pour leur époque. Le genre humain était
trop peu éclairé pour les comprendre.
C'était au XVIe siècle , ni plus tôt ni plus
tard , que la civilisation devait percer sa
coque par l'effort du protestantisme.
L'Encyclopédie lui vint en aide ensuite
avec « une influence prodigieuse qu'on
< n'a pas toujours suffisamment corn-
i prise, » (Mém. p. 21.)
Quel est en effet le véritable esprit du
Christianisme , sinon de rendre le peuple
heureux en le rendant moral? Or, « avant
i 1789 , la société ne s'était point encore
< inquiétée de faire pénétrer la lumière
< de l'intelligence et des sentimens mo-
« raux dans cette masse compacte qui
< forme le fond même de la société. »
(Mém. p. 105.) Alors € la philosophie et
« la société , entrevoyant dans le lointain
« la liberté et l'égalité civiles, la tolérance
« et la charité pénétrant dans les institu-
« tions publiques ,.... la science se met-
i tant au service du grand nombre,
< s'allièrent en vue de cette noble fin. »
(Ib. p. 21.) L'alliance conclue, on se mit
à l'ouvrage pour dissiper les préjugés ,
c'est-à-dire apparemment toutes les idées
contraires à Vesprit du Christianisme,
< à la réalisation de l'idée chrétienne sur
« la terre.... Mais dès que le but fut at-
« teint, qu'importait à la société le sen-
« sualisme de Locke et de Condillac,
« l'athéisme de d'Holbach et le déisme de
i Voltaire ? Ces doctrines l'avaient occu-
« pée sans doute, chemin faisant, >....
mais «plus logique que les philosophes,
< elle devait tôt ou tard faire divorce avec
«eux, et le divorce eut lieu.» (Ib.
p. 22.)
Tel est le symbole éclectique, et telle
est l'histoire de l'humanité moderne se-
lon ce symbole , résumé avec une par-
faite exactitude. Il s'agit de l'examiner
et de le juger, ce qui n'est pas difficile.
281
La société raisonne dans cette curieuse
hypothèse à peu près comme Pius Enéas
dans son Enéide , lorsque , fuyant de
Troie, pour gagner l'Ida , il recommande
tendrement à sa femme de le suivre de
loin; et sans y songer davantage, s'é-
tonne, quand il est arrivé, de l'avoir per-
due en roule fl). Comment la société ne
comprenait-elle pas tout d'abord que « la
« conclusion pratique de ces théories de-
f vait être nécessairement la négation de
< toute vertu, de tout dévouement et de
< toute charité (Ib. p. 2il); » qu'une telle
alliance, conséquemment, était un fort
mauvais moyen d'atteindre le but, de
réaliser l'idée chrétienne , et qu'il serait
un peu tard pour faire justice de ces doc-
trines, quand ces doctrines auraient dé-
truit l'idée chrétienne dans l'esprit des
peuples? Aussi a-t-elle si peu fait justice
et divorce , quoi qu'on nous en assure ,
qu'elle est aujourd'hui plus matérialiste
que jamais. Abordez le premier venu, de
quelque condition qu'il soit, parlez-lui
de religion ou de politique , d'affaires ou
de plaisir, et vous verrez le sensualisme ,
avec l' athéisme ou le déisme, sortir de
ses réponses et de ses regards, dégoutter
de ses actions et de ses gestes. L'épreuve
ne manquera pas deux fois sur mille. Et
en attendant qu'on nous montre dans les
institutions publiques la charité, avec la
tolérance , qui en est la parodie la plus
impertinente , la liberté et l'égalité avec
une centralisation administrative et fi-
nancière, qui égale presque déjà celle de
l'empire romain , les éclectiques ne
peuvent plus dissimuler leur inquiète
surprise de l'état présent des choses. «Ce
«qu'il y a de certain, c'est que la situa-
it tion du monde a changé aujourd'hui ; les
«peuples admettent plus difficilement les
«dogmes. (Mém. p. 183.) Le monde
«se trouve dans une situation étrange.
«L'idée morale qui le soutient, a perdu
«son ancienne formule , et n'en a pas en-
zcore trouvé une nouvelle; elle devient à
« peine saisissable. L'ancien culte subsiste
« toujours, mais il ne représente plus les
«tendances nationales de la société.»
(p. 27.)
(1) Enéid. Il, 712:
.... Et longé servet vestigia conjux.
282
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
Malgré les améliorations morales, «la
« France sent vivement le besoin de l'or-
« cire et de l'unité, et cependant elle porle
«toujours en elle les restes du venin dés-
i organisateur dont elle fut en quelque
« sorte imprégnée pendant le dernier siè-
«cle....» (p. 117). Et quoique « !a société
« moderne soit plus chrétienne qu'au
«moyen âge, puisque la condition du
«plus grand nombre est meilleure......
(p. 32), les classes inférieures, cette
masse compacte , qui fait le fond même
de la société, et toujours incomparable-
ment le plus grand nombre _, « dépensent
« pour la débauche l'excédant de leur sa-
«laire Les ouvriers souvent exercent
« leurs enfans à mendier et les laissent
«grandir dans l'habitude de la dégradation
«morale Parlerai-je du paupérisme,
«cette lèpre qui semble caractériser no
« tre époque moderne , et qui s'est substi-
«tuée à l'esclavage ancien?.... Des géné-
« rations se multiplient dans l'abjection
«et la misère,... incapables de jouissances
littorales.... Les appétits du corps, quand
«elles peuvent les satisfaire, constituent
« leur unique jouissance (1). Lorsque l'on
«considère attentivement cette triste si-
«tuation, il est facile de se convaincre
« que sa cause première est l'inférioritéde
«l'éducation morale des classes inférieu-
« res.i» (Mém. p. 51)
On les a cependant dégagées des préju-
gés , le fait est avéré aussi; on les a dé-
gagées, par exemple, du respect pour le
pouvoir, pour la royauté, et elles n'en
sont pas pour cela plus disposées à l'o-
béissance ; de la piété et môme de la foi ,
(l) La mendicité pamit surtout hideuse au
jeune auteur (p. S3) en Italie et en Espagne, chez
des nations sans industrie ; mais c'est au milieu de
notre industrie que le paupérisme commence chez
nous ; c'est en Angleterre , le modèle de l'indus-
trie et du gouvernement, que cette lèpre a pris
naissance , qu'elle y est le plus répandue. Le iïlor-
ning Advertiser, 51 août 18il , nous apprend que ,
dans la seule ville de Londres, deux cents person-
nes périssent de faim chaque année. Il y a quelque
chose de plus triste encore que ce ravage de la mi-
sère , c'est le ravage du vice. Dans une petite com-
mune , à huit postes de Paris, les registres de
naissances conservés depuis llâ-52 n'offrent pas
une trace de naissance illégitime pendant deux
cent cinquante années, et dans les cinquante der-
nières on en compte environ Une centaine , ce qui
suppose des désordres de plus d'un genre.
et elles ne sont pas encore revenues pour
cela au véritable esprit du Christianisme :
elles sont si loin de Vidée chrétienne à
réaliser, qu'elles ne veulent entendre
parlerd'aucune religion. Les éclectiques
en outre n'ayant pas trouvé non plus la
nouvelle formule, comme on était en
droit de l'espérer, Véducation morale du
peuple reste à faire, comme avant 1789 ,
peut-être davantage. Et « si l'enseigne-
« ment chrétien ne se ranimait pas, les
« heureuses conséquences, que nouspour-
« suivons avec tant d'ardeur, avorteraient
«dans nos mains.» (Mém. p. 117.) INous
sommes vraiment bien avancés !
Serait-ce donc , par aventure , l'Egli6e ,
le Catholicisme, qu'on prétendrait faire
revenir au véritable esprit du Christia-
nisme? — Précisément. Ce Catholicisme,
que l'Encyclopédie attaqua avec tant de
perfidies et de turpitudes; qu'une haine
préméditée et froidement délirante a
tenté d'écraser comme infâme, comme
le plus détestable ennemi de la félicité et
de la dignité humaine ; maintenant qu'on
n'a pu réussir, qu'on a senti une résis-
tance divine, c'est lui qu'on voudrait
amener à composition, lui faire accroire
qu'on n'a rien entrepris contre lui que
dans son intérêt, et l'engager à servir les
fins pour lesquelles on jugeait indispen-
sable de le détruire. Quel est ce mystère?
Le voici : c'est que les peuples, dégagés
des préjugés , ont peu de patience ; on ne
leur promet que depuis cent ans la féli-
cité et ia dignité universelle, à répartir
fraternellement, et ils exigent déjà leur
quote-part ; ils semblent même résolus à
la prendre de leurs mains, et à s'empa-
rer pour cela de ces institutions politi-
ques, qu'on leur dit si efficaces. Ce sont
encore des enfans qui se croient aussi
habiles que leurs maîtres. On ne serait
donc pas fâché que le Catholicisme, qui
s'entend à conduire les peuples enfans ,
reprît leur éducation provisoirement.
Mais là, autre difficulté : le Catholicisme
ne veut rien relâcher de son antique doc-
trine.
Ainsi , d'abord, deux faits sont consta-
tés , qui forment un dilemme de position
insurmontable: c'est, premièrement, que
le dégagement des préjugés a opéré sur
le peuple en sens contraire de l'assertion,
comme on est obligé de l'avouer; secon-
DE L'ÉDUCATION WPULA1KE.
283
dément , que le Catholicisme n'a pas
quitté un seul de ses préjugés , et qu'il ne
revient pas de son côté à l'esprit ou au
génie du Christianisme j selon les philo-
sophes, par une raison très claire, selon
nous, c'est qu'il n'y est jamais venu, qu'il
n'a jamais eu et ne veut jamais avoir rien
de commun avec cet esprit-là, lequel est
tout le contraire du véritable.
Aussi lui en fait-on des reproches;
et il faut voir avec quel art, avec quel
adroit ou candide ménagement de blâme
et de louange, on cherche à le piquer
d'honneur, à l'effrayer de son abandon ,
à lui montrer en perspective son an-
cienne influence recouvrée, s'il veut
écouter de bons conseils. Tantôt on lui
déclare que les peuples certainement
n'ont plusdefoi en lui. « Secontentera-t-il
«d'ouvrir ses églises et d'y présenter la
« sainte Table à ceux qui n'y croient plus?
«Appel insuffisant. » (Mém. p. 183 et 27.)
Tantôt on essayera de lui faire compren-
dre quelle est l'autorité qui lui convient
uniquement, et quelle a été son impru-
dence < de se cocher sous le manteau de
« César.... en supportant une portion du
< sceptre dans ses mains malhabiles. »
(Ib. p. 90.) Tantôt on lui rappellera les
« inappréciables services qu'il a rendus
« à la société pendant ce long intervalle
« historique que nous pouvons désigner
« sous le nom de siècles de foi. Son culte,
i ses pratiques et ses dogmes ont agi avec
« une merveilleuse puissance sur Yinti-
< mité de la nature humaine; ils l'ont vê-
« ritablement transformée, autant qu'elle
« pouvait l'être; il se dévouait pour
t porter de tous côtés d'heureuses paro-
« les : ..... il était si grand, si aimant !...
t La fécondité de son principe est-elle
< donc déjà tarie, pour qu'il n'ait rien
« de nouveau a enseigner aux peuples sur
i la direction de leur activité , dans l'état
« actuel du monde? Il a supprimé l'es-
« clavage dans tout une partie de la
« terre ; mais ne reste-t-il donc plus rien
« à faire en marchant plus avant dans
« les voies de la charité? > (Ib. p. 185, 184,
185.) D'ailleurs , s'il tient absolument aux
dogmes, on conviendra complaisamment
avec lui que cela peut être bon à quelque
chose. «Supposez une foi sincère, ar-
« dente, .... dès lors le système catholi-
c que a raison. 11 n'est pas de puissance
« qui doive exercer une action semblable
« à celle qui résulte de la fréquentation
« des sacremens catholiques... Il n'est pas
« de sacrifice héroïque et de dévouement
« sublime dont ne'soit capable le croyant
« qui sort du sanctuaire, l'unie déga-
i gée de touslesliensde la corruption... »
(lb. p. 182.) Et quand le Catholicisme
« aura tout reconquis « par des moyens
« analogues t à ceux qu'il employa dans
les premiers temps, « alors il pourra
a inspirer encore (aux hommes) une foi
« vive dans les dogmes qu'il aura choisis
pour symboles... » (Ib. p. 185.)
Mais, je vous prie, pourquoi donc
choisirait-il de nouveaux dogmes?Quelles
œuvres nouvelles doit-il enseigner? Dans
quelle voie nouvelle de charité doit-il
marcher plus avant? Quelle espèce de
dogmes nouveaux attendez-vous? Com-
ment doit-il s'y prendre pour pénétrer
dans les institutions publiques ? Puisque,
la foi supposée , il n'y a pas de sacrifier,
héroïque que vous estimiez, avec raison,
semblable à celui du croyant qui sort du
sanctuaire muni des sacremens catholi-
ques,'pourquoi les peuples ne revien-
draient-ils pas au sanctuaire? On les en
a détournés, ils ne croient plus ! C'est
là le mal : c'est là le crime des encyclo-
pédistes! Mais vous, Messieurs les éclec-
tiques, qui vous reconnaissez leurs suc-
cesseurs, et qui voyez ce mal, c'est à
vous de le réparer. Que ne donnez-vous
l'exemple? que ne venez-vous au sanc-
tuaire? Si abandonné qu'il soit, vous n'y
serez pas les premiers arrivés , et le peu-
ple vous y suivra peut-être. Cette < bonne
« nouvelle , ces heureuses paroles » que le
Catholicisme» se dévouait à porter de tous
«côtés,» vous les «sèmerez à votre tour
«dans le cœur des hommes. » Que voulez-
vous qu'il fasse de plus? S'il s'avisait de
porter sa bonne nouvelle de tous côtés ,
comme autrefois , sur les places et sur les
chemins , vous savez bien que l'on crierait
à la sédition; vous-mêmes vous invoque-
riez certainement contre lui le droit sacré
de laliberté de conscience, cette tolérance
à laquelle il est tenu envers tout le monde,
et à laquelle personne n'est tenu envers
lui. Laissez encore du moins l'accès des
hôpitaux et des prisons au zèle des simples
fidèles, pour y seconder celui de nos prê-
tres et de nos religieuses, isolés, circons-
284
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
crits par le régime administratif, et
comme cela se passait il y a onze ans, il ne
manquera pas de chrétiens qui s'expose-
ront avec bonheur au souffle de la mort
pour rendre au pauvre endolori le cou-
rage et l'espérance • qui presseront sans
dégoût les mains souilléesde débauche, de
larcin et d'homicide, pour réveiller dans
des cœurs pervers le sentiment du re-
pentir et de l'honneur. Qu'avez-vous fait
du Refuge , fondé en 1816, parla charité
d'un jeune prêtre, l'abbé Arnoul, pour y
ramener aux habitudes du travail et de
la probité les enfans déjà coupables en-
vers la société et condamnés par la jus-
tice (1)? N'accusez donc pas le Catholi-
cisme des entraves que vous lui mettez ;
ne l'accusez pas de vous appeler et de
vous attendre en vain. Venez l'écouter,
vous le reconnaîtrez aussi grand , aussi
aimant qu'aux temps passés. Et quand il
se bornerait, comme vous vous en plai-
gnez, «à vous présenter un dogme ab-
isolu , auquel il faut se soumettre, des
i pratiques qu'il faut accomplir i (Mém.
184 et suiv.), il vous inspirerait d'aussi
grandes choses et vous enseignerait des
œuvres aussi grandes que celles des
temps passés. Ce fut ainsi que deux sim-
ples prêtres, à peine rentrés en France
après la Terreur, recommencèrent aussi-
tôt l'instruction religieuse dans la partie
basse qu'ils avaient louée de la Sainte-
Chapelle, où ils renouvelèrent les admi-
rables scènes de foi et de ferveur, que la
primitive Eglise déployait dans le secret
des Catacombes. Bientôt, en fondant la
paroisse de Saint-Thomas-d'Aquin, par
(l) Ce Refuge , dirigé par des frères des Écoles
chrétiennes, était situé rue des Grès, à Paris, dans
une maison qui sert maintenant de caserne de gen-
darmerie.Les enfans condamnés étaient préparés dans
les prisons pour cette terre promise par une Société
de bonnes œuvres catholiques , qui visitait également
les hôpitaux et instruisait les ramoneurs , en repre-
nant ainsi l'œuvre des abbés de Pontbriant et de
Fénelon. C'est dans celte société que l'évêque de
Versailles et l'évêque d'Alger ont pris leur vocation
ecclésiastique; l'on pourrait citer bien d'autres
prêtres et évêques. Deux ou trois ans passés au
Refuge suffisaient pour rendre à la société dans les
jeunes condamnés , des ouvriers laborieux et pro-
bes. En quinze ans , on n'en a vu qu'un seul dont
la conduite ne se soit pas soutenue au sortir de cette
maison.
la seule œuvre du catéchisme, ils ont
changé l'esprit d'un des plus brillans
quartiers de Paris , et l'ont rendu , pen-
dant vingtans, aussi célèbre par sa piété,
qu'on l'avait vu impie aux derniers jours
du XVIIIe siècle (1). Ce fut quelquechose
de semblable au succès du saint abbé
Olier, lorsqu'il fonda au XVIIe la paroisse
de Saint-Sulpice.
«Que l'éternel amour revienne! » dites-
vous. — Il est là, toujours présent; et pour-
quoi neserait-ce pas par vous qu'il recom-
mencerait les temps passés? Vous vous fi-
gurez d'ail leurs ces temps tout autres qu'ils
n'étaient. A vous croire, les merveilles de
l'Eglise naissante auraient tout converti
sanscontradiction. On disait, il est vrai,
en parlant des chrétiens : Voyezcornmeils
s"1 aiment! On disait aussi : Les chrétiens
aux lions! On leur adressait de tous cô-
tés les mêmes accusations et les mêmes
injures qu'aujourd'hui. Tertullien vous
l'alteste. L'Evangile est rempli de repro-
ches contre l'incrédulité des Juifs. 11 était
recommandé aux apôtres de quitter les
villes qui refuseraient de les entendre ,
et de secouer contre elles la poussière
de leurs pieds (2). Et cinquante ans après
qu'on a prétenduremeltre le Catholicisme
en question, vous vous en prenez àlui
de la mauvaise volonté qui le repousse !
Que si vous exigez néanmoins d'autres
faits encore en témoignage de sa puis-
sance, suivez chaque mois les annales de
ces missions, qui vont porter la bonne
nouvelle en Algérie, au Liban, en Chine,
dans l'Océanie, dans cette Amérique,
que le protestantisme s'efforce de leur
disputer, chez les peuplades les plus
ignorées des philosophes, et vous y ad-
mirerez toute la première vertu de la foi
catholique. Demandez à cette enfant de
(1) On ne perdra point la mémoire de M. Bamond
de Lalande , mort évêque de Rhodez , archevêque
nommé de Sens, et de M. Borderies , mort évêque
de Versailles. On attend la vie de M. Borderies ,
racontée par M. l'abbé Dupanloup. Celte histoire, si
simple et si pure , ne sera pas seulement précieuse
à tous ceux qui ont connu ces deux saints hommes,
si long-temps inséparables; elle offrira au clergé et
aux fidèles le modèle du chef et du prêtre de pa-
roisse , le modèle par excellence du catéchiste , et
vingt années de l'Eglise de Paris , à une des épo-
ques les plus importantes.
(2) Math. , ch. x et xi.
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
385
quinze ans, que le Néron sarmate n'a pu
intimider ni gagner, et qui vient cher-
cher l'hospitalité en France, après avoir
tout quitté pour la foi catholique (1) ;
demandez-lui comment la foi catholique
sait résister à l'exil, aux confiscations,
aux tortures du corps et de l'âme dans
l'héroïque Pologne. Regardez même au-
tour de vous, et pour me horner à deux
exemples, dont l'accoutumance ne dimi-
nue pas le mérite, voyez ces filles de
saint Vincent de Paul , et ces disciples du
bienheureux Lasalle, consumer leur vie
dans des labeurs obscurs et rebutans ,
sans autre soutien que la foi catholique.
Voyez enfin ces Conférences de saint
Vincent de Paul, établies depuis peu
d'années dans trente - trois villes de
France, où déjeunes chrétiens font leur
plaisir de chercher les pauvres dans leur
délaissement, pour leur porter la vie du
corps et réveiller celle de l'âme (2) , et
dites-nous vous-mêmes si la fécondité
du principe catholique est tarie ? Non ,
la foi n'est aujourd'hui ni moins vive, ni
moins féconde que dans aucun temps.
Elle a eu ses confesseurs et ses martyrs
en France, il y a quarante-huit ans; elle
en a maintenant en Pologne, en Irlande,
en Prusse, en Espagne, comme aux ex-
trémités de l'Orient; elle a même zèle et
même efficace sur les hommes de bonne
volonté, et de plus elle supporte sans
étonnement et sans trouble, des défec-
tions et des humiliations inouïes après
quinze siècles d'un empire adoré. Gène-
ratio mata et adultéra signum quœrit t
et signum non dabitur ei nisi signum
Jonœ prophetœ (3).
On ne nie pas tout cela, me dira-ton.
Ne déclare-t-on pas même que « le mis-
< sionnaire qui va braver des climats dé-
< vorans , qui vole au devant des peuples
c sauvages où il peut trouver le plus af-
i freux supplice ; que la sœur de charité,
t qui fait le sacrifice de sa vie aux pau-
(1) Je dois taire son nom , de pear d'attirer une
persécution plus violente sur sa famille , restée en
Pologne. Mais tous les catholiques polonais savent
de qui il est ici question.
(2) Voyez particulièrement la Notice historique
sur la Conférence de Montpellier. Cette Conférence
n'existe que depuis deux ans , et l'on peut dire
qu'elle est déjà le modèle de l'œuvre.
(3) Math, xii, 5Î>. !
< vresetauxsouffrans, » sont « deux types
< admirables de l'amour et du courage
« portés à leur dernière limite, et ne
i pouvaient pas même être imaginésdans
« la société antique. » (Mém. p. 17.) On
les approuve, pourvu que l'un se borne
aux peuples sauvages et ne s'ingère pas
de pourchasser de son zèle intempestif,
dans son pays , hors de l'enceinte du tem-
ple, des citoyens civilisés (I); pourvu
que l'autre se borne, dans les hôpitaux, à
sogner les maladies les plus horribles ,
pour ses menus plaisirs, sans tourmen-
ter les malades, et surtout les monrans ,
en troublant la paix de leur conscience
par les terreurs fanatiques de peines
éternelles; tout cela est très bien, et ou
l'encourage autant qu'il est possible en
regardant faire. On pourra, par la suite,
leur distribuer le prix de la vertu Mon-
tyon et leur donner la croix d'honneur,
ou la décoration civique de juillet. En-
core une fois, cela est très bien , mais
cela ne suffit pas.
Recueillons ici notre attention ; nous
allons entrer dans les profondeurs de
l'éclectisme moderne , dans sa doctrine
ésotérique. Le Catholicisme, tel qu'il est,
ne suffit pas, parce que l'on distingue
Y intimité de la nature humaine (p. 183) et
le progrès de la société humaine , la foi
toute passive (p. 184) et Y activité des peu-
ples (p. 185), !e développement indivi-
duel et le développement social. Or, on
accorde que le Catholicisme a beaucoup
influé individuellement sur l'humanité ,
et que nul système n'a aussi bien réussi
à dégrossir la nature intime de l'homme :
(1) On se rappelle les soulèvemens d'indignation
qui se manifestèrent partout en 181G et 1817 contre
les Missions de France, de la part de certains es-
priis ; opposition telle , que cette œuvre cessa en-
tièrement. Mais la rancune dura jusqu'en 1850 , où
la bibliothèque des Missions fut complètement dé-
truite et leur asile dévasté. Or l'auteur de cet arti-
cle a pu reconnaître aisément, par deux petites
circonstances, la cause de celle violente opposition.
Il voyageait dans l'Auvergne en 1818 ; il vil au
village du Mont-Dor la foi et la piété ranimées au
seul bruit de la mission récente qui avait évangélisé
Clermont , à douze lieues de là ; et tout le long de
la roule , à travers le Bourbonnais , il avait entendu
un licencié en droit injurier les croix de mission et
les missionnaires , à cause de la vertu qu'on ren-
contrait depuis ce moment dans les servantes d'au-
berge.
286 DE L'ÉDUCATION POPULAIRE,
c'est ainsilqu'il a perfectionné la morale.
Mais,outre que maintenant ce perfection-
nement de morale qui vient de lui , est ac-
quis aux humains, et désormais indépen-
dant de lui, le Catholicisme n'a rien en-
tendu jusqu'à présent, ou bien peu de
chose, à l'organisation socialeen grand, à
la civilisation; car sa charité n'a pas en-
core pénétré dans les institutions publi-
ques(p. 22). Son pluslouableeffort a étéen
ce genre de produire quelques faibles et
informes germes, en travaillant, quoique
bien lentement , à l'abolition de l'esclava-
ge , à l'affranchissement des communes,
donliln'a pas compris évidemment l'es-
prit et le but. Il savaittrès bien habituer
I homme à la résignation pendant des
siècles de violence ; mais il ne sait pas
procurer le bonheur aux peuples en
masse, comme cela doit nécessairement
arriver. Ainsi, jamais il n'a conçu, et il
ne conçoit pas encore, l'extinction de la
mendicité, idée si simple, si lumineuse
et si philanthropique. C'est pourquoi en
admirant ses merveilles des temps passés,
et son énergie au moyen âge , on n'ap-
pelle pas moins le moyen âge tout en-
ques font positivement une règle de pro-
céder individuellement. Car si « elles
« admettent et respectent le sentiment
« religieux , c'est « en élevant un autel à
« la raison individuelle , » et vous y re-
connaissez « la logique supérieure du
« principe protestant. » (Mém. p. 21.) Au
contraire , la logique infiniment supé-
rieure du Catholicisme est de former
constamment l'unité dans les intimités
individuelles , agissant diversement sur
la diversité humaine , dans le même sens,
pour la môme fin et par les mêmes
moyens; c'est-à-dire que sa divine in-
fluence , sans changer , sait s'adapter à
tous les caractères, à toutes les situa-
tions, comme la manne du désert s'a-
daptait à tous les goûts. Son influence
n'est donc pas seulement intime , mais
elle n'est si puissante individuellement,
que parce qu'elle est excellemment so-
ciale.
Un philosophe niait le mouvement;
quelqu'un se mit à marcher devant lui :
c'était la meilleure réponse. Le moyen
âge en a une toute semblable à faire pour
le Catholicisme , en citant de ses siècles
r~- ~ r« ".u,U9 ie moyen âge ioui en- le t.auioiicisme , en citant de ses siècles
tier « 1 essai grossier et imparfait de la de foi telle époque , qui égale et surpasse
t fiant i*i na s*U n.x*: «. / ■ ' _ > jw. . ■ . . *
< doctrine chrétienne appliquée à l'état
t social, t
Je pourrais vous répondre que la so-
ciété étant composée d'individus, il est
difficile d'agir autrement que par les in-
dividus sur la société; que c'est juste-
ment en amendant la nature intime de
l'homme, et en multipliant cet amende-
ment individuel, qu'il a pénétré dans la
législation romaine, autant que les em-
pereurs romains l'ont permis. Il sera
impossible, par exemple, que l'institu-
tion du jury soit catholique, tant que les
jurés ne seront pas catholiques indivi-
duellement. Et quant aux règles d'ensem-
ble , aux lois , aux codes qui doivent im-
primer le mouvement, diriger le jury,
comme toute autre institution , selon
Vidée catholique, à qui appartient-il de
les poser, sinon à vous, législateurs?
Comment le Catholicisme pénétrerait-il
dans les codes et les lois, si les législa-
teurs l'en bannissent, et s'ils ne sont pas
eux-mêmes auparavant des individus ca-
tholiques;, dans l'intimité de leur nature?
Ce qu'il y a de plus bizarre dans votre
reproche , c'est que vos idées philosophi-
notre glorieuse émancipation présente.
Je comptais bien donner ici même cette
preuve; la longueur de cet article m'en
empêche. Mais le défi n'est qu'ajourné,
et prendra son champ dans le cours
d'histoire de France. On y verra que la
civilisation , qui nous assourdit tous les
jours de ses promesses et de ses vante-
ries , ne se tirera jamais de peine, sans
revenir humblement et fidèlement à l'es-
prit et aux institutions du moyen âge,
dont le protestantisme a interrompu le
développement, pour le malheur et la
honte dePhumanité chrétienne. En atten-
dant, afin d'en donner au moins une idée,
et de montrer en même temps quelles
étaient ces mains malhabiles aux choses
temporelles , j'indiquerai, sur les limites
du moyen âge, un seul homme, un prê-
tre , un moine que la religion catholique
a pris dans une condition obscure, a
nourri obscurément pendant cinquante-
cinq ans , pour l'élever tout-à-coup au
sommet du pouvoir, pour en faire un
exemple de la force et de la gloire que la
sainteté communique au génie ; un
homme qui, avec le cordon de saint
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
287
François, domina toutes les grandeurs de
la terre; qui, sans parler de ses prodi-
gieux succès dans les choses spirituelles,
gouvernait un grand royaume ou par ses
conseils, ou parle commandement qui lui
était confié , diminuait les charges publi-
ques en augmentant les revenus, et ap-
prenant aux villes à lever ellesrmêmes
les impôts , domptait la noblesse la
plus intraitable , fondait à la fois une
université , une garde nationale , et
la première infanterie régulière qu'on
ait vue en Europe. Cet homme, c'est
Gonçalez Ximenez de Cisneros , ou,
comme l'appelle l'Espagne, saint Xime-
nez.
Enfin, quelle difficulté trouve- t -on
dans les dogmes, et quels dogmes fau-
drait-il rayer pour le plan des éclecti-
ques ? Ecoutons. « Il ne faut pas que
« dans une société telle que la nôtre, le
i Christianisme vienne dire à l'homme :
« Tu es né pauvre, résigne-toi ; car tu es
« destiné à subir éternellement ta pau-
« vreté. L'homme...., voyant de toutes
« parts les richesses se multiplier comme
« une première récompense , sous les ef-
« forts du travail et de la vertu , ne corn-
« prendrait pas le langage du Christia-
« nisme.... La conduite de la vie ne peut
« pas être aujourd'hui présentée aux
« hommes, comme dans ces temps de
« barbarie (toujours le moyen âge) où la
« dignité humaine était de toutes parts
« violée Aujourd'hui, la société ne
a peut plus se contenter de l'enseigne-
« ment moral qui prescrit la résigna-
«tion.... Une activité nouvelle s'est em-
« parée du monde , » avec laquelle
l'homme doit être en harmonie par l'édu-
cation. « Il ne doit point sortir de l'école,
« affaissé par l'appréhension des vicissi-
« tudes de la vie , résigné à les subir ,
« comme une victime expiatoire, détaché
« de toutes les joies de ce monde, abîmé
« dans la contemplation de la mort, uni-
« quement préoccupé de son salut indi-
« viduel. L'éducation doit disposer
« l'homme à l'usage moral de la liberté ,
i fortifier et relever l'énergie de ses fa-
it cultes , lui présenter les joies de la vie,
« non pas comme mauvaises et réprou-
« vées (1). mais seulement comme infé-
(1) Afin qu'on ne s'imagine pas que la doctrine
« rieures à l'idée de devoir.... >- (!\lém.
p. 178 à 380.)
One dites- vous? ce ne sont pas là des
dogmes? c'est de la morale. Vous sem-
bliez jusqu'ici vous en tenir à la morale,
et ne contester que l'autorité et l'utilité
des dogmes, des mystères, et maintenant
c'est la morale que vous arguez. Il est
ainsi. Toutes ces plaintes vagues et géné-
rales sur l'objet de la foi finissent par se
formuler en plaintes contre la morale du
Catholicisme, malgré la maturité de la
raison humaine, qui devrait , ce semble,
comporter plus d'austérité. On approuve
bien qu'il inspire leplus humble et le plus
généreux dévouement à ceux qui y pren-
dront plaisir, pourvu qu'il n'en fasse pas
une obligation commune , même propor-
tionnée aux différentes situations, et
qu'il ne désapprouve pas ceux qui ai-
ment mieux prendre leur plaisir dans les
joies de la terre. De cette manière , tout
le monde sera content, le Catholicisme
en continuant de se dévouer, et le reste
en profitant du dévouement. Car, enfin,
il est décidé que le monde doit être heu-
reux désormais ; que les joies de la terre
sont dues à l'homme, comme première
récompense du travail et de la vertu.
L'homme doit croire de plus que déjà
actuellement la vertu avec le travail
multiplie cette récompense partout avec
la richesse ; il doit, par conséquent , se
préoccuper de cette multiplication et de
sa jouissance, tout autant que de son
salut individuel. « Ce nouvel enseigne-
« ment moral... est le seul qui puisse
« être bien compris par la société mo-
« derne et par la France surtout , dont le
« génie actif et pratique demande une
« loi en harmonie avec ses tendances. i
(p. 180.) On espère que le Catholicisme se
le tiendra pour dit et qu'il y fournira
éclectique soit si neuve et si haute . qu'elle le donne
à croire, Saint-Lambert, qui ne passe pas pour un
aigle en philosophie, ni pour un cygne en poésie ,
avait absolument la même opinion. Parmi ses pédan-
tesques notes sur ses Saisons, celle qu'il a mise au
vers 131 de son Automne, se termine ainsi : it Voilà
« les hommes devenus ignorans, pusillanimes,
« méchans , humbles, austères et malheureux,
« parce que... ne jouissant qu'en tremblant des
« présens de la terre, accablés sous le poids des
« maux , ils oublient do leur opposer la vertu tt le
« plaisir. »
288
DE L'ÉDUCATION POPULAIRE.
son contingent, libre à lui de s'asseoir
aussi au partage en le rendant plus abon-
dant. On l'y invile, on l'assure « qu'il
<r n'est pas en opposition avec le prin-
« cipe d'activité des sociétés modernes;
« seulement il n'y a pas encore suffisam-
« ment pénétré. C'est là le grand travail
< moral , qui est réservé au siècle où
« nous vivons. » (Mém. p. 178.).... « C'est
« donc à lui qu'il appartient de changer
« la forme, sinon le fond de son ensei-
« gnement. » (ld. p. 179.). Il ne peut pas
décemment s'y refuser; il ne le peut pas
dans son propre intérêt, s'il veut recon-
quérir son ancienne influence, et avoir
la satisfaction de promulguer un jour de
nouveaux dogmes à l'acceptation géné-
rale. La philosophie l'aidera volontiers ;
elle ne lui épargnera pas les conseils;
elle lui en donne déjà (1). Ce n'est pas
assez pour la sollicitude des philosophes;
en attendant le « réveil complet de la foi
t catholique, qui rendra aux dogmes
c leur toute-puissance, il faut, particu-
« lièrement en France, que l'autorité
« tienne compte, dans l'éducation, des
« nécessités actuelles; c'est-à-dire qu'à
« côté des pratiques toujours saintes, tou-
t jours respectables , mais qui n'ont plus
& sur l'esprit des peuples une puissance
« morale, elle joigne des ressources nou-
« velles... Il faut enfin que la religion ac-
t cepte le concours de la philosophie pour
(t l'accomplissementde son œuvre.» (Mém.
p. 185 et 186.) Et l'on nous offre déjà un
quasi-modèle de ce concours nécessaire :
à l'école protestante de Postdam, « le sen-
« timent religieux essaye de s'allier à la
« philosophie, surtout pour l'enseigne-
« ment de l'histoire. Encore quelques pas
« dans cette direction , et le système qui
« convient au temps présent, aura été
< trouvé. »(ld. p. 187 )
Voilà le dernier mot et le secret de la
philosophie éclectique. Elle prétend être
indispensable au monde. Or, si le Catho-
licisme avait encore sa vertu première,
si ce n'était pas par sa faute qu'on l'eût
(i) Il y en a beaucoup dans le Mémoire cité , et
particulièrement au chap. m delà troisième partie,
pag. 274. Je me porterais bien garant que le jeune
auteur a cru rendre ainsi un service au clergé , et
pourtant ce n'est pas ce qui choquera le moins, dans
son livre , tous les catholiques.
renoncé , s'il savait seul l'origine, la
nature et la destinée de l'homme, s'il
répondait parfaitement à son intimité
individuelle, et tout ensemble, à son ac-
tivité extérieure , à sa condition huma-
nitaire , s'il était, en un mot, comme
nous n'en doutons pas, essentiellement
et éminemment social, que devien-
draient les philosophes ? Pour qu'ils
soient nécessaires , il faut que la religion
catholique ne suffise pas, il faut qu'ils
la corrigent; et ils ont besoin d'être né-
cessaires.
Mais voilà aussi ce qu'ils ne nous per-
suaderont jamais à nous autres catholi-
ques. Il y a long-temps que nous con-
naissons tous leurs systèmes et leurs
prétentions. Un des papes de ce moyen
âge si imparfait , mais moins dupe que
notre siècle, appelait certains philoso-
phes d'alors des théophantes plutôt que
des théologues , et les gourmandait de ce
que par leurs divagations, ils brouillaient
tout, reportant la tête a la queue, et
voulant contraindre la reine de servir la
servante , c'est-à-dire soumettre la science
céleste aux idées terrestres (1). On ne l'i-
gnorait pas dès avant cette époque, et
nous ne l'oublierons pas davantage. Peu
nous importe donc que « d'un commun
«accord, MM. Royer-Collard, Cousin et
« Jouffroy alfirment la morale même du
«Christianisme, i (Mém. p. 25.) Peu nous
importe queceux-ci aient soutenu, en spé-
culation, le spiritualisme, que les autres
aient réhabilité, comme on le dit, le
moyen âge, si la conséquence finale et
l'application n'en sont pas plus catholi-
ques, et ne mènent pas moins au dédain
de ce qu'il y avait de mieux dans le
moyen âge, et au matérialisme pratique.
Peu nous importe qu'on nous cite l'Evan-
gile , nous avons nos prêtres , nos évo-
ques et nos papes pour nous inîerpréter
l'Evangile, et nous ne reconnaissons pas
d'autres docteurs ; car ils nous enseignent
comme ayant puissance, et nonsicut scri-
(l) Grég. IX , Epist. ir , 20 : Ut sic videantur non
Theodocti , nec ïheologi sed poliùs Theophanli
cum... ipsi doctrinis variis et peregrinis abducli,
redigunt caput ad caudam, et ancilke cogunt famii-
lari reginam , videlicet documentis terrenis cœ-
leste , quod est gratia; tribuendo nalurec. Raynald.
Aim. 1228.
DE L'EDUCATION POPULAIRE.
2M
bit* et pharisœi (1). Je ne vous dirai pas
qu'en imputant aux dogmes la sévérité
de la morale , vous contredites votre
principe de la morale indépendante, ou
de la morale en soi; mais je vous dirai
que le Catholicisme ne fera jamais de
nouveaux dogmes, parce qu'il n'en a ja-
mais fait , à la grande différence de toutes
les religions humaines. Il gardera jus-
qu'au ciel ceux qu'il a reçus de son divin
maître, et il gardera par la même raison
sa morale, qui en est la conséquence insé-
parable,et qui n'est pas d'à il leurs celle que
vousluiattribuez. Il necesserade répéter
jusqu'à la fin des temps, que parce que
nous sommes hommes et pécheurs, nous
devons manger notre pain à la sueur de
notre front ; que deslinés à la vie éter-
nelle, les choses de la terre ne doivent
point nous préoccuper (2); que les joies
de la terre sont trompeuses. Même sous
l'ancienne loi , où les Juifs étaient con-
duits, comme des enfans par les récom-
penses temporelles , le roi - prophète
avait eu soin d'avertir que le bonheur ne
consistait pas dans les richesses tempo-
relles, qui devaient être si souvent le
partage des méchans. Promptuaria eo-
rum plena.... oves eorum ftetosœ.... Bea-
tum populum dixeruni cui hœc surit;
beatus populus , cujus Doininus Deus
ejus (3). Le premier et le plus beau des
cantiques de l'ère nouvelle, le cantique
de l'humilité, chanté par la plus parfaite
des créatures, par l'épouse des céles-
tes cantiques, nous dit ensuite : Esurien-
tes implevit bonis et divites dimisit ina-
nes. Le divin Maître enfin a parlé : Quœ-
rite prii/ium regnum Dei.... et hœc om-
niaadjicientur vobis (A). Maisauparavant
il a dit : Pœiiitemini et crédite Evange-
lio.... Beati pauperes spiritu (5) ; et en
même temps , il a si bien pris les intérêts
(i) Marc, i , 22 ; Math, vil , 29.
(2) S. Léoo pape, serm. lxxii , î> : Ad œterna
praeelectos peritura non occupent.
(3) Ps. CLIII.
(4) Math, vi , 53.
(5) Marc, i, 1S; Math, v , 57 Comment ne pas
rappeler ici le sermon de Bossuet sur Véminenle di-
gnité des pauvres dans l'Eglise?
des pauvres, et son Eglise île même après
lui, que les riches ne sont admis que
sous la condition de se dépouiller de leur
superflu pour les pauvres : liez/tus i/m
intelligit super egenum et pauperem (i).
Aussi, le Catholicisme a toujours fait et
fera toujours plus pour l'indigence et
pour les populations que toutes les con-
stitutions politiques, les procédés indus-
triels et les maximes éclectiques ensem-
ble. Il sait très bien que sans le détache-
ment desyote.v de la terre, même les plus
légitimes , vous ne viendrez jamais à
bout de soulager la pauvreté et de ren-
dre le peuple moral.
Au reste , s'il est vrai que vous en savez
davantage, ne dissertez plus tant , agis-
sez. Empêchez qu'il y ait des pauvres, si
vous pouvez ; et le Catholicisme loin de
leur dire : Soyez pauvres éternellement,
vous en louera; car vous aurez ôté en
même temps du milieu des hommes la
luxure, l'intempérance , la vanité, la
paresse et la fraude, s Commencez par
« chercher la justice, et les biens même
« de la terre vous seront donnés par sur-
it croit. » Mais jusqu'à ce que vous teniez
cette heureuse invention humaine, de
rendre le peuple moral par les joies de
la terre, croyez-nous, laissez le Catholi-
cisme prêcher la résignation, tant qu'il
y aura des misères et des souffrances :
heureux vous-mêmes un jour , si , le re-
poussant obstinément, vous le retrouvez
encore pour consoler les peuples des
prospérités que vous leur aurez faiies , et
vous défendre de leur gratitude !
Les deux mémoires couronnés n'ont
donc point résolu la difficulté; ils sont
le commentaire , le plus habile peut-
être, des circulaires ministérielles de
1833 et 1834 sur l'instruction primaire ,
et par là même ils mettent plus à nu la
stérilité des moyens imaginés aujour-
d'hui pour guérir une des plus grandes
plaies de la société. On craint ce qu'on
admire, et l'on voudrait que la vérité ne
fût pas si vraie.
Edouard Dumont.
(i) PS. XL.
290
PHÉNOMÈNES HISTORIQUES
PHÉNOMÈNES HISTORIQUES DU DIXIÈME SIÈCLE.
La religieuse Roswith. — Ses ouvrages. — Gerbert.
— Sa science. — Saints et savans. — Caractère
chrétien des princes et des peuples.
Le Xe siècle de l'ère chrétienne a le pri-
vilège d'être appelé le siècle d'ignorance
et de barbarie, le siècle de fer, du moins
quand il est question de l'Europe occi-
dentale et de la chrétienté. Ce privilège
ou ce reproche est-il vraiment mérité?
C'est ce que nous allons voir.
Un des phénomènes du siècle de
Louis XIV, c'est que madame de Sévigné
lisait saint Augustin dans la langue môme
de saint Augustin; c'est que la mère An-
gélique Arnauld entendait le latin de son
bréviaire : les historiographes de Port-
Royal y voient la merveille de leur docte
confrérie, et même la merveille de leur
siècle. Si donc le siècle de fer, le siècle
d'ignorance et de barbarie recelait au
milieu de ses prétendues ténèbres une
merveille semblable, une merveille bien
plus grande, que dirions-nous? Si cette
merveille se trouvait , non pas unique-
ment dans la ville capitale, mais au fond
d'une province naguère barbare, que di-
rions-nous?
Or cette merveille du Xe siècle, mer-
veille plus étonnante que madame de Sé-
vigné et la mère Angélique ne le furent
au siècle de Louis XIV , est une simple
religieuse du couvent de Gandersheim,
au pays actuel de Hanovre : elle était née
vers l'an 940, et se nommait Roswith.
Sans sortir de sa pieuse retraite, elle ap-
prit le latin, le grec, la philosophie d'A-
ristote, la musique, enlin les sept arts
libéraux. Ses uniques maîtres furent deux
religieuses du même couvent. Ce qui est
encore plus merveilleux, elle composa
un grand nombre de poésies latines qui
commencent à exciter la surprise et l'ad-
miration du XIXe siècle, et à lui faire
considérer la nonne Roswith comme une
gloire, non seulement pour l'Allemagne
mais pour l'Europe entière.
La religieuse poète du Xe siècle écrivit
en vers le Panégyrique ou le Règne des
trois QcUqîis, qui reçurent en Occident
la dignité impériale, après l'extinction
des descendans directs de Charlemagne.
Elle écrivit de plus huit poèmes sur la
vie de plusieurs saints. Enfin elle a fait
six ou sept comédies en prose, à l'imita-
tion de Térence, comme elle-même nous
l'apprend. Honorer et recommander la
chasteté, tel est le but presque unique
qu'elle s'y propose. « J'ai voulu, dit-elle
« dans la préface, substituer d'édifiantes
« histoires de vierges pures aux déporte-
« mens des femmes païennes. Je me suis
i efforcée, selon les facultés de mon petit
i génie, a célébrerlesvictoiresde la chas-
< teté, particulièrement celles où l'on voit
« triompher la faiblessedesfemmes,'et où
< la brutalité des hommes est confon-
« due. » Parmi ces drames de Roswith, il
en est deux entre autres qui sont tirés
d'histoires authentiques, et ont entre eux
beaucoup de ressemblance : c'est le Soli-
taire saint Abraham, qui se déguise en
militaire, pour ramener à la vertu sa
nièce Marie qui s'était abandonnée au
mal; c'est Saint Paphnuce, qui emploie
un stratagème pareil , pour convertir la
courtisane Thaïs.
Ces drames , écrits en latin correct par
une religieuse allemande du Xe siècle,
étaient joués par des religieuses, écoutés
par des religieuses. Il s'ensuit d'abord
que cette langue leur était familière : ce
qui ne se trouve peut-être dans aucun
siècle depuis, pas même dans celui de
Louis XIV. De plus, quoique plusieurs
de ces drames traitent des matières et
des aventures fort délicates, la diction
de la pieuse nonne demeure toujours
aussi pure et aussi chaste que ses inten-
tions sont candides et irréprochables.
Deux littérateurs modernes, le fameux
Erasme dans un de ses colloques, un
poète anglais dans une pièce de théâtre,
ont traité un sujet pareil à celui d'Abra-
ham et de Paphnuce. Eh bien, il est re-
connu aujourd'hui que pour la délica-
tesse dessentimens, la finesse et la retenue
du langage, l'inspiration religieuse et l'é-
lévation morale, la bonne religieuse du
Xe siècle l'emporte incontestablement et
DU DIXIÈME SIÈCLE.
291
sur le poète anglais et sur le fameux
Erasme. Ce n'est pas tout. Dans ces dra-
mes la religieuse de Ganderslieim se
montre très familiarisée avec la musique,
l'astronomie, et môme avec la philosophie
d'Arislote ; on y trouve encore ce que
l'on n'y attendait guère, on y trouve l'a-
pologie de la science. Après un discours
philosophique sur l'art musical, les disci-
ples de Paphnuce lui demandent : < Et
« d'où avez-vous tiré ces connaissances
« dont nous n'avons pu suivre Pexposi-
« tion sans fatigue? — Paphnuce. C'est une
i faible goutte que par hasard et sans la
t chercher, j'ai vu en passant jaillir des
« sources abondantes de la science : je
i l'ai recueillie , et j'ai voulu vous en
« faire part. — Les disciples. Nous ren-
« dons grâces à votre bonté; cependant
< cette maxime de l'Apôtre nous effraie :
i Dieu choisit les insensés suivant le
« monde , pour confondre les prétendus
c sages. — Paphnuce. Sages ou insensés
i mériteront d'être confondus devant le
« Seigneur , s'ils font le mal. — Les di-
« sciples. Sans doute. — Paphnuce. Toute
« la science qu'il est possible d'avoir
t n'est pas ce qui offense Dieu, mais Pin-
« juste orgueil de celui qui sait. — Les
« disciples. Cela est vrai. — Paphnuce. Et
< à quoi la science et les arts peuvent-ils
« être plus justement et plus dignement
« employés, qu'à la louange de celui qui
« a créé tout ce qu'il faut savoir , et qui
« nous fournit à la fois la matière et l'ins-
« trument de la science ? — Les disciples.
< Il n'y a pas de meilleur emploi du sa-
« voir. — Paphnuce. Car mieux nous
« savons par quelle loi admirable Dieu a
< réglé le nombre, la proportion et l'é-
« quilibre de toutes choses, plus nous
« brûlons pour lui. — Les disciples. Et
« c'est avec justice. »
Telle est l'apologie que la bonne reli-
gieuse de Ganderslieim fait de la science.
Certes, cela n'est pas mal pour un siècle
d'ignorance et de barbarie. Mais reste à
juger s'il est encore permis de qualifier
de la sorte le siècle de Roswith (1).
Pendant qu'une simple religieuse cul-
tivait avec tant de succès les sciences
(l) Ceillier, t. XIX, art. Roswith; Revue des
Deux-Mondes, 1U novembre 1U5U; Université Ca-
lliolifiueti. Yï, p. 419.
et les lettres au fond de l'Allemagne, un
homme, né pauvre, les cultivait avec plus
de gloire encore en l'rance. Cet homme
se no m mait Gerbert,
Il était né en Auvergne, à Aurillac
même ou dans le voisinage, d'une famille
obscure. Jeune encore , il embrassa la
vie religieuse dans le monastère que le
comte St. Gérald avait fondé dans cette
ville vers la tin du IXe siècle. Après y
avoir étudié la grammaire et les autres
parties de la littérature qu'on y ensei-
gnait, le désir de s'avancer de plus en
plus dans les sciences lui ht solliciter la
permission d'aller les étudier en divers
pays. Son abbé Penvoya dans la Marche
française d'Espagne, à Borel, comte de
Barcelone, qui le mit auprès d'un évêque
nommé Haïton pour étudier les mathé-
matiques. Les sciences s'étaient mieux
conservées en Catalogne qu'ailleurs,
parce que ces cantons avaient été moins
exposés aux incursions des Normands.
De plus, leur proximité de l'Espagne les
mettait à portée de proliter des connais-
sances dont les Arabes faisaient alors
profession. Gerbert mit tout à profit pour
s'instruire. Il cultivait avec soin les sa-
vans du pays. On en juge ainsi par l'é-
troite liaison qu'il contracta avec Guérin,
abbé de Saint-Michel de Cusan , homme
non moins célèbre par son savoir que par
sa piété, et qui avait d'habiles artistes
dans son monastère. Il est même des
écrivains qui prétendent , mais la chose
n'est ni certaine ni même probable, que
Gerbert pénétra plus avant en Espagne,
et qu'il alla jusqu'à Séville et Cordoue,
pour faire de nouvelles découvertes au-
près des Arabes qui y dominaient. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il acquit des
connaissances prodigieuses dans les ma-
thématiques , la philosophie, l'astrono-
mie, la médecine et même dans les arts
mécaniques.
Vers l'an 968, l'évêque Haïton et le
comte Borel ayant entrepris le voyage
de Rome, prirent Gerbert en leur com-
pagnie. Ce fut pour notre philosophe un
moyen d'acquérir de nouvelles connais-
sances. Bientôt il se fit connaître à l'em-
pereur Olhon 1"', qui lui donna l'abbaye
de Bobbio. Plus tard, Gerbert quitta l'I-
talie, et se relira d'abord en Allemagne,
à la cour de l'empereur , ou il enseigna
292
PHÉNOMÈNES HISTORIQUES
quelque temps le jeune Othon : c'était
Othon II. De là Gerbert passa à Reims,
où l'archevêque Adalbéron lui confia l'é-
cole de sa cathédrale. De temps en temps
Gerbert faisait le voyage d'Italie. Dans
un de ces voyages, il fit connaissance
avec le philosophe Otric de Saxe, pré-
cepteur d'Othon III. Dans un autre, les
deux philosophes eurent à Ravenne une
conférence publique sur toutes les scien-
ces, en présence de l'empereur et de tous
les savans qui se trouvaient à la cour et
à la ville. Gerbert eut un grand nombre
de disciples, dont plusieurs en formè-
rent d'autres. Les plus illustres sont les
deux empereurs Othon, Ier et II; le
prince Robert de France, depuis le roi
Robert, qui, à l'école dé Reims, fit tant de
progrès dans la scieuce et dans la vertu,
qu'il fut surnommé clerc (clericus) pour
son savoir, et pieux pour sa religion sin-
cère.
Outre un très grand nombre de lettres,
Gerbert écrivit des traités sur l'arithmé-
tique, la géométrie, l'astronomie, sur la
manière de construire un astrolabe, un
cadran ou quart de cercle, une sphère,
sans compter des traités de rhétorique et
de dialectique. Son auteur favori était le
célèbre Roèce, qui, avec son ami Cassio-
dore, transplanta en latin et en Occident,
pendant le VIe siècle, toutes les sciences
de la Grèce. Gerbert était surtout habile
à construire desinstrumensd'astronomie
et de musique.
Ditmar, évêquede Mersebourg, le plus
judicieux et le plus fidèle historien de ce
temps-là , nous dit : « Qu'il était parfai-
« tement versé dans l'astronomie , qu'il
« surpassa tous ses contemporains en
< plusieurs autres belles connaissances;
« qu'étant à Magdebourgavec l'empereur
« Othon III, il fit une horloge dont il ré-
« gla le mouvement sur l'étoile polaire,
« qu'il considérait à travers un tube(l). >
De ces paroles d'un auteur contemporain,
dessavans ont conclu que Gerbert inventa,
dès le Xe siècle, premièrement une hor-
loge à roues , et en second lieu un tube
astronomique ou lunette à longue vue
autrement télescope. Un autre ancien
auteur parle avec admiration des orgues
hydrauliques, où Gerbert introduisit le
|^(1) Ditmar, 1, VI,
vent et le mouvement nécessaires par lé
moyen de Veau bouillante (I) ; paroles
qui nous apprennent, à n'en pouvoir;
douter, que dès le X<> siècle Gerbert in-il
venta des machines à vapeur.
Nous croyons donc qu'il n'est plus per-!<
mis de taxer d'ignorance et de barbarieii
un siècle pareil. Car Gerbert y fut re-J
cherché, admiré, fêté, comme savant,
par tout le monde. Il devint à cause de
cela, successivement, archevêque de
Reims, archevêque de Ravenne, et enfin
pape sous le nom de Silvestre II. On dira
•peut-être qu'il fut accusé de magie à
cause de sa science. Cela est vrai. Mais il
faut bien remarquer que ce ne fut point
par ses contemporains, mais seulement
un siècle après, par un écrivain schisma-
tique, Rennon, qui, pour décrier le saint
et grand pape Grégoire VII, s'efforça
par les plus grossières calomnies à dé-
crier ses plus illustres prédécesseurs,
notamment Silvestre II (2).
Ce qui est à remarquer encore , Ros-
with et Gerbert n'étaient pas seuls à bril-
ler dans leur siècle. On y voit un nombre
incroyable de saints et savans personna-
ges parmi les princes, parmi les évêques,
dans le eloître, dans le monde, et même
parmi le peuple. Le Xe siècle offre peut-
être autant de saints que d'années. Et de
ces saints, les plus illustres étaient pleins
de zèle et pour acquérir la science et
pour la répandre : en Angleterre, saint
Odonet saint Dunstan, tous deux arche-
vêques de Cantorbéri ; en France, saints
Abbon de Fleury, Odon, Aïmard, Mayeul,
Odilon, tous quatre abbésde Cluny; en Al-
lemagne, saint Bernard, évêque d'Hilde-
sheim, saint Udalric d'Augsbourg, et le
monastère tout entier de Saint-Gall;
dans le royaume de Lorraine, saints Gau
zelin et Gérard, évêques de Toul , saint
Jean de Vendières , abbé de Gorze , saint
Gérard, abbé de Brogne près de Namur,
saint Guibert, abbé de Gemblours; mais
surtout saint Brunon, archevêque de Co-
logne, vice-roi du royaume de Lorraine
qu'il partagea en deux duchés, pour le
gouvernement desquels il forma lui-
(1) Guill. Malm., I. II, c. x.
(2) Hitt. Littér. de France , t. VI. — Dom Ceil-
Her, t, XIX. — Silvestre II, par ^ck, en alle-
mand.
DU DIXIÈME SIÈCLE.
même deux hommes , dont l'un fut l'au-
cêtredeGodefroi de Bouillon, et l'autrela
tige des ducs de Bar.
Quant au reproche spécial de barbarie
qu'on fait au même siècle , voici d'autres
phénomènes à considérer. En 911, la
descendance directe de Charlemagne
venait de s'éteindre en Germanie par la
mort de Louis IV , fils de l'empereur
Arnoulfe. L'Allemagne était sur le point
de se diviser en plusieurs souverainetés,
non seulement indépendantes, mais en-
nemies les unes des autres. Les chefs des
différentes peuplades , issus tous égale-
ment de Charlemagne par les femmes ,
paraissaient avoir des droits égaux, ce
qui ajoutait à la confusion. Parmi ces
chefs , deux se trouva ient élevés au-dessus
[des autres par leur puissance : le premier
était Othon, duc de Saxe; le second,
Conrad, duc de la France rhénane et de
la Franconie. Ces deux chefs , l'un des
Saxons, l'autre des Francs, étaient,
comme leurs peuples, rivaux et souvent
ennemis l'un de l'autre. Les seigneurs
d'Allemagne s'étant assemblés , offrirent
la couronne royale à Othon de Saxe :
Othon la refusa, à cause de son grand âge,
et leur recommanda, qui? Conrad de
Franconie , son rival. Conrad fut élu roi
au mois de septembre 911.
Vers la fin de l'année 918, le roi Con-
rad, qui avait fait plusieurs fois la guerre
au duc Henri de Saxe, filsd'Othon, se
trouvait au lit de la mort, par suite d'une
blessure qu'il avait reçue dans une ba-
taille contre les Hongrois. Il n'avait point
d'enfant, mais un frère digne et capable
de régner, Eberhard , duc de Franconie.
Il le fait venir, il lui recommande, avec
les expressions les plus tendres, de ne
pas refuser la dernière prière de son
frère et de son roi mourant. Il le prie,
de quoi? de renoncer à toutes ses pré-
tentions, quoique bien fondées, sur la
couronne d'Allemagne, de les transpor-
ter plutôt, à qui? au duc Henri de Saxe,
leur ennemi, de se soumettre à lui le
premier, et par làd'accélérer son élection
auprès des autres princes, comme étant
le plus capable de sauver la patrie. Pro-
fondément ému , le magnanime Eberhard
jure d'accomplir fidèlement la dernière
volonté de son royal frère. Et de fait, aussi-
tôt après les funérailles de Conrad, il se
TOMK XII. — N° 70. 1841.
293
rend promptement en Saxe, il remet de
la part de son frère mourant les insignes
de la royauté au duc Henri, surnommé
l'Oiseleur; il est le premier à lui jurer
fidélité comme à son souverain ; il est le
premier à le proposer dans l'assemblée
des princes. A sa voix, les deux peuples
si long-temps rivaux et ennemis, les Sa-
xons et les Francs , se donnent la main et
ne font plus qu'un peuple. Tels étaient
les nobles caractères que l'on voyait dans
le Xe siècle , siècle pourtant nommé bar-
bare par d'autres siècles soi-disant civi-
lisés, qui seraient fort en peine de mon-
trer quelque chose de pareil.
Dans le même temps s'achevait en
France une révolution politique, dont les
résultats subsistent encore, après plus de
huit siècles et demi. La seconde dynastie
la descendance masculine de Charlema-
gne s'en allait; et la troisième, celle de
Hugues-Capet, qui, par sa mère, descen-
dait à la fois de Charlemagne et de Viti-
kind, se mettait à sa place. L'alternative
entre ces deux dynasties dura tout un
siècle, et se consomma d'une manière
peut-être unique dans l'histoire, sans que
pendant tout ce temps il se commît au-
cun meurtre politique ni de part ni d'au-
tre. En 888, pendant la minorité de
Charles-le-SimpIe , les Français élisent
pour roi Eudes, comte de Paris , et qui
avait si vaillamment défendu cette ville
contre les Normands. Il meurt en 898, en
priant les seigneurs du royaume de re-
connaître Charles-le-Simple; ce qu'ils
font (1). En 922 , les Français se donnent
pour roi le duc Robert de France , frère
du roi Eudes ; il est tué dans une bataille
l'année suivante (2). Son fils Hugues-le-
Grand étant trop jeune, et ne voulant
point accepter la royauté que les Fran-
çais lui offrirent, ils élisent pour roi son
beau-frère Rodolfe, duc de Bourgogne (3).
Le roi Rodolfe ou Raoul étant mort l'an
936, Louis d'Outre-Mer, fils de Charles-le-
Simple , lui succède, étant rappelé d'An-
gleterre par Hugues- le- Grand et les
autres seigneurs du royaume (4). Louis
d'Outre-Mer étant mort l'an 954 , son fils
(1) D. Bouquet , t. IX, p. 43, b, 49, a, 75, d,
(2) Ibid.,p. 77, a.
(5) lbid., p. 51, b, 159, b.
(4) lbid., p. 77, e, 90, c.
19
294
PHÉNOMÈNES HISTORIQUES
Lothaire, beau-frère de Hugues-le-Grand,
lui succède par l'élection de tous les sei-
gneurs de Franee, comme il le dit lui-
même dans une charte octroyée l'année
suivante au monastère de Saint-Remi de
Reims (1). Le roi Lothaire meurt l'an 986,
après avoir recommandé son fils Louis à
son cousin Hugues-Capet (2). Louis V du
nom meurt l'année suivante 987, le 21
mai, après avoir, suivant le témoignage
de trois anciennes chroniques, donné le
royaume à son cousin Hugues-Capet (3),
le plus puissant des seigneurs français (4),
qui est éiu roi parles autres (5), et favo-
risé par le pape (6) : tels sont les princi-
paux faits de cette révolution séculaire.
Pour la bien apprécier, il faut se rap-
peler avant tout que, dans l'origine, la
royauté était élective chez tous les peu-
ples germaniques : Goths, Lombards,
Francs, Saxons, Allemands et autres. Et
c'était naturel. Nations guerrières , con-
quérantes, émigrantes, sans constitution
territoriale, il leur fallait des hommes
capables de marcher à leur tète et de les
commander. Une hérédité stricte était
impraticable. Aussi à leur entrée dans
les Gaules , les Francs renvoient-ils le roi
Childéric, de race franque, et mettent-
ils à sa place le romain Egidius. Charle-
magne et son fils, dans les chartes les
plussolenn 'lies, rappellent et confirment
ce caractère électif de la royauté chez
les Francs. Charles-le-Chauve reconnaît
la même chose au concile de Toul en
859. Enfin l'an 955, le roi Lothaire, avant-
dernier roi de la race directe de Charle-
magne , rappelle encore spontanément
dans un diplôme particulier, qu'il a été
éiu par tous les seigneurs français (7).
Sans doute, comme on ne choisissait que
pour trouver un homme utile et capable,
si le plus proche l'était, on choisissait
naturellement le plus proche. Cela de-
venait avec le temps, si l'on peut ainsi
(1) D. Bouquet , t. IX , p. G17.
(2) Ibid., p. 82, 6.
(3) Ibid., t. X, p. 1GS , a , 222, 6 , 243, b.
(4) Ibid., p. 3C0, c, 587, a.
(5) Ibid., p. 184, c, 210, e, 213, a, 280, e,
281, a, etc.
(G) Ibid., p. 592, c, d , p. 5S5, n.
(7) Ubi ab omnibus Francorumproceribus electus
aura, ac regali diauemate coronulus, 15, Bouquet,
t. IX , p. 617.
dire, une hérédité élective, une élection
héréditaire. A mesure que les nations,
devenues chrétiennes, s'attacheront au '.
sol, s'adonneront à l'agriculture et au j
commerce, vivront en paix les unes avec
les autres, elles auront un moindre be- j
soin d'avoir toujours à leur tête un i
homme capable de les commander en j
personne. Les choses une fois réglées par
le temps et l'usage, marcheront comme i
d'elles-mêmes. La royauté, comme le sol
même , deviendra de plus en plus héré-
ditaire, et cela naturellement. Une
chose y contribuera entre autres : le I
système féodal , autrement le système
militaire implanté dans le sol, pour
mieux le défendre. Les incursions des
Normands et des Sarrasins firent de ce
système une nécessité en France. Les
descendans de Charlemagne, particuliè-
rement Chàrles-le-Chauve, n'étant plus
en état de défendre contre eux les Fran-
çais , chacun fut réduit et formellement
autorisé à se défendre soi-même. De là
tant de forteresses et de seigneuries par-
ticulières, autour desquelles se grou-
pèrent les populations pour trouver sé-
curité et protection. Paris, avec son
valeureux comte, en donna le plus illus-
tre exemple. Paris devient ainsi le cœur
| de la France, et son comte la tête.
Sous le règne de Lothaire, avant-der-
nier roi carlovingien , le comte de Paris
et duc de France, Hugues-Capet, était
plus puissant que le roi même. Gerbert
écrivait l'an 985, à un seigneur d'Alle-
magne, sur le moyen de prévenir la
guerre civile et étrangère dans ce pays ,
après la mort de l'empereur Othon II :
Le roi Lothaire est le chef de la France
de nom seul; Hugues l'est, non pas de
nom, mais de fait et en réalité. « Si vous
a aviez sollicité son amitié d'un commun
« accord, si vous aviez lié son fils avec le
« fils de l'empereur , il y a long-temps
« que vous n'auriez plus pour ennemis
« les rois des Français (1). j « Nous vous
« le disons confidemment, dit-il dans une
« autre lettre, si vous vous conciliez l'a-
« initié de Hugues , vous pourrez facile-
« ment éviter toute attaque de la part
« des Français (2). t Hugues-Capet élaij
(1) D. Bouquet , t. IX , p. 282 , ép. 51.
(2) Ibid., p. 285, ép,54.
DU DTXIEME STÈCLE.
295
ainsi dès lors le roi de fait et de par la
nature. Le nom et le droit s'y joignirent,
par la donation du dernier roi Louis V,
son cousin, et par l'élection de la nation
française. En 987, dit un auteur contem-
porain, mourut le jeune roi Louis qui ne
lit rien, après avoir donné le royaume à
Hugues, qui la même année fut fait roi
par les Français (1). Cette donation du
dernier roi de la seconde dynastie au
chef de la troisième, attestée par un au-
teur contemporain et répétée dans deux
chroniques postérieures(2), est une chose
d'autant plus remarquable qu'elle a été
moins remarquée. Une autre chronique
observe, et avec raison, que Hugues-Capet
descendait de Charlemagne, par sa mère
Hedwige , fille de Henri-POiseleur et de
sainte Mathilde, laquelle descendait elle-
même du fameux Yitikind (3). Toutes les
chroniques s'accordent à dire qne Hu-
gues-Capet fut élu et proclamé roi à
Noyon par les seigneurs de France, no-
tamment par son beau-frère Richard,
duc de Normandie, et ensuite sacré à
Reims par l'archevêque Adalbéron le 3 de
juillet 987. Le 30 décembre de la même
année, Robert, fils de Hugues et d'Adé-
laïde, est couronné roi à Orléans.
Les nouveaux souverains furent aussi-
tôt généralement reconnus de toute la
France. On le voit par la lettre suivante
que Gerbertécrivit au nom du roi Hugues,
la première année de son règne , à Sé-
guin, archevêque de Sens, qui ne lui
avait pas encore fait serment de fidélité.
« Ne voulant abuser en rien de la puissance
€ royale, nous réglons toutes les affaires
i de la république dans le conseil et de Pa-
< vis de nos fidèles , et nous vous jugeons
« très digue d'en faire partie. C'est pour-
t quoi nous vous avertissons honnête-
« ment et affectueusement de nous con-
t firmer, avant le 1er novembre, la foi que
i nous ont confirmée les autres, et cela
c pour la paix et la concorde de la sainte
t Eglise du Seigneur, ainsi que de tout le
c peuple chrétien, de peur que si , par la
« persuasion de quelques méchans, vous
(1) Donato regno Ilugoni duci , qui eottem anno
rex factus est à Francis. Chron. Odoranni, Bouquet,
l. X, p. 16;;, «.
(2) Ibid., p. 222, l, 245, b.
(J.) Ibid.,?. 2UI, b.
« négligiez de faire votre devoir, vous
t n'ayez à subir la sentence plus dure du
< seigneur Pape et des évoques de la
« province, et que notre mansuétude,
« que tout le monde connaît, ne déploie
« avec la royale puissance le très juste
« zèle de la correction (1). » On voit par
cette lettre que le pape Jean XV recon-
naissait le nouveau souverain de France.
Séguin ne tarda point à suivre l'exemple
des autres : car on trouve sa signature
avec celles d' Adalbéron , archevêque de
Reims, et de Daimbert, archevêque de
Bourges, à la fin d'un privilège que le roi
Hugues accorda au monastère de Corbie
la première année de son règne (2).
Un fait surtout est à remarquer dans
cette alternative séculaire entre les deux
dynasties. Dans les derniers jours du mois
de juin 922, presque tous les seigneurs et
évêques du royaume, assemblés à Reims,
proclament roi le duc Robert de France,
et il est sacré par l'archevêque Hervée.
L'année suivante 923, rompant une ar-
mistice, qu'il venait d'en obtenir, Char-
les-le-Simple , avec une armée de Lor-
rains, vint surprendre Robert, qui se
trouvait à la tête de peu de monde, La
bataille s'engagea aussitôt le dimanche
15 juin , près de Soissons , au moment que
les Français s'y attendaient le moins, et
que la plupart étaient à dîner (3). C'est ce
que dit formellement Flodoard, excellent
historien qui vivait et écrivait dans ce
temps-là même. Il est surprenant que les
continuateurs de D. Bouquet aient oublié
ou dissimulé ces graves circonstances
dans le neuvième volume des historiens
de France. En ce combat , il périt beau-
coup de monde de part et d'autre. Le roi
Robert fut tué ; mais son fils Hugues-le-
Grand remporta la victoire, et mit en
déroute le roi Charles et son armée. Or
savez-vous comment les vainqueurs usè-
rent de la victoire ? Les évêques assem-
blés en concile ordonnèrent à ceux qui
s'étaient trouvés, à la bataille de Soissons,
entre Robert et Charles, défaire péni-
tence pendant trois carêmes, trois années
(t) Bouquet, t. X , p. 592, ép. 18.
(2) Ibid., p. S35.
(ô) Flod., Chron., ann, 92.V, Bouquet, t. VIII,
p. 179.
PHÉNOMÈNES HISTORIQUES DU DIXIÈME SIÈCLE.
296
durant, t Le premier carême, dit le con-
« cile, ils demeureront hors de l'église et
« seront réconciliés le jeudi-saint ; cha-
« cun de ces trois carêmes, ils jeûneront
« au pain et à l'eau le lundi , le mercredi
< et le vendredi , ou ils le rachèteront.
< Ils observeront de même quinze jours
« avant la Saint-Jean et quinze jours
c avant Noël et tous les vendredis de
i l'année , s'ils ne le rachètent par des
« aumônes, ou s'il n'arrive ce jour-là une
« fête solennelle, s'ils ne sont malades
* ou occupés au service de guerre (1). >
Voilà comme les Français du Xe siècle
expièrent par une rude pénitence la vic-
toire qu'ils venaient de remporter sur
d'autres Français , qui , toutefois , les
avaient déloyalement surpris pendant
une trêve. Et pourtant le Xe siècle est
appelé un siècle de fer!
Pour savoir mieux encore si nos ancê-
tres méritent de la part de leurs enfans
de pareils noms, comparons à cette pé-
riode séculaire , chez les Français du
Xe siècle , une période à peu près égale,
non chez les anciens Grecs de Syrie, non
chez les anciens Grecs d'Egypte, non chez
les empereurs de Rome idolâtre , où nous
voyons presque chaque règne commencer
ou finir par le meurtre, ou même le par-
ricide ; mais comparons-y une période à
peu près égale , chez les Grecs contem-
porains de Constantinople , chez les cali-
fes contemporains de Bagdad , chez les
empereurs de la Chine. A Constantino-
ple, Basile-le-Macédonien , qui meurt
en 886, était monté sur le trône par l'as-
sassinat de son prédécesseur. Michel-IT-
vrogne. Son fils Léon, dit le Philosophe,
manque d'être assassiné l'an 892, l'an 894,
l'an 902. Romain Lécapène, après avoir
failli plusieurs fois d'être assassiné, est
enfin détrôné l'an 944 par son propre fils
Etienne. Constantin Porphyrogénète est
empoisonné l'an 958 par son fils Romain II,
qui l'est par sa femme en 963. Nicéphore II
est assassiné en 969 par Zimiscès, qui est
empoisonné l'an 975 par l'eunuque Ba-
sile (2). Yoilà comme, sans parler de
plusieurs autres assassinats ou empoison-
nemens politiques , les empereurs grecs
se succédaient sur le trône de Constan-
(1) Labb., t. IX , p. 887.
(2) Lebeau, Uist. du Ba$-Emp,} t. XIII et XIV.
tinople, durant cette période séculaire.
A Bagdad, le calife Mortauser, en 861,
monte sur le trône de Mahomet par le
meurtre de son père; son successeur
Mostain est décapité l'an 866 ; Motaz,
déposé et réduit à mourir de faim en 869;
Mothad. assassiné en 870; Mothaded, em-
poisonné en 902; Moctader, après avoir
été déposé deux fois, est tué l'an 932;
Kaher est déposé l'an 934, on lui crève
les yeux, il est réduit à mendier son pain.
Motaki a le même sort en 958, ainsi que
Mortacfi en 946 (1). Telle était à Bagdad
la succession sanglante des souverains et
pontifes mahométans.
La Chine , que l'on a tant vantée pour
ses mœurs patriarcales et la sagesse de
son gouvernement, vit jusqu'à sept dy-
nasties se succéder par la trahison et le
meurtre en moins d'un siècle. La XIIIe
s'éteignit en 907, par le meurtre de ses
deux derniers empereurs. La XIVe ne
dura que 16 ans. Son premier empereur,
qui avait tué les deux derniers de la dy-
nastie précédente , fut tué par son fils,
aîné , qui fut tué par son frère , qui
se tua lui-même en 923, pour ne pas
être tué par le chef de la XVe dynastie.
Elle ne dura que 13 ans , avec quatre em-
pereurs, dont trois périrent de mort vio-
lente. La XVIe dynastie, commencée en
936, finit en 947, avec deux empereurs
dont le second fut détrôné. La XVIIe,
commencée en 947, finit par son deu-
xième empereur qui fut tué l'an 951. La
XVIIIe finit l'an 960 par son troisième
empereur, qui fut déposé et remplacé par
son premier ministre, qui fut le chef de
la XIXe (2). Voilà donc en Chine, dans
l'espace de 60 ans , sept dynasties, avec
huit ou neuf empereurs assassinés.
Maintenant, à cet empirephilosophique
de la Chine, à cet empire mahométan de
Bagdad, à cet empire grec de Constan-
tinople, comparez le royaume catholique
d'Angleterre, le royaume catholique
d'Allemagne, le royaume catholique de
France, avec leur grand nombre de
saints et desavans personnages : dirons-
nous encore que nos ancêtres du Xe siè-
(1) Art de Vérifier les Dates. — Hist. Univ. par
des Anglais, t. XLIII (5) et XLIV(4).
(2) Hist. Univ. par des Anglais, t. LIV (14).
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
297
cle étaient des ignorans et des barbares? i sont ceux qui le diraient ou le pense-
que leur siècle était un siècle de fer? raient encore.
En vérité, les ignorons et les barbares | Rohrbachkr.
LES FERMES DU PETIT ATLAS,
OU COLONISATION AGRICOLE, RELIGIEUSE ET MILITAIRE DU NORD DE L'AFRIQUE;
PAR L'ABBÉ LANDMANN, CURÉ DE CONSTANTINE.
Le temps n'est plus, Dieu merci, où
l'on pouvait craindre que le gouverne-
ment ne se rangeât à l'avis de ceux qui
demandaient l'abandon de l'Algérie, ou
qu'il n'adoptât le parti mixte de ne gar-
der dans ce pays que quelques postes
militaires sans utilité pour la métropole,
etsansaucune influence sur la civilisation
des peuples indigènes. Or, bien que nous
soyons loin d'accuser aucun ministère d'a-
voir mérité un pareil soupçon , il est à
observer que dans ce long débat qui nous
a coûté cher, l'opinion publique, en se
prononçant énergiquement pour la con-
servation , a montré plus d'intelligence
des vrais intérêts de la France que les
économistes myopes qui se prononçaient
contre elle , et dont le temps fait ressor-
tir de plus en plus l'insigne erreur. Dieu !
de quelle immense buée les siècles à ve-
nir eussent salué la génération actuelle
des Français, si l'on eût pu dire un jour:
« La France constitutionnelle de 1830
était un pays riche ; car l'or n'y faisait
faute à aucune invention nouvelle de
l'industrie : machines à vapeur, chemins
de fer, ponts suspendus et autres entre-
prises d'un intérêt secondaire, quelque-
fois même douteux ; bref , c'était un pays
qui trouvait des millions pour transpor-
ter de la Haute -Egypte à Paris une
pierre couverte d'inscriptions inintelli-
gibles, ou pour construire despalais sans
destination. Mais quand cette grande
nation fut à même de s'adjoindre et de
s'assimiler un empire conquis par ses
armes , et qui pouvait en moins d'un siè-
cle accroître considérablement sa puis-
sance , elle recula sordidement devant la
dépense nécessaire à une pareille œuvre.
Elle inonda pendant vingt ans l'Europe
du sang de ses enfans, dans de folles
guerres de propagande révolutionnaire ,
ou d'injuste conquête; puis, quand le
temps vint de servir efficacement la
cause de la civilisation par ses armes ,
son ardeur belliqueuse fit place à de pi-
toyables pastorales. » Au surplus, il y a
ici un fait bien curieux à observer : ce
sont des contribuables improuvant en
masse une mesure d'économie financière
qui va à rencontre de leurs lumières in-
stinctives , et des pères de famille protes-
tant contre une raison d'Etat, qui refuse
d'exposer la vie de leurs enfans dans l'a-
chèvement d'une grande et noble entre-
prise. Qui ne voit là un de ces décrets de
la divine Providence auquel un gouver-
nement sage s'empresse de se conformer?
La guerre suffisamment motivée, qui, en
rendant la France maîtresse d'Alger, a
mis fin à la piraterie , fut sans contredit
une guerre sainte, et celle qui se pour-
suit aujourd'hui si glorieusement contre
les populations arabes ne sera pas moins
sainte elle-même, si elle a pour résultat
de faire succéder sur cette terre, jadis
chrétienne, la religion d'amour et de
liberté au code de la haine et du despo-
tisme, et une civilisation progressive à
l'immutabilité de la barbarie.
Cependant , quelque légitime que la
guerre nous apparaisse de ce point de
vue, nous n'en désirons pas moins vive-
ment qu'elle arrive bientôt à son terme, et
que nous nous trouvions enfin en posi-
tion de travailler aux améliorations mo-
rales et matérielles que réclame l'état
social du pays conquis. Or, grâce à l'hé-
roïsme de notre jeune et brillante armée
d'Afrique, et à l'habileté de son illustre gé-
néral, nos vœux à cet égard ne doivent pas
298
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
tarder à se réaliser. En conséquence, l'af-
faire essentielle dont legouvernement au-
ra às'occuper avant peu, sera la colonisa-
tionde cette contréejadis si fertile, comme
chacun sait, et susceptible de recevoir
une population au moins triple de celle
qu'elle possède aujourd'hui ; question
ardue assurément, comme ne le prouve
que trop la diversité des opinions émises
à ce sujet.
c Les Français sont inhabiles à coloni-
ser , t ne cesse-t-on de nous dire; or l'on
ne saurait nier que, depuis environ un
siècle, cette opinion n'ait quelque appa-
rence de fondement. Toutefois, notre in-
fériorité relative dans cette branche d'é-
conomie publique ne serait pas une rai-
son pour que , dans un accès de désinté-
ressement humanitaire, nous abandonnas-
sions à des rivaux mieux avisés que nous,
dont le refus ne serait pas à craindre, la
mission civilisatrice que la Providence
nous a confiée sur l'Afrique : car l'impul-
sion est donnée désormais; et le moment
est venu, qu'on le sache bien, où nul Etat
du littoral méditerranéen ne restera dans
les langes de la barbarie. N'abandonnons
donc pas à d'autres la glorieuse tâche qui
nous est donnée à remplir ; mais sachons
au contraire nous en acquitter au bé-
néfice commun de la nation conquérante
et des peuples conquis : car, en défini-
tive , la politique de la France doit être
de se garder également de l'égoïsme et
de la duperie.
Mais s'il est vrai, ce qui toutefois de-
mande explication , que dans l'état actuel
de nos mœurs, nous soyons réellement
inhabiles à coloniser, s'ensuit-il de là que
la nation anglaise, ou toute autre, pos-
sède actuellement la virtualité qui nous
manque? Nous ne craignons pas d'affir-
mer le contraire; car s'il en était autre-
ment, pourquoi donc la Grande-Breta-
gne, qui compte ses indigens par millions,
ne s'en débarrasserait-elle pas sur-le-
champ, non moins heureusement pour
elle que pour eux, en les établissant sur
quelqu'un des immenses et fertiles terri-
toires dont elle dispose ? Il y aurait assu-
rément, dans une pareille mesure, plus
d'humanité et d'économie, qu'à entre-
tenir ces malheureux sur le territoire
foulé de la métropole, au moyen de la
taxe des pauvres. Mais l'Angleterre est
depuis long-temps tout aussi impuissante
que nous à fonder des colonies nouvelles,
si ce n'est par voie de coercition, comme
à Botany-Bay.
Remarquons d'abord , en ce qui con-
cerne les colonies à esclaves, que nous
ne nous sommes pas montrés moins ha-
biles fondateurs que les Anglais; car
avant que les brouillons de 93 fussent ve-
nus jeter la perturbation dans l'organisa-
tion sociale des Antilles françaises, la
prospérité matérielle de Saint-Domin-
gue ne le; cédait à celle d'aucune co-
lonie anglaise, et aujourd'hui même
l'existence de la Guadeloupe et de la
Martinique suffit pour écarter le reproche
d'impuissance qui nous est adressé. Il est
vrai de dire que le reproche en question
ne porte pas précisément sur les colonies
à sucre, où l'exploitation du sol a lieu
par des bras esclaves, mais bien plutôt
sur celles formées par des travailleurs
libres , sortis de la métropole. Quoi qu'il
en soit, l'Acadie et le Canada, qui se
trouvaient dans cette dernière catégorie,
étaient des établissemens prospères ,
quand le sort des armes les fit passer
aux mains de nos ennemis ; mais attendu
que nous les avons perdues , il est des
gens qui tirent leurs conclusions comme
si elles n'avaient jamais existé.
Ceux qui se plaisent à attribuer aux
institutions et aux mœurs anglaises, à
l'exclusion des nôtres , la faculté de co-
loniser, et qui en offrent pour preuve le
développement colossal de la puissance
américaine, formée d'anciennes colonies
britanniques , oublient de faire connaître
les véritables causes qui ont, dans le
principe , favorisé ces établissemens.
C'est parce que leurs premiers fondateurs
se sont transportés sur ces terres loin-
taines avec toutes leurs institutions reli-
gieuses et civiles. On sait, en effet , que
pendant plus d'un siècle, les différentes
sectes religieuses , nées de la réforme, se
persécutèrent alternativement en Angle-
terre , et que ce fut particulièrement
pour fuir ces persécutions, et pour cher-
cher dans les forêts vierges du Nouveau-
Monde la liberté de conscience qui leur
était déniée dans leur patrie , qu'un
grand nombre de familles de la classe
moyenne et riche émigrèrent, emportant
avec elles leurs capitaux. Elles arrivèrent
LES FKHMES DU PETIT ATLAS
donc dans leurs nouveaux domaines avec
m
tous les élémens de succès indispensables
à une société naissante, savoir : moyens
matériels d'établissement, relations so-
ciales préexistantes , enfin institutions
religieuses communes à tous les colons
d'un même canton. Ce fut surtout cette
dernière circonstance qui fit réussir la
colonisation; car, ainsi que nous croyons
l'avoir dit ailleurs, l'ordre social ne naît
qu'à l'ombre d'un autel. Il est vrai qu'une
société déjà constituée peut, à la rigueur,
faire table rase des institutions religieu-
ses qui lui ont donné la vie, sans périr
immédiatement ; elle peut subsister pen-
dant quelque temps sans aucun culte pu-
blic, quoique ce fait anormal ne puisse
avoir lieu qu'au prix de beaucoup de pé-
rils et de désordres : mais dans aucun cas,
une organisation sociale régulière ne
peut s'établir entre des hommes dépour-
vus de tout lien religieux. Jamais les for-
ces et les intérêts individuels abandonnés
à leur divergence native, et sans aucune
autorité morale qui leur imprime une sa-
lutaire compression, ne parviendront à
se coordonner et à se discipliner: en un
mot, il peut y avoir agglomération d'in-
dividus , mais non société, là où chacun
est à soi-même son principe, son moyen et
sa fin. Ne cherchons pas ailleurs la cause
decette impuissance à fonder des colonies
nouvelles qu'on a reprochée avec raison
aux Français d'aujourd'hui ; mais ne crai-
gnons pas d'étendre ce reproche aux An-
glais, et à tous les peuples chez lesquels
la foi s'est affaiblie, et où l'industrie est
le grand ressort du mécanisme social. En
effet , comme l'a dit un de nos plus
grands publicistes : « La religion est la
«raison de. toute société, puisque hors
i d'elle on ne peut trouver la raison
« d'aucun pouvoir, ni d'aucuns de-
« voirs (1). »
Les réflexions qui précèdent nous ont
été suggérées par la lecture de l'intéres-
sant ouvrage publié par M. l'abbé Land-
mann. Ce livre qui possède, entre au-
tres mérites, celui de paraître à propos,
diffère de la plupart de ceux dont nos
bibliothèques sont encombrées, et qui ne
contiennent guère que des idées spécula-
tives plus ou moins justes , sinon plus ou
(1) Législation primitive, par M- Je Bouald.
moins fausses, mais dont l'application
n'est la plupart du temps ni probable,
ni même possible. Les Fermes du petit
Atlas , au contraire ,. sont l'œuvre d'un
homme d'action conduit par une judi-
ciaire excellente et un cœur ardent. Ce
serait à la fois un malheur et une honte
pour toute notre époque, si une pareil U
production passait inaperçue , car nous
affirmons hardiment que son respectable
auteur, sans tracer précisément les lois
de l'organisation du travail, s'est placé
dans la voie qui doit conduire tôt ou tard
à la solution de ce vaste problème. Ce-
pendant, comme il n'entre dans nos prin-
cipes de flatter personne,hàtons-nousd'a-
jouterque la grande et féconde pensée dont
M. le curé de Constantine est le metteur
en œuvre , n'est autre chose que la con-
séquence nécessaire des événemens au
milieu desquels il s'est trouvé placé, et
que la divine Providence lui a tracé sa
route de manière à ce qu'il ne pût s'en
écarter. Il est vrai que, lorsque Dieu fait
cboix d'un homme pour être l'instru-
ment de ses desseins , il n'arrive jamais
que ce choix tombe sur une âme vulgaire,
ni sur une médiocre intelligence. Nous
avons aujourd'hui une preuve de plus de
cette grande vérité.
Nous venons de donner à entendre que
les siècles d'où la foi s'est retirée , sont
impuissans à fonder des colonies. Cet
art, dont on semble avoir aujourd'hui
perdu les traditions , consiste à transpor-
ter sur une terre inexploitéee l'excédant
delà population d'un pays ; mais il faut
pour cela que la jeune peuplade soit mu-
nie de toutes les institutions religieuses
et civiles propres à en faire une nouvelle
société complète elle-même, et sembla-
ble à la société-mère , sinon, emportant
avec elle des institutions meilleures que
celles mêmes de la mère-patrie. Dans la
multitude des tableaux instructifs que la
nature renferme, il en est un dont l'analo-
gie avec le sujet politique qui nous oc-
cupe est frappante , c'est l'essaimage des
abeilles. Lorsque la population surabon-
dante d'une ruche s'expatrie, en vue de
fonder un nouvel établissement, elle ne
le fait qu'avec une jeune reine et les di-
vers fonctionnaires propres à son orga-
nisme social , sa hiérarchie et toutes ses
institutions prêtes à fonctionner, enfin
300
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
avec une grande abondance de provisions,
afin de ne pas se trouver au dépourvu dès
le début de son entreprise. Tel fut aussi
le procédé des religionnaires qui quittè-
rent l'Angleterre , pour aller fonder des
colonies dans l'Amérique septentrionale.
Celle des Français, au Canada, eut lieu
dans des circonstances différentes ,mais
non moins favorables. Elle fut l'œuvre
du gouvernement qui lui donna toute la
protection qui dépendait de lui, et une
organisation sociale semblable à celle de
la métropole. Ainsi, chaque village se
groupa autour de l'église paroissiale et
du château seigneurial , et l'on retrouve
même encore dans ce pays des vestiges
vivacesdes institutions^ des mœurs fran-
çaises du siècle de Louis XIV. Or, quelque
graves que fussent les erreurs dont les
colonisateurs , partis de la métropole
britannique, étaient infectés en matière
de foi , sauf ceux du Maryland qui étaient
catholiques , leurs diverses sociétés ne
furent pourtant pas privées de la puis-
sance harmonisatrice que le lien reli-
gieux porte en soi, et quelque imparfai-
tes que fussent les institutions politiques
de l'ancien royaume de France, l'on con-
viendra qu'elles valaient mieux qu'une
absence complète d'institutions ; peut-
être même, s'il est permis de le dire en
passant, valaient-elles mieux que celles
enfantées par le génie du libéralisme, et
dont les résultats actuels sont si déplo-
rables. Quant aux peuples de l'antiquité,
ils furent particulièrement remarquables
par la manière paternelle dont ils enten-
daient la colonisation. C'était pour eux
un généreux travail d'enfantement et
d'alailement politique , tandis qu'aujour-
d'hui l'on semble n'y voir qu'un facile
vomissement de la population exubé-
rante de la métropole, ou, ce qui est en-
core plus irrationnel, on croit pouvoir
former une colonie d'un ramassis d'aven-
turiers de tous les pays , n'ayant entre
euxque des points de contact d'autant plus
anguleux , qu'ils diffèrent entre eux de
mœurs, de langage, et de procédés in-
dustriels ; privés , qu'ils sont , de direc-
tion commune, de relations affectueuses,
de commensalité spirituelle , aux prises
avec la misère et les privations insépara-
bles d'une œuvre de fondation, il est
presque impossible qu'ils franchissent ces
difficultés initiales. [La faute est encore
plus grande , quand l'autorité fondatrice
commence par livrer ces malheureux à
l'exploitation de spéculateurs avides,
qui accaparent les terres , à seule fin de
les leur revendre morcelées, avec l'é-
norme bénéfice que cette opération sub-
versive permet de réaliser. Sans contre-
dit , tant que les Français ne mettront
pas en œuvre d'autre procédé de coloni-
sation , ils sont destinés à échouer dans
toutes les entreprises de ce genre.
Cependant une ère nouvelle semble
s'ouvrir pour la France dans cette inté-
ressante branche de l'économie publique,
et nous voici conduits par la seule force
des choses à introduire dans nos posses-
sions d'Afrique le travail par association ,
A la suite de cruels mécomptes, l'on en
est venu enfin à reconnaître qu'il était
impossible que des familles vivant à l'é-
tat de pure indépendance les unes des au-
tres, parvinssent dans ce pays à se con-
certer à propos , pour résister aux atta-
ques inopinées des Arabes. La nécessité
d'agir avec unité et célérité, en vue de
la défense commune , a fait naître l'idée
d'associer tous les colons d'une même lo-
calité ; mais si le principe d'association
présente de grands avantages pour ré-
sister à l'ennemi, et même pour l'atta-
quer au besoin , il doit en présenter d'é-
galement grands pour exécuter les tra-
vaux d'établissement et d'exploitation
agricole. Le premier de ces deux modes
d'association n'est même applicable que
très imparfaitement, en l'absence de l'au-
tre. En conséquence, chaque peuplade
coloniale devra être organisée en société
tant pour se défendre contre l'ennemi du
dehors, que pour exploiter le sol et pro-
duire les objets de consommation né-
cessaires à la vie et au bien-être des co-
lons. Cette double nécessité de coloniser
l'Afrique française par voie d'association
agricole et militaire, est depuis long-
temps bien comprise par l'honorable gé-
néral Bugeaud. Quant à M. l'abbé Land-
mann , dont le livre est écrit pour mettre
ce principe dans toute son évidence, et en
provoquer la prompte application dans
nos possessions d'Afrique , nous ne sau-
rions douter que son vaste projet ne soit
accueilli avec faveur par le gouverne-
ment , peut-être même par les capita-
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
301
listes, car il n'est pas absolument im-
possible que ceux-ci ouvrent les yeux sur
leurs véritables intérêts.
JNous n'avons encore fait connaître le
projet de colonisation de M. l'abbé Land-
inann. que sous ses aspects agricole et
militaire. Cependant, s'il se bornait là,
nous le regarderions comme incomplet;
nos lecteurs en connaissent la raison.
Mais l'auteur de ce projet est un prêtre
chrétien , dont l'ardente charité a pour
auxiliaire une haute intelligence. En con-
séquence, il n'a pas pu songer à associer
les hommes, si ce n'est sous la bannière
de la foi catholique ; c'est particulière-
ment sous ce rapport que ses conceptions
en matière de colonisation se distinguent
nettement de celles des économistes era-
poissés dans la question matérielle. Sous
ce dernier rapport encore , il y a fort
heureusement conformité de sentimens
entre M. le curé de Constantine et M. le
général Bugeaud. «Le prêtre et le cheva-
lier français sont frères », a dit le comte
deMaistre; faisons donc des vœux pour
que le digne ecclésiastique qui a su com-
prendre que, dans les desseins de Dieu,
Y Histoire batailles n'est pas encore finie ,
et le brave militaire qui apprécie avec
une haute sagesse l'efficacité des institu-
tions religieuses , sachent se concerter
ensemble pour coloniser l'Algérie par le
seul procédé applicable , et conquérir à
la France non pas seulement la soumis-
sion matérielle des populations indigè-
nes, mais surtout leurs affections.
On conçoit maintenant pourquoi nous
avons dit que la France était en ce mo-
ment conduite par la main de la Provi-
dence à la solution vraie de la question
sociale. Elle y arrivera forcément en effet
par la colonisation de l'Algérie; car celle-
ci , comme il est désormais facile de s'en
convaincre , ne peut se faire avec chance
de succès que par agglomérations de fa-
milles associées , dans le triple but reli-
gieux, agricole et militaire, ainsi que
M. l'abbé Landmann le propose. Mais il
[est permis d'espérer que lorsque l'expé-
rience de ce nouveau procédé d'écono-
mie sociale aura été faite en Afrique, et
qu'on aura acquis la certitude qu'il est
le seul capable d'élever la virtualité hu-
Imaine à sa plus haute puissance, il ne
restera pas cantonné en Afrique, mais au
contraire s'introduira, par la seule force
des intérêts généraux et particuliers, en
France et dans tous les pays chrétiens.
Personne n'ignore que les peuples mu-
sulmans ne connaissent qu'une loi fon-
damentale, à la fois civile et religieuse ,
le Koran , et qu'en conséquence l'auto-
rité civile, pour être légitime à leurs
yeux, doit être revêtue du caractère re-
ligieux. Quelques observateurs dont le
raisonnement ne manque pas d'une cer-
taifle spéciosité, ont conclu de cette con-
nexion et de l'attachement fanatique des
Arabes à la foi de l'islamisme , qu'il fal-
lait renoncer à amener non seulement
une fusion , mais un rapprochement ami-
cal entre les populations arabe et fran-
çaise. On les déclarait immiscibles , et
l'on ne voyait d'alternative qu'entre une
guerre d'extermination et une occupa-
tion militaire continuellement harcelée,
et qui rendrait ruineuse l'exploitation du
sol. L'ouvrage de M. l'abbé Landmann
est destiné à faire tomber un pareil pré-
jugé. Il est très vrai que l'Arabe, natu-
rellement religieux, comme toute la race
sémitique, est fervent dans sa foi ac-
tuelle , et qu'il demeurera attaché à celle-
ci tant qu'il ne se sera pas trouvé en
contact avec un grand foyer d'amour et
de lumière chrétienne. Mais il s'en faut
qu'il voie avec horreur les cérémonies
extérieures de notre culte , et que nous
devions désespérer de l'y amener un jour.
Le moment est venu au contraire où les
empires fondés par les sectateurs de Ma-
homet croulent de toutes parts. Le fata-
lisme musulman voit dans cette déca-
dence un décret du ciel qui condamne
sa foi à disparaître de la terre. Déjà le
Maure et l'Arabe s'agenouillent dans nos
temples , et s'enquièrent des dogmes de
notre sainte religion. Témoins des pro-
diges de charité qu'elle enfante , ils com-
prennent que des vertus si pures ne sau-
raient découler d'une source infecte. Mais
c'est dans l'ouvrage de M. le curé de
Constantine qu'on aimera à voir le bien
déjà produit dans cette voie par les sœurs
de Saint- Joseph de-1'Apparition , et par
l'auteur lui-même auquel les Arabes ri-
ches et pauvres recourent avec confiance
dans leurs infirmités. N'en doutons donc
pas, pour peu que le gouvernement se-
conde le zèle pieux de nos prêtres et de
302
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
nos religieuses, l'on ne doit guère tarder
à voir arriver la débâcle de l'islamisme
dans toute l'Algérie. Il n'y a que cette
grande révolution religieuse qui puisse
faire cesser l'antipathie innée des Arabes
à notre égard , et qui , à vrai dire, si elle
devait durer, rendrait la conquête in-
fructueuse. Yoilà donc la nation fran-
çaise obligée, dans son intérêt politique,
de propager la foi chrétienne. Cette même
nation que nous avons vue dans notre
enfance dévaster les sanctuaires du vrai
Dieu , et rendre un culte burlesque à la
déesse de la raison, la voilà rentrée dans
ses voies normales , et prête à marcher
de nouveau en tête des autres nations
chrétiennes dans l'œuvre de la civilisa-
tion universelle !
Déjà , avant de connaître l'écrit de
M. l'abbé Landmann , nous avions conçu
un certain doute sur la raison qu'on nous
donnait de l'aversion des Arabes contre
nos mœurs et notre domination. Nous
nous refusions à croire qu'elle fût exci-
tée par la ferveur chrétienne de nos sol-
dats privés de prêtres et de culte exté-
rieur. Nous n'avions pas oublié que , lors
de la descente opérée par le général
Humbert, en Irlande, le peuple de ce
pays, éminemment catholique, se porta
avec amour au devant de nos soldats,
qu'il regardait comme ses libérateurs.
Mais quand il eut été témoin de leur irré-
ligion , qui était vraiment cynique à cette
époque , il n'éprouva plus pour eux, tout
intérêt politique à part, qu'un profond
dégoût. Quoi qu'il en soit , ce n'est pas un
médiocre motif d'espérance pour nous
que le fait qui nous est révélé par M. l'abbé
Landmann, dont la sincérité et la pers-
picacité ne sauraient être mises en doute.
Il est donc vrai que ce que les Arabes dé-
testent dans la généralité des Français
avec lesquels ils ont été en rapport, ce
n'est pas leur qualité de chrétiens, mais
bien leur indifférence pourtoute croyance
religieuse. Quant à nous , nous admirons
franchement dans Abd-el-kader d'avoir
déclaré que la guerre sainte était faite
non aux chrétiens, mais aux impies, aux
chiens sans foi ni loi , comme il importe
à sa politique de nous représenter, poli-
tique que du reste tant de gens parmi
nous secondent de leur mieux. Au sur-
plus, nos lecteurs nous sauront gré de
faire passer sous leurs yeux quelques pas-
sages des Fermes du Petit-Atlas ; nous
prendrons au hasard.
« Ma mission était belle dans cette ville.
4 J'avais à soigner, sous le rapport spiri-
« tuel , cinq hôpitaux militaires , qui con-
« tenaient toujours, terme moyen, cinq
« cents malades, et j'ai vu sous mes yeux
i combien le ministère ecclésiastique y
« était consolant et indispensable; car il
4 ne faut pas croire qu'en Afrique le
« soldat soit irréligieux ou indifférent
i comme en France. A plusieurs centai-
« nés de lieues de sa famille , entouré
< d'hommes de langage , de mœurs, d'ha-
4 billemens si différens des nôtres , il
t rentre involontairement en lui-même ;
i: les illusions font place à de sérieuses
« pensées • il se souvient des paroles sain-
« tes qu'il apprit dans son enfance; et,
î lorsque dans le camp, au milieu d'une
« nature sauvage et silencieuse, il en-
« tend toutes les nuits, à tous les quarts
« d'heure , retentir autour de lui ce cri
« solennel répété par vingt bouches : Sen-
i tinelle , prenez garde à vous! il élève
« son cœur et ses yeux vers le Dieu de
« ses pères. Aussi est-ce une chose ex-
« cessivement rare de voir qu'un soldat
s bien malade, je ne dis pas refuse, mais
« ne demande pas lui-même les secours
« du prêtre
« Il accourut bientôt ( à l'hospice civil
« de Constantine ) une grande quantité
t de malheureux affligés de toute espèce
« d'infirmités ; et lorsque je vins à Con-
« stantine pour remplacer M. Suchet,
« nommé grand-vicaire titulaire, ilsepré-
« sentait déjà tous les jours de soixante
« à cent infirmes.
« J'étais toujours à côté du médecin
« quand il donnait ses consultations; je
i lui servais quelquefois d'interprète ;
« j'inscrivais ses ordonnances et les fai-
« sais exécuter ; je secondais les religieu-
c ses quand elles ne pouvaient suffire au
« travail ; et il m'est arrivé, presque tous
4 les jours , d'avoir à panser quinze à
4 vingt malheureux couverts d'ulcères.
4 Pour témoigner leur reconnaissance,
c les indigènes apportaient souvent aux
4 sœurs des œufs , des dattes, des poules
« et même des moutons. Il est très rare
4 de voir quelqu'un , quand il est guéri,
f s'en retourner chez lui sans venir au
LES FERMES DU PETIT ATLAS.
303
i moins nous exprimer ses senlimens de
c reconnaissance ; et très souvent, avant
< de quitter l'hôpital , ils me baisaient
i la main , en me disant que Dieu nous
< donnerait la juste récompense de tout
i ce que nous avions l'ait pour eux.
« Par ces soins et ces services, je gagnai
i entièrement la confiance des Arabes,
i Les principaux de la ville venaient très
« souvent me voir ; j'allais à mon tour les
i visiter ; ils m'invitaient à dîner, et ils
c venaient dîner chez moi. Quand je di-
c nais chez eux , ils faisaient servir la ta-
c ble par leur femme, pour me témoi-
< gner leur amitié et une estime toute
< particulière, honneur qu'ils ne font ni
< aux Français , ni même aux Arabes. Le
< kalifa me dit une fois : « Le général a
i dîné chez moi- beaucoup de colonels
« ont dîné chez moi ; jamais ils n'ont vu
« ni ma femme ni mes enfans; mais toi,
« puisque tu es le marabout français , et
« que je t'aime beaucoup , je veux que tu
c sois dans ma maison comme si tu étais
< mon père
« D'autres Arabes, qui venaient sou-
« vent me voir, me questionnaient aussi
< sur plusieurs points de notre religion,
i Un jour le scheik el-Arab (chef des
< Arabes du Désert, dont Biscarah est la
< capitale), dînant chez moi avec plu-
< sieurs de ses frères et de ses neveux,
i me demanda avec beaucoup de bon-
« homie pourquoi je n'étais pas marié.
< Je lui répondis : « Si j'étais marié, mon
« amour serait partagé ; je chercherais
t naturellement à plaire à ma femme, et
t je ne chercherais plus uniquement à
< plaire à Dieu; si j'étais marié, je serais
« resté dans mon pays pour jouir du bon-
i heur de la famille ; je voudrais amasser
« de la fortune , et assurer à mes enfans
« une belle position dans le monde. Main-
t tenant que je suis libre , j'ai pu quitter
c la France , et venir en Afrique pour
t faire connaître Dieu à ceux qui ne le
« connaissent pas, et le faire aimer à ceux
i qui ne l'aiment pas. Tu vois bien d'ail-
i leurs que les enfans ne me manquent
< guère; j'enai quinze à l'école, auxquels
« je communique la vie spirituelle, qui
« est bien plus précieuse que la vie ani-
« maie. Puis il me vient tous les jours
« beaucoup de pauvres, beaucoup demal-
« heureux de la ville et de la campagne,
« des Français et des Moslcniiins. Tous
i ces pauvres, je les regarde comme mes
« enfans ; je panse leurs blessures , je soi-
i gne leurs infirmités, je leur donne du
« pain, etc. Tout cela, je ne le ferais cer-
« tainement pas si j'étais marié ; et c'est
« précisément pour pouvoir le faire et
« plaire ainsi à Dieu que je ne me suis
c pas marié.» Cette explication fit sur
« lui et sur tous ses parens une profonde
f impression , ils me regardaient avec
« une sorte d'étonnement. Puis le scheik
t me dit : Quand j'aurai pu retourner à
t Biscarah , tu viendras avec moi ; je te
« donnerai une maison et une belle mos-
c quée. Il y a là et dans le désert beau-
i coup de pauvres et de malheureux, et
i tu pourras aimer et servir Dieu comme
« à Constantine. t
Il ne tiendrait qu'à nous d'extraire de
l'ouvrage de M. le curé de Constantine
une foule d'autres faits observés par lui
avec une rare sagacité , et dans lesquels
on reconnaîtrait, à n'en pas douter, que
les dispositions des Arabes, à l'égard de
la religion chrétienne, sont loin d'être
aussi antipathiques qu'on le suppose gé-
néralement. Il en est du sentiment reli-
gieux de ces peuples comme de leur sol;
l'un et l'autre ne demandent qu'à être
cultivés avec zèle et intelligence, pour
produire les récoltes les plus abondan-
tes. Au reste , tout le monde a pu voir
par le récit des journaux avec quel re-
cueillement , disons mieux, avec quelle
sympathie pieuse les Musulmans eux-
mêmes ont assisté aux processions de la
Fête-Dieu qui ont eu lieu à Alger. C'est
qu'en effet la pompe de nos cérémonies
est si bien faite pour parler à l'âme con-
templative des enfans du désert, il y a
tant d'affinité entre la poésie du catholi-
cisme et l'imagination née à la clarté du
soleil d'Orient , que c'est se faire peur
d'un fantôme que de croire que le fana-
tisme actuel du Musulman soit un obsta-
cle insurmontable à ce qu'il embrasse un
jour la religion du Christ. Si les pouvoirs
actuels de la société sont assez bien ins-
pirés pour mettre M. le curé de Constan-
tine à même de réaliser son admirable
projet, qui peut calculer la portée d'un
pareil acte et l'immense accroissement de
puissance et de solide gloire qui doit un
jour en résulter pour la France?
304
VIE DE M. OLIER.
Nous nous apercevons un peu tard
peut-être que nous nous sommes laissé
aller avec trop de délectation à analyser
le plan de colonisation du digne ecclé-
siastique , sous ses aspects politique et
religieux , et que l'espace nous manque
à présent pour le faire connaître comme
une des plus belles et des plus sages con-
ceptions industrielles qui ait jamais été
offerte à la spéculation. Il est certain
du moins que si la campagne prochaine
amène la paix , comme il y a tout lieu de
l'espérer, et que le gouvernement s'oc-
cupe eniin de la colonisation de l'Algé-
rie , il ne négligera sans doute pas de
mettre à l'œuvre un homme de la capa-
cité de M. l'abbé Landmann. Dès lors,
les capitalistes, spéculateurs industriels
et travailleurs, trouveront dans son sys-
tème de colonisation , par voie d'asso-
ciation religieuse, agricole et militaire,
tous les élémens possibles de succès;
savoir: un sol fertile, un climat appro-
prié aux plus riches produits , une pos-
session géographique des plus favorables
au commerce, vu sa proximité de la mé-
tropole ; enfin , une organisation indus-
trielle, que depuis long-temps les socia-
listes éclairés appellent de tous leurs
vœux. Qu'on ajoute, si l'on veut , à tou-
tes ces causes de prospérité , les garan-
ties morales de bonne et fidèle gestion
que présente le caractère du principal
promoteur de l'entreprise.
En résumé , nous ne pouvons que re-
commander vivement la lecture du livre
de M. l'abbé Landmann: 1° aux personnes
pieuses, qui s'intéressent à tout ce qui a
trait à la propagation de la foi chré-
tienne ; 2° à ceux qui , frappés des fâ-
cheux effets de l'incohérence dans les élé-
mens de la richesse publique , ont déjà
compris tous les avantages du principe
d'association ; 3° aux spéculateurs qui
cherchent purement et simplement l'em-
ploi fructueux et bien garanti de leurs
capitaux ; 4° enfin, aux fonctionnaires pu-
blics appelés à examiner les entreprises
particulières sous le rapport de leur uti-
lité publique.
L. R.
VIE DE M. OLIER,
FONDATEUR DU SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE , ACCOMPAGNÉE DE NOTICES SUR
UN GRAND NOMBRE DE PERSONNAGES CONTEMPORAINS (1).J
SECOND ARTICLE (2).
Dans le premier article sur la vie de
M. Olier, nous avons annoncé que nous
en donnerions un second spécialement
consacré à l'établissement des séminaires
en France dont M. Olier a été un des
principaux promoteurs, et à l'état où se
trouvait alors le faubourg Saint-Ger-
main. Nous allons commencer par les
séminaires.
« M. Olier était d'autant plus convaincu
de la nécessité du secours de Dieu pour
affermir l'œuvre naissante du séminaire,
qu'il la voyait traversée et combattue par
(1) 2 vol. in-8° ; à Paris , chez Poussielgae , rue
Haatereuille , 9 ; prix 12 fr.
JS.(2) Voir le 1" art. au n° 68 ci-dessus, p. 134.
des personnes du plus grand poids, sans
parler des plaisanteries que l'on faisait
sur le lieu qu'il avait choisi pour jeter
les fondemens de cette entreprise (à
Vaugirard). 11 se trouvait des ecclésias-
tiques qui , tout charmés qu'ils étaient de
la voir commencer, ne pouvaient goûter
les moyens qu'il prenait, ni en augurer
favorablement; d'autres disaient tout
haut qu'il était contre le bon sens de
laisser là les missions, dont les fruits
avaient été si abondans, pour tenter au
hasard une œuvre si incertaine, et pour
s'opiniâtrer à reprendre un édifice qui
s'était écroulé presque aussitôt qu'on en
avait posé les premiers matériaux. On ne
concevait pas, en effet, qu'après avoir
VIE DE M. OLÏER.
30.1
ivangélisé avec tant de succès plusieurs
>rovinces et avoir rempli toute la France
lu bruit de ses missions , M. Olier voulût
•nfouir le talent et cacher la lumière
ivangélique sous le boisseau, en allant
e confiner dans un village. L'un des su-
périeurs ecclésiastiques du diocèse de
>aris lui fit même, dans ces circonstan-
ces, une proposition qui, tout extraor-
dinaire qu'elle paraît, montre néanmoins
Combien le projet de Yaugirard , que
bresque tous regardaient comme une
pieuse chimère , semblait contraire aux
hautes espérances qu'on avait conçues de
i;es talens et de son zèle. « Après que j'eus
barlé à mon directeur, dit le serviteur de
pieu, je m'en allai visiter le grand-vi-
paire de Monseigneur l'Archevêque; car
lilors il n'y en avait qu'un. D'abord, et
[îprès peu de discours : — Je désirerais
bien, me dit-il, que vous voulussiez en-
Itreprendre un voyage pour la gloire de
[Dieu. Ce serait d'aller à Rome, et d'y
établir une mission qui irait partout le
Imonde. Saint Pierre et saint Paul,
ïjouta-t-il , ne sont pas demeurés renfer-
més dans quelques endroits particuliers
de la Judée : ils sont allés à Rome. Il faut
aussi vous-même aller en ce lieu-là; je
vous le dis encore une fois, vous y devez
aller. Je le sais bien , vous y penserez. —
Ces paroles m'étonnèrent, étant pronon-
cées par cette personne-là, et avec tant
d'assurance. » C'était sans doute l'inuti-
lité prétendue du projet de Vaugirard
qui faisait parler ainsi ce grand-vicaire;
car, d'après la persuasion commune,
l'établissement des séminaires était alors
regardé comme une entreprise impos-
sible, et à en juger par l'expérience du
passé, cette persuasion n'était pas sans
fondement. Depuis quatre-vingts ans que
le concile de Trente en avait ordonné
l'érection , on n'avait point encore vu en
France les fruits d'une institution si ar-
demment désirée, malgré les nombreuses
ordonnances rendues sur ce sujet par
divers conciles. Dans quelques diocèses,
ces ordonnances avaient été rejetées par
les chapitres; ailleurs, elles étaient res-
tées sans exécution , ou n'avaient pas été
long -temps en vigueur. A force d'in-
stances et de sollicitations, M. Bour-
doise, le docteur Duval et quelques au-
tres parvinrent à engager l'assemblée du
clergé de France de 1029 à délibérer de
nouveau sur celte matière, et ce fut
alors que parut le projet d'établir, pour
tout le royaume, quatre séminaires gé-
néraux, auxquels se rapporteraient tous
les autres. Mais ce projet, reçu d'abord
avec applaudissemens, parut ensuite si
difiicileà exécuter, que rassemblée jugea
plus à propos de laissera chaque évêque
le soin de faire le mieux qu'il pourrait
dans son diocèse. La difficulté était de
savoir quelle forme l'on devait donner
aux séminaires, et à qui il convenait
d'en confier le gouvernement. Selon le
vœu du concile de Trente, selon les dé-
crets de nos conciles provinciaux et les
ordonnances de nos rois, les séminaires
devaient être destinés pour des enfans;
mais, soit qu'on y eût reçu des sujets
inhabiles à l'état ecclésiastique, ou que
ceux à qui on en confia la direction man-
quassent des qualités nécessaires pour en
assurer le succès, ces séminaires s'étei-
gnirent d'eux-mêmes, et si quelques uns
subsistaient encore, ils avaient dégénéré
en collèges. Saint Vincent de Paul , vers
l'an 1030 , avait établi un séminaire de ce
genre au collège des Bons-Enfans, et il
reconnut bientôt qu'en formant des sujets
trop jeunes encore pour pouvoir con-
naître leur vocation , on ne procurerait
qu'un avantage insuffisant à l'Eglise. 11
écrivait, leO février 1041, que les sémi-
naires de cette espèce n'avaient pas
réussi; que ceux de Bordeaux et d'Agen
étaient déserts, et que l'archevêque de
B-Ouen, dans l'espace de plus de vingt
années, n'avait pas tiré six prêtres de ce
grand nombre de jeunes gens qu'il avait
fait élever avec tout le soin possible. On
peut encore alléguer l'exemple du sémi-
naire fondé, par M. de Ventadour, au
diocèse de Limoges, qui n'avait pas pro-
duit un seul prêtre depuis près de vingt
ans qu'il était établi.
< Les essais impuissans des Pères de
l'Oratoire contribuaient aussi à faire
regarder l'établissement des séminaires
comme une œuvre impraticable. Leur
maison de Saint-Magloire, à Paris, fondée
depuis vingt-deux ans comme séminaire
diocésain , n'avait pu encore commencer
ses exercices. Ces Pères se bornaient à
enseigner, dans quelques uns de leurs
collèges, la théologie à ceux de leurs
306
VIE DE M. OLIER.
écoliers qui se destinaient à l'état ecclé-
siastique, et leur faisaient faire seule-
ment la retraite de dix jours avant les
ordinations. Saint Vincent de Paul avait
établi aussi l'usage de ces retraites à
Paris, à Annecy, à Saintes, à Alet, à Ri-
chelieu, à Troyes, à Crécy, et après
qu'on avait vu saint François de Sales et
M. Alain de Solminhiac ne pouvoir
réussir à fonder un séminaire dans leurs
diocèses, ces exercices étaient alors tout
ce qu'on attendait des prélats les plus
zélés et les plus pieux. Il n'était donc pas
étonnant que lorsque M, Olier et ses
coopérateurs commencèrent l'établisse-
ment d'un séminaire à Vaugirard, cha-
cun regardât cette entreprise comme
impossible. M. Bourdoise lui-même, qui
l'encourageait si hautement, partageait
néanmoins l'opinion commune, et avec
d'autant plus de raison, qu'ayant essayé
en vain, pendant plus de trente ans,
d'établir un séminaire , il n'avait pu faire
autre chose que de former une commu-
nauté de prêtres de paroisse à Saint-]Ni-
colas du-Chardonnet.
< Aussi M. du Ferrier appelle-t-il l'éta-
blissement de Vaugirard le premier sé-
minaire qui ait été formé en France. Les
consuls de Langeac, dans leurs lettres au
souverain pontife, attestaient pareille-
ment que M. Olier fut le premier qui
établit des séminaires dans ce royaume.
Le père Hilarion de JXolay dit encore que
cette œuvre avait été réservée au servi-
teur de Dieu, et que les séminaires com-
mencèrent en France sous ses auspices.
c JNous faisons cette observation pour
montrer l'accomplissement de la prédic-
tion de la mère Agnès, lorsque cette
grande servante de Dieu dit à M. Olier,
dans leur première entrevue à Langeac :
« J'avais reçu de la sainte Vierge l'ordre
de prier pour votre conversion, Dieu
vous ayant destiné pour jeter les pre-
miers fondemens des séminaires du
royaume de France. » Mais si M. Olier
commença le premier cette œuvre, saint
Vincent de Paul le suivit de bien près.
Voyant les succès si incertains du sémi-
naire de jeunes enfans qu'il avait com-
mencé en 1636, et la nécessité d'établir
d'autres séminaires pour les ecclésiasti-
ques déjà promus aux saints ordres , ou
dans la disposition prochaine de les re-
cevoir, saint Vincent demandait à DieJ
de pourvoir à celte nécessité pressant!
de l'Eglise. Il s'en ouvrit un jour au caij
dinalde Richelieu, qui goûta cedesseirl
l'exhorta à entreprendre lui-même un tel
séminaire, et lui donna mille écus poul
commencer. Saint Vincent, qui avai
encouragé M. Olier, ne balança pas à en
treprendre lui-même la bonne œuvre
qu'il ne regarda que comme accessoir
au but de sa compagnie. Mais, selon si
coutume, il se proposa de faire un simph
essai, et seulement pour douze sémina
ristes, en les réunissant aux plus jeune:
du collège des Bons-Enfans. Avant l'exé
cution de ce projet, il rendit comptt
ainsi lui-même, le 9 février Î642, de h
timidité apparente de sa conduite
« Cette œuvre a déjà été entreprise er
divers endroits, et n'a pas réussi. Nom
allons commencer à Paris pour en faire
un essai de douze sujets. M. T... voudrait
que la chose allât plus vite; mais il me
semble que les affaires de Dieu se fonl
peu à peu et quasi imperceptiblement,
et que son esprit n'est pas violent ni
tempestatif. > Enfin le cardinal de Riche-
lieu , pour favoriser l'érection de ces
sortes de séminaires, dont il sentait la
nécessité, donna aussi au père Bour-
going, général de l'Oratoire, une somme
qui fut destinée à en commencer trois
du même genre : l'un à Toulouse , le se-
cond à Rouen, le troisième à Paris. Mais
le premier n'alla pas au-delà d'un an,- le
second, où l'on enseigna aussi les huma-
nités aux jeunes clercs, ne fut pas non
plus de longue durée; et le troisième,
celui de Saint-Magloire, que l'on ouvrit
enfin cette année 1642 , n'eut que de fai-
bles commencemens, le cardinal étant
mort peu après, sans avoir assigné des
fonds pour sa subsistance.
< Ainsi, contre toutes apparences hu-
maines, l'on vit s'accomplir à la lettre
la prédiction du père de Condren, lors-
qu'il assurait que le séminaire formé par
ses disciples inspirerait une sainte émula-
tion à l'Oratoire et même au clergé de
France pour former de semblables éta-
blissemens. « Ce bon père, dit M. Olier
regardait la formation de notre naissante
société comme sa principale vocation
et comme devant réveiller le zèle de la
congrégation de l'Oratoire et du clergé. »
S II! DE M. OLTER.
307
Le propre des diverses sociétés dans
l'Eglise esl de s'exciter mutuellement au
bervice de Dieu, comme les anges dont
parle Daniel, qui battaient des ailes les
jjns au-dessus des autres. A l'exemple de
ia petite société de Vaugirard , l'Oratoire
3t la congrégation de la Mission ont tra-
vaillé avec ferveur à l'œuvre des sémi-
naires. » Si M. Olier parle de la sorte, ce
n'est pas qu'il ait jamais eu la pensée de
comparer sa petite troupe à ces illustres
congrégations, ou qu'il ait porté envie
aux grâces que Dieu versait sur elles;
bien au contraire, il souhaite à l'une et
à l'autre mille bénédictions, et confesse
avec une humble gratitude que sa com-
pagnie, ia petite servante du clergé,
ancillula cleri , est la moindre portion
de l'Eglise, leur doit tout ce qu'elle est
dans l'ordre de sa vocation; les membres
qui la composent n'étant que comme de
petits rejetons de ces deux grands ar-
bres. Aussi les historiens de saint Vin-
cent de Paul nous apprennent-ils que
M. Olier ne cessa de donner jusqu'à la
mort le nom de père à saint Vincent,
voulant même qu'à son exemple tous ses
disciples l'honorassent et le respectas-
sent comme leur père.
« Lorsqu'on vit le succès si inattendu de
l'établissement de Vaugirard, il n'y eut
qu'une voix pour confesser que c'était
l'œuvre de Dieu. » (T. i, p. 362.)
Passons maintenant à l'état du fau-
bourg Saint-Germain, que l'on regarde
aujourd'hui comme l'un des faubourgs
les plus rangés de Paris , et dont M. Oiier
fut l'un des plus zélés et principaux ré-
formateurs.
< II ne s'agissait plus, lorsque M. Olier
se vit établi dans la cure de Saint-Sulpice,
de porter la doctrine du salut de pro-
vince en province , ou d'une ville à une
autre; mais de créer, comme tout de
nouveau , la paroisse alors la plus dé-
pravée de Paris , et qui seule offrait au-
tant de travail qu'une province entière.
Jamais pasteur ne vit peut-être autour
de soi plus de scandales à arracher, ni
plus de vices à combattre. Le faubourg
Saint-Germain, qui comprenait la plus
grande partie de la paroisse de Saint-
Sulpice, était alors le rendez-vous de
tous ceux qui voulaient vivre dans le
désordre. Impies, libertins , athées, tout
ce qu'il y avait de plus corrompu s'y
trouvait réuni, comme si c'eût été un
lieu destiné à servir de théâtre aux plus
grands excès. Mais de peur qu'on ne
prenne ce tableau pour une description
imaginaire, il est nécessaire d'entrer ici
dans quelques détails. Le XVIIe siècle,
si fécond en grands hommes et en insti-
tutions utiles de tous les genres, n'avait
pas été au commencement ce qu'il parut
être vers la fin , et c'est s'en former une
très fausse idée , que d'en confondre ,
comme on fait trop souvent, la première
moitié avec la seconde. Sans en considé-
rer ici les diverses époques, bornons-
nons à l'état moral et religieux de la
ville de Paris , ou plutôt de la paroisse
de Saint-Sulpice, lorsque M. Olier en
prit possession.
« C'est un fait avéré qu'il n'y avait point
de quartier dans la capitale où il y eût
autant d'hérétiques, d'athées et de liber-
tins. Cette paroisse fut la première en
France où les huguenots commencèrent
à établir une église, et depuis ce mo-
ment , elle devint un lieu de refuge pour
les ministres jusqu'alors sans asile, et
quelquefois sans ressource, et pour le
parti , un lieu de ralliement où il lui était
permis de tout oser. Ce fut , en effet ,
sur cette paroisse , qu'on vit jusqu'à
quatre mille personnes , la plupart illus-
tres, entre autres, Antoine de Bourbon,
roi de Navarre, et Jeanne d'Albret , sa
femme, se rendre en plein jour , et
comme en procession, au Pré-aux-Clercs,
et y chanter les psaumes de Marot. La
publicité des prêches y excita quelque-
fois des rixes, dans lesquelles les»protes-
tans , ia plupart gentilshommes oupuis-
sans, eurent facilement l'avantage. Ceux
qui venaient de Genève ou d'Allemagne
à Paris , y trouvaient un asile assuré. Enfin
les huguenots y avaient un cimetière par-
ticulier; ils y étaient en si grand nombre
et y vivaient avec tant de liberté , que le
faubourg Saint-Germain était communé-
ment appelé la Petite Genève.
t L'esprit de prosélytisme, dont les hé-
rétiques faisaient alors profession, leurs
discours, et les écrits qu'ils répandaient,
affaiblirent considérablement la foi dans
un grand nombre de catholiques, leur
inspirèrent de la haine pour les ecclé-
siastiques, du mépris pour tous les rein
308
VIE DE M. OLIER.
gieux, et en précipitèrent même plu-
sieurs dans le gouffre affreux de l'a-
théisme. Ces athées affectaient en France
le nom de politiques , comme les impies
du siècle dernier se cachaient sous celui
de philosophes ; et ce qu'il y a de bien sur-
prenant, c'est la parfaite identité de lan-
gage des uns et des autres; en sorte que
nos impies modernes semblent n'avoir été
que les simples échos de ces athées ou
politiques dont nous parlons. Ils ne re-
connaissaient, en effet, d'autre Dieu que
la raison, et regardaient toute religion
comme une convention destinée à conte-
nir le peuple dans le devoir. Ils niaient
l'immortalité de l'âme, l'existence de
l'enfer et des démons, le bonheur des
saints, et les récompenses éternelles.
Enfin, considérant avec une cupidité ja-
louse les richesses employées aux orne-
mensdes autels etàla décoration des égli-
ses,ils s'affligeaient de ne les avoir pas en
leur main pour servir d'aliment à leur
luxe et à leur vanité. Mais nulle part,
dans Paris, cette exécrable secte n'était
aussi répandue que dans la paroisse de
Saint-Suipice. « Elle était , dit Abelly, la
sentine, non seulement de Paris, mais
presque de toute la France, et servait de
retraite à tous les libertins, athées et
autres personnes qui vivaient dans l'im-
piété et le désordre. » Comme il n'y a pas
ordinairement de peuple plus supersti-
tieux qu'un peuple devenu impie , il n'y
avait point aussi de paroisse à Paris où
la magie et la superstition fussent plus
accréditées. « La dépravation y était si
horrible , que selon le témoignage d'une
personne qui vit encore , écrivait en
1687 le Père Giry, onvendaitimpunément,
à une des portes de Saint-Sulpice , des
caractères de magie et d'autres inven-
tions superstitieuses et diaboliques. >
L'historien de M. Bourdoise atteste que,
en 1642 , on y étalait encore publique-
ment des livres de sortilèges; et un au-
tre nous apprend que c'était à une des
portes voisines de la chapelle de la sainte
Vierge , que ce trafic impie avait lieu.
Ces détails, et d'autres que nous omet-
tons ici, expliquent comment le Père de
Condren crut devoir étudier l'astrologie,
afin d'en désabuser plus aisément les es-
prits, et pourquoi le cardinal de Riche-
lieu lui ordonna de composer, contre
cet art insensé et détestable , le discours ;
que nous avons encore , et qui fut donné ,
au public.
« Mais les athées et les personnes aban-
données à la pratique de ces supersti-
tions révoltantes, étaient en bien petit
nombre, comparés aux libertins. La dé-
pravation des mœurs s'était , en effet ,
beaucoup accrue dans Paris, à l'occasion
des guerres civiles et des scandales de la
cour sous les règnes précédens. L'imper-
fection de la police donnait lieu à une
multitude de désordres, jusque-là que
des bandes de voleurs désolèrent cette
ville, sans que les magistrats eussent en
main des moyens suffisans pour prévenir
ou pour arrêter ce fléau. Ces malfaiteurs
étaient en si grand nombre , qu'ils re-
poussèrent plusieurs fois , et avec perte ,
les archers du guet, et qu'il fallut ordon-
ner aux bourgeois d'avoir des armes dans
leurs maisons, pour être prêts à donner
main-forte aux officiers de la justice.
Ils se réfugiaient la plupart dans le fau-
bourg Saint-Germain , et ce qui les y at-
tirait de préférence, c'était l'assurance
de l'impunité. Depuis un temps immé-
morial , ce faubourg formait une ville à
part, et était soumis, non aux magistrats
de Paris, mais à la justice de l'abbé ; et
cette justice était trop mal administrée
et trop peu redoutable pour arrêter tant
de désordres. La foire de Saint-Germain,
qui durait environ deux mois , contri-
buait aussi à les augmenter. Comme cette
foire était franche , et qu'il était permis
à toutes sortes de personnes d'y étaler et
d'y vendre des marchandises, il y avait
durant ce temps un concours extraordi-
naire , et beaucoup de scandale , princi-
palement le soir où Paffluence était tou-
jours plus grande. La réunion de tant de
personnes , dans un faubourg si étendu ,
avait rendu jusqu'alors comme impossi-
ble la recherche de ceux qui y entrete-
naient la corruption. « La difficulté d'y
apporter remède , dit Abelly, laquelle
passait, dans l'esprit de plusieurs , pour
une impossibilité morale, leur donnait
occasion de se licencier en toutes sortes
de débauches et de vices, avec une en-
tière impunité. » Enfin la fureur des duels
y était portée à un tel excès , que même
sous le ministère pastoral de M. Olier ,
17 personnes y périrent en une semaine.
VIE DE M. OLIER.
300
Pour achever le tableau , il est néces-
saire de représenter l'état du clergé qui
desservait celte paroisse, avant que
M. Olier en prît possession. Quoique la
population fût immense, l'église parois-
siale, qui était fort petite, et semblable
aune église de village, paraissait encore
trop grande, tant elle était peu fréquen-
tée. Elle était malpropre, le pavé inégal,
le maître-autel sans décence; il n'y avait
ni ornemens tant soit peu convenables,
ni même de sacristie. On ne gardait ni
règle ni ordre pour la célébration de la
sainte messe ; les prêtres s'habillaient
dans les chapelles mêmes où ils devaient
célébrer, et il y avait à l'entrée de cha-
cune une cloche suspendue qu'on sonnait
avant de commencer pour en avertir les
fidèles. Les confréries accablaient le
clergé d'offices particuliers; en sorte que
souvent, pour les acquitter, il négligeait
le service ordinaire de la paroisse. Les
officiers de l'église, tels que l'organiste,
les sonneurs, n'observaient plus aucun
ordre dans l'exercice de leurs charges.
Le cimetière, contigu à l'église, et qui
n'était point clos, servait de rendez-vous
aux ivrognes; ce qui faisait dire à M. de
Bassancourt : <t Ce lieu a été pis jusqu'ici
que les marchés publics et les lieux de
passe-temps.» Il y avait même un cabaret
dans les charniers de l'église, où ceux
qui avaient communié ne faisaient pas
difficulté d'entrer avant de retourner
dans leurs maisons. Enfin les prêtres de
la paroisse, au lieu de s'opposer au tor-
rent du mal, le rendaient plus désas-
treux encore par leurs exemples. Pour
tout dire , en un mot, au sortir de l'autel,
ils allaient souvent passer le reste de la
journée dans le cabaret des charniers,
et y vivaient dans la crapule et la dé-
bauche; ce sont les termes de l'historien
de M. Bourdoise. Aussi M. Olier nous ap-
prend-il dans ses mémoires que, d'après
le dire commun, cette paroisse était la
plus dépravée, non pas seulement de
Paris, mais du monde entier; et écrivant
sur ce sujet à un évêque, il lui disait :
€ Vous nommer le faubourg Saint-Ger-
main, c'est vous dire tout d'un coup
tous les monstres des vices à dévorer à la
fois.» Il avoue même que la vue de tant
de scandales l'aurait jeté dans l'abatte-
ment, si la bonté divine n'eût elle-même
TOME XII. — W° 70. 1841.
| relevé son courage. « Celte divine bonté,
! dit-il, m'a délivré de la peine que j'é-
, prouvais hier en me trouvant environné
dans ce faubourg de mille crimes aux-
quels je ne saurais apporter le remède.
J'ai vu que je devais imiter Notre-Sei-
gneur. Conversanl dans le monde, il se
J contentait de prêcher et d'exhorter les
peuples par lui-môme, et d'instruire ses
disciples qui devaient ensuite instruire le
monde et le retirer du péché. Mon divin
Maître daigne aplanir pour moi les obsta-
cles, et me fait espérer que j'aurai créance
pour lui sur les esprits des grands. »
L'ignorance des choses du salut, où
vivaient la plupart des enfans , parut être
au serviteur de Dieu celui des maux de
sa paroisse qu'il fallait guérir le premier.
Depuis long-temps le ministère de l'in-
struction y était si négligé, que même
les pères et les mères, la plupart aussi
peu instruits que les enfans, ignoraient
jusqu'aux premiers élémens de la doc-
trine chrétienne; on eût dit qu'ils n'a-
vaient jamais entendu parler du symbole
de la foi. Il fallait donc annoncer et ex-
pliquer tout de nouveau l'Evangile aux
petits et aux grands, et pour réussir
dans une entreprise si difficile, M. Olier
établit divers catéchismes. Lui-même
voulut exercer ce ministère dans son
église paroissiale à l'égard des plus jeu-
nes enfans, et il s'en acquittait, disent
les mémoires du temps, avec un amour
et une humilité admirables. Mais, de.
peur que la distance où plusieurs étaient
de l'église ne les privât de cette instruc-
tion, il établit, dans l'étendue du fau-
bourg, douze autres catéchismes, qu'il
distribua suivant la population des quar-
tiers, et dont il donna la conduite aux
ecclésiastiques du séminaire de Saint-
Sulpice. Pour chaque catéchisme, il
nomma deux séminaristes, dont l'un,
connu sous le nom de clerc, et qui était
subordonné à l'autre, allait dans les
rues, en surplis, la clochette à la main,
afin d'appeler les enfans à l'instruction,
et entrait même dans les maisons pour
engager plus sûrement les parens à les y
conduire; enfin d'autres ecclésiastiques
se répandaient dans toutes les écoles,
afin que personne ne restât sans instruc-
tion. < Je commence, écrivait M. Olier, à
comprendre le dessein de Dieu, qui va
20
.110
SOUVENIRS DE LA CHARTREUSE DE ROME.
réformer cette église. Il veut que d'abord
on secoure la jeunesse en lui donnant les
principes chrétiens et en lui inculquant
les maximes fondamentales du salut , par
le moyen des jeunes clercs du séminaire,
qui iront porter cette instruction dans
le faubourg. » Sa confiance ne fut pas
vaine , et chacun vit avec étonnement les
fruits que les catéchismes produisirent
partout, non seulement dans les enfans,
pour qui on les faisait principalement,
mais encore dans les personnes plus
avancées en âge , qui y venaient en grand
nombre. Comme on n'était point accou-
tumé à voir les ecclésiastiques se ré-
pandre ainsi , parcourir les rues et visiter
les maisons, pour appeler les enfans à
l'instruction chrétienne, ce spectacle
tout nouveau attirait au catéchisme
grand nombre de parens. Rien n'était
plus édifiant que la charité et le zèle de
tous ces catéchistes , la plupart distin-
gués par leur naissance; rien aussi ne
consolait tant le zélé pasteur que le
changement qu'opéra bientôt cette dis-
pensation si bien ordonnée du pain de la
parole, à laquelle quatre mille enfans
participaient à la fois. Outre ces caté-
chismes, il en établit de particuliers
pour disposer plus prochainement les
enfans à leur première communion, et
qui sont connus sous le nom de catéchis-
mes de semaine. Il en institua encore un
autre, destiné à les préparer au sacre-
ment de confirmation , et régla, contre
la pratique commune, que les caté-
chistes leur feraient subir à tous un
examen avant de les admettre à la récep-
tion de ce sacrement. » (T. I , p. 448.)
SOUVENIRS DE LA CHARTREUSE DE ROME.
Après avoir employé la semaine sainte
à suivre les pompeuses cérémonies de
Saint-Pierre et de la chapelle Sixtine,
nous sommes allés visiter l'église de
Santa-Mariadegli Angeli , et passer une
journée entière au couvent des Char-
treux. Cette église, presque toujours dé-
serte , quoique ouverte au public, est, à
notre avis, une des plus belles de Rome.
Construite sur le dessin de Michel-Ange,
sa voûte est soutenue par huit colonnes
de granit oriental trouvées dans les ther-
mes de Dioclétien. Sa forme élégante est
celie d'une croix grecque; son pavé,
magnifique mosaïque, a peut-être dans
ses différens compartimens une ordon-
dance plus ingénieuse et plus noble que
le pavé même de Saint-Pierre. De très
belles fresques ornent les parois de ses
murs. Deux d'entre elles surtout nous ont
fait une vive impression. L'une est le
Saint-Sébastien du Dominicain , admira-
ble de conservation , et d'un plus beau
coloris que la plupart des ouvrages de ce
peintre. Le saint voit le ciel entr'ouvert;
l'extase semble le rendre insensible aux
souffrances du martyre • Jésus-Christ lui
apparaît au haut du ciel, et l'exhorte à
la constance en lui tendant les bras qui
doivent le recevoir. Les bourreaux ont
d'effrayantes figures où semble briller un
reflet des enfers. Une autre fresque de
Battoni, Simon-le-Magicien confondu
par saint Pierre , est remarquable par un
bel effet de clair-obscur, et par la séré-
nité de la tête du saint opposée au trou-
ble de l'imposteur. A l'entrée même de
l'église, une très belle statue de saint
Bruno (I) s'élève comme le gardien cé-
leste du couvent dont il est le patron.
Pendant que nous admirions ces chefs-
d'œuvre , nous fûmes frappés du chant
mélodieux d'un oiseau prisonnier dans la
vaste église. Le chartreux sacristain , qui
nous avait reçu très obligeamment , nousl
dit que c'était le -passereau solitaire,
dont Jésus- Christ fait dans l'Evangile
une de ses plus touchantes similitudes.
Depuis plusieurs années, le bon char-
treux suit tous les mouvemens de ce
compagnon de sa réclusion monastique.
Quelquefois le petit oiseau tombedu haut
des corniches de la voûte du temple,
comme frappé d'une attaque mortelle.
Il se débat dans des convulsions qui pa-
raissent être celles de l'agonie ; puis il se
(1) Celte statue est d'Hondon.
SOUVENIRS 1)K LA CHARTREUSE DE ROME
remet peu à peu, s'essaye à marcher sur
le pavé de marbre, enfin il soulève ses
ailes et reprend son essor vers le faite
élevé de la voûte, dont il semblait avoir
été précipité pour toujours.
Le chartreux , tout ému de ces phéno-
mènes , qui ne sont autre chose que des
crises d'épilepsie , observe souvent en si-
lence le passereau de son église : passer
solitarius in tecto. Il s'intéresse à ses des-
tinées , avec celte joie et cette curiosité
naïvesquise rencontrent souvent dans les
cloîtres. Peut-être aime-t-il à y chercher
des emblèmes mystiques: peut-ôtrey voit-
il une image de l'homme, mélange de
faiblesse et de grandeur ; être prodigieux,
qui tantôt tombe si bas, quand il ne se
fie qu'à lui-même , tantôt remonte si
haut, quand il est soulevé sur les ailes
de la grâce divine.
Dans l'intérieur du cloître , on respire
je ne sais quelle paix qui fait un con-
traste singulier avec ces cérémonies de
Saint-Pierre, si pures et si grandes par
elles-mêmes, mais où unecohuede spec-
tateurs hostiles ou indifférens apportent
tant de bruit profane. Cent colonnes de
travertin d'ordre toscan, et unies par
des portiques à plein cintre , entourent
un vaste jardin et lui impriment une
grandeur religieuse. Au milieu du jardin,
est une fontaine autour de laquelle Michel
Ange avait planté quatre cyprès. Trois
de ces vieux contemporains des premiers
fondateurs du couvent balancent encore
sur le cloître leur feuillage toujours
vert. Le quatrième est mort , comme
meurent toutes les choses de ce monde,
et il est remplacé par un jeune rejeton.
Ainsi, saint Bruno revit dans ses succes-
seurs, qui continuent ses saintes contem-
plations et l'inflexible austérité de sa rè-
gle primitive.
Les honneurs du couvent nous furent
faits par le prieur actuel , dom Paul Gé-
rard , avec infiniment de grâce et d'amé-
nité. Il nous montra d'abord la biblio-
thèque dont les rayons déserts accusent
la courte révolution que l'armée fran-
çaise importa à Rome, lors de sa pre-
mière invasion sous la République; puis
pour satisfaire notre curiosité d'anti-
quaire , il nous fit promener sous les voû-
tes immenses des anciens thermes de Dio-
ctétien. Du fond des cloîtres, il nous fit
:ti
voir le faite gigantesque de ces construc-
tions romaines, dû des Robustes crois-
sent dans les airs, en poussant leurs ra-
cines dans les interstices des pierres et
des briques disjointes. Enfin, il nous
mena dans la cellule d'un de ses reli-
gieux, que nous trouvâmes occupé à cul-
tiver des fleurs dans son petit jardin,- des
violettes, des renoncules, des tulipes de
couleurs et de formes variées embellis-
saient le parterre de leurs mille nuances;
des espaliers de citronniers couverts de
fruits, tapissaient les murs. Un beau so-
leil venait égayer cette étroite solitude ,
et glisser ses rayons brillans jusque dans
le modeste oratoire du chartreux. Je vis
ensuite un atelier de menuiserie, une
jolie fontaine, une petite grotte au fond
de laquelle était placé avec goût, dans
une niche de mousse, une statue en mi-
niature de saint Bruno ; et je m'expliquai
comment les occupations manuelles , im-
posées comme une règle par les statuts
de l'ordre , pouvaient donner à l'âme un
délicieux repos, après les élancemens de
l'extase et les fatigues de la contempla-
tion. Le bon religieux, qui occupait cette
cellule , était un chartreux d'Espagne.
Il avait été chassé de son couvent, parce
que, depuis que la liberté existe dans son
pays, on n'a plus celle d'y prier Dieu
comme on l'entend. Mais, moins mal-
heureux que tant d'autres exilés, ii avait
rencontré à Rome une famille, et re-
connu ses frères; on peut même dire
qu'il avait retrouvé sa patrie dans une
cellule semblable à celle qu'il avait
quittée, au pied des autels où les mê-
mes chants et les mêmes prières frap-
paient son oreille , et dans le petit jardin
où mûrissaient les fruits de l'oranger et
du citronnier, comme sous le ciel de
l'Ibérie.
Je faisais mes félicitations au prieur
de la Chartreuse de ce qu'il avait échangé
le séjour de nos Alpes contre le climat de
Rome , et il me répondit en soupirant :
i Tout cela est bien beau ; notre église
c resplendit de marbre et de belles pein-
« tures, notre atmosphère est brillante
c et sereine ; mais je regrette les cloîtres
« sombres de notre Grande-Chartreuse,
c les sapins épais qui l'entourent, lesro-
< chers et les glaces qui la dominent, les
i nuages mêmes qui en voilent souvent
312
SOUVENIRS DE LA CHARTREUSE DE ROME.
« l'horizon. Il y a ici quelque chose qui
« amollit et qui dissipe; tout, au con-
< traire , à la Grande-Chartreuse, inspire
c un sévère et profond recueillement,
t Ici, il faut nous créer une solitude, et
€ là, nous trouvons le désert fait de la
< main même de Dieu. Et puis, c'est la
i Grande-Chartreuse qui m'a reçu novice
c et profès ; c'est elle qui m'a enfanté à
« la vie religieuse. Je l'aime donc, je
< dois l'aimer comme un iils aime sa
< mère!., i
Il est impossible de rendre tout ce
qu'il y avait de simplicité , d'élévation et
de sensibilité touchante dans l'accent,
dans les paroles du vénérable religieux.
J'analyse froidement, je le sens bien ,
cet entretien de saint et d'apôtre : pour
le reproduire dignement, il faudrait
avoir eu sa part de la langue de feu.
Avant de quitter dom Paul, je l'interro-
geai sur le nombre de ses religieux, et sur la
manière dont sa communauté était com-
posée. Il m'apprit qu'il y avait sept Pères,
sur lesquels il y avait trois Français, un
Piémontais, deux Espagnols, un Suisse de
Lugano. Un peu auparavant, il avait eu
deux novices, un Romain etun Allemand;
mais le Romain n'avait pas pu supporter
les austérités de la règle , et il était sorti
du couvent. L'Allemand seul était resté.
A ma grande surprise, il m'apprit que
les Italiens, et surtout les Romains,
étaient moins disposés que les Français à
la vie complètement cloîtrée et contem-
plative. « Il se présente beaucoup de su-
« jets , me disait-il, mais quand on fouille
c un peu dans ces âmes exaltées, on
« finit par n'y trouver rien de fort , ni de
« persévérant. A mesure qu'onjfait passer
« ces vocations au crible d'un examen
< sévère, on finit par n'en trouver presque
« pas une qui soit réelle. >
C'est ainsi que cet excellent religieux
me communiquait tour à tour les trésors
de sa sensibilité et ceux de sa sagesse.
J'avais lu peu de jours auparavant une
critique acerbe de l'état monastique ,
dans la Revue des Deux-Mondes. Cette cri-
tique est l'ouvrage d'une femme célèbre,
qui est allée la méditer sous les arceaux
déserts d'une Chartreuse de Majorque,
femme d'un génie déplorable , qui s'est
efforcée de justifier des proscriptions par
dessophismes, et qui a pris un triste
plaisir à promener son incrédulité hau-
taine et ses pensées impures sous les
voûtes de ces cloîtres, et jusque dans
ces cellules où se prosternait jadis 'une
humble et chaste ferveur; femme vrai-
ment à plaindre , qui semble comprendre
tous les dévouemens , excepté celui qui
a Dieu pour objet; femme à qui le sens
religieux paraît manquer, et qui n'a ja-
mais cherché à employer l'exaltation de
son cœur ni la poésie de son imagination
à sentir ou à concevoir l'un des dogmes
les plus consolans du Christianisme, la
communion des saints!..
Au reste, ces préjugés ont trouvé de
l'écho, même parmi les croyans! Qu'un
savant, qu'un écrivain distingué ait la
vocation d'entrer sous les voûtes de la
Chartreuse, on verra bien des hommes
qui se croient ortbodoxes s'indigner ou
s'affliger. comme si unevie toute de prières
était une vie plus oisive et moins utile
au monde chrétien qu'une vie d'études
ou de recherches , et comme si Josué eût
vaincu dans la plaine, si Moïse n'eût pas
tenu sur la montagne ses mains élevées
ver le ciel.
Jésus-Christ, dont on affecte d'admi-
rer la morale sans restriction, même
quand on conteste ses dogmes, n'a-t-il
pas exprimé lui-même qu'il préférait la
conduite de Marie , absorbée à ses pieds
dans la prière et dans l'amour, à celle de
Marthe , livrée à des préoccupations ma-
térielles, et s'attribuant, à raison de cette
activité empressée , un mérite plus grand
que celui de sa sœur?
Marie a choisi la meilleure part , et
elle ne lui sera point ôtêe. Telle est la de-
vise des Ordres contemplatifs , et cette
devise est écrite d'une main divine.
D'ailleurs, la sagesse humaine ne se
tromperait-elle jamais en essayant de
se substituer à la sagesse évangélique?
Ces ressources, qu'elle cherche dans un
bras de chair , ne se tourneraient-elles
jamais contre la cause même qu'elle vou-
drait servir? Si , par exemple, l'abbé de
Lamennais avait pris l'habit de Saint!
Bruno, il y a vingt ans, après la publica-
tion de son premier volume de l'Es-
sai sur l'indifférence, que de plaintes,
que de clameurs se seraient élevées!
i Quelle perte pour la religion, se se-
« rait-on écrié de toutes parts! Quel
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE ET DE THÉOLOC.IE.
313
< suicide du génie! Quels services lin tel
< homme n'aurait-il pas rendus, s'il était
t resté dans le monde! » C'est ainsi, fai-
bles mortels que nous sommes , que nous
nous permettons de juger les voies de
Dieu, Ne dirait-on pas que l'avenir et ses
vicissitudes infinies peuvent entrer dans
nos calculs bornés , et qu'il nous est
donné de répondre à toujours de la haute
raison et de l'infaillibilité d'un de nos
semblables? A-ton donc oublié la chute
du sage des sages de l'ancienne loi, l'hé-
résie de Tertullien, les erreurs de Pas-
cal, et les égaremens mystiques de Fé-
nelon?
Il faut qu'il y ait des hospices pour les
intelligences et pour les cœurs malades ,
comme il en existe pour les corps qui
souffrent. H faut que par un généreux
effort, l'homme puisse se rapprocher
encore du souverain bien , au moment
même où il se sent défaillir sur la pente
du mal. Laissons donc débattre entre
Dieu et l'âme qui se croit appelée, ces
mystérieuses vocations, ces sublimes ho-
locaustes de soi-même. Uespectons-les,
admirons-les , quand même notre fai-
blesse ne saurait les comprendre.
Albert du Boys.
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE ET DE THÉOLOGIE,
ÉDITÉS PAR M. L'ABBÉ MIGNE.
Grâce à Dieu , on commence à com-
prendre le prix des études profondes et
consciencieuses : de tous côtés, et prin-
cipalement, nous devons le dire, dans les
séminaires et le clergé, une louable et
puissante émulation se manifeste; et,
ce qui doit nous réjouir, nous catho-
liques, c'est que c'est vers la religion»
c'est - à - dire les Ecritures saintes , la
théologie, l'histoire ecclésiastique, que se
portent toutes ces ardeurs nouvelles. Le
prêtre, le magistrat, le jeune homme,
l'homme de loisir, en général tous ceux
dont l'esprit n'est pas complètement ma-
térialisé par l'industrie ou les plaisirs,
reviennent à étudier nos livres. ]Nos rao-
numens historiques, nos Pères de l'E-
glise sont presque aussi étudiés par l'in-
croyant que par le croyant, parles pro-
testais que par les catholiques. Aussi ,
qu'est-il arrivé de là Y C'est que tous ces
livres ont été recherchés avec un grand
empressement et se sont élevés à un prix
qui, il faut le dire , les rend inaccessibles
aux bourses modestes, c'est-à-dire à la
majeure partie de ceux qui les désirent,
et précisément à ceux qui les désirent le
plus.
Cette recherche de nos livres catholi-
ques a dû nécessairement donner l'idée
de les réimprimer. Plusieurs louables en-
treprises ont été tentées et exécutées
avec intelligence ; mais , par le prix élevé
qu'elles ont conservé à leurs produc-
tions, elles semblent avoir eu bien plus
pour but de répondre aux demandes di-
rectes qui étaient faites qu'à les répandre
et à les populariser. Nous savons fort
bien que, vendant un petit nombre
d'exemplaires, les éditeurs de ces ou-
vrages n'ont pu les céder qu'à des prix
élevés. Il y avait un problème à tenter :
c'était celui d'offrir ces volumes à bon
marché, et d'attirer ainsi un nombre
d'acheteurs assez grand pour mettre l'é-
diteur au-dessus de ses frais. Mais le pro-
blème était périlleux et difficile à ré-
soudre ; il s'agissait d'opérer tout d'abord
sur une centaine de volumes in-4°; et
ceux qui connaissent la librairie savent
que ce n'est pas une légère affaire.
M. l'abbé Migne a cependant eu le cou-
rage de la tenter, et ajoutons que ses
espérances ont été réalisées. Nous
croyons que c'est le plus beau succès de
librairie qui ait été vu. Nous avons sous
nos yeux environ 60 volumes de ces
publications : ces volumes renferment
de 1500 à 1600 colonnes, c'est-à-dire 7 à
800 pages in-4°, et vendus seulement 6
francs à ceux qui les prennent isolément
ils se réduisent à 5 francs et même à 4
314
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE
francs pour ceux qui les prennent par
collections, et au moyen de remises et de
faveurs que nous ferons connaître plus
loin.
On peut et l'on doit reconnaître tout
d'abord, et c'est une justice, que ce sont
des volumes que l'on peut dire , sans au-
cune charlatanerie, à bon marché. Ce ne
sont point ici des promesses ; ce sont des
choses faites et réalisées.
Puisque nous sommes à parler de la
partie matérielle de cette grande entre-
prise, il faut que nous ajoutions quelques
autres 'détails qui feront comprendre
comment M. l'abbé Migne peut, et peut
seul , offrir de semblables résultats.
M. l'abbé Migne a fondé à fllontrouge,
aux portes de Paris, des ateliers que
nous ne refusons pas de nommer, après
lui, catholiques , qui sont eux-mêmes,
nous les avons vus, le plus bel établisse-
ment d'imprimerie et de librairie qui
existe. Là se trouvent, avec les ateliers
de composition, trois presses à la vapeur;
de plus , une fonderie, unestéréotypie, et
des ateliers de satinage, de brochage et
de reliure, uniquement destinés aux ou-
vrages qu'il publie. Un volume peut sor-
tir, et sort, en effet, tous les quinze jours
de ces ateliers. On comprend déjà que les
différens bénéfices de toutes ces branches
de la librairie étant concentrés dans une
seule main, l'éditeur a pu en faire parti-
ciper les acheteurs, c'est-à-dire baisser
les prix de ses volumes. Ajoutons une
autre chose , qui ne s'était jamais vue , et
qui est encore un service rendu à la
science catholique : c'est que tous ces
ouvrages sont clichés, c'est-à-dire que les
planches en sont conservées, de telle
manière que, pour en faire des éditions
nouvelles, il ne reste plus que la dépense
du papier et du tirage, ce qui est très peu
de chose en comparaison des frais de
composition et de correction.
Tel est l'ensemble matériel de l'entre-
prise que nous avons dû signaler à nos
lecteurs, parce que nous n'hésitons pas à
dire que c'est une preuve des accroisse-
mens que prennent de plus en plus les
études religieuses; une telle entreprise
n'ayant pu réussir que pour les ouvrages
religieux seulement.
Venons maintenant à la partie intellec-
tuelle ou plutôt religieuse de l'entreprise.
M. l'abbé Migne ne s'est proposé rien
moins que d'éditer un cours complet
d'Ecriture sainte, un cours complet de
théologie, tous les Pères de V Eglise, le
Bullaire, les principaux apologistes, les
principaux historiens, auteurs ascétiques,
et puis des dictionnaires des cas de con-
science, des hérésies, des conciles, des
ordres religieux, etc. Nous l'avouons, à
la première annonce de ces grandes pu-
blications, nous refusâmes de croire à
leur réalisation ; mais quelques unes sont
achevées, les autres se poursuivent avec
activité. On ne peut donc que louer et le
courage et la constance de l'éditeur.
Nous ferons successivement connaître
tous les ouvrages qui ont paru ou qui
paraîtront- aujourd'hui nous nous bor-
nerons à parler des 50 volumes qui ren-
ferment les cours complets d'Ecriture
sainte et de Théologie.
Avant de commencer sa publication,
M. l'abbé Migne prit le sage parti de con-
sulter un grand nombre de savans théo-
logiens pour connaître quels étaient les
commentaires ou les traités qui étaient
les plus orthodoxes et les plus savans.
C'est d'après ces indications qu'il a com-
posé ses cours. Nous n'avons pas ici à
contrôler ces choix. Quand même, sur
quelque point particulier, quelqu'un pût
désirer pour soi un autre auteur ou un
autre traité, toujours il faudra convenir
que tous les auteurs choisis sont ortho-
doxes, et sont en effet l'honneur delà
science catholique.
Les ouvrages édités ont été reproduits
dans leur intégralité; des appendices,
extraits d'autres auteurs, ont été seule-
ment mis à la fin de chaque ouvrage qui
en avait besoin, et des notes au bas des
pages, pour tout compléter ou expliquer
conformément aux progrès des sciences
et des arts actuels.
En matière libre, toutes les opinions
ont été reproduites.
La biographie de chaque auteur publié
précède le travail qu'on lui emprunte, et
ces auteurs sont au nombre de deux cent
vingt.
Or, ce sont le nom de ces auteurs et le ■
titre de tous ces ouvrages ou traités que
nous allons reproduire ici. Cette table
ET DE THEOLOGIE.
31,
des auteurs (1) n'ayant pas été publiée
par M; Aligne, et [a table analytique «les
matières n'ayant pas encore paru, ce
sera faire connaître de la manière la
plus impartiale les deux ouvrages, et
être utile en même temps à ceux qui ont
déjà ces deux collections (2).
Table alphabétique de tous les Ail-
leurs qui entrent dans les Cours
d'Écriture Sainte et de Théologie.
ACOSTA (Joseph.'), jésuite espagnol, mort en
1600. DeChristo inScripturisrevelato. SCRIPT. II.
897-940.
ALEXANDER VII, souverain pontife, mort en
1667. Regulœ , ordinationes et constitutions can-
cellariœ apostolicœ. THEOL. XIX. 1015-1056.
(1) Nous prévenons que nous ne faisons entrer
dans notre table que les auteurs dont on a publié
des ouvrages ou des Traitas entiers ; nous omettons
ceux dont on n'a fait que publier les notes placées en
grand nombre dans les deux Cours.
(2) On souscrit aux deux Cours à la fois, ou à
chacun d'eux en particulier. — Prix : 6 fr. le vol.,
pour les souscripteurs à un seul Cours, et 5 fr. pour
les souscripteurs aux deux Cours. — A l'étranger
ou hors du continent, l'excédant des frais pour
douanes, embarcation, traites et transports, se
paie en sus des prix ordinaires. — Les souscripteurs
jouissent en France de cinq avantages : le 1er est
de pouvoir souscrire sans affranchir leur lettre de
souscription; le 2e est de ne payer les volumes
qu'après leur arrivée au chef-lieu d'arrondissement;
le 5e est de recevoir franco les 2 ouvrages au même
chef-lieu , chez le correspondant ou le leur ; le 4e est
de ne verser les fonds qu'à leur propre domicile et
sans frais; le 3e est d'avoir droit à ce que l'adminis-
tration des Cours leur envoie franco, aux prix mar-
qués dans les divers prospectus et catalogues, tous
objets d'église ou de librairie. Ces avantages sont
très dispendieux pour les Éditeurs , et diminuent
considérablement le prix réel des volumes.
Toute personne qui , outre sa propre souscription
aux deux Cours, déterminera et procurera un
abonné à Vun des deux Cours , recevra à son choix,
gratis a franco , un volume des cinq ouvrages sui-
vaos : les Démonstrations , la Perpétuité, les Som-
mes, Pallavicin et Sainte-Thérèse. — Chaque nou-
velle souscription ainsi procurée sera récompensée
d'un nouveau volume , et donnera droit à ne payer
les autres que 3 fr. chacun. Le onzième exemplaire
du double Cours est donné pour prime à celui qui
en prend dix également doubles : avantages pré-
cieux pour les séminaires, où les élèves peuvent
facilement se réunir, et diminuer ainsi de prés de
25 fr. le prix de leur souscription.
ALI. A TUS (Léo), grec catholique , gardiea de
la Bib.lioth.4qiM vaticane, mort en 1609. Doulriusqua
Eccleiiœ oecidentalit et orientaHt in dogmale </,- put -
gatorio pvrpctua consentione. TIIKOI.. Wlll.
ni;:;- igo.
AN(>NYMUS(...). De conlroversiisinter eatholieos
agilalis circa auclorilalem summi ponlificis. Tlll.OL.
Y. 1 1 .">'.)- Il 116. Ippendix ad matrimonium. XV.
1399 1620.
ANTONIUS(Paul.-Gab.), jésuite français, mort
en 1745. De obligalionibus specialibus certorum
stutnum et offteiorum. TIIKOI.. XVI. lir.t-1278.
De sacris chrislianorum rililnis. XIX. 10,".; 1 1 'm.
AKNALDUS (Ant.) , prêtre français ,mort en 1091.
Uistoria et concordia evangelica. SCRIPT. XXI.
1 1-238.
B
BAILLY (Ludovic), théologien français, mort en
\ZOÎ\. N arrationem evangelicam extraneorum,nempe
judeorum et paganorum, leslimonia confirmant.
THEOL. III. 362-373. De reslauratione templi Il ie-
rosolymitani. 386-394.
BALLERINI fralres (Pet. et Hier.) , prêtres ita-
liens. Pierre mourut en 1764, Jérôme en De
vi ac ratione primalus romanorum pontificum .
THEOL. III. 899-1250. De infallibilitale ponlificid
in defïnitionibus dogmalicis. 1251-1268. De poles-
late ecclesiasticd summorum pontificum et conci-
liorum generalium. 1268-1590.
BARBIE du .Bucaje (Alex.-Fra.), professeur actuel
de géographie à la Faculté des lettres de Paris.
Dictionnaire géographique de la Bible. SCRIPT. III.
1262-1492.
BARTH (Fran.-Jos.) , chanoine allemand, vécut
vers le milieu du 18e siècle. De staluto principis{du
titre légal). THEOL. XVI. 1007-1060. Voir Zech.
BAYNUS (Rodolph.) , évêque catholique anglais,
mort en 1360. In Proverbia commentarium.
SCRIPT. XVI. 795-1524.
BEAUDEAU (Nie), chanoine régulier français,
mort en 1792. Analyse de l'ouvrage de Benoît XIV
sur les béatifications et canonisations. THEOL. VIII.
835-940.
BECANUS (Mart.) , jésuite belge , mort en 1624.
Analogia Veteris Novique Testamenti. SCRIPT. II.
9-554.
BELLANGER (Fran.), Français, mort en In
psalmos prolegomena. SCRIPT. XIV. 984-995.
BENOIT XIV, souverain pontife , Italien , mort
en 1738. Epistola encyclica circa usuras. THEOL.
XVI. 1059-1064. De sacro-sanclo missœ sacrificio.
XXIII. 875-1502. Declaraliones très circa matri.
monta. XXV. 679-684. De synodo diœcesand libri
tredecim. 799-1600.
BERTHIER (Guil.-Franc.) , jésuite français, mort
en 1782. Notes et réflexions sur les Psaumes.
SCRIPT. XIV. 1166-1572. XV. 9-1430. XVI.
9792.
BESOGNE ou BESOIGNE (Hier.), docteur da
Sorbonne, mort en 1765. Concorde des livres sa-
pientiaux. SCRIPT. XVII. 1049-1208.
316
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE
BEUSCH (Guil.) , jésuite allemand, mort dans le
18e siècle. De paciis et contractibus in génère.
THEOL. XVI. 9-320.
BILLUART (Car. Ren.) , dominicain français,
mort en 1737. Tractalus de mysleriis Chrisli, et
bealœ Virginia. THEOL. VIII. 1303-1478. De
actibus humanis, de volunlario libero, sive de liber-
taie creatd.Xl. 459-398. De ultime- fine. 399-613,
Debeatitudine. 613-668. Depassionibus. 1170-1178.
De sanclificatione diei dominicce et festorum. XIV.
975-890. De abslinenliâ et jejunio. 990-1030. De
statu, religioso. XVI. 1278-1548. De fine propler
quem institutafuit circumeisio . XXI. 9-24. De in-
tentione ministri sacramentorum. 24-80. De con-
sensu ad malrimonium requisito. XXV. 765-786.
BINER (Jos.), jésuite allemand, mort vers 1778.
Dissertatio juridica de usuris. THEOL. XVI.
993-1008. De jure primarum precum et institu-
tionibus. XVIII. 773-808.
BONA (Joan.), cardinal piémontais , mort en
1674. De sacrificiomissœ tractalus asceticus. XXIII.
1301-1366.
BONFRERIUS (Jacob) , jésuite belge , mort en
1645. In tolam Scripluram sacrant prœloquia.
SCRIPT. 1 . 4-500. In UbrumJudicumcomment.Xlll.
326-1114. In libruin Rulh. 1160-1254.
BORROM.EUS (Car. Sanctus), cardinal archevê-
que de Milan, mort en 1384. Monita ad confessores.
THEOL. XXII. 1149-1172. Régulai sacr amentales
de sacramenlo pœnitentiœ. 1175-1182.
BOSSUET (Benig.), français, évêque de Meaux,
mort en 1704. De P salmis. XIV. 995-1055. InCanli-
cum canlicorum commentarium . XVII. 133-290.
Préface et commentaire sur V Apocalypse. XXV. 1 1 74-
1446. Exposition de la doctrine de l'Église catholi-
que. THEOL. VI. 730-790.
BOUVIER (Jean), Français, évêque actuel du
Mans. De prœcipuorum Ecclesiœ festorum numé-
ro et institutions. THEOL. XV. 549-576.
BOYER ( ) , Français , un des directeurs
actuels de Saint-Sulpice. Apologie du Saint Office
dans ses décisions sur le prêt à intérêt. THEOL. XVI.
1089-1110. Lettre de Vauteur de la Défense de
VÊglise. 1110-1124.
BROCARDUS( ), Français, mort vers le mi-
lieu du 18e siècle. Tractalus de eonscienlid.
THÊOL. XI. 63-534.
BULLET (Jean-Bapt.) , mort en 1773. Défense du
passage de Josèphe sur Jésus. THEOL. III. 373-
380. De reeld christianorumvivendiratione inprio-
ribus sœculis. 380-386.
CAJETANUS (Tbo.), dominicain napolitain, car-
dinal, mort en 1354. In S. Marcum commentaria .
SCRIPT. XXII. 18-228.
CALMETUS (August.), dom Calmet, bénédictin
français, mort en 1737. In Pentaleuchum atquein
Genesim potissimùm Dissertatio. SCRIPT. V. 1005-
1016. — De materiû et forma veterum librorum ac
varia scribendi ralione. 1016 1050. — De lingud
primitivd et linguarum confusione. 1051 - 1030.
— De TurriBabylonicd. 1030-1068. — In Exodum.
1294-1310. — De origine et antiquitate circiAl.cisio-
nis. 1310-1322. De veris fictisque prodigiisac dœmo-
num et angelorum in corpora polestate. 1524-1540.
De transfretatione maris /Erythrœi. 1540-1360. —
In Levilicum dissertatio. VI. 822-828. — =- Dénatura,
causis et effectibus leprœ . 828-842. — De Mu-
loch deo Ammonitarum. 842-834. — In Numéros.
VII. 493 - 306. — De Beelphegor, Chamos, cœteris-
que Moabitarum diis. 340-334. — In Deuteronomium.
387-612. — De politid et potissimùm de Sanhedrio.
612-654. — De suppliciis quorum in Sacrd Scripturd
fit menlio. 634 674. — Deconnubiis Hœbreorum. 674-
690. — De divortiis Hebrœorum. 697-720. — De na-
turdanimœ et de ejus post morlem statu ex senlentid
veterum Hebrœorum. 721-748. — An vêlera législa-
tures et philusophi à Scripturd leges suas et moralem
scientiam hauserint. 748-764. — De gigantibus.
764-792.— De Moisis obitu et sepulturd. 802-812.—
In Josuam. VIII. 438-466. — Demandato Josue quo
solem et lunam remoralus^est. 467-484. — De pluviâ
lapidum in Chananœos. 484-496. — Deregionein
quam Chananœi pulsi à Josue sese receperunt. 496.
312. — In Terram promissam geographicœ ani-
maduersiones. 312 324. — Inlib. Judicum. 1114-
1124. — De voto Jcphle. Les cinq premiers para-
graphes. 1124-1123. — De thesauris à Davide
Salumoni relictis. XI. 658634. — De lemplis ve-
terum. 634-080. — De origine et numinibus Phi-
lisleorum. 680-704. — De Samuele per visum
Sauli objeclo. 704 - 7i8. Quid Pfaaman enn-
cedi sibi postulaverit ab Elisœo ut coram Remmon
sese prosternere liceret . 718-728. — De relrogra-
datione solis in horologio Aehaz. 728-741. — In
duos libros Paralipomenon commentarium . 819 -
1460. — De prœfectis aulœ et mililiœ regum He-
brœorwn. 1460-1474. — De regionibus in quas de-
cem tribus Israelis traductœ sunt , et quem potissi-
mum lucum noslrâ œtate leneant. 1474-1492. —
In libros letu Esdrœ prolegomenon. XII,9-16-Hj?,-
176. — In libros m et i\Etdrœ. 584-400. —
Utrum Esdras scripserit an restauraverit libros
sacros. 400-418. — An Esdras veteribus caracieri-
bus hebraicis chaldœcs subitituerit . 418-430. —
In Tobiam prolegomenon. 445-466. — In dœmo-
nem Àsmodœum. 633-647. — In. morbum Job.
XIV. 964-976. — In illud Job : Sicut palma mul-
liplicabo dies. 976-982. — In titulos Psalmorum.
1105-1118. — Séries chronologica Psalmorum.
1129-1156. — De funeribus et sepulturis Hebrœo-
rum. XVII. 979 998. — De re medied veterum
Hebrœorum. 999-1012. — Dere cibarid Hebrœorum.
1012-1026. — In Danielem prolegomenon. XX.
19-50. — In XII prophelas minores proleg. 447-
430. — De slatu religionis in ditionibus Judœ c(
Israelis post factam utrinque scissionem. 430-464.
— De idololatrid Israelilarum in deserto , ac po-
tissimum de deo Rephan , seu Rempha. 463-474. —
De pisce Jonam voranle . 473-484 . — De numinibus
Phœnicum seu Chananœorum Baal , Astarte
Adonis. 484-498. In Osée prolegomenon. 499-302.
— Hisluria genlium Judœis finilimarum qud illu-
ET DE THÉOLOGIE.
317
strantur vaticinia ad eos spectanlia . 302 - 320. —
In Osée commentarium. 539-632. — In Joelêmpro-
legomenon. 655-636. — Commentarium. 678*710.
— In Amis proleg. 710-714, — Commentarium.
725-794. — In Abdiam proleg. 794. — Comment.
«02-312. — In Jonam proleg. 812-816. — Com-
ment. «27-830. — In Michœam proleg. 830-832.—
Comment. «71-918. — In Nahum proleg. 918-920.
— Comment. 923-946. — In II abacuc proleg. V>46-
948. — Comment. 967-998. — lu Sophoniam proleg.
998. — Comment. 1011-1030. — In Aggœum pro-
leg. 1036. — Comment. 1039-1062. — In Zacha-
rium proleg. 1062-1066.— Comment. 1078-1174.—
In Malachiam proleg. 1174- {176. — Comment.
1199-1236.
CAMUS (Joan.-Pet.), français, évêque de Belley,
mort en 16S2. — Appropinquatio proteslantium ad
t'cclesiam catholico - romanam. THEOL. Y. 923-
1066.
CANUS (Melchior), dominicain espagnol, mort en
1060. — De locis theologicis. THEOL. I. 80-908.
CAPPELLUS (Lud.), ministre protestant français ,
mort en 1638. — De loco Psalmorum inter hagio-
graphos. — SCRIPT. XIV, 1057-1059.
CARBONEANO (Philipp.de), frère mineur italien,
mort en.... — Propositiones morales et Dogmaticœ
ab Ecclesià damnatœ. THEOL. VI, 631-748.
CARPEÏST1ER (William) , Anglais , mort en
Scripturœ historia naturalis, seu Biblicœ geologiœ,
bolanicœ , zoologiœque et/ ositio descriptiva, tra-
duit de l'anglais en latin. SCRIPT. III, 492-790.
CARRIERJUS ( Lud. ), d- Carrières , théologien
français, mort en 1717. — Si traduction française
de la Bible. Genèe. SCRIPT. V, 118. — Exode.
1071. VI. 9. — Le Lëvitique. 4(i6. —les Nom-
bres. 836. VII. 9. — Le Deutéronome . 128. —
Josué. 862, VIII. 9. — Les Juges. 358. — Rulli.
1162. — I« des Rois , IX , 42. — II* des Rois.
1048, X, 9. — IIIe des Rois. 302. — IVe des
Rois. XI, 9. — Les paralipomènes. 852. —
I" d'Esdras. XII, 18. — IIe d'Esdras. 172. —
Tobie. 470. —Judith. 804. — Esther. XIII, 52.
— Job. 276. XIV, 9. — Les Psaumes .1134, XV, 10,
XVI , 10. — Les Proverbes. 820. — L'Ecclésiasle.
XV11,52. — Le Cantique des Cantiques. 186. —
La Sagesse. 588. — L'Ecclésiastique. 680. —
lsaie. XVIII , 800. — Jèrcmie. XlX,50.—Baruch.
334. — Ezëchiel. 632. — Daniel. XX, 56. — Osée.
340. —Joël. mS.—Amos. 724. — Abdias. 802.—
Jonas. 828. — Michée. 872. — Nahun. 926. —
B abacuc. 968. — Sophonie. 1012. — Aggée. 1040.
— Zacharie. 1078. — Malachie. 1200. — Mâcha-
bées. 1232. — Evangile selon S. Matthieu. XXI,
338. — Selon S. Marc. XXII, 14. — Selon S.Luc.
250. —Selon S. Jean. XXIII, 16. — Actes des
Apôtres. 1126. — ■ Epitres de S. Paul aux Ro-
mains. XXIV, 28. — l*e Aux Corinthiens. 556. —
2e Aux Corinthiens. 696. — Aux Galates. 908. —
Aux Ephésiens. 1032. — Aux Philippiens. 1136.
— Aux Colossiens. 1250. — I" Aux Thessaloniciens.
1294. — 2e Aux Thessaloniciens. 1534.— lre A Ti-
molhëe. XXV, 12. — 2e A Timolhëe. 112. — A
Tite.tm. — A PMUtnon. 216. — lux Hébreux'
KG.—Eptlre de S. Jacquet. <;.'.<).— l" de s. Pin \ ,■.
75i. —2" de S. Pierre. 820. — 1" l>< S, Jean.
874. — 2-' de S. Jean. 960. — 5' de S. Jean. 968.
— l'Apocalypse. 1200.
CHARDON (.loin Carolu»), bénédictin piémon-
tais, mort en 1738. — Histoire des tacremens et de
la manière dont ils ont été célébrés et administrés
dans l'Eglise, et de l'usage qu'on en fait depuis le
temps des Apôtres jusqu'à présent. THEOL. XX. 9-
1132.
CHARMES (Thomas ex), capucin français, mort
en 1703. — De castitate in usu matritnonii ser-
vandd. THEOL. XXV. 783-790.
CHRISMANN (Phi. Nerius) , Técollci allemand ,
mort au siècle passé. — Régula fidei calholicœ et
collecliodogmatum credendorurn . THEOL. VI. 077-
1070.
CLEMENT XIII, souverain pontife, mort en
1769. — Declaralio, circa malrimonia mixla.
THEOL. XXV. 684.
CLERICUS A BELLIBERONE (Nie. Franc), théo-
logien français , mort en 1790. — Tractalus de
gratid, pars dugmatica. THEOL. X. 818-1440.
COLLET (Pet.) , prêtre lazariste, mort en 1770.
— De censuris. THEOL. XVII , 9-194. — De irre-
gularitalibus. 194-522. — De Purgalorio. XVIII.
267-564. — De indulgenliis. 315-628.— De Jubilœis.
628-690. — An et qualenùs liceat sacramenla indi-
gnis administrai ? XXI , 109-120 De palrinis.
341-346. — De pœnitentid. XXII , 9-940.
CORDERIUS(Balthi.) , jésuite belge, mort en
1630. — In librum Job commentarium. SCRIPT.
XIII. 222-1472.— XIV. 9-892.
CORNELIUS (à Lapide), jésuite belge, mort en
1037. — In Pentaleuchum commentaria : 1° Proœ-
mium. SCRIPT. IV. 56-9 .— Canones facemprœft-
tes Pentateucho. 100-114. — In Genesim commenta-
rium. Ce commentaire se compose, i° du texte de
la Vulgate ; 2° de la traduction française de Carrière ;
3° de notes sur chaque verset. 114-994. — In Exo-
dum, ib. 1068-129 ', VI, 9-464. — In Leviticum ,
ib. 466-820.— In Numéros, ib. 831-1646, VII, 9-122.
— In Deuteronomium, ib. 126-492. — In Eccclesias-
ten proleg omena. XVII, 9-30. — Compendium sive
synopsis sensùs litleralis et genuini Canlici Canlico*
rum. 290-520. — In librum Sapientiœ prolegome-
na. 553-532. — Encomium Sapientiœ ex paralle-
lis ethices naturalis et divinœ- 603-628. — In Ec-
clesiasticum prolegomena. 628-678. — Prœambulain
Isaiam. XVIII, 779-790. — Jubilus ex magnificis
Isaiœ oraculis. 1643-1666. — Epinicion ex oraculis
Ezechiclis. XIX , 633-641. — Doxologia ex Da-
niele. XX, 50-54. — Conclusio et votum ad sanclos
prophetas. 445-446. — In libris Machabœorum
argumentum. 1259-1232. — Comment. 1252-1600.
— Abrégé de son Commentaire sur les épitres de
saint Paul. Voir Gorcomius.
CORRADUS (Pyrrhus), théologien napolitain >
mort à la fin du 17e siècle. Praxis dispensationum
apostolicarum. THEOL. XIX, 9-1014.
318
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE
D
DE LYRA. Voir Nicolaus.
DENS (Pet.), prêlre belge, mort en 1775. Tra-
r talus de Quatuor novissimis. THEOL. VII, i583-
1614.
DE VIO. Voir Cajetanus.
DEVOTI (Joan.), jurisconsulte otévêque italien,
mort en 1820. De Hierarchid ecclesiasticd, THEOL.
V, 1207-1290.
DOMAT (Joan.), jurisconsulte français, mort en
1696. Préface de son Traité des Lois, THEOL. XII.
DROUIN (Ren.-Hyac), dominicain français, mort
en 1742. De re sacramentarid contra perduelles
hœrelicos. THEOL. XX, n53-i564. — De boni-
taie et licitate matrimonii. XXV, 7! 1-742. — De
solemnitatibus ad conlractum matrimonii requisi-
lis. 74-75o. — De Rilibus matrimonii conferendi.
755-7!î«.
DUCLOT (Jos.-Fran.) , chanoine Piémontais,
mort en 1821. Sur les richesses laissées pat David
àSalomon, SCRIPT. XI, 784-788. — Sur les tem-
ples en général , et sur les temples des Juifs en
particulier. 788-808. — Authenticité du Psautier,
et Réponse aux objections des incrédules. XIV,
103g- 1046. — Authenticité du Cantique des Can-
tiques, etc. XVII, i83-i86.
DUGUET (Jacq.-Jos.), oratorien français , mort
en 1733. Delà véracité des auteurs du Nouveau-
Testament. THEOL. III, 5o3-534.
DU HAMEL (Joan.-Bapt.), oratorien français,
mort en 1706. In Evangelia Prœfatio. SCRIPT.
XXI, 34i 358. — In Matthœum Commentaria;
en note. 36i-i3i2.
DU JARDIN (Thom.), dominicain belge, mort en
.... Du Officio sacerdulis , quà judicii et medici in
sacramento pœnilentiœ instruclio brevis. THEOL.
XXII, H95-l35o.
DUVOISIN (Joan. Bapt) , Français, évoque de
Nantes, mort en l8i3. De auctorilate Scripturœ
Sacrœ , mêlé avec les Dissertations de Tuvache et
de Slattler. SCRIPT. IV, i-ccxxiv. — Essai sur la
Tolérance. THEOL. X, 1269-1322.
E
EDITORES. — Index leslimoniorum à Christo
et aposlolis inNovo TeUamenlo citalorum ex Veteri.
SCRIPT. II, 940-948. — Dictionnaire archéologique
et philologique de la Bible. III, 791-1262. —
Chronographiœ 70 interprelum defensio. 1 493-1326.
— Annotations géologiques à la Genèse. i58G-
l5g4. — De consensu librorum Regum et Parali-
pomenon cum SS. Matlhœo et Lucd, in genealogiis
regum Juda. XI, 808-818. — Verba à Christo
prolata ex JNovo Testemenlo. XXI, 237-338. — Mo-
nilum in quatuor Evangelia. 358-Ô40. — In eur-
sum Theologiœ completum, prolegomena . THEOL. I,
9-72. — Prœfatio generalis traclatus de Ecclesid.
IV, 9-16. — De constitutions cleri dictd civili; de
Concordalo PU VII cum Napoleone; de sectâ dictd
Petite Église. VI, 1097-1116. — De unitate et fœ-
cundilalc in personis divinis. VII, 639-093. — Quœ
docenda circa sanctissimam trinilalem. 698-780. — i
Compendium tractâtes de Incarnatione. VIII ,
1599-1312. — [De probabilismo. XI, 1489-1330. —
De disciplina Ecclesiœ Gallicanm oirc.a prohibilio-
nem librorum nocuœ lectionis. XIII, 1013-1024. —
De possibililate et existentid magiœ. XIV, 108-
112. — De sacrilegio. 117-124. — De revelalione
secreti. 981-990. — Canones pœnitentiales disposili
pro ratione et ôrdine Decalogi. XXII, 1181-1196.
ERASMUS (Desid.), littérateur belge, mort en
1336: — Commentaria in S. Marcum; en notes.
SCRIPT. XXII, 17-228.
ESTIUS ou William Essels Van Est (Guill.), d'oc-
leur hollandais de Louvain , mort en 1613. Abrégé
de son commentaire sur S. Paul. Voir Gorcomius.
ESTRIX (/Egid.), mort en 1694. Logislica
probabililatum cum adjunclâ difficultatis polissimœ
explanalione. THEOL. XI, 1473-1488.
EUSTRATIUS, prêtre de Constanlinople, mort
vers le 12e siècle. De statu animarum post mortem
et de precibus pro Us oblatis. THEOL. XVIII ,
461-514.
F
FORCING (Franc), dominicain portugais, mort
en 1381. Commentarium in Isaiam. SCRIPT.
XVIII, 799-1644.
FRASSENIUS(Claud.), franciscain français, mort
en 1711. — Conciliatorium biblicum in quo prœci-
pui sacri textus specie tenus pugnantcs concilian-
lur et explicantur. SCRIPT. II, 918-1 o54-
FROMONDUS (Libertus), docteur de Louvain ,
mort en 1633. In Epistolas catholicas Jacobi com-
mentaria. SCRIPT. XXV, 647-732 — I" et II"
Pétri. 735-874.— I" I T et Illa Joannis. 874-976.
Judœ. 976-1004.
G
GAGNyEUS, Gagnée ou Gagney (Joan.), docteur
de la Faculté de Paris, mort en 1 5/(9 . In Apocahjp-
sim prœfatio et commentaria. SCRIPT. XXV,
1174-1438.
GALLIFFET (J. de), Français, évêque du Mans,
mort en (1) De cul lu immaculali Cordis Ma-
riœ matris Dei Jesu. THEOL. VIII, 1491-1498.
GAUTIER (Jos.), jésuite français, mort en
De prœcipuis sectis. THEOL. Y, 9-124. — Index
Concilium generalium et particularium. 124-146.
— Index alphabelicus palrum et doctorum. 147-
182. — Index alph. summorum ponlificum . l82-
206.
GENEBRARDUS (Gilb.), bénédictin français , ar-
chevêque d'Aix, mort en 1597. In psalmos com-
mentarium. xiv, 1154-1372; xv, 9-1450; XVI.
9-792. — Ad minislros Geneventes admonitio de
Cantico Canticorum. XVII, 1209-1218.
GERD1LIUS (Hyac.-Sigis.-Samoens) , savoisien,
cardinal , mort en 1802. De Adorandd humanitate
Christi. THEOL. IX, 1147-1172. — De cultusacri
cordis Jesu. 1172-1190.
(i)Nous croyons qu'il s'agit ici du Père de Gai-
Uffel, jésuite et non évèque du Mans.
kl 1)1. TIIKOLOGIE.
iJl'J
GOLDAGEN ^lermann), Jésuite allemand, mort
en 1793. Mtletema Uibliro-philologum do religions
hebrœorum sub leyr naturali , avec des Notes de
Zaccaria. TBEOL. XY,9-52.
GONZALEZ (Thyrsus), Jésuite espagnol, mort en
1703. De recto usu opinionutn probabilium. THEOL.
XI , 1398-1476.
GORCOM1US ou ci Gorcum (Joan.), prêtre hollan-
dais , mort en 1625. Epitome commentariorum Es-
lii et Cornelii à Lapide in omnes I). l'auli Epistolas,
mises en notes au-dessous du Commentaire de Ber-
nard de Péquigny. Voir ce mot.
GOUSSET (Mgr.), Français, archevêque actuel de
Besançon. Le Probabilisme de S. Liguori est-il ab-
solument destitué de fondement? THEOL. XI, 1267-
1282.
GUAR1NUS Panormitanus. Voir Suarez.
H
HABERTUS (Lud.), Français, docteur de Sor-
bonne, mort en 1718. De Gratid sanctificante.
THEOL. X , 1459-1472. — Quœsliones selectœ de
oralione. XIV, 16-56.
H ALLIER (Franc.) , Français , évêque de Cavail-
lon , mort en 1539. De Sacris eleclionibus et ordi-
nalionibus ex antiquo et novo Ecclesiœ usu. THEOL.
XXIV, 157-1616.
HARiEDS ou VERHAER (Franc.), prêtre belge,
mort en 1652. In Actus apostolorum commentaria.
SCRIPT. XXIII, 1126-1576.
HIERONYMUS , Père de l'Église , mort vers
551. Epistolœ criticœ sive quee ad Explanalionem
Veteris Testament i pertinent juxta edilionem Bene-
dictinam. Ces lettres sont au nombre de dix-huit.
SCRIPT. I, 877-1016. — Prologus Galeatus. 1016-
1028. — In universum Pentaleuchum. VII, 841-
844. — In Josuam, Judices et Ruth. VIII, 1257.
— In Job prœfationes. XIII. 274-276. — In Psal-
mos juxta hebraicam veritatem. XIV, 1055. —
Prœfatio in libros Salomonis. XVI, 818. — In
Ecclesiasten proœm»M»i.XVII,50. — In haiamprœ"
fatio. XVIII, 779. — In Jeremiam. XIX, 9. — In
Prophetas minores prœfatio. XX, 446. — In Evan-
gelium secundum Marcum prœfatio. XXII, 15-14.
HOLDENUS (Henr.) ou Johnson, catholique an-
glais, mort en 1663. Divinœ fidei analysis. THEOL.
VI, 791-878. — De Schismate in génère. 1159-
1178.
HOOKE (Luc.-Jos.), Irlandais, professeur de Sor-
bonne, mort en 1796. De verd religione tractalus.
Pars prima. THEOL. II, 11-860. Pars secunda,
III, 9-304.
HOUBIGANT (Char.-Franç.), oratorien français ,
mort en 1785. De auctore libri Sapientiœ. SCRIPT.
XVII, 971-980.
HUETIUS (Petrus Daniel), Français, évêque d'A-
Tranches, mort en 1721. Veteris Teslamenti cum
Novo parallelismus in Us quœ ad Messiam pertinent.
SCRIPT. H, 553-896.
I
IAHN (Joan.), théologien allemand, mort en
1817. Archcolo'jia Biblica. SCRIPT. II, 103M664.
— In Pentateuchum inlroduetio. V, 9-36. — In
librum JotUt* intmd. VU, 81 1-0.50. — l>r, inte-
grilalf laticiiumum liniir. XV III, 790.
ISIDOIU S l'elusioU (Sanclus), Père de l'Eglise,
mort en 440. De tribus Salomonis Libris epistola.
XVI, 819-020.
J
JACQUELOT (Isaac), docteur Protestant, mort
vers 17U7. Prophéties de l'Ancien et du Nouveau
T estament, prouvant la vériléde ces livres. SCRIPT.
XVIII, 346 388.
JACQUES (Math. Jos.), théologien français, mort
en 1821. Narratio evangelistarum ab objeclis incre-
dnlorum vindicatur. THEOL, Hï, .;r»i-:5(52. — »/o-
ralis evangelicœ propugnatio. 394-001.
JANSEN1US (Cornel.), Hollandais, évêque d'Y-
pres, mort en 1638. In librum Sapientiœ Commen-
tarium. SCRIPT. XVII, 582-388. — In Evangelium
Lucœ Commentaria, en notes. XXII, 255-1446.
K •
KILBER (Hen.), Jésuite allemand, mort vers
Tractalus de fide. THEOL. VI , 455-600.
Voir Zech.
KENRICK , coadjuteur de Philadelphie ,
en Amériqne. De Ordinationibus Anglicanis.
THEOL. XXV, 39-64.
L
LAFOSSE (de Champdorat), Sulpicien français,
mort en 1748. De Deo ac divinis atlributis. THEOL.
VII , 9-598. •
LA HARPE (Améd.-Emma.), littérateur français,
mort en 1805. Discours préliminaire sur les Psau-
mes. SCRIPT. XIV, 1047-1085.
LA HAYE (Joan. de) , Franciscain français, mort
en 1661. Commentaria in Danielem , comprenant
les Variantes, l'Exposition et la Concorde du sens
littéral, et les Notes de Menochius , de Tirinut,
A'Estius et de Lyranus. SCRIPT. XX, 34-444.
LA LUZERNE (Caes. Wilhelmus), évêque de
Langres , mort en 1821. Dissertation sur les Pro-
phéties. SCRIPT. XVIII, 11-254.
LAZERUS (Pet.) , Jésuite français , mort vers
1650. De Anliquis formulis fidei eorumque usu.
THEOL. VI, 419 434.
LIEBERMANN ( ) , théologien français ,
vivant encore. Synopsis historica schismatum grœ-
corum. THEOL. VI, 1177-1184. — De Judaismo.
1185-1190. — De Mahumetismo. 1190-1194. — De
Gentilismo. 1194-1198.
LE FRANC DE POMPIGNAN (Joan. Georg.),
archevêque de Vienne, mort en 1790. V Incrédulité
convaincue par les prophéties. SCRIPT. XVIII ,
254-316. — Controverse pacifique sur la foi des en-
fans et des adultes ignorons. THEOL. VI, 1069-
1560.
LE GRAND (Lud.), Sulpicien français, mort en
1780. Dissertalio de miraculis. SCRIPT. XXIII,
1099-1126. — Notiones prœviœ de naturd, auctore et
antiquitate Ecclesiœ. THEOL. IV, 15-32.
LEIBNITZIUS (Guil.-'Goth.) , savant allemand,
mort en 1716. Defensio Trinitatis per nova reperta
320
COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE
logica contra epistolam Ariani. THEOL. VII , 751-
738. — De Trinitate et definitionibus mathema-
thicis circa Deum, spirilus , etc. 738-766. — Re-
marques sur le livre d'un anli-lrinitaire anglais,
louchant la Trinité. 766-770.
LE QUIEN (Michaël) , Dominicain français , mort
en 1733. Défense du texte hébreu et de la Vulgate.
SCRIPT. III, 1326-1586.
LESSIUS (Léonard), Jésuite belge, mort en 1625.
Quœ fides et religio sil capescenda consultatio.
THEOL. III, 787-898. — De Incarnatione Verbi
divini. IX, 9-1148. — De Juslitid,jure et speciebus
juris in génère. XV, 446-820.
LIGUORI (saint Alph.-Mar. de), Napolitain, évê-
que de S. -Agathe, canonisé récemment, mort en
1787. Moralis systema pro delectu opinionum quas
licite seclari possumus. THEOL. XI, 533-592. — De
justd prohibitions et abolitione librorum nocuœ
lectionis.Xllï, 962-1014. — Praxis confessarii.
XXII, 959-1148.
LUCAS Brugensis (Franc.), prêtre belge, mort
en 1619. JnLucam Commentaria. SCRIPT. XXII,
229-1446.
LUGO (Joan. de), jésuite espagnol et cardinal,
mort en 1660. De venerabili Eucharistiœ sacra-
mento. THEOL. XXIII. 9-872.
LYONNET(. . .), chanoine supérieurdu petit-sémi-
naire de Lyon. Dej'islitiâetjure. THEOL. XV.821-
1008. Traclalus de ennlt actibus in génère et in
parliculari hpdiernisGalliarum legibus accommoda-
tusjuxla mentem saniurum theologorum etjurisperi-
torum. XVI. 519-764.
M
MABILLON (Joan.), bénédictin français , mort en
1707. De extremd unelione observatio. THEOL.
XIV. 151-156.
MADRISIUS (Joan.-Franç.) , oralorien italien,
mort en 1730. De symbolo ftdei. THEOL. VI.
401-420.
MAISTRE (le comte Joseph) , écrivain piémontais,
mort en 1821. Lettre à une darne protestante sur la
maxime qu'un honnête homme ne change jamais
de religion. THEOL. V, 11871195. A une dame
russe sur les effets du schisme et Vunitê catholique.
1195-1206.
MALDONATUS (Joannes"! , jésuite espagnol, mort
en 1383. In Ezechielem commenlarium. SCRIPT.
XIX. 643-1016. Inevangelistas prœfalio. XXI. 541-
338. In Matlhœum commentaria. 538-1512.
MANHART (Fran.-Xav.) , jésuite allemand , mort
en 1775. Deingenud indule probabilismi . THEOL.
1555-1598.
MANSI (Joan.-Domin.) , Italien , archevêque de
Lucques, mort en 1769. Nota in sgmbolam aposlo-
lorum. THEOL. VI. 597-400. La traduction latine
de tous les Commentaires de dom Calmet est de lui.
MARCELLIUS (Henric), jésuite belge, mort en
1664. — Theologia Scripturœ divinœ, ouvrage dans
lequel on réfute les protestans par les seuls textes
de l'Écriture. SCRIPT. I. 1141-1300.
MARCHIM (Jpan.-Fran.) , théologien piémontais,
mort en 1775. — De Divinilale et canonicitate
SS. Bibliorum. SCRIPT. III. 11-492.
MARIANA (Joan.), jésuite espagnol, mort en
1624. — Pro editione vulgatd disserlalio. SCRIPT.
I. 733-876.
MASIUS ou MAES (Andr.) , orientaliste belge ,
mort en 1375. In Josuam comm., avec traduction
latine du texte hébreu. SCRIPT. VII. 831-1264.
VIII. 9-438.
MASTROFINI (....), théologien romain vivant.
Discussion sur Future. THEOL. XVI. 1123-1132.
MAYOL (Joseph) , dominicain français , mort en
1692. Prœambula ad Decalogum, de fide , spe , et
charilate. THEOL. XIII. 725-962. Summa mora-
lis doctrinœ thomislicœ circa Decalogum. XIV.
9-946.
MENOCHIUS (Joan.-Steph.) , jésuite italien, mort
en 1653. Inlibrum Esther commentarium. SCRIPT.
XIII. 52-220. InActus aposlolorum commentaria.
En notes. XXIII. 1130-1576.
MERLIN (Car.) , jésuite français , mort en 1747.
Traité historique et dogmatique sur les paroles ou
les formes des sept sacremens de l'Église. THEOL.
XXI. 121-286.
MONTAGNUS (Claud. Lud.), sulpicien français,
mort en 1811 , ou plutôt en 1821. De censuris seu
notis theologicis et de sensu propositionum. THEOL.
I. 1409-1348.
MONTANIUS (Claud. Lud.), sulpicien français,
mort en 1707. De opère sex dierum. THEOL. VII.
1201-1358. Tractalus de gralid, pars historica. X.
9-816.
MONTPELLIER (Mgr l'évêque de) , en 1655. Sur
les mariages des princes du sang et sur la puissance
civile en fait d'empêchemens . THEOL. XXV. 1619-
1650.
MOSER (....), théologien belge , mort en
De impedimenlis matrimonii. THEOL. XXV. 601-
680.
MULLER (Joan.-Ernesti) , mort en. . . . De terra
Jobi. SCRIPT. XIV. 922-954.
MULLER (Matthœus) , mort en. ... De angelorum
consilio apud J ob . SCRIPT. XIV. 934-964.
MUNK (...), docteur juif, encore vivant. De Mu-
liere Bebrœd et de Connubiis apud Judœos recen-
tiores. SCRIPT. VII, 690-696.
MUZZARELLI (Alph.), jésuite italien, mort en
1815. De Régula moralium opinionum pro Con-
fessariis. THEOL. XI, 1285-1352.
N
NANCEIENSIS theologia (1). DeCnngruismo , sive
àevariis scholœ Systemalibus circa gratiœ efficaciam
et sufficienliam.. THEOL. X, 1472-1486.— De Mo-
nogamie. XXV , 738-764. — De Ministro, Materid%
Forma et variis Effeclibus sacramenli matrimo-
nii. 789-798.
NATAL1S-ALEXANDER , dominicain français,
(1) Elle estl'ouvragede Franc. Mezin, docteur en
Soi bonne , et de Mgr Jacquemin, évèque de Saint-
Dié.
ET DE THÉOLOGIE.
321
mort en 1724. De Tempio Salomonis. SCRIPT. XI,
741-774. — De Jeroboami et Decem Tribuum De-
Jectione d cultu Dei. 774-781. — De Elid prophetd.
1492-1300. — Utrum Etdras fuerit auctur Cab-
balœ. XII, 450-412. — De Canlico Canticorum
Dissertatiuncula. XVII, 173-183. — In Evangelium
sec u ml u m Joannem Commenlaria. XXIII , 11-768.
— De Symbnlo Fidei. THEOL. VI , 9-381. — De
Sytnbolo Apostolorum , utrum illud Aposloli condi-
derint. 384-598. — De Peccalis. XI, 6G7I170.
— De Prœceptit Dccalogi generalim sumplis. XIII,
711-724. — De Cultu Sanclorum et de Sacrarum
ReliquiarumYeneralione. XIV, 940-96G. — DeNoa-
chidarum Prœceptis. XV, 51-40. — De Prœceptis
moralibus legis Mosaicœ. 40-40. — De Cœremonia-
libus Prœceptis. 46-248. — De Judicialibus seu
Forensibus Prœceptis. 248-280. — De Canonibus
Apostolicis. 280-508. — De Conslitutionibus Apos-
tolicis. 509-520. — De novem Canonibus Cuncilii
Antiocheni Apostolorum. 521-324. De Epislulis
Decrctalibus Veterum Ponlijîcum Romanurum us-
que ad Siricium. 524-548. — De Oratiune Do?ni-
nicd. XVII, 1309-Î384. — De Jusld bonorum tem-
poralium ab Ecclesid possessionc . XVIII , 733-7G2.
Apologetica Dissert, pro Joanne xxn. 7G2-776. —
De Investituris Episcopatuum et Abbaliarum et de
Synodo œcumenicd Laleranensi prima. 807-901.
NICOLAUS dit de Lyrd , frère-mineur français,
mort en 1540. In Ecclesiasten Commentarium.
SCRIPT. XVII, 51-130.
PAMELIUS (Jac.) , prêtre belge, mort en 1687.
Argumentum et Nolœ in Terlultiani prœscrip-
tiones. THEOL. 1,971-1012.
PATUZZI (Joan. Vin.), dominicain italien, mort
en 17G9. De Prœceptis Fidei et de Yiliis Fidei
oppositis. THEOL. VI, 399-G32. — Prodromus
ad universam morum theologiam de locis theologiœ
moralis. XI, 9-64. — De Ralione humand qua-
tenks est régula actionum moralium. 591-440.
— De Yirlulibus moralibus , de Yitiisque opposi-
tis. 1178 -12G3. — Quœsliunes dogmalicœ de Spelheo-
logicù. XIII, 1025-1034. — De Dicind Charilate.
1034-110G. — De Sanctificalione Diei Dominicœ et
Festorum. XIV, 966-975.
PAUWELS (Joseph.), récollet belge, mort dans le
18e siècle. De Casibus reservatis. THEOL. XVIII.
955-1604.
PEARSON (Joan. et Richard) , anglais morts ;
Joan. en 1686 et Richard en 1670. Commenlaria
in Baruch. SCRIPT. XIX, 330-618.
PERRONE (Jon. Rap.), jésuite romain , profes-
seur actuel au Collège romain. Utrum Ilœretici et
Schismatici sinl extra Ecdesiam. THEOL. VI,
1213-1220. — De Protestanlismo. 1221-1246. —
An extra Calholicam Ecclesiam detur salus.'' 1246-
1236. — DeTolerantid. 1236-1268. —De Dœmo-
numcum Hominibus Commercio. VII, 891-912. —
De Mundo. 1538-1568. — De Domine. 1368-1382.
— De Cultu Sanclorum. VIII. 769-832. — De
Devolione ergd Sacratissimum Cor Jesu. 1478-
1492. - lie thdine. XXV, »-«0. De Cœlibalu
Ecclesiasiicu. 63-102. — De Matrimonio. 229-386,
l'ETAVHJS (Diony.), jésuite français, mort en
1682, — De Angelit. THEOL. Ml, 701-892. —
De Opificio sex dierum. 915-1208.
PETIT-DIDIER (Matih.), bénédictin français,
mort en 1728. — De Aucloritate et Infallibililale
Sunimorum Ponlificum. THEOL. IV, 1141-1516.
PIACEVITCH (...), jésuite polonais, mort en...
— De Primatu Romanœ Ecclesiœ contra Schisma-
ticot Orientales. THEOL. V , 711-924.
PICONIO (Bernard. A.), Ilernardin de Péqnigny,
capucin français , mort en 1709. — In Epistolas I).
Pauli Commenlaria; ad liomanns. SCRIPT. XIV. 11-
62. — Prima et Secunda ad Corinthioi. 562-902,
— Ad Galalas. 903-1030.— Ad Ephesios, 1050-1131.
— Ad Philippenses . 1131-1220. — Ad Colossenses.
1127-1292. — Prima et Secunda ad Timothivum .
XXV, 9-178. — Ad Tilum. 178-216. — Ad Phile-
monem. 216-228. — Ad Ilebrœos. 228-470.
PICTAVIENSIS Theologia. De Dislinclione spe-
cificâ et numericà Peccaturum. THEOL. XXII,
1349-1562.
PIUS VI, souverain pontife, mort en 1799. De-
clarationes IX circa malt imonia. THEOL. XXV,
683 707.
PIUS VII, souverain pontife, mort en 1825.
Declaraliones circa matrimonia. THEOL. XXV,
684-G83. 707-712.
PONCIUS-LEGIONENS1S (Basiiius) . Ponce-de-
Léon, augustin espagnol, mort en 1629. Quœstiones
Éxpositicœ , id est, de Scriplurci Sacra expo-
nendà. SCRIPT. I, 1029-1140.
R
REGNIER (Claude), sulpicien français, mort en
1790. Tractatus de Ecclesid Christi. THEOL. IV,
31-1140.
REIFFENSTUEL (Anacletus) , franciscain alle-
mand , mort au milieu du dix-huitième siècle. De
Beneficiis Ecclesiasticis , Jure Patronat us et Deci-
mis. THEOL. XVIII , 691-736. — De Immunitate
Ecclesiasiicu . 905-934 .
RENALDOTUS, Renaudot (Eusebius), Français,
mort en 1720. De Scripturœ Yenionibus quœ apud
Orientales in usu sunt Disserlaliu. Inédile et tirée
des manuscrits de la Ribliothèque Royale. SCRIPT.
I, 387-734.
RONDET (Laur.-Etien.) mort en 1783.. De Yoto
Jephte. SCRIPT. VIII. 1126-1144.— In Genealogiam
Davidis . 1144-1138. — Dissertation sur le Temps où
a vécu, Job. XIV, 892-922. — Sur l'Objet des Psaumes
dans leur sens littéral et prophétique. 1083-1102.
ROSENMCLLER (...)> orientaliste allemand,
vivant encore. — De Carminum Psalmorum Ori-
gine. SCRIPT. XIV, 10341037. — Dictionum non-
nullarum in Psalmorum litulis frequenliùs obvia-
rum Explicatio. 1118-1129. — In Canlicum Can-
ticorum Proœmium. XVII. 163-174. — InJonam
Prolegomena. XX , 813-824. — In Michœam
Proœmium, 831-834. — In Jephaniam Proœmium,
998-1002.
322 COURS COMPLETS D'ÉCRITURE SAINTE ET DE THÉOLOGIE.
ROTOJVÏAGENSIS Theologia. — Prœjudieia ad-
venus Incredulitatem. THEOL. II, 859 868. —
De Religione nalurali. 963-978. — De Notis Revela-
tionis. lOôSlO'Ji — De Religione Primitive". 1094-
1100. Voir Tuvache.
SA (Emmanuel), ou Saa , jésuite portugais,
mort en 1396. In Ecclesiaslicum Commenlarium .
SCRIPT. XVII, 678-972.
SACY (le Maistre de)(Lud. Isa.) , prêtre français,
mort en 1684. Préface et Commentaires sur l'évan-
gile de saint Jean. SCRIPT. XXI II, 11-768.
SAINTE-BEUVE (Jacob de) , théologien français,
mort en 1677. De Sacramrnto Unctionis Infirmo-
rum Extremœ. TBEOL. XIV, 9-152.
SANCHEZ (Thomas), jésuite espagnol, mort en
1610. De Matrimunio. Abrégé et mis en ordre alpha-
bétique par Soarez. Voir ce nom.
SANCTIUS (Gaspardus), jésuite espagnol, mort
en 1628. In IV libros Regum Prolegomena et Com-
mentarium. SCRIPT. IX. 9-1264. X, 9-1284. XI,
9-638.
SERRARIUS (Nicol.) , jésuite français, mort en
1609. In Tobiam 75 Quœstiuncutœ . SCRIPT. XII ,
649-786. — In Judith Commenlarium cum prole-
gomenis et quœstiunculis et traduction du grec.
787-1268. — In Eslher Prœdicenda Septem.
XIII, 9-32.
SHEULOCK (Thomas), ministre anglican, mort
vers 17156. De l'Usage et des Fins de la Prophétie
dans les divers âges du monde, en G discours.
SCRIPT. XVIII, 589-673, et de plus six disser-
tations. — 1° Sur l'Autorité de la lre épître de
saint Pierre. 2° Des Idées que les Juifs se faisaient
des circonstances et des suites de la chute d^À-
dam. 3° Du Récit de Moïse sur cette chute.
4° De la Rénédiction donnée par Jacob à Juda.
8° De l'Entrée triomphante de Jésus-Christ dans
Jérusalem. 6° Était-il permis aux Juifs de se
servir de chevaux et de chariots de guerre ?
675778.
SOAREZ (Em. Laur.), théologien espagnol, mort
en. . . Compendium totius Tractatàsde Sanclo Ma-
trimonii Sacramento R. P. Th. S anche z , ordine
alphabelico disposilum. THEOL. XXV, 587-600.
SOETTLEK (Jean. Gasp.) , théologien français,
mort à la fin du dix-huitième siècle. De Officiis
Sacerdotalibus et Pastoralibus. THEOL. XXV,
101-228.
SORBONNE. Censure de l'Emile de J.-J. Rous-
seau, de l'an 1762. THEOL. H , 1111-1218.
STATTLER (Bened.), jésuite allemand , mort
en. . . De Dioinitate seu Divine Inspiralione Libro-
rum tum Novi,tum Veteris Testamenti. SCRIPT.
IV, CI.XXXI-CCXX1V.
SUAUEZ (Fran.), Jésuite espagnol , mort en 1617.
Traclatus de legibus et législature Deo. THEOL.
XII, 78-1146; XIII, 9-710. — Juris nalurœ et
genlium principia et officia ad Chrislianœ doctrines
regulam exacta et explicata, cum notis Guarini
Panormitani, XV, 373 446. — De Simonid. XVII ,
521-922. — De Oralione in communi. 923-1088.
— De Oralione mentait ac deootione 1089. — Dé
Oratione vocali in communi et privatd. 1090-1310.
— De Iloris canonicis et laude Dei per canlum et
psalmodiam. XVIII , 9-266.
T
TERTULLIANUS , prêtre africain , mort en 216.
De Prœscriplionibus adversùs hœrelicos. THEOL.
I, 977-1012.
THOMAS kJesu, ou Didacius Sanchez à'Àvila,
Carmélite espagnol, mort en 1609. De unions
schismaticorum cum Ecclesid Calholicd procurandd.
THEOL. V, 597-710.
THOMASSINUS (Lud.), Oratorien français, mort
en 1693. De Adoentu Chrisli. THEOL. VIII, 941-
1504.
TIRINUS (Jacob), Jésuite belge, mort en 1656.
In Tobiam Commenlarium, avec une traduction
du grec. SCRIPT. XII, 467-652.
TOLOSANA theologia. — De Veracitate libri Ge-
neseos. THEOL. II, 1100-1112.
TURNELIUS (Hon.), professeur de Sorbonne,
Français, mort en 1729. De subjecto Sacramento-
rum. THEOL. XXI, 79i09. — De Baptismo. 287-
S41.
TUVACHE (...), théologien français, mort en . . .
un des auteurs de la Theologia Rolomagensis. —
De authenticilale, integritate et veracitate librorum
Novi Testamenti. SCRIPT. IV, lxiv-clxxxi.
V
VALLENBURCH fratres (Adria. et Pet.), prêtres
hollandais, morts en 1669 et 1675. Tractatus gênera-
raies de conlroversiis fidei. THEOL. I, 1013-1062.
Professio fidei cathoiicœ. 1263-i3i2.
VALTONUS (Brianus), Anglais, mort en 1661.
— Prolegomena ou Dissertations qui furent mises
en tète de sa Bible polyglotte. SCRIPT. I, 3oi-
586.
VATABLUS (Franc.), Walebled, Français, profes-
seur d'histoire au Collège de France, mort en 1547.
In libris Esdrœ commenlaria , avec une Traduc-
tion de l'hébreu, SCRIPT. XII , 1 6-384 . — In Jere-
miam commentarium, avec Traduction de l'hébreu.
XIX, 26-358.
VEITH (Laur.), jésuite allemand, mort en 1796.
Scriptura sacra contra incredulos propugnata.
SCRIPT. IV, 10 1510.
VELSECCHI (Antoninus) , dominicain italien ,
mort en 1791. Spécimen historiée religionis et hos-
tium et bellorum adversùs eam. THEOL. II, 868-883.-
— De fontibus impietalis. 885-963. — De possibili-
tale etnecessilalerevelationis. 978-1055. — De Reve-
lalione evangelicâ. 111,601-786. — De Spirituphilo-
sophico. VI , 1567-1414.
VENCE (Bible de). — De Ralaam prophetiis.
SCRIPT.VII, 507-340. — DeXUlmansionibus Israe-
lilarum. 554-586. — In propheliam Moijsis depro-
phelâ à Deo promisso. 792-802. — Instructions et
mysteria quas in Pentaleuchi libris continenlur.
812-840. — Quœ in Josud. VIII, 824-326. — In
libro Jndicum. 1139. —/« Ruth. 1255.— I nstruc-
BULLETINS MRL10GHAPHIQUKS.
lions et mystères contenus (tant les Provtrbtt* XVI,
1325- 13211 ; dans rEcclésiaste. XVII, 130-130. —
.-Inu/i/Ne </i< t'nntique des cantiques selon le sens
spirituel. 319-551. — Justification du sentiment it
dom Calmet sur fauteur du livre de la Sagesse.
331-582. — Eclaircissemens sur ce livre. 387-600.
— Analyse de l'Ecclésiastique. 1023-1036. — Sur
VOrigine de l'idolâtrie. 1036-1030. — Mystères et
Instructions renfermés dans Jérémie. XIX. 9,20.
— Préface sur Jlaruch. 339-348. — Mystères et
Instructions de ce livre. 348-330. Préface sur
Ezéchiel. t;i8-656. — Sur Daniel. XX, 9-18.—
Sur Osée. «19-340. — Sur Joël. 653-678. — Sur
Amos. 714-724. — Sur Abdias , et mystères qui y
$ont renfermés. 798-802. — Sur Jonas. 8-23-828.
— Sur Michêe. 834-872. — Sur Nahum. 919-924.
— Sur Habacuc. 947-968. — Sur Sophronie, 1002-
1012 — Sur Aggée. 1033-4040. — Sur Zacharie.
10GG-1078. — Sur Malachie. 1173- 1108. — /n-
slructions renfermées dans les deux livres canoni-
ques des Machabées. 1233-1240.
VEKONIUS (Franc. ) , jésuite français, mort en
1649. De Régula fidei catholicœ. THEOL. 1 , 1515-
1408. Melhodus compendiaria prœlensam reforma-
lionemerrorisconvincendi. V, 1066-1138.
VIE (Mgr. de) , évèque actuel de Belley. Litlerœ
moniloriœ circà quoddam opus de tnutuo recenter
edilum (ababbate Pages). TBEOL. XVI, 1063-1090.
VINCENTIUS L1RINENSIS, moine gaulois, mort
en 430. Commonitorium. THEOL. I, 911-970.
VIVA (dom.) , jésuite napolitain, mort au com-
mencement du 18e siècle. Damnatœ Thèses contra
fidem. THEOL. VI, 1321-1568,
329
Voiil.l.H (Jostph)', jégulle » mort au 18« siècle.
iuriscultor theulogut civen obligationes restitulioni$
in génère theorico-jnucticè instructus. THEOL, XV.
1007*111844
W
WITASS1US (Car.), prêtre français, mort en
1716.— Tractatus de sanctissimd Trinitale. TliEOI..
MU , 'J-GGO. — De Confirmutione. XXI, 340-1150.
— De lestimoniis sacramenti Von/irmationis. 1150-
1210.
WOUTERS (fr. Mart.), auguslin bejge, mort
en In historiam et concordiatn evangelicam
dilucidatœ quœstiones. SCRIPT. XXIII , 760,-1098.
— InActusaposlolorutn. 1373-1464. — In Èpistolat
S. Pauli. XXV. 470-64G.— In Epistolat catholicas.
1005-1058. — Quœstionum selectarum in Apocalyp-
sis S. Joannis apostoli dilucidalio. 1050, 1174.
ZACC ARI A ( Franç.-Ant. ) , jésuite vénitien , mort
en 1793. De Usu librorum liturgicorum in rébus
theologicis. THEOL. V, 207-310. — De veterum
christianarum inscriplionum in rébus theologicis
usu. 310-596. Voir Zech.
ZECH (Franc.), jésuite allemand, mort en 1771.
Rigor moderatus doctrince ponlificiœ circa usuras
à SS. D. N. Renediclo XIV, per epistolam encycli-
cam episcopis Ilaliœ traditam disserlationes 1res;
1" Francisci Josephi Barlh; II" G eorgii Joseph.
Kliber cum annolationibus p. Zaccariœ. THEOL.
XVI, 76S-996-
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
RÉHABILITATION GRADUELLE DU MOYEN AGE
EN ITALIE : MM. Cantd, le comte Lader-
GHI , LE MARQUIS SeLYATICO , ETC.
Tout ce qui vient d'Italie doit ofTrir un attrait
particulier à l'observateur catholique, non seule-
ment à cause de cette proximité du centre de la
vérité suprême qui ne peut manquer d'exercer une
influence utile sur les travaux de l'intelligence,
mais encore à cause de cet ardent et généreux en-
thousiasme dont les âmes italiennes sont presque
toujours empreintes , et qui s'allie si bien à la juste
appréciation des grandes œuvres et des grandes
pensées du catholicisme. Le joug du paganisme
classique a pesé plus que partout sur cette noble
terre; cela est vrai; et là aussi , comme ailleurs,
il a préparé les voies au régne du voltairianisme
littéraire cl historique , qui , depuis près d'un siècle,
y a infecté plus ou moins effrontément toutes les
branches de la science et de la critique. Mais l'Ita-
lie n'a pas encore subi au même degré que la
France les deux fléaux suprêmes qui doivent cou-
ronner l'œuvre de la révolte contre Dieu, commen-
cée au 16e siècle, savoir : la démagogie et l'indus-
trialisme. Les subira-t-elle un jour aussi? C'est le
secret de Dieu. Mais il est permis d'espérer qu'avant
de courir ces chances terribles elle aura vu se for-
mer dans son sein un groupe d'esprits d'élite dont
les travaux auront rectiQé les mensonges systéma-
tiques, les préjugés séculaires qui partout ont frayé
le chemin au désordre moral et social. Nous faisons
des vœux fraternels et sincères pour que le nombre
et le courage de ces trop rares défenseurs de la vé-
rité s'accroisse avec le danger. Manzoni et Pellico
ont admirablement inauguré cette direction salu
taire dans la littérature; mais c'est surtout dans les
travaux historiques qu'il importe, selon nous, de la
suivre. An premier rang <Je ceux qui servent la
324
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
cause de la justice et de la vérité dans cet ordre
d'études si important , nous croyons devoir signa-
ler M. César Cantù, de Milan. Ce jeune écrivain,
qui a débuté il y a quelques années par un volume
de notes et d'éclaircissemens historiques très cu-
rieux , pour servir d'appendice au célèbre roman
des Fiancés de Manzoni , est actuellement engagé
dans la publication d'une Histoire Universelle, con-
çue exclusivement au point de vue catholique. Nous
avons reçu communication du discours préliminaire
de la partie de cette histoire qui traite du moyen
âge (1). Nous l'avons lu avec bonheur : car il est
difficile de trouver une apologie plus courageuse,
plus énergique et plus concluante des siècles où la
société était dominée par la foi catholique et réglée
par l'autorité souveraine de l'Église. M. Cantù a
envisagé plusieurs points de vue aussi justes qu'o-
riginaux. Après avoir rappelé les services rendus à
l'étude sérieuse de l'histoire et de ses sources, par
la patrie de ISaronius et de Muratori, ces patriarches
de la science du moyen âge, il démontre à merveille
le mal qu'ont produit dans les deux derniers siècles
tous les écrivains soi-disant religieux et monarchi-
ques qui , ne comprenant rien aux principes so-
ciaux des siècles catholiques, et ne voyant rien au-
delà de l'absolutisme de Louis XIV, mêlaient leurs
critiques et leurs invectives à celles du protestan-
tisme et de l'incrédulité contre les pontifes , les
moines, la noblesse; en un mot, contre toute l'or-
ganisation si variée, si féconde et si forte de l'Eu-
rope chrétienne avant la renaissance. Il repousse
avec énergie l'idée banale que cette Europe, et la
patrie du Dante en particulier , ont eu besoin du
secours de ces pauvres pédans , chassés de Constan-
«inople par les Turcs , pour se former le goût et le
génie. Entre autres parties excellentes de son tra-
vail , on trouve une critique juste et modérée de
Giannone, Hallam , Sismondi , Gibbon et autres
idores des déclamateurs anti-catholiques ; des re-
marques très sages à l'égard de l'influence des sou-
venirs païens et de l'éducation classique sur les
monstruosités et les folies de la révolution française ;
une appréciation de retour actuel vers l'art chrétien ;
enfin , un excellent contraste entre les excès et les
crimes tant reprochés à la barbarie du moyen âge,
et ceux qu'on trouve à chaque pas dans les siècles
les plus admirés du paganisme. Nous n'hésitons pas
à dire que , si l'ensemble de l'ouvrage de M. Cantù
est conçu dans le même esprit et exécuté avec le
même succès que ce discours préliminaire , il aura
habilement contribué au triomphe de la vérité , et
mérité les très vives sympathies de tous les cœurs
catholiques.
Dans une sphère plus restreinte , mais non moins
importante, celle de l'histoire de l'art, nous avons
à enregistrer la suite des travaux de plusieurs écri-
vains dont ce recueil a déjà parlé : MM. Minardi ,
président de l'académie de Rome , et Rosini , profes-
(1) Discorso di Cesare Cantù premesso all'VIII
libro délia sua Storia Universale. Il medio cvo.
(Torino, Giuseppe Pomba, 1841.)
seur à Pise; celui-ci continue la publication de son
histoire de la peinture , qui devra nous débarrasser
des éternelles redites d'après Lanzi et Vasari. Le
marquis Selvalico , auteur de l'excellent essai sur les
fresques de Giolto de Padoue, a publié dans la Ri-
visla Europea de Milan plusieurs articles précieux
sur la dégénération de l'art moderne, et sur des ar-
tistes et des monumens trop peu connus de l'époque
des splendeurs de l'Italie. Le comte Camillo Lader-
chi a complété par une troisième eUquatrième partie
son Aperçu historique de l'école de Ferrare , où
l'on ne sait ce que l'on doit admirer le plus , de la
profondeur et de l'exactitude des recherches , ou de
la justesse exquise des appréciations esthétiques.
Dans ces deux dernières parties, il suit pas à pas la
décadence de l'art, produit inévitable des influences
mythologiques, naturalistes et courtisanesques. Il
distingue avec soin les peintres qui , comme le
Guerchin et quelques autres du 17e siècle, étaient
restés chrétiens alors que leur art avait déjà com-
plètement cessé de l'être. Dans un autre opuscule,
il a décrit les fresques nouvellement découvertes
de Schifanoia ; il y revient sur trois des peintres
les plus célèbres de l'école ferraraise , Cosimo Tura ,
Francesco Cossa, et Lorenzo Costa, auxquels ces
fresques sont attribuées, et signale l'influence dif-
férente de la renaissance sur chacun d'eux. Enfin ,
appréciant justement le lien qui unit l'étude de la
poésie et de l'ascétisme du moyen âge à celle de
l'art chrétien , il a donné à ses concitoyens une
éloquente version du beau travail de Gorres, inti-
tulée Saint François, troubadour, en y ajoutant un
examen philosophique et des notes historiques sur
les œuvres poétiques du séraphin d'Assise.
Que Dieu conduise et éclaire ces soldats zélés de
la vérité; et malgré les efforts conjurés du pédan-
tisme rationaliste , de la frivolité et de l'orgueil de
nos prétendus civilisateurs, on verra peu à peu
s'élever en Italie et en France , comme cela s'est
déjà fait en Allemagne et en Angleterre , une école
historique fondée sur l'étude consciencieuse du
passé catholique. Il n'y aura pas de barrière plus
puissante contre les dangers de l'avenir.
*
HISTOIRE DE L'ABBAYE DE PONTIGNY , ORDRE
DE CITEAUX , par M. Henry, curé doyen de
Quarré-les-Tombes ; vol. in-8°, orné de deux plans
de l'abbaye. A Sens, chez Thomas Malvin , li-
braire. Prix 5 fr. 30 c.
Nous rendrons compte prochainement de la pu-
blication de M. l'abbé Henry; en attendant, nous
recommandons son livre à nos abonnés , et en parti-
culier aux amateurs de nos antiquités ecclésiasti-
ques. Le livre de M. Henry est plein de recherches
qui sont d'un intérêt très grand pour l'art et pour
l'histoire. Il est beau de voir les prêtres qui ont suc-
cédé à ces ordres religieux en recueillir les souve-
nirs , et réparer, au moins autant que cela dépend
d'eux , les ruines que notre révolution a faites en si
grand nombre dans notre France.
325
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE
oKou/nte^o m. — cKcioveiiiKtc 484.-1.
&CUnCt$ $ltll$UVl$t$ Ct $ tïîiQ$Opt}\(\M$.
COURS D'ÉTUDES SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE.
QUATRIÈME LEÇON (1).
La vie commune dans l'Église primitive. — Esprit
jaloux des Juifs. — 2e synode de Jérusalem : élec-
tion des sept diacres. — 5e synode ou grand con-
cile apostolique; la loi de Moïse est abrogée en
ce qui touche la circoncision et les cérémonies. —
Défense de la fornication. — De l'usage du sang
et des viandes immolées. — 4e synode : les Juifs
peuvent accomplir les rites et les cérémonies de
la loi , jusqu'à la destruction du temple , pourvu
qu'ils ne placent l'espoir de leur'salut que dans la
foi au Sauveur Jésus.
^An 33 — 56.)
Nous avons rapidement parcouru dans
nos études la carrière et la vie de ces
disciples choisis qui continuèrent l'œu-
vre du Maître et achevèrent de fonder
l'Église. Nous aurions voulu nous arrêter
quelques instans de plus dans la con-
templation de leur image; nous vou-
drions encore retourner la tête et admi-
rer de nouveau leur mission avec ses
caractères essentiels, ses traits princi-
paux et les prodiges qui la signalèrent.
Ces souvenirs, il nous serait doux de
les évoquer, car ils sont nos titres les
plus glorieux; et d'ailleurs le plus au-
guste enseignement ressort pour nous
d'un passé auquel nous tenons par le
(1) Voir la m* leçon, t. XI, p. 263.
fond de tout noire être. L'histoire des
apôtres , en effet , est , avant toute autre ,
notre histoire nationale , et les traditions
qui se rattachent à eux sont nos mémoi-
res de famille. L'Église est sur la terre
notre première patrie , et elle nous fait
encore par ses sacremens concitoyens
dans le royaume des cieux; bien plus,
frères par adoption du Fils de Dieu , et
par conséquent fils nous-mêmes de son
Père tout-puissant. Héritiers de ces ma-
gnifiques promesses, enfans de la même
maison , nés de la régénération qui a re-
nouvelé le sang corrompu d'Adam, avec
quelle joie intime et quel pieux amour
nous reporterions nos yeux et nos cœurs
vers les temps bénis du salut! Avec quel
saint respect , avec quelle profonde et
filiale affection nous recueillerions cha-
que monument de notre antique gloire !
Combien nous serions heureux et fiers de
suivre, et de bénir en la redisant, dans
tous ses jours et dans toutes ses heures,
l'existence de ces nobles aïeux; de bai-
ser, pour ainsi dire, à chaque pas les
vestiges laissés sur le chemin par le di-
vin Sauveur , et par ceux qui , avec lui ,
nous ont engendrés de nouveau , comme
une dynastie princière , comme une race
éternellement jeune et réconciliée avec
son Créateur!
21
326
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE,
L'espace nous manque , et le temps
nous presse; il faut avancer. Toutefois,
au milieu des beautés multipliées de la
route que nous avons embrassée d'un
seul coup d'oeil, il s'en trouve quelques
unes sur lesquelles nous devons revenir
maintenant, parce que leur étude est
une lumière qui, dans la suite, éclairera
toute notre marche. 11 en est au moins
ainsi de ces solennels comices de Jérusa-
lem, où siégeaient et délibéraient les
compagnons de l'Homme - Dieu , avec
l'assistance et sous l'inspiration de l'Es-
prit-Saint. Le Grec Cinéas, frappé d'ad-
miration à l'aspect du sénat de Rome,
disait : J'ai vu une assemblée de rois!
Dans les synodes apostoliques, il y a quel-
que chose de plus, une grandeur qui sur-
prend l'imagination, une majesté simple
qui confond l'esprit et le cœur, un carac-
tère tout spécial , celui de la Divinité.
INous ne prétendons pas ici énumérer
la suite de ces saintes réunions où, dans
les premiers temps, les apôtres se trou-
vaient rassemblés au milieu de l'Eglise
naissante. Souvent, en effet, ils venaient
tous à la fois en présence des fidèles,
non pour délibérer, mais pour prier ;
non pour faire des lois au nom du Sei-
gneur , mais pour le remercier des grâ-
ces qu'il leur avait faites, et pour lui de-
mander de les accroître encore. Au re-
tour de la montagne d'où le Sauveur s'é-
leva sur les nuées, nous les avons vus au
Cénacle, persévérant dans la prière. La
prière était la vie de la nouvelle société,
le commencement et la sanction de tous
ses actes; elle était, avec l'enseignement
institué et la fraction du pain, le lien
commun de tous ses membres. Et d'où
venait , sinon de cette communication
réciproque et si fréquente, de leurs pen-
sées, de leurs désirs, de leurs espéran-
ces, cette union intime qui ne faisait
d'eux tous qu'un corps, qu'un cœur et
qu'une âme (1)?
Il suffit de rappeler ce touchant et
(1) Hi omnes erant persévérantes unanimiter in
uralione. (Act. Âpost. , e. i, v. 14.) — Erant autem
persévérantes in doctrinà apostolorum , et commu-
nicatione fractionis panis et oralionibus. (c. u, v. 42.)
— Quotidiè quuque perdurantes unanimiter in lem-
plo , et frangentes circà domos pahem etc. (c. m,
v. 4G.) — Multitudinis autem credentiurn erat cor
unura et anima una. (e. iy, v. 52.)
nécessaire usage de la prière en com-
mun. Les disciples priaient quand le
Consolateur attendu descendit sur leur
front affligé et les revêtit d'une force
nouvelle (1). Ils priaient après le premier}
discours de Pierre, qui convertit trois'
mille Juifs de la ville, glorieuses prémi-
ces des futurs triomphes de la croix (2).
Ils priaient dans le Cénacle; ils priaient
dans le temple. Pierre et Jean montaient
au temple, à l'heure de !a prière (3),
lorsque leur premier miracle vint témoi-
gner de la divinité de la mission qui Itur
était confiée. Alors, voyant à la porte de
l'édifice sacré le boiteux qui demandait
l'aumône, Pierre lui dit : « Je ne possède
< ni or, ni argent; mais ce que je pos-
« sède, je te le donne. Au nom de Jésus
« de Nazareth, INotre-Seigneur, lève-toi
i et marche (4). > Puis, quand il eut en-
seigné avec un nouveau succès la foule
étonnée de ce prodige, quand les prê-
tres, les magistrats du temple et les Sad-
ducéens l'eurent traîné avec Jean devant
le conseil des anciens et des scribes, de-
vant Anne et Caïphe; quand, en face de
la synagogue, il eut courageusement an-
noncé le Sauveur Jésus, le représentant
comme la pierre réprouvée qui est deve-
(1) Et cùm complerentur dies Pentecostes, erant
pariter in eodem loco. (Act. Apost., c. Il, v. 1.)
(2) Erant autem persévérantes in. . . orationibus.
[Act. Apost. , c. u, v. 42.)
(5) Pelrus autem et Joannes ascendebant in tem-
plum , ad horam orationis nonam. (Act. Apost.
c. m , v. 1.) — Les Juifs avaient trois prières fixes
dans la journée, le malin, à midi et le soir ; c'est
à celte coutume que se rapporte celte parole du
psaume : « Je méditerai et je prierai le soir, le
malin et à midi. » (Ps. ht, v. 18.) Daniel distingue
fort bien ces trois heures différentes. (Dan., c. \i,
v. 10.) Étant à Babylone il « ouvrait ses fenêtres du
côté du temple de Jérusalem et fléchissait trois fois
par jour les genoux devant le Seigneur. » (Dan.
c. xi, v. 12.) — Pierre et Jean montaient à la
prière du soir, à l'heure de none , c'est-à-dire vers
trois heures après midi. L'Église n'a rien changé
sur ce point ; les anciens Pères le rappellent. (Clem.
Alex.— Constilut. lib. VIII, c. xxiv. — Terlull. De
Jejuniis.) Maintenant elle n'en fait pas un précepte,
mais elle invite ses enfans à prier le matin, à midi
et le soir. (Voyez dom Calmet , Commentaire sur
les Livres saints.)
(4) Pelrus autem dixit : Argentum et aurum non
est mibi; quod autem habeo, hoc tibi do ; in nomme
JesuChrisiiNazareni,surge etambula. (Act. Apost.
c. m, v. C.)
l'Ail M. Cil. DE RUWCEY.
123
nue la pierre de l'angle, sans laquelle il
n'y a point de salut (1); quand, enfin,
aux conseils et aux menaces de leurs
juges, qui voulaient leur imposer silence,
les intrépides confesseurs eurent ré-
pondu : < Voyez vous - mômes s'il est
« juste devant Dieu que nous vous écou-
i lions plutôt que Dieu. Psous ne pouvons
« point ne pas dire ce que nous avons
« vu , ce que nous avons entendu (2). >
Où les rencontre-t-on , dès qu'ils sont en
liberté? C'est au milieu de leurs frères,
auxquels ils racontent et ce qu'ils ont
fait , et ce qui leur a été dit ; et soudain,
tous ensemble, d'un commun accord,
élèvent la voix vers Dieu, et s'écrient :
i C'est vous, Seigneur, qui avez fait le
< ciel et la terre , et la mer, et tout ce
i qui s'y trouve ! C'est vous qui avez dit,
I « par la bouche du Saint-Esprit, qui in-
« spirait notre père David, votre servi-
t teur : Les nations ont frémi de rage;
\ « les peuples ont formé des desseins in-
« sensés ; les rois de la terre se sont assis,
c et ils ont tenu conseil ensemble contre
« le Seigneur et contre son Christ ! — Et
i en effet, ils ont vraiment tenu conseil
c ensemble dans cette ville contre votre
i saint Fils Jésus; Hérode, Ponce-Pilate,
< et les gentils , et le peuple d'Israël , et
« ils ont accompli tous les plans décrétés
< par votre puissance et par votre con-
i seil. Et maintenant, Seigneur, considé-
< rez leurs menaces, et donnez à vos ser-
i viteurs une entière confiance pour an-
« nuncer votre parole; confirmez- les en
t étendant votre main et en opérant des
< guéiisons, des prodiges et des mer-
< veilles par le nom de votre saint Fils
« Jésus (3) ! »
(1) Notum omnibus vobis , et omni plebi Israël :
Quia in nomine Domini nostri Jesu Cbrisli Nazareni,
quem vos cruciOxistis, quem Deus suscitavit à mor-
tuis , in boc iste astat coràm vobis sanus. Hic est
lapis qui reprobatus est à vobis aedificantibus , qui
factus est in caput anguli. Et non est in alio aliquo
salus. {Act. Apost., c. iv, v. 10, 11, 12.)
(2) Pelrus verô et Joannes, respondentes, dixe-
runt ad eos : Si justum est in conspeclu Dei, vos po-
lius audire quàm Deum, judicale. Non enim possu-
mus quae vidimus et audivimus non loqui. {Act.
Apost., c. iv, v. 19,20.)
(3) Qui cùm audissent , unanimiter levaverunt
vocem ad Deum , et dixerunt : Domine, lu es qui
fecisti cœlum et terrain , mare, et omnia quœ in
ci» sunt ; qui Spiritu sanclo per os patris nostri
\insi , naissante et peu nombreuse en-
core , l'Eglise, pour ainsi parler , était
sans cesse rassemblée. A colle époque de
foi vive et de ferveur, d'autant plus libre
dans les actes de son amour, qu'elle n'é-
tait pas aussi chargée par la multitude
de ses enfans , elle donnait un admirable
spectacle; et ce n'était pas seulement la
communauté des grâces, c'était aussi
celle des biens temporels qui réunissait
tous ceux qui en faisaient partie , et n'en
faisaient plus qu'un tout homogène. Dans
le sein de cette petite société, où le
monde n'était pas encore entré, il n'y
avait plus de pauvres. Ceux qui possé-
daient des maisons ou des champs, les
vendaient et en apportaient le prix aux
pieds des apôtres; nul ne regardait ce
qui lui appartenait comme lui étant pro-
pre; tout était commun entre tous, et
chacun recevait sa part selon ses be-
soins (1). La vie tout entière était une
vie commune; et de cette tradition des
pères est venue pour leur postérité l'o-
rigine de ces communautés admirables,
qui peuvent bien s'appeler plus particu-
lièrement religieuses, puisqu'elles met-
tent en pratique toute la perfection de la
religion chrétienne , et qu'elles renou-
vellent dans l'Eglise, répandue sur toute
la terre, l'exemple et les prodiges du re-
noncement apostolique.
David , pueri lui , dixisti : Quare fremuerunt gentes,
et poputi medilali sunt inania ? Asliterunt reges
terra;, et principes convenerunt in unum. adver-
sùs Dominum et adversùs Christum ejus. Convene-
runt enim verè in civilate islà adversùs sanctum
puerum tuum Jesum quem unxisti, Herodes, et Pon-
tius Pilatus , cum genlibus et poputis Israël , facere
quœ manustua etconsilium tuum decreveruntfieri.
Et nunc, Domine, respice in minas eorum, et da servis
luis cum omni fiduciâ , loqui verbum tuum ; in eo
quod manum tuam exlendas ad sanilates, et signa, et
prodigia fieri per nomen sancti Filii tui Jesu. (Act.
Apost., c. iv, v, 24-30.)
(l) Omnes eliam qui credebant , erant pariter,
et habebant omnia communia, possessiones et sub-
stantias vendebant , et dividebant illa omnibus,
proutcuique opuserat. (Act. Apost., c. n, v, 44-43.)
Kec quisquam eorum, quae possidebat , aliquid
suum esse dicebat, sed erant illis omnia commu-
nia.... Neque enim quisquam egens erat inter illos.
Quotquot enim possessores agrorum aut domorum
erant , vendentes afferebant pretia eorum qua; ven-
debant, et ponebant antè pedes apostolorum. (Act.
Apost., C IV, V,52 et 34-53.)
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE,
328
Mais, indépendamment de cette réu-
nion habituelle , il y en avait d'autres
particulières. Ainsi les apôtres se ras-
semblèrent plusieurs fois dans des con-
ciles dont le modèle , la forme , les traits
essentiels et les cérémonies ont été pieu-
sement recueillies par les plus anciens
docteurs et par toutes les générations
catholiques. Telle est, en effet, la base
nécessaire de tous les conciles qui se
sont tenus jusqu'à présent et se tien-
dront dans la suite des âges (1). Les
actes de ces assemblées sont donc, on le
voit, d'importans matériaux pour l'his-
toire législative de l'Eglise.
La première de ces mémorables séances
fut celle qui eut lieu pour i'adjonction
de saint Mathias au nombre des douze.
]\ous en avons déjà parlé , et l'on se rap-
pelle que Pierre convoqua le synode,
qu'il le présida et qu'il dirigea toute
l'affaire (2). Le second synode eut pour
motif des troubles qui agitèrent la so-
ciété catholique à son berceau; il eut
pour résultat l'institution d'un nouvel
ordre de ministres, chargés de venir en
aide aux évoques et aux prêtres, l'insti-
tution du diaconat (3).
(1) Ex Actis aposlolicis colliguntur à scriptoribus
ecclesiasticis , ac potissimùm glossa ordinaria , con-
■venliones sive concilia aliquot aposlolorum , primi-
tivae quoque Ecclesias ; in quibus exempla, forma,
imagines , ac ceremoniœ certœ conciliorum , tàm
generalium quàm provincialium, traduntur ; posteà
per sanctos Patres et Ecclesiœ catholicse posteros
observandse. (Joann.Mansi , Act. concilior., 1. 1.)
(2) Voy. 2e leçon , tome IX, p. 426.
(3) A l'égard de l'administration des sacremens ,
les institutions de l'Église dans les premiers temps
présentent une triple distinction : I. la dispensation
de certains sacremens , notamment le droit d'ordi-
nation, n'appartient qu'aux évêques, et ce pouvoir
spécial leur est conféré par le sacre. « Solà enim im-
<c positione manuum superiores suut episcopi, et hoc
«uno videntur anlecellere presbyteris. »(Chrysost.
Homil. xi in Epist. ad Timoth . I, c. m.) — Voyez
d'ailleurs Concil. Trid., sess. XXIII, c. iv de Or-
dine. II. D'autres sacremens , particulièrement le
sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, con-
formément à ce qu'il a prescrit dans la célébration
de la cène, peuvent être administrés par de simples
prêtres. A ce sacrifice , que l'Église révère comme le
plus sublime de ses sacremens , se rapporte le sa-
cerdoce, prêtrise de la nouvelle alliance; et ici
les évêques et les prêtres ont égalité de pouvoir.
(Cyprian.. Epist. LX1II. — Advers. Judœos , 1. I,
c.xvi, xvn. -—Concil. Trid,, sess. XXIII, c. i de
Les Juifs ont toujours été une race ex-
clusive et pleine d'orgueil. Dépositaires
des promesses et de la loi, il fallait qu'au
milieu de l'entraînement général, ils con-
servassent pur et intact ce précieux pri-
vilège. En cela, le dessein de la Provi-
dence fut grandement servi par leur ca-
ractère opiniâtre et par ce mépris pro-
fond et haineux du genre humain, qui
ne leur permit pas de laisser altérer par
aucun mélange le trésor confié à leur
garde. A travers toutes ses alternatives
de gloire et de douleur, plus souvent
humilié que dominateur, affaibli par ses
défaites , frappé par les conquêtes et les
captivités, disséminé par l'exil aux qua-
tre coins de la terre, écrasé dans sa pro-
pre patrie par le poids du joug étranger,
ce peuple , au cœur d'airain et à la tête
dure, s'est souvent montré rebelle à
Dieu ; jamais il n'a cédé à ses ennemis. Il
a résisté à la force; il s'est raidi contre
la persécution ; il a usé la colère de ses
vainqueurs et l'énergie de ses bourreaux.
C'est ainsi qu'il est resté à part et dans
l'isolement, et qu'il a sauvé, malgré
tout, ses mœurs, son sang, et ce livre
surtout qui fait sa nationalité et sa vie.
Encore aujourd'hui, arrivé au terme de
sa carrière , vieillard proscrit et aveugle ,
il porte toujours ces textes irréfragables
dont il ne comprend plus le sens ; archi-
ves de sa grandeur passée , fermées pour
lui du sceau de sa condamnation.
Certes, cette jalousie intraitable était
Ordine.) Ce sacerdoce est, d'après l'exemple des
apôtres , conféré par les évêques au moyen de l'or-
dination , qui elle-même , à raison des dons extra-
ordinaires qu'elle communique , est regardée comme
un sacrement. [Conc. Trid., sess. XXIII, c. m.)
III. Pour l'assistance dans l'administration des sa-
cremens et autres fonctions ecclésiastiques, on a
institué , outre les diacres, des sous-diacres, des
acolythes, des exorcistes, des lecteurs et des por-
tiers , et chacun de ces grades a été lié à une ordi-
nation plus ou moins solennelle. {Concil. Trid.
sess. XXIII, c. u de Ord.) La hiérarchie se compose
donc des évêques , des prêtres et des ministrans.
(Concil. Trid., sess. XXIII, can. 2, de Sacram. ord.)
Les offices inférieurs , il est vrai , ont en partie
disparu; néanmoins, les ordinations qui les confé-
raient ont été conservées comme grades prépara
toires au sacerdoce, de sorte qu'on y parvient par
sept ordinations , actuellement nommées hiérarchie
de l'ordre. (Voy. Walter, Manuel du Droit ecclé-
siastique, § 14.)
PAR M. CH. DE RIANCEY.
329
uu bienfait avant l'apparition du Chri-
stianisme. La vérité avait alors à se dé-
fendre contre l'invasion de toutes les er-
reurs ; la loi était comme une place assié-
gée que les lignes de ses adversaires en-
touraient de toutes parts , et pour se dé-
fendre elle devait demeurer inabordable,
ne laisser aucune porte ni aucune brè-
che par où pussent pénétrer les passions
et les folies du dehors. Réduite à se dé-
fendre pied à pied sur le terrain mou-
vant de l'antiquité, restreinte à un cercle
étroit , attaquée sans cesse et sans relâ-
che par les envahissemens du paga-
nisme, la religion avait trouvé un refuge
impénétrable dans les remparts d'Israël.
Faits pour la résistance, plus fermes que
le roc qui émousse le fer, les Hébreux ne
renoncèrent pas à leur rôle , et tant
qu'il leur fut laissé , ils puisèrent dans
leurs malheurs mêmes un nouvel et plus
saint amour pour leur glorieuse pro-
priété. Mais les enfans d'Abraham , lors-
qu'ils commencèrent à s'écarter de leur
voie, ne voulurent pas souffrir que per-
sonne , fût-ce le Fils de Dieu , vînt ap-
peler les autres enfans d'Adam à l'hé-
ritage dont ils se croyaient les seuls maî-
tres légitimes • et tandis que les uns cru-
cifiaient le Yerbe incarné, ceux même
qui reçurent la parole et l'Evangile op-
posèrent une violente résistance à la vo-
cation des Gentils. Long-temps ils gardè-
rent des préventions enracinées, un atta-
chement excessif à leur synagogue im-
puissante, et un grand dédain pour ces
nouveaux venus dans la famille qu'ils
s'obstinaient à regarder comme étran-
gers, en dépit de leur baptême et du
sang de Wotre-Seigneur Jésns-Christ ré-
pandu pour tout le monde.
Si l'on veut se faire une idée de l'es-
prit d'exclusion qui animait les Juifs
contre les autres peuples , il n'y a qu'à
examiner toutes les catégories particu-
lières dans lesquelles ils se divisaient
eux-mêmes. Et il n'est pas besoin d'entrer
dans la distinction des sectes religieuses
ou philosophiques dont la rivalité devait
nécessairement séparer la nation en plu-
sieurs camps hostiles. La contrariété des
principes expliquerait leurs divisions.
Mais le fait seul d'une résidence moins
rapprochée du temple suffisait à rendre
la noblesse de la race moins certaine et
le sang d'Abraham moins pur. Par exem-
ple, les Juifs, habitans de la Palestine,
se réservaient à eux seuls le nom d'Hé-
breux; ils appelaient dédaigneusement
du nom de Grecs, ils regardaient pres-
que comme des gentils ceux de leurs
compatriotes qui étaient fixés en Grèce,
ou simplement dans les provinces d'Asie
où la langue grecque était en vigueur (1).
Chose remarquable, que ce respect et cet
amour de la patrie territoriale chez un
peuple tant de fois éprouvé par les émi-
grations et les exils, et qui devait finir
par errer fugitif et sans asile sur tous les
points du globe ! Caractère singulier , qui
s'explique du reste par la loi et par les tra-
ditions héréditaires des enfans d'Israël!
LaPalestineen effet fut toujours pour eux
une terre sacrée : long temps ils l'avaient
espérée, cette terre promise, comme le
repos après la fatigue et les souffrances
du désert ; plus tard ils y portèrent en
triompheety déposèrentl'arche sainte(2);
il était nécessaire enfin que toujours ils y
restassent attachéspar le cœur pour que
leurdispersion fût un châtiment plusma-
nifeste et un signe plus sensible de la jus-
tice providentielle. Et voilà pourquoi
Dieu, dèsleprincipe, avait montré à leurs
pères lepays de Chanaan; voilà pourquoi
il lesy conduisit, lestirantde la servitude
d'Egypte; voilà pourquoi le législateur
Moïse traça de sa main dans ses livres les
limites et les contours de leurs fron-
(1) Les Juifs appelaient ceux des leurs qui de-
meuraient à Rome, Romains; à Anlioche , Antio-
chiens; à Alexandrie, Alexandrins. (V. Phil.
ad Caiumj Joseph., lib. II, contr. Appion. —Aclus
Apost., c. xi, v. 19,20;c. XVIII, V. 24.)
(2) Or les Hébreux ne voulaient avoir avec les
gentiU aucun commerce , ni dans la pratique de la
religion , ni dans les devoirs de la vie civile , comme
demeurer, boire, manger, trafiquer avec eux ; ils
ne leur permettaient pas même de passer dans leur
pays, selon Maimonide. Mais ils n'observaient plus
cela au dehors de la Terre sainte , où ils se regar-
daient comme en exil ; et dans la Palestine même
ils ne pouvaient l'observer que fort imparfaitement,
à cause qu'ils n'y étaient plus les maîtres , et que les
Romains y exerçaient la souveraine autorité. Toute-
fois ils s'éloignaient du commerce des gentils autant
qu'ils le pouvaient , ne mangeaient point avec eux ,
n'usaient point de leur viande , et observaient scru-
puleusement tout ce que Moïse avait prescrit sur la
différence des animaux purs et impurs. (Barnabe,
Epislol. ; saint Clément d'Alexandrie , lib. 2 et 5
330
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE
tières(l). Cette terre éi ait vraiment juive,
et marquée par le Seigneur pour être
!e théâtre des plus grands événemens
qu'aient jamais vus la terre et les cieux.
Cependant , la semence de la foi se dé-
veloppait rapidement. Les apôtres ne
s'étaient pas encore adressés aux gentils;
ils n'étaient allés d'abord qu'à la recher-
che des brebis égarées d'Israël , et la
multitude , accourant à leur appel, se
rangeait sous leurs lois. La foule des fi-
dèles grossissait. Saint Pierre en avait
entraîné trois mille à sa première prédi-
cation, cinq mille à la seconde. Les me-
naces , les persécutions n'avaient fait
qu'accroître le zèle. Ces conquérans le
savaient : c'était le chemin par où ils
devaient passer pour arrivera lavictoire.
Appelésde nouveau devant le sanhédrin,
les apôtres réunis en corps avaient ré-
pondu par la bouche de Pierre à ceux
qui voulaient leur imposer silence : « Il
< vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hom-
« mes. Le Dieu de nos pères a ressuscité
« Jésus, que vous avez fait mourir en le
« pendant sur le bois. Dieu l'a élevé par
« sa puissance, comme notre prince et
« notre sauveur, pour donner à Israël la
f pénitence et la rémission des péchés.
« Nous en sommes témoins, et le Saint-
« Esprit l'est aussi (2). s En vain donc la
synagogue les fit livrer au fouet , en vain
elle leur réitéra la défense de parler.
Elle ne les fit point taire. Ils s'en allèrent
pour continuer leur mission, joyeux d'a-
voir souffert pour leur maître, et an-
nonçant son nom dans le temple et dans
la ville.
C'est alors qu'on aperçoit enfin dans
cette société composée d'hommes et
qu'on eût pris pour une société d'anges ,
quelque chose qui rappelle la terre ;
Slromat.; Origène, conlr. Cels.) Les Rabbins même
reconnaissaient que les gentils sont figurés dans la
loi de Moïse par les animaux impurs. (D. Câline t.
Comment, hist., dogm. et mor.)
(1) Voy. la sainte Bible, Deulêron., c. v.
(2) Respondens autem Pelrus et Apostoli, dixe-
runt : Obedire oportet Deo magis quam hominibus.
Deus patrum nostrorum suscilavit Jesum, quem vos
interemistis, suspendentes in ligno. Hune principem
et salvatorem Deus exaltavit dexterâ suà ad dandam
pœuitentiam Israël et remissionem peccatorum. Et
nos sumus testes horum verborum et Spiritus
sanclus... (Acl. Apost., c. y, y. 29,00,31,32.)
c'est-à-dire un germe de division, un peu
d'agitation et de trouble, faibles pierres
de scandale qui ne vont pas encore au
fond et qui remuent à peine la surface.
Ces légères rumeurs ne s'élevèrent pas
dans l'ordre spirituel; il s'agit simple-
ment d'une question d'administration
temporelle , soulevée par les rapports
de la vie ordinaire. Pour la première fois
dans l'Eglise, on vit se heurter les diver-
ses branches du même tronc.
La cause ne fut pas grave. Les fidè-
les avaient coutume de prendre leurs
repas en commun. Selon l'exemple don-
né dans la cène par le Sauveur lui-
même, l'Eglise primitive avait soin de
préparer à la fois la table de la nourri-
ture habituelle , et la table de la nourri-
ture sacrée (1). Ce double service était
confié aux veuves; mais, dans ce minis-
tère quotidien , les femmes des provin-
ces grecques se plaignirent d'être mé-
prisées, de ne pas se trouver au même
rang que les autres (2). Les veuves d'ail-
leursavaientdroità dessecours qu'on leur
partageait; peut-être aussi fut-ce de l'a-
bus que quelques unes d'entre elles pré-
(1) Sicut Christus in nltimâ cœnâ, ita Ecclesia
prirailiva mensam communem et sacram quotidiè
conjunxit, ut patet. {Corinth., c. xi.) Utriusque
autem ministerio etservitio fidèles viduae prœpositae
erant. Et quia utraque mensa , sacra et communia,
quotidiè parabalur (ut patet Actorum, cap. h ) hoc
ministerium quotidianum appellatum est. (J. Mansi,
Acta eoncil.j t. I, Not. Severini Binii.)
(2) In diebus illis, crescente numéro discipulo-
rum , faclum est murmur Greecorum adversùs He-
brœos. {Act., c. vi, v. 1. ) — Grœcorum. Judœo-
rum scilicet in Graeciâ (in provinciis natorum ubi
familiaris lingua grœca) , habitantium adversùs
Judœos in Palestine habitantes; nondùm enim gen-
tibus Evangelium Christi prœdicatum fuerat ; ita-
que , quod habitassent cum Graecis , Graeci appella-
bantur ; qui verô Judaei in Palestine commoraban-
tur, Hebraei nominabantur. (C. Baron. Annal. Ec-
clesiaslici, t. I, ann. 54.) — Le grand nombre de
ceux qui se rassemblaient pour mener en commun
une vie plus parfaite fit naître quelque jalousie
entre les Grecs et les Hébreux convertis au Chris-
tianisme ; c'est-à-dire entre les Juifs qui parlaient
hébreu , et ceux qui ne parlaient que grec ; entre
les Égyptiens, par exemple, ceux des îles de la
Grèce et de l'Asie-Mineure , qui ne savaient que la
langue grecque; et les Juifs de la Palestine, de la
Galilée et de delà l'Euphrate , qui parlaient chal-
déen ou syriaque, qui était ce qu'on appelait alors
l'hébreu, (D. Calmet, Comment-)
PAR M. CH.
tendaient s'être glissé dans ce partage ,
que naquit cette contestation (l).
Quoi qu'il en soit, les apôtres convo-
queront tous les disciples et leur dirent :
i il n'est pas juste que nous abandon-
i nions la prédication de la parole de
i Dieu , pour avoir soin des tables. Trou-
« vez donc entre vous sept hommes de
€ bonne réputation, animés de l'Esprit
< saint et pleins de sagesse ; nous les in-
i slituerons dans cet office. Pour nous ,
« nousnousappliqueronsentièrementàla
t prière et au ministère de l'Evangile. *Ce
< discours plut à l'assemblée, et on élut
i Etienne, homme plein de foi et du Saint-
i Esprit , Philippe , Prochorus , Nicanor ,
« Timon, Parménas et Nicolas , prosélyte
t d'Antioche.On les présenta aux apôtres,
« qui prièrent et leur imposèrent les
« mains (2). »
Remarquons-le , r.isspmblée procéda à
l'élection, non de plein droit, mais en
vertu de la libre concession des apô-
tres (3). Ceux-ci lui avaient dicté les con-
(1) C'est la supposiiion de D. Calmet : (t Les
apôtres, pour ne se pas trop partager, avaient con-
fié le soin de la distribution de la nourriture et des
autres nécessités à des personnes lidèles, aujiom-
bre des Juifs convertis, et apparemment des disci-
ples qui avaient suivi le Sauveur pendant sa vie.
Ce choix ne pouvait être plus sage. Cependant,
comme depuis la prédication de saint Pierre , plu-
sieurs Juifs étrangers , des provinces où Ton ne
parlait que grec, ou même de ceux qui élai-nt
habitués à Jérusalem , s'étaient convertis et avaient
apporté leurs biens en commun avec les autres;
les veuves qui appartenaient à ceux-ci se plaignirent
que , dans la distribution du boire et du manger, on
les négligeait, et qu'on faisait entre elles et les
autres veuves qui parlaient hébreu des distinctions
peu favorables. Les Grecs en murmurèrent, et la
chose vint aux oreilles des apôtres. » (D. Calmet,
Comment.)
(2) Convocantes autem duodecim multitudinem
discipulorum, dixerunt:Nonest aîquumnosderelin-
quere verbumTJei etministrare mensis. Considerate
ergo , fratres , viros ex vobis boni testimonii
septem , plenos Spiritu sancto et sapientià , quos
constituamus super hoc opus. Nos vero orationi et
ministerio verbi instantes erimus. Et placuit sermo
coram omni multitudine. Et elegerunt Stephanum,
■virum plénum fide et Spiritu sancto, et Philippum,
et Prochorum , et Nicanorem , et Timonem , et
Parmenam , et Nicolaum , advenam Anliochenum.
Hos statuerunt antè conspectum apostolorum, et
orantes, imposuerunt eis manus. (.le/. Apost., c. vi,
V. 2-6.1
(r,) Placuit igilur ut ex gratià et concessionc dun-
ÛE R1ÀNCEY. 331
ditions selon lesquelles elle devait faire
son choix, et lorsqu'elle leur eut désigné
les sept diacres (1) dont les Actes rappor-
tent les noms, ils prièrent , et ils leur
imposèrent les mains (2). De celte façon,
ils les constituèrent dans les fonctions
dont la nécessité s'était fait' senlir , leur
remirent l'inspection de la table ordi-
naire et de la table mystique avec la dis-
tribution des dons de la chanté , et leur
donnèrent part en outre à la prédication
de l'Evangile et dans l'administration de
certains sacremens (3). Telle est l'origine
taxât , non ex jure , credenlium multitudo ex lxx
discipulis Domini (teste Epiphanio, 1. I, c. xxi) sep-
tem viros boni testimonii eligeret seu potins poslu-
larot. Ex gratià et concessione Pétri, non ex jure.
(BaroD. , Annal. Eccles. , prsedict. co.— C. Bellar-
min., lib. I, de Clericis.)
(1) Le nombre de sept est consacré dans l'Ecri-
ture. On nous y parle des sept esprits qui servent
devant le Seigneur. (C. Joannis Apvc, c i. v. ô;
Tob., c. xn, v. liî.) On conserva le nombre de sept
diacres dans les principales Églises. 11 y avait sept
diacres à Rome du temps du pape S. Corneille.
(Euseb., Hist. Eccles., 1. VI, c. xiu.) El aussi, du
temps des martyrs S. Laurent. (Prudent. , de Coron.
Martyr., hymn. 2.) H y en avait un pareil nombre
à Saragosse du temps de saint Vincent ( Prud.,
Hymn. S ); et le concile de Néofé>arée (Cap. i, seu
13 in grœco) ordonne qu'il n'y en aura pas davan-
tage , même dans les plus grandes villes. (D. Cal-
met, Comm.)
(2) jYos vero orationi et minhterio verbi instan-
tes. — Les apôtres présidaient aux prières publi-
ques dans les assemblées ecclésiastiques; ils of-
fraient le sacrifice qui est ici compris sous le nom
de prières publiques; ils vaquaient à l'oraison en
particulier; ils s'appliquaient à l'instruction des
peuples, à la prédication; ils ne séparaient point
ces deux choses, qui doivent être inséparables, la
prière et la prédication. Tout cela ne les empêchait
pas d'avoir l'intendance et l'inspection sur les dia-
cres, ou sur les officiers qu'on établit pour avoir
soin des tables , et pour pourvoir aux besoins des
fidèles. (D. Calmet , Op. citalo.)
(3) Apostoli electis qui non tanlùm communibus,
sed etiam sacris mensis et functionibus praeficiendi
essent, prœviàcommuni oratione , manus imposue-
runt, iisque quotidianum utriusque mensae ministe-
rium Evangelii praedicationem , et sacramentorum
quorumdam dispensationem et administrationem
commiserunt : adeô, ut non immerito xvi canon.,
v>. synodi ((* TruUohabitœ), velut illegitimae matris
illesitimus et spurius lilius censendus sil , quod per
iltum septem diaconcs ab aposlolis electos sacris
mysteriis non mini6lrasse decernitur ; quod auleni
diaconi ordinati dicunlur mensis communibus prœ-
fecti , non sic accipienduiu est ut , quod est iniai>-
332
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE,
de l'ordre des diacres. Il entrait dans le
plan du Sauveur que les fonctions du
ministère qu'il instituait, fussent régu-
lièrement divisées, que le corps de l'E-
glise fût servi par divers membres appro-
priés à l'usage de ses besoins; enfin que
l'édifice auguste s'élevât successivement
et sans confusion sur les degrés d'une
hiérarchie majestueuse (1). A chacun
donc sa place et son rôle. Saint Paul
s'écrie : < Le Christ ne m'a pas envoyé
« pour baptiser, mais pour évangéïi-
< ser (2). » Cette institution ne fut pas
sans effet , et les résultats ne se firent
pas attendre. La dispute fut assoupie; la
parole de Dieu se répandit davantage;
le nombre des disciples s'accrut (3) , et le
martyre du premier diacre Etienne vint
mettre le dernier sceau et l'approbation
divine à la décision apostolique, (an 33
ou 34) (4).
Bientôt une plus importante question
se souleva. Au fond , il y avait toujours
le même levain de discorde, la même
jalousie des Juifs contre les gentils. Et
cependantlaparoledumaîtreétaitclaire:
t Allez ; et baptisez toutes (es nations. » Et
cette parole elle-même, qu'était-elle au-
tre chose que l'accomplissement des pro-
messes faites à Abraham : En loi 3 je bé-
nirai toutes les nations (5)! Mais les fils
irorum mensarum, caeteris accumbentibus quae ad
cibum potumque pertinebant, illùc inferxent ; sed
quod ex quibuscumque opus esset, eleemosynas di-
vidende curarent. (Baron. , Annal, ecclesiast., Ann.
die. 34, n° 243 et 287, et Ann. I, n<> t.)
(1) Ità nimirum Ecclesia, tanquàm ordinatissi-
mum corpus diversis jàm tum constabat membris,
non eumdem actum habentibus, ad quœ apte con-
tinenda opus erat compage legum , per quas sua
cuique membro officia et funcliones describerentur.
(B. Paul, apost. ad Roman. Epist., c. xn, v. 4, S. —
I Epittol. ad Corinth., c. xn, v. 22.) Voy. Zallin-
ger, Institution., 1. V, n° 33G.
(2) Non misit me Christus baptizare, sed evange-
lizare. (B. Paul. I ad Corinth. ep.,c. i, t. 17.)
(3) Et verbum Domini crescebat , et multiplica-
batur numerus discipulorum in Jérusalem valdè :
multorum etiam turba sacerdotum obediebat. (Act.
c. vi, v. 7.)
(4) Hoc conciliant apostolorum habitum est Hie-
rosolymis anno 34 (aut 33) antè martyrium Ste-
phani , qui post Christi in cœlum ascensionem
mense septimo , et biennio anté Pauli conversio-
nem , lapidalus est. (J. Mansi , Act. concilior., t. I.
flot. Sever. Binii.)
(5) Gènes., c. xu , v. 13.
du patriarche ne pouvaient se résoudre
à partager leur héritage; malgré eux , ils
se sentaient scandalisés de cette déclara-
tion formelle : « Je vous le dis, il en
< viendra beaucoup de l'Orient et de l'Oc-
« cident, et ils reposeront avec Abraham,
< Isaac et Jacob, dans le royaume des
« cieux (1). > Si donc ils n'osaient résister
en face à l'enseignement divin et fermer
aux nations la porte de l'Eglise, au moins
essayaient-ils sans cesse d'en rendre l'ac-
cès plus difficile. Autrefois , sous la loi
mosaïque, les étrangers qui embrassaient
le culte du vrai Dieu, n'étaient point
pour cela admis dans la synagogue ; ils
se tenaient dans le pourtour du temple,
adorant de loin un Dieu sévère : on les
appelait les Prosélytes de la porte (2).
Voilà le rang h peu près où les Hébreux
de Palestine voulaient placer les nou-
veaux convertis de ce monde, qu'ils re-
gardaient toujours comme barbare.
Mais, s'il se trouva de l'opposition
parmi les fidèles , le prince des apôtres,
saint Pierre , ne se laissa point arrêter.
La voix du Seigneur retentissait à ses
oreilles ; des signes particuliers lui rap-
pelaient la volonté divine. Sa main, qui
tient les clefs , introduisit dans l'Eglise
le premier Gentil . le centenier Cor-
neille, semblable à cet autre soldat dont
Jésus avait dit: i En vérité, je n'ai point
trouvé une pareille foi dans Israël. >
Mais sa conduite ne fut pas à l'abri de
la controverse. Les Juifs circoncis de
Jérusalem disaient: i Pourquoi avez-vous
été chez des hommes incirconcis , et
(1) Dico autem vobis, quod multi ab Oriente et Oc-
cidente venient, et recumbent cum Abraham et Isaac,
et Jacob, in regnocœlorum. (Matth.,c. vm, v. 2.)
(2) Les prosélytes de la porte , sans s'engagera
l'observation de la loi , adoraient Dieu, renonçaient
à l'idolâtrie et suivaient la loi naturelle , comme
Naaman (Reg. I, VI, v. 17, 19) ; et Corneille le
Centenier. ( Act., c. x, v. 2; g. xiii, v. 16, 26;
c. xvu, v. 43.) Ces sortes de prosélytes n'étaient
point exclus des synagogues ; on leur permettait
d'entendre la lecture de la loi, mais non pas de
célébrer la pâque et de participer aux fêtes d'Israël.
Pour entrer dans le judaïsme, il était nécessaire
de recevoir le baptême et la circoncision, et de
promettre solennellement d'observer la loi : c'é-
taient trois cérémonies essentielles pour faire un
prosélyte de justice. (Voy. D. Calmet, Commentaire
I dog., hist. et wjor.)-
PAR M. CH. DE TUANCEY.
333
avez-vous mangé avec eux (1) ? » Le saint
apôtre alors ne dispute pas, ne contredit
pas, ne raisonne pas: il raconte ce qu'il
a fait ; il dit l'ordre qui lui a été donné
par le Saint-Esprit, et par là il définit la
règle qu'il faut suivre à l'avenir. Après
l'avoir entendu , les réclamationscessent ;
le Sauveur a parlé par la bouche de Pierre ,
et la multitude glorifie Dieu, en disant:
i Ainsi, Dieu a fait part aux Gentils eux-
mêmes du don de la pénitence qui mène
à la vie (2). »
Mais, le principe admis , restaient
les conséquences à débattre. L'orgueil
israëlite n'abandonna point le champ,
et la lutte recommença. Cependant, de-
puis la conversion de Corneille, l'E-
glise s'était encore accrue ; le persécu-
teur Paul, qui avait présidé au martyre
de saint Etienne, avait été vaincu sur
le chemin de Damas , et l'apôtre de
Jésus glorifié avait été spécialement
choisi pour être la lumière des nations
et pour leur porter le salut jusqu'aux
extrémités de la terre (3). Lui-même,
sans doute, juif comme les autres, ne
s'éloignait pas plus que personne de
ses frères circoncis. Dans ses prédica-
tions , lcin de la Palestine , au mi-
lieu des villes de l'Asie -Mineure et de
la Grèce , toujours il eut soin de s'a-
dresser d'abord aux synagogues, et il
ne se tourna qu'à leur refus vers les
hommes d'autre race. Mais envoyé plus
particulièrement à ceux-ci, mieux que
tout autre il connaissait leurs besoins,
il savait leurs répugnances, leurs pen-
chans. Champion de leur cause , il
dut la défendre contre les prétentions
hébraïques. Tel il se présenta quand des
chrétiens, sortis delà secte des phari-
siens, voulnrent imposer aux gentils la
circoncision et l'observance des céré-
monies mosaïques : comme si la loi de
l'Évangile était incomplète, comme si le
(i) Cum autem ascendisset Petros Hierosolymam,
disceplabant adversùs illum qui erant ex circumci-
sione, dicentes ; Quare introisti ad viros prœpu-
tiom habentes et manducasti cum illis? (Act.
Âpost., c. xi , v. 2, 3.)
(2) His auditis tacuerunt , et glorificaverunt
Deum, dicenles : Ergo et gentibus pœnilentiara
dédit Deus ad vitam. (AcU, c. xi, v. 18.)
(3) Posui te in lucem gentium , ut sis in salutem
usque ad extremum terrae. [Act., c xm, Y- 47.)
sang du Seigneur Jésus ne suffisait pas
pour la rédemption.
Alors ce fut un grand spectacle. Ja-
maisencore l'Eglise n'avait été si divisée :
les disciples n'étaient point d'accord,
et chacun , au point de vue de ceux
qu'il évangélisait , craignait le scan-
dale et la diminution de la foi. A An-
tioche, Paul et Barnabe virent leur
parole contestée; ils se rendirent à
Jérusalem où de tous les points du
globe les apôtres accouraient (1), et il
se tint dans la ville sainte une immense
assemblée, que l'Eglise reconnaît pour
le premier concile et comme le mo-
dèle de tous les autres (2). Les apôtres
y siégèrent seuls .juges, il leur appar-
tenait de décider, de trancher la ques-
tion. Les prêtres et les anciens y pri-
rent part; intéressés à la controverse,
ils devaient la débattre, donner leurs
avis, éclairer la discussion, mettre la
vérité en évidence. Enfin le peuple as-
sista aussi aux séances, non par droit
de présence, non qu'il y fût convoqué,
non pour examiner et juger le juge-
ment des apôtres, mais pour l'écouter
avec respect, pour en répandre la con-
naissance et en porter témoignage dans
le monde (3).
Ainsi s'ouvrirent ces majestueuses as-
sises. Après lesdébats, le prince desapô-
tres, le chef de l'Eglise universelle,
(1) Et quidam descendentes de Judeeà , doce-
bant fralres : Quia nisi circumcidamini secun-
dùm niorem Moysi, non potestis salvari. Faclà au-
tem sedtione non miuimà Paulo et Barnabe adver-
sus illos , slatuerunt ut ascenderent Paulus et Bar-
nabas , et quidam alii ex aliis , ad apostolos et
presbyteros in Jérusalem, super hàc questione.
{Act. Apost, c. xv, v. 1,2.)
(2) De tertià conventione aposlolorum , quae
fuit plenaria conciliorum forma, post modum à
summis pontificibus et sanctis Patribus observata
et observanda , legimus Actor. xv. (J. Mansi , Act.
concil., t. I.) De hâc synodo aposlolorum loquitur
apostolus Paulus ad Galalas : Deindè post annos
quatuordecim , ascendi Hierosolymam cum Bar-
naba, assumpto etiam Tito, et contuli cum eis Evan-
gelium quod prœdico in gentibus. El cum cogno-
vissent gratiam quœ dala est mihi Jacobus, et Cephas
etJoannes, qui videbantur columnaî esse , dextras
dederunt mihi et Barnabae socielatis, ut nos in
gentes , ipsi autem in circumcisionem, elc. (B. Pauli
ad Galat. ep., c. il.)
(3) Praîter legem Evangelii,ceremonialem legem
mosaicam observandam esse , Cerinthus bere-
334
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE.
Pierre se lève et termine la discus-
sion.
< Mes frères , dit-il , vous le savez , il y
t a long-temps que Dieu m'a choisi d'en-
t tre nous pour que les gentils enten-
t dissent par ma bouche la parole de
c l'Evangile et qu'ils crussent. Et Dieu
i qui connaît les cœurs leur a rendu
i témoignage, leur donnant le Saint-
« Esprit aussi bien qu'à nous. Et il n'a
i point fait de différence entre eux et
« nous, ayant purifié leurs cœurs par
< la foi. Et maintenant, pourquoi ten-
< tez-vous Dieu, en imposant aux dis-
« ciples un joug que ni nos pères ni
< nous n'avons pu porter? Nous croyons
« que c'est par la grâce de Notre-Sei-
« gneur Jésus Christ que nous serons
i sauvés, et eux aussi (1). »
Après ces paroles, un autre apôtre,
Pévêque de Jérusalem, saint Jacques,
appuie la décision de saint Pierre par
les témoignages des prophètes : « Mes
i frères, écoutez-moi. Simon vous a re-
c présenté comment Dieu a regardé fa vo
t rablement les gentils, voulant choisir
< parmi eux un peuple consacré à son
< nom. Les paroles des prophètes sont
« d'accord, selon qu'il est écrit : Je re-
i viendrai , je rétablirai la maison de
t David qui est tombée; je réparerai ses
cha primus propugnavit et pertinaciter défen-
dit. Hujus controversiee definiendae judicio , cum
apostolis et plèbe , apostoli per orbem terra?
longe latèque divisi, Dei instinctu et revelalione
antè admoniti (quod de se Paulus ad Galalas, cap.
il, fatetur) interfuerunt : apostoli , tanquam con-
troversiae judices, ad decidendum et definiendum;
presbyteri, velut inquisitores verilatis, ad dispu-
tandum et consultanduuo ; plebs autem vocata
inlerfuil, non quidem ad examinandum , sed ad
audiendum apostolorum sententiam , cui obtempe-
rare deberet. Post multam causa? hujus disceptatio-
nem, non ex Scripturà , sed suffragio apostolorum,
et judicio Pétri , principis apostolorum definilum
est. (J. Mansi, Act. concil., Severini Binii notas.)
(1) Viri fratres , vos scitis quoniam ab anli-
quis diebus Deus in nobis elegit per os
meum audire gentes verbum Evangelii et credere.
Et qui novit corda Deus testimonium perhibuit ,
dans illis Spiritum sanctum, sicut et nobis. Et nihil
discrevit inter nos et illos, fide purificans cOrda
eorum. ÎS'uuc ergo quid tentatis Deum, imponere
jugum super cervices discipulorum , quod neque
patres nostri , neque nos portare potuimus ? Sed
per gratiam Domini Jesu Christi credimus salvari,
quemadmodum et illi. (Mcfa Apost., c. xv, v. 7-11.)
< ruines, et je la relèverai, afin que le
« reste des hommes et tous les gentils
i qui seront appelés de mon nom chér-
it client le Seigneur. Le Seigneur l'a dit
i et il l'a fait. Dieu connaît son œuvre de
« toute éternité. C'est pourquoi je juge
« qu'il ne faut pas inquiéter ceux d'entre
« les gentils qui se convertissent à Dieu.
« Qu'on leur écrive seulement qu'ils
« s'abstiennent des souillures des idoles,
« de la fornication, des chairs étouffées
< et du sang (1). »
Voici donc ce qui résulte du jugement
de saint Pierre, soutenu du suffrage des
apôtres : c'est que « les chrétiens ne sont
nullement obligés par la loi de la cir-
concision, ni par aucune autre loi céré-
monielle de Moïse (2). t 11 n'est pas be-
soin de faire remarquer l'importance de
cette décision , elle est trop manifeste.
Quand Dieu avait voulu mettre à part la
postérité d'Abraham et l'isoler au milieu
de la terre, il lui avait donné pour signe
et comme sceau de son alliance cette
marque distinctivequi suffisait seule pour
établir entre la branche choisie et le
reste de la famille humaine une barrière
insurmontable. Maintenant la barrière
s'abaisse; l'abîme est comblé; les deux
poutres de l'édifice, si long-temps éloi-
gnées, se rejoignent; il n'y a plus qu'un
bercail, il n'y aura plus qu'un troupeau
et un pasteur.
La promulgation du décret se fit au
dehors de l'assemblée, par une députa -
tion envoyée de Jérusalem à Antioche,
portant une lettre du concile. Cette
pièce a été conservée dans les Actes.
(1) Viri fratres , audile me. Simon narravit
quemadmodum primùm Deus visitavit sumere ex
gentibus populum nomini suo. Et buic concordant
\erba prophetarum, sicut scriptum est : Post base
reverlar et reaedificabo labernaculum David , quod
decidit; et diruta ejus reaedificabo, et erigam illud:
ut requirant caeteri hominum Dominum, et omnes
gentes super quas invocatum est nomen meum ,
dicit Dominus, faciens baec. Noiura à seculo est
Domino opus suum. Propter quod ego judico, son
inquielari eos qui ex gentibus convertuntur ad
Deum ; sed scribere ad eos ut abstineant se à conla-
minationibus simulacrorum , et fornicatione , et
suffocatis et sanguine. (Act. Apost. , c. xv, v.
15-20.)
(2) Deûnilum est : Neminem ebristianoram lege
circumeisionis, vel ullà alià cérémonial» judaicâ ,
obligari. (Severini Bin., notœ apud Maugi.)
PAR M. CH. DE IUANCEY.
335
c Les APOTRES et les prêtres d'entre
« les frères, aux frères d'entre les gentils
< qui sont à Antioche , en Syrie et en
i Cilicie, Salut.— Nous avons appris que
« quelques uns d'entre nous ont troublé
« par leurs paroles et ont porté i'inquié-
« tude dans vos âmes , sans que nous en
« eussions donné aucun ordre. Alors
« nous nous sommes assemblés, et nous
« avons jugé à propos de vous envoyer
c des personnes choisies avec nos très
« chers frères Barnabe et Paul, qui ont
< dévoué leur vie pour le nom de JNotre-
i Seigneur Jésus-Christ. INous vous en-
« voyons donc Jude et Silas, qui vous
« feront entendre les mêmes choses. Il a
i semblé bon au Saint-Esprit et à nous
« de ne vous point imposer d'autres
« charges que celles-ci, qui sont néces-
« saires , savoir : de vous abstenir de tout
« ce qui a été sacrifié aux idoles, des
€ chairs étouffées et de la fornication ;
« gardez-vous de ces choses et vous ferez
« bien. — Valete (1). »
Les apôtres n'hésitent pas. Parlent-ils
seulement en leur nom? Nullement. Nous
l'avons lu : Il a semblé bon au Saint-
Esprit et a nous! Dès lors le doute ne
fut plus permis dans l'Église, et la paix
dut renaître. Elle fut rétablie, au moins
parmi les hommes de bonne volonté, à
qui seuls elle est due. Il est vrai, les opi-
niâtres ne se soumirent point sur-le-
champ. L'Apôtre le savait , lui qui a dit :
// faut qu'il y ait des hérésies (2). Mais
(1) APOSTOLI , et seniores fratres , bis qui sunt
Amiochiœ, et Syriae , et Cilicise, fratribus et genti-
bus, Salutem. Quoniam audivimus quia quidam ex
nobis exeuntes , turbaverunt vos verbis , eYertentes
animas vestras quibus nos non mandavitnus; pla-
cuit nobis collecli in unum eligere viros , et mittere
ad vos, cum charissimis nostris Barnaba et Paulo,
hominibus qui tradiderunt animas suas pio nomino
Domini nostri Jesu Christi. Misimus ergo Judam et
Silam, qui et ipsi vobis verbis réfèrent eadem.
VlSUM EST EN1M SPIRITCI SANCTO , ET NOBIS , nihil
ultra imponere vobis oneris , quam hsec necessaria :
ut abstineatis vos ab imraolalis simulacroium , et
sanguine, et suffocato , et fornicatione; à quibus
custodientes vos, bene agelis. Valete. {.ict. Apost.
c. xv, v. 23-29.)
(2) B. Paul, apost. I Epist. ad Corinth., C. xi, 18.
— Terrible il faut , qu'on ne lit point sans un
profond étonnement. Mais sans les schismes et les
hérésies , il manquerait quelque chose à l'épreuve
où Jcsus-Chiist veut mettre les âmes qui lui sont
une fois qu'elles se heurtent directement
contre la chaire de saint Pierre, contre
le fondement de l'Église, les hérésies sont
frappées à mort. Après, comme avant le
concile, Cérinlhe défendit son erreur-
Pierre l'écrasa. Les autres hérétiques de
ce temps ne méritèrent pas l'honneur
d'être réfutés par l'Ég;ise aussi solennel-
lement. Simon le Magicien fut vaincu par
Jean le Théologien, l'ami du Sauveur.
Les autres, Valentin, Secundus, Mar-
cion, Basilide, Saturninus, Carpocrates,
Abion, Hermogènes, Alexandre, ne le-
vèrent la tête qu'un instant, et succom-
bèrent bientôt, foudroyés par l'ana-
thème.
La lettre des apôtres contient, outre la
décision de la controverse principale ,
deux autres décrets. L'un touche à un
point de morale qu'il définit par consé-
quent d'une manière inflexible pour le
présent et pour l'avenir. Il s'agit de la
fornication simple qu'un grand nombre
de juifs et de païens ne croyaient pas dé-
fendue par la loi naturelle. D'autres, il
est vrai, soutenaient le contraire. Mais,
au moment où sur un objet déterminé la
loi de Moïse était abrogée, il convenait
sur celui-ci de confirmer les défenses du
Décalogue et de prévenir les disputes en
confirmant la vérité et en fixant la
foi(l).
L'autre statut intéresse seulement la
discipline. La même autorité qui accorde
une si large dispense des cérémonies ju-
daïques prohibe sévèrement l'usage du
sang cru ou cuit, de la viande des ani-
maux étouffés, et des chairs souillées
par leur destination aux sacrifices idolâ-
triques. Il y avait à ces prescriptions
prohibitives de graves et fortes raisons.
La participation aux victimes immolées
était un acte d'adhésion au culte des
idoles. Il eût donc été imprudent de
laisser aux nouveaux convertis une pra-
tique qui pouvait les ramener à l'erreur,
et qui en tout cas maintenait une ligne
infranchissable de séparation entre eux
soumises pour les rendre dignes de lui. (Bossuet,
Ire Instruction sur les promesses de l'Église.)
(I) Fornicalio prohibetur, quia plerique genti-
lium existimabant simplicem fornicalionem non esse
per se malam, neque illicitam. (Bellarm., deconc.
I. Il et 111 ; Deutéron., c. xxm, V. 17,18. —
Exode, c. xxii.)
336
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE,
et leursfrères de Judée. L'autre abstinence
n'était pas moins nécessaire. Il fallait
aussi aplanir par là les obstacles qui
divisaient les chrétiens, et la tradi-
tion avait en cette matière une puissante
autorité. C'était pour inspirer l'horreur
du meurtre que Dieu avait défendu à
Noé la nourriture du sang , soit qu'il fût
pris pur, soit qu'il le fût dans le corps
des animaux étouffés (1). Lorsquaprès la
dispersion, les hommes eurent mis cette
défense en oubli , Dieu la renouvela par
sa loi. Envoyés aux Grecs et aux Romains
comme aux Juifs, aux Barbares comme
à tous les autres, les apôtres jugèrent
essentiel de la rappeler solennellement,
d'une part pour ne point blesser chez les
uns une habitude consacrée, de l'autre
pour ne pas laisser subsister des abus
cruels et qui font horreur (2). Quand, en
effet, on va au fond des mystères antiques
et des cérémonies des cultes barbares,
ony trouve du sang humain. La décision
apostolique répondait à des nécessités du
temps; elle tranchait au vif dans la ra-
cine de ces hideuses superstitions.
Mais cette loi disciplinaire, spéciale à
un siècle, n'était pas faite pour tou-
jours. Saint Augustin , constatant ce fait,
s'écrie : < Quel est le chrétien qui l'ob-
serve? j Et il ajoute, pour qu'il ne soit
permis à personne d'accuser l'Église de
contradiction : i On ne reprochera pas à
« la science médicale de donner, la veille
< ou le lendemain, des ordonnances dif-
« férentes, et même de défendre un jour
< ce qu'auparavant elle a prescrit; et, en
< effet, les besoins du corps sont tels , et
i c'est ainsi qu'on le guérit. Depuis
i Adam jusqu'à la fin des siècles, et tant
< que l'enveloppe corruptible pèsera sur
< l'âme, l'homme est un malade et un
« blessé, et il ne doit pas reprocher à la
t médecine divine de varier ses remèdes
< selon les plaies, et de prescrire dans
« certains cas autre chose que ce qu'elle
« a prescrit auparavant, alors surtout
t qu'elle s'est toujours engagée envers lui
« à cette variété (3).» Seulement, dès que
(1) Genêt e , c. ix, Y. 4.
(2) Minutius Félix dit que dans les mystères de
Bellone on était initié par le sang humain; les
Scythes en buvaient aussi pour cimenter leurs al-
liances. (DomCalmet, Corn, hislor. dogmat.)
(5) Apostoli elegisse mihi videnlur pro tempore
le mal disparaît , le remède qui n'est plus
utile est mis de côté. L'exception à la
règle n'est maintenue que par nécessité;
la cause cessant, l'effet cesse également,
et tout rentre dans la loi. Or, l'Eglise
d'Occident étant guérie, ne faisant plus
d'acception de juifs et de gentils, a eu
raison d'abroger d'un consentement una-
nime une coutume vieillie et tombée en
désuétude (1). (An 49 (2). )
Toujours est-il que les apôtres avaient
un soin extrême de ménager toutes les
susceptibilités, d'éviter tout prétexte d'a-
choppement et de scandale. Ils se fai-
saient tout à tout; ils prêtaient l'oreille
aux réclamations des gentils, et accé-
daient à ce qu'elles avaient de légitime et
de raisonnable. Us écoutaient aussi les
juifs; ils avaient pour leursfrères égarés
un profond amour; ils ne brisaient à la
légère avec aucune tradition , et ils ne
rem facilem , et nequaquam observantibus onero-
sara , in quà cum Israelitis etiam gentes propter
angularem illum lapidem duos parietes in se con-
dentem , aliquid communiter observarent At ubi
Ecclesia genlium talis effecta est, ut in ea nullus
Israelita carnalis appareat; quisjam hoc christianus
observât , ut turdos et minutiores aviculas non
atlingat , nisi quarum sanguis effusus est? aut
leporem non edat , si manu à cer vice percussus,
nullo cruento vulnere occisus est ? et qui forte pauci
adhuc tangere ista formidant , à caeteris irriden-
tur... Sicut aeger non débet reprehendere medici-
nalem doctrinam, si aliud illi hodiè prœceperit ,
aliud cras , prohibons etiam quod antè pra-ceperat ;
sic enim se habet sanandi ejus corporis ratio; ita
genus humanum Adam usque in finem sœculi ,
quamdiu corpus, quod corrumpitur, aggravât ani-
mant , a>grum atque saucium non débet divinam
reprehendere medicinam , si in quibusdam hoc
idem, in quibusdam vcrô aliud prius , aliud poste-
rais observandum esse praecepit, praesertim quia
se aîiud prrecepturam esse promisit. (S. Augustin.
contra Faust., 1. XXXII, c. xm, xiv.)
(1) Manifesta est omnibus veritas Christian» doc-
trinal, non coinquinare bominem quod per os intrat
(Luc, c. vu), nihilque rejiciendum quod cum gra-
liarum aclione sumitur. (Ad Titnoth., I Ep., c. iv.)
Quare cum haa rationes et pericula scandali apud
omnes chrislianos cessent , ipsa quoque lex, totius
occidcntalis ecclesia; consensu, laudabiliter est anti-
quilata. (S. Bin., not. ap. Mansi.)
(2) Hoc concilium apostolorum , quod Hierosoly-
mitanura appellari solet, habitum est Hierosolymis
anno Chrisli 51 (aut potius 49) et 9 Claudii quo cum
Judaeis et christianis Petrus Româ expulsus est, qui-
que est 13 post conversionem Pauli. (Sev. Bin., not.
apud J. Mansi.)
M. CH. DE RÎANCEY.
337
s'écartaient pas sans réflexion des plus
simples observances de la loi mosaïque.
Ainsi , tant que le Temple subsista , ils
le regardèrent avec respect et ils ne le
laissèrent pas sans honneur. Le culte
juif rendu au vrai Dieu ne pouvait pas
être confondu avec le culte des idoles;
il eût été injuste et coupable de traiter
de même et de condamner radicalement,
comme les religions du paganisme, une
religion fondée par la divinité , donnée
par elle à un peuple choisi , privilège
glorieux, don inestimable approprié aux
circonstances. Sans doute les circon-
stances changèrent; mais il n'appartenait
pas aux enfans affranchis de la synagogue
de flétrir leur mère comme impie et
malfaisante ; et aussi ils lui portèrent vé-
nération jusqu'à la fin, et voulurent l'en-
sevelir avec piété. C'est ainsi que dans le
3e synode le ministère de la circoncision
et le gouvernement des juifs convertis
sont réservés à Pierre comme un hon-
neur (1); c'est ainsi que dans un 4e
synode les apôtres décidèrent encore
avec solennité qu'il était permis aux en-
fans d'Israël de joindre les cérémonies de
l'Ancien Testament à la foi et aux sacre-
mens du Nouveau, au moins tant que le
Temple et le culte antique se perpétue-
raient dans Jérusalem. (An 56(2). )
Les chrétiens seulement ne durent pas
considérer cette observance comme es-
sentielle , ni leur donner dans leur esprit
un prix qui n'est attaché qu'au sang et
aux mérites du Rédempteur (3).
(i) Hoc eodem concilie- , Paulo genlium , Petro
eorum qui circumeisione ad tidem venissent, cura et
sollicitudo , et patrocinium commissa l'iierum; non
quod quidem Petro gentibus Evangelium Christi
annuntiare non licuerit , ideoque iste universa; Ec-
clesiœ pastor esse desierit; sed ut circunici9ionis
ministerio, velul honestissimoquodam titulo, acsin-
gulari preerogativâ, soli Ghrislo , Christique succes-
sori Petro débita , solus Pelrus Christi successor no-
bililarelur. (Baron., Ann. Eccl., ann. SI, n° 26 et
seq.)
(2) Quarta llierosolymitana synodus habita est
Hierosolymis anno Christi S8 (aut potiùs iîO), circà
festum Pentecosles. (S. Bin., not. ap. Mansi.)
(5) De quarlà Ecclesiœ primitivœ congregalione
seu synodo , scribilur Act. xxi , in quâ declaralum
fuit, teste Beda , Dionysio Cartusiano , et aliis , li-
citum esse conversis Judaeis uti, cuin fide sacrauien-
tis ISovi Testamenli , etiam circumeisione et aliis
ceremoniis et sacrificiis Veleris Testamenli . quarn-
La prédication de saint Paul avait encore
été le motif de cette assemblée. Les enne-
mis de l'apôtre le poursuivaient de leurs
invectives et de leurs attaques ; ils l'accu-
sèrent calomnieusement dans Jérusalem
de condamner et de détruire la loi. A
cette occasion , et pour prévenir désor-
mais toutes ces imputations, Jacques et
le docteur des nations réunirent un con-
cile, et y manifestèrent hautement leur
doctrine. Saint Paul, du reste, ne s'en
tint pas à des paroles, et il prouva la
sincérité de sa déclaration par des actes
et par les actes les plus intimes du culte
hébraïque (2). Ce qu'il voulait , ce que les
apôtres voulurent, ce que Notre-Sei-
gneur lui-même a voulu, c'était moins
de nous débarrasser de quelques prati-
ques importunes et devenues inutiles que
d'accomplir la loi et d'achever la prépa-
ration du salut par le salut lui-même.
A la suite des apôtres, les chrétiens
conservent une vénération profonde
pour la révélation mosaïque, base essen-
tielle sur laquelle s'appuie la révélation
complète de l'Homme-Dieu. La syna-
diù Templum et sacrificia legis in Jérusalem stabant;
non quasi lex Evangelica non sufiicerel , sed ut
mater synagoga paulatim cum honore sepeliretur,
et non statim , velut impia et mortifera, damnare-
tur, cùm fuerit à Deo fundata et tempore suo in re-
medium salutem genti Judœorum data. Cùm ergo
Paulus ab œmulis suis, velut destructor et damna-
tor legis, essel vehementer et falsô apud Hierosoly-
mam infamalus, communi concilio, Jacobus, Pau-
lus et seniores slatuerunt, ex judaismo con versos
legis ceremonias pro tempore illo non damnare
sed licite observare posse , dummodô spem salutis
suae in illis non collocarent. Uinc scribitur (Acl.,
c. xxi) : Et cùm venissemus Hierosolymam , liben-
ter exceperunt nos fratres, etc. (Mansi, Act. coneil.)
(I) Quare ut, lempori inserviendo, omnes lucri-
facerel, factus Judœus Judœis , ad solemne festum
Pentecosles , Hierosolymam feslinat accedere ut dé-
clare! se patrias leges non adeo aversari. Hùc cùm
venisset senioruraque conventio facta esset, roga-
lum est ne credentes Judaei legalibus uti probibe-
rentur. Decernitur rata ac firma esse debere quœ de
gentibus ad fidem conversis , superiore synodo
statuta fuerunt; Judaeis vero credentibus usus le-
galiuin permillilur. Paulus qui hanc oh causam
Anliochiœ Petro in faciein résilierai, qua; sœpiùs
ante hac scriptis epistolis de legalibus abrogandis
conlenderat, huic seniorum convenlui , ul se illo-
rum voluntati , ad eritandum eorum scandatum
subjecit, et ut probarel se legis Mosaicœ observait,
tissimum este. (Mansi.)
338
COURS SUR L'HISTOIRE LÉGISLATIVE DE L'ÉGLISE,
gogue est morte; mais elle a été glorieu-
sement enterrée par ses fils. Mieux que
cela, elle vit encore en partie dans
l'Eglise. Le dogme n'a pas été changé, il
n'a été que développé. Le Dieu que nous
adorons est le Dieu d'Abraham , d'Isaac
et de Jacob; mais qui connaît le Père, si
ce n'est le Fils, et si l'on ne connaît le
Fils, comment connaîtra-t-on le Père?
Voilà pourquoi le Fils, voulant à la fois
payer la rançon des hommes et leur
porter la lumière , s'est incarné , selon les
promesses faites aux premiers jours, et
dont la réalisation était si impatiemment
attendue.
Tel est le dogme catholique. Dans ses
prescriptions, la loi de Moïse n'a pas
non plus entièrement disparu. La partie
principale est restée la même; les com-
mandemens imposés au peuple délivré
de l'Egypte sont toujours lescommande-
mens de Dieu, ils sont encore le fonde-
ment de toute la législation divine. Il
n'y a qu'une chose de plus : la charité,
sans laquelle, il est vrai, tout était in-
complet et inachevé.
La Bible contient la loi de justice, non
la loi d'amour; mais, comme nos pères,
nous sommes soumis à tous les préceptes
moraux qui se rattachent directement à
la vertu et aux bonnes mœurs. Le divin
Maître, en les développant, les a con-
firmés dans l'Evangile et en a ordonné
l'accomplissement plus parfait. Tout le
but de la loi est de mener l'homme à
l'amour de Dieu ; et comment y arrive-
rait-il, s'il ne savait comment il doit se
conduire vis-à-vis du prochain et vis-à-
vis de lui-même pour rester dans la jus-
tice? Et de là viennent ces deux pré-
ceptes primitifs , essentiels , qui ont leur
racine dans la conscience et dans une
raison droite, mais qu'il a fallu inscrire
sur le marbre, de peur que leur lumière
ne s'éteignît dans les ténèbres des pas-
sions. Aimer Dieu plus que toute chose
et son prochain comme soi-même, voilà
toute la loi et les prophètes.
L'amour de Dieu et du prochain est le
principe; il en doit découler des consé-
quences. L'amour, qui n'agit pas, est
comme la foi inactive; cet amour-là n'est
pas sincère. Or, il est mille moyens pour
l'homme de témoigner l'amour qu'il
porte à ses frères, parce qu'il les voit et
qu'il vit avec eux , et qu'il peut entendre
leur voix. Mais comment témoignera-t-il
son amour à Dieu , si Dieu ne lui indique
les moyens par lesquels il veut être ho-
noré? Dieu a donc ordonné les rites et
les cérémonies de l'institution mosaïque,
comme il a révélé les mystères et établi
les sacremens de l'institution catholique;
seulement, les premiers n'étaient que la
figure et l'image des seconds. Dieu les
avait donnés à son peuple comme les
traits auxquels il pourrait reconnaître
l'œuvre du Messie : ils attestaient la foi ,
ils entretenaient l'espérance. Flambeaux
divins allumés dans la nuit, ils annon- j
çaient le grand jour à l'éclat duquel ils
devaient disparaître, comme les étoiles
les plus brillantes s'éclipsent devant
l'astre du firmament (1).
(1) L'on doit remarquer ici, selon les docteurs
catholiques , que coï tains points de la loi de Moïse
ont jusqu'à ce jour servi de règle aux chrétiens ; je
veux parler dfs préceptes de morale et de tous les
actes qui , directement et immédiatement , ont
rapport aux bonnes mœurs et aux vertus. Le
Seigneur lui-même les a transportés dans son
Évangile , en nous commandant de les observer
avec encore plus d'exactitude. En effet , le but réel
de la loi divine est de former les hommes à l'amour
de Dieu : ce qu'on ne pourrait faire raisonnablement
s'il n'existait une règle précise , comme d'agir
avec justice envers soi-même et envers son pro-
chain. De là ces préceptes de morale gravés dans
l'esprit des hommes , et dictés par une saine raison,
que l'on doit aimer Dieu par dessus tout, et son
prochain comme soi-même. De là encore la manière
d'adorer Dieu par un culte extérieur, et les cérémo-
nies de la loi qui, n'étant alors que la figure et
l'ombre de la venue de Jésus-Cbrisl et des mystères
de l'Eglise , disparurent devant la vérité évangé-
lique et furent proscrites à jamais. En effet, l'apôtre
divin n'a point agi par dissimulation et tromperie;
il a cherché à éloigner le scandale de ses frères, et
à repousser loin de lui l'infamie , faisant ce qui
alors était permis aux Juifs convertis , mais'
qui ne saurait l'être aujourd'hui que le temple
est détruit, la synagogue renversée et l'Evangile
répandu par toute la terre. Quant aux préceptes
judiciaires de la loi, selon lesquels la justice envers
le prochain était exigée, ils ne sont plus obliga-
toires, à moins que ne le décide ainsi celui qui,
dans sa juridiction et son autorité, en a le pou-
voir. (Mansi , Act. concili., t. I.)
Outre ces quatre conciles apostoliques, relatés aux
Actes des apôtres , il y eut encore deux autres as-
semblées décrites dans ces mêmes Actes, c. ivetxr,
et classés, d'après l'opinion de q uelques uns, dans
les concile» des apôtres, ainsi qw'on peut le remar-
PAR M. Cil. DE H1ANCEY.
339
Arrêtons-nous ici. Le temple ancien
{s'écroule, l'édifice de la nouvelle Jéru-
|salem s'élève. L'Evangile remplace la loi
de Moïse, la croix du Golgotha domine
les scènes du Sinai ; la voix du Tout-Puis-
sant proclame non plus une religion na-
tionale, mais une religion universelle où
toutes les nations de l'univers sont con-
viées. La vérité n'est plus bornée dans un
cercle étroit, elle reçoit le monde dans
son sein. Il y a là le plus grand événe-
quer plus haut. Trois autres sont encore mentionnés
chez les saints Pères et les anciens docteurs. Le
premier eut lieu en Judée , l'an de Jésus- Christ 44,
à l'époque où ce pays fut divisé et partagé (Baron.
Ann. 44, 14 et 1S). Le symbole appelé Symbole des
Apôtres y fut rédigé. (Clém., Ep. I. — Cyp., tn
Expositions Symbol.; Umbr., Discours sur le jeune
d'Elie , et Ep. 81 à Siricius. — Epiph., hwresi, 72.
RuITin. , in Prœfat. expos. Symb. — Aug.,
sermo un et 181 , de Tempore. — S. Léon , pape ,
Ep. 13 à Pulchérie , et Sermo II de passione. —
Venant; Fortunat, in Prœfat. expos. Symb., et
plusieurs autres.) 11 ne nous a été transmis que par
tradition. (On le trouve encore dans Irénée, 1. I
c. il, et 1. III, c. iv ; — Jérôme, Ep. 61 ad Pem-
machum , contre les erreurs de Joann. de Jérusalem.
Aug., 1. I, de fide et operibus, c. 9. — Ambro-
sius, Ep. 13. — Ruff., loco citalo. — S. Maxim.
Taurin., in Expos. Symb.) D'après l'opinion de
Genebr. et de quelques autres, ils y rédigèrent les
Canons des Apôtres que l'on trouve dans S. Clément
de Rome, bien que Onuphrius, dans son Catalo-
gue, les rapporte au célèbre concile de Jérusalem,
cilé plus haut. On peut croire que François Tur-
rianus parle de ce concile lorsqu'il dit que les ca-
nons ecclésiastiques des saints apôtres ont élé ré-
digés, non pas au concile d'Antioche , mais bien
à celui de Jérusalem; car il parle du concile où
l'on décida que l'on devait s'abstenir de l'usage du
sang et de viandes étouffées. (Turr., I. I, pro Ca-
nonibus, c. xxv.) Ils y sanctionnèrent encore les
Canons des apôtres que l'on trouve dans les huit
livres de S. Clément de Rome , et fixèrent aussi la
sainte liturgie ou la messe , rapportée au livre hui-
mentde l'histoire; il y a là une révolu-
tion radicale dans l'ordre des idées, dans
l'ordre des faits, dans l'ordre surnaturel
et divin. La terre se trouble et se trans-
forme, l'écho du Verbe éternel retentit
dans toutes les sphères, et les cieux cé-
lèbrent le mystère qu'ils contemplent.
Charles de Riancey.
tiémedeces constitutions, r. xii, ou ailleurs, xiy.
(Voyez Genebr. in Petro. (Ceci est douteux.)
Vers la même époque , les apôtres se réunirent
encore , à l'occasion de la mort de la bienheu-
reuse vierge Marie, pour célébrer son entrée triom-
phante dans les cieux ; témoins Denys l'Aréopagite,
1. de Divin, nominib., c. ni. — Juvénal, évêque de
Persépolis , dans le Discours qu'il prononça à
ce sujet devant Marlian. August., et transcrit
par iNicéph., 1. XV de son Histoire, c. iv. — Saint
Grégoire de Tours, 1. 1, de la Gloire des Martyrs ,
c. iv. — Saint Jean Damascène, Oral. 2, sur la
mort de la sainte Mère de Dieu , vers la fin .
And. de Crète, Sermon sur la mort de la sainte
Mère de Dieu. — Epiph., prêtre, Sermon sur le
même sujet. Nicéph., 1. II, c. xxn; Genebr. in Pe-
tro , et beaucoup d'autres dont on ne peut fixer
l'époque. — Baron., Ann. 48, n<> 4 et suivans ,
principalement 24 ; puisque Eusèbe , in Chronic.
Ann. 48, place la mort de la Mère de Dieu vers
l'an 45 de Jésus-Christ ; de sorte que si vous y
ajoutez 14 ou 13 ans qu'elle avait déjà au mo-
ment de la naissance de son Fils (Bar., Ann. 48,
n. 7) , vous trouverez qu'elle mourut vers 62 ou
63 ans , tandis que le prêtre Epiph. , cité plus
haut , et Cedrenus, in compendio , in Tiberio , dont
fait mention Baronius {Ann., 48, n. 3, 7), pensent
qu'elle vécut 72 ans. Si donc de ce nombre vous
retranchez ces 14 ou 15 aas dont j'ai parlé , sa
mort ne serait arrivée que vers l'année 37 de Jé-
sus-Christ. Or celte manière de compter est préfé-
rée par saint Denis , qui n'embrassa la foi de
Jésus - Christ que vers l'année S2. De même
Paul alla pour la dernière fois à Jérusalem avant
l'an B7. (Baron. Ann. 48, n. 7.) Ce que l'on croyait
généralement à Antioche , comme nous l'affirme le
martyr Pamphyle. (Mansi, Act. Concil.)
340
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
mm& « aw*.
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
TREIZIÈME LEÇON (1).
Rapports de la musique avec les autres arts. — Arts
de l'écriture , arts de la parole. — Leur génération
et classification. — Examen de l'objection que la
musique est un art sujet au changement.
Confondue dans son essence même ,
avec la parole, la musique présente avec
la parole de nombreuses analogies , et
partout on la voit, dans les élémens inti-
mes de sa constitution comme dans les
phases de son évolution , plus ou moins
étroitement liée au langage.
Par l'élément du mouvement et du
rhythme, et par cet élément seul , la mu-
sique s'unit aussi à l'art du geste et à la
danse, tableau du mouvement, qui, par
ses cadences en harmonie avec les mou-
vemens et les rhylhmes des sphères cé-
lestes et des corps naturels , rentre en
quelque sorte dans l'harmonie univer-
selle.
Mais les autres arts, l'architecture, la
sculpture , la peinture , n'ont ni le son ,
ni le mouvement pour élémens. Esl-ce à
dire que ces arts n'ont avec la musique
d'autres rapports que les rapports géné-
raux dérivant des lois de symétrie, de
proportion , d'ordre, d'unité, hors des-
quelles on ne saurait concevoir aucune
existence possible ? Won sans doute ; car
si ces arts ne sont autre chose que des ma
nifestations différentes d'un même prin-
cipe , il s'ensuit que tout en accomplis-
sant leur évolution individuelle, indé-
pendante, conforme aux lois de ce que
nous appelons leur organisme , ils doi-
vent refléter , jusque dans leur constitu-
tion , des élémens communs , et présen-
ter,dans le développement de leur action
propre , certains phénomènes analogues.
C'est ce qui faisait dire aux plus grands
philosophes de l'antiquité qu'il existait
(l) Voir la xn« leçon au numéro précédent ci-
dessu», p. 262.
entre tous les arts une union étroite et
comme un lien d'amitié (quadam ami-
citia), et que cette merveilleuse alliance
devait frapper tous les esprits capables
de pénétrer les causes et les effets (1).
Et déjà nous pouvons saisir une relation
particulière entre le son , élément de la
musique, et la lumière, élément des arts!
proprement dits : son et lumière , deux
lois identiques en elles-mêmes, quoique
diverses dans le mode de leur production.
Par la même analogie , nous saisissons
unerelation non moinsréelle entre l'ouïe,
mode de perception de la musique, et la
vue, mode de perception des autres arts.
Ces derniers, disons-nous, ont le même
principe que la musique , c'est-à-dire
qu'ils sont des signes , comme la musi-
que , comme la parole sont des signes au
moyen desquels l'homme s'exprime. Les
sons de la voix , a dit Aristote, sont les
signes et l'expression des affections de
l'âme , comme les mots écrits le sont du
langage (2). Or, nous allons voir que les
arts de la forme immobile sont à l'écri-
ture ce que la musique est à la parole.
Mais il faut les examiner selon l'ordre de i
leur génération.
Tant que le genre humain peu nom-
breux ne forma qu'une seule société, la
parole put lui suffire, et la musique,
dont on ne peut séparer la parole dans
l'antiquité, composa la tradition orale,
fut, ainsi qu'on l'a dit, une chronique
auriculaire j et servit comme de truche-
ment au passé, a II a doncques esté un
(i) Est etiam i lia Plalonis yera , et tibi, Catule,
cerlè non inaudita vos , oinnem doctrinam harum
ingenuarum et humanarum artium uno quodam so-
cietalis vinculo conlineri. Ubi enim perspecla vis
est ralionis ejus quà causa' rcrum atque exilus co-
gnoscunlur, mirus quidam omnium quasi consensus
doctrinarumconcentusque reperilur. (Cic.,de Urat.,
lib. III, n. 6.)
(2) Voces quidem signa ac nota sunt affectuum
animi, scripta vocum. Arist., de Interpret.
PAR M. J. D'ORTIGUE.
341
t temps que la marque et monnoye de
«la parole qui avoit cours, estoient les
«carmes, les chants et cantiques, parce
«que alors toute histoire, toute doctrine
« de philosophie, toute affection, et brief
«toute matière qui avoit besoin de plus
«grave et ornée voix, ils (les anciens) la
«mettoient toute en vers poétiques et en
«chants de musique (1). » Toutefois, il y
avait tels événemens, tels grands faits
de la civilisation dont le souvenir devait
être perpétué par des signes plus dura-
bles: telle fut l'origine de l'architecture
qui affecta dès le commencement des for-
mes colossales. Sans doute les monumens
de cette architecture indiquèrent claire-
ment l'objet de leur destination, et l'on
dut y mêler, suivant les circonstances,
d'informes essais de statuaire et de sculp-
ture , c'est-à-dire d'art plastique (2).
Mais lorsque cette première société ,
devenue plus nombreuse , se.divisa en
diverses tribus ; lorsque par des migra-
tions successives , les nouvelles sociétés
mirent entre elles des continens entiers,
un nouveau moyen de communication
devint nécessaire. De là, la peinture
allégorique ou l'emblème ; l'emblème ,
comme on l'a dit, qui est la métaphore
du peintre : Ut pictura poesis (3.) L'écri-
ture fut un tableau. De l'emblème naquit
le hiéroglyphe ; du hiéroglyphe l'écri-
ture phonétique ou la langue écrite.
(1) Plutarque , des Oracles de la Pythie, n. 22,
trad. d'Amyot.
(2) La Bible, en plusieurs endroits, vient confir-
mer cette assertion : « Ito anté arcam Domini Dei
te vestri ad Jordanis médium , et porlate indè sin-
t guli singulos lapides in humeris vestris, juxtù
« numerum filiorum Israël, ut sit signum iDter vos :
« et quando interrogaverint vos filii veslri cras ,
« dicentes : Quid sibi volunt isti lapides? respon-
« debitis eis : Defecerunt aquae Jordanis antè arcam
« fœderis Domini, cùm transiret eum : idcirco po-
« sili sunt lapides isti in monumentum filiorum
« Israël usque in œternum. Feceruut ergo filii Israël
j c sicul praecepit eis Josue, portantes de medio Jor-
I «c danis alveo duodecim lapides, ut Dominus ei
' « imperarat , juxtà numerum filiorum Israël , usque
« ad locum in quo castrametali sunt, ibiqueposue.
« runt eos. Alios quoque duodecim lapides posuit
« Josue in medio Jordanis alveo, ubi stelcrunt sa-
li cerdotes qui portabant arcam fœderis : et sunt
« ibi usque in praesentem diem. » Jus., cap. iv,
, V. S, 6, 7, 8, 9.
(3) Notions de Linguistique , par M. Ch, Nodier,
. p. 88.
TOMB XII. — N° 71. 1841,
Ainsi , les arts de la forme immobile
ont été tour-à-tour les élémens et les ins-
trumens de la langue écrite , de même
que la musique a été l'élément et l'ins-
trument de la langue parlée. Ainsi, tous
les arts ont accompli la mission de l'utile
avant d'accomplir la mission du beau, et
il est à croire qu'ils ont commencé,cette
dernière avant que la première fût ache-
vée.
Partez de l'instant où le premier son
s'échappa des lèvres de l'homme pour
exprimer un sentiment: arrivez jusqu'au
moment où le premier signe de l'écriture
figura le son de la parole et colora la
pensée; considérez ensuite cette parole
éternisée et multipliée à l'infini par l'im-
primerie, vous parcourez tout le cercle
du développement humain.
Ainsi, les arts de la parole et les arts
de l'écriture ont été les instrumens de la
civilisation , et tous suivant des modes de
manifestation et d'expression en rapport
avec les diverses facultés humaines.
Parlons d'abord de l'architecture qui
occupe un rang à part dans les arts de la
forme immobile.
L'architecture se rapproche de la mu-
sique en ce qu'elle n'exprime pas des ty-
pes déterminés. Mais ce n'est pas à cause
de cela seul qu'on l'a appelée la musique
du silence. L'architecture, ainsi que la
sculpture et la peinture, n'a pas le mou-
vement pour principe. Néanmoins , elle
le figure dans sa majestueuse tranquillité.
Les architectes distinguent deux lignes
fondamentales, la verticale et l'horizon-
tale, qui, savamment combinées, con-
courent autant à la beauté de l'édifice
qu'à sa solidité. L'une se dirige vers le
centre de la terre, tandis que par l'autre
la pesanteur s'équilibre. Le cube donne
naturellement l'idée du repos ; la sphère
fait naître l'idée du mouvement. Cette
idée de mouvement devient plus sensible
encore dans les constructions qui s'écar-
tent de la ligne verticale, comme la tour
penchée de Pise ; mais c'est là une ano-
malie. Ce n'est d'ailleurs ici que la figure
du mouvement matériel. Mais l'homme
communique à l'architecture un mouve-
ment d'un ordre différent , en vertu ,
comme on l'a dit , de ce magisme intellec-
tuel qu'il exerce sur la matière, au moyen
duquel il la spiritualise et lui imprime
342
COURS SUR LA MUSIQUE
l'élan de sa pensée. C'est ainsi que, dans
le temple chrétien , cette ligne verticale
qui se dirige vers la terre, semble, con-
trairement aux lois de la pesanteur, mon-
ter vers le ciel; et que ces tours altières,
ces flèches ailées, ces fines aiguilles, ces
clochetons transparens, suspendus dans
les airs , tendent bien plus haut que le
point précis où ils s'arrêtent , et lancent
l'imagination dans des espaces incom-
mensurables. Pénétrez dans la nef: l'ûme
n'est pas à l'aise si les regards rencon-
trent des bornes , car elle est en présence
du Dieu infini. Il faut donc que , dans un
espace de quelques toises , l'homme crée
des lointains, ouvre de longues percées
de lumière , des perspectives sans terme.
C'est sur ce principe que repose le sym-
bolisme du temple, c'est-à-dire son ex-
pression figurative que l'Eglise chrétienne
n'a pas négligé de soumettre à certaines
règles fondamentales. L'idée du mouve-
ment jaillit encore à l'extérieur des or-
nemens placés dans les espaces compris
entre les grandes arêtes , et dont les li-
gnes secondaires, ondulant librement et
fourmillant à l'œil , forment mille con-
trastes capricieux avec la sévérité des li-
gnes principales. De là l'harmonie, de là
le rhylhme aussi qui , à l'intérieur, est
produit par le jeu et l'alignement des
piliers, l'entrelacement des arceaux, l'en-
trecroisement des voûtes. Avec l'idée du
mouvement, combinée avec celle du re-
pos , l'architecture possède une sorte de
variété exclusivement propre à cet art.
Comme l'architecture, conçue dans ses
proportions les plus vastes, était l'œuvre
de plusieurs siècles, elle comportait,
plus que les autres arts , certaines diver-
sités et dissonances de style. Chaque gé-
nération y laissait sa signature. Mais ,
d'un genre à un autre genre, d'une cou-
che à une autre couche, la transition,
toujours sensible , n'était jamais criante.
De plus , le temple représentant l'uni-
vers , a , comme l'univers, ses divers as-
pects. Vu au dedans, les gradations et
dégradations des rayons qui pénètrent à
travers les vitraux , tout chargés des
nuances et des teintes du prisme, et les
gradations et dégradations des ombres
emplissant ses profondeurs, transforment
d'heure en heure son horizon symboli-
que. Vu au dehors, il a sa beauté du
RELIGIEUSE ET PROFANE,
plein midi, sa beauté du crépuscule , sa
beauté du clair de lune; et lorsque le
sommet de ses pans gigantesques se perd
mystérieusement dans les vapeurs de
l'atmosphère , le temple grandit à nos
yeux de plus encore que ne lui dérobe
le voile humide replié sur son front. On
dirait que l'image de la variété et du
changement , emblème de la vie humaine,
soit plus permise à l'architecture , en
raison de ce que ses monumens sont
immobiles et éternels.
L'architecture est l'art des formes gé-
nérales; la sculpture est l'art des formes
individuelles. Aussi la sculpture fournit-
elle ces mille formes d'animaux, de vé-
gétaux , ces infinies productions de la
nature que le temple doit représenter
dansson ensemble. C'est cequ'on appelle,
en termes d'art, la sculpture appliquée
ou le bas-relief. Mais la sculpture libre
ou ronde-bosse , sans s'interdire le do-
maine de la création inférieure, demande
à la représentation de l'homme ses plus
nobles produits. Donner la vie à des ma-
tières mortes, rendre les corps transpa-
rens en quelque façon , de manière à
montrer ce qui est caché, c'est-à-dire le
jeu des muscles et l'emboîtement des os;
animer la physionomie, laisser errer une
parole sur ses lèvres, calculer la pose et
les habitudes de telle sorte qu'elles sem-
blent se dessiner naturellement , selon
l'impulsion d'un sentiment ou d'une pas-
sion ; voilà le triomphe de cet art. La
figure du mouvement fait donc partie de
l'expression de la sculpture, et, alors
même que la représentation se borne à
l'idée du repos parfait, il y a toujours,
dans les rapports, le jeu et les ondula-
tions des lignes, ce rhylhme des corps
immobiles dont parle AristideQuintilien,
rhylhme si bien compris par les anciens
statuaires.
Si la sculpture représente les objets
sous leurs formes corporelles et sphéri-
ques de telle sorte que le spectateur peut
tourner autour, et qu'au besoin le tou-
cher pourrait suppléer à la vue, la pein-
ture ne peut que nous donner une idée
de ces formes corporelles, puisqu'elle
n'en reproduit que l'apparence sur des
surfaces. De là cette opinion répandue
parmi les artistes, que la peinture, de
tous les arts, est arrivée la dernière-,
PAR M. J. D'ORTïCUE.
•m
parce qu'on fui long-temps a regarder
comme un problème insoluble, de re-
produire des corps qui onl trois dimen-
sions sur la surface qui n'en a que deux (1).
Il fallut du temps avant que l'on consi-
dérât les ombres comme repoussoirs , et
que l'on s'en servit pour donner de la
sphéricité aux objets. C'est pourquoi le
principal mérite du sculpteur consiste
dans le dessin , tandis que chez le peintre
cette qualité doit se joindre à plusieurs
autres non moins essentielles. Du reste,
le but de la peinture est le même que
celui de la sculpture; c'est toujours d'a-
nimer les matières mortes, et de mon-
trer dans l'image de la vie, et jusque dans
celle de la mort, la trace des idées, des
sentimens et des passions.
Le mouvement figuré appartient donc
à la peinture comme à la sculpture: car
c'est un privilège de certains arts de dé-
passer, dans leur expression, les limites
où s'arrêtent leurs moyens matériels ;
et, remarquons, pour ce qui est de la
peinture, qu'elle ne dépasse ces limites
qu'autant qu'elle ne s'astreint pas à une
imitation servile de la nature, et qu'elle
se borne à n'être qu'une illusion. C'est
alors l'esprit qui déborde la lettre. Si
cette faculté n'était pas inhérente aux
arts dont nous parlons , le dessin propre-
ment dit , la statuaire , la peinture, de-
vraient s'interdire tous les objets pris
dans la nature vivante, les sujets de ba-
taille, par exemple , puisque rien ne se-
rait plus absurde que de représenter l'at-
titude du mouvement, souvent le plus
animé, sous l'apparence de l'immobilité.
Mais il faut distinguer ici le mouvement
figuré, propre à l'architecture, du mouve-
ment figuré , propre à la sculpture et à la
peinture. L'architecture étant l'art des
formes générales, il est clair que ces for-
mes n'affectent aucune sorte de mouve-
ment inhérent à leur nature; mais le but
de l'architecture étant aussi de s'élever
vers le ciel , comme si elle voulait faire
oublier la terre par le renversement des
lois de la pesanteur , il s'ensuit que le
mouvement de cet art n'est autre chose
que l'expression du mouvement de la
(i) Leçons sur la Théorie des Beaux-Arts, de
W. Schlegel, trad. par M. Couturier de Vienne,
if» 77.
I pensée , tandis que dans la sculpture et
la peinture, arts des formes individuel"
les, le mouvement est l'expression d#
l'action particulière des objets qu'elles
représentent. Et ces deux sortes de mou-
vemens ont leur forme, c'est-à-dire leur
rhythme qui réside toujours dans les
contours , les périodes, les ondulations
des lignes par lesquelles ils sont figurés.
On a trop abusé des comparaisons pui-
sées dans l'ordre des couleurs et dans
l'ordre des sons, pour pouvoir établir sur
de semblables bases les véritables rap-
ports de la musique et de la peinture,
et pour ne pas faire remarquer avec
quelque hésitation une certaine analogie
que présente le premier genre de pein-
ture , savoir la peinture monochrome,
avec le genre de musique désigné sous
le nom de monotone ou d'unitonique,
parce qu'il est fondé sur l'unité d'un seul
son. Ce n'est pas que cette peinture mo-
nochrome , dans laquelle les objets re-
présentés étaient couverts d'une seule
teinte plate, et qui ne fut sans doute
qu'un rudiment fort grossier, puisse êtra
comparée, quant aux perfectionnement
de l'art, au système du plain-chant, ma*
gnifique expression du sentiment divin
dégagé de tout ce qui est terrestre et
périssable. Mais c'est que ce genre de
peinture , borné à une simple représen-
tation des objets, et , du reste, dénué
des accessoires de la couleur, du fond
et de la perspective aérienne , de la co-
loration de la lumière et des ombres, se
rapporte plus particulièrement au type
du plain-chant qui ne consiste qu'en une
mélodie nue et non accompagnée. Ce
n'est d'ailleurs, nous le répétons, qu'avec
une grande réserve que l'on doit hasar-
der de pareils rapprochemens.
Il y a de plus, dans le langage 'les arts,
des écueils cachés sous les mots: nous
voulons parler de ces expressions homo-
nymes, cosmopolites en quelque sorte,
parce qu'on les transporte d'un ordre
d'idées dans un autre. On dit bien une
musique colorée, les tons de la peinture,
l'harmonie d'un groupe, comme dans le
langage, la mélodiedes vers, une période
harmonieuse et nombreuse. Mais les
mots ton, harmonie, couleur, sont loin
de correspondre, dans les arts divers, à
des élémens de même nature. Diderot
344 COURS SUR LA MUSIQUE
appelle l'air et la lumière les grands
harmonistes en peinture , parce que l'air
adoucit les reflets trop crus, et qu'une
lumière égale, habilement ménagée , fait
éviter les tons heurtés et par trop disso-
nans. Il ne faut pas en conclure que Di-
derot entend établir une analogie rigou-
reuse entre l'élément harmonique en
peinture , et son homonyme en mu-
sique.
Néanmoins, l'usage de semblables dé-
nominations ne serait pas en quelque
sorte consacré dans la théorie des arts,
s'il n'existait entre le langage, la musique
et les arts du dessin, des rapport réels,
fondés sur un principe dont nous avons
déjà parlé. Ce principe est celui de l'i-
dentité de la loi du son et de la loi de la
lumière. Par le son , nous percevons l'or-
ganisation intérieure des corps, comme
par la lumière appliquée aux objets,
c'est-à-dire par la couleur, nous perce-
vons les qualités de leur surface. Or, le
son constatant l'organisation intérieure
des corps, donne lieu, dans le langage,
à Y onomatopée ; nous voulons dire ces
mots imitatifs, formés des bruits élé-
mentaires des êtres qu'ils désignent , et
dont ces mots sont comme une partie
intime. Dans la musique, il fournit un
élément analogue dans le son particulier
ou timbre de divers instrumens dont ce
timbre révèle la nature spécifique ; de
même que dans la peinture, la lumière
constate la qualité extérieure ou la sur-
face des objets par le moyen des cou-
leurs. De là vient que, soit pour désigner
un poète dont le style se fait remarquer
par la richesse des images, la profusion
des figures et l'expression pittoresque,
soit pour désigner un compositeur qui
excelle dans la musique instrumentale,
on dit : C'est un grand coloriste.
Il existe une telle affinité entre les per-
ceptions de l'ouïe et celles de la vue,
que ces deux sens se suppléent souvent
l'un l'autre. Tout le monde sait que l'a-
veugle - né Saunderson , interrogé sur
l'idée qu'ilse faisait delà couleur rouge,
répondit qu'elle devait ressembler au
son de la trompette. Le sourd-muet
Massieu n'hésita pas à faire une réponse
semblable à la même question , prise au
sens inverse, que lui adressa un de nos
RELIGIEUSE ET PROFANE ,
plus habile sécrivains (1). La musique a
le secret de nous faire voir non seule-
ment les objets qu'elle peut représenter,
mais encore ceux dont la représentation
lui est interdite ; non qu'elle aitlafaculté
de peindre au moyen des timbres et des
des nuances de son de divers instrumens,
mais par les impressions et les sensa-
tions qu'elle fait naître, elle réveille le
sentiment ou le souvenir des impressions
et des sensations que produisent en
nous les objets de la nature auxquels elle
semble par là même s'associer. Et de
même que la sculpture et la peinture
n'ont le privilège de dépasser la limite
de leurs moyens matériels qu'à la condi-
tion de ne pas copier servilement la na-
tureetdenepaslareprésentertellequ'elle
est, mais telle qu'elle s'offre à nos regards,
de même la musique ne conserve toute la
puissance et la plénitude de son expres-
sion illimitée qu'autant qu'elle évite
soigneusement , sauf certains cas très
rares, de s'assujétir à un sens trop litté-
ral ou de se pétrifier dans des formes
trop matérielles. En limitant son expres-
sion à la configuration, ou, pour mieux
dire, à l'articulation d'un objet arrêté,
elle ne borne pas seulement cette expres-
sion , elle la détruit encore ; car le propre
de cette expression est d'être idéale et
vague. Cette faculté particulière à la
musique de faire naître la vision des
choses insonores , de représenter la lu-
mière, les ombres, les ténèbres et jus-
qu'au silence même , est un des mystères
de cet art.
Si la musique a le pouvoir de s'adres-
ser au sens de la vue, l'architecture a
quelque chose qui réveille l'activité du
sens de l'ouïe : on dirait que celle-ci a
ses auditions , comme la première a ses
visions. Lorsque par une belle nuit vous
contemplez , l'âme recueillie , un de ces
magnifiques édifices dont la silhouette
hardie se dessine dans un firmament
étoile, vous croyez, dans le vaste silence
qui vous environne, que ces pierres
muettes deviennent sonores, et que leurs
vibrations aériennes s'échappant par les
ouvertures des auvens ainsi que par les
bouches d'énormes tuyaux d'orgue, s'in-
(l) M. Ch. Nodier. Voyez ses Notions de linguis-
tique , p. 43.
PAR M. J. D'ORTIGUE.
345
sinuentdans les interstices des omemens,
dans les intervalles des colonnes comme
à travers les cordes d'une lyre, ou bien
se suspendent à toutes les découpures, à
toutes les saillies , pareilles aux touches
d'un instrument gigantesque, pour venir,
après avoir erré mollement sous les
courbes des arcs-boutans , s'éteindre en
frémissant dans les flancs de la noire basi-
lique. Et cette idée s'associe si naturelle-
ment à l'idée du temple chrétien, qu'elle
a été réalisée par ces deux sublimes voix,
l'une qui gronde au dehors , l'autre qui
chante au dedans , la cloche et l'or-
gue , qui font aussi partie de cette achi-
tecture.
La peinture, ainsi que le dit Rousseau,
rend difficilement à la musique les imi-
tations que celle-ci tire d'elle. Elle ne
sait pas, comme la musique , exciter par
un sens des émotions semblables à celles
qu'on peut exciter par un autre. Mais elle
représente des objets déterminés, et dans
cet ordre, ses effets sont merveilleux. Et
avec quels moyens? à l'aide d'un frêle tissu,
de quelques substances colorées, d'un pin-
ceau, l'artiste va nous faire contemporains
de toutes les histoires, de toutes les épo-
ques, de tous les personnages ; il va trans-
porter des climats, des cités, au milieu
de nos cités et de nos climats. Sur cette
toile large de quelques pouces, il va
faire entrer des horizons, indéfinis.
L'homme vivant, il l'entoure d'une créa-
tion vivante ; par la perpective aérienne,
il détermine la proportion des figures
isolées et leur éloignement. Pour que
l'œil arrive à ces figures lointaines, il
va, par le clair-obscur, le forcer de tra-
verser un milieu atmosphérique ; il co-
lore les ombres mêmes et les rend trans-
parentes. Par la combinaison de la lu-
mière , de l'air et des ombres, il donne
de la sphéricité aux objets , et met à dé-
couvert ceux qui semblaient devoir être
cachés par la surface des autres. L'œil
s'égare dans ces contours et dans ces li-
gnes, le regard plonge dans ces vapeurs
flottantes. Puis ramené au sujet princi-
pal du tableau , le spectateur voit que
tous ces accessoires convergent, pour
ainsi parler , à l'idée dominante ; que
l'idée s'harmonise avec le fond , que le
fond concourt à la manifestation de l'i-
dée ; de telle sorte qu'ils se confondent
et rayonnent l'un dans l'autre pour for-
mer une splendide unité.
Nous venons de voir qu'il y a deux
sortes d'expression dans les arts : l'une
indéterminée, c'est celle de la musique,
de la danse, de l'architecture; l'autre
déterminée , c'est celle de la sculpture
et de la peinture. Et de même que le
langage ou la langue parlée, dont l'ex-
pression est parfaitement déterminée, a
pour premierauxiliaire et pour première
manifestation la musique, dont l'expres-
sion est indéterminée, de même l'écri-
ture phonétique ou la langue écrite a
pour premier auxiliaire etpourplus du-
rable manifestation l'architecture, dont
l'expression est pareillement indéter-
minée. D'où il suit que les lois de la théo-
rie des arts doivent subir certaines mo-
difications , selon que l'expression de
ceux-ci est déterminée ou ne l'est pas.
Ainsi, pour ne parler que des arts des for-
mes individuelles, comme dans le langage,
les conditions du sens exigent que l'ora-
teur ou l'écrivain ne cherche pas hors
du domaine dans lequel l'intelligence
s'exerce ce qui doit être l'objet du
discours, on peut dire que, dans la
sculpture et la peinture, les conditions
du sens exigent que l'artiste ne cherche
pas hors de la nature visible l'objet de
ses inspirations, à moins qu'il n'ait à re-
présenter des sujetsmythiques, embléma-
tiques ou symboliques; et alors il est
tenu de se conformer aux règles de con-
ventions établies pour cet ordre de repré-
sentation. Cependant il peut se faire que
l'artiste de génie trouve des types plus
convenables que ceux en usage pour ce
genre d'expression, ou bien qu'un nou-
veau développement de l'idée religieuse
dans les esprits, en dévoile de plus par-
faits et les substitue aux anciens. M. de
Maistre a fort bien observé que toute
religion pousse une mythologie qui lui
est propre. Mais cette mythologie se
transforme, à mesure que les types révé-
lés par la religion s'épurent par les pro-
grès mêmes de la religion dans la société,
et s'offrent à l'imagination sous des for-
mes plus éthérées et plus poétiques.
Mais ce qu'il faut bien discerner dans
les arts, c'est cet élément actif, vital,
qui est le jet du principe intelligent,
et cet élément passif dans lequel ce jet
346
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
se ramifie, qui en est le développement
extérieur , qui le limite et lui sert de
corps et de fond. En musique, ces deux
élémenssont la mélodie et l'harmonie. Ils
se manifestent également, sous des for-
mes particulières , dans l'architecture et
dans la peinture. Un seul , le premier,
subsiste dans la statuaire proprement
dite ; car nous ne pensons pas qu'on
veuille admettre au nombre des formes
d'art la statuaire coloriée , qui n'a pu
être autre chose qu'un genre transition-
nel ou une dégénération : une belle statue
coloriée serait un produit monstrueux.
Il ne faut pas se lasser de répéter que la
vérité dans l'art n'est pas la réalité , et
que celle-ci tue l'idéalité. Néanmoins , il
est certains cas où la sculpture se préoc-
cupe moins de la beauté physique que
de la beauté morale , c'est-à-dire de l'ex-
pression intellectuelle manifestée par la
physionomie et les traits du visage.
Alors elle sacrifie quelque chose de la ré-
gularité des formes corporelles pour met-
tre en relief ce qu'on appelle la beauté
du dedans. Dans ce type , qui appartient
particulièrement au Christianisme, la
sculpture présente réellement une partie
accessoire qui sert de fond et de milieu
à la partie principale.
Nous avons nommé plus haut la pein-
ture monochrome _, qui a signalé les pre-
miers essais de l'art. La gravure, qui est
la véritable peinture monochrome per-
fectionnée,^ dans l'art qu'une existence
relative, puisqu'elle n'est qu'un annexe
et un auxiliaire de la peinture. Bien que
ce genre suppose une grande entente des
procédés de l'art , on peut le comparer
à ces arrangemens au moyen desquels ,
dans la musique, on réduit pour un ou
deuxinslrumensunepartitionécritepour
une grande quantité de voix et un nom-
breux orchestre. La gravure n'est pas un
art sui gêner is , mais une dépendance
de la peinture.
A part ce qui vient d'être dit de la
gravure , nous avons tenu peu de
compte, en ce qui touche les arts de
la forme immobile , de la distinction des
genres secondaires. Une aussi rapide es-
quisse ne nous permettait guère, de con-
sidérer les arts que dans leur développe-
ment le plus complet et leur plus haute
expression. Si maintenant on nous de-
mandait dans quel ordre nous rangeons
tous les arts entre eux en nous élevant
de l'un à l'autre , selon qu'ils s'élèvent
eux-mêmes de l'expression la plus maté-
rielle à l'expression la plus intellectuelle,
nous dirions , après les avoir divisés en
deux classes, d'après notre distinction
des arts immobiles ou qui n'expriment
que le mouvement figuré, et des arts
qui ont le mouvement pour principe,
que l'architecture précède la sculpture,
comme lemonde inorganique, auquel l'ar-
chitecture correspond, précède le monde
organique, auquel la sculpture se rap-
porte, et que celle-ci précède la peinture, j
Néanmoins, nous sentons ici la néces- '
site de faire deux observations relatives
aux deux premiers arts, quand bien
même notre classification semblerait de-
voir en être modifiée. Nous savons, pour
ce qui est de la sculpture, tout ce que
le ciseau de l'artiste peut prêter d'anima-
tion , de vie et de noblesse à une belle
statue. Mais la sculpture manque de la
faculté de donner la vie à l'organe qui ,
avec la bouche , révèle le mieux l'expres-
sion de l'âme. Chose singulière! dans la
représentation de la nature vivante, la
sculpture laisse l'œil impassible et froid ,
tandis que dans l'image de la mort , elle
fait reposer , dans les cavités des yeux
fermés, comme une pensée solennelle
que la mort a respectée , qui jette un
reflet d'immortalité sur la face du ca-
davre , et transforme ainsi le trépas en
sommeil. Mais par cela même, l'expres-
sion morale de la sculpture est renfer-
mée dans certaines bornes. Aussi le pro-
pre de l'art plastique estde faire ressortir
les formes corporelles et de représenter
la beauté physique. C'est là son véri-
table domaine , et il est à remarquer que
chez toutes les nations où la sculpture
a été cultivée avec éclat, elle a affecté
des formes plus grandes que nature ,
non seulement parce que les statues doi-
vent être considérées à distance , mais
pour compenser , en quelque sorte , par
le grandiose des proportions , ce qui
manque à cet art du côté de l'expression
morale.
Quant à l'architecture, art des formes
générales , elle n'a rien qui corresponde
à l'expression positive des idées et à la
représentation des formes individuelles j
PAR M. J. D'ORTIGUE.
m
mais, en raison de ses formes indétermi-
nées, elle a quelque chose de plus im-
matériel que la sculpture et la peinture,
arts restreints aux objets particuliers, en
ce qu'elle ne fixe pas irrévocablement
l'idée du spectateur sur une chose limi-
tée, à l'exclusion de toute autre, et
qu'elle ouvre un champ sans bornes à
l'imagination. C'est la matière spirituali-
séesous l'étreinte de la pensée, qui obéit
à l'élan de l'esprit, qui procède suivant
des lois morales, et qui, dans l'unité
multiple du temple chrétien, rassemble,
sous mille formes idéales, toutes les
idées et tous les sentimens dont se com-
posent les croyances des peuples.
Dans la classe des arts animés de mou-
vement, nous mettons la danse au degré
inférieur, la danse qui se lie à la scul-
pture par les poses et les attitudes corpo-
relles, à la musique par le rhythme,à
l'art oratoire par la mimique. Mais nous
ne plaçons pas au même rang la danse
individuelle, capricieuse et sensuelle,
celle que l'on peut comparer à ces airs
dans lesquels nos cantatrices prodiguent
les roulades, les trilles et les fioritures,
et cette autre danse, la danse collective,
la danse en chœur, qui faisait partie des
cérémonies religieuses chez les anciens
peuples , et dont certaines formes se sont
perpétuées dans quelques parties du
culte chrétien. Celle-ci, noble et grave,
représentait soit les chœurs des nym-
phes, des muses, de toutes les divinités
dont le paganisme avait peuplé son
Olympe; soit les évolutions et les vastes
cadences des globes suspendus dans les
cieux.
Au-dessus de la danse, à laquelle elle
se lie par le rhythme , et immédiatement
au-dessous des arts de la parole, de la
parole dont elle est la première et la
plus puissante manifestation, la musique.
Et ici le lecteur nous prévient en obser-
vant que la musique est le seul art, avec
les arts de la parole, qui ait pour organe
de perception de l'ouïe, l'ouïe qui est,
suivant Charron, « un sens spirituel,
« l'entremetteur et l'agent de l'entende-
« ment, l'outil des savans. » Puis, les
arts de la parole, savoir : l'éloquence
écrite, ou l'art du style; l'éloquenee
parlée, ou l'art oratoire, et enfin la poé-
sie, la poésie qui est la parole transfi-
gurée, l'idée pure s'adressant à l'homme
par toutes ses facultés, s'appropriant
toutes les manifestations particulières
aux autres arts . s'inoarnant dans toutes
les formes de la nature, prisme décom-
posant tous les feux du jour, tous les
rayons de la lumière, cadence de tous les
mouvemens et de tous les rhythmes des
corps, écho des mélodies et des harmo-
nies de tous les êtres. La poésie contient
donc tous les arts, et la musique, la
danse, l'architecture, la peinture, la
sculpture sont autant de formes de la
poésie.
Dans l'opinion des gens du monde , la
musique, nous ne l'ignorons pas, est
loin d'occuper le rang que nous lui assi-
gnons ici dans la hiérarchie des arts. La
grande raison que l'on allègue est que les
menumens de la musique ne sont pas
durables, ou du moins que cet art est
sujet au changement; d'où quelques per-
sonnes concluent que c'est un art faux.
On se laisse aller volontiers aux enchan-
temens de la musique, mais avec la con-
viction qu'elle n'est autre chose qu'un
plaisir qui se transforme au gré de la
mode. Il faut pourtant observer ici que
les formes des objets représentés par la
sculpture et la peinture demeurent inva-
riables, tandis que l'ordre d'idées et de
sentimens qu'exprime la musique, sans
changer fondamentalement puisque la
nature humaine ne change pas, se mo-
difie néanmoins suivant les tendances
des diverses époques, suivant les trans-
formations de la langue elle-même, et
que ces modifications donnent naissance,
dans les productions musicales, à divers
types, qui, toujours fondés sans doute
sur ce qu'il y a d'invariable et de con-
stant dans l'homme, se pénètrent néan-
moins à un haut degré du caractère et de
l'esprit des temps. Nous dirons encore,
après avoir confessé que les plus grands
maîtres n'ont pas usé avec assez de so-
briété de certaines formules , nécessaires
peut-être pour faire pénétrer l'intelli-
gence de leurs œuvres dans les masses,
mais appropriées au goût de l'époque où
ils ont vécu , et vieillies après eux; nous
dirons que le savant, comme le simple
paysan, est libre d'aller, à chaque heure
du jour et chaque jour de l'année, con-
templer un tableau de Raphaël ourdit
348
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
Dominiquin, exposé dans un Louvre;
tandis qu'un monarque n'est pas libre
d'entendre une messe de Palestrina exé-
cutée par un grand nombre de voix, et
surtout avec l'intelligence et l'expression
que ce genre de musique réclame. La
peinture s'adresse à nous directement,
sans intermédiaire, sans interprète; la
musique a besoin d'un milieu, et ce mi-
lieu , c'est l'exécution. Les productions
musicales d'une époque absorbant pour
elles seules tous les moyens d'exécution,
les compositions des époques antérieures
restent ensevelies dans les bibliothèques.
Il y a donc ici quelque chose qui tient,
non à l'essence de l'art, mais à son mode
de production extérieure. La déclama-
tion, ou l'art de l'acteur, cet art qui
suppose une si grande faculté d'assimila-
tion, une si haute puissance créatrice
même, puisque l'acteur, en créant un
rôle, refait en quelque sorte l'œuvre du
poète et prête souvent du génie à un au-
teur médiocre, cet art meurt tout entier
avec l'artiste. On ne s'est pourtant jamais
avisé de dire que l'art de Lekain et de
Talma fût un art faux. Les monumensde
la musique passent ; eh ! grand Dieu , les
langues passent aussi. Qui est-ce qui se
flatte de posséder aujourd'hui la langue
à la fois riche, complexe, souple et
mâle de Joinville, de Rabelais, de Marot,
d'Henry Estienne , d'Amyot et de Mon-
taigne? Cette langue vit dans les livres,
sans doute, et le petit nombre de ceux à
qui cette lecture est familière s'y délec-
tent d'autant plus que, cette jouissance
leur étant presque personnelle, il s'y
joint une sorte de satisfaction égoïste.
Eh bien ! les œuvres de nos vieux compo-
siteurs vivent aussi au même titre, et,
proportion gardée entre le nombre des
archéologues littéraires et celui des ar-
chéologues en musique, elles font les
délices d'une portion égale d'amateurs.
Les chants populaires, les lais, lesNoëls,
les pastorales, les différens airs des
danses locales, ces cantilènes qui sont à
notre musique efféminée et sans carac-
tère ce que les patois, ces langues si
musicales, si naïvement énergiques, si
délicieusement nuancées , si pittores-
ques , sont à nos langues artificielles et
bâtardes , puisqu'elles appartiennent ,
comme les patois, au pays, à la patrie,
toutes ces cantilènes se perpétuent en-
core. Hâtons-nous pourtant de recueillir
ces chants du moissonneur et du pâtre,
de ces modestes troubadours, déposi-
taires, pauvres ignorans! des trésors de
la poésie de la nature, pour qu'ils servent
un jour à raviver l'inspiration exténuée
de nos compositeurs, et à renouer peut-
être la chaîne de nos traditions natio-
nales. L'invasion de notre musique fac-
tice n'est pas moins menaçante que l'in-
vasion de notre langue aristocratique.
Hâtons-nous donc; ne nous laissons pas
surprendre par le temps, car vient le
moment où les patois, ces langues origi-
nales illustrées par Goudouli, Lamon-
noye, Brueys, Labellaudière, Gros,
Saboli , se corrompant de plus en plus
au contact des langues de seconde for-
mation, filles dénaturées qui étouffent
leurs mères, et les chants populaires,
types primitifs d'une tonalité autoch-
thone, traqués de bourgade en bourgade,
expulsés des campagnes, seront con-
traints de chercher un dernier asile dans
quelques hameaux perchés sur de hautes
montagnes, où Dieu veuille qu'ils échap-
pent aux grandes eaux d'une civilisation
dévastatrice.
Alors les langues seront confondues en
une seule, et les peuples en un seul. Ce
sera sans doute le règne de la fraternité
humaine. D'avance, nous applaudissons
à cet immense bienfait ; mais alors aussi
il se rencontrera un homme en proie
dans son cœur à une vaste amertume, à
cause d'un souvenir confus de la patrie ,
qui ne l'aura pas quitté. Après l'avoir
vainement demandée à ce qui l'entoure,
il ira la chercher dans des lieux inac-
cessibles , et ses yeux se mouilleront de
larmes en voyant la vieille arche échouée
sur un sommet stérile, parce qu'il ne
s'est plus trouvé sur la terre un seul ra-
meau vert.
Joseph d'Ortigue.
HISTOIRE DE LA VIE DE LUTHER.
349
REVUE.
HISTOIRE DE LA VIE,
DES ÉCRITS ET DES DOCTRINES DE MARTIN LUTHER;
PAR J.-M.-V. AUDIN.
DEUXIÈME ARTICLE (1).
Nous avonsvuàla fin de notre dernier
article par quelles parolesd'emportement
Luther répondit à cette sentence du
pape, à laquelle pourtant il avait appelé
si souvent, promettant de se soumettre.
«Le 10 décembre 1520, Luther monta
en chaire. La veille , il avait annoncé
qu'il prêcherait. L'église était pleine de
monde. «J'ai fait brûler hier, dit-il , les
œuvres sataniques des papes. Il vaudrait
mieux que ce fût le pape qui eût rôti
ainsi, je veux dire le siège pontifical. Si
vous ne rompez avec Rome, point de sa-
lut pour vos âmes Que tout chrétien
réfléchisse bien qu'en communiant avec
les papistes il renonce à la vie éternelle.
Abomination sur Babylone ! Tant que
j'aurai un souffle dans ma poitrine , je
dirai : Abomination ! »
« La guerre est déclarée et la scission
opérée. L'Eglise catholique en ce jour
faisait une grande perte; quelques mil-
liers d'âmes brisaient violemment le lien
qui les unissait à la grande famille , dont
le berceau était à Bethléem. Que de
pleurs et de sang la voix d'un moine de-
vait faire répandre ! Que de désordres
dans le monde moral et dans le monde
matériel allait semer ce nouvel Evan-
gile qu'apportait Luther! A peine enfan-
tée, l'œuvre luthérienne, « le flambeau
du chrétien, sa lumière dans cette vie,
son gage d'immortalité pour la vie fu-
ture,! était un sujet de division parmi
ceux qui l'avaient adoptée !
t Les âmes que la réforme a séduites
(1) Voir le 1« art. au n° 68 ci-deisu» , p. 128.
sont les premières à donner l'exemple
des discordes. Les voilà à leur tour qui
interprètent la parole du maître , et qui
la soumettent au doute de leur intelli-
gence. Eclose à peine , la réforme a be-
soin d'être réformée.
«Mais en même temps que le vieil arbre
du catholicisme se dépouillait de quel-
ques branches , le soleil d'Amérique
l'embrasait d'un rayon nouveau. Dieu
suscitait un homme dont les disciples
devaient porter la foi dans les contrées
les plus lointaines, et gagner au catho-
licisme plus d'âmes que la révolte de
Luther ne lui en avait enlevé. Ignace de
Loyola naissait, et avec lui cette milice
qui, pendant plusieurs siècles, remplira
le monde des prodiges de sa prédica-
tion, de sa science, de ses écrivains et
de ses martyrs. »(i, 299.)
Nous allons maintenant continuer à
mettre sous les yeux de nos lecteurs le
double spectacle des déportemens in-
croyables des réformateurs, et de la pa-
tience calme ou de la défense remplie
de dignité de l'Eglise catholique.
Ch. 18. Léon X. 1320 et 1521,
D'abord, à toutes les accusations d'i-
gnorance contre les catholiques, M. Au-
din expose une esquisse de la cour de
Léon X , cour remarquable par son
amour très connu , trop grand peut-être
pour les arts. Nous en extrayons le pas-
sage suivant , qui en donnera une lé-
gère idée.
cVous savez qu'au seizième siècle l'Ita-
lie était une véritable terre promise, que
350
HISTOIRE DE LA VIE, DES ÉCRITS
toute intelligence demandait à voir,
avant de retourner à Dieu. Alors les Al-
pe^ s'abaissaient , non plus devant un
nouvel Annibal, mais sous les pas de
quelques hommes obscurs, qui venaient
étudier le mouvement des esprits , in-
terroger des ruines ou des manuscrits
récemment retrouvés , s'arrêter d'admi-
ration en face des peinlures de Giotto,
entrer sous un des dômes sortis des mains
d'Arnolfo ou de Brunelesco , s'inspirer
à la vue des merveilles qu'étalait chaque
ville, écouter des chants de poète, quand
ailleurs toute lyre était encore muette.
Tout s'y réveillait à la fois, artistes , phi-
losophes, grands seigneurs, monarque
et peuple. Quand l'Allemagne se pas-
sionnait pour des thèses de théologie ;
à Florence, le peuple, la tête nue, des
branches d'olivier à la main , accompa-
gnait processionnellement une Vierge
de Cimabue qu'on venait de retrouver ;
à Ferrare , des portefaix répétaient les
strophes de l'Orlando, et dans les Apen-
nins des brigands s'inclinaient en signe
de respect devant l'Arioste. Au moment
où Luther donnait le signal de la révolte
du. sens intime , Bandinelli créait le
groupe du maître-autel de Santa-Maria
del Fiore , Ange Politien et Giovanni
Picco délia Mirandola descendaient en
triomphe dans leurs tombeaux de l'église
de Saint Marc, et Buonarotti créait la
Nuit, le Jour, et le Penserio et la statue
colossale de David; Venise, Ferrare,
Milan, Bologne, Parme, Ravenne , Flo-
rence et Rome, chaque cité italienne
devenait un foyer d'art, de lumières et
de sciences, qui allait envelopper de son
réseau de flammes le monde loutentier.s
(1,322.)
Cii. 19. Aleandro. Io20.
Charles V venait d'être élu empereur;
il trouva toute l'Allemagne en feu. Pour y
porter remède, il convoque la diète des
princes allemands à Worms. Au nom du
pape, y apparaît Aleandro, qui y ex-
prime, dans un discours remarquable de
scienceet d'intelligence, le véritable état
de la question. Nous ne pouvons résister
au désir d'en citer l'extrait suivant:
c A entendre les novateurs , de quoi
s'agit-il dans ces débats religieux? Tout
au plus de quelques points controversés
entre Luther et la papauté, et qui regar-
dent spécialement l'autorité du saint-
siégc.Mais peut-être que les erreurs que
flétrit la bulle sont de peu d'importance?
Voyez : Luther nie la nécessité des œu-
vres pour le salut; il nie la liberté de
l'homme dans l'observation de la loi na-
turelle et de la loi divine : il affirme que
l'homme en toute action pèche damna-
blement. Trouvez-vous que la papauté
seule ait intérêt à proscrire de telles
maximes? qu'au pape seul il appartienne
de s'élever contre le mépris que le nova-
teur enseigne pour les sacremens , et
cette manne céleste que le Christ fit pleu-
voir de la croix pour le salut de l'huma-
nité? Que dirons- nous de ce pouvoir
monstrueux qu'il confère aux laïcs d'ab-
soudre, et aux laïcs de l'un et de l'autre
sexe !
i Laissons cette folle doctrine de Lu-
ther qui affirme qu'il est défendu de ré-
sister aux Turcs, parce que Dieu nous
visite par les infidèles ; apparemment
comme il est défendu de recourir aux re-
mèdes dans les maladies du corps, parce
que Dieu nous envoie ces maladies pour
châtier nos fautes. Mais admirez le cœur
de Luther qui aimerait mieux voir l'Alle-
magne déchirée par les chiens de Con-
stantinople que gardée par le pasteur de
Rome !
« J'ai parlé de Rome, de cette Rome
dont la tyrannie pèse si fort à Luther: à
l'entendre, Rome est le séjour de l'hypo-
crisie; cela suppose que Rome est aussi
l'asile des vertus : on ne fait pas de l'or
faux dans un pays où l'or véritable n'est
pas à un haut prix.
« Luther continue : Le pape a usurpé
la primauté qu'il s'arroge! usurpée? et
comment? peut-être avec les phalanges
d'Alexandre, l'épée de César ou la hache
du bourreau? Quoi! tous ces peuples qui
parlent une langue différente , qui vivent
sous un ciel divers , de mœurs , d'origine,
d'intérêts opposés , s'accorderaient à re-
connaître , comme vicaire de Jésus, un
pauvre prêtre , sans puissance , ne pos-
sédant pour patrimoine qu'un petit coin
de terre ; et les évêques auraient incliné
leur mitre, les rois leurs diadèmes, si
l'antique tradition ne leur avait enseigné
que ces hommages de foi, d'obéissance ,
s'adressaient à l'héritier de Pierre, et
ET DES DOCTRINES DE LUTHER,
351
qu'ils exécutaient letestament du Fils de
Dieu ? Mais supposons que le Christ aban-
donne son Eglise, que cette assemblée,
frappée de vertige, dépouille la papauté
de sa primauté : cette primauté détruite,
comment gouverner l'Eglise? Chaque évo-
que, dites-vous, sera souverain absolu
dans son diocèse ! Alors, au lieu d'une
tyrannie , en voilà mille que vous vou-
drez bientôt détruire ; c'est l'épiscopat
qui se fractionne et se divise , c'est l'a-
narchie qui entre dans le temple du Sei- <
gneur , c'est la couronne jetée à tout ba-
ron qui possède un château. On ajoute:
Au dessus des évoques régnera le con-
cile : évoques, baissez la tête! Sans doute
un concile permanent ? et où seront alors
les pasteurs? loin de leurs troupeaux. Et
le concile dissous, à qui recourir pour
administrer les remèdes que réclament
les maladies de la commune? qui con-
voquera le concile ? l'autorité séculière
peut-être? Mais voilà le pouvoir qui en-
vahit l'Eglise. Et qui le présidera ce con-
cile ? Et ne voyez-vous pas que chaque
question posée est grosse de trouble, de
révolte et d'inquiétude? Quel dédale de
lois, de réglemens, de rites et de doc-
trines va sortir d'un semblable concilia-
bule où chaque fidèle tiendra que son
évêque seul a maintenu l'intégrité de la
foi ! Bientôt dans cette polyarchie vous
verre* les recteurs envier le pouvoir aux
évêques, les prêtres aux recteurs; alors
surgira tout-à-coup cette Babylone que
Luther place insolemment dans sa Rome
moderne. » (P. 369.)
Cependant, l'électeur de Saxe avait de-
mandé que Luther fût entendu : on le lui
accorda.
Ch. 20. Luther à Worms. 1521.
Luther venait de publier un pamphlet
sur les améliorations à introduire dans
le Christianisme. Il l'avait adressé aux
princes allemands; il se terminait par
ces paroles, qui nous donnent le secret
de ses succès :
t Prince , dit-il à l'empereur , sois maî-
tre : le pouvoir qu'a Rome, elle te l'a
volé , nous ne sommes plus que les es-
claves de sacrés tyrans. Psous portons le
titre , le nom , les armes de l'empire ; le
pape en a les trésors, le pouvoir ; le pape
mange le grain , et nous l'écorce. »
C'est après avoir lancé ce brandon
au milieu des princes , qu'il partit pour
Worms.
i Luther autrefois s'était acheminé vers
Augsbourg à pied, couvert d'une soutane
d'emprunt, un bâton à la main, et obligé
de mendier son pain. Aujourd'hui , c'é-
tait une puissance aussi grande que l'em-
pereur Charles V, dont tout le monde
parlait. On l'attendait avec une anxiété
inexprimable. Tous les cœurs battaient
d'émotion à son approche. Il avait quitté
Wittenberg dans les premiers jours
d'avril , et était monté dans un char cou-
vert de toile que lui avait prêté le sénat,
ayant à ses côtés Schurf, le docteur en
droit; Juste Zonas, le prévôt; Amsdorf,
le théologien , et Pierre Suaven , qui de-
vaient lui servir de conseillers et d'avo-
cats. Sturm le précédait à cheval, por-
tant les insignes de héraut d'armes »
(1,570.)
«Le 16 avril, il fit son entrée dans
Worms, t'*ux chants de cantiques sacrés,
au bruit de pas et de voix de plusieurs
milliers de spectateurs , dont beaucoup
avaient embrassé ses opinions , et qui ve-
naient pour voir celui qu'ilsappelaient le
prophète, l'apôtredu nouvel Evangile, et
dont le nom était sur toutes les lèvres.
Il descendit à la maison des chevaliers
de Rhodes, à côté de l'auberge du Cygne,
où logeait l'électeur palatin.
«Le lendemain de son arrivée, le noble
maître de cavalerie, maréchal d'empire,
Ulrich de Pappenheim , vint le trouver,
précédé du héraut d'armes Sturm , pour
lui intimer l'ordre , au nom de l'empe-
reur, de comparaître à quatre heures du
soir, devant sa majesté, les princes, les
électeurs , les généraux , et les chefs des
ordres de l'empire. Martin Luther ré-
pondit : «Que la volonté de Dieu soit
faite; j'obéirai. > Luther, à genoux, priait
en ce moment. Mathésius nous a con-
servé cette longue aspiration du moine. >
(i,374.)
A la question qu'on lui fit s'il recon-
naissait ses ouvrages condamnés par l'E-
glise, et s'il voulait rétracter les erreurs
qui y étaient enseignées, il demanda jus-
qu'au lendemain; alors il répondit :
« Puisque votre sacrée majesté et vos
dominations demandent une réponse sim-
ple, je la ferai : elle ne sera ni cornue ,
252
HISTOIRE DE LA
ni dentée , et la voici. A moins qu'on ne
me convainque d'erreur par le témoi-
gnage de l'Ecriture ou de l'évidence ,
car je ne crois pas à la seule autorité du
pape et des conciles qui, si souvent, ont
erré ou se sont contredits; je ne recon-
nais de maître que l'Ecriture et la parole
de Dieu; je ne puis ni ne veux me ré-
tracter, car il ne faut pas agir contre sa
conscience.
< Voilà ma profession de foi ; n'atten-
dez rien autre de moi : que Dieu me soit
en aide. Amen. »
Les Ordres se retirèrent pour délibé-
rer, puis l'official prit ainsi la parole :
i Martin Luther, vous venez de parler
avec un ton qui ne sied point à un homme
tel que vous , et vous n'avez point ré-
pondu à la question. Sans doute vous
avez composé divers écrits , dont quel-
ques uns pourraient n'être l'objet d'au-
cune censure. Si vous aviez rétracté ceux
où sont répandues vos erreurs, sa ma-
jesté , dans sa bonté infinie , n'aurait pas
permis qu'on poursuivit les livres où ne
sont enseignées que de pures doctrines.
Vous venez de ressusciter des dogmes
condamnés par le concile de Constance,
et vous demandez à être convaincu par
les Ecritures. Que si chacun avait la li-
berté de disputer sur des points qui ont
été depuis tant de siècles condamnés par
l'Eglise et les conciles , il n'y aurait plus
de doctrines , plus de dogmes , rien de
certain , rien de fixe ; plus de croyances
qu'on devrait tenir sous peine du salut
éternel. Car, aujourd'hui , vous qui re-
jetez l'autorité du concile de Constance,
demain vous proscrirez tous les conci-
les, puis les pères , les docteurs : alors,
plus d'autorité que cette parole que vous
invoquez en témoignage et que nous in-
voquons aussi. C'est pourquoi sa majesté
demande une réponse simple et précise ,
affirmative ou négative. Voulez-vous dé-
fendre comme catholiques tous vos en-
seignemens, ou en est-il que vous soyez
prêt à désavouer ? »
Luther demanda ici que sa majesté ne
souffrît pas qu'il mentît à sa conscience,
enchaînée par les saintes Ecritures. On
voulait une réponse catégorique : il l'a-
vait donnée. Il ne pouvait que répéter
ce qu'il avait déjà déclaré:— «que si on
ne lui prouvait par d'irrésistibles argu-
VIE , DES ÉCRITS
mens qu'il avait erré, qu'il ne reculerait
pas d'un pas en arrière ; que ce qu'a-
vaient enseigné les conciles n'était pas
article de foi; qu'ils avaient failli et s'é-
taient contredits ; que leur témoignage
n'était donc pas convaincant ; qu'il ne
pouvait désavouer ce qui était écrit dans
les livres inspirés. »
Ainsi, plus d'histoire, plus de tradi-
tion , plus de révélation publique ; la
raison seule doit interpréter la Bible.
« Luther parla pendant plus de deux
heures : son front ruisselait de sueur, sa
face était altérée ; il avait besoin de re-
pos. A son retour au logis , il trouva une
canette de bière d'Eimbeck qu'on lui
avait envoyée. Il la but d'un trait. Puis,
en posant le vase , il demanda : « A qui
dois-je ce cadeau ? — Au papiste , duc
Erick de Brunswick , reprit Amsdorf. —
Ah! reprit Luther, comme le duc Erick a
pensé aujourd'hui à moi , que Dieu pense
un jour à lui. »
Deux jours après, les princes élec-
teurs , les grands officiers et les Ordres
de l'empire s'étant assemblés de nou-
veau , on annonça un message de l'em-
pereur. Tous les Ordres se levèrent en
signe de respect , et le secrétaire de la
diète lut à haute voix le rescrit impérial
qui était conçu en ces termes :
c Nos ancêtres, les rois d'Espagne , les
« archiducs d'Autriche , les ducs de Bour-
«gogne, protecteurs et défenseurs de la
«foi catholique, en ont défendu de leur
« sang et de leur épée l'intégrité, en même
< temps qu'ils veillaient à ce qu'on rendît
« aux décrets de l'Eglise l'obéissance qui
«leur est due. Nous ne perdrons pas de
<vue ces beaux exemples, nous marche-
«rons sur leurs traces, et nous protége-
rons de toutes nos forces cette foi que
«nous avons reçue en héritage de nos
( aïeux. Et comme il s'est trouvé un frère
«religieux qui a osé attaquer à la fois les
«dogmes de l'Eglise et le chef de la ca-
« tholicité, défendant avec opiniâtreté les
«erreurs où il était tombé, et en refu-
«sant de se rétracter; nous avons jugé
< qu'il fallait s'opposer aux progrès de
« ces désordres , même au péril de notre
< sang, de nos biens , de nos dignités, de
< la fortune de l'empire, afin que la Ger-
« manie ne se souillât pas du crime de
«parjure. Nous ne voulons plus désor-
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
353
«mais entendre Martin Luther, dont les
«princes ont appris à connaître l'inflexi-
« ble opiniâtreté : et nous ordonnons qu'il
« ait à s'éloigner et à se retirer sous la foi
«de la parole que nous lui avons donnée,
« sans qu'il puisse, dans son chemin , prê-
« cher ou exciter des désordres. » (i , 387.)
Tel est le rescrit impérial. On tenta
encore quelques voies de conciliation ;
on lui disait :
N'avez-vous pas soutenu que vous ne
céderiez qu'autant que vous seriez con-
vaincu par le texte même de l'Ecriture?
— Ou par des raisons de toute évidence,
reprit Luther. — Mais vous admettez donc
une raison supérieure à la parole de Dieu ,
objecta vivement Veh ? Luther resta si-
lencieux.
«On se sépara. L'archevêque de Trêves
retint le moine et le lit passer dans une
autre pièce , où Jérôme Schurf et Nicolas
Amsdorf le suivirent; là se trouvaient
Jean Eck et Cochlée , doyen de l'église
de la Sainte Yierge à Francfort. Eck prit
la parole :
t Martin, il n'est aucune des hérésies
qui ont déchiré l'Eglise , qui ne soit née
de l'interprétation des Ecritures: la Bible
est l'arsenal où chaque novateur est venu
puiser des argumens ; c'est avec des textes
bibliques que Socin , Pelage , Arius, sou-
tenaient leurs doctrines. Arius , par exem-
ple, trouvait la négation de la divinité
de Jésus-Christ, que vous admettez, dans
ce verset du Nouveau-Testament : Joseph
non cognovit conjugem suam donec par-
turit primogenitum : et il disait, comme
vous, que cette parole l'enchaînait. Quand
les pères du concile ont condamné cette
proposition de Jean Huss: l'Eglise de Jé-
sus-Christ est la communion des élus; ils
ont condamné un blasphème; car l'Eglise,
comme une bonne mère , entoure de ses
bras tout ce qui a nom chrétien , tout ce
qui est appelé à jouir de la béatitude cé-
leste... » Luther et Jérôme Schurf répli-
quèrent; Cochlée se contenta de conju-
rer Luther de rendre la paix à l'Eglise
en se rétractant: on se sépara. >
Ainsi tout cela n'aboutit à rien. Alors,
on lui signifia de la part de l'empereur
de retourner à Wittenberg , avec un sauf-
conduit de vingt jours , et avec la défense
expresse de prêcher. Ce fnt le 26 avril ,
après un repas que lui donnèrent ses
amis , que le docleur reprit le chemin de
Wittenberg.
Ch. 21. La Wartburg. Apparition. io2l.
Mais à peine échappé de Worros , il se
remit à prêcher et à compromettre les
partisans de la réforme ; aussi l'électeur
de Saxe, Frédéric , le lit enlever par des
hommes masqués, et enfermer dans le
château de Wartburg. Il y resta jusqu'à
la mort de Léon X. C'est de là qu'il écri-
vit ces lettres où il déchirait et salissait
ses ennemis , et effrayait ses amis par ses
emportemens et ses folies. Les sales vo-
luptés remplissaient son imagination ;
c'est lui-même qui nous l'apprend : « C'en
< est fait, écrit-il le 13 juin à Mélanchton ,
« je ne puis plus prier ni gémir, la chair
« me brûle ; cette chair qui bout en moi
a quand ce devrait être l'esprit; paresse,
« sommeil , mollesse , volupté, toutes les
« passions m'assiègent... Voilà huit jours
« que je n'écris ni ne prie, à cause des
« tentations de la chair. » C'est à cette
occasion qu'il formula une nouvelle mo-
rale, exprimée dans les paroles suivantes :
« Sois pécheur, écrivait-il encore à son
« disciple , et pèche énergiquement, mais
i que ta foi soit plus grande que ton pé-
« ché... Il nous suffit que nous ayons
j connu l'Agneau de Dieu qui efface les
« péchés du monde; le péché ne peut
« détruire en nousfle règne de l'Agneau ,
« quand nous forniquerions et tuerions
« mille fois par jour (1). »
Ch. 22. Conférence avec le diable. 1821.
Mais ce qui confond et étonne, c'est
,1'assurance et la fermeté avec laquelle il
parle d'une conférence qu'il eut avec le
diable. Or, savez-vous pourquoi Satan
vint le visiter ? Pour lui apprendre qu'en
célébrant les messes privées il faisait une
chose qui déplaisait à Jésus-Christ. Satan
est ici professeur de théologie, il est mis-
sionnaire et apôtre ; et Luther se montre
soumis et obéit au diable. Il lui fait seu-
lement quelques molles réponses , et puis
il cède. Dès ce moment le remords entre
dans son esprit ; il cesse de célébrer des
messes privées. Ses disciples croient à ces
(1) Sufficit quod agnovimus per divilias gloriaa
Dei Agnum qui tollit peccatum mundi : ab hoc non
a vellet nos peccatum etiam si milites , millies uno
die fornicemur aut occidamus. Meluuchlh., i aug.
354
avertissemens du diable , et ils les oppo-
sent à leurs adversaires catholiques ou
protestans ; ils se moquent en particulier
de Zuingli , qui avait prétendu qu'un
ange lui avait enseigné le véritable sens
des paroles de la cène. C'est à ne pas se
croire éveillé , quand on lit des choses
semblables.
i — Savez-vous pourquoi les sacramen-
taires Zuingli, Bucer, OEcolampade, n'ont
jamais eu l'intelligence des divines Ecri-
tures? C'est, dit Luther, qu'ils n'ont ja-
mais eu pour adversaire le démon; car,
quand nous n'avons pas le diable attaché
au cou , nous ne sommes que de tristes
théologiens (1). »
Ce qui ne l'empêche pas d'écrire à l'é-
lecteur Frédéric :
« Que votre illustrissime grâce le sa-
che bien , ce n'est pas des hommes , mais
de Jésus-Christ notre Sauvuur que j'ai
reçu la foi que j'annonce, moi l'évangé-
liste de Jésus (2). »
Ch. 23. Désordres dans les intelligences luthé-
riennes. 1321.
En mettant Luther au ban de l'empire,
en ordonnant delesaisir partout où il se-
rait, et de le livrer à l'autorité, Charles V
crut avoir tout fait pour le repos de l'Al-
lemagne ; mais les princes n'obéirent pas,
et l'empereur ferma les yeux , et ne s'oc-
cupa plus , pour le moment, de ces af-
faires. Il avait plus à cœur de poursuivre
d'autres desseins contre les Français, et
même contre le pape, et contre Rome
qu'il prit quelque temps après, et au
milieu de laquelle ses soldats commirent
plus de désordres que tous les Barbares
qui l'avaient attaquée. Ce n'était donc
pas le prince qui pouvait venir au se-
cours de l'Eglise. Il est douteux même
qu'il eût pour le Catholicisme autre chose
qu'une de ces fois politiques qui chez
presque tous les rois chrétiens prit la
(1) dur sacramentarii sacramScripturam non in-
telligunt, hœc causa est, quia verum opponentem ,
nenipè Diabolum , non habent, qui de.mum docere
eos solet. — Quando Diabolum ejusmodi collo non
babemus affixum, nibil nisi speculativi iheologi su-
mus. Lulh., in coll. Isl. de verbo Dei, f. 25, Coll.
Francf., f. S8.
(2) Ut non injuria me servum ejus et evangelistam
nominare potuerim, etc. Epist.,U II,oper. Luth.,
len», 72, 79,80.
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
place de la foi évangélique. Aussi les
désordres sociaux et religieux prirent un
effroyable développement sous le nom
de réforme. Se couvrant de quelque texte
de la Bible , on vit les princes s'emparer
des biens du clergé ; celui-ci, et en par-
ticulier les moines , nous voulons dire
tous ceux de ces ordres que la volupté
ou l'orgueil dominaient, sortirent de
leurs couvens , d'où furent chassés ceux
qui étaient restés fidèles. Le vieil ar-
chidiacre de Wittenberg , Karlstadt, se
marie le premier ; Bucer et Capiton, la
Bible à la main, prêchent la polygamie.
On va même jusqu'à soutenir que c'était
l'antechrist, c'est-à-dire le pape, qui,
pour faire bouillir sa marmite, avait
inventé l'immortalité de l'âme. Luther
lui-même est effrayé de ces excès, mais
il n'était plus temps.
Ch. 24. Le dialogue. 1S21.
M. Audin signale ici l'immense in-
fluence de ces facéties publiées en forme
de dialogues , et où l'on tournait en ri-
dicule les moines , qui toujours y figu-
raient et y jouaient des rôles de paillards
ou d'ignorans. Il n'est pas besoin de dire
que tous les portraits qu'on y traçait
étaient de fantaisie et d'impudentes ca-
lomnies.
Ch. 23. Révolte contre Luther. 1520-1B22.
M. Audin nous fait assister à ce brus-
que changement qui se fit dans l'esprit
des disciples de Luther, et qui irrita si
fort le réformateur. Nous l'avons déjà
souvent fait remarquer, Luther n'avait
brisé l'autorité de l'Eglise que pour se met-
tre purement et simplement à sa place;
il n'avait émancipé la raison humaine
qu'à condition qu'elle se soumettrait à la
sienne. Aussi, quelle ne fut passa colère,
lorsque Karlstadt, son maître en théolo-
gie, s'appuyant de ce verset de l'Ecri-
ture : Tu ne te feras pas d'images taillées
pour les adorer , se mit , au commence-
ment de l'année 1522, à briser toutes les
images, toutes les statues de l'église de
Tous-les-Saints de Wiltenberg dont il
était archidiacre. Zuingli fit la même
chose, en Suisse; mille autres sectes s'é-
lèvent à la fois. Ecoutons M. Audin,
constatant à cette époque l'état de la
réforme.
ET DES DOCTRINES DE LUTHEU.
355
< Or, veut-on savoir les blessures qu'a
faites au catholicisme la réforme saxonne,
les voici : abolition de la confession, de
la messe, de la prière qui s'élève pour le
repos du mort dans l'autre vie, du culte
des saints et des images, de l'onction
sacerdotale, des vœux monastiques, des
jeûnes, de l'abstinence, de l'extrême-
onciion, des œuvres, du libre arbitre.
Le croirait-on? elle a voulu étouffer jus-
qu'à ce cri que l'ameen peine pousse in-
cessamment vers le trône de toutes les
miséricordes; car, dit Luther, c'est assez
de prier une ou deux fois, puisque Dieu
a dit ( Matth. II , 22) : « Ce que vous de-
manderez , vous l'obtiendrez ;i prier et
prier encore , c'est témoigner que nous
n'avons pas foi au Seigneur.
c A côté de ce qu'elle a détruit, voici ce
qu'elle a fondé : des négations , la foi sans
l'œuvre ou l'impeccabilité de l'homme ,
le serf-arbitre ou le désespoir , le fata-
lisme ou la tyrannie divine , le mariage
des prêtres, la bigamie, le divorce, le
désordre dans l'Eglise et les consciences,
un royaume divisé contre lui-même. A
l'époque où nous sommes, l'hydre lu-
thérienne a près de cent têtes : les Ana-
baptistes , qui croient avec Mùnzer, qu'à
moins d'un second baptême l'homme ne
peut être sauvé ; les Karlstadiens , qui
prêchent la polygamie; les Zuingliens,
qui repoussent la présence réelle ; les
Osiandristes , qui enseignent que Dieu
n'a prédestiné que les élus; les Majo-
ristes, qui croient que l'œuvre est inu-
tile au salut ; les Fiaccéens , qui traitent
l'opinion des Majoristes de papiste ; les
Synergistes , qui prêchent la liberté de la
volonté dans l'homme; les Ubiquitaires,
qui estiment que l'humanité du Christ
repose partout où se trouve sa divinité ;
les Substantiaires, que le péché originel
est l'essence, la nature et la substance
de l'être humain ; les Accidentaires , qui
ne le regardent que comme un mode(l).
(1) Osiandrini ob noyum illud suum de justifica-
tione dogma; Majorisiœ quia cum Georgio Majore et
suis tenent bona opéra necessaria esse ad salutein;
alii Flacceani, à Flaco Illyrico quia opinioni Afajo-
ristarum tanquam papisticœ , comradicunl; alii Sy-
nergistae , quia liberum arbitrium aslruunt quod
Flacciani negant ; alii Ubiquitarii quod humanitatem
Christi non minus quam divinitatem ubique adesse
pulant; alii Substantiarii quod dicunt peccatum ori-
Et toutes ces sectes, qui donnaient l'E-
vangile comme une règle suffisante, dres-
sent des confessions , formulent des sym-
boles et imposent des dogmes. Nées du
même père qu'elles ont renié, elles se
maudissent et se proscrivent entre elles ;
elles s'appellent hérétiques; elles se fer-
ment l'une à l'autre la porte du ciel. Si
vous les interrogez séparément , vous
trouvez bien un Evangile , mais pas de
croyans; une révélation, mais pas de
chrétiens; car Luther damne OEcolam-
pade , qui damne Mùnzer , qui damne
Zuingli. Mais où donc est la vérité? où
le Christ ? là précisément où toutes ces
sectes s'accordent à dire que vous ne
sauriez le trouver : dans l'unité catho-
lique.»
Or, que répond à cela Luther? Il tonne ,
il menace , il injurie ; il se dit envoyé et
choisi du Christ. « Vous ne verrez pas la
« face du Seigneur; je vous maudis! »
Mais ses disciples rient de sa colère
comme il a ri de celle de l'Eglise.
Ch. 26. La Bible. 1S21.
La Bible! la Bible! c'est là le grand
mot au nom duquel a été faite la ré-
forme ; c'est même sur ce mot que s'ali-
mente le peu de vie qui lui reste encore...
M. Audin nous montre ici Luther tra-
duisant la Bible pour la donner à expli-
quer au peuple, et cependant arrêté à
chaque pas lui-même par la difficulté de
l'interpréter , obligé d'avoir recours à
ses amis, à l'autorité des Pères de l'E-
glise. Puis , à mesure qu'il en publiait
quelque partie, soumis à la rude criti-
que des catholiques, il répond d'abord :
« Je me moque de ces ânes de papistes-
« je les déclare indignes de juger mes
« écrits , » et cependant corrigeant ses tra-
ductions d'après leurs critiques. Voici
au reste , une ana lyse des j ugemens qu'on
porta de cette fameuse traduction. Le
texte y est falsifié presque à chaque pa<*e
dit le catholique Emser ; Luther y tombe
à chaque pas, dit le protestant Bucer •
le vieux Testament est incompréhensible
pour le fidèle; les épîtres sont obscures-
enfin, c'est une version si pleine de té-
ginale esse essentiam , naturam et gubstantiam ho-
minis; alii Accidentant qui Subslanliarigs oppw»
gnant, elc.
356
HISTOIRE DE LA
nèbres, qu'il est à désirer qu'elle soit re-
vue tout entière , disent les consistoires
en 1836.
M. Audin montre aussi que l'Eglise ca-
tholique n'a jamais défendu de mettre
entre les mains des fidèles que les ver-
sions infidèles, et qu'il en existait des
versions en langue vulgaire , long-temps
avant Luther, en Allemagne, en France
et en Italie.
Tome II. — Ch. 1". Les prophètes. 1S21-1S22.
Nous venons de voir comment les ra-
tionalistes, sortis de Luther, s'étaient in-
surgés contre lui, et quelle bile ils avaient
excitée dans le chef de la réforme , étonné
de se voir ainsi débordé par ses enfans.
On se souvient aussi qu'à ceux qui vou-
laient raisonner avec lui , et qui com-
battaient ses raisons , il avait fini par
répondre qu'il était envoyé de Dieu , et
par conséquent inspiré de son esprit. A
cela il n'y avait plus de raisons à oppo-
ser ; mais voilà que d'autres de ses en-
fans le prennent au mot, et s'attribuent
le privilège qu'il jetait à la tête des rai-
sonneurs ; et c'est précisément à Wit-
tenberg, sur le théâtre de ses exploits,
qu'il est ainsi attaqué et dépassé. Voilà
d'abord Nicolas Storck, qui dit qu'il ne
faut croire qu'à ceux que Dieu a visités ;
qui déclare net qu'il est le visité de Dieu ,
et qu'il ne faut plus de prêtres, plus de
culte ; et la foule applaudit. Puis Mùn-
zer, à la voix et à la poitrine puissantes,
qui adresse au peuple des paroles que le
peuple ne comprend que trop ; il atta-
que les princes , les riches, la propriété ;
il attaque Dieu lui-même : « Dieu éternel,
«lui dit-il, verse dans mon âme les tré-
«sors de ta justice, sinon je te renie,
c toi et tes apôtres. — Si le Seigneur man-
quait de me visiter, comme il a visité
«les prophètes, je le renierais. C'est par
« un souffle que l'esprit de Dieu entre en
«moi; c'est par un autre souffle (crepitu
tventris) qu'il en sortirait!» Et le même
peuple qui a applaudi Luther applaudit
Mûnzer, et se déclare pour lui. En vain
les disciples du maître veulent parler
des Ecritures ; il les terrasse d'un mot
terrible , qui devient le mot d'ordre de
son parti. « Bible et Confusion, c'est
t la même chose , dit-il : Bibel , Babel. >
i Les écoliers qui avaient brûlé les bul-
VIE , DES ÉCRITS
les des papes, brûlent maintenant les
écrits de Luther. Tous ses disciples sont
accablés; ils appellent le maître.
Ch. 2. Retour à Wittenberg.
A ces paroles , à cet appel , le lion se
réveille ; il rompt son ban , au risque de
se faire saisir par la puissance civile.
«J'irai, écrit-il, je briserai la tête de ces
« sergens qui se dressent contre l'Evan-
«gile. Nous sommes maîtres de la vie et
< de la mort, dès que nous avons foi dans
« le Seigneur de la mort et de la vie. »
Il est vraiment curieux de l'entendre
parler contre ses opposans.
< Satan en mon absence est venu vous
visiter, il vous a dépêché ses prophètes.
Il connaît à qui il a affaire, vous deviez
savoir que c'est moi seul qu'il fallait
écouter. Dieu aidant, le docteur Martin
Luther a marché le premier dans la voie
nouvelle, les autres ne sont venus qu'a-
près : ils doivent se montrer dociles
comme des disciples ; obéir est leur lot.
C'est à moi que Dieu a révélé son Verbe,
c'est de cette bouche qu'il sort pur de
toutes souillures. Je connais Satan: je \
sais qu'il ne s'endort pas , qu'il a l'oeil
ouvert dans les temps de trouble et de
désolation. J'ai appris à lutter avec lui ,
je ne le crains pas ; je lui ai fait plus
d'une blessure dont il se sentira long-
temps. Que signifient donc ces nouveau-
tés qu'on a essayées en mon absence ?
J'étais donc bien loin pour qu'on n'ait
pu venir me consulter? Est-ce que je ne
suis plus le principe de la pure parole?
Je l'ai prêchée, je l'ai imprimée, et j'ai
fait plus de mal au pape en dormant ,
ou à Wittenberg au cabaret, en buvant
de la bière avec Philippe et Amsdorf,
que tous les princes et les empereurs
ensemble (1).»
On le voit : lui seul possède la science
et la révélation, lui seul a le droit de
tout dire. Ce n'est pas tout : le voici qui
vient demander des miracles à ses oppo-
sans.
< Vous voulez fonder une Eglise nou-
(l) Id verbum, dum ego liormivi, dura Wittem-
bergensem cerevisinm bibi cura Philippo meo et
Amsdorf, taotura papatui detrimentum intuli quan-
tum ullus unquam princeps vel imperator. T. VII,
Oper. Luth. Cbytr. Chron. Sax., p. 247.
i
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
357
velle ; voyons, qui vous envoie , de qui
tenez-vous voire ministère? Comme vous
rendez témoignage de vous môme, nous
ne devons pas vous croira tout d'abord,
suivant le conseil de saint Jean, mais
vous éprouver. Dieu n'a envoyé personne
dans le monde qui n'ait été appelé par
l'homme ou annoncé par des signes , pas
même sonFils. Les prophètes liraient leur
droit de la loi et de l'ordre prophétique
comme nous des hommes. Je ne veux
pas de vous si vous n'avez qu'une révé-
lation toute nue à mettre en avant. Dieu
n'aurait pas voulu que Samuel parlât au-
trement qu'en vertu de l'autorité d'Héli.
Quand on vient pour changer la loi, il
faut des miracles. Où sont vos miracles ?
Ce que les Juifs disaient au Seigneur,
nous vous le redisons : Maître , nous vou-
lons un signe (1). Voilà pour vos fonc-
tions d'évangélistes. »
Mais les prophètes lui demandèrent de
montrer ceux qu'il avait faits. Savez-
vous ce que répondit Luther ? qu'ils
étaient tous des diables incarnés. Puis il
sollicita du duc Frédéric un édit de
proscription contre tous les rationalistes
et tous les prophètes : c'est l'histoire en
abrégé de toute la réforme.
Ch. 5. La femme. 1S22.
M. Audin nous donne ici connaissance
de cet étrange sermon prêché dans l'E-
glise de Wittenberg, au milieu du peu-
ple assemblé. Quelques personnes ont
blâmé l'historien d'avoir reproduit la
parole lubrique du réformateur ; mais
s'il y a honte, honte soit au moine,
honte à ces chrétiens dégénérés, qui ne
(1) Bullinger a repris cet argument, dont il se sert
fort habilement contre les anabaptistes. Luther in-
sista à diverses reprises, dans ses œuvres, entre
autres, liv. III, ch. iv, Advenus Anabaptistas , sur
cette obligation imposée à quiconque apporte une
doctrine nouvelle, de prouver sa mission par des
miracles. Plus tard, il reconnut qu'il n'en avait opéré
aucun, et que son prodige le plus grand était d'a-
▼oir frappé Satan à la face , et la papauté au cœur.
— L'Eglise luthérienne a depuis long temps renoncé
a invoquer le miracle en témoignage d'une vocation
humaine. — Nos miracula non operamur, nec ea ad
doctrines verilatem confirmandam necessaria judi-
camus. Sutcliffus tn Ep. lib. D. Kelleinsonis, p. 8.
— Ex miraculis non posse sufficiens lestimonium ,
aut cerlum argumentum colligi verai doctrinœ. Whi-
taker de Eccl. , p. 349.
TOMK XII. — N° 71. 1841.
chassèrent pas de la chaire ce conseiller
de morale impudique, ivous ne répéte-
rons pas ici ces paroles; qu'il suffise
de savoir qu'il présente la génération
comme un devoir, et que conséquem-
ment tout homme et toute femme sont
obligés de se marier. Que si dans le ma-
riage il existe un des deux époux qui ne
peut ou ne veut satisfaire aux désirs de
l'autre,celui-ci peut en chercher un autre
par quelque moyen que ce soit. Bien plus,
le magistrat lui-même est obligé de pu-
nir par l'épée celui des deux qui refuse
son concours. Voilà la morale du réfor-
mateur.
Ch. 4. L'épiscopat. 1321.
Voici comment Luther traite les évê-
ques :
«Attendez, évoques, leur crie-t-il ; at-
tendez, larves et diables, le docteur vient
vous lire une bulle qui sonnera mal à vos
oreilles. — Bulle du docteur Martin : Qui-
conque aidera de son corps, de ses biens
à dévaster l'épiscopal et à tuer l'ordre
épiscopal , est enfant, chéri de Dieu, bon
chrétien. S'il ne se peut, qu'on condamne
au moins et qu'on évite cette milice. Qui
défend l'épiscopat ou lui prête obéis-
sance, est ministre de Satan. — Amen. »
Ch. S. Erasme et le libre arbitre.
Voici venir un homme de bruit et de
vanité, véritable adorateur de la phrase
grecque et latine, ennemi de la scholasti-
que, imitant Lucien et Aristophane aux
dépens des moines; âme vaniteuse et
lâche, long-temps en suspens entre la foi
nouvelle et l'ancienne, à laquelle pour-
tant il revient finalement.
Papes, rois, cardinaux, évoques le con-
jurent de combattre Luther; mais il re-
cule; il parle de sa vieillesse. Enfin, forcé
par le moine lui-même, il se décide à
dire quelque chose; mais il choisit mal
son sujet, car il va lui parler seulement
du libre arbitre.
i De toutes les questions qu'on agite
dans l'école, la plus mystérieuse est le
libre arbitre; prodige qui confondra tou-
jours la raison , et qu'il faut croire
comme on croit à la conscience, à l'im-
mortalité de l'âme, au soleil, à la lu-
mière; c'est le sentiment interne qui
proclame la liberté morale. L'homme
cède-t-il au mouvement de la grâce , et
23
358
HISTOIRE DE LA.
produit-il des œuvres de justice : sa con-
science e;4 heureuse. Se laisse-t-il séduire
et emporler par la concupiscence , le ver
du remords vient le ronger ; mais il n'y a
joie ni remords dans l'accomplissement
d'actes nécessaires. Si l'homme n'est pas
libre , à quoi bon des préceptes , des
peines et des récompenses? S'il est es-
clave du péché, pourquoi le juger? il n'y
a plus en lui que de la matière.
« Luther croyait à la chute d'Adam, et
à une grande expiation de la nature, qui
devait durer jusqu'au jour où une nou-
velle terre et de nouveaux cieux seraient
créés. A peine l'homme s'était-il mis en
révolte contre son Dieu, que la lumière
du soleil s'était affaiblie, que les astres
s'étaient voilés, que les fleurs avaient
laissé échapper une partie de leur par-
fum , que les animaux et les plantes s'é-
taient étiolés, que l'air avait perdu sa
pureté, et la lumière sa primitive splen-
deur. De sorte que ce que l'œil humain
admirait dans l'œuvre de la création ,
n'était qu'une ombre de son état natif.
Mais de tous les êtres, le plus cruelle-
ment puni , parce qu'il avait fait entrer
le péché dans le monde, c'était celui que
Dieu avait créé à son image , et qui avait
perdu l'attribut qui le rapprochait le
plus de son Créateur, le libre arbitre!
Enfant conçu dans tes larmes et dans la
corruption , qui pèche dans fie sein de sa
mère, quand A n'est encore que fœtus (1),
boue immonde qui , avant d'être changée
en vase humain , commet l'iniquité , et
est acquise à la damnation (2). A mesure
qu'il grandit , l'élément de corruption
apporté en naissant croit et se déve-
loppe , et porte der, fruits. Il a dit au pé-
ché : Yous êtes mon père , et chaque
acte qu'il produit est un crime ; aux
(i) Lutum illud ex quo vasculum hoc fingi cœpit
damnabile est. — Fœtus in utero antequam nasci-
mur et homines esse incipiinus , peccalum est.
Luther, in Psalm. iv.
(2) Cette doctrine sur la corruption de la nature,
qui fut depuis légèrement modifiée par Luther, et
surtout par ses disciples, est «b des articles du
symbole de Calvin : Ex corruptà hominis nalurà ,
nihil nisi damnabile. Inst., lib. 11, c. in, fol 93. —
Voyez Mœhler qui , dans sa Sijmboliqtie , a admira-
blement développé le double enseignement du ca-
tholicisme et -de la réforme sur les grandes questions
du péché originel.
VIE , DES ÉCRITS
vers : Vous êtes mes frères , et il rampe
comme eux dans la fange et dans la
pourriture. S'il essaye de lever la tête ,
ce mouvement, dont il n'est pas, du
teste, le maître, est une souillure comme
tout ce qu'il pense ou comajet ; c'est un
arbre mauvais qui ne saurait produire
de bons fruits ; un rocher déchiré par la
foudre , qui ne peut plus donner d'eau
vive; du fumier , car Luther emploie
toutes ces images, qui ne peut exhaler
que desodeurs immondes... Plus malheu-
reux que cette fleur, dont il nous parlait,
l'homme se connaît; il sait tout ce qu'il
a perdu de félicité , tout ce qu'il porte
en lui de misère et d'ignorance, et l'hé-
ritage de gloire qui lui est échappé.
Quelques gouttes d'eau vont relever la
plante flétrie sur sa tige : et l'homme e.st
destiné à ramper . rien désormais ne
pourrait vivifier ou faire refleurir sa
nature; ni le désir, ni la pensée, ni
l'acte; car ces trois opérations de l'in-
telligence sont corrompues comme leur
mère : l'homme pèche en faisant le bien.
C'est la doctrine de Luther : doctrine de
sang et de désespoir , qu'on compren-
drait en enfer, où l'âme , surprise dans
le péché , ne .peut mériter; mais qui, sur
une terre toute teinte du sang expiatoire
de l'Agneau , n'est plus qu'un outrage
contre la Divinité. La nécessité le pousse,
le chasse de blasphème en blasphème : le
voilà qui prochime que Dieu damne
quelques créatures qui n'ont pas mérité
ce sort; d'autres, avant même qu'elles
soient nées ; qu'il nous incite au péché,
et reproduit en nous le mal. Et ses disci-
ples , à leur tour, annoncent un Dieu qui
vole dans le voleur, tue dans l'assassin,
est tronc dans un tronc , arbre dans un
arbre (I).
s Ainsi déshérité, l'homme de Luther a
cessé de s'appartenir : il pèche, quoi qu'il
fasse : en lui toute volonté est éteinte; il
n'est que l'esclave du destin. S'il commet
le bien ou le mal moral, ce n'est pas de
sa volonté, parce qu'il n'en a pas, mais
parce que Dieu ou Satan tient la bride.
« ]\e me parlez pas , dit le réformateur ,
d'un libre arbitre : c'est un vocable di-
(1) Deurn furari in fure , trucidare in latrone.,
esse truncum in truncu. arboremin arbore. AUhaia>
mer in Diallage , fol. 67,
ET DES DOCTRINES DE LUTHER
viu qu'on ne peut appliquer qu'a l'essence
divine, qui peut tout ce qu'elle veut
dans le ciel et sur la terre. En décorer
l'homme, c'est le décorer de la divinité,
ce qui est un blasphème , le plus grand
qu'on puisse imaginer. Que les théolo-
giens bannissent donc cette expression
de leur terminologie , et qu'ils la réser-
vent à Dieu. Cessons de nous en servir,
et laissons au Seigneur ce nom saint et
vénérable (1). » (T. h, 74.)
i II est aisé de voir que le système phi-
losophique de Luther, sur la liberté de
l'homme et sur l'origine du mal , n'a de
neuf que sa forme plastique, et que l'i-
dée-mère appartient à Manès : c'est le
dualisme persan, la lumière et les ténè-
bres, où le mal et le bien se disputent
la possession de l'homme. Mais si l'action
de Dieu sur la créature est un mystère
dont la raison ne pourra jamais soulever
les voiles, la lutte que Luther établit
entre Satan et Dieu est un prodige autre-
ment incompréhensible. C'est une image
poétique que celle de Satan entrant en
lutte avec Dieu, mais bien autrement
belle dans le Paradis de Millon, que
dans le Traité du serf-arbitre. Est-ce que
l'esprit peut croire à un antagonisme
semblable? Dès que Luther nous donne
le nom des combattans, son drame est
dénoué. Qu'est-ce que Satan contre Dieu?
le fini contre l'infini, le Créateur contre
la créature. Chez le poète , il y a allégo-
rie; chez Luther, il y a enseignement,
et par conséquent absence de poésie
réelle. L'idée du docteur est un dogme.
Mélanchthon, pour ne pas chagriner son
maître, par une objection insoluble, prit
le parti, pour professer le servisme de
Luther, de rendre Dieu auteur du bien
et du mal qui arrivent ici-bas; de l'adul-
tère de David, et de l'apostolat de saint
Paul, et de la trahison de Judas jet non pas
comme le disait la scolastique , permis-
sive; mais potenter_, ou efficacement (2).
(1) Luth., de Servo Arbitrio, ad Erasm., lib. I ,
fol. 117, 6.
(2) Haec sit cerla sententia , à Deo fieri omnia ,
tùru bona, quàm mala. Nos dicimus non solùm per-
mittere Deum creaturis ut operentur, sed ipsum
omnia proprié agere , ut sicut fatentur, proprium
Dei opus fuisse Pauli vocationem , ita fateantur
opéra Dei propria esse sive quae média vocanlur, ut
coraedere, giye. quje maja, suut ut l>«yidis adulte-
m
C'est l'Ecriture à la main que Mélanch
thon soutient son argument; en sorte
que, s'il fallait croire en lui , c'est Dieu
ou la Bible qui nous enseignerait que
l'homme est esclave du destin. Mais alors
quelle inspiration écoutait-il, lorsqu'il
affirmait dans la confession d'Augsbourg,
— que la cause du péché est la volonté
du méchant, c'est-à-dire du diable et de
l'impie, et que cette volonté, sans aide
surnaturel , se retire de Dieu (1) ?
< A Leipzig, Luther avait comparé
l'homme à une scie dans les mains d'un
ouvrier. Eck , pour réfuter la comparai-
son, avait dit en riant qu'elle criait; et
ce jeu de mots avait fait sur l'auditoire
beaucoup plus d'impression qu'un argu-
ment en règle. Dans sa querelle avec
Erasme , Luther change d'image : l'hom-
me n'est plus une scie, c'est tantôt la
femme du patriarche changée en statue
de sel , tantôt un tronc d'arbre , un bloc
informe de pierre qui ne voit ni n'en-
tend, n'a ni cœur ni sens (2). Affreuse
ironie , comme vous voyez , que cet être
jeté de Dieu au milieu de la création , et
que l'Ecriture nous représente comme
créé à son image. Comment le souverain
juge, après cette vie, pourrait-il deman-
der compte de ses désirs, de ses pensées,
de ses regards, de ses actes, à cet homme-
cadavre qui n'a jamais vécu ? Et la justice
humaine, ou la société, comment ju-
gera-t elle ce qui n'a de nom dans au-
cune langue, ce qui n'est qu'argile ou
pourriture? Demandez à Luther la solu-
tion de ce problème psychologique : il ne
répond que par ses comparaisons prises
au tombeau. Vous étonnerez-vous du cri
de douleur qu'arrachera au catholique
cette doctrine du néant, quand ses disci-
ples eux-mêmes rougissent de leur maître''
Honneur au moins à Pfeffinger, à Yicto-
rin , à Strigel surtout , qui eurent le cou-
rium. Constat enim Deum omnia facere, non per-
missive sed potenter, id est ut sit ejus proprium
opus , Judae proditio sicut Pauli vocatio. Mari.
Cbemnitz loco theol., edit. Leyser, 1G1S, I, p. \iz.
(1) Art. six de la Symbolique de Mœlher, p. 47.
(2) In spiritualibus et divinis rébus qua- ad animai
salutem speclant, bomo est instar statua; salis in
quam uxor patriarcha; Loth est conversa , imo est
similis trunco el lapidi, statua; vit.! carenti , nuas
neque oculorum , oris aut ullorum sensuum cordis-
que uewm habet. Luth., in Gen., cxxrx.
360
HISTOIRE DE LA VIE ET DES ÉCRITS DE LUTHER.
rage d'en appeler à la conscience pour
combattre le nihilisme du réformateur;
et qui restituèrent à l'homme le rayon
de lumière que Dieu, en le créant, avait
mis en lui.
« C'est que Luther, cloué au principe
qu'il avait posé, luttait en vain pour
échapper à sa chaîne : il tombait néces-
sairement dans le rationalisme, faute de
vouloir se servir de la foi pour concilier
la prescience divine avec la liberté mo-
rale. Il en avait appelé à l'Ecriture, et
un texte commenté par son entendement,
avait en lui obscurci la lumière la plus
vulgaire. L'autorité enseignait comment
devait s'interpréter le verset du psaume
où Dieu dit qu'il a endurci le cœur de
Pharaon ; mais il préféra à la voix œcu-
ménique son sens privé , et il s'égara.
Suivez un moment toutes les déductions
qu'il tire d'une interprétation erronée.
— Que le chrétien sache donc que Dieu
ne prévoit rien d'une manière contin-
gente , mais qu'il prévoit , propose et fait
de son éternelle et immuable volonté :
c'est ce coup de foudre qui brise et ren-
verse le libre arbitre! Que ceux qui se
posent les champions de ce dogme, nient
d'abord ce coup de foudre. Ainsi il sait
irréfragablement que tout acte humain,
bien qu'il paraisse s'opérer d'une ma-
nière contingente, et être soumis à des
chances aléatoires , est nécessaire et im-
muable dans l'ordre providentiel. Ce n'est
donc pas le libre arbitre, mais la néces-
sité, qui est en nous le principe actif... (1).
A la vérité , je voudrais pouvoir me ser-
vir d'un autre terme que celui de néces-
sité, qui ne s'applique qu'imparfaitement
quand on parle de la volonté divine ou
de la volonté humaine. C'est une expres-
sion ingrate et incongrue que celle de
coaction, car ni l'une ni l'autre ne sont
astreintes ou soumises nécessairement,
toutes deux obéissant à leur nature , en
faisant le bien ou le mal : volonté im-
muable et infaillible qui gouverne une
volonté muable et faillible, et comme
chante le poète :
Immuable , tu donnes à tout le mouvement (2).
« Mais, qui retirera l'homme de cet
(i) Luther, de Servo Arbitrio , Opéra Luth., Ien.,
t. III, p. 170,171,177.
(2) ... Stabilisque maneng das concta moveri.
abîme de ténèbres où l'a plongé Luther ?
Qui criera pour lui, qui n'a pas de voix?
Qui priera pour cet ange déchu qui ne
peut former ni désir, ni pensée, qui ne
soit une souillure ? Qui intercédera en
faveur de cette âme crucifiée au péché?
Qui ouvrira le sein de la miséricorde à
cet enfant du démon , à cet autre Abba-
dona , mais plus malheureux que le pur
esprit de Klopstock , car celui-là peut
pleurer sans péché ? Luther n'a que la
grâce ; il s'y jette et l'embrasse à corps
perdu. Mais puisque l'homme n'est pas
libre, qui nous expliquera comment la
Providence frappe et couronne , punit et
pardonne , damne et récompense dans
l'éternité ? D'où vient que l'un est con-
damné et l'autre glorifié , quand aucun
n'avait d'yeux pour voir, d'oreilles pour
entendre et d'instinct pour choisir? Que
tous deux, dans l'opération du bien ou
du mal , étaient poussés par une concu-
piscence irrésistible, laquelle était l'œu-
vre de Dieu , comme l'acte qu'ils opèrent,
était son ouvrage ? Quel Dieu nous fait
donc la réforme? Ce n'est pas le Dieu de
l'Ecriture. Elle a beau dire , elle n'a pu
le trouver dans nos livres saints. C'est le
Dieu de son entendement: un Dieu aveu-
gle , créé à l'image de celui que rêvait le
gnostique Marcion.
« Luther complète sa pensée psycholo-
gique sur la liberté humaine.
« Quant à moi , je dois le confesser,
m'offrît-on le libre arbitre (I), je n'en
voudrais pas , non plus que de tout autre
instrument qui pourrait aider mon salut,
non pas seulement parce que , assiégé de
tant de périls et d'adversités, au milieu
de cette horde de démonsqui m'assaillent
de tous côtés, il me serait impossible de
garder cet instrument de salut ou d'en
faire usage , puisqu'un seul démon est
plus fort que tous les hommes ensemble ,
et qu'aucune voie de salut réelle ne me
serait ouverte ; mais encore parce que les
dangers écartés et les démons mis en
fuite, je travaillerais dans l'incertitude,
et que mon bras se fatiguerait vainement
à frapper l'air de coups inutiles. Car ma
vie serait-elle sans fin, ma conscience
ne serait jamais assurée d'avoir satisfait
à Dieu, d (T. h, p. 79.)
(1) • Servo Arbitrio , t. I, p. 171.
DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
361
C'est contre cette dure doctrine qu'E-
rasme enfin se souleva. Comme Luther
disait que la lettre était de fer, et qu'il
fallait s'y tenir, quelque dure qu'elle pa-
rût, il entreprit de prouver que l'Ecri-
ture réduite à la lettre muette n'est pas
l'unique fondement de la foi chrétienne.
Son livre, appuyé sur les Pères, est une
œuvre de savoir et de théologie , mais i
qu'il gâte par de froids éloges adressés à
son adversaire. Luther répondit, et à la
fin Erasme se repentit d'avoir rompu le
silence.
Dans un troisième et dernier article ,
nous finirons de faire connaître l'histoire
lamentable de la défection de nos frères
d'Allemagne. A. B.
DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE
ET DE QUELQUES ESSAIS TENTÉS POUR SA RÉGÉNÉRATION.
Notre siècle se ressent encore de la
fièvre au milieu de laquelle il est né.
Bouleversée plusieurs fois jusque dans ses
fondemens, la société a perdu cette unité
qu'elle avait conquise en donnant pour
appui à la politique les règles immuables
de la morale catholique. Fatigués de lut-
tes et d'orages, nous errons à l'aventure,
nous proclamons éternels des systèmes
que le lendemain voit tomber en pous-
sière. Nous brisons aujourd'hui la règle
que nousnousétions imposée hier.Après
avoir été sans frein, nous sommes sans
guide, et si quelque chose peut nous
rassurer sur la vitalité du corps social,
c'est l'énergie qu'il déploie à courir vers
la vérité , alors qu'on le croit vaincu, à
jamais couché dans la poussière du ma-
térialisme.
Ces efforts de la société présente se
produisent surtout dans deux élémens
nouveaux dont le développement se pour-
suit tous les jours avec plus d'ardeur, je
veux parler de la presse et du théâtre.
Ces deux grandes voix sont merveilleu-
sement propres à traduire les pensées et
les émotions d'une époque aussi tour-
mentée que la nôtre. Autour de nous
tout reproduit ce caractère de maladive
activité; dans la vie matérielle, on ne
pense qu'à la jouissance du moment, on
s'entoure d'un luxe éphémère et men-
teur; dans les arts, plus de ces grands
travaux d'architecture dont nos pères
léguaient l'achèvement à leur postérité ;
plus de ces vastes toiles auxquelles un
peintre confiait le fruit de longues an-
nées de travail ; dans la littérature, plus
d'études sérieuses, le lendemain voit
éclore le labeur de la journée. Ainsi tout
se rapetisse ; les événemens se pressent,
et leur courant irrésistible emporte les
efforts avortés, les œuvres sans nom
d'une génération de pygmées.
Dans une société ainsi faite on conçoit
l'activité dévorante de la presse , l'éner-
gie passionnée du théâtre. Ces deux ex-
pressions de la pensée ont reproduit nos
vices, nos passions, nos tendances; ils
ont grandi par notre corruption, et cha-
que jour ils ont élargi davantage cette
plaie qui leur servait d'aliment.
Effrayés de cette puissance de destruc-
tion, quelques hommes de bien ont cru
qu'il suffisait de maudire : ils se sont
trompés. Ce n'est pas un remède bien
efficace que de se voiler la face et de fuir.
Le devoir de ceux qui aiment la vérité
et l'ordre qui en est la manifestation ,
c'est de tourner contre le mal les armes
mêmes dont il se sert. Il y a une presse
menteuse et corruptrice, faites-en une
qui combatte pour la vérité et la vertu;
le théâtre est une école d'immoralité,
faites-y entendre de graves enseigne-
mens.
L'une et l'autre se partagent l'influence
sur la société: la presse par la politique,
le théâtre par la littérature. C'est de ce
dernier que nous voulons entretenir le
lecteur dans cet article ; il n'est pas d'art
ni de science que nous n'ayons le droit
I et le devoir d'examiner.
Corneille et Molière sont les créateurs
362
DE L'ÉTAT ACTUEL
de notre théâtre; ils l'ont placé d'un
bond à la plus grande hauteur qu'il ait
jamais atteinte. Le premier a traité les plus
grands sujeisde l'histoire ; le second ceux
qui tiennent aux plus cachés replis delà
nature humaine. On ne peut lire sans
admiration et même sans un certain res-
pect ces œuvres sévères où l'art ne prête
jamais ses ressources qu'à de grandes
pensées et à de nobles sentimens. Ceci
s'applique particulièrement à Corneille,
et c'est lui que nous voulons suivre
comme règle dans ces pages consacrées
à la muse tragique. Corneille est , en
effet , le seul dont les œuvres rayonnent
constamment du double éclat du génie
et de la vertu. Aussi avec quelle dignité
il parle des idées qui l'inspirent ! Il faut
voir, dans la préface du C'id , comme il
se défend d'avoir jamais accepté d'autres
juges de son poème que le public et la
postérité. Dans la dédicace de Polyeucte
à la reine : c Ce n'est qu'une pièce de
t théâtre que je lui présente , dit-il ;
« mais qui l'entretiendra de Dieu : la di-
< gnité de la malière est si haute, que
€ l'impuissance de l'artisan ne la peut
i ravaler. »
Racine conserva les traditions de ce
puissant génie; mais, à notre avis, ce
fut dans un ordre moins élevé, et , si je
puis parler ainsi, plus humain. L'exquise
sensibilité , la perfection de la forme ont
pris ici la place des élans de Corneille :
les faiblesses du cœur y revêtent souvent
des couleurs trop enivrantes; et si l'on
voulait chercher le point de départ de
ces drames modernes qui rendent si in-
téressantes les fautes et les coupables,
peut-être faudrait-il remonter jusqu'à
Phèdre. Mais à côté de Phèdre il y a
Athalie, et Athalie vient se placer bien
près de Polyeucte.
Après Racine vient Voltaire, et ici
nous sortons tout-à-fait de cette atmo-
sphère pure et sereine qui entoure les
auteurs de nos premiers chefs-d'œuvre.
Voltaire que M. de Maistre a marqué au
front d'un si brûlant anathème.Voltaire fit
du théâtre l'auxiliaire de ses livres, quel-
que chose comme un prêche philosophi-
que; mais encore, que d'esprit! et que de
talent! Néanmoins, si ce talent s'élève à
toute sa hauteur, c'est lorsqu'il se re-
trempe à cette morale chrétienne qui,
selon l'expression de M. de Chateau-
briand, s'élevant au-dessus de la morale
vulgaire , est d'elle même une divine
poésie. Alors Voltaire est sublime , su-
blime comme Corneille et Racine. Mais
ce sont là de rares éclairs, et ce grand
esprit reste étouffé sous la froideur de la
tirade philosophique. La voie était ou-
verte, la littérature dramatique marchait
avec les événemens vers la tourmente ré-
volutionnaire : tout fut emporté un mo-
ment par ce vaste naufrage des vérités,
les aberrations de l'esprit suivirent natu-
rellement tous les excès des sens.
Ce fut sous ces tristes auspices que
notre siècle s'ouvrit ; mais, après le
chaos, la lumière devait se faire. M. de
Chateaubriand, le père vénérable de no-
tre littérature , fut le premier qui rom-
pit violemment avec les traditions dn
siècle passé. Le Génie du Christianisme
parut , et ce noble effort en faveur de la
vérité chrétienne servait dignement de
prélude aux Martyrs : des tempêtes vio-
lentes accueillirent ces œuvres ; mais l'é-
cole philosophique eut beau faire, le
génie vainquit par la vérité.
Chose singulière, le théâtre ne parti-
cipa pas à ce mouvement. Pendant que
M. de Chateaubriand glorifiait la poésie
du christianisme, pendant que MM. de
Bonald et de Maistre en exposaient la
philosophie, le théâtre compromettait
par une froide imitation les chefs-d'œu-
vre du siècle de Louis XIV.
Cette anomalie mérite d'être expli-
quée.
En ouvrant une voie nouvelle à la poé-
sie, M. de Chateaubriand avait puisé aux
sources de l'idéalisme chrétien. Or, le
théâtre ne s'inspirait plus depuis long-
temps que de la fatalité antique ou du
matérialisme de la philosophie moderne.
L'élément chrétien, comme on dit au-
jourd'hui, et je demande pardon pour
cette barbare expression, l'élément chré-
tien semblait incompatible avec les effets
ordinaires de la scène. C'était une tenta-
tive qu'aucun des poètes de l'empire ne
se sentait assez fort pour oser.
Une autre cause éloigna le théâtre de
la réaction qui se produisait dans la lit-
térature. Les œuvres de M. de Chateau-
briand avaient rencontré des détracteurs
non seulement pour, le fond , mais en-
DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
m
core ponr la forme. Cette double oppo- I d'une idée corruptrice, d'une mauvaise
sition donna lieu à la querelle des clas- passion. Je crois qu'il est impossible de
ttifueé et des romantiques, Le théâtre, j rester dans les conditions de simple
qui n'avait pas accepté la nouvelle voie
ouverte par les tentatives de M. de Cha-
teaubriand à cause de leur idéalisme, le
théâtre en repoussa aussi la forme comme
trop colorée et trop précise : être chré-
tien, et appeler les choses par leur nom,
c'était alors une audace inouïe et réputée
impossible sur la scène. D'ailleurs, le
théâtre pouvait vivre ainsi, les auteurs
tragiques de l'empire pouvaient se passer
d'idées, d'invention, de style, ils avaient
Talma. Mais Talma mourut, et avec lui
furent emportées les pâles imitations qui
n'avaient pu vivre que de son souffle
puissant.
Cependant la querelle du classique et
du romantique avait pris un nouvel as-
pect. Le succès du Génie du Christia-
nisme et des Martyrs avait été complet ;
la victoire appartenait à la poésie chré-
tienne. Restait la question de la forme,
et le débat s'établit à son sujet avec une
violence que l'on ne pourrait croire s'il
n'était encore si voisin de nous. Ce fut
alors que se constitua Vécole romantique
proprement dite, celle qui voulait faire
prévaloir surtout l'enveloppe matérielle
de la pensée. M. Victor Hugo mar-
chait à la tête de cette école, et il lui
a imprimé le plus rapide mouvement.
M. Victor Hugo a fouillé profondément
la langue, il -a travaillé le style comme
on travaille un métal, il cisèle la phrase,
il sculpte la période , c'est le poète de la
nature extérieure et des sentimens maté-
riels. Mais la pensée où est-elle? où est
le souffle qui anime cette poésie de mar-
bre et d'airain?
Eh bien! c'est précisément par la for-
me, par l'absence de la pensée qui vivi-
fie que s'est opérée au théâtre la réaction
contre la littérature de l'empire. C'est de
là qu'est né le drame moderne, et c'est
par là qu'il périra s'il ne se hâte de sor-
tir de cette voie. Je m'explique : certes
la forme est une chose divine ; mais à
une seule condition , c'est de laisser
transparaître une tête qui pense, un
cœur qui bat. La forme n'est qu'un jouet
d'enfant, quand elle ne sert qu'à amuser ;
elle devient un instrument odieux et
perfide , quand elle est mise au servioe
amusement au théâtre ; il faut y com-
battre pour une idée bonne ou mau-
vaise. L'auteur, qui veut seulement in-
téresser le spectateur ou lui plaire, est
entraîné à sacrifier à ce but par toutes
sortes de moyens. 11 veut mettre en
scène un fait qui émeuve : mais le fait
est comme la matière , les modifications
qu'il comporte ont des bornes; il doit
alors les animer par les passions ; et
comme il a un but matériel , il ne s'in-
quiète pas des moyens qu'il emploie.
Ainsi les deux hommes qui sont à la tête
du drame moderne ont obtenu leurs plus
grands succès en glorifiant les idées les
plus fausses, en flattant les plus mauvai-
ses passions. Qu'est-ce que c'est que
Hernani , le Roi s'amuse, Lucrèce Bor-
gia? L'abaissement de tout ce qu'il y a
de grand en histoire , la réhabilita-
tion de la laideur morale ou physique.
Qu'est-ce que c'est que Antony et
la Tour de Nesle? f n plaidoyer en fa-
veur de l'adultère, un pamphlet contre
la royauté.
Toutes les œuvres de ces auteurs sont
dans ce procédé ; même sous le rapport
de l'art , il a entraîné le théâtre dans une
direction désastreuse. Le fait qui marche
sans l'idée est bien faible en lui-même;
il faut l'entourer d'un prestige qui
éblouisse. Quand on ne parle ni à la
raison ni au cœur, il faut s'adresser aux
yeux ; de là ce luxe matériel , cortège in-
dispensable d'une poésie matérialiste.
L'étude inintelligente des théâtres étran-
gers a amené cette décadence ; on leur a
laissé la peinture des sentimens vrais,
l'expression des nobles pensées : on a
pris le squelette, on a laissé l'âme et la
vie. Benjamin Constant prévoyait ce ré-
sultat quand il écrivait, dans la préface
de sa traduction de PValstein : « C'est
i en France qu'a été inventée cette
« maxime, qu'il fallait mieux frapper fort
i que juste. Contre un pareil principe,
« il faut des règles fixes, qui empêchent
t les écrivains de frapper tellement fort
« qu'ils ne frappent plus juste du tout.
« Toutes les fois que les tragiques fran-
« çais ont voulu transporter sur notre
« théâtre des moyens empruntés au*
364
DE L'ÉTAT ACTUEL
« théâtres étrangers, ils ont été plus
« prodigues de ces moyens, plus bi-
« zarres, plus exagérés dans leur usage
« que les étrangers qu'ils imitaient. Je
< pense donc que c'est sagement et avec
« raison que nous avons refusé à nos
< écrivains dramatiques la liberté que
< les Allemands et les Anglais accordent
e aux leurs, celle de produire des effets
i variés par la musique, les rencontres
f fortuites, la multiplicité des acteurs,
« le changement des lieux , et même les
t spectres, les prodiges et leséchafauds.
c Comme il est beaucoup plus facile de
« faire effet par de telles ressources que
€ par les situations, les sentimens et les
€ caractères, il serait à craindre, si ces
< ressouices étaient admises, que nous
>( ne vissions bientôt plus sur notre
< théâtre que des échafauds, des com-
c bats, des fêtes, des spectres et des
i changemens de décoration. »
Voilà où nous en sommes arrivés au-
jourd'hui. Mais ce système dramatique
s'est tué par ses propres excès; le public
commence à se lasser de ces drames qui
se nouent et se dénouent à l'aide des
moyens les plus odieux et les plus com-
pliqués. On a voulu revenir à des délasse-
mens véritablement littéraires ; les chefs-
d'œuvre de la tragédie se sont relevés
avec une actrice, et les hommes nou-
veaux ont voulu suivre ce mouvement
dans desœuvresnouvelles. Maiscommele
théâtre procède par violentes réactions,
ils sont passés du matérialisme pur à
l'idéalisme chrétien. M. Dumas, M. Sou-
met et un jeune homme, M. Latour, se
sont engagés dans cette voie. Examinons
la valeur de ces trois oeuvres qui se sont
inspirées aux sources chrétiennes.
Caligula, de M. Alexandre Dumas, est
un drame déguisé en tragédie ; le fait
brutal y occupe la plus grande place. Le
prologue est consacré à nous initier à
tous les détails de la vie privée des Ro-
mains : les meubles, les costumes, les
pompes de l'empire, rien n'est oublié.
Sans doute la réalité historique est im-
portante au théâtre; mais croyez -vous
qu'elle consiste seulement dans l'enve-
loppe matérielle d'une société? Nous
avons montré que c'était le procédé du
drame moderne, et quoi qu'il fasse,
M. Dumas ne peut s'en ^dépouiller. S'il
veut nous montrer Rome , il met en vers
les épouvantables naïvetés de Suétone. Il
y a mille fois plus de vérité historique
dans Néron et Agrippine , joués par des
acteurs en habit à la française, par des
actrices avec des paniers, que dans tout
l'attirail scénique de Caligula. Ce pro-
cédé du drame devient encore plus sen-
sible quand l'auteur veut mettre en scène
le Christianisme. Ici la forme extérieure
est secondaire, la pensée est tout. Croyez-
vous que l'auteur s'en doute? Non. Il
emprunte au Christianisme la forme ex-
térieure, un baptême, et il croit avoir
fait une œuvre chrétienne. Voici cette
scène : Stella est une jeune chrétienne
promise à un Gaulois païen, et qui se
nomme Aquila. Caligula convoite la
jeune fille; il la fait enlever et enfermer
dans son palais. Aquila est introduit par
Messaline auprès d'elle. Stella profite de
ce moment suprême pour convertir à
la foi chrétienne celui qu'elle aime et
qu'elle a dû épouser.
Aquila répond :
Mais je suis païen , moi.
Stella.
Qu'importe , si ton Ame
Est prête à s'allumer à la céleste flamme!
Qu'importe , si tu veux te sauver aujourd'hui !
Aquila.
Mais , pour être sauvé , que faut-il ?
Stella.
Croire en lui.
Aquila.
Ecoute , je ne sais si ce Dieu qui t'inspire
Jamais des autres dieux renversera l'empire;
Si cette élernilé, promise à noire amour,
Fut de tout temps , ou bien doit exister un jour,
Et si de mon ardeur l'inextinguible flamme ,
Quand mon cœur sera mort doit revivre en mon âme.
Mais je sais en échange , ô Stella , que je crois
A tout ce que lu dis avec ta douce voix;
Que je veux sur tous deux que le même coup tombe,
Afin de partager l'avenir de la tombe,
Et que c'est ou ta nuit , ou ton jour qu'il me faut ,
Pour dormir ici-bas ou m'éveiller là haut.
Stella.
Eh bien ! donc, puisqu'il plaît au Seigneur qui m'en-
voie,
De te conduire au ciel , ami , par cette voie,
El que la pauvre femme à qui son jour a lui ,
Néophyte d'hier, est apôtre aujourd'hui;
Puisque pour enseigner la sublime croyance
L'intention suffit où manque la science,
Puisqu'il daigne abaisser son œil divin sur nous,
Je vais l'interroger.
DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
365
Aquila.
Je l'écoute.
Stella.
A genoux.
Crois-tu que de mon Dieu la puissance féconde
Ait , par sa volonté , du néant fait le monde?
Aquila.
Oui.
Stella.
Crois-tu que le Christ , sauveur prédestiné ,
Conçu de l'Esprit-Saint, d'une vierge soit né?
Aquila.
Oui.
Stella.
Crois-tu que, versé par sa mort volontaire,
Son sang ait racheté les crimes de la terre?
Et crois-tu que pour nous, étendu sur la croix,
Il souffrit et mourut. . .? Le crois-tu?
Aquila.
Je le crois.
Stella.
C'est bien. Fils exilé de la céleste enceinte ,
Je te baptise au nom de la Trinité sainte.
Fermé par l'ignorance et rouvert par la foi ,
Chrétien , le ciel l'attend ! . . . martyr, reléve-toi !
Cette scène perd son caractère chré-
tien et pathétique par ce seul fait que le
païen Aquila courbe le front par com-
plaisance, sans que rien ait amené sa
conversion. Il croit (il le dit lui-même),
parce que c'est la voix de Stella qui lui
parle. Stella le ferait croire à Odin
comme elle le fait croire au Christ. Cela
est si vrai qu'après le martyre de Stella,
Aquila sert d'instrument à Messaline
poui assassiner Caliguia , et qu'avant ni
après l'accomplissement du crime, il ne
prononce pas un mot qui rappelle les
croyances de celle qu'il a perdue. Ainsi
il ne ressort de cette tragédie prétendue
chrétienne que le triomphe d'une hor-
rible femme, Messaline, et la vengeance
d'Aquila, qui est devenue un bien plus
grand crime depuis qu'il s'est fait chré-
tien.
Représenté plus récemment, le Gla-
diateur de M. Soumet offre des défauts
analogues. Cette tragédie se rapproche
des Martyrs; c'est la lutte de la reli-
gion païenne et de la religion chré-
tienne, mais encore dans les détails ex-
térieurs. Nous voyons apparaître ici,
comme dans Caliguia, toutes les pompes
de l'empire : le temple, le cirque, et à
côté, comme opposition, les catacombes.
règne ici dans la brutalité ; on sent
le voisinage du drame moderne à cha-
que pas. Ainsi, au premier acte, le
gladiateur raconte comment, dans un
but de sortilèges, sa femme enceinte fut
torturée et mise à mort par l'impératrice
Faustine. Ce récit est si horrible que
nous n'osons le transcrire ici. Le gladia-
teur a perdu sa fille , et il la retrouve au
moment où il va la frapper au cirque. On
lui accorde un jour avant de la tuer. Au
moment où le peuple se précipite vers la
prison et demande sa victime, le gladia-
teur, par un crime aussi horrible qu'inu-
tile, tue sa fille; puis tout-à coup, après
ce meurtre épouvantable , il dit tranquil-
lement ces vers :
Je veux que ce poignard , sur un autel chrétien ,
Mêle , glorifiant tout ce que l'on révère ,
Une goutte de sang à celui du Calvaire.
[Montrant Néodétnie.)
J'offre au Dieu pauvre et nu son martyre et le mien.
Je veux que ce poignard , sur un autel chrétien,
Rappelant quel forfait épouvanta notre âge ,
Au monde rajeuni dise : Plus d'esclavage.
Ainsi le dénouement de Caliguia, c'est
l'assassinat ; celui du Gladiateur, c'est
l'infanticide. Aquila chrétien n'a pas un
remords, le gladiateur offre en holo-
causte, sur un autel chrétien, son poi-
gnard trempé dans le sang de sa fille.
Non, ce ne sont pas là des œuvres
inspirées par un sentiment vrai du gé-
nie chrétien , puisées aux mêmes sources
qui nous ont donné Polyeucte. Corneille
n'a pas mis en scène les pompes exté-
rieures de la religion; il nous en a
montré l'esprit. Polyeucte n'est pas bap-
tisé sur la scène; il n'y revient pas cou-
vert de sang, brisé par les tortures. Au
moment suprême, il n'oppose pas des
déclamations aux sollicitations de Félix
et de Pauline ; il leur expose simplement
sa foi. A la prière, à la menace, il se
contente de répondre : Je suis chrétien.
Enfin, quand le sacrifice est consommé,
Pauline et Félix, transformés par celui
qui tient les cœurs en sa main, deman-
dent le martyre. Voilà qui sera éternelle-
ment beau, parce que cela est profondé-
ment vrai. Certes, il est bien permis à
M. Dumas et à M. Soumet de ne pas être
Corneille; mais alors qu'ils ne touchent
pas à cette grande poésie qu'il ne faut
Nous observerons encore que le fait | aborder que la foi dans le cœur.
366
DE L'ÉTAT ACTUEL
Ces deux tentatives avortées ont renou-
velé contre le Christianisme les attaques
qui accueillirent les premiers ouvrages
de Chateaubriand. On a nié que la foi
fût possible au théâtre. On a tourné et
retourné de toutes les façons le jugement
de Boileau à ce sujet ; sans doute la ten-
tative est difficile, mais il est absurde de
conclure de la difficulté d'une œuvre à
son impossibilité. Ici, nous le répétons,
le talent ne suffit pas : soyez d'abord
chrétien, et vous saurez faire parler le
Christianisme.
Quoi qu'il en soit, voici venir un jeune
auteur qui ne s'est pas laissé décourager,
et qui a tenté cette audacieuse entre-
prise d'une tragédie chrétienne. Son
œuvre nous paraît appartenir à un hom-
me de foi ; elle sort tout-à-fait du drame
moderne; nous allons l'examiner avec
soin. En deux mots, nous dirons d'abord
ce que c'est que Vallia, la tragédie nou-
velle (1). La scène se passe au 5e siècle,
époque où la barbarie a eu raison de
Rome , et où le Christianisme s'imposa
aux barbares qui se ruaient sur le monde.
Nous sommes dans un couvent de la Sep-
timanie, une de ces abbayes militaires
qui couvraient le sol gaulois à cette épo-
que. Vallia, chef des Goths , après d'é-
clatantes victoires, a vu !a fortune lui
devenir infidèle; il est venu cacher dans
ce cloître les ennuis d'un grand cœur,
terrassé par les événemens. Là il a vu
Eudoxie, jeune fille qui passe pour la
fille d'Aymar, abbé du couvent ; il l'a
aimée, et cet amour a acquis bientôt dans
son cœur une dévorante énergie. Mais les
vœux qu'il a prononcés l'accablent de re-
mords, e! il lutte soutenu par les conseils
du prêtre Sulpice qui l'engage à étouffer
cet amour sous de nobles travaux. Il re-
fuse. Tout- à -coup il apprend que les
Francs ont envahi de nouveau la contrée,
qu'ils sont aux portes du couvent, qu'Eu-
doxie est peut être entre les mains de
ces ennemis. Le barbare se lève, il de-
mandesesarmes, il va combattre pouren-
lever celle qu'il aime à un rival peut-être.
Eneffet,EudoxieaimeleFrancSnnnon.
Vallia, qui l'a sauvée, l'apprend de sa
propre bouche, et dès lors rien ne l'ar-
(I) Un vol. in -8». Tresse, éditeur, maison Barba,
Valais-Royal. Paris.
rête. Il a d'ailleurs à ses côtés un affran-
chi nommé Majorin qui le pousse à tous
les crimes pour s'en rendre maître, et
revenir aux dieux de Rome et de la Grèce.
Excité par ces conseils et par sa passion,
Vallia descend peu à peu dans le crime;
enfin il tue Aymar, l'abbé du couvent. Le
remords pénètre dans son âme, et la voix
sévère de Sulpice veut le rappeler à la
vertu. Le barbare résiste, et alors il réa-
lise le mot de l'Écriture : impius càm
in profundum venerit contemnit. Après
cette lutte, Vallia retombe sur lui-même
de tout le poids de ses remords, mais
son amour se rallume; il va enlever Eu-
doxie, lorsqu'il découvre par une lettre
qu'elle lui remet qu'elle est sa fille. Voici
ce que le poète a fait de cette donnée
en la transformant par les idées chré-
tiennes.
Vallia , après avoir lu la lettre.
Non, non, elle est fille d'Aymar.
Viens, viens, regarde-moi, réponds-moi sans retard,
Dieu t'écoule parler. Si lu fais un mensonge,
Dans l'abîme avec moi ce Dieu vengeur te plonge.
Maudis-moi si tu yeux comme je me maudis,
Mais parle sans détour. Lorsque je le perdis,
Je saisis mon poignard , et , pour te reconnaître ,
Dans les mains de celui qui deviendrait ton maître ,
Je traçai sans frémir une croix sur ton cœur.
Eudoxie.
Je suis sa fille!
Valh'a.
Toi!... toi! ma fille! 0 malheur!
Eudoxie.
Voilà donc le sujet des pleurs que ce bon prêtre
Répandait en silence en écrivant sa lettre.
Je comprends sa douleur, je vois avec regret
Qu'il craignait de me perdre en perdant son secret.
Je veux le rassurer. Oui , duc , je suis la fille !
Et j'ai des sentimens dignes de ma famille.
Je veux revoir Sunnon ; je veux revoir Aymar!
Vallia .
Oh! ne m'approche pas.
Eudoxie.
Mon père !
Vallia.
Il est trop tard,
Eudoxie.
Que s'est-il donc passé?
Vallia.
Mon crime m'épouvante !
Eudoxie.
Quel crime?
Vallia.
De l'enfer il dépasse l'attente.
Je vais lui faire horreur !
DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
367
Eudoxie.
Me faire horreur ! qui ? loi !...
Je suit ta fille, duc, je t'aime , je le dois.
V allia.
Tu dois me haïr]
Eudx i e.
Non!
\' allia.
Me fuir !
Eudoxie.
Je te vénère.
Vallia .
J'ai tué le vieillard qui te servait de père.
Eudoxie.
Mon père!... qu'as-tu fait!!!
Y allia.
Et je livre à la mort
Celui qui méritait de partager ton sort.
Eudoxie.
Sunnon ! grand Dieu !
Val lia .
Sunnon est aussi ma victime;
sunnon est accusé d'avoir commis mon crime.
Ah!
Eudoxie tombe évanouie.
Vallia.
Ma fille ! elle meurt ! grand Dieu ! la l'as permis ;
Ce crime affreux manquait à ceux que j'ai commis.
Venge-loi. Je suis donc indigne de ta foudre!
Eh bien ! à me frapper je saurai me résoudre ;
Mourons! Je puis du moins expirer sans regrets,
Et noyer dans mon sang ces horribles secrets.
{il va se frapper; Eudoxie l'arrête.)
Euduxie.
Mon père! eh quoi ! déjà mon père me délaisse!...
Ce sombre désespoir n'est que de la faiblesse ;
Tu dois me proléger et délivrer Sunnon ;
Tu dois te repentir el prier Dieu.
Vallia .
Non, non.
Il est un crime affreux que j'ai commis sans doute ;
L'enfer connaît ce crime , et le ciel le redoute.
Ton Dieu , dont ce forfait absorbe la bonié,
M'a maudit pour le temps el pour l'éternité.
Eudoxie.
Ce crime sans pardon , jo le connais , mon père.
Vallia.
Toi!
Eudoxie.
C'est le désespoir.
Vallia.
Dieu permet que j'espère?...
Eudoxie .
Il t'en fait un devoir. Veux-tu braver sa loi?
Par un crime nouveau te séparer de moi ?
Descendre dans l'abîme ?
Vallia .
Eh bien ! ma fille, ordonne ;
Avec loi je veux vivre; à toi je m'abandonne.
Eudoxie.
Jette au loin ce poignard.
Vallia.
Oui , ma fille.
Eudoxie.
A genoux.
Prions Dieu maintenant d'avoir pitié de nous.
Vallia .
Moi , prier ! je ne puis ; je me sens trop coupable ;
Sous le poids du remords un Dieu juste m'accable.
Eudoxie.
Je vais prier pour toi; seulement joîds les mains,
Et quand j'invoquerai le maître des humains,
Dans le fond de ion cœur répète ma prière,
El donne à noire Dieu ta confiance entière.
Vallia.
J'obéis. [Il se met à genoux.)
Eudoxie , priant.
Dieu ! grand Dieu ! que fléchit le remords ,
Toi qui dans le cercueil ressucites les morts,
Prends pitié de cet homme alors qu'il s'humilie.
Son âme dans le crime est comme ensevelie;
La pierre du sépulcre est lourde à soulever.
Seigneur, mon père est morl ; dis-lui de se lever.
Sauve-le des malheurs où son crime l'égaré ,
Et rends une âme vierge à ce nouveau Lazare.
Par les soins que je donne à tous les malheureux ,
Quand je taris leurs pleurs, quand je veille pour eux,
Ne lui refuse pas son pardon qu'il réclame ;
Je t'offre tout mon sang pour racheter son âme.
Souviens-toi des tourmens qu'il a déjà soufferts;
Ses maios gardent encor la trace de ses fers :
Après avoir perdu son rang el sa famille,
Il n'a de tous les siens retrouvé que sa fille.
A cause de ses maux remplis son dernier vœu;
L'infortune est un titre à la bonté de Dieu.
Tu pleures , Vallia ? pleure , afin que tes larmes
Donnent un doux spectacle à Dieu que tu désarmes.
Les pleurs sont devant lui, quand il est offensé,
Une expiation ; comme le sang versé ,
Les pleurs du repentir sont un nouveau baptême.
Lève-toi , maintenant , et redeviens toi-même.
Lève-toi : Dieu pardonne ; il nous donne la paix ;
11 m'a rendu mon père, et je le reconnais.
Vallia.
Ah ! oui, oui, Dieu pardonne ; il me rend Eudoxie ;
Elle descend vers moi , comme un nouveau messie ,
Pour briser mes liens. Oui, je la reconnais;
Mon cœur me disait bien que tu m'appartenais!....
Cher et fatal secret qui me fixait près d'elle!...
De sa mère je vois une image fidèle.
Je suis ton père, va; ton père! comprends-tu?
Ton père ! Ce mot seul me rendrait ma vertu.
Chère Augusla.
Eudoxie.
Co nom ! . . .
368
DE L'ÉTAT ACTUEL
Vallia.
Ah ! ce nom , c'est le tien ;
Nous te Pavions donné. Mais , oui , je le sais bien ,
Augusta , c'est ton nom. Si je pouvais te dire. . .
Oh! laisse-moi pleurer.
Eudoxie.
Prolonge son délire ,
Grand Dieu! fais-lui goûter la volupté des pleurs ,
Le charme de Pespoir et l'oubli des douleurs.
Ta grâce maintenant régne en lui sans obstacle,
Et toi seul tu pouvais opérer ce miracle.
Vallia (il se relève d'un air résolu).
Lui seul ! lui seul , ma fille ; et je veux aujourd'hui
M'acquitter des bienfaits que j'ai reçus de lui.
Je sens que je peux tout par le Dieu qui m'anime,
Et qu'un de ses regards m'a rendu magnanime.
Dans les cœurs engourdis lu rallumes la foi,
Et tu peux dans la force attirer tout à toi.
C'est toi qui fais sortir, au gré de ton envie,
La gloire de l'opprobre, et de la mort la vie.
Ah! donne moi bientôt l'occasion, Seigneur,
D'expier à la fois mon crime et mon bonheur,
De verser tout mon sang avec toutes mes larmes:
Quand on souffre pour toi la douleur a des charmes;
Ah ! je t'aime à présent d'un amour grave et fort ,
Comme tu nous aimas , ô Christ ! jusqu'à la mort.
On devine le dernier acte; il se com-
pose tout entier de l'expiation de Vallia ;
il veut se dévouer pour Sunnon, mais les
soldats n'acceptent pas ce dévouement,
et malgré tout, ils veulent le placer sur
le pavois. D'un côté, les tentations de la
gloire ; de l'autre, les pleurs de sa fille ,
il repousse tout, il se soumet, et lui-
même s'inflige la dégradation militaire
par ces beaux vers :
Ma main d'un sang pur s'est trempée ,
Et le poignard me rend indigne de Pépée.
(Il tire sonépée.)
Adieu donc noble fer, qu'autrefois ont porté
Mes pères , dans les jours de leur prospérité.
De gloire et de malheur cher et sublime gage ,
Pendant six jours entiers tu vis Rome au pillage;
Ainsi que des blés murs fauchés dans les vallons ,
Tu moissonnais les Huns sous les mûrs de Cbàlons,
Et mon père avec loi rendit son nom célèbre
Du Rhône à l'Océan , et de la Loire à l'Èbre;
Après avoir servi des héros surhumains,
Tu tombes sans retour de mes indignes mains.
(Il laisse tomber son épée.)
Du soldat j'ai perdu le noble caractère ;
Poignard et baudrier, ceinture militaire ,
Foulez tout à vos pieds. Vous, mes pairs, jugez-
moi,
Et sur ma tombe , après , vous choisirez un roi.
Désormais rien ne saurait plus arrêter
Vallia. On refuse de le juger ; il s'im-
pose lui-même une. peine plus terrible,
il s'ensevelit tout vivant dans les cryptes
du couvent pour y pleurer sa faute.
Au moment où il descend dans le
souterrain, Sulpice dit :
Rendons grâces à Dieu : dans son amour immense ,
Au plus coupable même il offre sa clémence ;
Et quand le criminel a la foi pour appui ,
Des profondeurs du crime il remonte vers lui.
Ces derniers vers renferment toute la
tragédie ; c'est la luttedes vérités chrétien-
nes contre les passions dans le cœur du
barbare. A peine entré dans la voie de la
vertu par ces vérités , Vallia en sort par
une chute, et chaque pas qu'il fait le con-
duit au crime. Dieu le ramène à lui par
l'objet même de ce crime. L'auteur a très
bien compris la puissance des idées chré-
tiennes. Dans le système de la fatalité an-
tique, dès que Vallia reconnaît sa fille, il
ne lui resterait plus que le désespoir et le
suicide ; les idées chrétiennes ont fourni
à l'auteur la plus belle et la plus pathéti-
que situation de son ouvrage, et le dé-
nouement qui est neuf et simple, et res-
sort parfaitement du sujet. La fatalité
antique ne peut anéantir le crime qu'en
anéantissant le coupable : l'idée chré-
tienne détruit le crime et sauve le cri-
minel.
Habituée aux allures brutales du drame
moderne, la critique n'a pas vu tout ce
qu'il y avait de sérieux dans cet effort d'un
homme véritablement convaincu ; elle a
rendu justice au talent; elleaniéla pen-
sée qui l'inspirait. Les reproches qu'elle a
adressés à l'auteur de Vallia sont bien
vieux et ils devraient être bien usés, si
l'erreur était jamais trop usée pour des
hommes de mauvaise foi. Lorsque Cor-
neille lut Polyeucte à l'hôtel deRambouil-
let, tous les beaux esprits du temps n'eu-
rent qu'un cri pour condamner ce magni-
fique poème; Voiture fut chargé d'engager
Corneille à ne pas le faire représenter. A
l'apparition du Génie du Christianisme,
et surtout des Martyrs, les mêmes repro-
ches s'attaquèrent à M.deChateaubriand.
Il est beau d'entrer dans la voie littéraire
escorté par des noms aussi glorieux. Ces
reproches sont répétés par un critique du
journal des Débats, qui a le malheur de
n'être qu'un homme d'esprit et d'impro-
visation, ce qui ne suffit pas pour juger
une œuvre qui touche aux plus hautes
DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE.
369
questions, et qui sort des banalités ordi-
naires du mélodrame. N*égàyons pas,
dit-il avec Boileau, les terribles mystères
de la loi nouvelle; et plus bas : Pallia/
qu'est-ce que Pallia? c'est un des
héros de nos chroniqueurs. Dans l'his-
toire, ce héros a bien raison, si ça lui
plaît, de s' appeler Pallia, c'est son droit;
il n'a plus ce droit dès qu'il met le pied
dans le drame/ Et ailleurs, après avoir
contesté à l'Eglise primitive sa poé-
sie, le critique des Débats ajoute: mais
en revanche, le seul dogme de la fata-
lité antique a produit, depuis tantôt
trois mille ans , les plus beaux drames
dont slwnore le génie humain. Ainsi
d'un trait de plume notre critique met
au néant le Dante, le Tasse , Mi'ton ,
Corneille, Racine, Voltaire, Chateau-
briand, les plus grands noms poétiques
des temps modernes ; ainsi il ne sera pas
permis à un jeune homme sérieux d'é-
tudier ces grands modèles et de s'in-
spirer aux sources sacrées dont ils ont
tiré tant de trésors. Oui , vous le dites,
vous êtes païens (1)1 Mais alors restez les
critiques du mélodrame et du vaudeville;
faites de l'art pour l'art, selon l'expres-
sion que vous avez inventée, et lorsque
quelque œuvre de foi se produit à vos
yeux, détournez la tête si vous ne com-
prenez pas, mais abstenez-vous parce
que vous ne comprenez pas. Pour répon-
dre en détail à ces reproches il faudrait
un volume; nous en avons dit assez pour
montrer tout leur néant: il ne nous reste
plus qu'à les résumer et à les mettre en
regards de nos réponses.
Au reste, ces critiquesonles a adressées
non pas tant à la tragédie de Pallia
qu'à l'ordre d'idées qu'elle représente.
On lui a reproché de sortir de la fatalité
et de vouloir prêcher au théâtre. Si vous
avez un beau sermon à débiter, montez
en chaire, mon très cher frère, lui a en-
core dit le journal des Débats ; on lui a
reproché d'avoir fouillé une époque peu
connue ; on lui a reproché d'avoir em-
prunté sa poésie à une religion dont il
ne faut pas égayer les terribles mystères;
(1) « Nous, cependant, les païens de chaque jour,
nous n'irons pas sur les brisées de ces grands pré-
dicateurs , Corneille et M. de Chateaubriand. »
(Journ. des Débats, 4 octobre.) C'est une raison
bien concluante !
on a rendu seulement justice au style.
Nous avons répondu d'abord : le théâ-
tre doit être moral parce qu'il s'adresse
d'une manière brûlante à la foule ; il faut
que la forme dramatique contienne une
pensée, parce que le fait a des bornes, et
que seul il amène tous les excès. L'élément
chrétien, comme ils disent encore , ne
doit pas être repoussé au théâtre, mais
au contraire , il peut dans les mains d'un
homme croyant fournir les plus beaux
effets du pathétique et du sublime. L'é-
lément chrétien ne consiste pas d'ailleurs
dans la forme extérieure de nos mystères,
mais dans la lutte profonde des senti-
mens et des pensées. C'est pour avoir mé-
connu ces grandes vérités que le théâtre
se traîne depuis dix ans dans la fange de
tous les excès.
Et jetons les yeux autour de nous :
que voyons-nous depuis que M. de Cha-
teaubriand a ouvert le siècle avec tant
d'éclat? Qu'ont fait la philosophie , l'his-
toire, la littérature , quand elles ont
voulu rompre avec les grandes vérités
chrétiennes, avec les règles immuables
du beau et du vrai? La philosophie de-
venue panthéiste, éclectique, humani-
taire, que sais-je?est revenue péniblement
aux erreurs si glorieusement foudroyées
par les génies chrétiens des premiers siè-
cles. L'hiatoire s'est faite matérialiste ;
elle a voulu conter pour conter ; la litté-
rature a suivi la même voie, elle a fait
de l'art pour l'art. Nous, les catholiques
de ce siècle , nous à qui la foi ne manque
pas, même au théâtre, nous ne voulons
pas de cette fange matérialiste, nous ne
répudions pas le présent dans ce qu'il a
de vrai ; mais aussi nous ne voulons
pas rompre avec dix-huit siècles d'efforts
glorieux. Autour de nous, tout ce qui
restera s'est placé à l'ombre de cette
bannière, nous n'avons rien à envier
au matérialisme. MM. de Bonald, de
Maistre. Chateaubriand, Lamartine, dans
ses Méditations et ses Harmonies , et ce
génie qui s'appelait M. de La Mennais,
voilà les gloires de notre siècle. Le reste
sera placé bien loin dans des rangs in-
férieurs. Il faut que la littérature dra-
matique reprenne son rang à côté de
ces hommes ; il faut qu'elle remonte à
Corneille , à Racine, à la source du
beau et du vrai . Que si elle résiste à ce
370 ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES
mouvement salutaire, elle n'enfantera
jamais que des œuvres sans nom , re-
poussées et maudites par l'homme de
bien; ear la première condition de l'art,
c'est la morale et la vérité.
Amédék de Beaufort.
ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES.
MADAME DE CHANTAL. 1572.
PREMIER ARTICLE.
Au 16e siècle, parut un homme dont le
génie vaste et hardi, la parole puissante
et incisive étaient destinés à opérer dans
les esprits une immense révolution. Sorti
de la classe humble, mais forte, des tra-
vailleurs, endurci dès le jeune âge con-
tre les privations et les souffrances, il
apprit de bonne heure à luiter, et sentit
combien la vie est rude pour quiconque
doit courber la tête devant les heureux
et les privilégiés du monde. Car il était
né pauvre, et celui qui devait doter sa
patrie d'une langue nationale, arracha à
la charité parcimonieuse du riche les
premiers élémensdela science. Naturel-
lement porté à la rêverie et à l'exalta-
tion, ces dispositions s'accrurent encore
en lui par l'isolement où le plaçait la
pauvreté et par la souffrance qu'il en
ressentit. Enfant, il s'était ému à ses
propres accens, lorsque sa voix sollici-
tait l'aumône; sa prière mélancolique
n'avait souvent eu pour témoin que la
croix solitaire des forêts natales. A peine
arrivé à l'adolescence , la mort lui enlève
un compagnon chéri, et soudain, im-
pressionné par sa douleur, il se croit ap-
pelé à la vocation religieuse. Pourquoi
ne comprit-il pas que toutes ces larmes
brûlantes , répandues depuis son enfance,
lui étaient moins arrachées par la piété
que par l'humiliation , que ces élans
vers le ciel ne tendaient pas tant à le
rapprocher de Dieu qu'à l'éloigner des
hommes au milieu desquels il souffrait?
Trompé sur ses besoins , méconnaissant
la voix qui l'appelait à commander et
non à obéir, le pauvre écolier devint un
pauvre moine.
Mais dans cette organisation puissante
dominaient l'orgueil et les sens, et ces
deux tyrans de notre nature se vengèrent
sur l'homme d'avoir été méconnus par
l'enfant. L'orgueil se révolte le premier.
D'abord il attaque faiblement l'autorité
que l'imprudent jeune homme était ve-
nu chercher lui-même; bientôt il l'é-
branle , et la renversant enfin, jette sur
elle, fier de son triomphe, l'ironie et
l'injure , croyant à force de mépris faire
oublier qu'un jour il s'est agenouillé de-
vant elle. Les sens, excités à leur tour,
irrités par la contrainte des premières
années , rompent tout frein , et célèbrent
leur révolte par un débordement de pa-
roles et d'idées que seuls ils pouvaient
enfanter. Une vierge avait relevé les fil! es
d Eve de leur antique dégradation, et
depuis Marie, la femme retrouvait sa
dignité par la virginité; soudain, elle
rétrograde jusqu'au temps du judaïsme.
Le Christ avait voulu en faire la compa-
gne de l'homme; pour le moine révolté
elle n'est plus que sa femelle, bonne
uniquement à la reproduction et devant
remplir sa vocation à tout prix. Alors on
entend sortir ces étranges conseils de la
bouched'un prêtre chrétien : i Que si une
femme a épousé un homme impuissant,
qu'elle lui demande la permission de
s^unir à un de ses parens ou amis ; que
s'il refuse, qu'elle quitte le logis clan-
destinement, par amour de son salut,
qu'elle aille en pays étranger et s'y ma-
rie.. .(1).> Il faut avouer que voilà le salut
singulièrement compris. Ce n'est pas
tout, le prédicateur continue. Pour lui,
(1) Voir les cyniques paroles, que nous n'osons
répéter ici , dans le Sermo de malt imunio , cité par
M. Audin , Hist. de la Vie , des Ecrits et des Doc-
trine» de Martin Luther, U II, p, çg.
MADAME DE CHAKTAL.
371
l'union de l'homme et de la femme re-
devient un accouplement auquel ne par-
ticipent ni lame, ni l'esprit: la matière
n'écoute que ses besoins; elle veut les
salisfaire, n'importe comment. Que si
une part si grande est faite à la femme,
que sera-ce du mari? Le moine apostat
va jusqu'à lui donner le conseil de la
contraindre par la force publique. « Si
\* elle refuse le devoir conjugal, renvoie-
<là,et à la place de Vasthi, mets Es-
« ther, pour imiter l'exemple d'Assué-
i rus roi... Le magistrat doit employer la
« force contre la femme revêche; en cas
< de besoin , le glaive. Si le magistrat
« use du glaive, le mari imaginera que
< sa femme a été enlevée et tuée par des
« voleurs , et il en prendra une au-
« tre (I). > Ainsi donc , oubliant la diffé-
rence des temps et des lieux, peu inquiet
de la voie dans laquelle il entraîne l'hu-
manité, le moine repousse la loi de l'es-
prit pour invoquer celle de la chair , et
renie la parole du Christ.
L'effet de ces enseignemens est im-
mense. A la voix du docteur , les cloîtres
s'ouvrent; le dévergondage de l'action
suit le dévergondage de la pensée ;
l'homme ne regarde plus la femme qu'a-
vec les yeux de la chair,- la femme oublie
quelle doit surtout être chaste, et que
sa mission est de moraliser la sociéié; la
loi se matérialise, et les plus étranges
aberrations de l'esprit humain enfantent
des sectes monstrueuses. Ce serait une
belle et intéressante étude a entreprendre
que l'é ude du changement opéré dans
la société par ce mépris jeté sur le céli-
bat, sur la virginité, tant recommandés
par les premiers Pères, ■et qui sont, pour
ainsi dire, la base du Christianisme- et
la comparaison ne serait pas moins cu-
rieuse à établir entre les traités des saint
.Cyprien , des saint Ambroise, des saint
Jérôme, sur la virginité, et les discours
obscènes que le nouveau Père de l'église
Réformée tenait à table et débitait en
chaire. Mais ce sujet est trop vaste pour
trouver place ici; pour nous, du reste,
il peut se résumer en quelques mots:
Le dernier terme et l'expression la plus
avancée de ces doctrines se révèlent , en
(t) Sernio de malrimonio , cité par M. Aodin ,
Bitt. fela Vie+etc, t. H, p. 56.
Allemagne, par la bigamie du landgrave
de liesse; en Angleterre, par les noces
effrontées et sanglantes d'Henri VIII.
On comptait déjà 89 ans depuis la nais-
sance de celui par qui tous ces désordres
étaient entrés dans la société, il y en avait
55 qu'il avait prononcé les premières pa-
roles de révolte dans un sermon contre les
indulgences, et 16 que la mort l'avait ap-
pelé devant le tribunal suprême de Dieu,
quand vint au monde une femme dont
l'exemple, par la piété et la chasteté de
sa vie, par la dignité chrétienne de sa con-
duite , mais surtout , peut-être , par le
lien intime d'une affection pure avec un
des hommes les plus saints et les plus ad-
mirables de cette époque, devait contre-
balancer les funestes doctrines de Luther,
et rappeler au monde oublieux que l'u-
nion spirituelle de l'homme et de la
femme peut exister forte, sainte, riche
en bonnes œuvres et en nobles actions,
sans que le contact de la matière vienne
la souiller. Cette femme était madame de
Chantai , l'amie de François de Sales, la
fondatrice de l'ordre de la Visitation. Il
nous a paru d'autant plus utile de pré-
senter un court tableau de cette vie si
bien remplie , et de l'union intime qui
exista entre ces deux âmes d'élite, qu'elle
offre un contraste frappant avec le ma-
térialisme répandu alors dans les mœurs
pas la Réforme , et que, comme la douce
étoile isolée de l'obscurité d'une nuit
orageuse, elle fait espérer de meilleurs
temps.
La famille Frémiot conservait une
piété traditionnelle. Bénigne Frémiot
président à mortier au parlement de
Dijon, se distinguait par la pureté de sa
foi autant que par la fermeté et la loyauté
de sa conduite ; et sa femme, Marguerite
de Berbisy, nous est également présen-
tée comme douée de beaucoup de pru-
dence et fort attachée à la religion. Ce
fut d'eux que naquit, à Dijon, le 23 jan-
vier 1572 , Jeanne-Françoise Frémiot
plus connue sous le titre de baronne de
Chantai, et que nous verrons prendre
ei. suite celui de mère de Chantai, en de-
venant la première supérieure dje son
ordre.
Tout est enseignement dans la conduite
de ceux que Dieu destine à exercer une
salutaire influence sur les îiommes ; leur
372
ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES.
éducation, leur vie de famille, leurs ac-
tions, en apparence les plus éloignées
d'un but religieux, leurs défauts, leurs
égaremens même peuvent servir d'in-
struction , soit comme exemple , soit
comme avertissement. Nous avons vu
souvent ceux que l'Eglise a pris plaisir à
adopter parmi ses enfons de prédilection
commencer par les plus grands égare-
mens, et n'arriver à la sainteté qu'après
avoir éprouvé l'amertume et le dégoût
des jouissances matérielles. Ce n'est point
le spectacle que nous offrira la vie sim-
ple et pure de madame de Chantai : heu-
reusement née , elle ne parait point avoir
eu à lutter contre les entraînemens de la
passion, ni à se dégager des exemples
dangereux et des impressions mauvaises;
mais en jetant un rapide coup d'oeil sur
son existence pendant les années qui
précédèrent sa vocation , nous y trouve-
rons d'admirables vertus, l'humiiité, la
patience, la charité et l'abnégation. Nous
partagerons les différentes périodes de sa
vie en trois : la première nous montrera
l'épouse sage et dévouée; la seconde, la
mère pleine de sollicitude, de vigilance
et d'abnégation ; la troisième , la reli-
gieuse, fondatrice et supérieure d'un
ordre dont la pauvreté et la charité fu-
rent la base. Puis, dans chacune de ces
phases diverses, nous suivrons la pensée-
mère, la religion, qui les anime toutes,
et qui, comme un rayon du ciel, grandit
et brille d'un plus vif éclat à mesure que,
plus près d'atteindre le but, elle se rap-
proche davantage de sa source.
La vie de l'enfant et celle de la jeune
fille restent ordinairement cachées dans
le sanctuaire de la famille. La parole
naïve, l'hésitation timide du premier
âge, n'ont d'importance et de charme
que pour l'œil inquiet et attentif des pa-
rens; la foule indifférente et pressée
ne s'arrête guère à examiner un fruit
que le bourgeon indique à peine. Voilà
pourquoi nous savons et nous dirons
peu de chose de l'enfance de Jeanne,
Elle se passa douce et simple, partagée
entre l'étude et la pratique des devoirs
de la vie. A peine âgée de dix-huit mois,
elle avait fait une perte irréparable en la
personne de sa mère : ce fut donc la re-
ligion, celte autre mère des petits en-
fans et des âmes souffrantes, qui la re-
cueillit sur son sein et qui, berçant ten-
drement dans ses bras divins l'enfant que
les bras maternels ne pouvaient plus ca-
resser, versa dans sa jeune âme les tré-
sors d'ineffable tendresse dont les fruits
devaient être si abondans. Dans les dé-
plorables circonstances où se trouvait la
France, les familles vraiment pieuses
soupiraient après des temps meilleurs et
s'efforçaient de les préparer en s'ap-
puyant sur une foi plus pure et plus
éc'airée. C'est ce que fit le président
Frémiot; il s'appliqua à donner à ses
enfans une connaissance raisonnée de la
religion , de manière à ce que leur
croyance ne fût point ébranlée par les
argumens spécieux des religionnaires,
et peut-être devons-nous à cet enseigne-
ment et aux circonstances mêmes qui le
nécessitèrent la belle vie que nous es-
sayons de retracer ici.
Les historiens et les biographes de ma-
dame de Chantai se sont plu à nous ra-
conter un ou deux traits de son enfance
auxquels donna lieu cette instruction.
Elle avait à peine cinq ans, que, se trou-
vant un jour dans l'appartement où son
père causait de matières religieuses avec
un seigneur calviniste, la petite Jeanne
s'échappa soudain des mains de sa gou-
vernante, et, courant à celui dont une
phrase l'avait sans doute frappée : t Mon-
« sieur, lui dit -elle, vous ne croyez pas
f que Jésus-Christ soit présent au saint
< sacrement; cependant il a dit qu'il y
< était : vous croyez donc qu'il est un
< menteur? > L'étranger lui répondit ce
qu'il crut être à sa portée , et , pour faire
sa paix avec elle, lui donna des bon-
bons; mais elle courut aussitôt les jeter
au feu, et, se tournant vers lui : < Voilà
c comme les hérétiques brûleront dans
< l'enfer, parce qu'ils ne croient pas ce
c que Notre-Seigneur a dit. » Ce zèle si
précoce ne diminua point avec le temps,
seulement il revêtit d'autres formes.
L'âme pieuse et tendre de madame de
Chantai ne pouvait être accessible au fa-
natisme, et la charité dont elle était
remplie, éclairée encore par les doux
conseils de François de Sales, comprit
vile que les conversions ne s'opèrent pas
par les flammes des bûchers, mais par la
chaleur entraînante de l'amour et par
l'irrésistible influence de l'exemple.
MADAME DE
L'action la plus saillante de Jeanne ,
dans sa vie de jeune fille, nous montre
déjà en elle une grande fermeté de ca-
ractère et une dévotion bien arrêtée :
c'est celle où , livrée à elle-même , solli-
citée par sa sœur et son beau-frère , le
marquis d'Effran , elle sut résister à tout
et refusa , à cause de la différence de re-
ligion , un parti fort avantageux. Peu de
temps après, nous la voyons accepter
pour mari , de la main de son père , le
baron de Chantai , sans que son inclina-
tion paraisse déterminer en rien cette
alliance. Du reste , elle était fort conve-
nable sous tous les rapports. Christophe
de Rabutin , baron de Chantai , était
l'aîné du côté paternel de la maison de
Rabutin, et descendait de celle de saint
Rernard du côté maternel. Il avait alors
27 ou 28 ans, Jeanne 21.
L'époque du mariage, si grave pour
toute femme qui en comprend l'impor-
tance , où l'existence se fixe , où les fai-
blesses de la jeune fille doivent dispa-
raître pour faire place à la raison calme
de l'épouse ; où elle a besoin, non plus de
théorie , mais d'action , de force , de pa-
tience , d'énergie et de dignité, parce
qu'elle entre dans la réalité comme dans
le plein exercice de la vie; cette époque
marque aussi, pour madame de Chantai ,
l'ère nouvelle où ses actions vont se pa-
rer d'une vertu toute chrétienne. Son
premier acte est un acte d'abnégation.
Le baron de Chantai , par insouciance et
faiblesse, avait grandement dérangé sa
fortune ; et bien qu'il sentît le danger de
persévérer dans cetle voie , il était inca-
pable de surmonter les ennuis et les em-
barras d'une meilleure administration ;
aussi s'adressa-t-il à sa femme pour la
prier de se charger de ses affaires. Ce
fardeau si pesant l'effraya d'abord; elle
l'accepta pourtant et se mit courageuse-
ment à l'œuvre. Peut-être n'est-il pas in-
utile de jeter un rapide coup d'œil sur la
manière dont elle s'y prit.
Elle commença par s'entourer de do-
mestiques choisis ; mais en renvoyant
les autres, sa prévoyante charité se ré-
vèle déjà par le soin qu'elle prend d'as-
surer leur sort jusqu'à ce qu'ils aient
trouvé à se placer ailleurs. Quant aux
i nouveaux, elle étendit sur eux un regard
vigilant et protecteur , les accoutuma à
TOMB XII. — K° 71. 1841.
CHANTAL. 373
une vie laborieuse et active, et leur
donna en retour l'instruction propre à
leur état et les secours que pouvait ré-
clamer leur santé, j Alors , dit un de
c ses historiens, elle se dépouillait de
< l'autorité d'une maîtresse pour se revê-
« tir de la tendresse d'une mère, d'autant
« plus convaincue qu'elle servait Jésus-
« Christ en les servant, qu'il avait dit
t lui-même : « Ce que vous avez fait à
i l'un de ces petits , vous l'aurez fait
i à moi-même (1). t La messe chaque
jour et la prière en commun réunissaient
maîtresse et serviteurs dans un même
acte de dévotion ; et dès le moment
qu'elle prit la direction des affaires, elle
contracta l'habitude de se lever si matin,
qu'elle avait donné tous les ordres néces-
saires avant que son mari ne fût éveillé.
Les receveurs, les fermiers, les vassaux,
durent s'adresser directement à elle; et,
afin qu'on ne pût changer ses ordres, ni
prétendre les avoir oubliés ou mal en-
tendus, elle les donna par écrit. Toutes
les semaines, les comptes de ses domesti-
ques furent réglés , tous les mois ceux
des receveurs et des fermiers. Chaque
ouvrier recevait le prix de son ouvrage
au moment où il le rapportait; chaque
dette était payée exactement , et de
temps en temps elle visitait ses greniers
et ses terres pour s'assurer de l'ordre qui
devait y régner. Pourtant , malgré tous
ces soins, la fortune avait été si compro-
mise , que les revenus ne suffisaient pas
encore; elle en parla au baron de Chan-
tai, mais il ne voulut nullement consen-
tir à diminuer un peu de la dépense de
sa maison ou de celle qu'il faisait à la
cour et à l'armée. Ce fut donc cette ad-
mirable femme qui dut y pourvoir seule.
Sans affectation , sans éclat , elle retran-
cha peu à peu sur sa parure ; les étoffes
de prix, les bijoux , ce luxe élégant dont
une jeune femme aime à s'entourer, dis-
parurent graduellement; puis, quand
son mari s'absentait , les fêtes et les fes-
tins cessaient; elle se renfermait dans la
retraite , s'occupait de pieuses lectures
et travaillait pour les églises et pour les
pauvres. Alors le monde trouvait que
madame de Chantai n'avait rien de jeune
(1) L'abbé Marsollier, Vie de la vénérable mère
de Chantai, t. I, p. S2.
24
374
ÉTUDES SUR UES FEMMES CHRÉTIENNES.
que le visage ; que sa piété était bien
grave pour son âge , et il ne comprenait
pas tout le mérite secret de ces actions
qu'il voulait pourtant contrôler.
Jusqu'ici nous l'avons vue administra-
teur habile , économe prudent et sage :
encore un mot pour la connaître tout
entière. Une grande famine survint, pen-
dant laquelle elle nourrit non seulement
les pauvres de toutes ses terres, mais
aussi tous ceux des environs. De six à sept
lieues à la ronde on recourait à elle ,
parce que l'on savait qu'elle ne refusait
l'aumône à personne. Pour la faire avec
plus d'ordre, elle fit ouvrir une seconde
porte dans sa basse-cour. Les pauvres en-
traient par l'ancienne et sortaient par la
nouvelle. Parmi ce grand nombre de pau-
vres, il y en avait plusieurs qui, après
avoir reçu l'aumône, faisaient prompte-
ment le tour du château , et rentraient
par l'ancienne porte pour la recevoir une
seconde fois. Madame de Chantai, qui se
trouvait toujours à cette bonne œuvre,
le remarquait souvent; mais elie ne put
jamais se résoudre ni à leur faire la moin-
dre confusion, ni à les refuser. Elle se
disait à elle-même, dans ces occasions :
« Hélas! combien de fois me présenté-
c je devant Dieu dans un même jour
« pour lui demander mes besoins! Si,
a après que je me suis présentée une fois,
c il me rejetait toutes les autres, et me
a refusait ce que je lui demande, où en
c serais-je (1)? » Telle fut madame de
Chantai dans sa vie d'épouse; telles s'é-
coulèrent les huit années de son mariage,
pendant lesquelles la naissance de six en-
fans, et l'éducation des quatre qui vécu-
rent, un fils et trois filles, vint encore
accroître l'immense charge qui pesait sur
elle. Son dernier enfant venait à peine
de naître, lorsque le baron de Chantai
mourut, tué à la chasse d'un coup de feu
que lui tira par mégarde un de ses pa-
rens. Madame de Chantai avaitalorsvingt-
huit ans. Ici commence la seconde partie
de son existence, et avec elle de nouvel-
les et plus rudes épreuves. Mais c'est
maintenant aussi que des aspirations plus
ardentes vers le ciel, descommunications
plus intimes avec Dieu , vont préparer et
révéler la vocation qui l'appela irrésisti-
(t) L'.rbbij Warsollier, Vie, clç,, t. I , p. fil.
blement à embrasser l'état religieux. Puis,
pour l'aider à supporter toutes ses souf-
frances, une main protectrice et amie va
s'étendre sur elle, la guider, la soutenir.
Suivons-la donc dans cette voie nouvelle,
où parfois nous la verrons près de suc-
comber , mais où François de Sales va
nous apparaître.
Après la mort du baron de Chantai,
l'austérité de sa retraite augmenta encore.
D'abord , elle fait vœu de ne point se re-
marier, et de vivre seulement pour Dieu ; -
ensuite elle distribue tous ses vètemens
aux pauvres , et fait un second vœu , celui
de n'en porier jamais que de laine; puis
elle supprime une partie de ses domesti-
ques ; cesse de faire des visites ; ne reçoit
que celles dont elle ne peut se dispenser;
et, se renfermant avec ses enfans , par-
tage sa journée entre les soins de leur
éducation, la prière, le travail, la visite
des pauvres et des malades. Une solitude
si complète, jointe à la disposition d'es-
prit où se trouvait madame de Chantai,
ne tarda pas à agir puissamment sur elle.
Ecoutons-la parler : « Quand il plut à la
i divine Providence de rompre les liens
« qui me tenaient attachée à mon mari ,
« en même temps elle me; distribua beau-
« coup de lumières du néant de cette vie
« et de grands désirs de me consacrer
« toute à Dieu. Quelque temps même
« avant ma viduité , Dieu m'attirait à le
« servir tant par de bonnes affections
« que par diverses tentations et tribula-
« tions qui me faisaient retourner à lui.
« Néanmoins , tout cela ne me portait
« dans ces commencemens qu'à vivre
« chrétiennement, élevant vertueusement
« mes enfans. Mais, quelques mois après,
« outre l'affliction très grande que je
< souffrais pour ma viduité, il plut à Dieu
« de permettre que mon esprit fût agité
« de tant de diverses et violentes tenta-
t tions, que si sa bonté n'eût eu pitié de
i moi , je fusse sans doute périe dans la
« fureur de cette tempête qui ne me don-
< nait quasi aucun relâche , et qui me
« dessécha de telle sorte que je n'étais
< plus presque reconnaissable (1). t
Ses amies, ses parentes vinrent la voir
pour tâcher de la distraire, attribuant k
la perle seule du baron de Cbantal la
(l) L'atoé Marsgllicr, Hc» de, p. 81.
MADAME DE CHANTAI..
375
douleur et le dépérissement dans les-
quels elle languissait. Mais ces visites ne
lui procurèrent aucun soulagement. Au
contraire ,elle préférait de se livrer seule
à la contemplation; et son ardeur pour
la prière était si grande, que la journée
ne lui suffisant pas, elle y consacrait une
partie de la nuit. L'abbé Marsollier ra-
conte à ce sujet un trait toucbant, et qui
montre l'attachement qu'elle pouvait ins-
pirer. Ses domestiques s'étant aperçus
qu'elle se relevait, s'arrangèrent pour la
veiller, afin de l'obliger du moins à rester
un peu au lit et à prendre un peu de
repos.
Inquiète, agitée, incessamment occu-
pée de connaître les desseins de Dieu à
son égard, mais ne sachant comment y
parvenir au milieu de tant d'incertitu-
des, elle éprouve le besoin d'avoir un
directeur. Ce souhait formé , plus de re-
pos ; il l'obsède le jour, trouble son som-
meil la nuit , et revient sans cesse dans
toutes ses prières, a Je demandais ce que
«je ne connaissais pas; car, bien que
« j'eusse été élevée par des personnes
i vertueuses, et que mes conversations
« ne fussent qu'honnêtes, je n'avais ja-
t mais ouï parler de directeur, de père
< spirituel, ni de rien qui en approchât.
« Néanmoins, Dieu me mit ce désir si
« avant dans le cœur, et l'inspiration de
« lui demander ce conducteur était si
t forte , que je faisais cette demande avee
a une contention et une force sans pa-
< reilles. Je parlais à Dieu comme si je
« l'eusse vu de mes yeux corporels, tant
« la foi et mon désir me donnaient espé-
t rance que je serais entendue. Je repré-
< sentais à Dieu la fidélité de ses paroles,
« qui promettent de ne point donner une
« pierre à qui lui demande du pain , et
i d'ouvrir à ceux qui heurteraient à la
« porte de sa miséricorde. J'ajoutais plu-
« sieurs autres semblables paroles dont
« j'étais moi-même étonnée; maisjesen-
« tais bien par après que Dieu même me
« les enseignait , et qu'il voulait que je
< demandasse ce que sa bonté voulait me
< donner. Je m'allais promener seule , et
« comme transportée , je disais tout haut
« à ]\otre-Seigneur ces mêmes paroles, ce
t me semble : Mon Dieu , je vous conjure
< par la vérité et par la fidélité de vos
« promesses, de, mç donner un homme
« pour me guider spirituellement, qui
« soit vraiment saint et votre serviteur,
« qui m'enseigne votre volonté et tout ce
« que vous désirez de moi , et je vous
« promets et je jure en votre présence
< que je ferai tout ce qu'il me dira de
« votre part. Enfin, tout ce qu'un cœur
c outré de douleur et pressé d'un ardent
i désir peut inventer, je le disais à Notre-
« Seigneur, pour l'induire à m'accorder
< ma requête, lui répétant toujours la
i promesse que je lui faisais de bien obéir
t à ce saint homme que je lui demandais
« avec tant de larmes et tant d'instan-
< ces (1). » Jeûnes, aumônes, tout est em-
ployé ; elle a même recours aux prières
d'autrui , afin d'obtenir ce directeur tant
souhaité. L'état d'exaltation où ces an-
goisses incessantes la conduisirent, pro-
duisit le phénomène que les âmes pieuses
désignent sous le nom de vision , et dont
Dieu, louché de ses larmes, se servit
pour la consoler et l'encourager. Quelle
que soit la cause de ce mystère que nous
ne pouvons percer, elle en éprouva un
grand soulagement. Laissons parier son
historien : « Un jour qu'elle se prome-
« nait seule par la campagne aux envi-
« rons de son château, selon sa coutume
« elle vit tout-à-coup au bas d'une coliine
a assez proche du lieu où elle était , un
« homme de la taille de saint François
«de Sales, qui lui ressemblait exacte-
i ment, habillé en évoque , tel en un mot
i qu'il était lorsqu'elle le vit la première
« fois, à Dijon, comme on le racontera
a ci-après. En même temps , elle entendit
t une voix qui lui dit : Voilà l'homme
« chéri de Dieu et des hommes que Dieu
« t'a destiné pour te conduire. La vision
« disparut aussitôt ; mais elle ne douta
« plus que Dieu ne l'eût exaucée, et
« qu'elle ne vît enfin l'effet de ses pro-
« messes (2). »
D'autres visions suivirent : elle vit suc-
cessivement la porte de Saint-Claude ,
petite ville du Jura où François de Sales
devait plus tard la recevoir au nombre
de ses pénitentes; puis le troupeau
nombreux de vierges et de veuves qui
devaient ensuite se ranger sous sa direc-
tion. D'autres fois, plongée dans l'extase,
(1) L'abbé Marsollier, Vie , etc., p. 87.
(2) Id.t ibi<i-, p. î>2.
376
ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES.
elle entendait la voix de Dieu même qui
l'exhortait à l'obéissance, et il lui sem-
blait en revenant à elle n'avoir appris
que cette seule parole que Dieu avait
dite à son âme: « Comme mon Fils Jé-
« sus-Christ a été obéissant, je vous des-
« tine à être obéissante (1). »
Ainsi se passa la première année de
son veuvage. Au bout de ce temps, son
père désira qu'elle vînt à Dijon près de
lui. La distraction obligée que ce séjour
apporta dans sa vie, ne diminua point
cependant ses incertitudes, sa défiance
en ses propres lumières , et son désir
insurmontable d'avoir un directeur. A
force de se faire humble , cette âme en
était arrivée à douter d'elle-même, et il
lui semblait que pour obéir à Dieu il
fallait absolument qu'elle obéit à un
homme. Cette humilité portée à l'excès
l'attira dans une démarche qui devait lui
attirer les plus grands chagrins et aug-
menter ses angoisses bien loin de les
diminuer. Un jour qu'elle était allée vi-
siter Notre-Dame-de-l'Étang, église à
deux lieues de Dijon, elle y rencontra
plusieurs dames de sa connaissance et
leur parla de la peine qu'elle éprouvait
de n'avoir point de directeur. Précisé-
ment celui de ces daines habitait le lieu
même où elles se trouvaient; ses péniten-
tes en firent le plus grand éloge, etinsis-
tèrent si fort sur ses mérites qu'elles
déterminèrent madame de Chantai à se
mettre sous sa direction. Ce fut une
triste détermination. D'abord ce reli-
gieux ne voulut se charger de la diriger
qu'à la condition qu'elle ferait quatre
vœux : le premier, de lui obéir ; le second,
de ne le jamais quitter; le troisième,
de garder un secret inviolable sur tout
ce qu'il lui dirait; le quatrième, de ne
parler qu'à lui seul de ce qui regarderait
sa conscience. Étranges prétentions en
vérité, et qui auraient dû, ce semble,
détourner madame de Chantai d'un sem-
blable engagement. Elle le contracta
pourtant, bien qu'avec répugnance. « Je
< voyais distinctement, à l'occasion de
« ces quatre vœux, qu'il n'était pas celui
c qui m'avait été montré; néanmoins
< pressée de la nécessité de quelques se-
« cours à cause de mes tentations , je me
(I) L'abbé Marsollier, Vie, etc., p. 08.
« laissai engager; joint que j'eus crainte
« d'avoir été trompée, et que ma vision
« ne fût qu'une imagination. » Une fois
maître de cette conscience trop timo-
rée , ce religieux ne sut ni en com-
prendre les besoins, ni en combattre les
faiblesses. « Il la chargea de quantité de
«prières, de méditations, de spécula-
it lions , de méthodes, de pratiques tout-
« à-fait laborieuses et embarrassantes ;
« il lui ordonna des prières au milieu de
< la nuit, des jeûnes, des disciplines et.
« d'autres austérités qui pensèrent rui-
< ner entièrement sa santé. » Que dif-
férente fut la conduite de François de
Sales, ce pasteur vraiment chrétien dont
la foi n'était qu'amour et charité! avec
quelle prudence il dirigea cette âme.
craintive; comme il l'encouragea, la
fortifia, la consola! Mais avant de jouir
de cette direction salutaire, bien des
peines attendaient encore l'humble
femme.
Vers ce temps , son beau-père, le vieux
baron de Chantai, vieillard chagrin et
irritable, exigea qu'elle vînt demeurer
chez lui , la menaçant en cas de refus de
déshériter ses enfans. Elle se résigna à
regret, car elle prévoyait combien elle
allait avoir à souffrir. Une servante éta-
blie dans cette maison y présidait à tout,
et disposait de tout selon ses intérêts :
elle était insolente et grossière et exer-
çait sur l'esprit du vieillard un empire
absolu. A l'arrivée de madame de Chan-
tai, elle outra encore ce despotisme, et
pour éviter de tomber sous son pouvoir,
elle lui fit supporter le sien. « La chose
« alla si loin, dit l'abbé Marsollier, que
« madame de Chantai n'osait pas donner
i un verre d'eau sans l'ordre de cette
« maîtresse-servante. Elle avait cinq de
c ses enfans auprès d'elle, nourris et en-
< tretenus aux dépens du baron, elle
« eut l'insolence de les faire aller de pair
« avec ceux de la sainte veuve. Souvent
i même ils leur étaient préférés, et dans
c les petits différends qui naissent sou-
« vent entre des enfans, ceux de la
« servante avaient toujours raison, et
i ceux de madame de Chantai toujours
« tort (1). » Peut-être y eut-il encore de
la faiblesse de sa part , dans cette cir-
(!'» L'abbé Marsolier, Vie, etc., p. 110.
MADAME DE CHANTAL.
377
constance, car elle sanctionna, pour
ainsi dire, ces abus par sa conduite : elle
traita ces enfans étrangers comme les
siens; se mit à les peigner, à les ha-
biller, à les instruire elle-même, espé-
rant ainsi gagner leur mère, mais en
vain. Il se rencontre des natures inca-
pables de comprendre la sublimité du
précepte chrétien; elles ne voient dans
la souffrance passive qu'un encourage-
ment et une excitation à verser sur ceux
qui la pratiquent le fiel amer de leur
haine. Pour agir sur ces natures mau-
vaises, il faut savoir leur résister, mettre
la fermeté à la place de l'humilité, et,
comme le Christ, s'armer du fouet
quand la parole ne suffit pas. Madame de
Chantai ne pensait point ainsi : à toutes
ses souffrances elle ne chercha d'autre
remède que la prière, la lecture, le
travail et le soin des pauvres, pour les-
quels elle établit une petite pharmacie
dans un de ses apartemens. Aussi les in-
solences et les prétentions redoublèrent :
accusée près de son beau-père, la pieuse
femme dut s'humilier jusqu'à se dé-
fendre et supporter en silence les injus-
tices auxquelles le vieillard s'abandon-
nait, poussé par sa favorite. Cette exis-
tence pénible, et pour toute autre
insupportable, fut heureusement inter-
rompue tout-à-conp par un voyage qui
marque pour madame de Chantai une
ère nouvelle.
En l'année 1604, le parlement de Dijon
pria François de Sales de prêcher le
carême dans cette ville, et l'obtint , bien
qu'avec beaucoup de difficulté. Aussitôt
le président Frémiot écrit à sa fille de
venir l'entendre. Elle arrive chez son
père le premier vendredi de carême, et
le lendemain se rend à l'église. La foule
encombrait le temple; la réputation du
prédicateur attirait les sommités de la
société , comme le menu peuple : les uns,
c'est le talent; les autres, la sainteté
qui les fait accourir. Elle , saisie de je ne
sais quel trouble, traverse recueillie ces
masses pressées ; une inquiétude secrète,
une douce et mystérieuse joie , une espé-
rance indéfinie et qu'elle ne sait com-
prendre, l'agitent; elle souhaite et pour-
tant semble craindre l'apparition du
prêtre. Il arrive enfin : un léger frémis-
sement parcourt l'assemblée, les têtes se
courbent et tous les fronts inclinés re-
çoivent en silence la bénédiction pas-
torale. Alors , jetant les yeux sur la
chaire d'où va rayonner la parole onc-
tueuse , madame de Chantai reste soudain
frappée à la vue de ce prélat; elle sait
ne l'avoir jamais vu, et pourtant ses
traits lui sont connus. Tout-à-coup la
vision lui revient en mémoire , et au
même moment un sentiment intime l'a-
vertit que voilà bien le directeur tant
demandé à Dieu; son âme est inondée de
joie. De son côté le prédicateur, au mi-
lieu de tant de femmes élégantes, de
tant de visages recueillis , a remarqué
cette pieuse femme distinguée entre
toutes par son maintien modeste et at-
tentif; il se rappelle à son tour une vi-
sion qu'il a eue au château de Sales et la
reconnaît pour celle qui lui est appa-
rue. Puis au sortirdu sermon, s'adressant
à l'archevêque de Bourges, son ami,
il lui dépeint cette dame et lui demande
son nom. C'est ma sœur, répond l'arche
vêque, la baronne de Chantai, et je puis
dire, quoiqu'elle soit ma parente, que
c'est une dame d'une fort grande piété.
Ainsi commença à l'ombre du sanctuaire
une union que le ciel semblait avoir
merveilleusement préparée et que la
mort même ne put rompre. De ce mo-
ment, ces deux âmes prédestinées eu-
rent mille occasions de se communiquer
l'une à l'autre ; l'évêque de Genève invité
souvent à la table du président Fré-
miot, ou de l'archevêque de Bourges, y
rencontrait toujours madame de Chan-
tai , et elle trouvait un grand charme à
sa conversation. < J'admirais tout ce
« qu'il faisait et tout ce qu'il disait , le
« regardant comme un ange du Seigneur;
« mais je m'étais si scrupuleusement at-
< tachée à ia conduite de mon père spi-
< rituel, que je ne communiquais à per-
« sonne des choses un peu particulières
i qu'en grande crainte , bien que la dé-
« bonnaireté de ce grand serviteur de
« Dieu m'invitât quelquefois à lui parler
« avec confiance, et que d'ailleurs j'en
« mourusse d'envie (1). »
Ces vœux qui liaient madame de Chan-
tai à son directeur, et qu'on pourrait,
ce nous semble, appeler téméraires , la
(1) M. l'abbé Marsollier, Vie, etc., p. 119.
378
ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES.
retenaient dans une si grande crainte
qu'elle n'osa de long-temps encore ou-
vrir son âme à François de Sales ; ce sont
eux maintenant qui vont troubler sa tran-
quillité et prolonger ses angoisses. Pen-
dant un voyage qu'entreprit son direc-
teur, elle fut agitée de tentations si vio-
lentes , qu'ayant peur d'en perdre l'es-
prit, elle se vit obligée de s'adresser au
saint évêque, mais seulement dans une
simple confession, e Elle sortit d'avec
< lui si éclaircie sur tous ses doutes, si
« soulagée de toutes ses peines, et si con-
« solée, qu'il lui semblait que ce n'était
« pas un homme , mais un ange qui lui
« avait parlé (1).» Cette confession eut sur
tous deux une grande influence. Madame
de Chantai en conçut un désir extrême
d'ouvrir son âme tout entière à un
homme qui savait y répandre tant de
calme et de douceur , et François de
Sale se sentit fortement attiré vers elle ,
comprenant dès lors la sublime piété à
laquelle elle était appelée, et qu'entra-
vaient seulement des scrupules timides
dont il savait pouvoir la guérir. Mais le
directeur revint et avec lui les douleurs ,
car il blâma la confession faite au prélat,
et réveilla ainsi toutes ses angoisses.
Bientôt, le carême étant terminé, l'é-
vêque de Genève retourna dans son dio-
cèse, laissant madame de Chantai sous
cette direction qui était si contraire à ses
besoins, sans qu'aucun arrangement eût
été pris à ce sujet. Mais de ce moment ,
commence entre eux une correspondance
dont l'influence devait se faire sentir de
plus en plus. Désormais, on nous per-
mettra de citer souvent ces lettres , qui
seules peuvent nous faire connaître la
sagesse du directeur, la soumission de la
pénitente, et l'affection intime des deux
amis ; il s'en exhale d'«illeurs un si
suave parfum de cœur qu'en vain cher-
cherait-on à les remplacer. Combien, en
les lisant, ne regrette-t-on pas la perte
de celles auxquelles elles répondaient, et
qui nous auraient si profondément initiés
aux secrets des voies mystérieuses par
lesquelles il plaisait à Dieu d'éprouver
cette âme et de la conduire au repos !
Mais à la mort de l'évêque de Genève ,
madame de Chantai brxiîa toutes les let-
(1) M. Vubbé Ma'rsofiier. Vie , etc., p. 121.
très qu'elle lui avait écrites , soit par
crainte qu'on ne les publiât, soit pour
éviter que ces doux épanchemens ne ren-
contrassent un œil indiscret : le cœur n'a-
t-il pas de sublimes pudeurs? Voici la
première lettre que François de Sales lui
écrivit, après son départ de Dijon.
Madame,
Annecy, 5 mai 1604.
« C'est toujours pour vous assurer da-
vantage que j'observerai soigneusement
la promesse que je vous ai faite de vous
écrire le plus souvent que je pourrai.
Plus je me suis éloigné de vous selon
l'extérieur, plus je me sens joint et lié
selon l'intérieur, et ne cesserai jamais
de prier notre bon Dieu qu'il lui plaise
de parfaire en vous son saint ouvrage,
c'est-à-dire le bon désir et dessein de
parvenir à la perfection de la vie chré-
tienne, désir lequel vous devez chérir
et nourrir tendrement en votre cœur,
comme une besogne du Saint-Esprit et
une étincelle de son feu divin. J'ai Vu un
arhre planté par le bienheureux saint
Dominique à Rome; chacun le va voir
et chérir pour l'amour du planteur.
C'est pourquoi ayant vu en vous l'ar-
bre du désir et sainteté , que Nôtre-
Seigneur a planté en votre âme , je le
chéris tendrement, et prends plaisir à le
considérer plus maintenant qu'en pré-
sence; et je vous exhorte d'en faire de
même et de dire avec moi : Dieu vous
croisse, ô bel arbre planté, divine se-
mence céleste! Dieu vous veuille faire
produire votre fruit à maturité , et lors-
que vous l'aurez produit , Dieu vous
veuille garder du vent qui fait tomber
les fruits en terre , où les bêtes vilai-
nes les vont manger! Madame, ce désir
doit être en vous comme les orangers
de la côte maritime de Gênes, qui sont
presque toute l'année chargés de fruits ,
de fleurs et de feuilles tout ensemble ;
ear votre désir doit toujours fructifier
par les occasions qui se présentent d'en
effectuer quelques parties tous les jours,
et néanmoins il ne doit jamais cesser de
souhaiter des objets et sujets de passer plus
avant. Et ces souhaits sont des fleurs
de l'arbre de votre dessein; les feuilles
seront les fréquentes connaissances de
voire imbécillité qui cxmserve et les
MADAME DE CHANTAL.
m
bonnes œuvres et les bons désirs. C'est là
Tune des colonnes de votre tabernacle ;
l'autre est l'amour de votre viduité,
amour saint et désirable pour autant de
raisons qu'il y a d'étoiles au ciel , et sans
lequel la viduitéest méprisable et fausse.
Saint Paul nous commande d'honorer la
veuves qui sont vraiment veuves; mais
celles qui n'aiment pas leur viduité ne
sont veuves qu'en apparence; leur cœur
est marié. Ce ne sont pas celles desquel-
les il est dit : Bénissant , je bénirai la
veuve; et ailleurs , que Dieu est le juge
protecteur et défenseur des veuves. Loué
soit Dieu qui nous a donné ce cher saint
amour ! Faites-le croître tous les jours de
plus en plus, et la consolation vous en
accroîtra tout de même, puisque tout
l'édifice de votre bonheur est appuyé sur
ces deux colonnes. Regardez au moins
une fois le mois, si l'une ou l'autre n'est
point ébranlée par quelque méditation et
considération pareille àcellede laquelle
je vous envoie une copie, et que j'ai
communiquée avec quelque fruit à d'au-
tres âmes que j'ai en charge. Ne vous
liez pas toutefois à cette même médita-
tion . car je ne vous l'envoie pas pour
cet effet, mais seulement pour vous faire
voir â quoi doit tendre l'examen et
épreuve de soi-même que vous devez
faire tous les mois , afin que vous sachiez
vous en prévaloir plus aisément. Que si
vous aimez mieux répéter cette même
méditation, elle ne vous sera pas inutile ;
mais je dis si vous l'aimez mieux : car en
tout et partout je désire que vous ayez
une sainte liberté d'esprit touchant les
moyens de vous perfectionner. Pourvu
que les deux colonnes en soient conser-
vées et affermies, il n'importe pas beau-
coup comment. Gardez-vous des scrupu-
les, et vous reposez entièrement sur ce
que j'ai dit de bouche; car je l'ai dit au
Seigneur. Tenez-vous fort en la présence
de Dieu, par les moyens que vous avez.
Gardez-vous des empressemenset inquié-
tudes; car il n'y a rien qui nous empê-
che plus de cheminer en la perfection.
Jetez doucement votre cœur es plaies de
Notre-Seigneur, et non pas à force de
bras. Ayez une extrême confiance en sa
miséricorde et bonté, et qu'il ne vous
abandonnera point; mais ne laissez pas
pour cela de vous bien prendre en sa
sainte croix. Après l'amour de Notre-
Seigneur. je vous recommande celui de
son épouse l'Eglise , de cette chère et
douce colombe , laquelle seule peut pon-
dre et faire éclore les colombeaux et co-
lombelles à l'époux. Louez Dieu cent fois
le jour d'être fille de l'Eglise, à l'exemple
de la Mère Thérèse qui répétait souvent
ce mot à l'heure de sa mort avec ex-
trême consolation. Jetez vos yeux sur
l'époux et l'épouse , et dites à l'époux :
O que vous êtes Vépoux d'une belle
épouse! et à l'épouse: Hêf que vous
êtes épouse d'un divin époux.' Ayez
grande compassion à tous les pasteurs et
prédicateurs de l'Eglise , et voyez comme
ils sont épars sur toute la face de la terre ;
car il n'y a province au monde où il n'y
en ait plusieurs. Priez Dieu pour eux afin
qu'en se sauvant, ils procurent fructueu-
sement le salut des âmes; et en cet en-
droit, je vous supplie de ne jamais m'ou-
blier, puisque Dieu me donne tant de
volonté de ne jamais vous oublier. Aussi
je vous envoie un écrit touchant la per-
fection de la vie de tous les chrétiens.
Je l'ai dressé , non pour vous, mais pour
plusieurs autres. Néanmoins , vous verrez
en quoi vous pourrez le faire prévaloir
pour vous. Ecrivez-moi . je vous prie , le
plus souvent que vous pourrez, avec
toute la confiance que vous saurez ; car
l'extrême désir que j'ai de votre bien et
avancement me donnera de l'affection ,
si je sais souvent à quoi vous êtes. Re-
commandez-moi à Notre-Seigneur , car
j'en ai plus de besoin que nul homme du
monde. Je vous supplie de vous donner
abondamment à son saint amour, et à
tout ce qui vous appartient. Je suis sans
fin,etvôussuppliede me tenir pour votre
serviteur tant assuré et dédié en J.-C.(l). »
Ces paroles douces et onctueuses agis-
saient puissamment sur celle à qui elles
étaient adressées; mais en augmentant
son désir d'être entièrement dirigée par
François de Sales , elles augmentaient
aussi ses souffrances. « Je craignais etf-
« froyablement de manquer de fidélité à
« la divine volonté que je voulais suivre
« au péril de toutes choses, et ne sachant
< de quel côté elle était, je souffrais (ce
(I) Lelt. i.v, I. III, p. 70 des OEuvrcs de sninl
François de Sales.
380
ÉTUDES SUR LES FEMMES CHRÉTIENNES.
j me semble) un martyre qui dura en-
« viron trente-six heures , durant les-
< quelles je ne pris ni sommeil, ni nour-
« riture , et dans lesquelles je fus déli-
« vrée de toutes mes tentations, et j'a-
< vais une grande clarté des choses de la
t sainte foi ; je m'en étonnais , car c'était
c ma plus grande peine. Pressée de cette
« angoisse, je ne faisais que prier Notre-
« Seigneur qu'il lui plût me faire connaî-
i tre clairement sa sainte volonté , pro-
t testant que je la voulais suivre , et lui
« obéir fidèlement. Je sentais que mon
i âme ne désirait que cela , et n'avait
<c d'autre attache que ce divin vou-
« loir (1). » Le jour de la Pentecôte , ses
angoisses redoublent ; elle envoie cher-
cher le Père Villars, recteur des Jésui-
tes, et lui ouvre son âme. C'était un prê-
tre éclairé, versé dans la connaissance
du cœur humain. Il n'hésita pas à lui
conseiller de recourir à la direction de
l'évêque de Genève; et, voulant calmer
toutes ses craintes, il prit un ton d'auto-
rité pour lui déclarer que c'était la vo-
lonté de Dieu. Il avait bien trouvé la ma-
nière d'agir sur une âme si timorée; ce
conseil, donné sous forme d'ordre , ren-
dit la paix à madame de Chantai. « Il me
t sembla qu'on m'ôtait une montagne de
« dessus le cœur qui l'oppressait et qui
« l'opprimait, et je demeurai dans une
«grande paix, clarté et assurance que
t ce qu'il m'avait dit était la volonté de
« Dieu , ce qui fortifia mon courage et
« mes désirs (2). > Ceci dura très peu
cependant. Elle alla voir son directeur;
il lui reprocha de parler à tout autre
qu'à lui de l'état de sa conscience, et de
violer ainsi son vœu: nouveaux troubles,
nouvelles douleurs. C'est sans doute en
réponse à ce qu'elle écrivit alors à Fran-
çois de Sales , que nous trouvons de
lui un grand nombre de lettres où il
cherche à la prémunir contre les scrupu-
les que faisait naître son directeur. Nous
lisons ce passage dans une d'elles, datée
du 24 juin 1604.
c Je suis bien d'accord avec ceux qui
vous ont voulu donner du scrupule ,
qu'il est expédient de n'avoir qu'un père
(1) L'abbé Marsollier,
de Chantai, 1. 1 , p. 126.
(2) Id.,ibid.,p. 128,
Vie de la vénérable mère
spirituel , l'autorité duquel doit être
en tout et partout préférée à la volonté
propre, et même aux avis de tout autre
particulière personne; mais cela n'em-
pêche nullement le commerce et com-
munication d'un esprit avec un autre , ni
d'implorer les avis ni les conseils que
l'on reçoit... Encore faut-il que je vous
dise, pour couper chemin à toutes les
répliques qui se pourraient former en
votre cœur, que je n'ai jamais entendu
qu'il y eût nulle liaison entre nous qui
portât aucune obligation, sinon celle de
la charité et vraie amitié chrétienne de
laquelle le lien est appelé par saint Paul
le lien de perfection. Et vraiment , il l'est
aussi ; car il est indissoluble, et ne reçoit
jamais aucun relâchement. Tous les au-
tres liens sont temporels , même celui de
l'obéisssance, qui se rompt parla mort,
et beaucoup d'autres occurrences; mais
celui de la charité croît avec le temps,
et prend nouvelles forces par la durée. II
est exempt du tranchant de la mort , de
laquelle la faux tranche tout, sinon la
charité. La dilection est aussi forte que
La mort, et plus dure que l'enfer, dit Sa-
lomon. Voilà, ma bonne sœur (et per-
metiez-moi que je vous appelle de ce
nom, qui est celui par lequel les apôtres
et premiers chrétiens exprimaient l'in-
time amour qu'ils s'entre -portaient),
voilà notre lien, voilà nos chaînes , les-
quelles plus elles nous serreront et pres-
seront, plus elles nous donneront de
l'aise et de la liberté. Leur force n'est
que suavité, leur violence n'est que dou-
ceur ; rien de si pliable que cela , rien de
si ferme que cela. Tenez-moi donc pour
bien étroitement lié avecvous, et ne vous
souciez pas d'en savoir davantage; sinon
que ce lien n'est contraire à aucun autre
lien, soit de vœu, soit de mariage. De-
meurez donc entièrement en repos de ce
côté-là. Obéissez à votre premier conduc-
teur fdialement , et servez-vous de moi
charitablement et franchement (1). »
Plusieurs autres lettres suivirent celle-
ci , remplies des plus tendres expres-
sions, des plus encourageans conseils;
mais rien ne pouvait calmer le malaise
de cette âme qui cherchait le repos sans
pouvoir le trouver. Toujours inquiète,
(i) Lett. tvn , t. III , p. 73.
NOTICE SUR L'ABBAYE ET L'ÉGLISE DE PONTIGNY.
381
toujours agitée, elle a recours à un pure
capucin. La réponse qu'elle en obtient
est la même que celle du père de Villars:
« Ne différez plus, lui dit-il, de vous
mettre sous la conduite de l'évoque de
Genève. » Sans doute elle ne manquait
pas de faire connaître à François de
Sales l'état où elle se trouvait . mais il
ne se prononçait point. Le pressentiment
du lien qui devait les unir le portait à ne
rien faire avec empressement ; il deman-
dait à Dieu, dans le saint sacrifice de la
messe, de l'éclairer; il faisait prier et
priait lui-même avec ferveur, afin d'ob-
tenir les lumières nécessaires, puis il at-
tendait. Cependant une dernière et pé-
nible épreuve était encore réservée à ma-
dame de Chantai : son directeur, s'aper-
cevant qu'elle désirait le quitter , lui fit
renouveler le vœu de rester toujours sous
sa conduite. Sans doute les tourmens
qu'elle en éprouva devinrent si grands,
que François de Sales jugea nécessaire
d'y mettre un terme. Une entrevue fut
arrêtée entre eux ; on choisit Saint-
Claude , dans le Jura, où elle voulait al-
ler en pèlerinage, et où madame de Baisy,
mère de François de Sales, se rendait
aussi. Ils s'y trouvèrent réunis au mois
d'août de cette même année 1604 , et là ,
l'évêque de Genève, après l'avoir enten-
due en confession générale , se chargea
enfin de sa direction qu'il accepta en ces
termes : t J'accepte au nom de Dieu la
« charge de votre conduite , pour m'y
« employer avec tout le soin et la fidélité
« qu'il me sera possible , et autant que
« ma qualité et mes devoirs précédens le
i pourront permettre (1). »
On nous pardonnera, nous l'espérons,
de nous être étendu si longuement sur
les irrésolutions et les souffrances qui
troublèrent madame de Chantai pendant
tant de temps. Il nous a semblé que ce
tableau était nécessaire pour faire bien
connaître la disposition de son âme et les
voies par lesquelles Dieu se plaisait à
l'appeler h lui. La lenteur que mit Fran-
çois de Sales à se charger de sa direction,
les précautions qu'il y apporta, en ôtant
à leur union toute apparence de légèreté
et de précipitation , la revêtent d'un ca-
ractère tout particulier de sainteté et de
stabilité qu'il était également important
de bien établir. Les personnes pieuses en
seront édifiées et consolées, et celles à
qui la compréhension des choses de
l'âme n'a point été donnée retiendront
peut-être sur leurs lèvres le doute et le
sarcasme près de s'en échapper.
Désormais soutenue, guidée, et, qu'on
nous permette d'ajouter, aimée avec cette
tendresse ineffable qui donne sur la terre
un avant-goût du ciel , madame de Chan-
tai va marcher d'un pas plus ferme vers
le but où la Providence l'appelle, et nous
verrons toutes ses hésitations, toutes ses
faiblesses mourir au pied de la croix le
jour où elle se consacrera définitivement
à Dieu. Ce sera le sujet du second et der-
nier article.
A. A.
(1) L'abbé Marsollier, 1. 1 , p. 159.
NOTICE SUR L'ABBAYE ET L'ÉGLISE DE PONTIGNY
ET QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR L'ART CHRÉTIEN.
Des poètes et des touristes nous ont
décrit les temples de la Grèce, les ruines
de la campagne de Rome , les palais
somptueux de Venise ou de Gènes. Nous
ne sommes ni poète, ni touriste, mais
nous avons souvent gémi de voir que
l'on allait demander à une terre étran-
gère des inspirations que l'on peut re-
cueillir à chaque pas sur le sol de la
patrie. Notre histoire n'est-elle pas écrite
partout en caractères ineffaçables, sur
les pierres séculaires de nos monumens ?
Et si l'archéologie veut sonder les mys-
tères des arts, ne trouve-t-elle pas des
ruines précieuses, que le temps, ce
grand artiste, a groupées çà et là dans
nos pays, et dont l'effet est toujours ad-
mirable? Qu'est-il résulté de la tendance
382
NOTICE SUR L'ABBAYE
des esprits à l'étude exclusive de l'art
grec ou romain? c'est que , depuis un
demi-siècle, on s'est évertué à faire de
l'architecture païenne dans la France
catholique, déplorable anomalie que
notre ciel et nos mœurs repoussent.
Aussi les rares monumens élevés de
nos jou?s, n'ont rien de grand , rien de
poétique; tout le monde veut bien en
convenir. En outre , quel intérêt peu-
vent nous présenter de pâles et froides
copies ou de malheureuses imitations .
empruntées à des ouvrages qui nous sont
entièrement étrangers? Les édifices mo-
dernes manquent de ce sens intime que
l'on ne peut trop définir, mais qui consti-
tue ce que l'on appelle un caractère. Ce
ne serait pas exact, si l'on entendait par
là qu'ils n'ont aucun caractère , aucune
physionomie; seulement ils n'ont pas le
caractère et la physionomie qui devraient
leur être propres. N'est-ce rien que ce
défaut? C'est tout, au contraire ; car c'est
pour cela précisément qu'ils n'ont ni
couleur, ni heauté, ni poésie.
Rien ne prépare plus l'âme aux sensa-
tions que le spectacle de l'harmonie de
l'art avec la nature. On dirait que cette
loi mystérieuse était l'archétype de l'art
ancien. Les Egyptiens donnaient à leurs
temples des formes gigantesques : ils
imitaient les proportions de la nature
orientale. Les Grecs savaient reproduire
les lignes pures de l'horizon ionien. Les
monumens élevés par nos pères sont ,
pour ainsi dire, accidentés comme les
climats du JNord.
De ces derniers, beaucoup ne sont déjà
plus. L'homme s'est montré jaloux de la
puissance du temps, mais il n'en a pas
eu l'intelligence, et sa main n'a su créer
que d'informes débris; si bien qu'aujour-
d'hui la charrue traverse les cours des
manoirs, et si quelques pans de mur
sont encore debout, la liberté moderne
a placé son échoppe dans leurs enfonce-
mens et s'appuie sur ces vieux étais
féodaux.
Maintenant, nous fera-t-on un crime,
à nous autres enfans de la révolution, de
ressusciter, d'aimer même les souvenirs
d'un autre siècle? Ce serait ne pas nous
comprendre. Sommes-nous d'hier, et de-
vons-nous encore redouter des fantômes?
Il est bien temps de voir s'éteindre et les
préventions et les haines, surtout quand
on considère que tous les efforts des
passions humaines n'aboutissent bientôt
qu'au néant et à la tombe. Le sentiment
des arts nationaux peut donc bien nous
porter à parler de ruines qui ne sont
plus suspectes, parce qu'elles ne se relè-
veront jamais.
Depuis quarante ans, on décore du
nom de châteaux des maisons de cou-
leur plus ou moins blanchâtre, carrées
ou longues, percées d'un certain nombre
de fenêtres régulières, où les proportions
de la hauteur et de la largeur sont exac-
tement observées. Cependant, si quelque
ami des arts vient à passer devant la grille
dorée de ces habitations de la gentilhom-
merie moderne , il ne s'y arrête point ,
parce que leur aspect ne fait naître au-
cune sympathie , aucune pensée de poète ;
il s'éloigne indifférent ou dédaigneux.
Mais lorsqu'après avoir gravi le sentier
d'une montagne ombragée , son œil
aperçoit derrière la cime d'un vieux
chêne les tourelles élancées d'un ma-
noir gothique, peut-il se défendre de
l'impression poétique que ce tableau
produit en lui ? Alors l'imagination aime
à bondir dans l'immense horizon des
siècles; elle sait bientôt repeupler, par
le souvenir, ces lieux maintenant déserts.
Autrefois, ces murs n'étaient point cou-
verts de mousse, de lierre et de fleurs
sauvages; ils étaient fiers et menaçans,
garnis d'hommes d'armes et de che-
valiers.
La figure des maîtres de l'antique de-
meure se dresse devant lui : il voit on-
doyer le panache , briller la cotte de
mailles; voilà la tour octogone avec ses
meurtrières béantes et sa barbacane :
c'est de là que, sentinelle vigilante, le
gardien du castel plongeait ses regards
dans la nuit , et prêtait une oreille atten-
tive au bruit du torrent ou des bois agi-
tés par le frôlement de la brise; et,
quand une troupe ennemie s'avançait à
la faveur de ce concert des ténèbres, du
haut de cette tour s'élançaient les accens
terribles du cor, sonnant le réveil décent
guerriers prêts à frapper des coups de
géans.
Quelquefois aussi un inconnu se pré-
sentait à la poterne , dont les restes sont
à vos pieds : il demandait l'hospitalité.
ET L'EGLISE DE POHTKiM.
383
S'il était chevalier, les pages le débarras-
saient de sa pesante armure, et le nou-
veau venu allait s'asseoir au foyer do-
mestique; ses hôtes ne lui demandaient
ni sous quelle bannière il marchait , ni
quel prince il servait, ni la cause ni le
but de son voyage. Mais après le repas ,
ce Tancrède ignoré commençait, à la
manière des héros homériques , le récit
de ses aventures , de ses prouesses et de
ses batailles. 11 arrivait ordinairement de
la Palestine ; il avait visité le tombeau du
Christ; il décrivait avec chaleur les mi-
sères des chrétiens en cette terre désolée,
et regrettait avec amertume que le ber-
ceau de la religion fût en la possession
d'un peuple infidèle. A ces récits tou-
chans, deux vieux frères d'armes se re-
connaissaient, et en hommes simples,
qui avaient prodigué leur sang dans les
mêmes combats , se jetaient dans les
bras l'un de l'autre en versant des larmes
de joie.
Pourquoi ces temps nous intéressent-
ils à un si haut degré? Pourquoi leurs
débris ou leurs souvenirs ont-ils à nos
yeux un caractère si attachant? C'est,
sans doute, qu'il s'y trouve des rapports
intimes avec notre nature, celle de nos
climats, avec nos penchans et nos préju-
gés nationaux. La vue d'un temple grec
ou d'une villa romaine produirait-elle
les mêmes effets sur nos montagnes ?
Won, car ce ne sont point là les orne-
mens qu'il faut à cette vieille Gaule ,
sœur de la Germanie.
Ainsi, chaque peuple a ses horizons ,
son soleil, ses mœurs, ses idées, son
histoire; chaque terre, ses harmonies.
Si l'on introduit quelque chose d'étran-
ger, l'œil est choqué, le charme dis-
paraît.
Qui pourrait ne pas aimer voir dans le
lointain les deux tours imposantes de
nos cathédrales gothiques? Rien n'est
plus puissant, sous le ciel du Nord, que
l'effet de ces monumens; ils semblent,
par leur élévation, se confondre avec les
nuées et porter, jusqu'au trône de Dieu ,
les vœux et les prières des hommes. Sous
le rapport de l'art , ils ont , en outre, un
prodigieux avantage : ils rompent har-
diment , et de la manière la plus pitto-
resque, l'aspect monotone que la plupart
de nos villes auraient sans eux. et offrent
au voyageur un continuel sujet d'admi-
ration. Dans la plupart des villes de l'an-
tiquité païenne , les temples des dieux ne
se distinguaient des demeures des ci-
toyens ni par l'élévation, ni par la ma-
jesté. L'art chrétien a eu des vues plus
grandes. Il fallait dans le fond de nos
vallées des monumens qui pussent at-
teindre la hauteur de nos montagnes et
confondre leurs harmonies avec celle
d'une atmosphère souvent sombre et va-
poreuse.
Et quelle variété n'a-t-onpas su mettre
dans ces merveilleuses créations! Depuis
la flèche aérienne , dont la croix rayonne
au-dessus de la foudre, jusqu'à la tour
carrée qui soutient sa pesante sonnerie ,
que de formes diverses! que de caprices
d'architecture! mais partout que de har-
diesse, quelle vigueur de pensée, quelle
entente, quelle suite dans l'exécution, et
que de véritable génie !
Notre siècle est fier de ses arts et de sa
civilisation : nous devons encore cepen-
dant aux premiers âges chrétiens, que
nous sommes convenus d'appeler barba-
res, l'usage des trois instrumens les plus
puissans par l'harmonie : l'orgue, la clo-
che et le tambour. Ce dernier même ,
malgré son caractère tout guerrier, n'est
pas dénué d'effets religieux. Autrefois, à
Rome, le son des trompettes annonçait
l'entrée du triomphateur ; n'était-il pas
plus touchant et plus beau d'entendre ,
chez les chrétiens, au milieu d'un sacri-
fice offert en honneur du succès de leurs
armes, le bruit des tambours, annonçant
la présence mystérieuse de celui qui est
le dispensateur des triomphes?
Le Christianisme, en donnant aux arts
une nouvelle impulsion, en agrandit la
sphère : il leur communique une partie
de son essence en leur prêtant sa voix et
sa pensée , de sorte que tout ce qui se
rapproche de ces mystères ou les rap-
pelle, semble doué d'une haute expres-
sion dont la source et le principe ne pa-
raissent pas émaner de la créature , mais
descendre du Créateur. Aussi l'impres-
sion que l'on éprouve dans la contempla-
tion des monumens chrétiens ne se rap-
porte jamais aux destinées temporelles
et terrestres de l'humanité, sans rappeler
aussi son existence morale et sa nature
immatérielle. Dans notre enfance, nous
384
NOTICE SUR L'ABBAYE
aimions à voir l'image svelte et déliée
d'une flèche gothique , reste d'une célèbre
abbaye (I). Quand le tonnerre grondait
sur nos têtes, elle s'élevait dans la nuit,
comme un grand phare illuminé par les
éclairs et placé sur quelque côte pour
avertir l'es navigateurs du voisinage des
écueils.Il n'est pas d'illusions que la vue
de cette tour séculaire ne fît naître en
nous. Lorsque , chaque année , l'oiseau
des étés venait adosser son nid sous quel-
que corniche , nous savions aussi qu'au-
trefois des hommes pieux venaient, sous
ses voûtes maintenant abattues, cher-
cher un refuge contre les orages du
monde,- et l'expérience de peu d'années
n'a pas tardé à nous apprendre que de
semblables asiles auraient pu abriter, de
nos jours, bien des douleurs et des dé-
ceptions. On nous fit descendre parmi les
tombeaux que renferment les catacombes
de cette abbaye , et là reposent des hom-
mes qui ont illustré la religion et la pa-
trie par leur sagesse , leur science et leurs
vertus. De nombreuses inscriptions y in-
diquent les faits , les temps , les âges. Im-
prudent! nous osions lever les trappes
qui servent d'entrée à ces temples du
silence et de la mort ! Et si ces vénérables
ossuaires s'étaient dressés devant nous !
Etions-nous dignes de fouler le sol sacré
(i) L'abbaye de Saint-Germain-d'Auxerre, dont
les bâtimens sont occupés aujourd'hui par l'Hôlel-
Dieu , l'un des plus beaux établissemens que pos-
sède en ce genre la France. La flèche gothique a
été conservée , quoiqu'une partie de l'église soit
tombée sous le marteau du vandalisme d'un de ces
architectes restaurateurs dont parlait récemment
M. Didron. Ce qui en reste est d'une très belle ar-
chitecture ; les piliers et les voûtes ont un air de
grandiose qui frappe au premier aspect. Sous celle
église se trouvent les catacombes qui renferment les
tombeaux d'un grand nombre d'évèques , de saints
et de martyrs des premiers siècles de l'Église. Un
énorme tombeau, placé au centre de cette vaste et
sombre demeure delà mort, est principalement en
grande vénération : c'est celui de saint Germain , à
qui les Parisiens ont dédié l'église de S.-Germain-
l'Auxerrois, la plus ancienne basilique delà capitale,
et dont la conservation est due , sans doule , à l'é-
nergique protestation que M. le comte de Monta-
lembert fil en 1831 , lorsque le pouvoir, pour satis-
faire certaines exigences , voulait raser cet antique
et vénérable monument de la foi et de la piété de
nos pères, pour faire place à la rne Louis-Philippe ,
que le jeune pair, dans sa juste indignation , carac-
térisait fort bien en l'appelant la rue du Sacrilège.
dont chaque parcelle contient peut-être
un grain de la poussière d'un Amyot ou
d'un saint Germain? Qui donc aujour-
d'hui ne se sentirait pas écrasé par l'é-
clat de ces grandes majestés de la tombe?
Les monumens élevés sous l'inspiration
de l'art chrétien sont encore nombreux
dans nos contrées; et souvent nos pères,
dansces œuvres sublimes , semblent avoir
poussé le génie humain jusqu'à la limite
que Dieu lui-même a voulu tracer entre
le pouvoir de l'homme et celui de la
Divinité. Quel pays ne serait pas fier de
posséder des cathédrales comme celles
de Sens et d'Auxerre , des églises comme
celles de Vézelay et de Pontigny? Cette
dernière surtout doit attirer particuliè-
rement l'attention ; en voici la faible esr
quisse (1).
Pontigny, bourg du département de
l'Yonne, est situé sur la rive gauche de
la petite rivière du Serein, près Ligny-le-
Châtel, qui joua un rôle assez important
dans notre histoire provinciale. Il y a
quelques siècles, on n'avait pas besoin
d'indiquer ces lieux. La renommée de
l'abbaye de Pontigny s'étendait au-delà
des limites de la France ; mais le récit de
ses développemens successifs , de sa puis-
sance , de sa gloire et de son éclat ,
comme de sa décadence et de sa ruine,
tombant dans le domaine de l'historien,
nous nous bornerons à rappeler qu'à une
époque funeste pour les abbayes , en
1789, celle de Pontigny, comme tant
d'autres , fut détruite et vendue avec ses
immenses domaines. Il ne reste plus que
l'église , qui est devenue paroissiale ,
quelques bâtimens et un mur d'enceinte
du 12e siècle. En approchant de cet en-
droit, si l'âme n'était point préparée aux
impressions que va lui causer l'aspect
d'une ruine fameuse et le souvenir d'une
grandeur déchue, la nature qui entoure
le vieux monument , i par la douceur de
de ces tons verts et l'éternelle jeunesse
de sa riche végétation, n'inspirerait que
des idées de bonheur, de paix et de pros-
périté. Il semble que Dieu se plaise à
(l) Nous parlerons peut-être un jour de l'église
de Vézelay, si célèbre par ses souvenirs historiques.
Le gouvernement fait réparer en ce moment ce ma-
gnifique monument dont les voûtes de la nef étaient
sur le point de crouler. Puisse-t-il aussi pourvoir
à la conservation de l'église de Pontigny !
nous offrir partout des contrastes frap-
pans : le néant et la mort se retrouvent
toujours à côté de la jeunesse et de la
force: n'est-ce point pour nous appren-
dre qu'il n'y a qu'un pas de l'une à
l'autre ?
Pendant l'été, l'église de Pontigny se
cache, comme pour ménager une sur-
prise au voyageur, derrière des massifs de
peupliers. Située sur le bord d'une vaste et
fertile prairie , elle est entourée de belles
moissons et de touffes de verdure. Un
joli canal conduit les eaux du Serein aux
pieds de cette reine de la plaine, qui sem-
ble encore , malgré son veuvage, se plaire
en ces lieux, témoins de sa splendeur
passée. Ainsi que toutes les églises abba-
| tiales, ce n'est point à l'extérieur qu'elle
déploie ses pompes et sa beauté ; bâtie au
milieu d'une communauté , et destinée,
pour ainsi dire , au culte de la famille ,
c'est à sa décoration intérieure que le
génie des arts devait prodiguer les res-
sources de sa puissance. L'extérieur est
donc à peu près nu, seulement ses pro-
portions sont colossales et d'une impo-
sante simplicité. Par un singulier mé-
lange de grâce et de majesté , sa forme ,
allongée comme la plaine , déliée comme
le canal, plaît en même temps qu'elle
frappe par sa grandeur. N'en doutons
point, si ce monument produit de tels
effets, c'est que la loi suprême de l'art,
celle qui apprend à marier les lignes ar-
chitecturales aux scènes de la nature
locale, a été comprise par ses auteurs
inspirés. Un immense pourtour renfer-
mant ses bas-côtés l'enveloppe , et du
centre de ce premier édifice, le corps
principal se dégage et s'élève sans l'é-
craser. Son double rang d'ouvertures cin-
trées ne présenterait rien de remarqua-
ble, si l'on n'y pressentait pas l'ogive,
si généralement adoptée dans la con-
struction des églises du siècle suivant.
L'édifice est en forme de croix ; son por-
tail n'a point, comme celui des cathédra-
les gothiques, ce développement gran-
diose dont les détails offrent un champ
si vaste à la contemplation ; il n'y a point
de ces portes si richesde leurs voussures
et de leurs milliers de niches ornées de
statuettes ou de sujets religieux , ni de
ces découpures délicates qu'on dirait
dentelées par la main des anges , et au
ET L'ÉGLISE DE PONTIGNY. 385
moyen desquelles on savait rendre gra-
cieux et légers des monumens dont l'en-
semble était gigantesque. L'usage des
premiers temps de l'Eglise a été suivi
dans la construction de Pontigny : on a
élevé à son entrée un portique semblable
à ceux qui , dans un âge plus reculé , ser-
vaient de temple aux catéchumènes.
Cette entrée dispose au recueillement,
puis, tout-à-coup, la vue plonge, comme
par enchantement, dans l'immense pro-
fondeur de l'édifice. Du haut de quelques
marches au-dessus desquelles s'élève la
tribune de l'orgue , on peut examiner
l'ensemble : le vaste plan sur lequel il a
été conçu n'admettant aucun de ces dé-
tails d'ornementation qui arrêtent les
yeux, rien ne s'oppose à la révélation et
au déploiement du tableau. La voûte s'é-
lance d'un seul jet jusqu'au fond du
sanctuaire, au-dessus duquel toutes les
lignes viennent se réunir en un faisceau
commun; emblème des vœux et des priè-
res des hommes qui se confondent au
sein de la Divinité.
L'église est composée de trois parties
principales : la nef, le chœur, le sanc-
tuaire. Deux autres nefs ou bas-côtés se
lient à la première par des piliers et des
anneaux où la forme gothique se révèle.
Un pourtour d'un style simple et plein
de gravité donne au sanctuaire le carac-
tère qu'il doit avoir, c'est-à-dire de l'iso-
lement et du mystère; et cette partie de
l'édifice est terminée par une série demi-
circulaire de chapelles dont les jours pro-
fonds parsèment sur tous les objets quel-
ques uns de ces tons incertains qu'on
aime à rencontrer dans nos églises, et
dont le secret s'est perdu avec l'art go-
thique. Voilà les impressions générales
que produit la vue intérieure de ce tem-
ple majestueux, dont l'origine remonte au
| 13e siècle , et que nous devons à la mu-
I nificence de Thibault-le-Grand , comte
de Champagne , père de la reine Adèle ,
| épouse de Louis VIL II est probable
il qu'il fut promptement élevé , car on n'y
trouve pas, comme dans la plupart de
nos cathédrales, de ces transformations
de l'art qui accusent la marche du temps.
Pontigny est de l'âge primitif de nos
églises , mais les ornemens qui la déco-
rent appartiennent à une époque plus
moderne. En effet, les Huguenots brûle-
386
NOTICE STJR L'ABBAYE
rent l'abbaye, en 1568. La toiture, qui
était de plomb , et les voûtes mômes de
l'église furent détruites, et ce n'est que
dans le siècle suivant, quarante-six ans
après leur ruine, qu'elles furent rele-
vées (1). On voit , en effet , que c'est le
goût pur et grandiose du 17e siècle,
qui a présidé à son ornementation ; et en
la parcourant, on se croit transporté au
milieu de ces pompes maintenant ina-
nimées de Versailles , que l'ombre de
Louis XIV vient peut-être visiter quel-
quefois, image imposante elle-même du
néant de la gloire et de la puissance.
Pontigny renferme des chefs-d'œuvre
malheureusement trop inconnus. Nous
ne sommes plus au temps où les rois
chevauchaient à travers leurs provinces,
et dotaient de riches présens les belles
églises où ils avaient prosterné leur ma-
jesté devant celle de Dieu. L'esprit de
centralisation a tout envahi : pouvoirs,
sciences et arts. Aussi, combien de no-
bles ruines ne gisent-elles point, éparses
çà et là, sur cetle vieille terre de France!
Quoi! les grandeurs du jour n'auront-
elles desyeux que pour les frontons grecs
des palais modernes ! et pas un cri géné-
reux ne s'élèverait en faveur de cette
belle fille de Cîteaux, dont la désola-
tion arracherait volontiers des larmes!
Quelque main forte et inspirée nejviendra-
t-elle pas remuer ce cadavre sublime
que le temps a glacé, mais auquel le
génie d'un artiste rendrait le souffle et
la vie?
La tribune de l'orgue est soutenue par
trois arcades d'un goût irréprochable, et
pose sur quatre petits piliers d'ordre co-
rinthien. La pierre y est sculptée , can-
nelée , guirlandée avec un art si parfait ,
que l'on s'étonne de ne pas rencontrer
quelque part les noms de Nicolas Cous-
tou , de Coysevox ou de Girardon. Au-
dessus de cette première merveille s'é-
lève un admirable buffet d'orgue ; sa
forme n'a rien d'original ; mais son tra-
vail est si beau que nous n'hésitons pas à
le mettre au premier rang des morceaux
de ce genre. Du reste , il n'est guère pos-
sible de décrire ces objets , et surtout
{{) Voyez M. Henry, Histoire de Vabbaye de
Pontigny, page 209. — Nous rendrons incessam-
ment compte de celle intéressante histoire.
d'en faire sentir le mérite. La sculpture
sur bois ne peut être confondue avec les
ouvrages de marbre ou de pierre. Il nous
semble qu'elle offre des difficultés parti-
culières ; les unes tiennent à la nature de
la matière, les autres à son caractère et
à ses effets. Combien de patience, d'at-
tention , de délicatesse , la sculpture sur
bois n'exige-t-elle pas d'un artiste ! Mais
ce n'est pas tout ; il est une qualité qu'il
doit aussi posséder, et sans laquelle la
postérité ne connaîtra jamais son nom :
c'est le génie. Un talent secondaire par-
vient encore à animer le marbre ou la
pierre, parce que ces matières se prêtent
facilement à l'expression des formes et
reflètent assez bien la pensée. Il n'en est
pas de même du bois, dont la nature et
la couleur inertes, dénuées de points lu-
mineux , et par conséquent d'ombres for-
tes , prennent moins vite, sous la main
de l'artiste, le caractère et l'animation.
Il faut donc examiner de près, distin-
guer, pour ainsi dire, avec les yeux de
l'intelligence et du goût, les sculptures
sur bois , pour en découvrir le prix et la
beauté. Ce qui fait le mérite de celles
qu'on remarque à Pontigny, c'est leur
grâce, leur variété, et, si nous osions le
dire, leur coquetterie. Les auteurs de ces
ravissans objets ont pris leur modèle dans
la nature qui les entourait , et c'est à elle
seule qu'ils ont demandé leurs inspira-
tions. Y a-t-il une école plus riche et
plus féconde? Ces travaux sont dus au
génie d'un simple abbé, Joseph Carron ,
lequel a sculpté de ses propres mains,
dit M.Henry (1), le portique qui soutient
l'orgue.
Maintenant, pour éblouir les yeux,
on surcharge de dorures les buffets de
nos orgues. Cela ne ressemble-t-il pas à
la misère qui se cache sous des oripeaux
brillans? Jamais l'éclat de l'or le plus
pur ne l'emportera sur les œuvres de ces
obscurs ouvriers chrétiens, dont le nom
n'est guère sorti des murs d'une abbaye.
L'orgue de Pontigny n'est plus com-
plet. Un des derniers curés, M. Cabias,
en a distrait, pour l'église de Ligny, un
jeu de trompettes qui devait être d'un
(i) Histoire de Vabbaye de Pontigny, page 221.
— Cet abbé vivait au commencement du siècle
dernier.
ET L/ÉGUSE DE P0NT1GINY.
387
grand effet. C'est là un genre de vanda-
lisme contre lequel il faut s'élever de
toutes ses forces. Mais, tel qu'il est en-
core, rieu n'égale la beauté de l'harmo-
nie que produit cet instrument. Dans la
plupart des églises, le caractère de l'or-
gue a souvent un peu de rudesse et d'â-
preté , surtout dans les notes graves. Ce-
lui de Pontigny exhale une mélodie
suave et sérapïiiqne, dont le secret semble
avoir été dérobé aux cieux. Cela tient
sans doute à l'heureuse disposition de
l'édifice. 11 ne suffit pas qu'une église
soit sonore, pour que les notes de l'or-
gue ou de la voix y acquièrent cette sorte
de poésie qui élève l'âme et la jette
dans une sphère toute divine. La réper-
cussion trop vive des échos est même
désagréable. Dans l'église de Pontigny ,
l'harmonie aérienne semble se promener
vaguement sous les longues voûtes, et
telle est la mélancolie de ses effets, qu'on
la prendrait pour un concert des esprits
célestes. Pœtiré dans le fond du sanc-
tuaire, nous écoutions avec ravissement
de sublimes élans d'intonation, que l'on
chercherait en vain en dehors de l'art
chrétien et de ses grandes conceptions.
Le chœur est séparé de la nef par une
boiserie, en forme de jubé, dont le des-
sin est digne d'un Primatice. On y voit,
encadrés, deux tableaux assez remarqua-
bles. L'un représente saint Bernard res-
suscitant un mort ; l'autre, une Assomp-
tion. Il parait qu'ils sont du peintre fla-
mand, dom Adrien Sauveur- cependant
on n'y retrouve guère les traditions de
l'école flamande. La porte d'entrée du
chœur est aussi en bois, sculptée à jour.
Au-dessus , un moine, troublé peut-être
de quelque souvenir antique , a repré-
senté comme deux jeunes Bacchus au
gracieux sourireetcouronnésdegrappes;
il ne manque que le thyrse, attribut de
leur pouvoir, pour qu'on les croie tirés
d'un temple de Pœstum. Ce sont deux
charmantes figures d'enfans.
Mais ce qui attire surtout l'admiration,
ce sont les stalles qui remplissent l'es-
pace du chœur. Il serait bien difficile
de donner une idée complète de l'en-
semble de cet ouvrage. Nous dirons bien
■ qu'il est composé de chaque côté d'un
double rang de fauteuils cellulaires , sur-
montés d'un magnifique dossier que ter-
mine une corniche; mais le travail de
ces stalles est immense, et devant de
telles œuvres, le génie moderne doit
être frappé de sa stérilité et de son im-
puissance. Ici , ce sont des vases de fleurs
en relief et presque détachés de la boi-
serie , des guirlandes de lierre ou de
chêne. A côté , les scènes les plus variées
de la nature se trouvent réunies : un pa-
pillon semble agiter ses ailes sur le sein
des roses, un insecte en respire les par-
fums. Plus loin, suspendu aux brancha-
ges légers, un serpent guette la proie
ailée que la brise lui enverra. Un cep de
vigne, dans lequel l'artiste a su repro-
duire jusqu'au velouté des feuilles, sem-
ble vouloir s'élever en volute jusqu'à la
voûte. Des anges soutiennent sur le bout
de leurs ailes de petits dômes ornés de
franges d'une délicatesse exquise. Enfin
que dirons-nous ? La vue de ces merveil-
les fait naître en même temps un senti-
ment pénible. Pourquoi ne se trouvent-
elles point au milieu d'une ville opulente
et amie des arts? Au moins, elles ne
resteraient pas ignorées, ni même expo-
sées au travail sourd du ver destructeur.
Ces ouvrages sont d'autant plus précieux
que la sculpture sur bois, loin d'avoir
fait des progrès parmi nous, a beaucoup
perdu ; et sa décadence tient peut-être à
deux grandes raisons : d'abord, ces tra-
vaux exigeaient l'emploi de beaucoup de
temps: et maintenant, un sculpteur qui
passt-rait des années à retoucher et à
polir son œuvre, fût-il un homme de
génie , s'exposerait à voir son mérite mé-
connu par notre société d'amateurs im-
patiens et oublieux, auprès desquels le
savoir-faire et la fécondité tiennent lieu
de tout. On se hâte donc de produire, et
le public est émerveillé.
La seconde raison est que le bois pro-
pre à la belle sculpture est devenu fort
rare, et par conséquent très coûteux.
Nous n'avons plus de ces antiques chê-
nes , race géante des siècles , et sous les-
quels saint Louis pouvait rendre la justice
aux peuples. Le système de la conserva-
tion des forêts est bien plutôt la science
de leur exploitation ; et ces résultats inté-
ressansne s'obtiennent qu'aux dépens de
la qualité artistique du bois. L'homme a
beau pressurer la nature, elle ne donna
jamais que ce qu'elle doit donner ; carj
NOTICE SDR L'ABBAYE
si elle prodigue d'un côté , elle retient de
l'autre. On voit donc que l'esprit mer-
cantile et calculateur de notre époque a
détruit l'un des plus précieux de nos
arts, et comme le mal traîne toujours à
sa suite plusieurs conséquences désas-
treuses, la France va maintenant men-
dier à l'étranger les quelques planches
qui servent à promener sur nos mers
l'ombre désolée des Tourville et des Du-
gay-Trouin.
Mais revenons à l'église de Pontigny.
Quatre énormes tableaux, en pendentifs,
couronnent les stalles. On reconnaît ,
dans les proportions de leur dessin,
l'entente du beau ; cependant on y trouve
aussi des défauts, mais qui sont rachetés
par quelques parties remarquables , par
la grandeur du sujet et l'expression des
personnages. De là , on traverse le tran-
sept et on pénètre au sanctuaire. L'autel
de marbre rouge , placé au milieu, est
d'un goût sévère. Son isolement, sa nu-
dité dont l'effet paraît plus frappant
dans la vaste solitude du lieu saint, lui
donnent un caractère auguste qui con-
vient très bien à la majesté des mys-
tères.
Nous n'avons point parlé de plusieurs
objets que l'on admirerait bien davan-
tage, s'ils se trouvaient dans une église
moins belle et moins spacieuse. Tels
sont les autels latéraux, dont les boise-
ries , ornées de colonnes et de frises dans
le style du 17e siècle , font vivement
regretter l'abandon où on les laisse, et
les dégradations dont chaque année aug-
mente l'irréparable outrage.
Une grille de fer entoure le sanctuaire.
Il y a tout lieu de penser que ses plus
beaux ornemens ont succombé sous le
marteau de la démolition , mais il serait
facile de les restaurer.
Dédiée à saint Edme , l'église de Ponti-
gny possède encore les restes de son pa-
tron. Son corps est précieusement con-
servé dans une châsse dorée, d'une
grande dimension, et dont le travail est
fort riche. Elle a été placée au fond du
sanctuaire, à la hauteur et entre les ar-
chivoltes des piliers; ses quatre faces
sont ornées de personnages en relief.
Quatre anges de grandeur colossale , et
aux ailes déployées , semblent la soute-
nir : ces anges ont des attitudes diffé-
rentes, et leur dessin ne manque ni de
fermeté ni de pureté. Ce monument ,
conçu dans le goût de la Renaissance ,
est surmonté d'une draperie et d'une
croix. Vu de la nef ou du chœur , il sert
en perspective de couronnement à Tau-
tel principal , et rien n'est harmonieux
comme l'effet de cette combinaison.
Quand on réfléchit que de pareils ouvra-
ges sont de bois, et que notre époque
est incapable de rien produire de sem-
blable, on ne peut s'empêcher d'être
étonné de l'indifférence coupable appor-
tée à leur conservation.
Nous n'avons point prétendu donner
une description complète de l'église de
Pontigny ; notre but a été d'éveiller l'at-
tention sur un de nos plus beaux monu-
mens chrétiens, que les événemens pa-
raissent avoir plongé dans l'oubli. Si
notre faible voix pouvait être entendue ,
et si elle pouvait attirer vers cette mer-
veille les regards de quelques artistes et
des hommes spéciaux qui protègent les
arts, nous nous estimerions très heureux
de penser que nos efforts , tout obscurs
qu'ils sont, n'auraient pas été inutiles.
En sortant du majestueux édifice dans
lequel la pensée est si à l'aise et la con-
templation si vaste, on se plaît à remon-
ter un peu le cours des temps , et à re-
cueillir dans le passé de touchans et poé-
tiques souvenirs.
Douce et tranquille , mais toujours
pleine et toujours renaissante , la vie du
cloître animait ces lieux. De nombreux
moines parcouraient ces galeries , ces
allées maintenant solitaires. Ici , la reli-
gion avait dépouillé ses formes austères
pour s'embellir de tout le charme de la
nature et des beaux arts. Mais quel chan-
gement s'est opéré ! que sont devenus les
rians jardins , les verdoyantes char-
milles , où d'obscurs et pieux savans ve-
naient méditer autrefois, et discourir
sans doute sur les sciences divines et
humaines, comme le faisaient les disci-
ples de Platon , que l'on pourrait appeler
les précurseurs du Christianisme?Chaque
pas que l'on fait ici réveille un écho du
passé. Le corps de la reine Adèle, épouse
de Louis VII, reposait à l'ombre du sanc-
tuaire. Dans cette enceinte, il y avait
une chapelle dédiée à saint Thomas
de Cantorbéry ; il vint passer là les
ET L'ÉGLTSE DE PONTIGNY.
jours de son exil , et se préparer à son
martyre. C'est dans cet illustre asile que
saint Edme, aussi archevêque de Can-
torbéry , venait se consoler des souffran-
ces de son Église. 11 y laissa une telle
odeur de science et de sainteté , que l'on
plaça l'abbaye sous l'invocation de son
nom. Les rois Louis VII , Philippe-Au-
guste, Louis IX, Louis XI , vinrent plu-
sieurs fois à Pontigny , entourés de leur
cour et de leurs vassaux , chercher aide
et protection divine.
Dans un pareil temple , que les solen-
nités religieuses devaient être impo-
santes! Que l'on se figure l'expression
des chants de l'Église, que tant de voix
recueillies entonnaient aux soupirs de
l'orgue et aux tintemens de la cloche du
monastère ! Qu'était-ce donc lorsque le
silence succédait, par intervalles, à ces
bruits magiques dont les dernières notes
s'affaiblissant par degrés , allaient mou-
rir lentement au fond du sanctuaire, où
viennent expirer les harmonies de la
terre et où commencent celles du ciel.
Comment se fait-il qu'il y ait eu des
temps et des hommes si rapprochés de
nous, et pourtant si dilférens de nous et
des temps où nous sommes? Comment se
fait-il que chez le même peuple, avant
qu'une génération soit entièrementétein-
te, de tels contrastes puissent s'offrir à
l'esprit étonné ? Il n'y a qu'un demi siè-
cle, de somptueux édifices étaient là;
maintenant l'étranger n'y voit plus qu'une
place vide et quelques ruines délaissées.
La grande basilique retentissait de chants
continuels, aujourd'hui le seul bruit des
vents y pénètre à travers les vitraux bri-
sés ; l'orgue se tait , seulement , à ses
côtés, on entend le mouvement triste et
monotone d'une vieille horloge qui mar-
che toujours, malgré la rouille des siè-
cles : figure terrestre et bien imparfaite
de l'immuable et divine éternité! Après
tout , ne devons-nous pas remercier Dieu
de ce qu'il nous a prodigué de si grands
enseignemens sur l'instabilité des choses
humaines? L'homme n'est que trop dis-
posé à se croire attaché à ce sol pour un
long temps, lui dont les yeux rencon-
trent partout des ruines d'hier.
Maintenant, nous aimons à le répéter,
il faut songer à la résurrection des beaux
monumens de notre histoire. Que veut-
TOMB XII. — H° 71, 1841.
389
on attendre? Est-ce qu'on aurait peur
que la féodalité ne relevât aussi ses cré-
neaux, et ne vint à brandir sa vieille
épéesur nos têtes? Le temps de ces ter-
reurs puérilesest passé, passé sans retour.
Peut-on rester encore sous l'empire de
préjugés ridicules? L'œuvre presse , les
ruines s'amoncèlent. Espère-t-on que les
siècles vont ralentir leur marche, et les
tempêtes suspendre leur cours? Loin de
renier le passé , il faut renouer la chaîne
des temps que les discordes ont rompue;
mais surtout, il ne faut toucher aux re-
liques sacrées de nos édifices chrétiens,
qu'avec le flambeau des arts, l'histoire à
la main et la poésie au cœur. Rendons à
chacune de nos époques le culte qui lui
est dû. En vain q,n dira que nous sommes
d'autres Français que sous Charlemagne
et saint Louis ; il y a autant de folie à
prendre, chez un peuple voisin, des
mœurs et des institutions pour les im-
porter parmi nous, qu'à demander des
modèles de monumens à la Grèce ou à
Rome païennes! Sauvons plutôt , sauvons
ce qui reste encore de précieux débris de
notre vieille France! c'est une noble
tâche qu'il faut remplir. Depuis quelques
années le gouvernement semble disposé
à entrer dans cette voie nouvelle; qu'il
persévère, il ne fera que réaliser le vœu
des esprits, et donner satisfaction à l'un
des besoins les plus impérieux de notre
époque. Il y a d'ailleurs dans la restau-
ration de nos monumens chrétiens une
véritable et solide gloire à conquérir,
une gloire plus réelle que celle qu'on
atlend de la construction de quelques
frontons attiques. Il est déplorable que
les révolutions , non contentes d'entas-
ser victimes sur victimes, attaquent et
mutilent aussi des pierres inoffensives;
mais les hommes doivent-ils hésiter à
réparer enfin les désastres causés par
leurs fureurs aveugles? Nous invitons les
archéologues que legouvernement charge
de missions artistiques, à visiter Pon-
tigny ; ils en reviendront avec la con-
viction profonde que l'on ne doit point
laisser périr un pareil monument; que
ce serait un crime et un autre vanda-
lisme odieux ; qu'il faut se hâter , et qu'en
attendant davantage on encourt une ter-
rible responsabilité au tribunal des gé-
nérations futures. Avancera-t-on que
as
390
NOTICE SUR L'ABBAYE
les temps sont durs et que l'argent man-
que? Eli quoi ! les subventions pleuvent
sur les théâtres, et l'on refuserait quel-
ques oboles à nos temples! On parle
d'achever le Louvre, dont on ne saura
que faire , et le prix de toutes ces inutiles
magnificences serait l'abandon de nos
édifice? les plus intéressans , les plus né-
cessaires et en même temps les plus na-
tionaux ! On vient d'élever une école
pour les arts de peinture et d'architec-
ture, et l'on ne conserverait pas des
monumens qui sont l'école la plus fé-
conde, la plus vivante des mêmes arts!
Ce serait assurément peu logique.
Nous allons, puisque le sujet nous y
entraîne, hasarder encore quelques ré-
flexions sur les transformations, l'état
actuel et l'avenir de l'art chrétien, au-
jourd'hui si méconnu , si défiguré, qu'on
en retrouve à peine la trace dansl'archi-
teclonique matérialiste de notre époque.
Nous voyons bâtir des églises que l'on
dit fort belles; peintres, sculpteurs,
décorateurs s'y disputent , comme à une
lutte théâtrale, les suffrages d'un public
qui passe pour éclairé : tout y resplendit
de l'éclat des dorures; la foule s'y préci-
pite avidement, comme dans nos musées.
Eh ! pourquoi donc en parcourant ces
somptueux édifices, n'éprouve-t-on au-
cune de ces émotions profondes que font
naître les grandes scènes du Christia-
nisme? La raison en est évidente, c'est
qu'on n'y rencontre aucune des traditions
de l'art chrétien. On préférera toujours
à toutes les vaines pompes modernes la
vue des grandes et sombres basiliques
sur lesquelles les siècles ont versé les
reflets du passé. Au recueillement qu'elles
inspirent , nous sentons aussitôt les
rapports intimes qu'il y a entre leur
expression et; les instincts religieux de
l'âme chrétienne , et nous y trouvons de
mystérieuses harmonies, sous le voile
desquelles on aime à placer naturelle-
ment l'image de la Divinité.
D'abord, le temps est un grand maître,
il contribue à donner aux antiques ca-
thédrales ce caractère vénérable devant
lequel on s'incline avec respect. Les arts,
en effet, ont cela de particulier qu'ils
n'édifient guère que pour les siècles à
venir, dans ce sens que la génération qui
bâtit n'est pas celle qui paye son tribut
d'admiration à son œuvre, et qu'il lui
est presque impossible d'en jouir et de
l'apprécier. Les édifices anciens, à l'his-
toire desquels se rattachent de puissans
souvenirs, attirent davantage nos sym-
pathies et acquièrent plus de prix à nos
yeux. Mais si la préféreneequ'onaccorde,
par exemple, aux églises gothiques, est
fondée quelque peu sur leur antiquité,
plie a pour cause première la vérité, la
beauté de l'art, et, par dessus tout, la
religion.
Les monumens ne peuvent avoir un
grand caractère que lorsqu'ils sont l'ou-
vrage d'une époque où la prédominance
d'un genre, basée sur un principe unique
et fort , règne sans mélange. Les églises
primitives et gothiques ont cet avantage.
Il est né ensuite une nouvelle école qui
a eu ses prétentions et ses disciples,
d'autant plus ardens , qu'à défaut d'un
principe ils pouvaient se croire guidés
par une apparence de progrès de l'art;
nous voulons parler de l'école de la re-
naissance : dès lors on voit deux genres
ennemis l'un de l'autre se fondre cepen-
dant , et former la seconde ère de nos
monumens religieux. Cette époque a eu
sa splendeur, elle a cr^é aussi ses mer-
veilles; elle dut sa naissance aux Médicis;
elle enfanta Saint-Pierre de Rome. Son
triomphe était pourtant dangereux, car
il détruisait les traditions premières de
l'art, qui semblaient seules pouvoir s'a-
dapter aux formes sévères du Christia-
nisme.
Le style florentin est fils de l'art grec.
Après la chute de Constantinople, Las-
caris , cet Énée du moyen âge, apporta
aussi ses Dieux et sa Minerve dans PAu-
sonie; mais ce n'était pins le temps du
vieil Évandre, qui logeait sous un toit
de chaume , ni le siècle des peuples pas-
teurs. Médicis, en recevant les Grecs
dans ses palais, sut transporter Athènes
à Florence, et malheureusement peut-
être la religion y perdit-elle ce que les
arts et la civilisation y gagnèrent. Il y a
donc deux écoles réunies, deux styles
confondus, dans l'architecture floren-
tine. Le style gothique s'y trouve encore
représenté par des pensées larges, des
formes vigoureuses et la variété des dé-
tails; l'art des Grecs s'y découvre dans
le fini des ornemens , dans la forme des
ET L ÉGLISE DE POVrïGÏSY.
M»
arcs, dans la pureté des lignes. Bientôt ' thique. C'est là seulement que la musique
ces derniers avantages l'emportent, la
prédominance de l'art grec fut procla-
mée, et le style gothique disparut. Les
artistes italiens inondèrent la France,
et nous eûmes l'architecture du siècle
de Louis XIV. Ce siècle sut élever en-
core de beaux temples à la religion . mais
les altérations assez notables qu'il fit
subir à l'art chrétien , ont élargi les
voies de l'erreur, et déterminé la déplo-
rable révolution que nous voyons de nos
jours.
Pour appuyer ces idées d'un exemple ,
comparons entre eux trois de nos monu-
mens les plus remarquables: Notre- Dame
de Paris, Sainte-Geneviève ou le Pan-
théon , et la Madeleine. Entrons d'abord
dans la vieille basilique de ]\otre-Dame ;
nous trouvons là des lignes imposantes
d'architecture, d'immenses ogives , des
vou>sures sombres comme les dômes des
bois, de doubles bas-côtés que l'imagi-
nation prolonge ; un vide majestueux
que remplit à l'instant l'idée de la gran-
deur de Dieu. Montons à ces énormes
tours qui semblent deux piliers élevés
pour soutenir le ciel ; ces galeries sus-
pendues comme des nids d'aigles, ces
colonnettes, ces découpures, cet infini
dans un espace que l'œil mesure . tout
n'est-il pas fait pour remuer l'âme la
plus froide, exalter l'esprit le moins dis-
posé à recevoir de grandes impressions?
Ajoutez à cela ce merveilleux cachet du
passé , qui donne à l'édifice un caractère
particulier, une couleur inimitable, un
intérêt que rien n'égale. Mais ce n'est
pas tout : supposez qu'en un jour de
grande solennité le temple gigantesque
se réveille, ]Nierez-vous l'effet prodigieux
d'un hymne à l'Eternel entonné par
d'harmonieuses voix, au bruit des ron-
flemens de l'orgue et du bourdonnement
des cloches? Penseriez - vous , en cet
instant, que l'art chrétien pût s'élever
plus haut? Allez donc entendre des sym-
phonies, peut-être plus brillantes, dans
un temple moderne , vous n'y sentirez
point votre âme émue et transportée.
Pourquoi cette différence? C'est qu'ap-
paremment rien n'est aussi beau, rien
n'est aussi religieux, aussi grand, aussi
vrai que l'alliance des pompes de notre
culte avec les merveilles de l'art go-
religieuse peut révéler tout son charme,
déployer toute sa puissance. Il y a dans
ces harmonies chrétiennes une si grande
variété de tons, et dans cette variété
tant de combinaisons et d'effets possi-
bles, que rien de semblable ne se peut
produire ailleurs. Dans nos concerts
profanes, les efforts de l'instrumenta-
tion pourront aller loin ; mais nous y
verrons toujours la baguette du maestro
et le coup d'archet du violon; tandis
que dans les églises gothiques, les notes
se développent et s'élèvent avec un ordre
merveilleux , où l'on ne découvre pas la
main de l'artiste; et il semble que le
monument lui même soit le mystérieux
musicien qui dérobe aux anges du ciel
le secret d« leurs divines mélodies. Alors,
il est évident que l'on ne trouve nulle
part une source plus féconde d'émo-
tions, puisque rien, dans ce moment,
ne rappelle l'idée de la terre, et que tout,
au contraire, nous porte à la pensée
d'un autre monde dont la religion repro-
duit les concerts.
Visitons maintenant Sainte-Geneviève.
Ce temple est l'œuvre d'une époque où
l'on ne craint déjà plus de défigurer l'ar>-
chitecture religieuse . en essayant de lui
donner un caractère qui lui est et lui sera
toujours étranger. L'intérieur et la cou-
pôle sont une petite imitation de Saint-
Pierre de Rome; le fronton est inspiré
de l'antique. Cette alliance est fatale;
nous en avons signalé la cause, nous en
verrons les effets. L'ensemble n'est donc
ni entièrement chrétien, ni entièrement
païen : c'est un style intermédiaire qui
constate la transition du primitif et du
gothique au moderne , et prépare l'ou-
bli de l'un et l'adoption exclusive de
l'autre.
D'abord, on entre sous un péristyle
soutenu d'un double rang d'élégantes
colonnes corinthiennes. On peut en ad-
mirer l'heureuse disposition. La porte
s'ouvre, et l'œil aperçoit aussitôt que le
génie des arts a déployé là toutes les
ressources de sa grâce, de son élégance,
de sa légèreté, de ses artifices. Tout cela
fait honneur à la civilisation. La coupole
ne manque ni d'espace, ni d'élévation, ni
de majesté. JNous admirons un chef-
d'œuvre; mais une église chrétienne ne
392
NOTICE SUR L'ABBAYE
doit-elle produire qu'une stérile admira-
tion? Si l'âme y reste muette, l'archi-
tecte n'aura-t-il pas manqué son but?
Voilà donc un temple dont la beauté at-
tire notre attention , mais qui n'inspire
pas ce besoin de recueillement et de
contemplation mentale où nous entraî-
nent nos vieilles églises. Nous ne trou-
vons ici ni mystère, ni ombre, ni reflets ;
il n'y a point de nef, il n'y a point de
chœur , il n'y a point de sanctuaire. Où
il n'y a point de sanctuaire, il semble
qu'il n'y ait point de Dieu. Qu'est-ce
donc qu'un temple sans Dieu? Il nous
semblait aussi que les accords de l'orgue
et des cloches ne sont pas sans expres-
sion : ici on en est privé. Le silence n'est
cependant pas la loi de la religion chré-
tienne; elle a besoin, au contraire, d'ex-
pansion, d'animation ; il lui faut des har-
monies , des cantiques : elle a réservé le
silence pour les tombeaux.
Si une assemblée fameuse décréta que
Sainte - Geneviève serait désormais un
Panthéon, doit-on s'en étonner? Cette
nouvelle destination donnée au monu-
ment n'est que la conséquence de son
caractère. On pouvait aussi déposer les
tombeaux d'Ermenonville et de Ferney
sous les voûtes de Notre-Dame : pour-
quoi ne le fit-on pas? C'est que, bien
que l'on eût renversé le culte, on recon-
naissait aussi, involontairement et sans
le savoir, que les rapports qui ne cesse-
raient d'exister entre le vieux Christia-
nisme et le vieux temple s'opposeraient
toujours à l'effet qu'on devait attendre
des apothéoses panthéistiques. Sainte-
Geneviève convenait beaucoup mieux;
car, après tout, celte église , ne repré-
sentant aucun principe, pouvait très
bien devenir l'enceinte où s'opérerait la
déification de la gloire et du génie.
Néanmoins, il ne faudrait pas que
sainte Geneviève fût privée des hon-
neurs et du culte qu'on lui a voués. C'est
la patronne des Gaules, et à ce titre
nous lui devons un temple. Maintenant
donc, que de misérables dissensions po-
litiques ne nous aveuglent plus, ne se-
rait-il pas intéressant de placer sous la
protection d'une sainte bergère , qui
sauva la France, tant de Français qui
l'ont illustrée? Les vertus religieuses, ci-
viles, guerrières, n'y seraient-elles pas
dignement représentées? On y trouverait
les princes de l'épée et les princes de la
parole; ceux qui furent les fondateurs,
les législateurs des peuples , et ceux qui
leur ont enseigné la religion, les arts et
la vertu.
Passons maintenant à l'église de la
Madeleine. Ici , autre siècle, autre goût,
autre architecture. Les siècles derniers
nous avaient transmis quelques souvenirs
vagues et obscurcis de l'art gothique;
aujourd'hui, ses dernières traces ont dis-
paru sous les ruines mêmes du style flo-
rentin, et l'art grec étale, aux yeux de
la ville étonnée, ses conceptions atta-
ques. Son premier triomphe devait nous
amener là. Le dôme lui-même, cette
personnification du style intermédiaire,
gênait sa perspective, il s'en est débar-
rassé. C'est ainsi qu'au 19e siècle on
célébrera les mystères chrétiens dans un
temple qui paraîtra dédié à Minerve!
Fallait-il donc remplacer la croix latine
par l'ombre du Parthénon? L'église de la
Madeleine est certes une gracieuse image
de la civilisation grecque; niais on eût
dû ne pas la détourner de son origine et
de son but , et y placer les statues des
grands hommes d'Athènes et de Sparte.
C'eût été , entre autres, une idée assez
plaisante que d'aller troubler la solitude
de Sumium pour en arracher l'esprit de
Platon et le jeter au milieu du bruit et
de l'agitation de nos boulevarts. N'y
aurait-il pas lieu de faire de curieuses re-
marques sur les doctrines de nos subli-
mes philosophes?
Autour du temple règne une admirable
galerie de colonnes dont l'élégance et le
travail nous reportent aux beaux jours
du siècle de Périclès. En la parcourant ,
on s'attend à y rencontrer quelque péri-
patéticien gravement enveloppé dans le
manteau de la philosophie, et méditant
sur les préceptes du maître. Lorsque
nous avons visité l'intérieur, des sculp-
teurs modelaient les chapiteaux , des do-
reurs , des peintres ornaient la voûte :
était-ce vous, Phidias et Praxitèle? était-
ce vous, Apelle et Zeuxis? En définitive,
sous le point de vue païen, ce monument
est très remarquable; mais quand nous
rechercherons quels effets il doit pro-
ET L'ÉGLISE DE PONTIGNY.
,393
duire , mis en contact avec les idées
chrétiennes, il est évident qu'il leur est
complètement opposé, qu'il les choque
et qu'elles les repoussent. On a peine à
concevoir que Notre-Dame et la Made-
leine soient consacrées au culte du même
Dieu.
C'est là une des conséquence fatales
des faits que nous venons de rappeler.
L'architecture chrétienne était basée sur
un principe; elle était comme l'expres-
sion visible et palpable de la pensée re-
ligieuse; elle s'identifiait, se confondait
avec elle; et le culte, tant cette harmo-
nie était profonde , eût semblé institué
pour elle , si elle n'eût pas émané de lui.
En outre, au point de vue de la perspec-
tive, nul autre genre ne convenait mieux
à notre ciel et à la nature de nos climats.
Une fois ce principe foulé aux pieds,
l'art chrétien devait, comme tant d'au-
tres , après avoir perdu son unité , deve-
nir le jouet des caprices et du goût , et
comme le goût d'une époque passe ordi-
nairement avec eile , bon nombre des
arts de cette époque changent aussi.
Viennent quelques nouvelles généra-
tions, elles ont de nouvelles tendances;
elles adoptent d'autres idées qu'elles ap-
pellent avec emphase des idées de pro-
grès et de mouvement, et les artistes
consacrent leur talent ou leur génie à sa-
tisfaire le goût de leurs contemporains.
Ces révolutions sont si puissantes, telle-
ment irrésistibles, que tout y disparaît
tour à tour, institutions et arts , mœurs
et sciences; car rien de ce qui est pure-
ment humain ne peut se dérober à l'ac-
tion du temps, qui enlève jusqu'aux tra-
ces des plus florissans empires. Les arts
anciens s'effacent peu à peu de la mé-
moire des hommes, comme ces grands
monumens du désert qui s'abaissent dans
le lointain et se perdent aux yeux à me-
sure que le voyageur s'éloigne. L'espace
des siècles est pour nous, ainsi que la
distance, réelle, un vaste horizon bru-
meux pour l'esprit et les souvenirs ,
comme l'immensité du désert pour les
yeux du corps. Ne citons qu'un exemple ,
et demandons ce qu'est devenu l'art de
la peinture sur verre? Les constans et
laborieux efforts de quelques uns de nos
contemporains rendront-ils à l'art chré-
tien l'un des charmes les plus magiques
qu'il ait perdus? 11 est encore permis
d'eu douter (1).
Résumons-nous. En architecture chré-
tienne , deux choses : l'ornementation et
le fond, la surface et le caractère, les
détails et l'ensemble. L'ornementation
peut varier sans danger : la forme primi-
tive des églises n'exclut point les arts
modernes; on peut s'en convaincre, sur-
tout à Pontigny; elle les appelle, au
contraire, à son aide, et se marie dou-
cement avec eux. Quant au fond, il ne
peut , il ne doit pas changer, sous peine
de perdre ses qualités les plus essen-
tielles , qu'il tient , comme nous l'avons
dit, de ses rapports intimes avec le
culte, avec les besoins de notre âme,
avec notre terre et nos horizons. En lui
seul se trouvent l'unité, la force, la vé-
rité : c'est à lui que doivent aboutir
toutes les idées d'archilectonique reli-
gieuse ; sinon, comme des navigateurs
sans boussole, elles errent follement et
se perdent sur l'océan des âges, poussées
par les flots tumultueux des révolutions
et des caprices de l'esprit humain. Mais,
dira-t-on, nos mœurs n'étant plus celles
des premiers siècles de l'Eglise , leur
transformation successive a dû nécessai-
rement entraîner celle de l'architecture
des temples. Ceux qui feraient cette ob-
jection pourraient- ils d'abord établir
quelles sont nos mœurs actuelles? L'oubli
des principes n'a-t-il pas aussi détruit
notre unité morale et intellectuelle? Il
n'est que trop vrai que toutes les causes
et tous les effets se tiennent et s'expli-
quent les uns par les autres. On peut af-
firmer que la génération qui éleva Notre-
Dame de Paris était plus religieuse que
celle qui élève la Madeleine. Hommes
pleins de foi , ce n'était point une vaine
science qui vous guidait; vous ne con-
naissiez guère les secrets de l'optique et
de la perspective; vous suiviez des inspi-
rations et une lumière que nous deman-
dons en vain à notre siècle égaré. Sem-
blables à des pygmées, errant parmi les
temples que vous avez légués à notre ad-
(1) Tout le monde connaît les précieux travaux
de M. Brongniani et les beaux résultats qu'il a ob-
tenus , mais est-on bien assuré que les nouvelles
peintures sur verre conserveront leur éclat et leur
fraîcheur comme celles des XIVe et XVe siècles ?
3»4
ANALYSE DES TRAVAUX DE GEORGES CUVIER.
miration , nous sommes à chaque pas ac-
cablés de l'image de votre grandeur et de
notre petitesse.
Il fut un temps où nos églises étaient
fermées, où nos cloches, auparavant des-
tinées à annoncer le triomphe du Dieu
des batailles, comme dit le poète, des-
cendaient dans les arsenaux pour deve-
nir elles-mêmes les instrumens meur-
triers des combats. ]\ous concevons qu'à
cette époque l'idée de l'art chrétien ait
entièrement disparu; mais maintenant
que l'humanité, fatiguée des horribles
luttes qui ont ensanglanté l'univers, se
repose un peu dans son affaiblissement,
et cherche à consolider ses bases si for-
tement ébranlées, on interroge, on mé-
dite , on approfondit la science des arts.
Ros artistes commencent à abandonner
les voies mauvaises où les avaient jetés
le culte exclusif de la Grèce et de Rome.
La civilisation actuelle semble vouloir
s'éloigner des traditions des premières
années du siècle pour remonter à la
source de la vérité. Peut-être renferme-
t-elle dans son sein des germes féconds
d'avenir. Puisse-t-il en être ainsi !
]Nous n'espérons pas, il est vrai , voir
renaître dans toute sa pureté notre ar-
chitecture religieuse et nationale ; mais
nous sommes certain que désormais les
hommes dévoués à l'art sauront y puiser
d'heureuses inspirations. De la croix la-
tine au massif grec , elle avait passé par
bien des phases; maintenant le progrès
parmi nous sera de la reprendre au point
où l'avait laissée l'école improprement ap-
pelée à son égard école de la renaissance.
De là , jusqu'au type de sa grandeur pre-
mière, il n'y a qu'un pas, mais ce pas est
immense , et nous ne le franchirons ja-
mais avant qu'une réforme sociale se soit
opérée, et que, renversant les barrières
que le scepticisme actuel oppose au gé-
nie moderne, nous ne nous élancions
jusqu'à l'antique foi de nos pères.
C.-D. A.
ANALYSE RAISONNÉÉ DES TRAVAUX DE GEORGES CUVIER,
PRÉCÉDÉE DE SON ÉLOGE HISTORIQUE, PAR P. FLOURENS,
Secrétaire-perpétuel de l'Académie des Sciences, etc., etc. (1).
i Lorsqu'une nation perd un de ces
hommes dont le nom seul suffirait à la
gloire d'une nation et d'un siècle, le coup
qu'elle en ressent est si profond , sa dou-
leur est si générale, qu'il s'élève de
toutes parts des voix pour déplorer le
malheur commun... Fontenelle a dit de
Leibnitz qu'il avait été obligé de parta-
ger et de décomposer en quelque sorte
ce grand homme ; et que , tout au con-
traire de l'antiquité qui de plusieurs
Hercules n'en avait fait qu'un, il avait
fait du seul Leibnitz plusieurs savans...
Il faut aussi décomposer M. Cuvier, pour
peu qu'on veuille l'approfondir, et celte
vaste intelligence qui, comme celle de
Leibnitz, menait de front toutes les
sciences. » C'est un monument pieux que
(i) Paulin, libraire-éditeur, rue de Seine, 33;
1841.
M. Flourens élève en l'honneur du génie,
et il inscrit en tête une épitaphe simple-
ment éloquente. Une juste, une puissante
appréciation de Cuvier et des savans qui
l'ont précédé dans la même carrière, un
résumé lucide et complet de ses plus im-
portans ouvrages; vue ferme, étendue,
pénétrante; style élégant, exact, irrépro-
chable : telles sont les qualités distinc-
tives de cet éloge funèbre. Il est, en un
mot , ce qu'il eût été si Cuvier lui-même,
aux détails simples et rapides qu'il a con-
signés dans ses mémoires, eût joint en
séance publique le compte-rendu de son
œuvre immense.
c Le premier mérite de M. Cuvier, et
c'est par ce mérite qu'il a donné , dès
l'abord, une nouvelle vie aux sciences
naturelles, est d'avoir senti que la clas-
sification, comme l'explication des faits,
ne pouvait sortir que de leur nature m-
ANALYSE DES TRAVAUX DE GEORGES CUV1ER.
m
time profondément connue. > « Observer
d'abord, chercher à connaître, et ne
faire ensuite de toute classification géné-
rale que l'expression abrégée de ce que
l'on connaît : » c'est à ces deux observa-
tions que M. Flourens rattache toute sou
analyse. Elle n'est qu'une déduction de
ces sages principes, mais une déduction
habile et à la portée de toutes les intel-
ligences.
Quand on n'envisage que la perfecticfn
delà méihodeet l'importance des résul-
tats, on est frappé comme M. Flourens
de cette idée : qu'au point de vue de
son auteur, le Règ?ie animal n'était en-
core qu'une œuvre imparfaite, et qu'il se
proposait de revoir en son entier. Mais
la réflexion l'ait bienlôt comprendre le
scrupule du maître. Une simple classifi-
cation, quelque excellente qu'elle soit,
laisse, quand il s'agit delà nature , beau-
coup à désirer. Qu'on se figure, en effet ,
l'œuvre (ie Cuvier enrichie des brillans
tableaux de Bu (Ton; remplaçant souvent
des peintures imaginaires par les ima-
ges vraies de la nature plus merveil-
leuses cent fois ; et l'on concevra facile-
ment ce que l'auteur pouvait entrevoir
pour mi avenir qui lui a manqué. En
outre, le Règ ne animal suppose des con-
naissances acquises. Nulle part, si ce
n'est dans de trop courtes introductions,
Cuvier ne donne le pourquoi de ses
principes. Us sont tous implicitement
contenus dans la méthode ; mais rien
d'explicite n'en fait assez comprendre la
rigoureuse nécessité. C'est cette der-
nière lacune que M. Flourens nous pa-
raît avoir fort heureusement comblée.
Son analyse pourrait s'intituler : Leçons
sur le règne animal ^ et le professeur ap-
pelé à l'expliquer à des élèves n'aurait
sans doute que bien peu de choses à y
ajouter.
Le travail de M. Flourens sur YAnato-
rnie comparée ne pouvait avoir le même
but. Que dire, après Cuvier, sur des
principes que lui-même a si savamment
posés? Rappeler ces mêmes principes,
les présenter dans tout leur jour, en con-
stater l'infaillible corrélation, est tout
ce que M. Flourens a pu faire. Mais les
hommes familiarisés avec ces études
aussi graves qu'intéressantes, n'en appré-
cieront pas moins les siennes, et s'en
serviront comme d'un index précieux
donnant en peu de mots les points prin-
cipaux de la doctrine.
Nous arrivons à la partie la plus éton-
nante des œuvres de Cuvier , les Osse-
mens fossiles, ouvrage qui , suivant l'ex-
pression juste de M. Flourens, excita à
son apparition une admiration que le
temps n'a pas diminuée. Quelle ne dut
pas être la joie de son auteur, lorsqu'à
l'aide deses méthodes, il put reconstruire
tout un monde inconnu, épars dans les
profondeurs du globe , et qui ne présente
avec la nature actuellement vivante d'au-
tres rapports que ceux des principes en
vertu desquels toute nature s'organise.
Laissons parler M. Flourens.
« Le Ier pluviôse an IV, jour de la pre-
mière séance publique qu'ait tenue 1 In-
stitut national , M. Cuvier lut, devant ce
corps assemblé , son mémoire sur les
espèces (Véléphans fossiles, comparés
aux espèces vivantes. C'est dans ce mé-
moire qu'il annonce pour la première
fois ses vues su- les animaux perdus.
Ainsi, dans ce même jour où l'Institut
ouvrait la première de ses séances publi-
ques, s'ouvrait aussi la carrière des plus
grandes découvertes que l'histoire natu-
relle ait faites dans notre siècle. Singu-
lière coïncidence; circonstance mémora-
ble, et que l'histoire des sciences doit
conserver.
« M. Cuvier venait donc de commen-
cer cette brillante suite de recherches et
de travaux qui l'ont occupé pendant tant
d'années, et par lesquels il a constam-
ment tenu éveillés pendant tout ce temps
létonnement et l'admiration de ses con-
temporains.
c Dans ce premier mémoire , en effet ,
il ne se borne à démontrer que \ éléphant
fossile est une espèce distincte des espè-
ces actuelles, une espèce éteinte, une
espèce perdue ; il déclare nettement que
le plus grand pas qui puisse être fait
vers la perfection de la théorie de la
terre, serait de prouver qu'aucun de ces
animaux dont on trouve les dépouilles
répandues sur presque tous les points
du globe, n'existe plus aujourd'hui.
« Il ajoute que ce qu'il vient d'établir
pour Ytléphant, il l'établira bientôt d'une
manière non moins incontestable pour
le rhinocéros , pour lours , pour le cerf,
396
ANALYSE DES TRAVAUX DE GEORGES CUVIER.
fossiles, toutes espèces également dis-
tinctes des espèces vivantes,, toutes es-
pèces également perdues.
i Enfin, il termine par cette phrase re-
marquable, et dans laquelle il semblait
annoncer tout ce qu'il a découvert de-
puis :
i Qu'on se demande , dit-il , pourquoi
c l'on trouve tant de dépouilles d'ani-
< maux inconnus, tandisqu'on n'en trouve
i aucune dont on puisse dire qu'elle ap-
i partientaux espèces que nous connais-
« sons , et l'on verra combien il est pro-
« bable qu'elles ont toutes appartenu à
« des êtres dont ceux qui existent aujourr
« d'bui ont rempli la place. 1
< L'idée d'une création entière d'ani-
maux, antérieure à la création actuelle,
l'idée d'une création entière . détruite et
perdue, venait donc enfin d'être conçue
dans son ensemble! Le voile qui recou-
vrait tant d'étonnans phénomènes , allait
donc ei.fin être soulevé, ou plutôt, il l'é-
tait déjà ; et le mot de cette grande
énigme qui depuis un siècle occupait s:
fortement les esprits , ce mot venait
d'être dit.
« Mais pour transformer en un résultat
positif et démontré cette vue si vaste et
si élevée, il fallait rassembler de toutes
parts les dépouillesdes animaux perdus;
il fallait les revoir, les étudier toutes
sous ce nouvel aspect ; il fallait les com-
parer tontes , et l'une après l'autre , aux
dépouilles des animaux vivans ; il fallait
avant tout créer et déterminer l'art
même de cette comparaison.
« Or, pour bien concevoir toutes les
difficultés de cette méthode, de cet art
nouveau, il suffit de remarquer que les
débris, que les restes des animaux dont
il s'agit, que les ossemens fossiles, en un
mot , sont presque toujours isolés, épars ;
que souvent les os de plusieurs espèces et
des espèces les plus diverses sont mêlés,
confondus ensemble ; que presque tou-
jours ces os sont mutilés, brisés, réduits
en fragmens.
c II fallait donc imaginer une méthode
de reconnaître chaque os, et de le dis-
tinguer de tout autre avec certitude; il
fallait rapporter chaque os à l'espèce à
laquelle il appartient; il fallait recon-
struire enfin le squelette complet de
chaque espèce, sans omettre aucune des
pièces qui lui étaient propres , sans en
intercaler aucune qui lui fût étrangère.
t Que l'on se représente ce mélange
confus de débris mutilés et incomplets
recueillis par M. Cuvier; que l'on se re-
présente, sous sa main habile, chaque
os, chaque portion d'os allant reprendre
sa place, allant se réunira l'os, à la por-
tion d'os à laquelle elle avait dû tenir, et
toutes ces espèces d'animaux, détruites
depuis tant de siècles, renaissant ainsi
avec leurs formes, leurs caractères,
leurs attributs; et l'on ne croira plus
assister à une simple opération anato-
mique : on croira assister à une sorte de
résurrection, et, ce qui notera sans
doute rien au prodige, à une résurrec-
tion qui s'opère à la voix de la science et
du génie.
« Je dis à la voix de la science. La mé-
thode employée par M. Cuvier pour cette
reconstruction merveilleuse n'est, en
effet, que l'application des règles géné-
rales de Yanatomie comparée à la déter-
mination des ossemens fossiles.
« Et ces règles elles-mêmes ne sont pas
une moins grande, une moins admirable
découverte que les résultats surprenans
auxquels elles ont conduit.
« On a vu plus haut comment un prin-
cipe rationnel, celui de la subordination
des organes , partout appliqué, partout
reproduit dans l'établissement des grou-
pes de la métbode, avait changé la face
du règne animal.
« Le principe quia présidé à la recon-
struction des espèces perdues est celui
de la corrélation des formes, principe au
moyen duquel chaque partie d'un animal
peut être donnée par chaque autre, et
toutes par une seule.
t Dans une machine aussi compliquée
et néanmoins aussi essentiellement une
que celle qui constitue le corps animal,
il est évident que loues les parties doi-
vent nécessairement être disposées les
unes pour les autres, de manière à se
correspondre, à s'ajuster entre elles, à
former enfin par leur ensemble un être,
un système unique.
< Une seule de ces parties ne pourra
donc changer de forme sans que toutes
les autres en changent nécessairement
aussi. De la „ forme de l'une d'elles on
ANALYSE DES TRAVAUX DE GEORGES CUVIER.
397
pourra donc conclure la forme de toutes
les autres.
< Supposez un animal Carnivore : il
aura nécessairement des organes des
sens, des organes du mouvement , des
doigts, des dents, un estomac, des intes-
tins disposés pour apercevoir, pour at-
teindre, pour saisir, pour déchirer, pour
digérer une proie, et toutes ces condi-
tions seront rigoureusement enchaînées
entre elles; car une seule manquant,
toutes les autres seraient sans effet, sans
résultat : l'animal ne pourrait subsister.
« Supposez un animal herbivore, et tout
cet ensemble de conditions aura changé :
les dents, les doigts, Y estomac, les intes-
tins, les organes du mouvement, les or-
ganes des sens, toutes ces parties auront
pris de nouvelles formes, et ces formes
nouvelles seront toujours proportion-
nées entre elles et relatives les unes aux
autres.
i De la forme d'une seule de ces par-
ties, de la forme des dents seules, par
exemple, on pourra donc conclure, et
conclure avec certitude, la forme des
pieds, celle des mâchoires , celle de l'es-
tomac, celle des intestins.
« Toutes les parties, tous les organes
se déduisent donc les uns des autres; et
telle est la rigueur, telle est l'infaillibi-
lité de cette déduction, qu'on a vu sou-
vent M. Cuvier reconnaître un animal
par un seul os, par une seule facette
d'os; qu'on l'a vu déterminer des genres,
des espèces inconnues, d'après quelques
os brisés et d'après tels ou tels os indif-
féi emn.ent ; reconstruisant ainsi l'animal
entier d'après une seule de ses parties, et
le faisant renaître, comme à volonté, de
chacune d'elles : résultats faits pour éton-
ner, et qu'on ne peut rappeler sans rap-
peler, en effet, toute cette première ad-
miration mêlée de surprise qu'ils inspi-
rèrent d'abord , et qui ne s'est point
encore affaiblie.
t Cette méthode précise, rigoureuse,
de démêler, de distinguer les os confon
dus ensemble; de rapporter chaque os à
son espèce, de reconstruire enfin l'ani-
mal entier d'après quelques unes de ses
parties; cette méthode une fois conçue,
ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut
par groupes, par masses que reparurent
toutes ces populations éteintes, monu-
mens antiques des révolutions du globe.
« On put dès lors se faire une idée non
seulement de leurs formes extraordinai-
res, mais de la multitude prodigieuse de
leurs espèces. On vit qu'elles embras-
saient des êtres de toutes les classes, des
quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles,
des poissons, jusqu'à des crustacés, des
mollusques, des zoophytes.
« Je ne parlerai ici que des animaux,
et cependant l'étude des végétaux fossiles
n'offre pas des conséquences moins cu-
rieuses que celles que l'on a tirées du
règne animal lui-même.
i Tous ces êtres organisés, toutes ces
premières populations du globe se dis-
tinguent par des caractères propres, et
souvent par les caractères les plus étran-
ges, les plus bizarres.
4 Parmi les quadrupèdes, par exemple,
se présentent d'abord le palœotherium ,
Yanoplotherium, ces genres singuliers de
pachydermes, découverts par M. Cuvier
dans les environs de Paris, et dont au-
cune espèce n'a survécu, dont aucune
n'est parvenue jusqu'à nous.
« Après eux venait le mammouth, cet
éléphant de Sibérie, couvert de longs
poils et d'une laine grossière; le masto-
donte, cet animal presque aussi grand
que le mammouth , et que ses dents, hé-
rissées de pointes, ont fait regarder pen-
dant long-temps comme un éléphant
Carnivore; et ces énormes paresseux,
animaux dont les espèces actuelles ne
dépassent pas la taille d'un chien, et
dont quelques espèces perdues égalaient
les p'us grands rhnocéros.
« Les reptiles de ces premiers âges du
monde étaient p'us extraordinaires en-
core, soit par leurs proportions gigan-
tesques, car il y avait des lézards grands
comme des baleines; soit par la singula-
rité de leur structure , car les uns avaient
l'aspect des cétacés ou mammifères ma-
rins , et les autres, le cou, le bec des
oiseaux, et jusqu'à des sortes d'ailes.
« Et ce qui est plus surprenant encore
que tout cela , c'est que tous ces animaux
ne vivaient point à une même époque ;
c'est qu'il y a eu plusieurs générations,
plusieurs populations successivement
créées et détruites.
€ M. Cuvter en compte jusqu'à trois
nettement marquées.
398
ANALYSE DES TRAVAUX DE GEORGES CUVIER.
î La première comprenait des mollus-
ques , des poissons , des reptiles , tous ces
reptiles monstrueux dont je viens de
parler. II s'y trouvait déjà quelques
mammifères marins , mais il ne s'y trou-
vait aucun ou presque aucun mammifère
terrestre.
î La seconde se caractérisait surtout par
ces genres singuliers de pachydermes
des environs de Paris, que je rappelais
tout-à-Pheure, et c'est dès lors seulement
que les mammifères terrestres commen-
cent à dominer.
i La troisième est celle des mam-
mouths, des mastodontes , des rhinocéros,
des hippopotames , des paresseux gigan-
tesques.
t Un fait remarquable, c'est que parmi
tous ces animaux perdus de Yavant-der-
nierâge de la vie sur le globe , M. Cuvier
n'avait trouvé aucun débris de quadru-
mane. On y a trouvé depuis quelques os
de singes, nommément les mâchoires
d'un gibbon.
« Un fait plus remarquable encore,
c'est qu'il n'y a été trouvé aucun homme.
L'espèce humaine n'a donc été la con-
temporaine ni de toutes ces races per-
dues, ni de tontes ces catastrophes épou-
vantables qui les ont détruites.
< Ainsi donc, après l'âge des reptiles,
après celui des premiers mammifères
terrestres, après celui des mammouths et
des mastodontes, est venue une qua-
trième époque, une quatrième succession
d'êtres créés, celle qui constitue la po-
pulation actuelle, celle que l'on peut
appeler Vâge de l'homme, car c'est de
cet âge seulement que date l'espèce hu-
maine.
« La création du règne animal a donc
éprouvé plusieurs interruptions, plu-
sieurs destructions successives; et, ce
qui n'est pas moins étonnant, quoique
tout aussi certain , c'est qu'il y a eu une
époque, et la première de toutes, où
aucun être organisé, aucun animal, au-
cun végétal n'existaient sur le globe.
i Tous ces faits extraordinaires sont
démontrés par les rapports des restes des
êtres organisés avec les couches qui for-
ment l'écorce du globe.
« Ainsi il y a eu une première époque
où ces êtres n'existaient point; caries
terrains primitifs ou primordiaux ne
contiennent aucun de leurs restes : ainsi
les reptiles ont dominé dans l'époque
suivante, car leurs restes abondent dans
les terrains qui succèdent aux primitifs;
ainsi la surface de la terre a été plusieurs
fois recouverte par les mers et plusieurs
fois mise à sec, car les restes d'animaux
marins recouvrent tour à tour des restes
d'animaux terrestres et sont tour à tour
recouverts par eux.
« La science guidée par le génie a donc
pu remonter jusqu'aux époques les plus
reculées de l'Iiistoire de la terre; elle a
pu compter et déterminer ces époques;
elle a pu marquer et le premier moment
où les êtres organisés ont paru sur le
globe, et toutes les variations , toutes les
modifications, toutes les révolutions
qu'ils ont éprouvées.!
Si nous ne craignions de dépasser les
bornes d'un article, nous arrêterions
longuement l'attention de nos lecteurs
sur une distinction des plus importantes.
Cuvier s'est élevé dans tous ses écrits
contre une prétendue échelle des êtres
qu'il ne faut pas confondre avec la pro-
gression. On sait que la prétention de
certains philosophes naturalistes serait
de nous faire venir en ligne droite des
zoophytes enfouis dans les dépôts les
plus anciens. Ces zoophytes seraient de-
venus, après des mi liers de transfor-
mations et à la suite de siècles innom-
brables, l'académicien qui analyse les
courbes et le dépuié qui discute les lois.
Or, quoi de plus contraire au bon sens et
à l'observation qu'une pareille doctrine,
de quelque nom qu'elle s'autorise? Cuvier
l'a dit, la naiure travaille en tout sens.
Ajoutons que ses premiers jets sont aussi
savans que les derniers; qu'elle n'a pas
besoin de se copier elle-même lorsqu'elle
enfante de nouveau, et qu'il lui suffit
d'approprier les lieux à ses prodiges. On
trouvera dans la partie de l'analyse de
M. Flourens , concernant Yostéologie
comparée et Yhistoire naturelle philoso-
phique, les principes qui ruinent à jamais
dans la science ce panthéisme aveugle,
qui n'est, après tout, que la négation de
l'un des principes essentiels de la con-
naissance et de la raison : le principe de
causalité. « Embranchemens principaux
au nombre de quatre; variété de forma-
I tions et constance dans chaque type;
ÉVIDENCE DU CHRISTIANISME.
399
marche et limite de toute analogie,
combinaisons qui s'appellent ou qui s'ex-
cluent, t Nous terminerons en recom-
mandant à nos lecteurs cet excellent ou-
vrage, qui réunit des qualités, ordinai-
rement si rares, d'être à la fois abrégé,
solide, substantiel et intéressant. Il faut
une science profonde pour résumer ainsi
la science. Le livre de M. Flourens est
l'appendice nécessaire ou plutôt la pré-
face générale de l'œuvre de Georges
Cuvier.
ÉVIDENCE DU CHRISTIANISME ,
OU TRAITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE, PAR M. PRÉGNON,
Curé deT (1).
Le 18e siècle offrit au monde un
étrange spectacle. Saisie d'un esprit de
vertige et de bouleversement, se préci-
pitant en aveugle vers des mondes in-
connus, la société française semblait
tourmentée du besoin d'en finir avec
elle-même : croyances, institutions,
mœurs publiques et privées, elle détrui-
sait tout en se jouant, et, insoucieuse de
l'avenir, ruinait les bases de l'édifice,
sans songer qu'il l'écraserait sous ses dé-
bris.
Le Christianisme ne devait pas trouver
grâce, on le conçoit, aux yeux des pré-
tendus philosophes ni de leurs adhérens.
Aussi lui fit-on une guerre incessante, et
c'est contre ses éternelles vérités que les
plus violentes attaques furent dirigées.
A côté du sarcasme voltairien, une
autre tactique vint se placer, tactique
habile et perfide, fondée sur l'audace et
le mensonge : elle consistait à établir un
perpétuel antagonisme entre la science et
la foi, et à les présenter comme des en-
nemis irréconciliables. On interrogeait
chaque branche des connaissances hu-
maines, et l'on osait prétendre trouver
dans toutes des preuves contre la reli-
gion. «A commencer par l'histoire, dit
« M. Prégnon, le philosophisme, armé
t du stylet de la haine, l'avait horrible-
t ment défigurée, mutilée, et sous les
« tortures qu'il lui avait fait subir, il l'a-
< vait forcée de calomnier le Christia-
t nisme. Moïse était un personnage ima-
< ginaire, la Bible un livre apocryphe,
(i) A la Société de Saint Nicolas , rue de Sèvres,
H° 39. Prix : S fr.
tout ce qu'elle raconte de la création
du monde autant d« fables grossières.
Selon Moïse, le monde n'avait que six
mille ans d'existence : chronologie ab-
surde , contredite par celles de tous les
autres peuples antiques, Egyptiens,
Babyloniens, Indiens, Chinois, qui lui
donnaient au moins quarante mille
ans. Moïse était aussi mauvais natura-
liste que mauvais physicien. L'espèce
humaine n'était pas une, comme il le
prétendait. Il avait fait la lumière in-
dépendante du soleil; il avait parlé
d'un déluge universel physiquement
impossible. L'astronomie elle-même
venait le combattre, et la découverte
de certains zodiaques avait définitive-
ment constaté l'ignorance de l'auteur
de la Genèse. Enfin tout concourait à
faire du récit mosaïque un résumé de
fables inventées à plaisir, et qui n'a-
vaient aucun mérite devant les cosmo-
gonies, les histoires et les allégories
les plus absurdes des peuples anciens;
et les grands philosophes qui l'avaient
convaincu de faux étaient emphatique-
ment proclamés les émancipateurs de
l'intelligence humaine.
i Certes, une religion qui n'avait pour
base qu'un tel livre ne pouvait être
qu'une religion absurde; la base n'é-
tant qu'une chimère, l'édifice ne pou-
vait être que chimérique. Aussi c'en
était fait du Christianisme, institution
bizarre, produit informe d'un cerveau
juif, admis comme vrai par l'igno-
rance et la crédulité de nos ancêtres,
mais dont l'existence ne pouvait plus
tenir contre les témoignages formels do
400 ÉVIDENCE DU CHRISTIANISME.
l'impartiale histoire. Déjà la dernière
heure de cette religion était sopnée;
le philosophisme, ivre de joie et de
succès, chantait victoire, s'admirait,
s'applaudissait avec frénésie sur les
ruines sanglantes des autels et des
temples chrétiens. »
Tel était bien le 18^ siècle ! Tel il était,
avec l'arrogance de ses impostures, avec
la fureur de ses haines et toutes ses mau-
vaises passions. M. Prégnon en a tracé un
fidèle tableau.
Aujourd'hui les choses ne sont plus les
mêmes : une heureuse réaction s'est
opérée et le monde intellectuel a changé
de face. D'accusateur qu'il était, le phi-
losophisme est devenu accusé ; on ne l'a
plus cru sur parole, on lui a demandé
compte de ses assertions téméraires, de
ses inventions calomniatrices. Cité à la
barre de la raison et de la science, il a
été condamné par l'une et par l'autre.
L'idole du 18» siècle a perdu ses adora-
teurs, le piédestal de Voltaire est ren-
versé. < Qu'est devenu , s'écrie M. Pré-
« gnon, ce grand réformateur du monde,
ce héros chargé des dépouilles opimes
de la superstition? Y a-t-il aujourd'hui
une société savante qui voulût se dire
héritière de ses idées, solidaire de ses
hauts faits? Non. La science, que ce
faussaire avait forcée de mentir, est
sortie de son sanctuaire ; elle est venue
protester à la face du monde contre le
mensonge et la fourberie, contre les
violences qu'elle avait subies. Elle s'est
présentée, et elle a dit à ses fidèles:
« Suivez-moi! Allons fouiller dans les
« entrailles de cet antique Orient, qui
« fournit matière à tant d'impostures;
< allons scruter les vieilles ruines de
€ l'Egypte, les vieux livres de l'Inde et
t de la patrie de Confucius, et les forêts
« du Nouveau-Monde ; voyons si les mo-
< nuraens de l'histoire de l'univers sont,
c comme on l'a prétendu, en contradic-
» tion avec les vérités dogmatiques et
t historiques de l'enseignement chré-
i tien » |
A la suite des passages que nous ve-
nons de citer, et qui font partie de l'in-
troduction de son livre, M. Prégnon
rappelle en les analysant les travaux de
la fameuse académie de Calcutta et de
Williams Jones, son fondateur; les utiles
recherches de M. Klaproth, qui explora
l'Asie en tout sens, afin d'éclairer l'his-
toire et la géographie des nations sémi-
tiques; les observations géologiques dues
au savoir de M. Deluc ; les découvertes
de MM. Champollion, qui sont parvenues
à faire parler cette antique Egypte de-
puis si long-temps silencieuse ; enfin les
immenses résultats qu'obtinrent les la-
beurs de l'illustre Cuvier, et qui ont dé-
montré de la manière la plus victorieuse
que tous les monumens de l'histoire du
globle confirment le récit de Moïse. Ainsi
les sciences physiques et naturelles ont
répondu par d'éclatans démentis aux
prétentions des ennemis de la foi , tandis
que la vérité philosophique trouvait de
dignes et éloquens interprètes en MM. de
Maistre et de Bonald, et que le Génie du
Christianisme montrait aux hommes la
source des grandes inspirations.
Noire siècle a donc beaucoup fait; et
pourtant il reste bien à faire encore. Le
Christianisme a triomphé; mais il faut
que tous connaissent les splendeurs de
son triomphe, il faut populariser ses
conquêtes et les hommages que la
science lui a rendus. Les vérités démon-
trées pour les esprits éclairés et sérieux,
qui suivent le mouvement intellectuel de
notre époque, doivent l'être aussi pour
les masses.
C'est cette pensée qui a inspiré le livre
de M. Prégnon, livre substantiel et plein
d'intérêt. M. Prégnon s'est proposé de
rassembler et de résumer dans une expo-
sition méthodique les grandes preuves à
l'appui de nos croyances, et il a rempli
cette tâche avec talent et succès. Le traité
qu'il donne au public annonce beaucoup
d'études et de recherches, et fait autant
d'honneur au savoir qu'à la piété de son
auteur.
Il nous serait facile d'indiquer ici plu-
sieurs chapitres qui nous ont semblé
particulièrement remarquables. Quant
au plan et à la suite de l'ouvrage, citons
encore quelques lignes de l'introduc-
tion : iDu fait universel de la religion,
i fait que personne ne peut méconnaître,
« de l'impossibilité qu'elle soit le fruit
« d'une invention humaine, nous avons
« conclu qu'elle est primitivement révé-
« lée de Dieu , et conservée d'âge en âge
« par la voie des traditions.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
401
« Puis, nous avons examiné quelles
« sont les traditions qui peuvent être
t considérées comme les véritables dé-
< posilaires de la véritable révélation,
t et nous avons prouvé que le judaïsme
« seul pouvait revendiquer cette préro-
« gative. Nous avons pu remarquer que
« les autres peuples ayant laissé se eor-
« rompre dans leur mémoire les vérités
c révélées, les débris qui nous en restent
« ne font que confirmer celles qui ont
« été recueillies et conservées par Moïse.
< Mais comme le mosaïsme n'était que
t transitoire, n'était qu'une préparation
« à un autre ordre, nous avons prouvé
« que le Christianisme seul, en prenant
« sa place, était devenu le dépositaire
« fidèle des divines révélations , et qu'en
< conséquence lui-même et lui seul est
» divin. De là, nécessité de la religion
i chrétienne, absurdité, danger de l'in-
« différence en cette matière. »
M. Prégnon annonce un second traité
où, complétant son œuvre et traçant
l'histoire de ces déplorables divisions
que les passions humaines ont amenées,
il établira que, de toutes les communions
chrétiennes, le catholicisme est la seule
qui possède en son sein la vérité et en
conserve le précieux dépôt à travers les
siècles.
(Nous ne pouvons qu'encourager
M. l'abbé Prégnon à persévérer dans ses
travaux. On aime à voir les membres du
clergé employer d'une manière aussi
utile le peu de loisirs que leur laissent
les saintes fonctions du ministère.
R. B.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
REVUE BRETONNE DE DROIT ET DE LÉGIS-
LATION , publiée à Rennes sous la direction de
M* VANNIER , avocat.
Jus ex facto oritur, le droit découle du fait, ou
plutôt le droit prend sa légitimité dans le fait, di-
sent les praticiens. Les théoriciens, eux, établis-
sent comme maxime fondamentale que le fait prend
sa légitimité dans le droit qui lui-même découle de
l'idée de justice. Sans exprimer nos sympathies
(bien acquises cependant) pour l'une ou l'autre de
ces deux classes d'esprits , nous laisserons le lec-
teur se décider lui-même, selon l'attrait de raison
qui le portera vers l'une ou vers l'autre.
Toutefois nous oserons nous permettre quelques
réflexions qui tendront à dire que ces deux- ordres
d'esprits sont dans la vérité, et que leur dissension
vient de ce qu'ils sont trop exclusifs et absolus dans
leur manière d'envisager la chose. C'est encore ici
une reproduction de la lutte des matérialistes et des
spirilualistes purs , qui les uns ne voient dans
l'homme que le corps , les autres que l'âme ; mais
alors ce ne serait plus l'homme, ce serait une bête ou
un ange ; et l'homme est une harmonie de ces deux
choses, du corps et de l'Ame, de la terre et du
ciel, du positivisme et de l'idéalisme; la réalité
humaine se compose de ces deux élémens. Dieu
pour se faire homme , pour opérer cet homo factut
ett que nous n'entendons jamais sans courber natu-
rellement la tête avec une larme dans les yeux ,
Dieu , disons-nous, quand il voulut nous glorifier
par cette condescendance , prit un corps.
Ainsi fait toute chose du monde intellectuel , du
royaume de Dieu, quand elle veut entrer d'une
manière plus parfaite dans l'humanité , dans l'es-
pace et le temps qui sont le domaine de l'histoire ,
de l'empire du fait. C'est dans l'histoire que s'opère
l'harmonie transitoire et progressive de l'idéalisme
et du positivisme, du droit théorique et du droit
pratique. Dénué d'idéalisme, le droit n'est plus
qu'une chose morte; et ce n'est qu'en s'immisçant
au positivisme , qu'en s'incorporant dans la prati-
que , que l'idéalisme du droit prend terre.
De tout temps l'idéalisme du droit a été dans le
monde. Seulement il y a été d'une manière plus ou
inoins complète et parfaite, selon que l'esprit du
monde , qui n'est pas l'esprit de Dieu , a souffert
qu'il s'incorporât plus ou moins parfaitement dans
le fait. Mais depuis la déchéance de l'homme, le mal
s'est si bien établi sur la terre, que l'esprit de Dieu
n'y peut rentrer, pour ainsi dire, que par surprise
et violence , par progression lente et transitoire
d'un pire à un moindre mal; de sorte que l'on est
tenu de respecter le fait existant et de lui arracher ,
comme à son insu , l'éclosion d'un fait plus en har-
monie avec l'idéalisme du droit, avec la justice
éternelle. En un mot, comme on est tenu en bonne
organisation sociale de procéder non par destruction,
car en détruisant totalement une chose on détruit
une vérité , un ressort essentiel d'ordre ; maii par
402
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
une transformation, en basant le présent snr le I M. de la Ferrière est professeur de droit admi-
passé , pour le faire arriver à l'avenir, on peut dire, nisiratif à la Faculté de Rennes , dont les tendances
en ce sens, que le droit prend origine dans le fait, sont peut-être trop puremeut et durement prati-
quoique le fait ne soit rien par lui même qu'une ques. La Revue Bretonne rend compte de son cours
apparence; et cette apparence n'a de durée légitime
que celle qui est nécessaire à réclusion de la por-
tion de l'idée qui est en elle , et qui alors (que Ton
nous passe celte expression) brise sa coque pour
arriver à une éclosion plus parfaite encore. — Ainsi
s'élève l'I'umanité dans sa spirale d'ascendance infi-
nie dont le Christ est tout ensemble et la base et le
sommet.
Résumons-nous.
Toute science doit prendre son origine en Dieu ,
qui a en lui l'absolu , la perfection , l'idéa isme en-
fin ; et, partant delà, elle doit se faire huma ne ,
s'incorporer dans le fait , et passer à traders la pra-
tique pour retourner dans l'absolu, dans la perfec-
tion , dans l'idéalisme en Dieu , principium et finis ,
principe et fin de tout. ■
Ainsi toute science doit se rattacher à de grands
et absolus principes généraux, ou si elle ne le fait
pas i elle devient une anarchie , un chaos , un abîme
au-dessus duquel n'est plus porté l'esprit de Dieu.
Cette union, celte harmonie du positivisme et de
l'idéalisme du droit au sein d'une pratique ériairée
d'en haut , et conséquemment progressive sans sub-
version , est sans doute cette dogmatique du droit
dont parle M. de la Ferrière, dans une Introduction
très bien faite et pleine de noblesse qui ouvre ta
Bévue Bretonne de droit et de législation , que
notre but est d'annoncer, et qui est publiée à Ren-
nes par un homme jeune et d'intention pieuse et
haute , M. Vannier. Elle compte parmi ses collabo-
rateurs des hommes distingués qui , ainsi que M. de
la Ferrière, ont cru qu'ils seraient bien dans notre
Bretagne , celte patrie élue des fortes choses et des
fortes âmes. A ce propos M. de la Ferrière , dans
l'Introduction signalée plus haut , dit : <i La Breta-
« gne , que les historiens qualifient très exclusive-
ce ment de pays de résistance , a toujours exercé par
« ses hommes éminens une grande puissance d'i-
ci niliative. Elle a créé l'impulsion philosophique au
a moyen âge ; elle a inauguré le Génie du Christia~
ce nisme sur les ruines des impiétés de 93 et de
« l'an V , par l'éclatante imagination de Chateau-
« briand; elle a protesté contre le matérialisme lit-
ce téraire de l'empire , par le profond spiritualisme
« des Martyrs; c'est elle qui a déraciné les doctrines
ce anti-chrétiennes , par l'Essai sur l'Indifférence de
<c M. de La Mennais , sans suivre dans ses tristes
ce aberrations le disciple contradictoire de Pascal et
ce de Rousseau; c'est elle aussi qui a réhabilité la
« science des jurisconsultes par la profonde et lucide
ce exposition de son jurisconsulte Toullier. Elle doit
« être fidèle à ce caractère de puissance impulsive. »
Elle a été créée dans ce but qui toutefois est com-
posé , comme nous l'avons dit plus haut , car elle
accepte la tradition et ne tend qu'à développer par
le libre examen ce qui est contenu dans cette tradi-
tion même. On voit par là qu'elle est rentrée dans
les limites gages de renseignement; catholique,
avec un talent et un esprit dont la direction mérite
toutes nos sympathies. En un endroit il examine les
causes impulsives de la liberté des communes.
n Alors, enseigne-t-il , au-dessus du monde féodal
ce où dominaient la force, le désordre et l'oppres-
« sion , une puissance s'élevait et proclamait l'unité
ce morale et spirituelle : c'était l'Eglise catholique.
ce Vers la fin du tie siècle, la papauté se fit le cen-
ct ne de la régénération sociale. Quand Grégoire VII
te a vu l'Europe chrétienne prête à se dissoudre
ee dans les déchiremeng des guerres privées, il a
ce voulu transformer le pouvoir spirituel en pouvoir
te extérieur; il a réclamé hautement la monarchie
te uuiverselle, il l'a réclamée au nom de la supé-
ee riorité de l'esprit sur la force matérielle. Alors a
« été promulgué avec tout l'éclat d'une lutte qui
te tenait l'Europe attentive, le dogme de la frater-
(t nité et de la liberté humaine. Voilà une première
te cause : le Catholicisme a proclamé le principe de
« la liberté, de l'égalité chrétienne, et bientôt la
ee Commune a réalisé la liberté des citoyens et l'é-
ce galité des droits. C'est en 1076 que Grégoire VII
K ordonna que le Ponlife de Rome prendrait exclu-
ce sivemenl le titre de Pape. C'est en 1076 quel'em-
ee pereur d'Occident fut cité à comparaître devant
ee la cour de Rome pour se justifier de l'accusation
ee portée contre lui; et c'est aussi en I0'6 que la
ee ville de Cambrai se déclara en étal de Commune.
ii — La deuxième cause est encore une impulsion
ce religieuse, l'impulsion catholique des croisades. »
Voilà des paroles qu'il faut louer et aimer, et qui
doivent porter fruit , dites par M. de la Ferrière de-
vant un auditoire de jeunes hommes dont il a la
confiance et les sympathies. Cette unité morale et
spirituelle qu'invoque implicitement le professeur,
à une époque où la dispersion morale et spirituelle
est partout, et dans la législation peut-être encore
plus qu'ailleurs, c'est afiu de la ramener dans cet
ordre si essentiel des connaissances humaines, que la
Bévue Bretonne a été fondée, et il est bien temps
que cela soit, si la législation ne se rattache à
quelques grands principes généraux et directeurs ,
elle ne lardera pas à être la maison qui périt divi-
sée contre elle-môme. La diversité des arrêts des
cours royales en fait une Babel au milieu de la-
quelle on ne s'entend plus et où toute certitude est
refusée; la Revue voudrait , par l'association des
hommes de la science , fonder l'unité doctrinale qui
dofl et devra toujours « être le caractère de l'Ecole
ce française. J) Ces paroles sont extraites de la Revue
elle-même; et nous avons cru qu'il était de notre
devoir de les signaler, ainsi que tout le journal, dont
l'apparition doit être pour nos lecteurs un nouveau
sujet d'espérance, et nous tenons à noter que ce
nouveau sujet d'espérance vient de notre chère con-
trée, la Bretagne.
H. Mouvonsais.
le Yal ne l'Afgnehon , aç-tlt 1841.
BULLETINS IUHLIOGRAPMQUES.
OEUVRES TRÈS COMPLÈTES DE SAINTE THE-
RESE , publiées par M. l'abbé Mignb. 2 vol. in 4°
de plus de 70o pages entourées de vignettes; à
V Imprimerie catholique du Pelil- Mont - Kouge
(banlieuo de Paris). Prix : (i fr. le volume.
M. l'abbé Migne publie depuis plusieurs années
un grand nombre de bons ouvrages, qu'il est par-
venu à éditer et à vendre à bon marcbé. Nous
avons parlé dans notre dernier numéro , de ses
deux Cours, l'un d'Écriture sainte, et l'autre de
Théologie, en 23 volumes in-4° chacun, qui forment
une des plus belles et des plus utiles entreprises de
librairie qui aient été effectuées depuis longtemps.
Nous parlerons aujourd'hui des traités qui entrent
dans les deux volumes des OEuvres de sainle
Thérèse.
Le premier volume commence par p 'Avertissement
d'Arnaud d'Andilly, un des traducteurs des OEuvres
de la sainle.
On sait que J. F. Bourgouinde Villefore, membre
de l'académie des Inscriptions, a publié une Vie de
sainte Thérèse, en 2 vol. in-12. Depuis , M. l'abbé
Boucher en a publié une en 2 vol. in-8°. Celle de
Villefore a été adoptée par M. l'abbé Migne, qui l'a
fait suivre de la Bulle de canonisation , consécration
solennelle des vertus et des actes dont la Vie de la
sainte présente le tableau. A la suite de ces prélimi-
naires, la nouvelle édition offre les OEuvres de
sainte Thérèse, qui comprennent :
1° L'Histoire de sa vie, ou Vie de sainte Thérèse
écrite par elle-même. De tous ses écrits, c'est celui
où il y a le plus de feu, et on peut le regarder
comme un excellent traité de l'amour divin.
Elle est divisée en 40 chapitres , et suivie d'une
Addition extraite mot à mot de ses Mémoires,
par le Père Louis de Léon : c'est un abrégé de plu-
sieurs choses que Dieu avait dites à la sainte et de
quelques faveurs qu'elle en avait reçues. Viennent
ensuite deux Relations qu'elle avait écrites , avec
autant de précision que d'énergie , pour rendre
compte à ses confesseurs de sa manière de faire
oraison.
2° Méditations sur le Pater. Dans ce petit abrégé,
distribué pour les sept jours de la semaine, la sainle
explique une demande du Pater par jour; et elle
cousidére le Seigneur sous les divers rapports de
père, de roi, d'époux, de rédempteur, de médecin
et de juge.
3° Méditations après la communion , ou plutôt
Exclamations de l'dme à son Dieu, opuscule divisé
en 17 chapitres, où sainle Thérèse exhale les sou-
pirs d'un coeur profondément blessé par l'amour
divin, considéré dans l'adorable Eucharistie.
4° Le Chemin de la perfection , traité en 42
chapitres, où sainte Thérèse a exposé les maximes
de la vie intérieure, avec cette bonlé de cœur,
cette imagination vive et cette piéié tendre qui ca-
ractérisent ses écrits.
S" Le Chdteau de l'dme , ou traité particulier sur
T'oraison et sur les communications célestes de l'Es-
prit saint, It est ainsi intitulé parce que sainte Thé-
403
rèse assimile Pâme chrétienne à on château magni-
fique. L'oraison en est la porte. Au dedans il y a
sept demeures, et le Seigneur réside dans la plus
intérieure , dans celle qui estau centre. Il faut, pour
y parvenir, traverser les autres qui lui servent,
pour ainsi dire, de vestibule.
6° Pensées sur l'amour de Dieu. On a donné ce
tilre aux 7 premiers chapitres d'une espèce de
commentaire que sainte Thérèse avait composé sur
le Cantique des Cantiques , et qui était une suite du
château de l'dme. Il y a même encore plus de mys-
licilé dans ce commentaire que dans le traité dont il
est la continuaiion.
7o Fondations faites par sainte Thérèse de plu-
sieurs monastères de Carmélites et de Carmes dé-
chaussés. Il y a peu de chapitres dans cet ouvrage
qui ne renferment d'excellentes maximes. Le 31%
qui a pour objet la fondation des Carmélites de
Grenade, a été rédigé par la mère Anne de Jésus.
8' La Manière de visiter les monastères décèle
une âme consommée dans l'art de gouverner. Sainte
Thérèse y enseigne, en 38 articles, les divers
moyens dont un supérieur doit se servir pour faire
observer la règle dans les couvens qu'il visite.
9° VAvis de la sainte à ses religieuses renferme
uniquement les règles que Thérèse a laissées à ses
filles. Elles sont au nombre de 69, et respirent la
plus douce piété. Il y a bien peu de ces règles
qu'un simple chrétien ne puisse observer, même
au milieu du monde.
10° Lettres de sainle Thérèse. On y trouve presque
tous les genres du style épistolaire. Dans ces effu-
sions familières, l'âme désintéressée, généreuse et
forte de Thérèse se dévoile pleinement à ses amis ;
son caractère, dont une bonlé decœur extraordinaire
forme la base, s'y développe avec charme, et l'on
y voit que la vive sensibilité de la Sainle n'a pu être
émoussée par Pingraiitnde et la perfidie des hommes.
Ces lettres feraient aimer la religion et la venu aux
personnes les plus vicieuses, et elles fournissent
aux fidèles les motifs les plus puissans de s'y con-
sacrer avec plus d'ardeur que jamais. La 170e
est suivie de Réflexions sur le P. Gratien , à qui
la Sainte l'avait adressée un mois avant sa morl.
11° Avis de sainte Thérèse. Ils ont été publié»
avant et depuis sa mort.
12o Lettres inédites. M. l'abbé Migne en publie
trois, qui ont été traduites sur les autographes
mêmes de sainte Thérèse.
13° Glose ou Cantique après la communion.
Quoique sainte Thérèse n'eût jamais appris à faire
des vers, l'amour divin enflamma plusieurs fois son
génie, au point qu'elle en faisait alors avec beau-
coup de facilité; témoin ce cantique dont la Mun-
noye essaya de rendre l'énergie en vers français :
Je vis , mais c'est en Dieu qui vient de me nourrir ,
Et j'attends dans le ciel une si belle vie,
Que pour contenter mon envie ,
Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
M, l'abbé Migne a placé, à la fin du 2e yo-.
404
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
lume un Discours sur le non-quiétisme de sainte
Thérèse, afin , dit-il , que l'on sache que l'esprit de
la sainte était aussi droit que son cœur était pur.
Ce discours avait été composé pour servir de préface
à la Vie àe sainte Thérèse par elle-même , traduite
par Arnaud d'Andilly.
L'éditeur ne pouvait mieux clore sa publication
qu'en la complétant au moyen du Panégyrique de
sainte Thérèse , par Bossuet.
Les auteurs des traductionsemployéesparM. l'abbé
Migne sont Arnaud d'Andilly, Mlle de Maupeou, dom
La Tasle, l'abbé Chanut, Villefore , Chappe de Li-
gny , l'abbé Pélicot, et l'abbé Émery de Sainl-Sulpice.
Cette édition des OEuvres de sainte Thérèse,
appropriée par la modicité de son prix (6 fr. le vol.)
à toutes les fortunes, et par sa belle exécution à
toutes les bibliothèques , obtiendra un succès mé-
rité.
Ces deux volumes comprennent les OEuvres de
sainte Thérèse, déjà connues; dans deux autres
volumes M. l'abbe Migne fera entrer les Méditations
tur les vertus de la Sainte , par S. Em. le cardinal
Lambruscbini ; les Actes de sa canonisation , et plus
de 150 lettres et 180 pièces de la Sainte qui n'ont
jamais été publiées ou traduites.
En outre, aux œuvres déjà connues ou inédites
de sainte Thérèse , il se propose de joindre celles
de saint Jean de la Croix, de saint Jean oVÀuila,
de saint Pierre o?Alcantara et d' Alvarez, confes-
seur de la Sainte. Ces quatre volumes formeront
ainsi l'ensemble des doctrines de la plus haute école
ascétique espagnole.
DE L'UNITÉ SPIRITUELLE, ou de la Société et
de son But au-delà du temps; par M. Ant. Blanc
Saint-Bonnet. Avec celte épigraphe : Sint unum
tient nos. 3 forts volumes grand in-8°; à Paris,
chez Pitois, éditeur, rue de La Harpe, 81. Prix :
24 Tr.
Nous ne ferons qu'annoncer ici l'ouvrage que l'un
de nos rédacteurs s'est chargé d'examiner avec dé-
tail; mais nous pouvons dire dès ce moment que
c'est l'œuvre d'un penseur chrétien et catholique.
Pour en donner une idée , nous transcrivons ici le
sommaire de la section tu du livre III.
Quelle est dans le temps la condition de Vhomme
comme être doué d'intelligence ? — De la génération
spirituelle. — De la parole ; — qu'elle fait révélation.
— Du sourd muet. — Ce qu'on doit à la parole; —
la vie de l'intelligence en dépend ; — la vie de la
raison n'en dépend pas. — Des actes impersonnels
de l'âme ; — vie de nutrition spirituelle. — Des
actes personnels de l'àme ; — vie de relation spiri-
tuelle.— Du substantif, du verbe et de l'adjectif
par rapport à l'être. — Moyen de communication
entre l'homme et la Réalité infinie. — Du verbe au
temps éternel. — La pensée, réalité inlelleciunli^ée ;
— la parole, pensée incarnée. — Ce que le langage
est à la pensée. — Si l'homme a inventé le langage.
— Euler, Rousseau , de Bonald , Ballanche. — Il ne
faut pas confondre le langage avec les langues. —
Impersonnalité et universalité du langage; — indi-
vidualité et diversité des langues. — Le langage a
été révélé ; — les langues ont éié faites. — Moyen
de communication entre l'homme et ses semblables.
— De l'onomatopée; comment elle naît du climat.
— De l'éiymologie; comment elle naît des langues.
— Comment se forment les mots d'une langue. —
Les peuples font les langues ; ce que Dieu a révélé ,
c'est le langage. — Preuves bibliques. — Tradition
des langues. — On n'en trouve toutes les conditions
que dans la société. — La société est dans le temps
la condition de 1 existence de l'homme comme être
doué d'intelligence.
LEONARDO, Lettres amicales sur les attaques aux-
quelles l'Église catholique a été en butte depuis
trois siècles de la part des protestans. Munich,
à la librairie de J. Lindauer; un volume conte-
nant les six premières lettres. 1839.
C'est un recueil de morceaux intéressans extraits
des meilleurs auteurs contemporains, et offerts à la
partie éclairée de la société de nos jours.
— Dans l'intérêt de la plupart de nos lecteurs ,
nous croyons devoir leur faire part de la nouvelle
publication que viennent de faire MM. Lacoste père
et fils aîné, graveurs en vignettes sur bois, rue du
Coq-Saint-Uonoré, n° 15, à Paris. Ces estimables ar-
tistes ont gravé plusieurs VIGNETTES RELIGIEU-
SES , et notamment un CHEMIN DE LA CROIX, qui
se distinguent par la sage et sévère composition et
le fini de la gravure. Les personnes qui éditent des
livres de religion ne peuvent mieux faire que de
s'adresser à eux ; leurs prix modérés et la bonne
exécution de leurs gravures ne peuvent que conten-
ter les personnes qui voudront leur accorder leur
confiance.
Les personnes qui désireraient avoir le spécimen
de leurs gravures n'ont qu'à leur adresser leur de-
mande franche de port.
3?i&$&^.
405
L'UNIVERSITE
CATHOLIQUE.
cJXoiiiue
vto 72.
OJecetuutc a%1^\.
£><\mt* %1fë*\<(M$.
COURS DE PHYSIQUE SACRÉE.
moïse expliqué par les sciences PHYSIQUES ET NATURELLES, ou réfutation,
PAR LES FAITS ET LA SCIENCE, DU PANTHÉISME MATÉRIALISTE.
PREMIERE LEÇON.
1° Introduction ; nécessité actuelle d'une telle étude.
— 2° Etat de la question. — 5° Plan du cours. —
4° Explication de ce premier verset : Au com-
mencement Dieu créa le ciel et la terre (i); ce
qu'il faut entendre par création , par la matière;
y a-t-il une matière première pour ainsi dire abs-
traite , avec laquelle tous les êtres de la nature
auraient été formés?
I. Quand on examine ce qu'est notre
société, il n'est pas difficile de s'aperce-
voir que tous ses efforts convergent vers
l'industrialisme et l'exploitation maté-
rielle du sol et de tous les élémens qui
l'entourent. Or, dans cette direction que
ce n'est pas ici le lieu de juger, les scien-
ces seules sont appelées pour diriger sa
marche; seules elles ont accès dans les
combinaisons d'avenir qui doivent con-
duire à une fortune plus probable là que
partout ailleurs. Partant , elles font la
base la plus large d'une éducation qui
n'est malheureusement scientifique qu'au-
(i) In principio creavit Deug cœlura et lerram,
Cenise , 1 , 1.
TO»B xii, — N° Î2, jUÎIl,
tant que cela est absolument nécessaire
pour arriver à un art, à une application,
à une pratique toute matérielle, qui doit
absorber tout le reste de la vie. Le haut
enseignement des collèges donne aujour-
d'hui plus que jamais la plus large part
à l'enseignement des sciences ; bien plus,
les sciences sont mises à la portée des
intelligences les plus bornées. Cette pro-
fusion de manuels scientifiques en tout
genre, qui circulent dans les mains des
classes les plus infimes de la société, et
qui forcent ces intelligences débiles à sui-
vre, souvent en aveugles, ce mouvement
qui ne laisse pas que d'être effrayant, ne
permet plus aucun doute sur la voie où
marche la société tout entière; car celles-
là même qui doivent être un jour les
mères et les premiers instituteurs de la
société à venir, remplacent , hélas ! l'é-
tude approfondie de la religion qui sait
seule créer un cœur de mère, par l'étude
des sciences physiques et naturelles qui
ornent sans doute leur esprit, mais aux
dépens du cœur; non pas que ce soit là
leur effet naturel , mais seulement celui
de leur direction ; car, pour le dire en
20
406
COURS DE PHYSIQUE SACRÉE ,
passant, rien n'élève plus l'intelligence,
rien ne dilate plus le cœur pour l'amour
de Dieu que l'étude sérieuse et bien en-
tendue des œuvres de la création.
La société tout entière est donc en-
lacée dans les filets de la science, elle ne
juge plus, n'entend plus, ne voit plus que
par ses principes. Tout ce qui n'est pas
expérience et observation, tout ce qui
n'est pas, pour dire le mot, positif et à
posteriori., n'est plus que vague, concep-
tion métaphysique, idée à priori, qui ne
mène à aucun résultat, à aucune démons-
tration certaine, et partant ne mérite
pas de détourner un instant l'ardeur de
l'activité industrielle qui dévore tout. De
l'industrie même sortent les chefs et les
maîtres du peuple qui viennent avec le
fouet du progrès le pousser plus active-
ment encore sans qu'il soit possible dés-
ormais de le modérer.
Voilà la route sur laquelle marche à
pas de géant notre société tout entière.
Faut-il, en observateurs curieux, la laisser
aller se heurter contre les bords du pré-
cipice? Si nous; n'étions animé que du
principe qui la domine, certes il y aurait
là de belles spéculations philosophiques
à établir, et elles pourraient suffire pour
rassasier la vanité humaine. Mais un au-
tre espritvit en nous ; il est venu du créa-
teur de toutes choses, de la source uni-
que de toute véritable science. S'il a pu
tout créer, la science même, il peut tout
rectifier, pourvu qu'il trouve des instru-
mens soumis. Mais ces instrumens, qui
sont-ils, sinon ceux-là à qui la garde de
la doctrine a été confiée , qui doivent
veiller au dépôt de la morale sociale
dont ils sont les représentans et les mo-
dèles? Malheur à celui qui a été posé en
sentinelle sur Israël ! Le sang de ceux qui
périront, faute d'avoir été avertis, lui
sera redemandé, et le Dieu des sciences (1)
lui-même a lancé l'anathème contre lui,
parce que tu as rejeté la science, je te
rejetterai pour que tu ne remplisses plus
devant moi les fonctions de mon sacer-
doce (2). Aussi, grâces en soient à jamais
rendues au Dieu suprême ! nos évêques
ont compris cette haute obligation, puis-
(1) Deus scientiarum Dominus. I Rois , ch. ïi , 3.
(2) Quia tu scientiam repulisti, repellam te, ne
acerdotio fupgaris mihi, Osée, ch. iv, G.
qu'ils travaillent avec une ardeur digne
de l'épiscopat , à implanter dans leurs
petits et grands séminaires l'étude des
sciences ; et c'est avec raison , car la
science est bonne, elle vient de Dieu. La
direction de notre société n'est pas mau-
vaise en elle-même lorsqu'elle sera prise
sur ses vraies bases ; dominée par le seul
principe fécond, elle n'est, nous le croyons
aujourd'hui , comme au temps des Pères
de l'Église, des Albert-le Grand, des Tho-
mas d'Aquin , etc. , destinée qu'à pro-
duire les plus heureux résultats. Mais
cette même direction scientifique man-
quant de base, de principe fécondateur,
sans qu'elle puisse les trouver dans les
élémens qu'on lui jette, n'est propre qu'à
enraciner de plus en plus dans toutes les
classes de la société, ce matérialisme pra-
tique, gouffre de toute morale chrétienne
et sociale, qui la mine déjà d'une ma-
nière si effrayante. C'est ce qui impose à
toutes les âmes généreuses, qui n'ont à
cœur que l'œuvre et la gloire de Dieu ,
de venir soutenir la lutte par leurs efforts
réunis.
Notre société semble avoir voulu rom-
pre avec le passé , pour se poser sur des
bases sans fondement qu'elle a cherché à
se donner elle- même. Nos pères croyaient,
aujourd'hui l'on ne croit plus, l'on veut
voir et se démontrer, et l'enseignement
de la théologie, la science la plus cer-
taine qui soit en ce monde, est dédaigné
quand il n'est pas ridiculisé ; il n'y a plus
même de philosophie dans nos doctrines,
ou plutôt nous n'avons plus de doctrines;
tout semble à refaire!
Cependant, si après ce rapide aperçu
sur le besoin de notre état social, nous
ouvrions l'histoire , et que , les faits à
la main, à l'école de nos pères, nous
montrions la société tout entière mar-
chant rapidement vers le bonheur de tous,
sous l'influence immédiate de l'enseigne-
ment du Sauveur ; si nous montrions la
science s'unissant à la religion dans les
docteurs et les prêtres des six premiers
siècles de l'Église, et marchant de con-
cert à la perfection sociale; si, après
avoir vu ce sublime élan arrêté par l'in-
vasion des barbares , nous considérions
la science revenant d'une part par la
Perse, l'Arabie, l'Afrique, l'Espagne, et de
l'autre par la Grèce et l'Italie, en France
PAR M. L'ABBÉ MAUPIEl).
407
qni devient dès lors le foyer des lumières
de l'Europe; si nous la montrions vivante
dans lé silence des cloîtres et sortant ra-
dieuse de ces trois sources au 11e siècle,
pour jeter aux 12e, 13e et 14e le plus vif
éclat qui fut jamais, entre les mains des
Gerbert, des Albert-le-Grand , des Bona-
venture, des Thomas d'Aquin,des Roger
Bacon, etc., etc., et, unie à la foi, condui-
sant toujours les peuples à la félicité ; si
nous montrions l'Église et la foi de nos
pures propageant les lumières de l'intel-
ligence et la paix des cœurs ; si enfin,
arrivé au 15e siècle, nous déplorions la
malheureuse scission de la science et de
la foi opérée par le protestantisme , et
poussant toutes nos sociétés sur les bords
du précipice où nous les voyons se dé-
battre maintenant parce qu'elles ne veu-
lent pas mourir ; nous aurions, je pense,
prouvé que le plus puissant moyen de les
ramener à la vie, c'est de relier de nou-
veau la science et la foi dans l'unité; car
elles sont sœurs, et l'une est le soutien de
l'autre : la science est, comme le dit
l'Ange de l'école, la servante de la foi.
Si l'erreur du panthéisme matérialiste
qui , rejetant l'enseignement de la foi ,
domine la science et prétend se baser
sur elle, ne régnait que sur ce qu'on veut
bien appeler les sommités de l'intelli-
gence, le mal serait déjà immense. Mais
il y a plus : on formule aujourd'hui cette
thèse destructive de toute vertu, de toute
société, dans une foule d'écrits divers;
on l'affiche au coin des rues ; la bouche
de l'enfance même la murmure parce que
ses oreilles l'ont entendue, et on se la
redit les uns aux autres, partout où il y
a une bouche pour parler et une oreilie
pour entendre. Elle a souillé les imagi-
nations, détruit la foi dans plus d'un
cœur, arraché la vertu à plus d'uneépouse
chaste, et couvert d'ignominie la vierge
innocente. Peu importe d'où soit venu
le mal, il est entré dans la société , il la
mine, il la ronge et menace de la dé-
truire. Ministres du Dieu vivant , il y a
pour tous les prêtres chargés de montrer
la vérité aux hommes et de les conduire
au bonheur ; il y a pour tous les hommes
de foi et d'amour , obligation d'entrer
dans l'arène du combat, soit pour re-
pousser l'ennemi, pour lui arracher les
captifs, soit pour arrêter ses progrès.
C'est celte pensée, avec les considéra-
lions que nous avons exposées . qui nous
ont déterminé à accepter la proposition
de donner le Cours que nous ouvrons
aujourd'hui, dans le but de venir, pour
notre faible part, aider à soutenir la lutte
du bien contre le mal, de la vérité contre
l'erreur.
Notre cadre est déjà assez nettement
tracé par ces réflexions préliminaires.
Tout lecteur a déjà compris que nous ne
sortirons point du domaine de la science.
De là doivent ressortir plusieurs vérités
de la plus haute importance : 1° que les
sciences, dans ce qu'elles ont de certain,
n'ont rien d'hostile contre le dogme ré-
vélé catholique; 2° qu'au contraire elles
lui sont favorables . qu'elles sont un ar-
gument invincible de la vérité religieuse ;
3° que de l'étude des sciences naturelles
surtout ressort ce haut enseignement, que
l'homme vient de Dieu, est pour Dieu et
va à Dieu, et que les autres êtres ont été
créés pour l'homme, afin de le conduire
à la glorification de Dieu ; 4° enfin que
la création du monde physique, du monde
intellectuel et moral , n'est qu'un tout ,
qu'une seule et grande harmonie dans la
conception et le dessein du Créateur.
Telle est la thèse catholique.
IL Mais il s'en présente une autre qui,
rejetant l'enseignement de la foi, a voulu
trouver dans le monde lui-même la rai-
son et la cause de son existence; cette
thèse est forcée de négliger le but de la
création, parce que niant les rapports
qui le démontrent , elle n'a pu atteindre
à sa solution. Cette erreur n'est pas d'au,
jourd'hui, elle existe depuis que l'auda-
cieuse raison humaine, se confiant en sa
puissance, a cherché à pénétrer la pro-
fondeur des mystères du monde, et à se
les expliquer. La raison humaine, es-
sentiellement active et créée pour con-
naître, a été nécessairement poussée à
ces investigations; mais comme d'une
part elle a abandonné la foi, qui seule
pouvait lui donner la vérité , et que
de l'autre la science humaine n'était pas
assez avancée pour fournir à la raison
les élémens suffisans d'une démonstra-
tion à posteriori, force a été pour elle
de rouler dans le cercle des théories
plus eu moins fausses, enfantées par
l'égarement de l'intelligence humaine.
408
Toutes ces théories cependant se tien-
nent et s'enchaînent; elles ne sont, pour
ainsi dire, que le développement histori-
que des efforts de l'esprit humain en de-
hors de la foi. Il est donc nécessaire de
jeter un coup d'oeil rapide sur la suite
de ce développement, pour bien saisir
l'état de la question que nous devons
étudier.
1° Inde. A toutes les époques où la
raison humaine a cherché à résoudre le
problème de l'origine de l'univers et des
êtres créés, sans prendre pour guide la
tradition et la foi , trois solutions prin-
cipales , qui se résument en une au fond,
se sont présentées. Le panthéisme, qui
ne voit qu'un seul être réellement exis-
tant , et dont tous les êtres finis sont des
formes, des modifications, des parties:
le dualisme qui, partant de la considé-
ration du bien et du mal physique, du
bien et du mal moral , admet deux prin-
cipes opposés et contraires, tous deux
incréés et pour ainsi dire en lutte perpé-
tuelle: enfin le matérialisme ou l'athéis-
me, qui n'admet que l'existence de la
matière avec une puissance d'action in-
hérente à cette matière et matérielle
elle-même. Ces trois conceptions ren-
trent dans une môme idée fondamentale,
qui est de n'admettre que ce qui tombe
sous le sens matériel de l'homme et son
observation purement physique.
Ces trois formes de l'erreur se sont dé-
veloppées dans l'Inde antique. Dans l'im-
possibilité, pour notre but, de passer en
revue les divers systèmes des philosophes
Indous, nous ne ferons que résumer les
idées communes à la plupart de ces
systèmes.
Ils enseignent, 1° l'existence d'une sub-
stance infinie, éternelle, qui se trans-
forme dans tous les êtres et se manifeste
dans l'ensemble de phénomènes qui con-
stituent l'univers.
2° Admettant une réalité éternelle, ils
rejettent l'idée de création, qui implique
la réalisation de ce qui n'était pas, pour
lui substituer celle de l'émanation de
toutes les parties qui existaient en germe
dans cette réalité éternelle; tous les
êtres sortent de cette émanation ou de
ce développement.
3° Ils considèrent la matière comme le
moyen par lequel se forment les exis-
COURS DE PHYSIQUE SACRÉE ,
tences individuelles. Cependant plusieurs
philosophes indous ne donnent à la ma-
tière qu'une existence apparente, tandis
que pour les autres elle possède une exis-
tence réelle et est la source invisible de
tous les phénomènes.
4° Ils croient à une succession infinie
de créations et de destructions périodi-
ques, toujours dans le sens panthéiste.
« Lorsque, par un développement gra-
duel , la série des émanations est parve-
nue à son dernier terme, la création est
complète. Mais ensuite s'opère une évo-
lution destructive. Les émanations ren-
trant successivement l'une dans l'autre
suivant un ordre inverse de celui du dé-
veloppement , finissent par s'absorber
dans la substance (1).» Alors recommence
une nouvelle émanation.
5° Il est une dernière forme que nous
devons rappeler, c'est le système de Ka-
pila , qui fait tout sortir de la conscience
du moi matérialisé; le premier homme
et la première femme, sortis de cette
source , se métamorphosent successive-
ment en tous les êtres de la nature, et
produisent ainsi toutes les espèces natu-
relles.
Nous retrouverons sous une autre
forme ces mêmes doctrines, dans nos
temps modernes.
2° Chine. Il est beaucoup plus diffi-
cile de caractériser la doctrine philoso-
phique des anciens Chinois; leurs livres
orthodoxes, l'école de Lao-Tseu, celle de
Confucius , contiennent un mélange de
spiritualisme exclusif de la matière, et
une sorte de panthéisme avec la doctrine
des émanations. Ainsi, dans Lao-Tseu, la
raison a produit un , un a produit deux ,
deux produit trois et trois produit tou-
tes choses. De cette ancienne doctrine
est sortie une sorte d'athéisme ou maté-
rialisme pratique qui se partage, avec le
bouddhisme de l'Inde, l'état religieux de
la Chine.
3° En Perse. Ormuzdet Ahriman sont
les deux principes de tout ; le premier
du bien physique et moral, le second du
mal. C'est non seulement la duplicité,
mais l'antagonisme de la création à tous
ses degrés.
(1) Précis de VHist. de la Philos., par le» direc-
teurs du collège de Juilly.
l'Ail M. L'ABBÉ MAI! PI ED.
■109
4" Egypte. Le panthéisme métaphy-
sique de l'Egypte reconnaît un Dieu sans
nom, sans ligure, incorporel, infini,
qu'on doit adorer en silence, suprême
créateur, unique source et principe de
tous dieux et de toutes choses. De lui
émanent plusieurs dieux secondaires qui
se produisent tour à tour par des éma-
nations successives; et de là sort toute
la création. 3Iais ce panthéisme spiritua-
liste va se matérialiser dans les créations
spontanées; les historiens égyptiens pré-
tendent que les premiers animaux pri-
rent naissance du limon du Nil échauffé
par les rayons du soleil.
5° Grèce. La plupart des philosophes
de la Grèce eurent leur système par-
ticulier sur la création et l'organisation
des êtres. Parménide fait tout naître de
l'air; Protagoras enseigne, comme l'in-
dien Kapila, comme le fera l'école alle-
mande, que le terme, la mesure de tou-
tes choses, c'est l'homme; les choses,
c'est ce qui tombe sous le sens ; ce qui n'y
tombe pas n'existe pas même dans les
idées et dans les formes de la substance
et de la nature. Pour Thaïes , tout est
sorti de l'eau, comme cela sera pour
Lamarck; Anaximandre admet un prin-
cipe antérieur, le mouvement originel.
Démocrite n'admet que le plein et le
vide; et c'est dans le vide que le plein
fait tout , par les changemens qu'il opère
dans la matière, et par la figure qu'il
leur donne. Pour Heraclite, c'est le feu
qui est la première cause, par ses deux
qualités de rareté et de densité, dont
l'une agit, l'autre reçoit, l'une réunit,
l'autre divise. Mais c'est surtout Épicure
qui doit fixer notre attention. 11 préten-
dit que l'univers tout entier était le ré-
sultat de diverses combinaisons d'une
foule infinie de corpuscules, qu'il appela
atomes , auxquels il donna des formes
variées à l'infini, et qu'il considéra
comme éternels.
Rome. De la Grèce ce système passa à
Rome , où il fut soutenu par le poète
Lucrèce dans son poème De rerum na-
turel. Il établit pour principe que l'être
ne peut sortir du néant ni y retourner.
Il existe donc des corpuscules primitifs
dont tous les corps sont formés, et dans
lesquels ils se résolvent. Quoique invisi-
bles, leur existence n'en est pas moins
incontestable. Mais ils ne pourraient agir,
se mouvoir , ni même exister sans vide.
L'univers est donc le résultat de ces deux
choses : la matière et le vide. Tout ce qui
n'est ni l'un ni l'autre, en est propriété
ou accident , et non pas une troisième
classe d'êtres à part. Les corps premiers
étant la base des ouvrages de la nature,
doivent être parfaitement solides, indi-
visibles et éternels. — Après avoir décrit
la formation de tous les grands corps de
l'univers par la combinaison de ces cor-
puscules, Lucrèce en vient aux produc-
tions de la terre. « Elle fit croître d'a-
bord les plantes , les fleurs et les arbres ;
ensuite elle enfanta les animaux et les
hommes eux-mêmes , à l'aide des parti-
cules de feu et d'humidité qu'elle con-
servait encore de son ancien mélange
avec les autres élémens... Après avoir en-
fanté les premières générations de cha-
que espèce, et avoir pourvu les animaux
d'organes propres à la propagation , la
terre épuisée se reposa et abandonna aux
individus le soin de se reproduire eux-
mêmes, et de suivre la première impul-
sion donnée. »
Pline, qui doit à Aristote tout ce qu'il
possède de véritable science , copiste des
fables de la Grèce, habile compilateur,
écrivain éloquent et parfois sublime ,
Pline , le représentant de la science chez
les Romains , qui ne produisirent jamais
par eux-mêmes que des lois et la guerre,
nie absolument toute intelligence créa-
trice, ne reconnaît d'autre divinité que
l'univers , et regarde la terre comme la
source unique de tous les êtres qui vi-
vent à sa surface. Ce sont donc encore ici
les créations spontanées , le panthéisme
matérialiste.
Après ces aberrations fantastiques de
l'esprit humain, soutenues par un grand
nombre de philosophes fondés unique-
ment sur leur imagination , viennent les
naturalistes modernes , qui , reprenant
la thèse en sous-œuvre, et d'une manière
plus positive, prétendent baser sur la
science ces mêmes systèmes. C'est sur-
tout dans le sein de l'école française et
de l'école allemande , que ces erreurs se
sont développées avec plus de force. Buf-
fon et Lamarck nous résumeront la doc-
trine de la première école ; Oken et ses
prédécesseurs nous donneront le type de
A 10
COLRS DE PHYSIQUE SACRÉE
la seconde. 11 nous sera d'ailleurs facile
de remarquer que l'erreur moderne n'est
au fond que l'erreur ancienne.
Le grand Buffon, chrétien de cœur (il
en donna des marques par une mort édi-
fiante), mais matérialiste par l'intelli-
gence et la science, nia la grande et belle
thèsedescausesfinales. Il niaque l'on pût
arriver à la connaissance des causes pre-
mières. Et dès lors, tout en admettant
un Dieu créateur , il personnifie la Na-
ture, et la regarde comme la cause or-
ganisatrice de tous les êtres , depuis la
créature la plus parfaite jusqu'à la ma-
tière la plus informe. Par là, il fut con-
duit à sa théorie de la formation de la
terre. Voulant rendre compte du mou-
vement de tous les corps du système so-
laire, il supposa qu'une comète , ayant
touché le soleil à une certaine époque,
en avait détaché des parcelles, qui , rou-
lant dans l'espace, s'étaient refroidies,
et avaient formé les planètes. Les astro-
nomes ont démontré par plusieurs obser-
vations , que , si cette hypothèse était
vraie, ces planètes auraient dû revenir
à chaque révolution toucher le soleil au
point de départ. Beaucoup d'autres con-
sidérations ont fait rejeter cette hypo-
thèse.
Après avoir ainsi créé la terre, Buffon
admet pour les animaux un type primitif
dont on peut suivre les développemens
dans tous les êtres organisés. Il admet,
par suite , au service de la nature , des
particules organisées, qui servent à l'en-
tretien de la vie et à la reproduction des
êtres. Ainsi donc, une création sans cause,
sans but, sans dessein ; la nature formant
tout par sa puissance , et à l'aide des élé-
mens que la matière lui fournit; voilà
en peu de mots toute la doctrine philo-
sophique de Buffon , que nous allons voir
bien plus explicitement développée dans
Lamarck-.
Ce dernier n'est en effet que I'épicu-
réisme transformé. Il n'y a de créé, dit-
il, que ce que Dieu fait directement , en
d'autres termes, ce qui est fait de rien.
Or, comme nous ne pouvons compren-
dre Dieu, nous ne pouvons pas plus com-
prendre ses œuvres immédiates. Nous
sommes obligés d'admettre la création
de la matière et de la nature ; tout le reste
est produit par ces deux créatures. Dieu
a donc créé la matière de différentes sor-
tes ; la matière fait la base de tous les
corps, de toutes leurs parties, en est
même la substance unique.
La nature , le second et le dernier des
objets créés, est l'ordre de choses qui
existe dans toutes les parties de l'univers
physique. Il la personnifie comme une
puissance particulière qui n'est point une
intelligence, et qui par conséquent agit
nécessairement. Elle opère sur la matière
pour former tous les êtres (1).
La nature doit posséder la faculté de
produire directement certains d'entre les
animaux; ceux-ci , en se développant,
produisent les autres. En effet , à l'aide
de la chaleur , de la lumière , de l'élec-
tricité et de l'humidité , elle forme des ge-
nérations spontanées ou directes , a l'ex-
trémité de chaque règne des corps vivons,
où selrouventlesplus simples deces corps.
C'est ainsi que la monade terme a été dé-
veloppée dans un globule de liquide ;
elle s'est ensuite développée dans ses or-
ganes pour obéir à ses penchans , à ses
désirs, à ses besoins , et est devenue ainsi
un insecte qui, -au milieu de nouvelles
circonstances , a éprouvé de nouveaux
besoins qui l'ont forcé à se servir plus
fréquemment de certains organes qui se
sont développés par l'usage répété de gé-
nération en génération , et ont fait d'un
insecte un mollusque , d'un mollusque
vin poisson; puis un reptile, un oiseau,
un mammifère, un singe, et d'un singe,
enfin , un homme. Une chose l'embar-
rassait, c'est le sentiment et l'intelli-
gence; il va les créer. Le sentiment et la
pensée pour lui ne sont qu'un méca-
nisme organique, résultant du système
nerveux. Le physique et le moral sont
deux ordres d'effets qui ont une origine
commune, l'organisme (2).
Le système de Lamarck n'est donc que
celui de l'Indien Kapila renversé. L'In-
dien commence par l'homme, qui se mé-
tamorphose pour produire tous les ani-
maux ; Lamarck, au contraire, commence
par la monade, qui se développe pour pro-
duire tous les animaux jusqu'à l'homme:
c'est la même chose au fond. Cette doc-
(1) Système analytique des Connaissances posi~
tics de VHomme.
(2) Philosophie Zoologique, passim.
PAR M. L'ABBÉ MAUP1ED.
411
trine n'est pas morte avec son auteur ;
elle est vivante encore dans nos chimis-
tes, nos zoologistes et nos géologues:
on la professe hautement.
S'agit-il en effet de la création de cet
univers V Quand on veut bien admettre
qu'il a été créé, on suppose que la ma-
tière a été créée à l'état d'élémens, et
que ces élémens, en s'agrégeant par les
lois de la matière, ont formé d'abord la
terre et les globes divers qui roulent
dans l'espace. Pour la terre elle-même,
on veut qu'il y ait eu divers centres de
créations pour les êtres qui l'habitent;
que ces êtres soient autochthones , ou en
termes plus clairs, soient le produit de
la terre qu'ils habitent; que la croûte du
globe, les terrains fossiles aient été for-
més par des créations et des destructions
successives.
Nous arrivons enfin à la dernière forme
du panthéisme en Allemagne, thèse sor-
tie de l'idéalisme par Kant , Fichte ,
Schelling, Goethe et Oken. Dans cette
doctrine, il n'y a qu'un seul être qui ren-
ferme tout en lui-même. Ainsi , en pre-
nant le premier des mammifères , par
exemple, on devra y retrouver tout ce
qu'il y a dans les mammifères inférieurs,
et , dans chaque individu anima! , cha-
cune des parties devra représenter le
tout : ce qui a été résumé en ces deux
mots : tout est dans tout. Pour Oken , la
nature doit être regardée comme un seul
être vivant , dont toutes les parties sont
les organes. Ici la finalité est encore bien
plus rejetée ; le but de la science , ou le
mieux être de l'homme dans toutes ses
facultés physiques, morales et religieu-
ses , est nécessairement négligé , parce
que sa démonstration repose sur la né-
cessité du devoir, qui ne peut exister
qu'avec des rapports essentiels entre le
créateur et les créatures, et les créatu-
res entre elles.
Enfin reste une dernière forme du pan-
théisme, la plus récente de toutes, qu'on
pourrait dénommer théologico-scientifi-
que. Tout le monde a déjà compris que
nous voulons parler du dernier ouvrage
philosophique de M. de La Mennais. Il
prétend en effet expliquer ledogme théo-
logique au point de vue de la science;
il admet la doctrine scientifique de La-
marck et des Allemands; il combine les
données hypothétiques et purement hy-
pothétiques delachimieet de la physique
pour démontrer sa thèse. Nous ne croyons
pas, et personne ne croira, en lisant son
ouvrage , qu'il ait pénétré dans les pro-
fondeurs de la science; il l'a acceptée de
foi plutôt que d'observation. Admettant
l'existence de Dieu, il veut scruter sa na-
ture, pénétrer dans l'intimité de sa sub-
stance pour nous la révéler : il y a là quel-
que chose de l'orgueil et du blasphème.
Fixant donc l'univers entier, et préten-
dant arriver à connaître Dieu comme il
se connaît lui-même, il n'existe, a-t-il
dit, qu'un seul être, l'être absolu; tous
les autres êtres sont des émanations de
cet être , ou mieux participent dans des
degrés divers à sa substance. Dieu , con-
tinue-t-il, possède cet être dans des pro-
portions infinies et éternelles, et c'est
pour cela qu'il est Dieu. Les créatures
participent à ce même être dans des pro-
portions finies et temporaires; l'être est
limité en elles , et c'est ce qui les distin-
gue de Dieu. Yoilà la formule la plus ré-
cente du panthéisme théorique; elle ren-
ferme toutes celles qui l'ont précédée.
Mais voici cette formule pratique descen-
due dans les derniers échelons de notre
déplorable société , qui vient , par des
actes d'une brutalité féroce , effrayer no-
tre indifférence à toute doctrine , et ré-
veiller notre apathie du sommeil léthar-
gique où nous a plongés l'absence de toute
croyance. Entendez ce cri féroce , qui
annonce la dissolution sociale, dans les
révélations monstrueuses du procès poli-
tique du 13 septembre.
< Nous avons, à l'unanimité, reconnu
et adopté, en principe , dit le comité du
journal l' Humanitaire , les neuf ques-
tions suivantes, comme base fondamen-
tale de la doctrine communiste égali-
taire.
1° « La vérité : est indivisible ; elle seule
doit guider la raison de l'homme , etc.
2° j Le matérialisme : doit être pro-
clamé , puisque c'est la loi invariable de
la nature sur laquelle tout est basé, et
qu'on ne peut violer sans tomber dans
l'erreur.
5° « La famille individuelle : doit être
abolie...
4° « Le mariage: doit être aboli, parce
qu'il es! une loi inique qui rend esclave
412
ce que la nature a fait libre et constitue
la chair, propriété individuelle, rend,
par ce moyen , la communauté et le bon-
heur impossibles...
5° « Les beaux-arts : étant en dehors de
la nature et des besoins de l'homme , ne
peuvent être acceptés que comme dé-
lassement.
6° « Le luxe : doit disparaître...
7° < Les villes : doivent être détruites ,
parce qu'elles sont un centre de domina-
tion et de corruption.
8° c Chaque communauté : devra avoir
une spécialité d'état.
9° i Les voyages continus : étant en
rapport avec l'organisme et l'activité de
l'homme , devront recevoir tous les dé-
veloppemens possibles.
« Après avoir résumé ces neuf ques-
tions, nous avons passé à la discussion ,
et adopté à l'unanimité :
c Que l'homme n'avait ni idée, ni goût,
ni penchant, ni aptitude innée, parce
qu'alors il faudrait admettre qu'il y a
deux natures d'hommes différentes , ce
qui est souverainement absurde, et , par
conséquent, la communauté deviendrait
impossible.
< Ensuite, nous avons nié l'existence
du dévouement , en reconnaissant que ce
que l'on qualifiait tel aujourd'hui n'é-
tait que pur égoïsme , ou la satisfaction
impérieuse d'un besoin. »
Telle est la doctrine qui pousse à l'effu-
sion du sang et à la destruction de la so-
ciété, le bras de l'ouvrier qui travaille
pour gagner son pain, mais qui n'a plus
de foi pour adoucir ses peines. Faut-il,
peut-il y avoir des preuves plus fortes
de l'absurdité , et de la funeste et déplo-
rable influence des doctrines du pan-
théisme matérialiste sur une société?Cer-
tes , c'est bien sous l'empire de telles doc-
trines que l'on peut redire avec Lamarck
lui-même : « On dirait que l'homme est
destiné à s'exterminer lui-même , après
avoir rendu le globe inhabitable. »
L'exposé historique que nous venons
de faire , montre suffisamment quel est
l'état de la question que nous devons exa-
miner et l'opportunité d'un tel examen.
C'est de la science ma,l comprise et mal
saisie que le mal est sorti ; c'est donc de
la science mieux jugée que doit sortir le
remède.
COURS DE PHYSIQUE SACRÉE ,
III. Plan du cours. Toutes ces erreurs
attaquent le dogme catholique dans son
principe, dans la première vérité, la
Création du monde en général et de tou-
tes ses parties en particulier , par l'in-
telligence divine pour un but digne de
Dieu. Or, ce dogme , qui fait le commen-
cement et le fondement de la révélation,
est contenu dans les trois premiers cha-
pitres de la Genèse. Ces trois premiers
chapitres nous fournissent donc un plan
naturel et logique. Dans le premier cha-
pitre, nous démontrerons par la science
humaine , 1° la création du monde en
général ; 2° la création spéciale de cha-
que être de cet univers pour un but dé-
fini et déterminé ; 3° qu'il y a eu con-
ception divine de cette création avant
qu'elle fut exécutée , puisqu'il y a plan et
but dans son exécution ; 4° que la créa-
tion matérielle a été faite pour l'homme;
5° que l'homme lui-même , être social ,
moral et religieux, a été créé pour Dieu.
De cet examen ressortira la vérité
d'une seule création et la négation des
siècles indéfinis que l'on demande pour
l'existence et la formation de ce monde.
De là encore sortira, pour l'homme indi-
viduel , la famille et la société. La né-
cessité du devoir ou de la loi morale,
sous peine de cesser d'exister; devoir et
loi morale qui ne peuvent être évidem-
ment que la morale catholique bien com-
prise.
Nous allons commencer dès aujour-
d'hui par la première question , la créa-
tion du monde en général, afin d'intro-
duire de suite le lecteur dans la marche
que nous suivrons pour ces éludes si sé-
rieuses (1).
IV. Explication de ce premier verset
(l) Comme tous nos lecteurs ne sont pas proba-
blement au courant de la science et de son langage,
nous tacherons d'éliminer tous les termes techni-
ques non indispensables , et nous aurons soin d'ex-
pliquer tes autres soit dans le texte, soit par des
notes. Nous lâcherons également de résumer le plus
clairement possible les principaux élémens de la
science , pour être compris de tous ; nous ne nous
dissimulons pas que ce sont autant de difficultés de
plus ajoutées à la rigueur de la démonstration ; mais
nous comptons sur l'indulgence et la bonne volonté
du lecteur pour suppléer à ce que nous serons sou-
vent dans la nécessité d'omettre, et aussi pour notre
style ; nous ne chercherons point à faire de phrases,
mais à être clair.
PAR M. L'ABBÉ MAUPIED.
413
de la Genèse : Au commencement Dieu
créa le ciel et la terre. — Une erreur grave
a été commise par la plupart des com-
mentateurs qui ont cherché a interpréter
ce premier verset ; lorsqu'on l'a envisagé
comme un commencement d'action ,
l'acte primitif et préparatoire de toutes
les productions qui vont suivre, c'était
donner un appui à l'opinion scientifique
qui veut que les élémens du monde
aient d'abord élé créés, et puis que, par
les lois générales, ils se soient agrégés
d'eux-mêmes pour former tous les corps.
11 est donc important d'essayer d'en
fixer le sens et la valeur.
1° Par le ciel et la terre, il nous sem-
ble qu'on doit entendre, l'univers et tous
les êtres qu'il renferme; et que par con-
séquent le ciel et la terre signifient ici
toute la création. Le contexte le prouve :
le second verset nous représente en effet
la terre à son origine; elle est vide et
déserte et abîmée sous les eaux ; elle est
pour ainsi dire dans le moule de sa for-
mation , qui va s'exécuter successive-
ment. Ce développement va commencer
par la création de la lumière et la succes-
sion du jour et de la nuit, ce qui fait
un premier jour. Sans doute la lumière
dut agir sur les eaux du grand abîme,
car il faut joindre à l'idée de lumière,
tout ce qui s'y rattache, la chaleur et ses
effets, comme le démontre l'expérience
et les observations physiques, il n'y a
jamais de lumière sans chaleur. Par cette
action, était préparée l'évaporation des
eaux et la formation d'une étendue en-
tre les eaux supérieures et les eaux infé-
rieures; soit qu'il faille entendre par
cette étendue l'atmosphère , soit qu'il
faille entendre tout l'espace où se meu-
vent les astres et la terre. Cette étendue
créée le second jour reçoit de Dieu le nom
de ciel, cœlum; or, dans le texte latin
c'est le même terme, cœlum, qui est em-
ployé ici au huitième verset et au pre-
mier; dans le texte original c'est aussi
dans les deux versets le même terme DQU
(schamaïm). Si donc le premier verset
marque l'acte de la création du ciel, le
huitième verset marquant aussi cet acte
et même plus en détail, il y a eu deux
créations du même ciel, l'une avant le
premier jour et l'autre au second jour ,
ce qui est inadmissible.
Le même raisonnement est applicable
à la terre ; le troisième jour elle reçoit sa
forme parfaite, par suite de la création
de la lumière, et de celle du ciel ou de
l'étendue; les eaux sont resserrées dans
un lieu et la terre apparaît solide et
ferme , et aussitôt Dieu y crée toutes
les plantes. Depuis le premier jour donc,
c'est la création du ciel et de la terre
qui s'opère successivement , et ce n'est
que quand la terre a reçu comme le ciel
son dernier perfectionnement, que sa
création est achevée, que Dieu lui donne
le nom de terre, terrain, yiN (harhetz) ;
tout le contexte prouve que Dieu ne
donne le nom aux choses que quand el-
les sont créées. « Dieu sépara la lumière
des ténèbres, et il appela la lumière
jour, après avoir donné aux ténèbres le
nom de nuit, > car elles étaient avant la
lumière. Dieu fit l'étendue et il l'appela
ciel, etc. La terre ne fut donc entière-
ment créée que le troisième jour, puis-
qu'elle ne reçut son nom qu'en ce jour.
Donc elle ne fut pas créée avant le pre-
mier jour.
Le contexte prouve donc qu'il faut en-
tendre ces mots le ciel et la terre du
premier verset dans un sens général et
comme un sommaire de tout le chapi-
tre , mais qui ne marque aucune action ;
l'action ne commence qu'au second
verset.
La philologie vient soutenir cette expli-
cation tirée du texte même : on peut en
voir la preuve dans le Pentateiique tra-
duit de l'hébreu avec des notes philolo-
giques, par MM. Glaire et Franck. On y
a résumé les plus fortes raisons de re-
garder tout ce verset comme un vérita-
ble sommaire.
C'est donc une erreur très grave de le
faire entrer dans la narration, et d'y
chercher la création de la matière pre-
mière; ce qu'il nous reste à examiner
scientifiquement, savoir: ce qu'il faut
entendre par création, parla matière;
y a-t-il une matière première , pour ainsi
dire, abstraite, av«c laquelle tous les
êtres de la nature auraient été formés (1) ?
(1) Cette idée de la matière abstraite nous vient
du paganisme; elle n'est nulle part dans nos livres
saints. Aristoto définit quelque part la matière
Vôtre sans aucune forme déterminée.
414
COURS DE PHYSIQUE SACRÉE ,
Quand il a voulu, en dehors de la foi ,
sonder le mystère de la création, l'es-
prit humain est tombé en deux erreurs
opposées : Tune qui abstrait l'être pour
en faire sortir Dieu, les créatures, la
matière, enfin le fini de l'infini. Mais
quelque distinction qu'on établisse, il y
a et ne peut y avoir, dans cette hypo-
thèse, qu'un seul être, qui est tout à la
fois borné et sans bornes, parfait et im-
parfait, bon et mauvais, oui et non, vé-
rité et mensonge; et la conséquence est
une absurdité, le scepticisme le plus com-
plet. L'autre erreur, qui est celle de La-
marck et de l'école française, admet un
Dieu distinct de la matière, mais fait de
la matière elle-même un être abstrait,
d'où sont produits tous les autres êtres,
ce qui conduit au fond à la négation de
Dieu.
Le grand défaut de ces théories, c'est
de créer des ontologies abstraites, un
être idéal qui n'existe que dans l'hypo-
thèse gratuite de son auteur. L'être 3 en
effet, n'existe pas, pas plus que l'homme,
pas plus que V animal , pas plus que le
végétal; ce ne sont que des termes col-
lectifs sous lesquels nous comprenons les
êtres divers, les hommes, les animaux,
les végétaux, qui seuls ont une existence
réelle. La matière n'existe pas davantage,
c'est une abstraction pour comprendre
tous les corps matériels. L'observation et
l'expérience ne nous montrent jamais la
matière qu'à l'état de corps; sans corps
point de matière, elle en est inséparable ;
elle est les corps mêmes, ou plutôt les
corps divers sont la matière , soit que ces
corps soient élémentaires ou composés.
La chimie démontre qu'il n'y a que
deux sortes de corps; les corps compo-
sés qui peuvent être décomposés en plu-
sieurs autres corps qui sont réputés sim-
ples, non pas qu'ils soient tels en effet,
mais parce que nous n'avons pas encore
en noire pouvoir les moyens de les dé-
composer. Mais quelque loin que l'on
puisse jamais pousser l'analyse de ces
corps réputés simples, leurs derniers
élémens seront toujours des corps, parce
qu'ils auront toujours quelque propriété
caractéristique des corps, sans quoi ils
cesseraient d'être matière et dès lors ne
feraient plus rien. Ainsi donc les corps
simples et les corps composés ; voilà la
matière, il n'y en a pas d'autre, et l'on
ne peut même pas concevoir qu'il y en
ait d'autre. C'est pourquoi Moïse n'a pas
dit et n'a pas pu dire que Dieu com-
mença par créer la matière ; Dieu ne
créa que des corps matériels, et c'est ce
que raconte Moïse.
Lamarck, tout en se contredisant lui-
même, a parfaitement senti que la ma-
tière ne peut exister sans les corps : « Au
reste, dit-il, nous ne connaissons la
matière que par la voie des corps, ceux-
ci en étant essentiellement composés. »
La matière n'a donc pas pu être créée
indépendamment des corps. Cette thèse
va, nous l'espérons, devenir bientôt plus
évidente encore.
« La nature, pour Lamarck, le second
et le dernier des objets créés, est l'ordre
de choses qui existe dans toutes les par-
ties de l'univers physiques Mais d'abord,
avant qu'il y eût une ordre de choses, il
fallait qu'il y eût des choses. En effet,
« cet ordre de choses qui existe dans
toutes les parties de l'univers physique, »
n'est évidemment que le résultat des
propriétés diverses des corps qui compo-
sent cet univers; propriétés qui , se re-
présentant toujours les mêmes dans les
mêmes circonstances, parce qu'elles sont
essentielles à ces corps, sont appelées
lois du monde. Mais ces propriétés ne
peuvent exister sans les corps auxquels
elles sont essentiellement inhérentes ;
elles n'ont donc pu être créées abstrac-
tivement sans ces corps; car pour qu'il
y ait des propriétés de corps, il faut
qu'il y ait des corps. Le Créateur donc,
en créant des corps, a créé en même
temps leurs propriétés ou leurs lois, ce
qui montre déjà que la création n'a pu
s'exécuter par les lois actuellement exis-
tantes, puisqu'elles sont le résultat et
non pas la cause de la création. En ou-
tre, nous avons montré que la matière
n'est qu'une abstraction, qu'elle n'a pu
être créée qu'avec les corps, où elle
existe et où l'on peut uniquement con-
cevoir qu'elle existe. Ainsi donc, si ni la
matière, ni la nature ou les lois du
monde, qui sont essentiellement inhé-
rentes aux corps, ne peuvent exister
sans eux, il s'ensuit rigoureusement que
les corps ont dû être créés pour qu'il y
eût matière et nature ou lois du monde.
PAR M. L'ABBE MAL PIEU.
415
Les géologues chimistes admettent une
création de corps, mais de corps élé-
mentaires ou simples seulement ; selon
eux, les lois générales du monde agissant
sur ces corps simples auraient formé, à
la longue, tous les corps composés , les
grandes masses, etc. Deux hypothèses se
sont présentées pour expliquer cette
théorie, celle des Neptuniens qui pré-
tendent que tout s'est formé par l'eau,
et celle des Plutoniens qui prétendent
que tout s'est formé par le feu, la cha-
leur. Mais comme ni l'une ni l'autre ne
peuvent rendre compte de tous les phé-
nomènes, on admet plus généralement
l'action simultanée des deux causes,
thèse que nous discuterons plus tard en
admettant ce qu'elle a de vrai. Mais pour
le moment il ne s'agit que de l'origine
de la première création des corps élé-
mentaires, et, 1°, la chimie reconnaît
d'une manière bien avérée de tous de
quarante à cinquante corps simples ou
élémentaires, c'est-à-dire qu'elle ne peut
analyser; mais la science est en voie de
réduire de beaucoup ce nombre en mon-
trant que plusieurs corps, comme le
soufre, le chlore, etc., réputés simples
jusqu'ici, sont réellement composés.
Or de tous les corps simples dont le
nombre est ainsi réduit, trois sont des
gaz permanens à l'état simple (1), tous
les autres apparaissent à l'état solide , ou
liquide, mais peuvent tous être gazéifiés,
soit seuls par la chaleur, soit combinés
avec d'autres corps pour former des com-
posés (2) ; mais pour qu'il puisse y avoir
combinaison entre les corps simples , il
faut presque toujours qu'ils soient à l'é-
tat de gaz naissans.
Si donc le premier acte de la création
a été l'existence des corps simples sou-
mis aux lois générales qui les régissent',
voyons ce qui a dû avoir lieu d'après ces
lois.
La grande loi générale du monde , c'est
l'attraction, qui fait que deux corps s'at-
(1) Ce sont l'oxigéne , l'hydrogène, l'azote. Le
chlore est bien aussi un gaz , mais il parait com-
posé.
Les corps apparaissent sous trois états : solides,
comme les métaux à la température ordinaire ; li-
quides, comme Peau; gazeux, c'est-à-dire comme
l'air, les vapeurs.
[2) Ainsi le phosphore, le fluor, forment des
tirent mutuellement l'un vers l'autre (1).
Elle est de deux sortes, suivant les corps
sur lesquelselle agit : elle s'exerce sur les
grandes masses à des distances considéra-
bles,etelle agit toujoursenraison directe
des masses et en raison inverse du carré des
distances : c'est ainsi qu'il y a attraction
entre le soleil , la terre et la lune; c'est
là Y attraction planétaire. L' attraction
moléculaire ou atomique , au contraire,
s'exerce sur les atomes ou molécules iso-
lées ; elle n'a lieu qu'à des distances inap-
préciables, tellement que si l'oeil peut
saisir la distance entre deux corps, leurs
molécules ne s'attireront point.
Uans l'hypothèse des géologues chi-
mistes, l'attraction planétaire ne pouvait
évidemment pas avoir lieu, puisqu'il n'y
avait que des corps simples dans la créa-
tion primodiale. — L'attraction molécu-
laire était donc la seule qui pût agir. Or
cette loi agit encore de deux manières
différentes : 1° entre des atomes de même
nature, et alors elle prend le nom de co-
hésion ; c'est cette force qui unit les mo-
lécules des corps solides entre elles.
Cette force est insensible dans l'air ou
les fluides aériformes dans tous les corps
à l'état gazeux; la loi de cohésion est
donc à peu près nulle pour eux. 2° Le
second mode d'action de la loi d'attrac-
tion moléculaire , est l'affinité qui tend
à unir non plus des atomes de même na-
ture, mais des atomes de nature diffé-
rente. Ueux conditions essentielles de
son action sur les corps simples , sont la
chaleur et la pression , la chaleur pour
les gazéifier et la pression pour rappro-
cher les molécules.
La loi d'affinité seule ayant action sur
lescorpsgazeux pour les combiner entre
eux, et tous les corps simples étant des
gaz ou pouvant le devenir, et devant
même nécessairement le devenir pour se
combiner , puisque c'est à l'état de gaz
naissant que la combinaison a lieu le
composés gazeux avec l'hydrogène; le bore, le sili- ,
cium avec le fluor et le chlore. Le carbone est à
l'état gazeux dans l'acide carbonique.
(l) 11 ne s'agit pas ici de savoir ce que c'est que
cette loi, pas plus que les autres; on admet toutes
ces lois pour expliquer les phénomènes ; ce n'est au
fond que la généralisation de ces mêmes phéno-
mènes. Ce n'est donc qu'un fait; mais la cause pre-
mière échappe ù l'observation pure.
416
COURS DE PHY
plus souvent et le plus facilement , que
dût-il se passer entre ces corps élémen-
taires primitifs?
Dans nos laboratoires nous pouvons
ménager toutes les circonstances voulues
pour opérer les combinaisons diverses
des corps; nous pouvons les liquéfier , les
gazéifier, les comprimer à volonté à
l'aide de nos instrumens. Mais qu'on le
remarque bien, en supposant la création
élémentaire, on détruit toutes ces condi-
tions. Il peut bien, il est vrai , y avoir
fusion, liquéfaction, et gazéification,
soit par l'électricité, soit par la chaleur
ou môme la lumière, ce qui est la môme
chose ; mais il n'y a pas de pression pos-
sible, car pour qu'il y ait pfession , il
faut qu'il y ait résistance. On conçoit,
par exemple , que la terre étant environ-
née d'une immense atmosphère de corps
gazeux, les corps supérieurs exerçant
sur les inférieurs une pression, alors les
inférieurs éprouvant une résistance de la
part de la terre, seront dans les condi-
tions suffisantes et nécessaires pour qu'il
y ait combinaison. Or, dans l'hypothèse
de la création élémentaire , il n'y avait
aucune masse solide, par conséquent pas
de pression possible, et l'action de la loi
d'affinité manquait d'une de ses condi-
tions essentielles et ne pouvait avoir lieu;
partant pas de combinaisons possibles,
et les corps simples resteront éternelle-
mentdans leur état de simplicité.
Qu'on ne dise pas qu'il a pu y avoir de
grandes masses de corps élémentaires à
l'état gazeux , et suspendues dans l'es-
pace, et qu'au milieu de ces masses la
pression pouvait être suffisante pour
donner lieu aux combinaisons et former
ainsi un noyau central qui , par sa réac-
tion sur son atmosphère, aurait achevé
le reste (1). Dépareilles masses n'ont pu
être formées par l'attraction planétaire,
puisqu'elle n'agit que sur des masses déjà
formées; ni par l'attraction moléculaire
de cohésion qui n'agit qu'au contact des
atomes, et ce contact ne pouvait avoir
lieu que dans une masse déjà formée ; or
le gaz et les corps gazeux sontavant tout
soumis à la dilatabilité et à l'expansion
indéfinies en tous sens, tant qu'ils trou-
vent de l'espace pour s'y répandre, et
(1) C'est l'hypothèse de I.aplacc.
S1QLE SACRÉE,
c'est là un obstacle éternel à la loi de co-
hésion. Il n'y avait donc pas môme de
masses gazeuses possibles, par consé-
quent pas de pression , et la loi d'affinité
demeure sans aucune action de combi-
naison possible sur les corps élémentai-
res primitifs comme toutes les autres
lois. ]\ous pouvons donc conclure de la
manière la plus rigoureuse , que le monde
n'a pas été créé à l'état élémentaire, ni
par les lois qui le régissent dans l'état
actuel. Ces lois sont des effets et non pas
des causes ; ce ne sont que des phénomè-
nes, des résultats de l'ordre de choses
existant.
La thèse ne s'arrête pas là : supposons
en effet pour un instant que ce que nous
venons de démontrer faux soit vrai; que
le monde ait pu être créé à l'état élémen-
taire, que doit-il arriver? Comme les
corps ne se combinent tout au plus qu'en
un petit nombre de proportions , et sui-
vant qu'ils ont plus ou moins d'affinité
les uns pour les autres, nous n'aurons
que les combinaisons les plus régulières.
Or, tout dans la nature vient contredire
cette régularité. Combien de cristaux , en
effet, qui sont les corps les plus régu-
liers, sont composés de 6, 7, et 8 corps
élémentaires différens , et quelquefois
plus ! — En outre, dans cette hypothèse,
il ne doit y avoir que des corps parfai-
tement cristallisés ; or cependant les ter-
rains primitifs ne sont pour la plupart
que des mélanges confus, comme les gra-
nités, etc. , où il est bien difficile de re-
connaître les cristaux , et même tous les
élémens qui les composent. Mais quand
même le noyau minéral de la terre aurait
pu être ainsi formé, on ne pourrait ad-
mettre dans cette formation que les sub-
stances qu'on appelle d'origine ignée (1);
toutes celles qui comme les calcaires
sont évidemment des produits formés de
toutes pièces dans les corps organisés,
doivent en être exceptées.
Mais ici comment résoudre la difficulté
qu'offre la création des corps organisés
végétaux etanimaux?Rien dansla nature
ne vient fournir à l'observation un moyen
(l) On suppose que les substances primitives du
globe sont dues à faction de la chaleur. Nous re-
viendrons plus lard sur cette hypothèse, et alors
on nous comprendra mieux.
PAR M. L'ABBÉ MAUPIEl).
417
de solution par la thèse panthéiste. Les
substances végétales et animales sont
pour la plupart formées de toutes piè-
ces dans les corps organisés végétaux et
animaux. Avant donc que de pareilles
substances existassent, il a fallu des
corps organisés pour les former. Or, les
corps organisés eux-mêmes ne se déve-
loppent et ne se reproduisent que par
les corps organisés préexistans ; c'est un
fait sur lequel nous reviendrons. Il a
donc fallu, de toute nécessité, que les
premiers corps organisés aient été créés
capables de produire ces substances, et
de se reproduire eux-mêmes : le monde
élémentaire ne peut rien ici. Si donc l'on
est forcé d'admettre la création de toutes
pièces pour ces derniers corps , sur quel
fondement veut-on faire une exception
pour le reste? Dieu ayant voulu créer,
n'a-t-il pas dû le faire d'une manière lo-
gique et raisonnable ? Or , ce mode logi-
que était de faire des astres, et une terre
pour recevoir les végétaux et les ani-
maux. Pourquoi ne veut-on pas qu'il ait
fait cette terre tout d'une pièce comme
il a fait le reste? Au reste, toutes les hy-
pothèses qu'on a imaginées là-dessus , ne
sont que des hypothèses plus ou moins
creuses, dont aucune ne peut rendre rai-
son de tous les faits ; et par conséquent
aucune n'est admissible.
En résumé, le contexte du premier
chapitre de la Genèse et la philologie,
prouvent que le premier verset de la Ge-
nèse n'est qu'un sommaire, qu'il ne fait
point partie delà narration, et qu'il ne
signifie par conséquent pas la création
d'une matière élémentaire primitive.
L'hypothèse qui ne fait de l'être infini
et des êtres finis qu'un seul être pour
ainsi dire abstrait, est absurde et con-
duit au scepticisme. L'être n'existe pas,
il n'existe que des êtres définis et dis-
tincts.
La matière n'existe pas davantage,
c'est une abstraction ; il n'existe que des
êtres matériels tous compris sous le nom
de matière. Moïse n'a donc pas pu dire :
Dieu commença par créer la matière,
puisque la matière n'a pu être créée in-
dépendamment des corps qui la consti-
tuent.
La nature est une abstraction pour
comprendre et exprimer en même temps
les lois du monde physique; or ces lois
n'étant que des propriétés descorps, n'ont
puexisterqu'avec lescorps.
L'hypothèse des géologues chimistes ,
qui admettent la création des corps sim-
ples, mais qui les soumettent aux lois
générales pour former tous les autres
corps, toutes les combinaisons diverses,
n'est pas plus soutenable, parce que les
corps simples devant être nécessairement
à l'état gazeux , au moins naissant (1)
pour la plupart, pour que les combinai-
sons puissent avoir lieu, les lois généra-
les n'ont pu dans cette hypothèse avoir
d'action sur eux. lu La loi d'attraction
planétaire n'a pu agir sur eux, puis-
qu'elle n'agit que sur des masses. 2° La
loi d'attraction moléculaire, ni comme
force de cohésion , ni comme force d'affi-
nité , n'a pu réagir sur ces corps élémen-
taires, vu que l'hypothèse leur enlève les
conditions nécessaires à leur action,
conditions que nous créons à volonté
dans nos cabinets. Le monde n'a donc
pas été créé à l'état élémentaire, ni par
les lois qui le régissent dans l'état actuel ;
ces lois sont 'des effets et non pas des
causes. — En outre , les lois des combi-
naisons minérales et les faits viennent
encore accroître la difficulté. Enfin le
règne organique végétal et animal vient
prouver à son tour la fausseté de cette
thèse et démontrer la nécessité d'une
création de toutes pièces des êtres dans
l'état parfait.
De toutes ces vérités ressort en dernier
lieu la nécessité d'une création et l'inad-
missibilité de l'éternité delà matière ;
car si elle est éternelle, elle est Dieu, et
nous retombons dans l'absurdité du pan-
théisme. Mais la matière n'existe pas, il
n'existe que des corps. Or ces corps ont
été créés de toutes pièces, puisqu'autre-
ment leur existence est impossible ; donc
il y a eu une création , et il faut nécessai-
rement entendre par création , la pro-
duction d'êtres distincts de Dieu et dis-
tincts entre eux : en un mot, création
veut dire faire de rien des êtres réels.
C'est là le dogme catholique. C'est un
mystère, il est vrai, mais ce mystère
(1) On appelle gaz naissant le corps qui passe de
l'état solide ou liquide à l'étal gazeux , dans le mo-
ment même où il se gazéifie.
418 COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
explique tout: tandis que les hypothèses
diverses du panthéisme matérialiste en-
tassent mystères sur mystères sans pou-
voir rien expliquer , et arrivent en der-
nier résultat au néant. Un mystère pour
des mystères , vaut mieux le mystère de
vie que les mystères de mort. Cette créa-
tion, en tant que matérielle, n'a donc
point été la production d'une matière
ahstraite qui n'existe pas , mais la pro-
duction de corps matériels à l'état com-
plet avec leurs lois ou propriétés néces-
saires pour que l'ordre des choses qu'ils
constituent, puisse se maintenir, agir et
se perpétuer.
L'ahbé Maupied,
Docleurès-sciences.
&<xmt$ £>0tfalc$.
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.
ONZIÈME LEÇON (1).
ESCLAVAGE ET PROLÉTARIAT.
Auri sacra famés! Virgile.
De la Liberté.
Ce ne sont pas toujours les actes op-
pressifs et les réactions violentes qui
font obstacle au progrès social. Il arrive
parfois aussi que des hommes d'un cœur
large et d'une haute intelligence provo-
quent, dans une intention pure, certaines
mesures politiques, qui ne peuvent rem-
plir l'objet désirable qu'ils se proposent ,
qu'en lui sacrifiant un autre objet non
moins désirable dont ils s'abstraient.
LIBERTÉ individuelle et PUISSANCE
publique , voilà certainement les deux
inconnues de la question sociale ; or elles
sont connexes . et la science ne saurait
impunément les scinder; car si l'on
se préoccupe de l'une quelconque des
deux , sans tenir compte de sa corré-
lation , on manque la solution , non seu-
lement à l'égard de celle-ci , mais en
outre à l'égard de celle-là.
(I) Voir ta x* leçon au t. XI , p. 163. — Ce chapi-
tre et les deux ou trois qui suivront ont élé écrits à
l'occasion de l'ouvrage de M. l'abbé Thérou, intitulé
le Christianisme et V Esclavage , et sont destinés à
en former en quelque sorte le complément. Cet ex-
cellent livre établit clairement le droit chrétien eu
matière de liberté, mais laisse intacte la question
de fait.
Commençons par reconnaî Ire un fait qui
n'a pas besoin de démonstration : c'est
que dans tous les États , plus ou moins
civilisés, sauf peut-être le Paraguay,
l'organisation du travail est née d'un
acte de la force brutale , ou résulte d'un
habilestratagèmedela loi civile. Partout,
en effet, l'homme est conduit au travail di-
rectement par la crainte des châtimens, si-
non il y est amené indirectement par la
crainte du besoin. Il importe au bonheur
du genre humain qu'on parvienne àdéga-
gev l'édifice social de la hideuse charpente
qu'il tient ainsi de l'un ou de l'autre de
ces deux principes mauvais. Or , il n'y
a que la parole d'amour et de vérité ,
c'est-à-dire l'Evangile, qui ait le pouvoir
virtuel d'effacer les traces profondes,
soit de la vioience, soit du mensonge.
Toutefois, il n'entre pas dans les lois de
la Providence divine que l'un quelcon-
que de'ces deux moteurs industriels fasse
subitement place à un autre meilleur;
leur élimination hors du système ne peut
s'accomplir sûrement et régulièrement
que par diverses transformations amia-
bles, dont l'agent nécessaire est le temps.
En un mot, c'est grandement s'abuser
que d'attendre des effets salutaires de
lois qui n'ont pas encore leur racine
dans les convictions, les intérêts et les
mœurs. Quid leges^sine moribus ? a dit
le poète (1). Aussi , ceux qui , ne prenant
(t) Horace, Ode ni, 24, 515.
PAR M. LOUIS ROUSSEAU.
419
conseil que de leur généreuse impa-
tience, secouent l'arbre avant que le
fruit soit mûr, n'obtienneut-ils qu'une
récolte détestable.
Assez et trop de paroles sonores ont
retenti dans le monde, concernant le
droit de tous les hommes à la liberté.
N'est-il pas étonnant qu'aprèsune discus-
sion aussi longue et aussi animée de part
et d'autre, l'on ne soit pas encore par-
venu à poser logiquement un problème
aussi important , et que , faute d'y procé-
der avec méthode, l'on soit peut-être à
la veille d'en compromettre sérieuse-
ment la solution?Commençons donc par
définir , aussi clairement qu'il nous sera
possible, en quoi consiste la liberté.
Un homme est libre, dans le sens ab-
solu du mot , quand il peut tout ce qu'il
veut. C'est pourquoi certains philoso-
phes ont cru à la «ynonymie des deux
termes : puissance et liberté. « La liberté ,
< disaient-ils , c'est la puissance hu-
t maine mise en action; de même que
« l'égalité, c'est la justice divine admise
« en principe. » Sentences vraies au fond,
mais dont l'ignorance ne pouvait faire
qu'un usage subversif; suffisantes pour
agiter les masses populaires, mais non
pour les gouverner.
Quoi qu'il en soit , l'on est fondé à con-
clure de la première de ces deux défini-
tions que l'homme cessa d'être libre du
moment où il perdit l'empire qui lui avait
été donné primitivement sur la créa-
tion , car il demeura dès lors en proie à
plus de désirs qu'il ne possédait de puis-
sance. Cependant il est une autre sagesse
qui nous apprend que l'homme peut
toujours être libre, à la condition de
contenir ses désirs dans les limites de sa
puissance; ce qui est également vrai,
quoique du point de vue opposé. En dé-
finitive, ces hautes abstractions ne sont
pas toujours si faciles à traduire en faits
pratiques que le vulgaire le pense. Car,
à quoi bon faire entendre à l'homme que
sa liberté consiste dans l'exercice intégral
de sa puissance individuelle, quand celle-
ci se trouve nulle par le fait, soit que
l'individu indépendant de ses semblables,
mais dépourvu d'industrie , ait contre lui
les forces supérieures de la nature, soit
que l'industrie ayant rendu l'homme
puissant contre la nature, les forces in-
dividuelles ne soient pas coordonnées
harmonieusement dans le système social,
et que s'y cjroisant et s'y heurtant sans
cesse les unes les autres , elles y
soient neutralisées les unes par les au-
tres? Nous en dirons presque autant du
point de vue opposé. Lorsque l'homme,
ce misérable souverain détrôné, ne ren-
contre sur la terre, que le Seigneur a
maudite, que douleurs, fatigues et pri-
vations, au lieu des biens ineffables
qui lui étaient originairement destinés,
et dont l'image est demeurée confusé-
ment dans sa pensée, est-il à espérer
qu'on l'amènera dans tous les cas à
comprimer en lui-même le désir d'un
état meilleur et à se résigner à un faix de
peines au-dessus de ses forces? Il serait
imprudent d'y compter, bien qu'il soit
salutaire de l'y exercer.
La vérité est que les besoins de l'hom-
me, d'autant plus grands que sa nature
grossière devient ultérieurement plus
cultivée, sont le mobile essentiel de son
activité, et que cette activité productive
de richesse tend à le rendre libre, en
tant que puissant. Mais l'on ne saurait
disconvenir non plus que la richesse est
un bien précaire, et qu'il ne dépend pas
toujours de nous d'acquérir ou de con-
server ; tandis que nous sommes toujours
à même, pour peu que nous ayons de
force morale, de réduire nos besoins
corporels à fort peu de chose; d'où il
s'ensuit que l'homme est d'autant plus
libre qu'il a su rendre ses sens et sa
vanité moins exigeans , et qu'on peut
dire avec vérité qu'il est libre en tant que
sobre dans ses appétits et modéré dans
ses désirs. L'un de ces deux modes d'ac-
tion doit être considéré comme étant
l'élément matériel de la liberté hu-
maine, tandis que l'autre en est l'élément
spirituel. En dernière analyse, s'il est
vrai qu'une société de parfaits chrétiens,
complètement impassibles aux priva-
tions et aux peines dont la vie est se-
mée, ne soit malheureusement qu'une
irréalisable utopie , d'un autre côté, celle
dont les membres ont pour principe de
dédaigner les vertus modératrices , et de
n'attendre leur liberté que de la richesse,
présente généralement le hideux tableau
de la plus abjecte dépendance des hom-
420
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
mes et des choses , môme dans les classes
les plus favorisées de la fortune.
Il est étrange, du reste, que presque
tous ceux qui ont traité de la liberté,
notamment ceux qui l'ont conçue exclu-
sivement dans le sens de puissance,
n'aient jamais voulu voir la tyrannie que
dans le fait des hommes , et en aucun cas
dans la force des choses. Cependant il
est clair que le sauvage le plus indé-
pendant de ses semblables subit , de la
part de la nature , une foule de sujétions
douloureuses , qui n'atteignent point
l'homme appartenant à un état social
plus avancé : les intempéries de l'atmo-
sphère contrelesquellescelui-là n'a qu'une
misérable hutte pour s'abriter, la puis-
sance des bêtes féroces contre lesquelles
il lutte avec un certain désavantage , l'in-
fécondité d'un sol sans culture Jointe à
l'irrégularité et à l'insuffisance des pro-
duits de la chasse et de la pêche, ce qui
l'expose à des famines affreuses ; enfin
une foule d'obstacles à son bien-être et de
privations de tout genre, dont l'homme
civilisé et même le barbare sont affran-
chis , grâce à leur industrie, font vérita-
blement que le sauvage, malgré son in-
dépendance des hommes , vit dans une
abjecte dépendance des choses.
Les gens à préjugés républicains n'ont
jamais compris qu'il y eût parité entre
les deux genres de servitude que nous ve-
nons de décrire.
i II y a, dit J.- J.Rousseau, denx sortes
< de dépendance, celle des choses , qui
< est de la nature , et celle des hommes ,
< qui est de la société. La dépendance
4 des choses n'ayant aucune moralité, ne
« nuit point à la liberté (1). » Malencon-
treux sophiste! si la dépendance des choses
n'avait aucune moralité , l'homme eût
dû ne rien faire pour s'en affranchir, et
dès lors tu courrais dans les bois, vivant
de glands et te défendant avec tes ongles
contre les loups et les ours. Il est vrai
que c'était là , selon lui , le bienheureux
état de nature, comme s'il était dans la
nature que la virtualité donnée à l'homme
ne prit point son développement. Bref,
la vie sauvage était , à en croire ce philo-
sophe, celle où nous eussions dû demeu-
rer, pour conserver la vertu et le bon-
(l) Emile, Ht. If.
heur. On ne s'amuse plus à réfuter cette
folle rêverie de J.-J. Rousseau; mais du
moins, celui-là était-il d'accord avec lui-
même, quand il niait que l'homme dût
rien faire pour se soustraire à la dépen-
dance des choses et enseignait que la vie
sauvage, où cette dépendance est à son
plus haut degré d'intensité , était la véri-
table destinée humaine. Mais conçoit-on
que ceux qui attachent le plus de prix
aux jouissances de la civilisation soient
les mêmes qui absolvent la nature de la
tyrannie qu'elle exerce contre nous , et
réservent toute leur animadversion pour
l'homme qui se rend coupable d'oppres-
sion à l'égard de son semblable. S'ils veu-
lent, comme leur grand apôtre Jean-Jac-
ques, que la dépendance des choses n'ait
aucune moralité, est-ce à dire qu'aucune
honte n'y doive être attachée ? Ce serait
une erreur bien préjudiciable au progrès
social. Ou nous donnent-ils à entendre
que l'on supporte avec résignation la
domination d'une puissance très supé-
rieure à nous, tandis qu'il est naturel
qu'on s'irrite de se voir asservi à son
semblable ou à son égal? Cette erreur-ci
ne serait pas moins funeste que l'autre.
Il est vrai de dire que c'est parce que le
sauvage croit voir dans la nature une
puissance supérieure à la sienne, et con-
tre laquelle il ne lui servirait pas de
vouloir lutter , qu'il se soumet sans mur-
mure aux maux et aux privations qu'elle
lui impose; tandis qu'il se révolterait
s'ils lui étaient infligés par une puissance
humaine : mais c'est précisément par ces
deux raisons qu'il reste sauvage. Cepen-
dant l'homme civilisé , qui est parvenu
au moyen de son travail à s'affranchir de
ces privations et de ces maux, et qui fait
actuellement servir à ses desseins les
forces mêmes de la nature qui agissaient
naguère contre lui , a suffisamment
prouvé que la puissance des choses est
loin d'être aussi absolue et inexpugnable
qu'elle le paraît de prime abord , et
qu'on peut se révolter contre elle avec
espoir de succès. Non la nature n'a point
été destinée par le créateur à être supé-
rieure à l'homme et à le dominer; c'est
celui-ci au contraire qui fut, dans le prin-
cipe, investi d'une souveraine puissance
sur elle.- il en a déjà recouvré une partie
par son industrie, et chaque jour voit
FAR M. LOUTS ROUSSEAU.
42!
cotte puissance s'accroître prodigieuse-
ment ; enfui il est probable qu'elle n'est
pas encore arrivée à son terme. En con-
séquence, si l'homme avait le sentiment
de ses droits sur la nature, il s'irriterait
beaucoup moins d'être temporairement
dans la dépendance de ses semblables
que de l'être indéfiniment dans celle
de son ancienne sujette ; et si la philoso-
phie procédait avec ordre, comme la
Providence le fait en dépit d'elle, elle
s'attacherait à soustraire l'homme à. la
pénible et honteuse dépendance où il est
des choses avec plus d'ardeur encore
qu'elle ne travaille à l'affranchir de celle
où il est de son semblable, ce qui ne
veut pas dire pourtant que celle-ci doive
être négligée.
La tradition universelle , unanime
quant au fond chez les différens peuples,
quoique variée dans sa forme, assigne à
l'humanité un premier âge, pendant le-
quel son domaine terrestre fut pour elle
un séjour de paix et de félicité parfaite.
Or il est incontestable que si une pareille
condition d'existence n'avait pas été rui-
née par quelque grande catastrophe, que
le scepticisme le plus absurde ne sau-
rait attribuer au Créateur, et qu'il faut de
toute nécessité imputer à la faute de la
créature libre , si, disons-nous, cet état
primitif se fût prolongé jusqu'à nos
jours, jamais sans doute aucun homme
n'aurait eu de motifs quelconques pour
faire violence à son semblable, ni pour
le tromper ; ces motifs n'ont pu pren-
dre naissance que dans l'insuflisance des
biens de la terre et dans la peine qu'il en
coûte pour les acquérir par le travail.
Or , comment expliquer l'existence de
cette cause de subversion dans la desti-
née humaine , sans admettre le dogme
du péché originel? On ne peut le nier, à
moins de refuser à Dieu l'un de ses attri-
buts essentiels , puissance , sagesse ou
bonté.
Au reste, bien que nous ayons dû pren-
dre notre point de départ dans le récit
de la Genèse, rien n'empêche d'ouvrir la
discussion avec ceux qui croient que la
carrière humanitaire a dû commencer
par la vie sauvage : car, dans cette hypo-
thèse philosophique contraire à l'histoi-
re, aussi bien que dans notre croyance
religieuse, ce ne fut que parce que la
TWM8 XU. — N1 72. 1811.
terre, privée de sa fécondité spontanée ,
selon la foi chrétienne , ou ne l'ayant
jamais possédée , selon le philosophisme,
ne donna à l'homme sa subsistance qu'au
moyen d'un pénible labeur, qu'eut lieu
pour celui-ci la dépendance des choses,
laquelle engendra, comme nous le ver-
rons ci-après, ladépendance des hommes,
c'est-à-dire l'esclavage dans tous ses de-
grés d'intensité et le prolétariat sous
toutes les formes politiques qu'il revêt,
suivant les temps et les lieux.
Il est superflu de spéculer à perte de
vue, à l'effet de savoir si le genre humain,
placé dans les dures circonstances où
nous venons de le dépeindre, eût pu, dès
le principe , échapper à la dépendance
des choses sans recourir à des institu-
tions qui reposent sur l'autre sorte de
dépendance , mais au contraire , en
fondant l'association universelle ; puis-
qu'il ne l'a pas fait , c'est qu'apparem-
ment il n'a pas été en son pouvoir de le
faire , et que les circonstances se sont
refusées à un pareil moyen de solution.
En effet , dès que l'homme se fut écarté
de son principe , il se trouva engagé par
cette première faute dans une voie fausse
qu'il n'appartenait qu'à Dieu de diriger
vers une lin salutaire; car lui seul pou-
vait faire surgir le bien de l'humanité, du
mal même qu'elle avait encouru. Cepen-
dant l'homme n'eut plus d'autre moyen
de salut qu'en parcourant le cercle d'er-
reurs dans lequel il était entré ; ce
n'est qu'ainsi qu'il peut désormais re-
venir à sa loi primitive, c'est-à-dire re-
constituer son unité avec Dieu, et re-
prendre possession de son autorité sur
la nature. Or, ce cercle à parcourir est
marqué par plusieurs phases doulou-
reuses et diversement caractérisées, dont
chacune sort d'après une loi positive
de celle qui la précède et est engendrée
par elle. Toutefois cette succession de
phases politiques caractérisées les unes
par la violence , les autres par le men-
songe, n'est point une fatalité destruc-
tive du libre arbitre ; car T'homme
était libre en commettant sa faute ; mais
dès qu'elle fut commise , il ne lui fut
plus possible de soustraire lui-même
ni sa postérité aux funestes consé-
quences qu'elle entraînait après elle;
de sorte que ce qu'il eut de mieux à faire
U7
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE ,
422
dès lors, fut d'acquérir la connaissance
du cercle malheureux dans lequel il s'é-
tait engagé, afin de ne point revenir sur
ses pas et de ne pas aggraver sa position
par des fautes et des erreurs nouvelles.
Il est bon d'ailleurs qu'il sache que les
maux qu'il souffre sont en même temps les
remèdes nécessaires à son état actuel, afin
qu'il soit disposé à suivre avec docilité
le régime que lui a prescrit son divin
réparateur. Du reste, soit qu'on se place
au point de vue religieux, ou à celui ex-
clusivement politique, c'est-à-dire soit
qu'on envisage les phases douloureuses
par où la société humaine est condam-
née à passer , comme l'expiation de
fautes antérieures et conséquemment
comme un gage de la réhabilitation fu-
ture du coupable , soit qu'on n'y veuille
voir qu'un travail organique indispensa-
blenient destiné à faire sortir l'humanité
de l'état infime où nous venons de l'ob-
server, pour l'élever à un degré supé-
rieur de puissance, notre raisonnement
reste le même dans tous les cas , car ces
deux différentes manières d'envisager la
question sociale sont également et con-
curremment vraies.
Du droit d'esclavage.
C'est pour nous conformer à une locu-
tion consacrée par Montesquieu , J.-J.
Rousseau et une foule d'autres publi-
cistes^ que nous employons ces mots :
Droit d'esclavage, pour désigner le droit
qu'un homme s'arroge d'en réduire ou
d'en retenir un autre en servitude ; car
il semblerait plus rationnel de l'appeler:
Droit de domination. Quoi qu'il en soit,
comme nous n'avons pas mission de ré-
former les usages illogiques introduits
dans la langue, nous continuerons à em-
ployer cette anti-phrase dans le sens
qu'on y attache vulgairement.
Un droit quelconque ne peut être fondé
que sur un précepte divin ou sur une
convention humaine ; il est facile, en ef-
fet, de se convaincre qu'il y a impossi-
bilité absolue de lui assigner une base
qui ne rentre pas dans l'un ou l'autre de
ces deux principes. La religion chré-
tienne exclut , comme chacun sait , le
droit d'esclavage, puisqu'elle prescrit aux
hommes de s'aimer et de se considérer
comme frères , précepte qui comprend
implicitement la défense adressée au fort
de faire violence au faible , et à l'habile
de tendre des pièges au simple. Aucune
des autres religions n'ayant promulgué
nettement une pareille loi , ce n'est pas
en elles qu'il faut chercher la négation
du droit d'esclavage; particulièrement
en ce qui concerne la société païenne, où
ce droit prit naissance, nous sommes
forcés, en l'absence du précepte reli-
gieux , d'interroger les conventions hu-
maines, soit formelles, soit tacites, afin
de reconnaître si elles furent de nature à
le sanctionner ou à le condamner.
Il est vrai qu'on pourrait nous objecter
que la société païenne a pu ignorer le
principe religieux qui condamne le droit
d'esclavage , sans que ce principe existât
moins pour cela , vu que son absence du
code politique ne pouvait donner à un
fait entaché de violence ou de mensonge,
le caractère de droit ; mais qui ne voit
que dans ce système la discussion ne
roulerait plus que sur une stérile logo-
machie ? Car nul n'est réputé coupable
pour avoir enfreint une loi dont il ne
pouvait pas avoir connaissance , et tout
ce qu'il aurait été dans le cas de faire en
opposition à cette même loi, serait une
erreur sans doute , mais non une viola-
tionde droit; telle estdu moins l'opinion
du grand apôtre (1). En dernière analyse,
s'il venait à être prouvé que le pacte qui
liait l'esclave antique à son maître n'était
entaché d'aucun vice de fond qui put le
faire déclarer nul suivant les règles de
la justice humaine , nous serions forcés
d'admettre que l'esclavage existait dans
la société païenne, non seulement comme
un fait incontesté, mais comme un droit
incontestable du moins sous l'empire de
cette loi religieuse.
L'on se demandera peut-être à quoi
bon rechercher si l'esclavage était ou
n'était pas fondé sur un droit dans la
société païenne , puisque la religion de
celle-ci a disparu et que nous n'avons
désormais à nous occuper que de ce qui
concerne la société chrétienne. Mais
malheureusement cette société, qui s'in-
titule chrétienne, ne l'a été jusqu'à pré-
(1) Ubi enimnon est les; nec preeyaricatio. Ai
RommQS t IV; 15»
PAR M. LOUIS l'.OUSSEAU.
A2Z
sent , en y comprenant même les âges
caractérisés par une plus grande ferveur
religieuse , qu'à un degré liés intime ,
étant demeurée au contraire imprégnée
en bien des choses de son ancien esprit
païen. Détournons , si l'on veut , nos re-
gards de l'époque actuelle de démorali-
sation populaire ; mais qu'on nous dise
en quel temps et en quel pays la morale
évangélique a été la règle des affaires
publiques. Que le législateur ait eu , à
une certaine époque , le bon esprit qu'il
n'a plus aujourd'hui d'appeler la foi re-
ligieuse au secours de son œuvre tem-
porelle , c'est ce qui ne saurait faire la
matière d'un doute : mais alors môme, la
puissance gouvernementale se regardait
comme chargée de travailler avant tout
au maintien et à l'accroissement de la
force , de la richesse et de la gloire de
l'État, sans se croire liée par les mêmes
règles de conduite que les individus. A ses
yeux, le bien public légitimait par fois des
actes que la morale chrétienne réprouve
dans les affaires particulières, et chez elle
l'ambition, l'emploi combiné de la force
brutale et de l'astuce, enfin le mépris de
l'humanité, sont souvent encore consi-
dérés comme de grandes qualités, tandis
que ces mêmes qualités, mises en prati-
que par un simple individu , lui feraient
infailliblement perdre l'estime de ses
semblables et l'exposeraient à la vindicte
des lois. Bref, l'usage dérisoire où ont
été long-temps les rois d'appeler le ca-
non une raison ( ultinia ratio regum),
nous justifie pleinement de voir dans la
puissance politique un éléaient païen
subsistant encore au sein d'une société
réputée chrétienne.
Il résulte de cet exposé rapide, mais
vrai , que les sociétés modernes sont ré-
gies par deux principes opposés ; car
alors même que les relations d'individu
à individu , et de sujet à souverain sont
généralement morales, les gouvernemens
ne voient dans la loi religieuse qu'un
moyen d'ordre matériel, et croient pou-
voirs'en affranchir en ce qui les concerne
commepuissance, quand laraison d'Etat le
leur commande. Nous pourrions aller plus
loin et retrouver l'élément païen jusque
dans la famille; en effet, si la richesse
est le dieu qu'encensent tous les gouver-
nemens, il est impossible qu'ils n'entraî-
nent pas les individus dans leur idolâtrie,
et qu'il ne se forme pas une morale de
famille toute composée de cupidité, d'é-
goïsme et de mauvaise foi, opposée en tout,
aux maximes de l'Evangile. En résumé, la
société moderne n'est encore chrétienne
que très incomplètement et plutôt dans
la spéculation que dans la pratique; elle
est l'alliance forcée des deux élémens
païen et chrétien. Nous examinerons
plus tard l'effet utile que la Providence
a su tirer de la lutte de ces deux princi-
pes , dont l'un appartient à la matière et
l'autre à l'esprit.
Cependant abstrayons-nous un instant
de la loi de l'Evangile , et raisonnons
comme les hommes purent le faire à une
époque où chaque peuplade était enne-
mie née de toutes celles qui l'entou-
raient. Or, considéré de ce point de vue,
l'esclavage a-t-il pu constituer un droit?
Nous venons de dire que la négative ne
se trouve pas dans la loi religieuse de la
société païenne; encore moins l'est-elle
danslefetichisme.il s'agit donc, en ce qui
concerne les nations vivant sous ces di-
verses lois , de savoir si le droit d'escla-
vage résulte du contrat formel ou tacite
que le maître invoque en sa faveur, ou si
ce même contrat doit être considéré
comme entaché de nullité.
En fait, l'esclavage résulte originaire-
ment de la guerre de peuple à peuple, de
même que la propriété territoriale pro-
vient de la conquête, soit que cette con-
quête ait rencontré une forte ou une fai-
ble résistance, ou même n'en ait rencon-
tré aucune. Avant donc de s'enquérir si
le droit d'esclavage est légitime , il fau-
drait rechercher si le droit de la guerre,
tel qu'on le concevait dans les temps an-
térieurs au Christianisme, était légitime,
ou mieux encore, si l'état de guerre lui-
même est légitime. La réponse négative
n'est admissible que dupoint de vue chré-
tieu: elle équivaut adiré que l'homme n'a-
vait pas le droit de s'écarter de sa loi pri-
mitive; or, ce ne sera pas nous, certes, qui
nous élèverons contre une pareille sen
tence.
Mais l'humanité ne saurait revenir sur
ses pas; c'est pourquoi, dans l'impuissance
où elle est de retourner à Dieu par l'inno-
cence,ellen'aplusd'autremoyende réha-
bilitation que la VERTU combinée avec
424
la SCIENCE. Or, telle est la voie doulou-
reuse dans laquelle elle est entrée, qu'elle
ne peut désormais arriver à la vertu qu'a-
près avoir traversé une carrière de fautes,
ni ressaisir la vérité qu'après avoir échoué
sur un grand nombre d'erreurs. Il suffit
pour comprendre l'enchaînement de
ces fautes et de ces erreurs en matière
sociale, d'observer l'humanité à la suite
de la transgression d'Adam , qui fut à la
fois un crime du cœur et un écart de
l'intelligence. A la vue de ces procédés
entachés de brutalité et de violence dont
la société ne sort qu'en se jetant dans
les voies de la ruse et du mensonge, on
s'écrie involontairement avec le psal-
miste : Abyssus abyssum invocat.
Quoi qu'il en soit, reconnaissons que
jamais le genre humainne serait sorti des
guerres d'extermination, si le vainqueur
n'eût conçu l'idée d'accorder la vie au
vaincu, à la chargepar celui-ci d'être son
esclave, et si ce même vaincu n'eût ac-
quiescé, soit explicitement, soit impli-
citement , à ce contrat. On se demande
à présent si l'esclave est moralement lié
par une convention de cette nature , et
si le droit que le maître s'arroge sur lui
est valide et légitime. Or, voici le raison-
nement qui résume tous ceux que l'on
a produits à l'intention de nier ce
droit :
« La force est une puissance physique ;
c je ne vois pas quelle moralité peut ré-
<i sulter de ses effets. Céder à la force est
« un acte de nécessité , non de volonté;
« c'est tout au plus un acte de prudence.
a En quel cas pourra-ce être un de-
i voir?
< Supposons un instant ce prétendu
i droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un
« galimatias inexplicable; car sitôt que
i c'est la force qui fait le droit , l'effet
f change avec la cause : toute force qui
< succède à la première succède à son
« droit. Sitôt qu'on peut désobéir impu-
« nément , on le peut légitimement; et
< puisque le plus fort a toujours raison,
« il ne s'agit que de faire en sorte qu'on
« soit le plus fort. Or , qu'est-ce qu'un
« droit qui périt quand la force cesse?
« S'il faut obéir par force , on n'a pas
c besoin d'obéir par devoir, et si l'on
« n'est plus forcé d'obéir , on n'y est plus
< obligé. On voit donc que ce mot droit
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
<i n'ajoute rien à la force , il ne signifie
a ici rien du tout (1). »
Il est impossible de ne pas reconnaître
qu'effectivement il règne dans cette ar-
gumentation un notable galimatias ;
mais de qui est-il l'œuvre , sinon de J.-J.
Rousseau lui-même? Cependant, veut-on
ramener la question à sa plus simple ex-
pression? Tout se réduit à savoir si le
vainqueur avait le droit de massacrer le
vaincu, droit d'autant plus incontestable,
au point de vue de la politique matérielle
et en l'absence de la loi chrétienne _, que
le vaincu lui-même, si le sort des armes
lui avait été favorable , se serait cru en
droit de massacrer l'ennemi qui se trouve
actuellement son vainqueur. Il est vrai
qu'on pourrait introduire l'hypothèse
d'une nation douce, se livrant en paix
aux travaux de l'industrie, nes'attribuant
pas le droit de troubler ses voisins, et ne
reconnaissant pas à ceux-ci celui de la
troubler elle-même.
Dans ce cas-ci , sans doute , la récipro-
cité ne saurait être invoquée comme la
base du droit. Mais quel besoin le peuple
guerrier ena-t-il, puisqu'aucune loi reli-
gieuse ne lui prescrit de respecter ceux-
ci plutôt que ceux-là? D'ailleurs, cette hy-
pothèse n'est qu'une poétique égloguequi
n'a peut-être jamais eu sa réalisation ; car
telle est la contagion du mal aux grandes
époques de dépravation humaine, qu'il
est pour ainsi dire moralement impossi-
ble qu'un peuple pur de toute violence
existe en contact avec des nations guer-
rières. Enfin il est tellement vrai que le
droit de la guerre, que nous venons de
décrire , fut simultanément en vigueur
chez toutes les nations de ces âges primi-
tifs, que Dieu lui-même, en donnant à
son peuple un code moral dont un des pre-
miers préceptes est :«Tu ne tueras point;»
non seulement l'autorise à user envers
ses ennemis du droit de la guerre actuel-
lement en vigueur, mais il lui en donne
l'ordre exprès , et se sert de ce droit pour
exécuter ses décrets souverains contre
les peuples en qui l'iniquité s'était enra-
cinée et qui eussent vicié à tout jamais
le type humain.
On voit par ce qui précède que l'aboli-
tion de l'antbropophagie fut la première
(l) Contrat Social, Uy. I, ch. ni.
PAU M. LOUIS HOUSSE AU.
425
modification que reçut le droit primitif
de la guerre , le premier acte de morale
internationale. L'humanité entrée dans
la voie du péché ne pouvait pas descen-
dre plus bas que la condition abjecte
où nous la prenons ici , non par une
supposition gratuite , mais dans la mal-
heureuse certitude où nous sommes qu'il
existe actuellement même des peuplades
sauvages chez lesquelles cette horrible
coutume est encore en vigueur, circon-
stance qui nous autorise à croire qu'elle
a été, sinon universelle, du moins très
répandue à une époque reculée. Sa dispa-
rition, due sans doute à l'horreur que
l'homme inspirait nécessairement à son
semblable, constitue le premier droit de
la guerre et le premier pas fait par l'hu-
manité dans la carrière du progrès social.
La seconde phase morale de l'huma-
ni téeut lieu quand les peupladesennemies
substituèrent l'esclavage au massacre du
vaincu, et ce n'est que par un sophisme
des plus grossiers que l'on a pu prétendre
que l'esclave n'était pas tenu de respec-
ter son obligation, soit formelle , soit
tacite, envers son maître, d'autant qu'il
est plus que probable que l'initiative du
contrat provenait au moins aussi souvent
des vaincus que des vainqueurs. On voit,
dans le livre de Josuê , un exemple frap-
pant du prix que les vaincus, ou ceux qui
s'attendaient à l'être, attachaient à se
racheter de la mort par la servitude : ce
fut la ruse à laquelle les Gabaonites eu-
rent recours pour échapper au massacre ,
en acceptant la condition d'esclaves.
Ceux qui affirment avec J.-J. Pvous-
seau que l'esclave peut se révolter dès
qu'il est à même de le faire impuné-
ment , ne s'aperçoivent pas que si de
pareilles maximes avaient prévalu , elles
auraient tué le progrès moral et social
de l'humanité à sa naissance. Car, pour
que le vainqueur consentît à laisser la
vie à son ennemi terrassé , il fallait bien
qu'il comptât sur la fidélité de celui-ci à
observer la clause du contrat mise à sa
charge, ou, comme les Turcs l'expri-
ment encore avec une si brutale fran-
chise, a payer le prix du rachat de sa
tête. Les hommes grossiers, mais pour-
tant moins que leurs ancêtres, qui fon-
dèrent ces usages et ces mœurs, avaient
donc un sens intime plus moral et plus
vrai que les philosophes de nos jours, et
ils se plaçaient instinctivement dans de
meilleures conditions de progrès social
que celles qu'il a plu à la fausse science
d'imaginer. En dernière analyse , le
droit d'esclavage, quelque affreux qu'il
doive nous paraître du point de vue mo-
rale où le Christianisme nous a heureu-
sement placés , fut, en réalité , le moyen
employé par la Providence pour arra-
cher l'humanité aux guerres d'extermi-
nation qui, sans cela , se seraient perpé-
tuées sur la terre. Ce fut un échelon qui
servit à une organisation sociale très in-
fime assurément pour s'élever plus haut ,
de même que la civilisation actuelle,
dont quelques uns de nous semblent si
fiers, n'est qu'un échelon presque aussi
douloureux que le premier , et destiné
à nous élever à une socialisation supé-
rieure.
Les esprits sont tellement accoutumés
à ne voir que la lutte stérile des opinions,
et si peu préparés à la recherche métho-
dique des principes vrais de la science,
qu'au premier aperçu de notre analyse
du droit d'esclavage, la plupart des lec-
teurs se hâteront , les uns avec satisfac-
tion , les autres avec colère, de nous
ranger sous la bannière de ceux qui dé-
fendent l'esclavage , par intérêt de posi-
tion ou par esprit de système; car c'est
presque toujours dans l'égoïsme ou la
vanité que les opinions prennent nais-
sance. Il n'en est pas de même des prin-
cipes ; ceux-ci se produisent à la lumière
de la révélation divine ou de la raison
humaine. C'est du moins à ce double
critérium que nous demandons que l'on
soumette les nôtres, et nous ne récla-
mons du lecteur attentif que le temps
moral absolument nécessaire pour dé-
velopper notre pensée, et fournir la so-
lution delà question ici posée, que nous
avons dit être un problème social à deux
inconnues , savoir : liberté individuelle,
et richesse publique.
Du droit de propriété et du prolétariat.
Il n'est pas un argument employé à
combattre le droit de domination, qu'on
ne puisse tourner avec un égal succès
contre le droit de propriété. « <v)uel
< droit un homme a-t-il sur la personne
42<j
COURS D'ECOjSOMIE SOCIALE
< d'un autre? s'écrie le philosophisme,
c Ce prétendu droit n'est autre chose
c qu'un abus de la force auquel la force
« contraire peut légitimement mettre un
« terme. > N'y aurait-il pas autant de
logique à dire ceci, qui, du reste, n'a
pas manqué d'être proclamé par les révo-
lutionnaires conséquens : « Quel droit
< un homme a-t-il à la puissance du sol ,
« exclusivement aux autres hommes à la
« subsistance desquels ce premier des in-
« strumens du travail est aussi nécessaire
« qu'à lui? En vertu de quel principe,
« sinon par un abus de la force, cet
« heureux possesseur des moyens de
« vivre peut-il refuser de les partager
« avec ses semblables , ou ne les leurac-
t corder qu'à des conditions que ceux-ci
« sont obligés d'accepter, quelque dures
« qu'elles soient , sous peine de mourir
« de faim? » Que ceux qui trouvent
l'argument fort bon dans le premier cas ,
et mauvais dans le second, ne viennent
pas nous dire que les conditions du
travail sont stipulées librement entre
l'entrepreneur d'industrie et l'ouvrier;
car il n'y a pas de liberté là où une des
parties contractantes est exposée à tom-
ber dans la détresse en cas de refus ; dans
le fait, l'acceptation de celle-ci est sou-
mise à une coercition plus déguisée,
mais tout aussi réelle que celle du vaincu
des temps barbares, que nous avons vu
placé par son vainqueur entre la servi-
tude et la mort.
Il est peut-être des gens qui croiront
avoir trouvé une excellente réplique en
disant qu'il est juste que la terre appar-
tienne au premier occupant, ou à celui
qui l'a fécondée par son travail , etc.
Nousavons déjà fait entendre que le droit
de premier occupant , si toutefois on par-
vient à le rencontrer quelque part, ne
serait en définitive que le droit de con-
quête; c'est assez dire qu'en l'absence
d'un code international , ce droit ne sau-
rait arrêter un second occupant plus
fort que le premier , ni le droit du se-
cond en arrêter un troisième, et ainsi de
suite. Jusqu'à l'avènement d'un code pa-
cificateur, c'est toujours le droit du plus
fort s'exerçant , soit d'une manière, soit
de l'autre, tantôt sur la personne du pro-
ducteur , tantôt sur l'instrument de la
production, Au surplus , où sont-ils ces
i premiers occupans ou leurs ayant-droit
légitimes? Nous donnera-t-on pour tels
les Anglo-Américains , parce qu'ils au-
ront, par des marchés dérisoires, tant
ils étaient entachés de dol et de fraude,
acquis pour quelques barils d'eau-de-vie
certaines portions du territoire des In-
diens ? Il y a long-temps que le monde
sait à quoi s'en tenir sur ces hypocrites
semblans de justice et que l'on connaît
toutes les ruses mercantiles appuyées de
violence militaire auxquelles les Etats de
l'Union-Américaine ont eu recours pour
déposséder de faibles'etstupides sauvages,
qui ne comprenaient même pas en quoi
consistait le marché qui leur était pro-
posé. Qu'on ne vienne donc pas nous par-
ler de possession territoriale fondée sur
un acte primitif de justice, puisque la
seule de ces possessions qui puisse se
parer de cette couleur, provient d'actes
tels que si un particulier s'en rendait
coupable envers un autre, dans un pays
civilisé , il n'est pas un tribunal qui hési-
tât à le condamner aux galères à perpé-
tuité.
Il est de fait qu'il n'y a peut-être pas
sur la terre un seul peuple autochthone
dans la stricte acception du mot; l'unique
titre que puissent invoquerles possesseurs
actuels du sol, s'ils y sont établis depuis
long-temps, c'est la prescription , loi qui
convient assez bien à l'imperfection de
la nature humaine , mais qui est complè-
tement étrangère à la justice divine. En
réalité , l'histoire du genre humain est-
elle donc autre chose que le fatigant
récit des migrations et des transmigra-
tions des divers peuples se ruant tour-à-
tour les uns sur les autres, envahissant
le territoire qui leur convient, et fondant
constamment le droit sur la force, sinon
sur la ruse? Quand le vainqueur s'em-
para à la fois du sol et de la personne du
régnicole , ou simplement de l'homme, à
l'effet de le transporter sur un autre ter-
ritoire , il en résulta l'esclavage propre-
ment dit, ou esclavage direct et avoué;
quand il se contenta de s'approprier le
sol , sachant fort bien que la possession
de cet instrument essentiel de produc-
tion le rendait suffisamment maître du
producteur, il en résulta ce que nous
appelons le prolétariat, ou esclavage in-
direct et non avoué, En effet, faut-il dire
PAR M. LOUIS ROUSSEAU.
427
toute la différence qui existe entre un
esclave et un prolétaire? L'esclave est un
homme conduit au travail par la crainte
des ehâtimens , le prolétaire est un
homme conduit au travail par la crainte
du besoin.
Cependant , nous le demandons aux
gens assez sages pour reconnaître la
fausseté d'un principe, sinon à priori,
du moins quand on leur en fait palper les
funestes conséquences , ne serait-ce pas
porter une atteinte flagrante à l'ordre
social que d'appliquer au prolétariat le
raisonnement que J.-J. Rousseau n'a pas
craint de produire à rencontre de l'es-
clavage ? En un mot, pourrait-on, sans
se rendre coupable d'un délit grave,
faire entendre cette argumentation :
« La force qui a constitué la propriété
f est une puissance physique ; donc il ne
< peut résulter aucune moralité de ses
« effets. Ne pas s'emparer de la propriété
« d'autrui peut être un acte de prudence ;
c mais ce ne saurait être un devoir. Si la
« force a fait le droit, la force peut l'a-
« bolir; quand on peut commettre un
« vol impunément, on le peut légilime-
« ment; le mot droit n'ajoute rien au
« fait violent de la propriété ; il ne signi-
< fie absolument rien du tout. »
Si ce raisonnement, qui n'est que la
reproduction presque textuelle de celui
que Jean- Jacques oppose au droit d'escla-
vage , devait avoir cours en morale, cha-
cun conviendra qu'il en résulterait bien-
tôt le pins épouvantable bouleversement
de l'ordre social. C'est ici que l'écrivain,
pour ne pas laisser l'esprit du lecteur pren-
dre le change et lui attribuer une pensée
et des sentimens diamétralement opposés
à ceux qu'il professe , se voit dans la
fâcheuse nécessité d'anticiper sur l'or-
dre des matières,- car en lisant ce qui
précède, il ne manquera pas de se trou-
ver des gens qui se regarderont comme
suffisamment informés que nous écrivons
en faveur du maintien de l'esclavage , ce
qui serait au moins étrange dans un
écrivain catholique. Cependant, faisons
entendre dès à présent un mot d'explica-
tion, et que les personnes impatientes
de franchir l'espace qui sépare l'énoncé
d'un problème de sa solution , daignent
ensuite nous écouter patiemment, sans
se presser de conclure à noire lieu et I
place. La méthode philosophique con-
siste à poclamer bien haut le ^principe
qu'elle entend faire triompher , avant
même qu'on soit assuré des moyens
d'application; la religion s'attache avant
tout à faire du principe une: réalité,
après quoi il lui est facile de le faire
accepter dans la spéculation. En d'autres
termes, le philosophisme promulgue des
droits, sans savoir comment il les tradui-
ra en actes. La religion, au contraire,
fonde progressivement le principe dans
la vie pratique ; dès lors, il lui est facile
de déclarer en temps opportun que le
fait en vigueur repose sur un droit. Mais
non, la religion fait mieux encore: !e
mot droit est exclu de son vocabulaire,
et c'est par là qu'elle est en définitive si
forte à faire triompher le droit.
Quant à vous , hommesde tapage et de
révolution, qui vous intitulez par excel-
lence amis de la liberté 3 vous n'avez
jamais su conduire les peuples qu'à un
genre de servitude ou à un autre , c'est-
à-dire à la dépendance des hommes ou à
celle des choses, à l'esclavage ou à la
la pauvreté. C'est dans l'ancienne colo-
nie de Saint-Domingue surtout que cette
dernière castastrophe a été subite et
complète. Ce pays, qui possédait tous les
élémens virtuels d'une haute socialisa-
tion, a rétrogradé vers la sauvagerie ou
inertie industrielle , accompagnée de
ténèbres intellectuelles, parce que la
classe asservie a été émancipée par le
crime, au lieu de l'être par la vertu.
Autant et pis encore en adviendrait à la
société européenne, si les déclamations
des démagogues modernes contre le
droit de propriété parvenaient à se tra-
duire en actes. Qu'on soit donc enfin
bien convaincu que la religion, pour
peu que la politique la laisse agir sans en
prendre ombrage, peut seule appeler
l'esclave à la liberté par la transforma-
tion progressive de son contrat avec le
maitre, et qu'elle appelle également par
une transformation semblable le prolé-
taire à | la propriété, en l'absence de
laquelle la loi ne peut lui donner
qu'une liberté dérisoire. Cependant pour
l'esclave comme pour le prolétaire, le
plus sûr gage de leur future émanci-
pation, c'est leur inoralilé , c'est leur
vertu; car la liberté n'a jamais long-
423 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
temps faitfaute à une classe d'hommes di-
gnes d'en jouir. Enfin ajoutons que l'accès
de tous les hommes à la liberté indi-
viduelle et à la propriété ne peut être
fondé solidement qu'au moyen de l'or-
ganisation du travail. Mais malheur à
nous si c'est à l'esprit de système et aux
erronés calculs du matérialisme que l'on
confie cette organisation, car notre but
est de prouver qu'elle ne peut s'élever
que sur une base chétienne !
Louis Rousseau.
&cUn<c$ %\$tQtxqm.
COURS D'HISTOIRE DE FRANGE.
VINGT-UNIÈME LEÇON (1).
Progrès de la royauté franque , par la condition
nouvelle des guerriers franks et leur dispersion ,
par la dignité consulaire dont Clovis fut revêtu.
— A-t-il existé véritablement des assemblées na-
tionales sous les Mérovingiens ? — Que faut-il
penser des Champs-de-Mars ?
Clovis ne vit pas dans la concession des
bénéfices terriens la position formidable
où il mettait ses leudes, et les tourmens
qu'il préparait à sa dynastie et à son
royaume ; car, outre la supériorité
qu'obtient celui qui donne librement sur
ceux qui acceptent, outre la fidélité ex-
presse que cette munificence exigeait en
retour, sa propre situation avait prodi-
gieusement grandi, et il avait attendu et
saisi ses avantages avec trop d'à-propos
pour ne pas les comprendre , pour ne pas
sentir tout ce qu'il avait acquis de puis-
sance.
Il y avait bien loin , en effet , du maître
de la Gaule , après la bataille de Vouillé,
au petit roi de Tournai, même après la
bataille de Soissons. On sait que l'évêque
Rémi fit aussitôt réclamer un vase pré-
cieux, enlevé de son église par les
Franks dans cette première expédition
de Clovis. Le roi répondit à l'envoyé :
t Suis-nous jusqu'à Soissons, car c'est là
que toutes les dépouilles doivent se par-
tager, et si le sort me donne ce vase, je
ferai ce que l'évêque demande. » Lors-
qu'on fut arrivé à Soissons, tout le butin
étant rassemblé sur la place, le roi dit :
(I) Voir la xxc leçon an n" 68 ci-dessus, p. i03,
t Je vous prie, vaillans guerriers, de ne
pas me refuser hors part seulement le
vase que voilà.» A ces mots, ceux qui
avaient le plus de sens répondirent :
« Tout ceci est à toi, glorieux roi; mais
nous-mêmes aussi nous sommes soumis
à ton pouvoir. Fais donc ce qui te con-
vient, car personne n'a droit de résister
à ton autorité. » Dès qu'ils eurent ainsi
parlé, un seul, mauvaise tête et fan-
faron, levant sa francisque, en frappa le
vase et dit tout haut : < Tu n'auras rien
d'ici que par le droit du sort. » Tous
étaient stupéfaits. Le roi contint son in-
jure avec une patiente douceur, et ayant
pris le vase , il le rendit à l'envoyé ecclé-
siastique, conservant en secret son res-
sentiment dans son cœur. Mais un an
après , il ordonna que toute la phalange
se réunît en appareil de guerre, pour
montrer au Champ de Mars la belle te-
nue de son armure. Là , inspectant avec
soin chaque guerrier, il arrive au frap-
peur de vase, et lui dit : t Nul autre n'a
présenté des armes aussi négligées que
les tiennes; car ni javelot, ni épée, ni
hache, tu n'as rien en état, t Et saisis-
sant la hache de cet homme, il la jette à
terre. Celui-ci se penchant un peu pour
la ramasser, le roi lui déchargea la
sienne à deux mains sur la tête : «C'est
ainsi qu'à Soissons , dit-il , tu as traité le
vase, » Ce coup fait, il congédia la troupe,
s'étant établi en grande crainte par cette
action (l).
(1) Greg. Tur., u, 27; Fredeg, Epitome, 16;
Yita S. Reœig.
PAR M. DU MONT.
429
On s'est évertué" en sens divers sur ce
récit, selon le système politique que
chacun préférait; quelques uns, entre
autres le père Daniel, ont cru plus sage
de le rejeter, comme un trait de crédu-
lité. Cependant, quoi de plus vraisem-
blable, de plus naturel? Quel intérêt,
quelle prévention aurait inventé, accré-
dité un fait si simple et si indifférent en
soi? Tout ce qu'on peut attribuer à l'his-
torien , ce serait, non pas la protestation
unanime, mais l'expression du dévoue-
ment que l'armée témoigna envers son
chef, et que le naïf écrivain a rendue se-
lon son idée romaine et son sentiment
chrétien du pouvoir. A cela près , cette
petite scène, tout-à-fait dans les mœurs
barbares, n'offre rien qui ne s'accorde
avec le caractère connu des Germains et
des Franks : on y voit, telle qu'elle de-
vait être, l'autorité d'un roi de tribu
guerrière, recevant du sort, comme le
dernier guerrier, sa part proportionnée
de butin, et prononçant, comme l'arbitre
absolu de la discipline, sur un manque-
ment militaire. Il dissimule son affront,
il ne peut contester la coutume brutale-
ment invoquée; le Frank est dans son
droit. Clovis, pour se venger, attend
l'occasion de punir, où il aura son droit
à son tour; et s'il tue l'offenseur ouverte-
ment à cause du vase refusé, il faut au-
paravant qu'il l'ait pris en faute, et qu'il
trouve un sujet de le frapper pour y
joindre et avouer sa vengeance.
Encore dix ans après, malgré la distri-
bution , peut-être commencée , des terres
alodiales et bénéficiaires, lorsque Clo-
tilde et Rémi pressent Clovis d'accomplir
le vœu de Tolbiac , le roi n'ose se décider
sans consulter son peuple. Il se présente
à ses guerriers, qui s'écrient tout d'une
voix : c Nous rejetons les dieux mortels,
et nous sommes prêts à suivre le dieu
immortel que prêche Rémi (1). »
(1) Greg. Tur., n , 51. Les félicitations de S.
Avilus, qui indiquent incidemment l'époque du
baptême de Clovis, prouvent avec quelle faveur
cette détermination du prince fut accueillie par les
Franks comme par les Gaulois, puisque des messa-
gers furent envoyés pour l'annoncer même chez les
Burgundes : « Cujus splendorem congrue Redemp-
toris noslri valivitas inchoavit ; ut consequenter
en die ad saluiera regenerari ex unda vos pareat,
quo naium redeiuplioni sua: cœli Dominum mundus
Un peu plus tard, quoique l'on ne
nous dise pas qu'il ait demandé l'avis de
son armée pour faire la guerre au roi
Burgunde et ensuite pour traiter avec
lui, cependant lorsqu'il veut attaquer
les Wisigoths , il dit aux siens : « Je sup-
porte avec peine que ces Ariens tiennent
une partie des Gaules ; allons avec l'aide
de Dieu, et les ayant vaincus, réduisons
le pays sous notre domination. Ce lan-
gage leur plut à tous , et il se mit en
marche sur Poitiers (1). » Mais alors aussi
il agit et commande avec bien plus de
décision. Vingt ans auparavant , il n'avait
pas même songé à interdire le pillage;
maintenant, «par respect pour saint
Martin, il donna un édit que nul ne prît
sur le territoire de Tours autre chose
que des herbages pour la subsistance et
de l'eau. Quelqu'un de l'armée ayant
rencontré du foin appartenant à un pau-
vre homme, dit : Le roi n'a-t-il pas pres-
crit de prendre seulement de l'herbe, et
rien autre chose? Et ceci est de l'herbe,
ajouta-t-il. Nous ne serons donc pas
transgresseurs de son commandement si
nous la prenons. Et usant de violence en-
vers cet homme, il lui enleva son foin.
Le fait parvint au roi , qui aussitôt tua de
son épée le pillard, en disant : Et où
sera l'espérance de la victoire , si le bien-
heureux Martin est offensé? Ce fut assez
pour que l'armée ne prît rien davantage
dans le pays.... Arrivé enfin près de Poi-
accepit Cujus ministeriis etsi corporaliter non
accessi , gaudiorum lamen communione non defui.
Quandoquidem hoc quoquercgionibui nostris divina
pietas gratulalionis adjecit, ut ante baptismumves'
Irum ad nos sublimissima; humanitatis nuntiut per-
venirct Unum ergo quod vellemus augeri; ut
quia Deus gentem veslram per vos ex toto suant
faciet, ulterioribus quoque gentibus fidei semina
porrigatis. »
La lettre du pape Anastase, écrite aprêg le bap-
tême de Clovis , ne parle que de sa conversion , et
prévoit seulement celle de la nation; mais en M4,
trois ans après la mort du prince, le pape Ilormis-
das , établissant saint Rémi vicaire du Siège aposto-
lique , fournit un témoignage assez positif de la
conversion des Franks, comme déjà complète à celte
époque : « Vices ilaque nostras per omne regnum
dilecli et spiritualis filii nostri Ludovici , quem
nuper cum génie intégra converlisti , salvis
privilegiis quœ metropolitanis decrevit antiquitas ,
pr.-esenti auctoritate commitlimus,
(t) Greg. Tur., u, 57,
430
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
tiers, il défendit encore à toute son ar-
mée, en l'honneur de saint Hilaire, de
spolier personne là, ni dans la marche,
ni de piller les biens de qui que ce
fût (1). 1
Quand la bataille fut gagnée, Clovis
écrivit aux évêques du royaume wisi-
goth : c La renommée l'ayant annoncé,
votre béatitude ne peut ignorer ce qui
a été fait et ce qui a été prescrit à toute
notre armée avant que nous entras-
sions dans le pays des Goths. Première-
ment, nous avons ordonné que nul
n'attentât à la liberté d'aucun de ceux
qui sont attachés au service des églises,
ni des religieuses, des veuves, des en-
fans des clercs et des veuves. La même
chose a été ordonnée pour les serfs des
églises auxquelles il aura été constaté
qu'ils appartiennent par le serment
des évêques, afin qu'aucun de ceux-là
également ne souffre violence ni dom-
mage. Ce qui doit être entièrement
tenu pour véritable, afin que si quel-
qu'une des personnes ci-dessus dési-
gnées était mise en état de captivité,
soit dans l'église, soit hors de l'église,
nous commandions qu'on la délivre
sans délai. Quant aux captifs laïques,
qui sont hors de l'exception, et qui en
auraient été jugés dignes, il est à votre
disposition de ne pas la refuser à qui
vous voudrez; car de tous ceux, tant
clercs que laïques, qui, étant sous
notre sauve-garde, auraient été faits
captifs, si vous les reconnaissez vérita-
blement, adressez-nous en conséquence
des lettres de vous, scellées de votre
anneau; et de notre côté vous verrez
que la précc]>tion portée sera main-
tenue. Toutefois, notre peuple de-
mande, quels que soient ceux à qui
vous voudrez accorder vos lettres, que
vous ne tardiez pas de déclarer, avec
serment devant Dieu et avec votre bé-
nédiction , la vérité de la chose, parce
qu'on a découvert plusieurs attesta-
tions incertaines ou fausses (2). «
Le consentement de l'armée est cer-
(2) Greg. Tur., n, 57.
(2) Epislola Clodovei régis ad Episcopos post hél-
ium gothicum Et à parte noslrà prœceptioncm
latam noveritis esse firmandam Quia multorum
•varietates vel falsitates inventer sunt, ut comprehen-
tain par cette circulaire royale. Toute-
fois , cet accord du prince et de ses guer-
riers ne suppose aucunement délibération
commune. Si, en effet, il se fût tenu un
conseil public touchant cette mesure de
justice et de bienveillance, si ce conseil
eût été indispensable, l'ordonnance l'eût
mentionné, sans quoi elle n'eût point
valu, et Clovis n'eût pas manqué de le
rappeler dans la circulaire; au lieu qu'il
y parle en maître qui s'est assuré sans
doute de la bonne volonté des siens , mais
qui seul a droit de leur en faire un de-
voir. C'est lui qui a ordonné, qui a porté
cette préception , terme inusité chez les
Franks précédemment, et très signifi-
catif, comme nous le verrons plus tard.
En revenant du midi de la Gaule con-
quise, Clovis reçut à Tours, de l'empe-
reur Anastase, un diplôme de consul.
« Il revêtit la tunique de pourpre, avec
« la chlamyde, dans la basilique de
« Saint-Martin, et mit sur sa tête le dia-
« dème ; puis, montant à cheval, il fit
« des largesses à la foule avec une
« grande bonté, répandant de sa propre
« main des pièces d'or et d'argent pen-
t dant tout le chemin entre la basilique
« et l'église de la ville. Depuis ce jour, il
« fut honoré comme consul et auguste,
< Sorti de Tours, il vint alors à Paris, et
« y fixa le siège de son royaume (1). »
Le roi Gondobad avait autrefois reçu
le titre de maître de la milice, et vers ce
même temps son fils Sigismond, accep-
tant du même empereur celui de patrice,
lui répondait: « En paraissant gouverner
« notre nation, nous ne croyons pas
« avoir un autre rang que celui de votre
t guerrier. » On ne doit pas prendre à la
lettre ces protestations de politesse em-
ployées, au nom de son souverain, par
saint Avitus , habitué au style de la chan-
cellerie impériale. Cet évoque s'était déjà
servi de cette expression, sans consé-
quence, au nom de Gondobad, en écri-
vant à Clovis (2). On n'y voit pas moins
combien les princes barbares, devenus
possesseurs des provinces de l'empire ,
datur, sicut scriptnm est, péril justus cum impio.
Orale pro me, domini sancti, et apostolicu sede
dignissimi papae.
(1) Greg. Tur.. n, 38.
(2) Ducange, Miles i Avitus, Episl. 43. !2, os, 03.
l'Ail M. DU MOIN T.
•131
tenaient à paraître munis de l'ancienne
autorité impériale aux yeux des anciens
habitans.
Clovis se crut enfin assez affermi pour
se débarrasser des autres princes méro-
vingiens et réunir leurs États aux siens.
Après le meurtre du roi de Cologne et de
son fils, Clovis se rendit chez les Ri-
puaires; il convoque tout le peuple, pro-
teste qu'il n'est point complice de ce
double crime; et «je vous donne, dit-il,
< un conseil, si cela vous convient. Venez
t à moi pour être sous ma protection. Ce
« qu'ayant entendu, et applaudissant de
€ leurs boucliers et de leurs acclama-
< tions, ils le reconnurent pour leur roi
< en l'élevant sur le pavois (1). »
Les choses se passent encore ici comme
avant l'établissement en Gaule : toute la
tribu est assemblée, mais la tribu seule-
ment; il ne s'agit que d'une élection,
Clovis se propose lui-même ; mais il ne
sollicite pas; il offre au contraire sa pro-
tection : ut sub meâ sitis defensiene.
Clovis règne déjà sur une autre tribu et
sur la plus grande partie de la population
gauloise ; les Ripuaires augmenteront ses
forces, mais ne peuvent changer ni res-
treindre les avantages acquis à sa
royauté. Par leur élection, ils l'accep-
tent telle qu'elle est devenue; ils l'accep-
tent dans leur intérêt, comme un com-
mandement protecteur. Une pareille
idée était étrangère à la société franque
en Germanie.
Ensuite , lorsque Clovis s'est vengé de
Cararik, qui l'avait trahi à la bataille de
Soissons, lorsqu'il a fait trancher la tête
au père et au fils, il a acquis ainsi non
seulement leur État et leurs trésors, mais
leur peuple (2).
Enfin il attaque ouvertement Ragna-
caire, odieux aux siens par la tyrannie
de ses débauches. Ce roi de Cambrai et
son frère Richarius sont amenés prison-
niers à leur rival vainqueur, qui, avec un
reproche dérisoire, les tue l'un après
l'autre en leur fendant la tête d'un coup
de sa francisque. Il avait d'avance gagné
les leudes de Ragnacaire. Ceux-ci se plai-
gnant d'avoir reçu des présens d'or faux,
il répond que c'est assez de la vie à des
Ci) Grec- Tur., u, ïO.
(«j Id.,ibid. il.
traîtres qui pourraient bien périr dans
les supplices pour avoir conduit leur
maître à sa perte. Et cette dédaigneuse
menace les oblige à demander grâce (1).
Qui reconnaîtrait là ces fiers guerriers
et ces compagnons volontaires d'un chef
d'aventure? Les uns s'humilient; les au-
tres, les leudes môme de Clovis , assis-
tent sans murmure à ces violentes ini-
quités qui compromettent leur honneur
et leur indépendance : tous craignent,
tous ont un maître; ils ont subi le joug
de sa fortune extraordinaire et de sa fa-
veur.
Ces faits disent déjà beaucoup. Les
règnes suivans, connus plus en détail, ne
laissent aucun doute sur la haute et
pleine autorité dont le conquérant mé-
rovingien jouissait dans ses dernières an-
nées , et qu'il a léguée à ses fils ; car tout
marche, aprèslui, selon une disposition
certaine, tout suit une impulsion anté-
rieure j tout continue, rien ne com-
mence; nulle résistance aux droits de la
royauté nouvelle, excepté sur un seul
point , qui implique l'aveu tacite et com-
plet de tout le reste. Les premiers suc-
cesseurs de Clovis ont tout hérité de lui ,
et au lieu d'y rien ajouter, ont laissé af-
faiblir leur puissance et donné le pre-
mier branle de décadence par leurs que-
relles.
Un nouvel ordre, ou du moins un
nouvel arrangement politique s'était aus-
sitôt formé, dont toutes les parties, peu
observées au moment même, aujourd'hui
difficilement reprises çà et là dans les
faits et les documens confus, présentent,
si on les rapproche les unes des autres,
un système qui a sa régularité et qui
contient les principales bases des gou-
vernemens modernes. Ce grand change-
ment , accompli déjà sous les fils de Clo-
vis, s'est donc opéré en lui et par lui,
autant et plus encore, si l'on veut, à
l'aide des circonstances que de son habi-
leté. C'est <;e qu'il s'agit d'expliquer.
D'abord, l'adhésion spontanée des
Gaulois au jeune conquérant, adhésion
cimentée par sa conversion et celle de ses
guerriers, mettait la royauté barbare
plus au large, en lui assurant un appui à
part, en contrebalançant la force mili-
(l) Greg. Tur.; u, l'A.
432 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
taire par le nombre et par l'étendue ter-
ritoriale; ensuite, la distribution des
alocles et des bénéfices consolidait l'in-
dépendance de la royauté et sa souverai-
neté, non seulement en engageant les
Franks, à leur insu, dans les liens poli-
tiques de la propriété , mais encore en les
isolant les uns des autres.
Sans doute, comme il a été dit précé-
demment, le premier établissement des
tribus se renferma entre le Rhin et la
Loire ; la population se fixa par groupes;
mais il restait dans cette partie, quoique
fort ravagée, des villes considérables et
d'anciens habitans en immense majorité.
Quand tous les groupes de Franks eus-
sent été contigus, ces nouveaux posses-
seurs se trouvaient toujours plus espacés
individuellement sur un vaste territoire,
et partant plus ou moins enclavés dans
les possessions , les mœurs et les légalités
romaines.
On a, je crois, attaché trop d'impor-
tance à la distinction, très ingénieuse et
un peu imaginaire, de la bande et de la
tribu. On a déduit des conjectures hasar-
dées de deux observations assez vagues
de Tacite (1). Les bandes d'aventure qui
se montrent obscurément çà et là , parmi
les invasions antérieures, disparaissent
au 5e siècle. Que des guerriers renommés
aient réuni et entraîné avec eux une
troupe de vaillans volontaires pour cou-
rir de périlleux hasards, cela dut être;
l'histoire de l'empire romain en fournit
plusieurs exemples; mais ces courses de
bravoure, quand on les achevait heureu-
sement, n'avaient d'autre résultat que de
rapporter un audacieux bulin, d'entre-
tenir chez les peuplades germaines l'ar-
deur de guerroyer. On ne réussissait pas
toujours; le plus souvent, ces bandes
téméraires se faisaient exterminer par la
tactique romaine, ou la défaite en enrô-
lait les restes dans les légions, ou bien
les reléguait en colonies agricoles sur
quelque coin de terre vacante de pro-
vince impériale. Au 5e siècle, l'invasion
changea, et ne procéda plus par expédi-
tions détachées : tout une nation s'avan-
çait en masse, chaque tribu suivant son
roi, et toutes s'appuyant mutuellement
sous la direction d'un généralissime, roi
(I) German., 17 et i«.
d'une tribu principale. Dans cet élan
unanime, la bande d'aventure se ralliait
à l'armée, et, subordonnée au mouve-
ment commun , n'avait plus d'existence à
part; elle ne comptait, comme tout le
reste , que pour la valeur personnelle de
chacun de ses guerriers.
En fait, on ne distingue, sous Clovis,
dans l'invasion des Franks, d'autres
chefs que les petits rois de sa famille.
Chacun avait ses leudes , qui finirent par
devenir ceux de Clovis, quand il fut de-
meuré seul. Rien n'indique des compa-
gnons de second ordre autour de ces
leudes; il est vraisemblable seulement
que ceux-ci eurent aussi leurs affidés;
que, transformés en officiers royaux, ils
ont appelé de préférence aux emplois in-
férieurs qu'ils commandaient les simples
guerriers qui s'étaient attachés à chacun
d'eux en particulier, cela est naturel,
cela dut arriver; mais il n'est pas moins
dans la nature que la répartition des
alodes et des bénéfices ait relâché beau-
coup ces liens tout volontaires. La condi-
tion nouvelle de possesseur dut occuper
presque entièrement les uns et les autres
dans les premiers momens; chacun du!
s'empresser de connaître son domaine,
d'en constater le produit et d'en jouir. Le
simple Frank dans sa terre alodiale fut
plus fier et plus indépendant que jamais.
Les leudes, de leur côté , commençaient
à comprendre , à rechercher la faveur du
prince, et avant de s'en prévaloir, il fal-
lait l'obtenir et ne point la perdre parmi
la concurrence des Romains. Chaque
jour, ils observaient l'influence de la ri-
chesse; comment auraient-ils songé à
diminuer leurs revenus en gratifiant sur
leur part de propriété des propriétaires
inférieurs, qui avaient tous un lot con-
venable? IN'était-ce pas assez de tenir
table ouverte pour ceux qui gardaient
avec eux des habitudes d'office ou d'a-
mitié? Quelle eût été, pour les uns et
pour les autres , l'opportunité de béné-
fices en sous-ordre, qui eussent appauvri
le leude, sans communiquer à son ancien
compagnon les immunités , que le roi
seul pouvait accorder, et sans recevoir
en échange le serment de fidélité, qui
n'appartenait qu'aux personnes royales?
La loi salique enfin eût consigné et réglé
dans quelqu'un de ses chapitres cette re-
PAU M. DUMOJNT.
433
lation secondaire, et s'il eût existé des
arrière-bénéfices et par conséquent des
iirricrc-Uudc.s, elle en aurait dit quelque
chose.
11 n'y eut point A' arrière-bénéfices. Les
leudes, ni sous Clovis ni plus tard,
n'exercèrent sur les hommes libres d'au-
tre supériorité que celle du patronage,
inséparable de la richesse et des hautes
fonctions. Sous Clovis, ils ne savaient
pas encore qu'ils fussent une aristocra-
tie; plus tard, ce qu'ils gagnaient par les
fautes de la royauté les eût avertis du
danger de former autour d'eux une aris-
tocratie moyenne, qui se fût maintenue
à leurs dépens, et dont l'intérêt eût été
d'appuyer contre eux la royauté. Le
simple patronage était pour eux plus
commode et à la fois le seul praticable.
Dès que les princes ne connurent plus
d'autre moyen d'action que de distribuer
arbitrairement les emplois et la fortune,
les leudes conspirèrent à s'emparer de
l'abus. Ce fut leur domination ; ils ne
pouvaient eux-mêmes la réformer, la ré-
gler, sans la perdre. On n'arrivait plus à
rien que par eux; mais par eux on arri-
vait à tout , comme auparavant. Il fallait
toujours la même perspective à l'ambi-
tion subalterne pour la plier sous l'am-
bition supérieure. Nul ne demandait et
nul n'accordait protection qu'avec cette
convention tacite et toute chance admise.
Ainsi un obscur Andarchius se recom-
mandait au duc Lupus , c'est-à-dire se
mettait sous son patronage pour devenir
par la suite un leude, ou du moins en
usurper le titre et les privilèges (1).
Il est donc certain que la possession
aîodiale et bénéficiaire, constituant pour
lesFranks, dans une nouvelle position,
à des distances et des gradations diver-
ses, une existence tout individuelle ,
ne les présentait plus que séparément
à leur ancien chef; tandis qu'aupara-
(1) Greg. Tur., 4. Se commendal Lupo, Campa-
is Uni, et ejus patrocinio lumens , etc. 11 réussit
dans la suite à passer pour un homme du roi, hono-
rai*!: à rege. L'acception particulière du mot com-
mendure , appliqué à la mutation d'une propriété en
bénéfice, est ce qui a fait supposer des arrière-bé-
néfices. Mais ce mot n'avait pas perdu pour cela sa
signification ordinaire dans le langage et les écrits ,
où le plus souvent il n'y a pas de raison de l'inter-
préter autrement.
vaut ils avaient pour lien commun leur
égalité sociale et leur réunion habi-
tuelle; en sorte que le pouvoir, naturel-
lement par un changement aussi insen-
sible que subit, demeura libre de la con-
trainte des assemblées. Cette liberté
tourna bientôt malheureusement au des-
potisme et se perdit elle-même. Alors elle
n'était pas sans utilité, et quoi qu'il en
dût suivre, elle n'apparaît pas moins
comme le premier et immédiat effet de
l'établissement des Franks.
Clovis semble produire encore aujour-
d'hui la même illusion que de son temps.
Ses succès furent si extraordinaires, il
survint si à propos et s'empara de la
Gaule avec si peu de trouble, qu'on ne
s'aperçut pas de la révolution intérieure
qu'il y apportait. L'attention s'est uni-
quement fixée sur ses expéditions si dé-
cisives, comme sur les seuls actes mar-
quans de son règne; et ces souvenirs,
qui avaient vivement frappé les esprits,
nous en ont transmis un récit aussi in-
complet que brillant, où l'on croit voir
Clovis toujours en mouvement à la tête
de ses guerriers en armes , ne prenant
quelque repos que par campement. Ce-
pendant on ne compte pas après la ba-
taille de Soissons plus de quatre autres
expéditions, dont deux seulement exigè-
rent peut-être toutes ses forces, et sur
vingt-cinq ans qu'il gouverna la Gaule,
toutes ses guerres n'en occupèrent pas
plus de sept. Ainsi le service militaire ne
réunit pas très fréquemment les Franks,
ni en grand nombre chaque fois, et de
longs intervalles de paix les ramenant
dans leurs domaines, selon l'usage de la
Germanie, ne laissaient autour du roi
que ses leudes, non pas même tous,
puisque la plupart avaient à présider
l'administration des provinces.
Of, les choses se passant de la sorte,
n'était-il pas évidemment impraticable
d'appeler solennellement chaque année
ces milliers de propriétaires dispersés
dans leurs alodes du Rhin à la Loire, et
de les assembler à époque fixe pour déli-
bérer avec eux sur les affaires de l'État?
Quand Clovis en aurait eu la pensée, les
Franks eussent regardé avec raison cette
convocation comme une exigence insup-
portable, ou comme une extravagance.
Pour mieux comprendre cette impossibi-
434
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
1 i 1 1 * , supposons un moment que tous les
électeurs du département, de la Seine
soient enfin investis du droit législatif,
en vertu du principe avoué de la souve-
raineté populaire ; encore cette supposi-
tion est-elle complaisante, car la consé-
quence invincible du principe ne souffri-
rait aucune exclusion , comme les com-
munistes et les égaLitaires nous le font
bien voir. Supposons donc qu'ils se réu-
nissent tous légalement, chacun avec son
parapluie, en cas d'averse, sur le seul
emplacement qui pût les contenir, dans
cette vaste enceinte que nous avons ap-
pelée Champ de Mars, à cause du voi-
sinage de l'École militaire; supposons
enfin qu'on y élève au milieu une tri-
bune, fabriquée de telle sorte, par le
progrès de l'acoustique, qu'elle répandît
les paroles des orateurs avec la force
d'un porte-voix, et toutes ces précau-
tions prises, demandons-nous, en con-
science, si nous croyons qu'il puisse
résulter d'une telle assemblée une déli-
bération réelle et une décision raison-
nable? Aussi est-il à remarquer que de-
puis 1793 cette enceinte a servi de théâtre
à de grandes scènes nationales, plus ou
moins représentatives et récréatives ,
mais que jamais nos plus dévoués parti-
sans de souveraineté populaire n'ont
songé même à y faire l'essai d'une as-
semblée délibérante, ni d'un vole géné-
ral. Cela se voyait à Rome, il est vrai;
mais aussi quand il y eut assez de ci-
toyens pour remplir le Champ de Mars
ou même le Forum , les lois ne s'empor-
taient plus qu'à coups de poings et de
bâtons, ce qui était d'ailleurs très sou-
vent arrivé dans les plus beaux temps du
patriotisme et du petit nombre.
On conviendra que Clovis et ses Franks
eussent été fort embarrassés à tenir con-
seil ensemble de cette manière annuelle-
ment , au moins vers la fin de son règne,
puisqu'alors toutes les tribus n'ayant
plus d'autre roi que lui , devaient toutes
également être convoquées le même jour
au même lieu.
Une autre difficulté se présentait. Ap-
pellerait-on aux délibérations les pro-
priétaires romains, les leudes romains,
les évêques? Plusieurs modernes, après
coup , ont décidé que non. Mais quand les
Franks n'eussent pas voulu permettre à
des Romains de consulter avec eux,
comment auraient -ils pu, ignorans
comme ils étaient du droit romain, ap-
pliquer ou modifier pour ces exclus la
loi romaine? Et puis, dès qu'on ne les
traitait point en peuple conquis, com-
ment les exclure, surtout les évêques,
après avoir reçu d'eux la foi catholique
et le baptême? Et comment expliquer
avec l'exclusion l'intervention conti-
nuelle de l'épiscopat, du clergé, leur
influence si incontestable, l'admission
des Romains au rang de convives, et les
commandemens administratifs qu'ils oc-
cupaient? Il n'était pas si aisé à Clovis
qu'à nos publicistes modernes de tran-
cher une question si compliquée , et leur
décision rétroactive, comme on voit, n'a
pas une grande valeur. Ils ont pris leur
parti par l'impossibilité trop visible d'a-
masser en assemblée, de tous les points
delà Gaule, une si grande multitude do
Romains ; mais la réunion et la délibéra-
tion sont-elles plus vraisemblables pour
80,000, même pour 20,000, que pour
200.000? Que deviennent donc ces anti-
ques Champs de Mars de la première
race franque, ce modèle fameux des as-
semblées nationales pour les temps mo-
dernes? On, a disserté à l'envi sur leur
nature et leurs droits, sur les limites
qu'elles posaient à l'autorité monarchi-
que dès l'origine. Et puis , si l'on cherche
attentivement où se tenaient ces assem-
blées, quand et de quelle manière, et
quels hommes y concouraient, on n'a-
perçoit plus rien. Ce beau système trouvé
dans les bois y serait-il resté?
Ces leçons ont commencé par admettre
provisoirement le nom et la chose , en se
conformant à l'opinion reçue , parce que
les assemblées étant certaines en Ger-
manie, quoique non générales, comme
on l'entend, et la liberté individuelle s'y
montrant aussi entière qu'il est possible
de le concevoir, si la souveraineté du
peuple a jamais existé régulièrement
quelque part , on devait la prendre là sur
le fait et l'étudier d'après nature. Il im-
portait donc d'examiner avant tout le
principe en lui-même et dans son appli-
cation . afin de savoir si nos anciens con-
quérans nous l'avaient apporté réelle-
ment au bout de leur francisque. Mainte-
nant il est temps d'interroger le fait de
I'AP, M. DU MONT.
4;$:»
l'importation : il faut noter d'abord que
Tacite parle uniquement d'assemblées de
tribu en Germanie (l)j rien n'indique
une délibération plus étendue. Depuis
l'arrivée en Gaule , on peut assurément
donner, comme les plus nombreuses réu-
nions franques, celle où le vase fut
frappé; la seconde, où Clovis se vengea,
et la troisième, où il annonça la guerre
contre les Wisigothsj et l'on n'en^connaît
pas d'autres. 11 y a bien quelque ressem-
blance avec la description de l'assemblée
de tribu dans Tacite ; mais qui soutien-
drait sérieusement que Clovis y délibéra
avec>ses guerriers , qu'il y tint un conseil
national et politique? Ces réunions ne
furent, dans le vrai, que des revues mili-
taires, comme Grégoire de Tours le dit
assez clairement à l'occasion du guerrier
tué par Clovis pour lui avoir refusé le
vase à Soissons. Ce texte est précisément
la première base sur laquelle on a fondé
la prétendue institution des Champs de
Mars. Or, qu'y voit-on autre chose, si-
non que Vannée se rassembla par ordre
de Clovis pour y passer l'inspection des
armes (2), près de la ville où il se trou-
vait alors, sur une de ces grandes places
préparées par lesPiomains dans les prin-
cipales villes de l'empire, à l'imitation
du Champ de Mars de Rome, et qui
servaient de même à exercer les troupes?
On sait qu'il existait en dehors de Lutèce,
sur la rive gauche de la Seine, un Champ
semblable, du temps de Julien, auprès
des Thermes et du palais impérial, et
sept autres villes de la Gaule avaient éga-
lement leur Champ de Mars (3).
(1) Voy. la leçon 17e de ce cours, t. XI, p. 101.
(2) Greg. Tur., 11, 27 : Jussit oronem cum armo-
rum apparatu advenire phalangam , ostensuram in
'Campo-Martio suorum armorum nitorem.
(3) Ducange, Campus-Martius : Ita dicla amplior
planities juxta majora oppida, in quâ incolse armo-
rum exercitationi operam dabant, instar camporum
mertiorum juxta Romam, nam octo habuisse auclor
est Publius Victor. Lactance , de Morte persecut. 32.
« Maximinus postmodum scribit quasi nunlians in
a campo-marlio proximè celebrato auguslum se ab
<i exercitu nuncupatum. s Ammien, xx, 4 : <t Edic-
a toque ut fulurà luce cuncti convenirent in campo.î)
Il s'agit dans ces deux passages de Maximin, qui
s'est déclaré lui-même Auguste, et de Julien, qui
veut haranguer son armée après avoir pris le même
litre. Je ne sais si on rencontrerait quelques autres
mentions semblables , mais ces deux textes seuls
C'est là tout simplement ce que Gré-
goire de Tours a mentionné comme un
de ces petits détails, assez indifférens
d'eux-mêmes, qui viennent naturelle-
ment sous la plume de l'écrivain pour
préciser la narration. Tacite, qui a voulu
décrire véritablement une assemblée ger-
maine , ne parle point de l'inspection des
armes, circonstance qu'il n'eût point
omise si c'eût été un usage qui précédât
ou suivît les délibérations; et Grégoire
de Tours, qui ne raconte qu'une revue
faite sur un Champ de Mars, l'a si peu
considérée comme une assemblée natio-
nale, que nulle part ailleurs de tous ses
écrits, il ne répèle ce nom de Champ de
Mars, et nulle part non plus il ne cite ni
ne décrit d'assemblée nationale, quoi-
qu'il eût dû en voir ou en entendre parler
dans sa jeunesse; car une telle institu-
tion ne pouvait tomber ni sitôt en désué-
tude, ni avec si peu d'attention publique,
qu'un évêque du Gc siècle , né sous les fils
de Clovis, n'en sût absolument rien. S'il
en était venu jusqu'à nous un souvenir
exact, ce souvenir aurait laissé quelque
trace dans la mémoire des contempo-
rains ; oubli ou ignorance d'autant moins
admissible, que notre historien rapporte
très souvent d'autres assemblées, dont il
sera bientôt question, plusieurs même
très importantes et signalées, mais qui
ne s'accordent nullement avec l'opinion
en vogue des Champs de Mars. C'est
pourquoi on estime « impossible d'établir
« l'époque fixe où le Champ de Mars fut
i assemblé pour la dernière fois (1). »
Les plus fermes partisans du système
font cet aveu , et particulièrement l'abbé
Mably, bel esprit philosophe, le plus
étourdi et le plus intrépide des écrivains
qui se sont mêlés de nous apprendre
notre histoire.
Les formules de Marculfe se taisent
également sur ce point, et ne font pas
soupçonner l'existence des Champs de
Mars. Comment croire que , dans sa ré-
daction de protocoles sur des choses de
bien moindre porlée, il eût négligé le
font connaître très nettement la seule idée que pré-
sentait à la fin de l'empire l'expression de campus-
martius, celle d'une revue ou d'une solennité mili-
taire.
(«) Mably, Ofoervaliont snr l'histoire rfe France.
436
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
protocole ou la formule de convocation,
et celle de décret ou décision? Les di-
plômes royaux ne nous donnent pas plus
d'indice. Si quelque document de ce
temps en a dû faire mention, ce seraient
certainement la loi ripuaire et la loi sa-
lique, et elles gardent aussi le silence.
Et se peut-il que ces lois, l'ouvrage es-
sentiel des Champs de Mars , n'en eus-
sent pas gardé mémoire expresse? Mais,
objectera-t-on , la loi salique cite conti-
nuellement des assemblées effectives qui
avaient délibéré, et dont les décisions
faisaient autorité. Sans doute, des as-
semblées antérieures à l'établissement en
Gaule, et elle les nomme mallus , mal-
bergium;')amais elle ne les nomme Cam-
pus Martius. Cependant si, comme il
parait certain, le plus ancien texte de la
loi salique est du 7e siècle , et si par con-
séquent il est déjà le résultat de plu-
sieurs révisions qui avaient pour objet
de rapprocher cette loi de la loi ro-
maine, le nom romain eût dû y être pré-
féré; seulement, il resterait à compren-
dre pourquoi on aurait emprunté à la
langue latine cette bizarre dénomination
de Campus Martius. Ce n'est pas une
traduction de mallus (mot qui est lui-
même la forme latine du teutonique
mahl ( parole _, conseil ) , ni de malber-
gium, autre forme latine de mahlberg
{conseil tenu sur une colline); et en pous-
sant au plus loin les licences conjectu-
rales du commentaire, si l'on présumait
que les Franks en Gaule ont transporté
leurs assemblées en plaine, encore fau-
drait-il que Campus Martius pût signi-
fier champ du conseil , ou conseil tenu
dans un champ. Prétendrait-on expliquer
ce mot si célèbre et si vide par une cer-
taine ressemblance que nos Franks au-
raient remarquée entre leurs assemblées
et les antiques délibérations de la répu-
blique romaine? Alors on aurait adopté
le mot comitia, puisque c'était le nom
de toutes les assemblées publiques de
Rome, même de celles qui avaient lieu
sur le Champ de Mars. D'ailleurs , depuis
cinq siècles, qui pensait aux comices?
Le dieu de la guerre ne fournirait pas
une étymologieplus sensée; Teutatés ne
présidait pas plus aux assemblées en
Germanie que Mars dans Rome, et les
Franks convertis n'eussent pas manqué
de rejeter cette tradilion d'idolâtrie
Scandinave; par conséquent ils n'eussent
pas choisi un synonyme dans le vieux
paganisme romain. Que si , en dernière
subtilité, on opinait pour une appella-
tion d'époque , Tacite ne l'eût pas ignoré,
et ne se serait pas contenté de nous dire
que les Germains s'assemblaient à la
nouvelle ou à la pleine lune.
Qu'est-ce donc enfin que ce mallus ,
cette assemblée tant citée par la loi sa-
lique? Plus d'un lecteur m'aura déjà fait
cette question, pensant peut-être que si
l'institution a existé, peu importe qu'on
l'ait appelée d'une ou d'autre manière. Je
réponds qu'il importe beaucoup, parce
que tout un système historique et poli-
tique reposant uniquement sur un nom
et sur la signification qu'on lui attribue,
dès que cette signification est reconnue
vaine, le système s'évanouit. Cet argu-
ment préjudiciel est irréfragable. On
prétend établir, du 38 au 0e siècle, l'exis-
tence d'un grand fait, d'une assemblée
nationale des Franks, et l'on produit
pour toute preuve deux mots qui n'ont
pas le moindre rapport ensemble; telle-
ment, que le système, fût-il démontré -
dans le mallus , bien loin de nous en
indiquer quelque vestige dans le Champ
de Mars, on ne peut pas même nous
montrer^un Champ de Mars , ni expli-
quer d'une manière tant soit peu vrai-
semblable l'invention de ce nom. Nous
avons donc droit de nier l'institution
dans la Gaule franque; de plus, l'insti-
tution n'a pas existé davantage dans le
mallus de la Germanie.
Ce que la loi salique, les diplômes
et les formules appellent mallus, les
écrivains romains, Grégoire de Tours
continuellement l'appellent placitum,
conventus. C'est le plaid ou conseil à trois
degrés, celui du roi, celui de la pro-
vince ou de la ville, et celui du canton.
Avant que la leçon suivante en donne
une idée plus complète, on voit déjà que
rien ne ressemble là à une assemblée na-
tionale; d'où il est clair qu'au temps de
la révision de la loi salique, on ne com-
prenait par le mallus qu'une assemblée
locale plus ou moins nombreuse, et tou-
jours plus ou moins circonscrite. Quant
au temps qui a précédé l'invasion, la loi
salique , dans ses citations fréquentes , se
PAR M. DUMONT.
437
borne h rappeler tel mallus ou mahl-
berg, avec quelques mots de la décision
qui appartient à ce malins. On pour-
rait comparer ces citations à celles dont
on se sert pour indiquer les bulles des
souverains pontifes par les troisou quatre
premiers mots de l'exorde- mais ces rap-
pels de mahlbergs sont en vieux teuto-
nique, et nous n'en avons plus l'intelli-
gence. Toutefois, comme ces décisions
citent elles-mêmes souvent la landeva (1),
landeseva (loi du pays), elles semble-
raient un arrêt particulier, une applica-
tion de la coutume locale, plutôt qu'une
publication législative, et l'œuvre d'une
assise judiciaire plutôt que d'une assem-
blée délibérante. Mahlberg a même plus
d'une fois , dans la loi salique , le sens de
jugement.
Quoi qu'il en soit, les Saliens ayant leur
loi propre et les Ripuaires de même, il
est évident que chaque tribu vivait à
part, indépendante, et que le mallus
le plus solennel se réduisait à l'assem-
blée de tribu, assemblée locale, d'un in-
térêt et d'une proportion assez faible,
qui ne présente aucun des caractères
d'une nation réunie. Et même la réunion
de la tribu, que je ne conteste point,
aurait été plus rare qu'on ne le pense-
rait, si l'on s'arrête avec un peu d'atten-
tion sur le prologue de la loi salique.
Je prends exprès la traduction de
M. Thierry : «... La loi salique fut dic-
t tée par les chefs de cette nation... On
t choisit, entre plusieurs, quatre hom-
« mes, savoir: le gast de Wise, le gast
t de Bode, le gast de Sale, et le gast de
« Winde dans les lieux appelés canton
< de Wise, canton de Sale, canton de
« Bode et canton de Winde. Ces hommes
t se réunirent dans trois mais (2), discu-
« tèrent avec soin toutes les causes de
c procès, traitèrent de chacune en par-
f ticulier et décrétèrent leur jugement
« en la manière qui suit. Puis lorsqu'a-
« vec l'aide de Dieu , Chlodovig le che-
«velu, le beau, l'illustre roi des
t Franks, eut reçu le premier le bap-
t tême catholique, tout ce qui dans ce
(1) Leg. Salie, passim et spécialement litres 19,
20 et 21. Land, pays ; eva, loi.
(2) Lettre Ce sur l'histoire de France. Sic per 1res
mallos convenienles. Gast veut dire hôteoucbetde
canton.
tomr xu. — N° 72. 1841,
c pacte était jugé peu convenable fut
t amendé avec clarté par les illustres
trois Chlodovig, llildebert et Chlo-
« ther, et ainsi fut dressé le décret
« suivant, i
Ainsi la loi salique a été faite, dictée
par quatre chefs, élus chacun par son
canton; ils la discutèrent en trois mais
ou conseils, c'est-à-dire seuls ou avec un
petit nombre de consultans qu'ils jugè-
rent à propos de s'adjoindre, et la déci-
sion à laquelle s'arrêtèrent ces quatre
chefs, cette décision dictée par eux et
rapportée publiquement aux quatre can-
tons, devint la loi. Ce serait perdre le
temps que d'insister là-dessus. Quatre
cantons de la même tribu n'élisent pas
des commissaires, pour délibérer tous
ensemble avec eux, et recevoir ensuite
définitivement ce qu'il aura semblé bon
à ces commissaires de décréter. Une
résolution si grave a été prise sans l'in-
tervention générale, et le mallus, ce
grand conseil de la nation, a pu se pas-
ser entre quatre hommes.
Toutes ces observations appartiennent
pour le fond à l'historiographe Mo-
reau (1), qui, avec un peu plus de savoir
que Mably, et de bon sens que made-
moiselle de Lézardière, n'a pas su obte-
nir la moindre attention de nos publi-
cistes et narrateurs modernes, quoique
son travail n'ait peut-être pas été inutile
à tous. Son style trop abondant, mais
correct, présente toujours ses idées avec
une netteté rare. Il voit avec plus de
sagacité que de précision. Son ouvrage
entrepris pour l'éducation de Louis XVI
et de ses frères , d'après le plan tracé par
le père de ces princes, le vertueux dau-
phin , est assez habilement tissu. Malheu-
reusement ses préjugés de légiste, son ad-
miration pour les lois et l'administration
romaines, ont faussé son jugement sur
les choses les plus essentielles. Imbu des
orgueilleuses prétentions de la magistra-
ture, de son opiniâtre aigreur contre
le clergé, il ne comprend guère que les
détails et l'ordre extérieur du gouver-
nement. Les vrais principes échappent
presque toujours à cet esprit prévenu.
Il ne connaît à fond ni les causes ni les
effets. Le seul point qu'il ait bien saisi,
(1) Troisième discourt sur l'histoire de France.
28
m
COURS D'ASTRONOMIE,
c'est l'autorité royale; ce qui explique
la défaveur silencieuse où le 19e siècle
l'a laissé. On avait trop peu à profiter
de ses continuelles recommandations
pour les légalités et les prérogatives de
Y indéfectible parlement, avec sa convic-
tion raisonnée de la souveraineté mo-
narchique. Quoique dans ses concessions
d'impartialité, il ait peut-être un des
premiers mis en avant les droits de
l'homme, La Condamine, en 1773, l'a-
vertissait que i les républicains lui re-
c prochaient d'avoir favorisé le despotis-
« me.— Chez tous les peuples instruits,
« répondit naïvement Moreau, la raison
« a été pour la liberté. Chez nous, celle-ci
« a eu de plus l'appui des systèmes, la
« vogue des écrits, le torrent des opi-
« nions et V enthousiasme des courtisans.
« Le dirai je? dans une cour que l'on
« m'accuse d'avoir trop flattée, il a été
« un temps où il fallait du courage
t pour avancer que le pouvoir de nos
« rois était absolu, et j'ai osé le dire. >
La rancune, comme on le voit, date de
loin.
D'où vient l'erreur des prétendus
Champs de Mars; quel fut le gouverne-
ment sous les Mérovingiens; quelle part
y devaient avoir les Franks et les Ro-
mains? ce sera l'objet de la prochaine
leçon.
EDOUARD DtJMONT.
g>timc$ #ftf$tyw* et MWimtàxqM*.
COURS D'ASTRONOMIE.
VINGTIÈME ET DERNIÈRE LEÇON (1).
Rapports de l'homme avec l'univers. — Pourquoi
Dieu a créé les mondes.
313. Après avoir étudié la composition
de cette vaste machine de l'univers, et
scruté dans ses profondeurs intimes le
jeu desressorts qui lui impriment le mou-
vement et la vie, plaçons-nous, pour con-
templer son ensemble, au pied du trône
où réside la puissance souveraine. Un
jour la pensée divine fit sortir tout cela
du néant, et après nous avoir dit que
Dieu créa tous les corps que renferme
l'espace infini , l'interprète de cette pen-
sée nous raconte que pour couronner son
œuvre, Dieu lit l'homme à son image et
à sa ressemblance. L'homme n'est - il
qu'un accident dans la création, lui le
dernier venu, lui dont le petit domaine
est comme imperceptible dans l'immen-
sité, une sorte de rien, si on le compare
aux innombrables masses que cetîe im-
mensité recèle? Et si cet atome vivant
disparaissait avec l'atome qui le porte,
l'univers que n'amoindrirait pas cette
conquête du néant, cesserait-il d'exister
(I) Voir la xixr leçon au ri« 63 ci-dessus, p. 1H.
pour cela , ou aurait-il perdu la raison
de son existence? Et si ce n'est l'homme
lui-même, quel est le but, quel est le mot
de toute la création?
Cet mot est simple ; ce but est unique :
l'HOMME SEUL, je ne crains pas de le
dire, fut l'objet de la pensée divine,
quand naquirent les corps sans nombre
qui peuplent l'espace. C'est pour l'homme
que Dieu a tout fait ; hors de lui , pas un
atome de la matière n'a sa raison d'être.
Je ne parle pas pour ces intelligences
abruties qui exilent de leur pensée toute
action providentielle. Mais pour beau-
coup d'esprits raisonnables et sérieux,
pour ceux-là même qui se placent d'ail-
leurs au point de vue chrétien , c'est pa-
radoxe et étroitesse d'esprit peut-être ,
que cette conception qui concentre toute
la création dans l'homme ; et il leur sem-
ble, que plus l'intelligence s'élève en
sondant les profondeurs de l'espace , plus
elle découvre et comprend la grandeur
de la scène où Dieu a déployé sa puis-
sance, plus elle doit s'éloigner de la foi
des simples. Bien loin de retrouver
l'homme partout, ils le voient se rape-
tisser outre mesure, et disparaître avec
PAR M. DESDOUITS.
439
l«i terre, son. imperceptible domaine.
Ils ne croient pas cependant qu'en
créant tous ces corps qui semblent se
trouver à l'étroit dans un espace sans
bornes, Dieu n'ait voulu créer que de la
matière et rien de plus. A côté et bien
au-delà du monde étroit dont il adonné
l'empireà l'homme, Dieu aurait créé bien
d'autres mondes, mais animés aussi par le
séjour d'êtres intelligens. Le monde de
l'homme serait, au milieu de tons les au-
tres, ce qu'est en réalité le soleil au mi-
lieu de tous les feux du ciel ; une petite
étoile qui, vue hors de notre système,
n'occupe dans l'ensemble qu'une imper-
ceptible place.
Les étoiles seraient d'autres soleils,
centres d'autant de systèmes planétaires:
desglobes opaques, plus ou moins analo-
gues au nôtre , auraient aussi leurs habi-
tans;et les planètes mêmes qui tournent
avec nous autour de notre soleil seraient
aussi bien que la terre , l'objet des vitales
iufluences et de la création de cet astre.
Notre globe n'aurait pas plus de titres
qu'elles, que tant d'autres, à servir exclu-
sivement de séjour à des êtres animés ,
raisonnables même, et faisant leur par-
tie daus ce vaste concert des intelligen-
ces, qui , de tous les points de l'espace cé-
lébreraient la gloire de Dieu manifestée
par ses œuvres.
Mais tout cela n'est que conjectures 5
conjectures sans fondement réel , ou
plutôt fondées 'sur une idée fausse,
sur un préjugé étroit que doivent dissi-
per des considérations de l'ordre le plus
simple. Mais avant d'aborder la véritable
théorie de l'univers, examinons spécia-
lement s'il existe quelque raison posi-
tive, quelque induction sérieuse pour
animer les planètes qui appartiennent à
notre système solaire.
314. L'analogie de leurs formes, de
leurs positions, de leurs mouvemens,
avec ceux dont est doué notre globe, et
d'autre part, l'existence de leurs satelli-
tes qui répètent autour d'elles l'image
et les fonctions de notre lune ; tels sont
les deux motifs qui seuls font attribuer
aux planètes une destination semblable
à celle qui est dévolue à la terre. Ces
corps, nous dit-on, sont enchaînés à
l'astre central de la même manière que
notre globe ; comme nous ils tournent
sur leur axe; donc ils ont des jours et des
nuits; comme nous ils circulent dans
une orbite, qui leur donne des années;
comme notre globe, le leur a son axe in-
cliné sur le plan de leur courbe ; donc ils
ont des saisons; donc il leur fallait
comme à nous des époques, une division
du temps, une alternance de la lumière
et des ténèbres , et des phases régulières
dans la succession des températures.
Tout cela n'implique-t-il pas une desti-
nation, ne suppose-t-il pas le sentiment
et l'intelligence ? Et les satellites dont le
cours les enveloppe , ne sont-ce pas au-
tant de flambeaux destinés à aider l'in-
suffisance des rayons solaires , ou à sup-
pléer à leur absence pendant les longues
heures de la nuit ?... Ne remarque-t-on
pas que les corpssont d'autant plus nom-
breux dans le système de chaque planète
que le corps central est plus éloigné du
soleil? Mercure, Vénus, et Mars lui-
même en sont dépourvus , et l'on com-
prend que ces planètes plus voisines du
soleil n'avaient pas grand besoin de ce
supplément de lumière. Mais Jupiter
a quatre satellites, Saturne en a sept,
plus un grand anneau lumineux qui l'en-
vironne : quant à Uranus, plus éloigné
encore , on ne lui en connaît que deux,
il est vrai , d'une manière certaine; mais
il est naturel de croire qu'il en a da-
vantage , et que leur éloignement seul les
dérobe à notre vue. Donc il y a dans ces
planètes , des yeux destinés à recevoir la
lumière, et plus la source de cetîe lu-
mière s'éloigne, plus sont nombreux les
auxiliaires destinés à la recueillir dans
l'espace , et à refléter vers ces yeux qui
l'appellent, les portions qui ne leur
arriveraient pas sans cette intervention
bienfaisante.
Peu de mots vont suffire pour mettre
à nu toute la faiblesse de ces inductions.
Si la rotation des corps célestes- au-
tour d'un axe , si leur mouvement
de translation autour d'un centre ,
si l'inclinaison de la ligne des pôles
donnaient le droit de conclure comme
on le fait, ce n'est pas dans les pla-
nètes seules qu'il faudrait placer des
habitans; il faudrait en attribuer aux
comètes , au soleil , aux étoiles elles-
mêmes. Le soleil tourne autour d'un axe
en 27 jours; il a selon l'opinion des astro-
440
nomes un mouvement de translation ,
qui lui serait d'ailleurs commun avec
beaucoup d'étoiles , peut-être même avec
toutes. Et si l'on veut placer des habitans
dans le soleil , hypothèse que nous avons
signalée dans une de nos leçons , on peut
reconnaître que dans ce système, ni la
rotation du soleil sur son axe , ni son
mouvement de translation, ne sauraient
être aperçus ou sentis par les habitans
de son noyau ; voilà donc des mouve-
mens qui sont sans objet , du moins au
point de vue de l'habitation. Il en sera
de même des corps qui en sont doués , et
à plus forte raison peut-être des étoiles.
On connaît beaucoup d'étoiles véritables,
qui ont autour d'autres étoiles un mou-
vement de translation : leur mouvement
de rotation estprobable, et c'estl'unedes
hypothèses qui expliquent les phénomè-
nesdes étoiles changeantes. Enfin la lune
nous offre les trois caractères signalés ;
elle a un mouvement polaire, un mouve-
ment de translation , et une position
d'axe qui occasionne des saisons à sa
surface : or, nous avons fait voir combien
l'habitation de cette planète était infi-
niment peu vraisemblable, si ce n'est
même rigoureusement impossible.
La considération des satellites est
d'aussi peu de poids que celle tirée des
mouvemens. Sans m'arrêter à demander
pourquoi la terre a un satellite, tandis
que Mars beaucoup plus éloigné du soleil
en est dépourvu , je rappellerai que par
l'effet de leurs énormes distances, les
grandes planètes supérieures ne reçoi-
vent que peu de lumière de l'astre cen-
tral: celle que reçoit Uranus, par exem-
ple , est à peine la 300me partie de celle
qui arrive à la terre, et ses satellites
n'en reçoivent qu'à peu près la même
proportion. Or, si la lumière directe est
si peu de chose, la lumière réfléchie, qui
est incomparablement moindre , comme
on peut le juger par celle que nous donne
la lune, se réduirait donc à si peu de
chose que le rôle des satellites serait
insignifiant, et que l'ensemble des étoiles
éclairerait tout autant pour le moins les
habitans d'Uranus pendant la nuit. Je ne
parle pas du jour; car je ne pense pas
que personne veuille donner les satelli-
tes pour auxiliaires au soleil , les satelli-
tes dont l'effet ne saurait être qu'une
COURS D'ASTRONOMIE,
fraction très exiguë de sa lumière. Et en
supposant même, ce qui n'est pas, que
les satellites éclairassent plus leur pla-
nète que l'ensemble des étoiles, il y a
lieu de demander si la faible clarté
qu'ils projettent pouvait être le but sé-
rieux de leur création ? Assurément ce
n'est pas par la lumière qu'elle nous
envoie que la lune nous rend des ser-
vices. Elle sert à la division du temps ,
et elle aide d'une manière efficace à la
navigation et à la géographie, par l'effet
de son mouvement de translation. Voilà
son véritable rôle, et celui-là est impor-
tant : quant à la lumière qu'elle projette,
elle nous est à peu près inutile; car,
outre que nous n'en jouissons guère que
pendant un temps assez médiocre , les
lumières artificielles nous sont d'un se-
cours infiniment supérieur, et l'absence
de la lune pendant une partie de nos
nuits ne nous cause scus ce rapport
aucun embarras appréciable. Ainsi l'uti-
lité des satellites est au moins fort pro-
blématique, et l'importance de cet élé-
ment dans la question est tout-à-fait
nulle.
On peut répondre , iî est. vrai , que les
habitans des planètes pourraient être or-
ganisés de telle sorte, qu'il leur faudrait
trèspeu de lumière pour remplir convena-
blement les conditions de leur existence.
Et l'on conçoit, en effet, que sans une
modification très profonde de l'orga-
nisme humain, un seul rayon de lumière
fût apte à produire une impression égale
à celte qui exige, dans les circonstances
actuelles, l'action simultanée de cent
mille rayons semblables. Mais dans cette
hypothèse, je le répète, les satellites se-
raient encore inutiles , surtout pour
Uranus , car la très faible lumière qu'ils
renverraient aux yeux des habitans de
leur planète, ne serait pas plus sensible
que celle qui résulte de l'ensemble des
étoiles fixes.
Du reste , les conditions de tempéra-
ture, dans lesquelles se trouvent les pla-
nètes extrêmes, sont absolument incom-
patibles avec une organisation analogue
à celle qui existe sur la terre dans les
deux règnes supérieurs. Dans Mercure,
où le plomb et l'étain sont à l'état de
fusion habituelle , il ne saurait exister
d'eau, si ce n'est à l'état de vapeur ; dans
PAR M. DESDOUITS.
441
Uranus , au contraire , l'eau et tous les
liquides, soit animaux, soit végétaux, se
trouveraient exposés à «ne température
tellement basse, que l'état de liquidité
serait impossible. On voit donc qu'aux
deux extrémités de l'échelle, ou sur les
deux faces de notre zone planétaire, rien
d'analogue à l'organisation de notre
monde terrestre ne saurait exister.
A cette pièce à charge contre l'habita-
tion des planètes , on peut répondre , il
est vrai , en admettant dans Mercure ,
dans Saturne, dans Uranus, certaines
conditions physiques qui modifieraient
convenablement les températures, telles
que certaines natures d'atmosphères, des
surfaces plus ou moins absorbantes, des
évaporations , etc. ; de telle sorte que
l'organisation terrestre elle-même n'y
fût pas impossible. On peut dire aussi
qu'aucune raison n'oblige à supposer que
l'organisation des habitaus des planètes
ait le moindre rapport avec la nôtre, ou
même avec quelque autre dont nous
puissions nous faire une idée. Cela est
vrai , et , à ce compte , on peut mettre
des habitans dans les comètes , dans le
soleil, dans les étoiles elles-mêmes. On
peut supposer que les habitans de tous
ces mondes sont des intelligences unies
d'une manière quelconque , à quelque
masse matérielle très réfractaire, comme
un caillou ou quelque chose de sembla-
ble ; car, pour localiser ces intelligences,
pour les enchaîner à une habitation ma-
térielle , il faut bien les associer hypo-
statiquement à quelque morceau de ma-
tière. Eh bien! tout cela sans doute est
possible, mais possible, non à la ma-
nière de ces hypothèses que certaines
inductions rendent quelque peu vrai-
semblables: la possibilitéestici purement
métaphysique; et, dans ce genre, il y a
mille millions de choses possibles qui
ne sont pas et qu'il n'y a aucune raison
de supposer.
315. La conclusion de tout ceci, c'est
qu'il n'existe en faveur de l'habitation
des planètes aucune considération de
quelque valeur ; et que tout ce qu'on
peut accorder sous ce rapport, c'est qu'il
n'y a pas impossibilité rigoureuse. Or,
cette conclusion s'applique également à
tous les corps célestes, quelle que soit leur
nature. Pourquoi donc, lorsqu'il n'existe
aucune raison positive d'étendre hors
de notre globe la sphère de l'organisa-
tion , pourquoi tant d'esprits se laissent-
ils entraîner à supposer le contraire?
Pourquoi veut-on multiplier les mondes
ou plutôt peupler tous les systèmes qui
se partagent l'espace sans nombre et
sans limites? C'est qu'on est épouvanté
de la grandeur de l'univers; c'est qu'on
le compare à l'homme et à sa demeure ,
et que leurs rapports échappent à une
pensée inattentive ; c'est qu'on ne peut.
se résoudre à croire que Dieu ait créé
l'immense pour l'infiniment petit , et
qu'on ne comprend pas de quel usage
est cette immensité pour cette infinie
petitesse. Eh bien! c'est là ce préjugé
étroit qui sied mal "à des intelligences
initiées par le Christianisme à tant de
mystérieuses sublimités. L'univers, dites-
vous, est bien grand, l'homme est bien
petit! Or, c'est tout le contraire qu'il
faut dire. Pour le Créateur de l'homme
et des mondes, l'homme est quelque chose,
l'univers matériel n'est rien! ....
Car vous ne croyez pas sans doute que
la puissance divine soit jamais astreinte
à faire économie de la matière. Vous
n'ignorez pas que pour la toute-puissance
suprême, l'immense et le grain de sable
sont le produit de la même action, qu'ils
sont pour lui tout-à-fait égaux; car tel
est ce caractère essentiel et mathémati-
que d'un pouvoir infini. Qu'importe donc
le plus ou le moins, qu'importe la gran-
deur et le nombre, quand il s'agit de ce
que Dieu peut faire? Pour lui le grain
de sable n'est rien; et mille millions de
mondes ne sont pas davantage.
Mais l'homme!... n'est-il pas pour Dieu
quelque chose.... et plus encore ?JN 'est-ce
pas quelque chose que cette nature qu'il
façonna à l'image de la sienne, et dont la
création porte un cachet de complai-
sance et pour ainsi dire de soins atten-
tifs de la part de son tout-puissant au-
teur! Il créa l'homme pour être l'objet
de sa pensée ; il le créa pour lui-même ;
à lui, mais à lui seul, il impose un tribut.
Malgré les faiblesses et les misères de la
nature humaine, n'a-t-elle pas été l'objet
de la plus haute manifestation de l'Être
diviij, elle, un jour, devenue Dieu par
son union intime avec la nature du Verbe.
Ramenés à ces termes, l'homme et l'uni-
442
COURS D'ASTRONOMIE.
vers matériel ne peuvent plus être com-
parés : ici le volume et l'espace , là au
contraire, mais là seulement, la vérita-
ble grandeur.
Or, si l'être pensant est plus noble que
tout cet univers qui ne pense pas , il s'en-
suit bien , à la vérité , que l'homme peut
être l'objet d'une création matérielle aussi
immense qu'on voudra la faire ; mais le
problème reste entier, à moins qu'on
n'assigne le point de vue auquel se serait
placé le Créateur en façonnant pour
l'homme l'univers tel qu'il est. De quelle
utilité pour l'homme est cet univers ?
Une partie seulement de la surface du
globe qu'il habite paye tribut à ses be-
soins ou à ses plaisirs; le reste ne lui
appartient pas, ou n'est qu'une propriété
stérile et quelquefois à charge. Hors de
cet étroit domaine, le soleil et même la
lune semblent avoir été créés en vue de
la terre et de l'homme par conséquent ,
et l'on peut admettre que ces deux astres
ont reçu cette destination exclusive. Mais
au-delà de notre système , qu'y a-t-il dont
l'homme puisse tirer parti , ou du moins
les usages auxquels il sait approprier
quelques uns des corps célestes, sont-
ils en proportion avec l'immensité et le
nombre de ces corps? Les étoiles, sans
doute, servent au navigateur et au géo-
graphe; mais les deux ou trois mille que
nous apercevons à l'œil nu , ne sont-
elles pas plus que suffisantes pour rem-
plir cet objet? et dès lors , à quoi peuvent
servir les innombrables millionsqui nous
échappent, ou qui ne se manifestent à
nos yeux que par le secours de puissans
télescopes»? Celles-là même quinous sont
de quelque utilité, ne pouvaient-elles
remplir l'objet de leur création sansêue
pourvues de masses aussi gigantesques,
sans être jetées à d'immensmables dis-
tances, sans être étag^es , comme elles
le sont , dans des milliers de zones di-
verses? Mais les autres surtout, que no-
tre oeil ne saurait compter, qu'il ne peut
même apercevoir, celte poussière d'étoi-
les et de mondes qui rivalise avec le sa-
ble de nos mers, et qui ne se manifeste
à nous que par les taches dont l'azur
céleste est parsemé , tous ces corps ne
sont -ils pas évidemment étrangers à
l'homme , autant pour le moins que les
cailloux qui recouvrent le fond de l'O-
céan ? Comment l'homme était-il donc
en vue au Créateur , lorsqu'il créa ces
masses, et les jeta aux confins de l'es-
pace hors de la portée de nos sens ?
Et pourtant , il en est ainsi, comme je
vais le dire. Oui , l'homme était en vue
au Créateur lorsqu'il fit tout cela, et tout
ce qu'il a fait, il devait le faire. Le secret
de ce paradoxe est celui de tout chré-
tien, car il est aux premières pages de
notre catéchisme.
Quelle est en effet la destination de
l'homme ici-bas ? Il a été mis sur la terre
« pour connaître Dieu, l'aimer et le ser-
vir, v et à cette noble fin doivent se rap-
porter toutes ses actions. Dieu a donc
voulu êlre sans cesse présent à sa pen-
sée...; mais c'est par les choses visibles
que leur invisible auteur se manifeste à
son intelligence (1). Donc il a dû entrer
dans les vues du souverain Créateur, que
partout où l'homme porterait ses regards,
partout l'homme rencontrât Dieu ,
Dieu manifesté par ses œuvres. Or , si
Dieu a voulu cela , voici ce qu'il a dû
faire.
Sur la surface de notre globe. Dieu a
semé les êtres vi vans. Les uns payent tribut
aux besoinsetauxplaisirsdel'hoinme; les
autres, dépourvus d'utilité de ce genre,
sont la part de son intelligence et de sa
pensée; car, dans ceux-là, les merveilles
de l'organisation et le jeu des forces na-
turelles sont aussi éclatantes et souvent
plus variées que dans les êtres qui le ser-
vent. L'homme rencontre donc Dieu par-
tout dans les êtres tributaires de ses be-
soins physiques; mais hors de la sphère
de ces besoins, il le rencontre encore. Il
n'est pas un point de la surface de notre
domaine où Dieu ne se manifeste sous
l'une ou l'autre de ces formes.
Si l'homme plonge ses regards au-
dessous de cette surface. Dieu s'y révèle
à lui dans les débris de la vie animale,
débris si nombreux, si variés, qui peu-
plent toutes les couches dont se com-
pose l'écorce du globe. Avant de créer
l'homme, le plus parfait et le dernier
de ses ouvrages, Dieu avait préludé à
son œuvre par d'autres créations, et les
merveilles de l'organisme dans les deux
(l) Invisibilia enim jpsius, per ea qiuc fada
sunl, conspiciuntur. S. Paul, ad Rom,, i, 20,
PAU M. Dl&DOUITS.
443
règnes, s'étaient déjà développées sur la
terre. Aucun être intelligent n'était là,
qui put comprendre ces merveilles ; mais
l'homme devait venir, l'homme devait
creuser le sol, l'homme enfin devait trou-
ver ces déhris révélateurs du passé. Ainsi,
sur la terre et sous la terre, l'homme
rencontre toujours Dieu! Quel est le se-
cret de ces créations mystérieuses que
nous allons étudier dans les entrailles de
notre globe ? Il est cela , et rien de plus ;
il est cette pensée divine qui voulut cir-
conscrire le regard de l'homme dans un
cercle infranchissable de créations, et
dut étendre jusque sous ses pieds la scène
où se déploie sa puissance.
Mais jusqu'ici cette scène est restreinte
aux faibles proportionsde notre demeure.
Maintenant , portons nos yeux hors de la
terre; jetons-les vers l'espace qui , de tous
côtés, nous entoure, et dont les immen-
ses profondeurs emprisonnent nos re-
gards. II faut que là , encore, nous trou-
vions Dieu, non pas seulement à quel-
ques médiocres distances, comparables
aux dimensions de notre petit globe, mais
partout dans l'espace , partout où Dieu
peut être , partout où une œuvre divine
est possible. Et si Dieu l'a ainsi voulu,
voici ce qui en devait résulter.
La matière et le mouvement doivent
se montrer à tous les degrés de cette
échelle infinie. Dieu a dû créer des corps
inorganiques et d'un grand volume. La
grandeur était un attribut nécessité par
la distance , autrement ces corps n'eus-
sent pas été perceptibles par nos yeux.
Cette distance rendait aussi l'organisme
inutile, puisque son analyse eût échappée
à nos moyens d'observation : il ne fallait
que de la matière et du mouvement. Or,
voyons comment Dieu en a mis partout.
Nous rencontrons d'abord lesplanètes,
corps opaques et de grandeur relative-
ment médiocre. Cette grandeur est telle
que nos yeux peuvent les apercevoir, au
moins à l'aide de nos instrumens; la lu-
mière réfléchie peut donc suffire à nous
les rendre perceptibles. Voilà donc une
sphère de quinze cent millions de lieues
de diamètre , animée par l'existence de
plusieurs grands corps ; et leur opacité
a pour raison d'être cette médiocrité
d'existence relative qui les rend acces-
sibles à nos regards au moyen de la lu-
mière du soleil. Chaque coupd'œil que
nous jetons sur une planète , est une ré-
vélation de l'action divine, un appel
que Dieu adresse à notre pensée.
Au delà de la région des planètes nous
voyons errer les masses cométaires. Lors-
qu'elles abordent le voisinage du soleil
et le nôtre, elles nous donnent la révéla-
tion de leur existence. Mais bientôt elles
vont se perdre dans des profondeurs où
notre œil ne peut les suivre. Là donc, et
au delà surtout, des masses opaques ces-
seraient d'être visibles. Là donc aussi,
pour appeler nos regards, Dieu va chan-
ger de système.
A sa voix, des créations sans nombre
viendront occuper ces lointaines régions
des cieux. Mais pour les rendre accessi-
bles à nos sens , il devra les revêtir d'im-
mensité et de splendeur,- ce seront des
sphères énormes et douées de la faculté
d'émetlro une lumière qui leur soit pro-
pre. Or, ces étoiles devront peupler l'es-
pace, et le peupler à l'infini...; car PAR-
TOUT, il nous faut trouver Dieu. Leur
grandeur devra donc être proportionnée
à leur distance ; leurs masses seront
énormes, parce que tel sera aussi l'éloi-
gnement du point de vue: mais si elles
sont étagées par zones successives, leur
éclat, leur diamètre apparens devront
varier comme le nombre et la distance
de ces zones. Les étoiles de diverses
grandeurs appartiennent peut-être, et
j'ose le dire, appartiennent sans doute
à des systèmes superposés, qui se suc-
cèdent à des intervalles dont la mesure
peut dépasser de beaucoup celui qui
nous sépare des étoiles les plus voisines.
Plus de 7000 milliards de lieues séparent
la terre de Sirius ; autant de fois le même
intervalle peut-être nous sépare-t-il des
étoiles de sixième grandeur , qui sont la
limite de la puissance de notre œil. A ce
degré nous sommes dans les profondeurs
de l'immense, mais nous ne sommes pas
encore dans l'infini.
Ces lueurs blanches, si pâles et si dou-
teuses, qui tachent le ciel çà et là, se
métamorphosent sous l'action de nos
instrumens. La voie lactée et beaucoup
de nébuleuses se résolvent en un nombre
incalculable de petites étoiles, qui se-
raient incomparablement plus éloignées
que oelles de la sixième grandeur: ;«,ussi
444 COURS D'ASTRONOMIE,
les espaces qui les séparent paraissent-
ils à proportion plus petits; de sorte que
réunies en groupes serrés, elles pro-
duisent une lueur continue. En montant
jusqu'à eelles-là, nous faisons encore un
pas immense au delà de l'immense.
Par l'usage d'instrumens de plus en
plus perfectionnés , nous parvenons à dé-
composer en étoiles des nébuleuses qui
résistent à des inslrumens moins par-
faits. INous pénétrons donc dans de nou-
veaux systèmes, dont les distances et les
grandeurs peuvent incomparablement
dépasser toutes celles qui précèdent. En-
fin le pouvoir amplifiant de nos lunettes
s'évanouit devant d'autres nébuleuses.
Nous sentons que le regard de l'homme
a rencontré les bornes de son pouvoir.
Mais si l'œil est vaincu, l'esprit ne s'ar-
rête pas devant de telles barrières ; car
lui , il comprend , il juge , il affirme la
réalité de ces systèmes, dont l'immensité
i.cus sépare, et que l'œil ne fait que
soupçonner. Il s'élance par delà de ces
groupes; il les dépasse sans que rien puisse
arrêter son essor; et, par la simple
analogie des phénomènes que lui ont
révélés nos instrumens , il juge que les
bornes de l'univers ne sauraient être
atteintes. En suivant ces mondes lumi-
neux par delà ce que l'œil peut saisir,
c'est toujours Dieu qu'il rencontre, tou-
jours la pensée, toujours l'œuvre de
Dieu.
Lorsqu'en cherchant la parallaxe des
étoiles, qui échappe à ses moyens de
mesure , l'astronome s'émerveille des
énormes distances que suppose la nullité
de cette parallaxe , et qu'il compte par
millions de milliards de myriamètres,
ces grandeurs accablent à tel point son
imagination que la terre et l'homme dis-
paraissent à ses yeux. Il juge qu'en
présence de tels résultats , les préten-
tions de l'homme sur l'universalité de la
nature ne peuvent être que le résultat ri-
dicule d'une présomptueuse ignorance.
Eh bien, nous qui comprenons la nature
et la destinée de l'homme , nous devons
juger autrement l'univers , et grâce à
l'excellence de notre point, de vue, nous
le jugerons d'une manière plus sûre, plus
large , plus complète. Sans observations,
sans calculs, nous jugeons, à priori ,
que l'espace sans bornes n'est pas un
champ trop vaste pour la création; nous
affirmons, à coup sûr, que des corps
lumineux d'une immensité incompara-
ble doient être placés à des distances aux-
quelles rien dans nos mesures ne saurait
servir d'échelle. Les chiffres des astro-
nomes nous paraissent timides et ché-
tifs; nous sentons qu'ils s'arrêtent aux
premiers plans de scène, et nous les lais-
sons loin... bien loin derrière nous, en
suivant les œuvres de Dieu dans les pro-
fondeurs de l'infini.
Partout donc voilà la matière ; partout
un être créé ; partout une œuvre divine:
mais cela ne suffit pas. Cette matière de-
vra être en mouvement; car le mouve-
ment, car les lois suivant lesquelles il
s'exerce sont aussi une manifestation de
l'activité divine ; et il fallait d'ailleurs
que les esprits qui cherchent à s'aveugler
sur le principe de l'univers, ne pussent
se retrancher dans ce système , que la
matière existe nécessairement. La ma-
tière fût-elle le produit d'une éternelle
nécessité, il lui faudrait néanmoins un
premier moteur; et si ce moteur n'est
pas intelligent et libre, les élémens du
mouvement, sa direction et sa vitesse
n'auront absolument rien qui les règle,
rien même qui les détermine. Dieu se
manifestera donc encore par le mouve-
ment. Ce mouvement sera universel; il
sera régulier , constant , et néanmoins
offrira une foule de variétés qui témoi-
gneront de l'indépendance et de la par-
faite liberté du premier moteur. Voilà
pourquoi les planètes tournent, pour-
quoi le soleil est entraîné , pourquoi les
comètes vaguent dans l'espace; voilà
pourquoi les étoiles n'ont pas cette fixité
qu'on leur attribuait jadis. Quelques
unes, beaucoup peut-être, tournent au-
tour des autres avec toute la régularité
des planètes de notre système ; un certain
nombre ont un mouvement propre que
nos instrumens ne découvrent et ne sui-
vent qu'avec beaucoup de peine ; les au-
tres , toutes les autres sans doute, ont
reçu aussi une impulsion de la main du
Créateur. Leur mouvement ne se trahit
pas à nos yeux , parce qu'il est un élé-
ment perdu dans l'espace infini; mais il
n'échappe pas à l'intelligence, et l'intel-
ligence affirmera ce que les yeux ne sau-
raient dire.
PAR M. DESDOUITS.
445
Mais la régularité môme et l'immuta-
bilité de tous ces systèmes'célestes pourra
fournir à certains esprits un prétexte
pour contester la libre action qui en est
le principe , et proclamer la nécessité et
l'immutabilité de ce qui est. Pour ceux-
là aussi , Dieu a sa réponse toute prête.
Ces étoiles qu'on voit apparaître de temps
en temps , et s'évanouir après quelque
durée, ce sont autant de créations nou-
velles, qui rendent sensible cette inces-
sante action de l'auteur de toutes choses.
Ces astres présentent tous les caractères
des autres étoiles; et l'instantanéité de
leur apparition n'est pascompatible avec
l'idée d'un simple déplacement qui les
rendrait visibles lorsqu'elles auraient
atteint une distance convenable. On les
voit pâlir progressivement et disparaître ;
ce qu'on ne peut expliquer par le fait
d'un mouvement rétrograde; car dans
ce cas, leur apparition aurait offert les
mêmes phases. Il y a donc eu création vé-
ritable , suivie d'un véritable anéantisse-
ment ; ou tout au moins , formation su-
bite au moyen d'élémens dispersés, puis
dissolution complète de ces mêmes élé-
mens. 3Iais la formation et la dissolution
successives, également inexplicables par
les lois physiques , doivent être forcé-
ment attribuées à une action divine im-
médiate et indépendante.
316. Voilà l'univers, voilà les mondes !
voilà ce que Dieu a fait pour l'homme;
voilà ce qu'il a dû faire pour une seule
pensée de l'homme, qui vaut plus que
tout cela. Son but exigeait rigoureuse-
ment qu'il peuplât l'immensité de créa-
tions splendides, gigantesques, innom-
brables; quelques unes devaient répondre
à ses besoins physiques; tout le reste est
destiné à former la meilleure part , c'est-
à-dire à composer le domaine de son in-
telligence. Et maintenant, penseur chré-
tien , qui contemplerez le ciel à la lu-
mière de cette idée , dites si vous ne
comprenez pas bien mieux ces mots que
vous répétez si souvent avec le Psa lmiste :
Cœli enarrant gloriam Dei! ... Dites si
vous ne comprenez pas mieux la pre-
mière page de notre Genèse; là où l'écri-
vain inspiré dit ces trois mots si simples,
qui font le scandale des calculateurs :
Etfecit stellas. Car c'est pour l'homme,
en effet , que Dieu les créa ; et pour le
Créateur , c'est si peu de chose, que l'ex-
pression de cette œuvre immense devai'
se réduire à trois mots. Et c'est après
celle-ci , plus haut par conséquent sur
l'échelle de la création, que Moïse place
celle des êtres organisés qui peuplent
la demeure de l'homme; car dans le
moindre des animaux, dans le hideux
insecte qui tisse silencieusement sa toile
à l'angle de nos murailles, dans le mol-
lusque qui se traîne sur les tiges de nos
végétaux, ou dans la larve qui ronge
sourdement leurs racines, Dieu a dé-
pensé plus de puissance qu'en créant
toute la matière inerte qui remplit l'es-
pace. Car dans ces misérables créatures
que notre pied foule.il y a quelque chose
comme la pensée ; il y a une pâle ombre
de l'intelligence humaine, il y a du senti-
ment,il y aque!quechose,enunmot, que
toute la matière réunie ne saurait manifes-
ter. Mais, ô combien l'homme s'élève et
plane pardessus tout cela! comme toute la
création s'anoblit et s'explique dès qu'il
paraît pour la couronner ! Calculateurs,
géomètres, savans qui avez trouvé les
seerets des mondes et déchiré le voile de
la nature , savans orgueilleux des triom-
phes dugéuie humain, pénétrez-vous du
sentiment de votre réelle et véritable
noblesse, et qu'il vous souvienne, en
vous mettant en balance avec ce vaste
univers que vous le comprenez , vous , et
qu'il ne saurait vous comprendre!
Mais il est encore une page de nos
saints livres dont l'intelligence échappe
nécessairement à l'esprit que n'éclaire
pas le flambeau de cette vérité qu'ici je
proclame. Uu jour viendra où le genre
humain tout entier devra comparaître
devant le tribunal suprême ; et ce jour-
là , c'est le Christ qui vous l'annonce,
toutes les vertus du ciel seront ébranlées.
Ce n'est pas seulement le soleil qui per-
dra sa lumière , ou la terre qui s'éva-
nouira sous les pieds de l'homme; les
étoiles et tous les corps célestes quitte-
ront les espaces où Dieu les confina; et
toute la machine de l'univers entrera en
dissolution complète. Si l'homme n'était
pas l'objet de toute la création , pour-
quoi les étoiles et tous les systèmes in-
dépendans de la terre partageraient-ils
cette destinée suprême de l'atome où
l'homme habite? Mais si tous les corps
446
COURS D'HISTOIRE
célestes, et les forces qui les enchaînent
ont été créés en vue de l'homme seule-
ment, alors que Dieu anéantira son séjour
et mettra fin au système de son existence
temporelle , tous ces corps subordonnés
perdront leur raison d'être ; l'organisa-
tion de la matière, les forces qui lient
ses atomes, tous les ressorts qui main-
tiennent la vie de l'univers, et que Jésus-
Christ appelle les vertus des cieux , tout
cela cessera avec la fin que leur avait
assignée le Créateur; il ne restera plus
qu'une immense et désordonnée pous-
sière, de véritables atomes incohérens, à
l'existence même desquels , leur rôle
étant rempli, Dieu mettra sans doute un
terme.
Ainsi, de concert avec les indications
de la raison pure, la révélation nous dit
que l'existence et les destins de l'univers
se rattachent intimement et exclusive-
ment à ceux de l'homme. Belle et noble
est l'étude de ce merveilleux mécanisme
du monde ; la plus belle peut-être parmi
les travaux de l'esprit humain, et celle
qui porte empreint au plus haut degré
le sceau de sa puissance et de sa gran-
deur. Mais plus noble et plus sage est la
ECCLÉSIASTIQUE ,
pensée qui ne perd pas de vue la desti-
nation et la fin dernière de ces œuvres
de Dieu. De la science la plus haute et
la plus vaste , le sage a dit que cela était
aussi vanité (1). C'est qu'il est dans la vie
de l'homme des heures plus sérieuses
que celles qu'il applique à sonder l'es-
pace et à calculer des orbites. Insensé !
qui borne là le travail de son intelli-
gence, et ne sait pas animer par une pen-
sée morale ses froides et stériles inves-
tigations! Et certes, l'étude du ciel est
de toutes la plus propre à élever l'âme,
la plus propre à l'éclairer et à diriger
son essor vers le sanctuaire où Dieu ré-
side. Source féconde en grandes pensées,
cette étude aura rempli sa fin la plus no-
ble, si elle imprime dans les esprits qui
s'y livrent le sentiment d'une muette
mais intelligente admiration; si surtout
elle rappelle souvent à l'homme et le
tribut d'hommages que Dieu lui demande
et le grand jour où sur les ruines de l'u-
nivers, il vtrra s'accomplir ses suprêmes
et immortelles destinées.
L. Desdouits.
(1} Ecclés., i , 17.
Cottttf bc la JW&OttW.
COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE, PAR M. L'ARRÉ JAGER.
PREMIERE LEÇON.
Résumé du cours de l'année dernière.
M. l'abbé Jager, après avoir fait sentir
en peu de mots l'importance de l'his-
toire ecclésiastique qu'il regarde comme
une lumière sans laquelle la plupart des
faits restent obscurs et inintelligibles ,
donneunecourteanalysedeses leçonsdu
semestredernier.il a parlé de l'origine et
de l'emploi des richesses du clergé au
moyen âge , du service imminent rendu
par l'épiscopat , par la conversion des
Barbares, des missions dans le Nord, des
monastères et de son principal fonda-
teur, saint Benoit d'Aniane , du droit
d'asile , de la pénitence publique , de
l'exc mmunication et de ses effets tem-
porels, des peines contre les hérétiques,
et enfin de l'alliance étroite entre le sa-
cerdoce et l'empire.
Le professeur s'appuyant sur les mo-
numens de l'antiquité, a trouvé l'origine
des richesses du clergé au moyen âge
dans la politique des princes, dans les
donations des fidèles et dans la recom-
mandation , toutes causes honorables
au clergé et principalement à l'épisco-
pat , dont le dévouement et la charité
avaient acquis une grande renommée
pendant l'invasion des Barbare?. Le suc-
PAR M. L'ABBÉ JAGER.
Ml
ces des missions du INord est dû au >:èle
éclairé des missionnaires et à la force de
la morale divine, qui brise les cœurs les
plus durs et souvent les esprits les plus
rebelles. Le professeur a réfuté les his-
toriens qui ont voulu attribuer la con-
version des Barbares à l'instinct et à l'i-
magination des peuples, ou à la politique
des cbefs. En parlant des monastères, il
a fait ressortir l'importance de ces éta-
blissemens au moyen âge. Les deux tiers
de la France n'étaient point cultivés,
les peuples étaient dans une grande igno-
rance ; habitués au maniement des ar-
mes, ils n'avaient aucun goût pour le
travail. Ce sont les moines qui leur in-
spirèrent ce goût en défrichant les terres
couvertes de forêts , en rendant les dé-
serts habitables. Leurs maisons deve-
naient par leur travail des fermes-mo-
dèles , des greniers d'abondance , des
écoles d'où sortaient les hommes les
plus illustres pour porter ailleurs la ci-
vilisation ; outre qu'elles offraient des
modèles de sainteté, dont l'exemple n'a
pas été inutile à un peuple encore bar-
bare et corrompu.
En parlant du droit d'asile accordé
aux églises et ouvert à tous les malheu-
reux, le professeur a fait sentir combien
cette institution était bienfaisante dans
un temps où les lois barbares étaient
encore en vigueur , où le maître avait
le droit de vie et de mort sur son es-
clave , le mari sur sa femme et son en-
fant, le roi sur ses sujets, les parens d'un
homme assassiné , sur le meurtrier. Ré-
fugiés à l'église, ils étaient sauvés; alors
l'évêque devenait doublement médiateur,
d'abord entre Dieu et le coupable , en-
suite entre le coupable et ceux qui l'a-
vaient poursuivi. L'évêque ne le rendait
qu'à condition qu'il serait en sûreté, et
qu'après l'avoir réconcilié avec Dieu.
Un autre asile était ouvert aux enfans
dans les couvens , lorsque les parens
étaient assez dénaturés pour s'en défaire.
Les parens se présentaient à l'église du
monastère ; là, à l'autel, en présence du
prêtre, ils offraient l'enfant et prenaient
pour lui un engagement perpétuel qui
ne pouvait plus être rompu , même lors-
que l'enfant , parvenu à l'usage de la
raison, sentait qu'il n'était point appelé
à la vie monastique. « Cette institution ,
< a dit le professeur, vous parait singu-
« lière, peut-être ridicule, mais ne jugez
u pas avec légèreté. Prenez pour prin-
i cipe que chaque fois que vous trouvez
« une institution singulière dans l'Eglise,
i il y a dans la société quelque chose
i qui l'a provoquée. Lorsque la règle
î dont je vous parle a été établie, la bar-
« barie , le despotisme étaient dans la
< famille ; le père avait le droit d'ôter la
« vie à son fils nouveau-né, ou de le ven-
« dre en esclavage , et trop souvent il
« usait de ses droits. L'Eglise offrit donc
« aux parens un moyen de les laisser
« vivre. Et c'est ainsi qu'une institution
i qu'on ose traiter de ridicule a sauvé la
« vie à des milliers d'enfans, à des princes
î même qui, étant à redouter, auraient
î été mis à mort, si cet asile n'avait point
« existé, ou si l'engagement avait pu être
( rompu. Vous voyez donc là, Messieurs,
« une institution non ridicule, mais sage,
i faite dans l'intérêt de l'humanité. »
Mais ce qui a fait le plus d'impression
sur l'auditoire, c'est ce que le professeur
a dit sur la pénitence publique. Après
avoir expliqué en quoi elle consistait ,
et pour quels crimes elle devait être im-
posée , le professeur a repris : « Sans
« doute , Messieurs, ces peines vous pa-
« raissent dures ; cette exposition aux
« portes des églises, ces jeûnes rigoureux
« de 5, de 7 et de 10 ans, vous effrayent ;
i peut-être êtes-vous tentés d'accuser
< l'Eglise de tyrannie et même de cruau-
« té. Mais avant de juger, commencez
« par vous rappeler que la plupart des
« hommes, soumis à la pénitence publi-
« que, étaient de grands coupables, tels
< que ceux que nous voyons assis au-
a jourd'hui sur les bancs de la cour d'as-
i sises, et qui sont condamnés à mort ou
« aux travaux forcés à perpétuité , avec
i exposition, qui est un reste de la péni-
<r tence publique. Eh bien! Messieurs,
« vous avouerez qu'une pénitence de 5,
j de 7 et même de 10 ans , est moins ri-
f goureuse que la peine de mort ou celle
< des travaux forcés.
i Certains publicistes ont beaucoup
« parlé, dans nos derniers temps, de l'a-
< bolition de la peine de mort; ils ne se
j doutaient guère que sur ce point ils
i étaient d'accord avec l'Église; car l'É-
< glise ne veut pas non plus la peine de
448
COURS D'HISTOIRE
« mort, abhorret à sanguine. Mais il a
< manqué à nos publicistes une chose
« bien importante, le secret de rendre le
c criminel à la société sans danger pour
c elle, et puis le secret d'inspirer l'hor-
« reur du vice à ceux qui voudraient
i faire comme lui. Voilà le secret qu'ils
c n'ont pu découvrir, malgré leur indus-
i trie et le progrès des lumières : c'est
« pourquoi la peine de mort est restée
c dans notre code pénal , et probable-
« ment elle y restera encore long-temps.
< Eh bien, Messieurs, ce secret qu'on
« cherche en vain aujourd'hui, l'Église
i le possédait éminemment bien au
« moyen âge , et cela par la pénitence
t publique. Elle conservait la vie au cri-
« minel sans danger pour la société, et
« elle lui infligeait une pénitence assez
« efficace pour que son exemple ne fût
< point contagieux. Pour vous en con-
c vaincre, considérez les vues de l'Église
t et ses moyens. Ses vues étaient celles
c de l'Ecriture : Je ne veux pas la mort
< du pécheur, je veux qu'il se conver-
t tisse et qu'il vive... Le premier soin de
« l'Eglise était de convertir , de changer
« le criminel par un sincère repentir ,
« de le rendre pur par une expiation , et
t d'en faire un enfant digne du royaume
« céleste. Voilà à quoi tendaient tousses
« efforts, toutes ses cérémonies, et elle
c y parvenait par la religion, et souvent
< long-temps avant le temps marqué
« pour la pénitence. Dès lors , plus de
« danger pour la société. Une lui restait
< donc plus qu'une seule chose à faire,
« c'était d'inspirer l'horreur du crime ,
« d'effrayer ceux qui auraient été tentés
t de le commettre : c'est ce que faisait
t encore l'Eglise par la rigueur et la du-
« rée de la pénitence publique , et par
« la solennité qu'elle y mettait. »
Ici le professeur a exposé les cérémo-
nies lugubres de la pénitence publique,
les divers degrés, les humiliations, les
peineset les jeûnes qui l'accompagnaient,
les épreuves longues et rigoureuses pro-
portionnées au crime. Le meurtrier était
condamné au pain et à l'eau, à moins
que l'évêque n'en jugeât autrement. Ve-
nait ensuite l'absolution solennelle don-
née le jeudi-saint par l'évêque. Après
quoi le pénitent rentrait dans la société,
mais non avec les mêmes privilèges. Il
ECCLÉSIASTIQUE ,
était exclu de toutes les fonctions hono-
rables, il ne pouvait plus retourner à la
milice séculière , ni entrer dans l'état
ecclésiastique, etc. « C'est ainsi, dit le
j professeur, que l'Eglise conservait la
« vie au coupable, sans lui assurer l'im-
« punité et sans rendre son exemple
« contagieux. Le pénitent était changé,
« converti , son repentir avait été éprou-
« vé , l'expiation était faite, la société
« n'avait plus rien à redouter de sa part,
« car les rechutes étaient très rares.
i Grâce à l'Eglise, qui peut seule péné-
c trer dans les consciences, on n'enten-
« dait pas alors parler de ces repris de
« justice, ou de forçats libérés, qui dé-
« soient aujourd'hui nos tribunaux et
t qui les forcent à rester en perma-
« nence. Les criminels , corrigés et
« changés, étaient remis au nombre des
« enfans de Dieu. Ne soyez donc pas
< étonnés que les princes aient donné
« leur sanction à la pénitence publique.
« Ils ne voyaient pas de moyen plus pro-
« pre à contenir les malfaiteurs, à con-
« server l'intégrité des mœurs , et la sta-
< bilité du trône. C'est pourquoi ils sont
t venus au secours de l'Eglise, mais avec
« des vues bien différentes. L'Eglise
< voyait dans la pénitence publique la
< conversion du pécheur, son expiation,-
î le prince n'y voyait qu'un excellent ré-
« glement de police, qui lui semblait
« nécessaire pour gouverner.
« J'ai oublié de vous dire, a ajouté le
« professeur, que la durée de la ^péni-
« tence dépendait de l'évêque , et que
< rarement le pénitent accomplissait le
< temps fixé par les canons. L'histoire
« ecclésiastique n'en fournit pas même
< d'exemple. Presque toujours le péni-
« tent était converti avant le temps vou-
.( lu, et pouvait êtrerenvoyé sans danger ;
« il y avait de la ressource dans le cœur
< du coupable , parce que la foi y exis-
< tait. Cette ressource n'est pas la même
c aujourd'hui, c'est pourquoi les peines
< sont si longues et si sévères; nouvelle
< preuve que moins il y a de religion, plus
« les lois civiles sont obligées de sévir. »
Le professeur a fait ensuite observer,
que malgré les capitulaires de Charle-
magne, la pénitence publique s'est affai-
blie vers le milieu du 9e siècle. Une autre
arme lui a été substituée, c'est l'excom-
PAR M. L'ABBÉ JAGER.
449
iminication, qui a été également accep-
tée et sanctionnée par les princes; c'est
pourquoi elle entraînait des peines, non
seulement spirituelles comme dans les
premiers temps , mais encore tempo-
relles; telles que la privation des hon-
neurs, des dignités , la confiscation des
biens, l'exil, etc. Ces peines venaient des
princes et non de l'Église , qui n'avait
pas le droit de les imposer.
Le professeur a fait observer que les
peines prononcées contre les hérétiques,
venaient de la même source. Il a démon-
tré que les décisions des conciles avaient
été adoptées par les princes et étaient
devenues la foi et la loi de l'État. L'héré-
tique qui attaquait cette foi était cou-
pable de lèse-société, et puni non seule-
ment par l'Église, mais encore par
l'État. De là viennent les peines tempo-
relles qu'on trouve dans les édits des
empereurs et dans les codes de Justinien
et de Théodose contre les hérétiques.
c Pourquoi les empereurs, a ajouté le
« professeur , ont-ils attaché des peines
« temporelles a la violation de la foi?
« Est-ce la piété qui les y a portés? La
c piété pouvait y être pour quelque
« chose. Lesempereursétai^nl chrétiens,
« et comme tels ils voulaient maintenir
« l'intégrité delà foi. Mais il me semble,
< en lisant l'histoire, que la politique y
« avait une forte part. Les empereurs
< cherchaient, par tous leurs efforts,
« l'unité politique, et ils croyaient que
i l'unité religieuse était le moyen le plus
« efficace pour y parvenir. Ils ne s'y
« trompaient pas ; car l'unité religieuse
< n'est pas indifférente à l'unité poli-
« tique; on dit avec raison , que quand
€ on ne s'entend plus, on ne s'aime plus.
« En outre, les empereurs étaient ins-
< truits par l'expérience; ils savaient
« qu'il se fait rarement une révolution
« religieuse, sans commotion politique.
« Ils se croyaientdonc intéressés à main-
« tenir l'intégrité de la foi catholique et
c établir des peines contre les héréti-
< ques.
i Tout cela venait de l'étroite al-
« liance entre le sacerdoce et l'empire
« au moyen âge, alliance que Cbarle-
i magne a renouvelée et resserrée par
c ses capitulaires. Cette alliance encore
e peu comprise, a duré pendant tout le
i temps du moyen âge et a donné lieu
« aux événemensles plus extraordinaires
< que j'aurai lieu devons exposer. Mais
« rappelez-vous qu'en vertu de cette al-
« liance contractée, surtout au temps de
4 Charhmiagne , le prince prêtait à l'É-
i glise tout le poids de son autorité , et
« l'Église faisait de même à son tour.
« Par là se trouvait sanctionné , non
« quelque règle de morale ou de disci-
< pline, mais tout le code évangélique,
c toute la doctrine de l'Église, sa foi, sa
« morale, sa discipline; en un mot l'État
« était chrétien. Les cbâtimens infligés
« par l'Église étaient soutenus par l'au-
« torité civile, qui venait à son tour y
« ajouter des peines temporelles. Celui
« qui ne se soumet pas à la sentence de
t l'évêque, dit un capitulaire de Charle-
« magne, sera chassé de noire palais,
« privé de ses honneurs, etiamsi filii
i nostfi fuerint , et envoyé en exil. Voilà
ï la loi du moyen âge, loi qui nous donne
« la cief de toute son histoire. >
Le professeur a ensuite exposé son plan
pour les leçons de la présente année, plan
dans lequel entrent des questions histo-
riques d'une haute portée. Il commen-
cera dans la prochaine réunion par le
divorce de Lothaire , qui a fait tant de
bruit vers le milieu du 9e siècle. C'est la
première lutte d'un pape avec un roi
pour cause de divorce.
Nous aurons soin de reproduire fidèle-
ment ces leçons. On peut être sûr de leur
exactitude, puisque le professeur veut
bien revoir lui-même l'analyse que nous
en faisons faire.
450
HISTOIRE DE LA VIE, DES ÉCRITS
REVUE.
HISTOIRE DE LA VIE,
DES ÉCRITS ET DES DOCTRINES DE MARTIN LUTHER;
PAR J.-M.-V. AUDIN.
TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE (1).
Ch. 6. Adrien VI. '— Diète de Nuremberg. 1S22.
Nous avons assez fait connaître, dans
notre précédent article, quelles furent
les réformes de Luther et de ses disciples.
Jetons un moment les yeux sur ce siège
de Rome , c'est-à-dire sur la Babylone des
nouveaux évangélistes.
« Pendant que Luther prononçait dans
l'église de Witlenberg son sermon sur le
mariage, un autre moine, sur qui la
Providrnce avait aussi ses vues , ensei-
gnait la théologie à Louvain : on l'appe-
lait le docteur Florent. Dieu ne lui avait
pas accordé les dons qui remuent la
multitude; sa parole était simple, sans
ornetnens mondains, comme ses véte-
mens. Il habitait à l'Université une petite
chambre, véritable cellule où Érasme eut
peine à trouver un siège quand il traversa
Louvain pour se rendre à Rotterdam. Il
se levait de bonne heure pour étudier, et
ne faisait qu'un repas par jour; il aimait
les pauvres, et partageait avec eux les
1,000 florins que lui rendait sa place, et
leur abandonnait une de ses deux robes
de professeur que la ville lui accordait
par année. Un jour, Dieu prit par la
main le principal de Louvain, et le con-
duisit à Piome pour monter sur le trône à
la place de Léon X. Le docteur prit le
nom d'Adrien VI.
c Adrien était d'une tout autre nature
que son prédécesseur : il n'aimait ni le
(1) Voir le 2e article au n° 71 ci-dessus, p, 540.
faste ni la représentation. Il n'élèvera
pas, dans son pontificat, des monumens;
il ne dépensera pas les trésors du Vatican
à enrichir Rome de chefs-d'œuvre; il ne
creusera pas la terre pour en tirer des
statues antiques; il ne marchera pas dans
les rues au milieu des flots de peintres,
de poètes ou d'historiens. Il a d'autres
goûts et une autre mission. Élevé loin de
l'Italie, dans une petite ville de Hol-
lande. Utrecht, il a puisé sur les bancs
de l'école une grande simplicité de
mœurs et de manières. Il aime les lettres,
toutefois, parce qu'elles polissent l'âme,
ornent l'esprit et donnent de l'élégance
aux mœurs. Par-dessus tout, c'est une
organisation empreinte de bonté, d'a-
mour et de charité, d'une ineffable dou-
ceur, et qui , pour donner la paix à
l'Eglise, sacrifierait volontairement son
repos et sa vie.
« En Hollande, il s'était pris d'amitié
pour tous ses compagnons d'étude, et
son premier souvenir, à Rome, fut pour
Erasme; deux intelligences que le bruit
des disputes religieuses fatiguait, parce
qu'elles les arrachaient à ce qu'il y avait
de plus doux pour elles, la quiétude d'es-
prit. Aussi, en montant sur le trône,
Adrien se hâta d'écrire à son ancien ca-
marade (p. 97)... Il croyait qu'aux temps
difficiles, Dieu suscitait toujours, dans
sa miséricorde, quelque créature d'un
ordre élevé pour faire tête aux orages;
que, cette grande mission accomplie,
Dieu la retirait de la terre. Or, à. se&
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
451
yeux, ce messie, c'était Erasme. Il lui
écrit donc une belle lettre, en vérité!
« J'ai vu. tli! le prophète, l'impie exalté
au-dessus des cèdres du Liban; j'ai passé
et il n'était déjà plus; j'ai cherché et je
n'ai pu trouver la place où il s'asseyait...
Différerais- tu encore, Erasme, de te
prendre à cet homme de chair que Dieu
a rejeté de sa face, qui trouble le repos
de l'Eglise et précipite dans les voies de
la damnation tant d'âmes misérables?
Lève-toi, lève-toi au secours de la cause
de Dieu ; par les dons admirables du Sei-
gneur, songe qu'il t'a été donné de sauver
ceux qu'égare Luther, de raffermir ceux
qu'il ébranle, de relever ceux qu'il a jetés
à terre. Quelle gloire pour ton nom !
quelle joie pour les catholiques! Rap-
pelle-toi cette sentence de l'apôtre saint
Jacques : iQui convertit à la vérité son
frère égaré, qui rappelle de la voie de
perdition le pécheur, se sauve de la mort
et couvre la multitude de ses iniquités.
Je ne pourrais t'exprimer de quelle jubi-
lation mon cœur serait inondé si, grâce
à ton assistance, ceux que le poison de
l'hérésie a corrompus venaient à résipis-
cence, sans attendre que la verge des ca-
nons et des décrets impériaux les ait
frappés. Tu sais si les mesures de rigueur
conviennent à ma nature, toi que j'ai
pratiqué avec tant de charmes dans notre
douce solitude de Louvain. Que, si tu
crois accomplir plus sûrement à Rome
cette œuvre de salut, viens quand sera
passé l'hiver, viens quand l'air sera purgé
des miasmes pestilentiels qui l'infectent
depuis quelque temps; viens, la joie dans
le cœur et la santé au corps. Tous les
trésors de nos bibliothèques te sont ou-
verts; je t'offre et mes entretiens parti-
culiers, et ceux de tous les doctes que
Rome possède. »
« Mais alors Erasme avait vieilli ; l'âge
et les maladies avaient usé sa verve, déco-
loré son sarcasme, éteint le feu de ses
regards et blanchi ses cheveux. Sa phrase,
jadis exubérante de vie et de coloris,
s'était creusée comme ses joues, et son
rire grimaçait comme celui d'un vieil-
lard. Si bien que lorsqu'arriva la lettre
d'Adrien, Erasme comprit qu'il était
trop tard et qu'unduel avec Luther était
impossible.
«Très saint Père, lui répondit-il, je
vous obéirais volontiers; mais il y a un
tyran, plus cruel que Phalaris, auquel je
dois obéir d'abord, la gravelle, si vous
voulez savoir son nom. L'hiver s'est en-
fui, la peste a quitté Home ; mais le
chemin est bien long, et voyager à tra-
vers les Alpes neigées, affronter des
hypocaustes dont l'odeur seule me met
en pâmoison, de sales et incommodes
hôtelleries , des vins violens qui me por-
teraient à la tète. Et puis, le style a fait
ainsi que le corps, il a blanchi; j'ai des
maîtres aujourd'hui. Mon érudition est
médiocre, puisée dans de vieux écri-
vains, plus propre à la harangue qu'à la
polémique: pauvre homme qui a perdu
toute sa gloire. Voyez de quel grand
poids serait l'autorité d'Erasme aux yeux
de gens qui font fi de l'autorité des aca-
démies, des princes et du souverain pon-
tife lui-même. La renommée, si elle m'a
visité, s'est bien attiédie; elle s'est re-
froidie et changée en haine. On m'écri-
vait : Au grand héros, au prince des
lettres, à l'astre de Germanie; aujour-
d'hui , à peine si on ne s'occupe de moi
que pour me dénigrer. Viens à Rome !...
Mais c'est comme si vous disiez à l'écre-
visse : Vole. — Donnez-moi des ailes,
répondrait l'écrevisse. Rendez-moi, très
saint Père, ma jeunesse, rendez-moi ma
santé. »
« Luther nous a déjà dit que le philo-
sophe avait oublié quelque peu de sa
théologie dans l'étude de l'antiquité.
« C'était un véritable Allemand que le
papR Adrien, Allemand dans son lan-
gage, dans ses vêlemens, dans ses mœurs,
dans sa loi, qui , pour Être excitée, n'a-
vait pas besoin, comme celle des Ita-
liens, de symboles et de simulacres.
Véritable chrétien de la primitive Eglise,
qui malheureusement ne comprenait pas
que la forme extérieure a besoin, si elle
veut durer, de se renouveler avec les
mœurs d'un peuple. Vêtu plus que sim-
plement, on ne le reconnaissait, quand
il parcourait les rues de Rome, qu'au
cortège de boiteux, de paralytiques,
d'aveugles, de mendians de tout sexe qui
s'assemblaient sur son passage, et aux-
quels il faisait l'aumône. D artistes,
aucun, car il ne les aimait pas et leur
reprochait de voler le bien des pauvres
non qu'il fût étra nger à l'esthétique, c^
452
HISTOIRE DE LA VIE, DES ÉCRITS
il était poète avant d'être pape ; mais la
charité était sa seule muse. Un jour,
qu'on lui parlait de la magnifique pen-
sion que Jules II avait faite au seigneur
qui avait trouvé le groupe du Laocoon,
il hocha la tête: «Ce sont des idoles,
dit-il; je connais d'autres dieux que je
préfère : les mendians, mes frères en
Jésus-Christ, p (11, 96-99.)
Aussi Adrien fit-il plus de réformes
que Luther n'en avait demandé.
Cependant celui-ci avançait toujours
son œuvre de destruction. A cette épo-
que, il publia un livre où il soutenait
que le chrétien n'a aucune obéissance
à rendre au magistrat. Vers ce temps
(1524) , les princes s'assemblèrent à Nu-
remberg, et au lieu de s'occuper de Lu-
ther, qui sapait leur puissance, ils adres-
sent cent réclamations au pape (centum
gravamina)
et les remettent à son légat,
qui fut très faible devant eux.
« Adrien, ce pape si pur, ce chrétien de
la primitive Eglise, ce bon pasteur qui
eût donné sa vie pour ses brebis, cet
apôtre qui ne pensait pas le mal et dont
le monde n'était pas digne, suivant la
belle expression d'un historien protes-
tant, mourut de douleur. Tous les pau-
vres de Rome suivirent son convoi en
pleurant; ils criaient : «Notre père est
mort! » Et sur leur passage, le peuple,
agenouillé, versait des larmes. Jamais
pompe funèbre n'avait fait éclater sem-
blable douleur; Rome avait enfin com-
pris tout ce qu'elle avait perdu. Quelques
cardinaux accompagnèrent le corps à
l'église de Saint-Pierre : c'étaient ses amis
d'enfance. Par leur soin, un petit monu-
ment en pierre fut érigé , qui devait gar-
der ces restes chéris; et sur cette pierre
on lisait : «Ci-gît Adrien VI, qui regar-
dait le pouvoir comme le plus grand des
malheurs.» Plus tard, un cardinal alle-
mand fit élever à ses frais, dans une autre
église, un cénotaphe moins simple, qui
portait ces paroles, qu'aimait à répéter
Adrien •• « A l'âme la plus honnête, rien
n'importe comme le temps où elle a
vécu. i
Cependant les ordres assemblés, d'un
côté, décrètent qu'on fera exécuter le
décret de Worms contre Luther, et de
l'autre, qu'on assemblera un concile
pour examiner ses griefs. Luther se
moque de cette décision contradictoire
et poursuit ses triomphes, tandis que
Charles V pense à faire la guerre au pape
et à saccager Rome.
Ch. 7. Henri VIII. 1S24-1S2S.
Mais voici un nouveau champion, un
champion couronné qui se lève contre
Luther.
« La Captivité de Babylone , répandue
en Allemagne avec profusion, lue avide-
ment et louée par les antagonistes de
l'école de Cologne, vint en Angleterre
exciter quelque bruit. La scholastique
avait à Londres, dans le clergé et les sé-
minaires, de chauds défenseurs. La ré-
volte de Luther y avait causé un étonne-
ment mêlé d'effroi. Par hasard , le grand
théologien de l'époque était justement le
monarque qui régnait sur la Grande-
Bretagne : Henri VIII lut un des premiers
le pamphlet de Luther, et sur-le-champ
il se proposa de le réfuter. Erasme eut
connaissance de cette fantaisie royale, et
il y applaudit. Le prince, pendant quel-
ques semaines, s'enferma dans son ca-
binet avec son chancelier, l'archevêque
d'Evora et d'autres prélats, qui, s'il faut
en croire Luther, prêtaient à leur maître
leurs sophismes et leur colère. La ré-
ponse parut sous le titre de : Défense des
sept sacremens contre le docteur Martin
Luther....
« Ce fut un grand événement dans le
monde religieux que cette apologie du
catholicisme par uue tête couronnée.
L'œuvre de Henri VIII traversa bientôt
la mer, et fut reproduite, sous tous les
formats, en Hollande, en Belgique, en
Allemagne et en France. En Italie, il y
eut une pluie de sonnets, d'odes, de
poèmes en l'honneur du monarque ; Vida
et Cicoli célébrèrent l'œuvre royale en
vers latins; Erasme chanta la prose, et
Eck l'argumentation du prince. Pendant
plus de six mois, le monde ne s'occupa
que de Henri VIII et de sa gloire litté-
raire. Cette gloire est oubliée, et son
livre gît, enterré en un suaire de parche-
min, dans quelques bibliothèques alle-
mandes, où nous l'avons retrouvé à côté
des œuvres de Priérias, d'Eck, de Coch-
lée, qui firent, eux aussi, tant de bruit
sur cette terre. ï
Luther répondit au roi par un torrent
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
453
d'injures; puis, sur les plaintes du duc
Frédéric, il écrivit une lettre de rétrac-
tation remplie de basses adulations.
Ch. 8. Le pape âne. — Le moine veau. 1824-1826.
C'est le titre d'un sale et dégoûtant
pamphlet dans lequel Luther et Mélanch-
ton , avec un ton convaincu et comme
s'il se fût agi d'un fait avéré , racontent
comment Dieu avait envoyé pour signe
de sa nouvelle loi et de la chute de Rome
un âne qui avait la tête du pape et un
veau gui avait celle d'un moine. Ce pam-
phlet eut pourtant un succès universel,
et il jouit encore en Allemagne d'une
grande réputation.
Ch. 9. Les paysans. 1S24-1526.
Mais voici que des fruits, non plus de
folie ou de débauche , mais des fruits de
dévastation et d'assassinat vont appa-
raître et prouver la divinité de la ré-
forme.
« L'aristocratie épiscopale avait été re-
construite par Charlemagne. Le clergé
allemand était puissant; il possédait de
riches abbayes, qu'au besoin il transfor-
mait en forteresses, où souvent on le vit
braver l'empire. Les évoques de Minden,
de Munster, de Paderborn, étaient de
véritables souverains ■ on leur payait le
cens, les corvées, les péages, tous les
droits de suzeraineté. Ces impôts étaient
souvent bien pesans, le peuple ne pou-
vait se libérer; on employait la force
pour l'y contraindre, et il murmurait.
« Un jour, à Schcendorf, en Bavière, un
paysan, nommé Konrad, dit à ses cama-
rades de venir le trouver le dimanche
suivant pour rire et boire à pleins verres.
Konrad était un franc buveur, sans souci
de l'avenir, riant de tout, même de son
curé. On fut exact au rendez-vous. Kon-
rad était à cheval sur un large tonneau ,
la face enluminée par d'amples libations
vineuses qu'il avait faites avec ses voi-
sins, suivant sa coutume. De son tonneau
il faisait le prophète, et promettait, à
tous ceux qui voudraient être de sa con-
frérie, des terres au pied de la montagne
de la famine, des troupeaux dans le pâ-
turage de la gueuserie, des viviers dans
la mer de la mendicité. L'association fut
bientôt formée ; Konrad enrôla tous ceux
qui aimaient à boire en cachette dès
TOMK XII. — N° 72. 1811.
qu'ils avaient un groschen pour acheter
du vin à l'abbé. En 1502, une confrérie
s'était déjà élevée, qui avait pris pour
signe un soulier (bundschuch) , et avait
été obligée de se dissoudre de par ordre
de l'empereur Maximilien.
« Konrad ne voulait pas faire la guerre
à l'empereur, mais rire, et ses armes
étaient un tonneau. Chaque ville eut
bientôt des confréries à l'instar de
Schœndorf. On riait, on chantait, on
dansait , on s'enivrait. Le pouvoir laissait
faire.
« En 1514, le duc de Wurtemberg, qui
comptait dans ses Etats un grand nombre
de confréries du Tonneau, augmenta
l'impôt du vin. Konrad lit une vilaine
moue d'abord, mais le rire devint en-
suite plus fort, et il se mit dans la tête
(il avait bu ce jour-là plus que de cou-
tume) d'appeler son maître en jugement.
Les assises devaient se tenir sur la place
de Schœndorf; les juges étaient tout
trouvés : c'étaient ses compagnons de
table. Il faut vous dire que le duc, avare
et besogneux, avait fait ce qu'on prati-
quait autrefois à Constantinople, dimi-
nué les poids et mesures. Or, banquier
marchand, facteur privilégié du duché,
il était sûr de faire de bonnes affaires, et
il ne s'était pas trompé.
< Donc, le tribunal est rassemblé : tout
le village pour assistant. Au milieu, un
grand baquet d'eau, et à côté les pièces
du délit, les poids limés par Sa Grâce.
Konrad les pousse et les laisse tomber •
ils vont au fond de l'eau. La foule bat des
mains et rit aux éclats. Dieu a prononcé
la sentence : le duc est condamné. Huit
jours après, on traduisait, dans un grand
nombre de villages, ducs, électeurs, ba-
rons, abbés, au tribunal de Dieu, et
partout leur symbole, le morceau de fer
jeté dans l'eau, était trouvé trop léger
et l'on criait : Houra ! houra ! Les confré-
ries du pauvre Konrad se propageaient •
mais ses associés n'étaient pas tous d'hu-
meur aussi gaie que le paysan bavarois.
C'était le moment même où Luther ap-
paraissait dans la chaire de Wittenberg,
et venait pour déliver l'Allemagne du
joug de la papauté. Les disciples de Kon-
rad se ralliaient autour de lui parce qu'il
faisait la guerre aux nobles et qu'il pro-
mettait au pauvre les miettes qui tom-
2»
•r>i
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
baient de la table du mauvais riche.
Kcnra'd fiait toujours; on lui coupa la
tête pour le faire taire. Mais le rire ne
mourut pas : on riait en Karinthie.en
Bavière, en Wurtemberg, dans la Saie
électorale surtout, cette contrée d'Alle-
magne où les fondations de Charlemagne
étaient si opulentes. Luther continuait
de poursuivre de sa colère les prélats qui
s'engraissaient aux dépens du peuple: il
les nommait tout haut, en chaire, des
voleurs et des fripons. Or, ces prélats,
c'étaient souvent les maîtres temporels
des peuples qui avaient à leur payer des
redevances, des impôts, des droits de
toute espèce, à eux, enfans de ,
suivant l'expression du docteur, larves
d'enfer, et secrétaires ici-bas de Satan.
Menzel reconnaît positivement que la pa-
role de Luther n'était pas seulement une
parole religieuse, mais une parole poli-
tique qui devait à la fin jeter des germes
de révolte parmi les populations.
« On ne joue pas impunément dvéc là
bière de Munich , dit un vieux proverbe
bavarois. La parole de Luther était bien
autrement capiteuse. Son manifeste, après
la tenue des Etats de Nuremberg, était
un hymne de révolte magnifique. Ces
pauvres paysans donnaient tète baissée
dans les chants du docteur, croyant l'au-
rore levée où la tyrannie monarchique et
pnpale allait descendre au tombeau avec
tous ses suppôts, prélats, abbés, princes
et seigneurs. A la même heure, on voit
s'agiter' une partie des Etats de l'Alle-
magne : partout ce sont des paysans qui
portent la bannière. A Reichenau, près
de Constance, ils s'insurgent contre leur
abbé, qui voulait repousser un prédica-
teur luthérien: à Tengen , ils se réunis-
sent par milliers pour délivrer un prêtre
novateur qu'on tenait enfermé. L'abbé de
Kempten essaye inutilement de s'opposer
au rassemblement de ses serfs : son châ-
teau est assiégé et réduit en cendres, et
sur ses ruines les vainqueurs plantent un
drapeau où est écrit : Liberté ! Quelques
chevaliers vinrent s'associer, pour les
diriger, à ces mouvemens populaires :
c'étaient Franz de Sickingen , qui se dé-
clara le chef de la ligue de Franconie, et
Goétz de Berlichingen , dont la main de
fer écrasait tout ce qui s'élevait trop haut
dans le champ clérical, et qui finit par
mourir dans une prison , ofù ri eût voulu
étouffer le dernier des prêtres; c'était
encore Hutten , qui se servait de son épée
et de sa plume pour encourager les ré-
voltés. Les paysans n'étaient que de gros-
siers instrumens dont les nobles se ser-
vaient pour voler les richesses du clergé,
au nom du ciel et de la liberté. Ils li-
saient à leurs vassaux les manifestes de
Luther, et les traduisaient , au besoin ,
en style populaire
«Leur ministère, presque toujours,
était inutile, car la parole de Luther
était une courtisane sans voile. Ainsi, au
moment où la Saxe était pleine de mou-
vemens insurrectionnels, Luther, qui
voulait en faire porter la peine aux prin-
ces , parce" qu'ils v.e devinaient pas le
caractère politique qu'ils devaient re-
vêtir, s'adresse à la noblesse d'Allemagne,
et ses conseils ressemblent aux transports
des prophètes contre les enfans d'Israël
plutôt qu'aux avis d'un médiateur.
« Munzer, de son côté , descendait jus-
que dans les mines de Mansfeld
« Réveillez-vous, mes frères, réveillez-
vous! criait sa voix , vous qui dormez,
prenez vos marteaux et frappez la tête
des Philistins. La victoire vient de se dé-
clarer pour nos frères à Eichsfeîd: gloire
à eux ! Que leur exemple vous serve de
leçon. Balthasar , et loi , Barthélemy-
Krump.à nous! Prenez soin de l'œuvré
de Dieu. Frères, que vos marteaux ne
restent pas oisifs, frappez à coups redou-
bléssur l'enclume de Nemrod ; employez
contre les ennemis du ciel le fer de vos
mines; Dieu sera votre maître! Qu'avez-
vous donc à craindre s'il est avec vous!
Quand Josaphat entendit les paroles du
prophète , il se jeta la face contre terre ;
frères , courbez vos fronts , car voici que
Dieu vient en personne à votre secours.»
«Alors, de ces arsenaux souterrains sor-
tent des bataillons d'hommes, tout noirs
de fumée , armés de pelles, de pioches,
de fer rouge, et répondant à la voix qui
les appelait par des cris de sang contre
les nobles et le clergé.
«EtMunzer, au sortir des mines, adressa
à ses autres frères en révolte cet appel
énergique:
« Vous dormez donc , chers frères ?
Allons combattre, le combat de héros :
la Franconie tout entière s'est levée j le
i:t des doctrines de lutheb
455
maître va jouer son jeu ; les médians
tombent. A Eu Ida, dans la semaine de
Pâques, quatre églises de poison ont été
renversées : les paysans de Klegen ont
couru aux armes. Quand tous ne seriez
que trois confesseurs de Jésus, vous
n'auriez pas à craindre cent mille enne-
mis. Dran , dran , dran ! voici le temps:
les médians seront chassés comme des
chiens. Point de pitié pour ces athées;
ils vous prieront, vous caresseront, pleur-
nicheront comme des enfans ; point de
pitié ! c'est le précepte de Dieu par la
bouche de Moïse, v, 7. Dran, dran, dran !
car le feu brûle ; que le sang ne se re-
froidisse pas sur la lame de vos épées!
Pink, pank sur l'enclume de Nemrod:
que les tours tombent sous vos coups
vous précède, suivez-le. i (n. 162-169.)
Luther s'élève contre eux et leur con-
seille de respecter les princes. Munzer
déchire un feuillet d'un livre de Luther
et le lui envoie; il y avait sur ce feuillet :
« Attendez, messeigneurs les évoques,
larves du diable; le docteur Martin veut
vous faire lire une bulle qui sonnera mal
à vos oreilles : bulle luthérienne. — Qui-
conque aidera de son bras, de sa for-
tune, de ses biens, à dévaster les évèques
et la hiérarchie épiscopale , est bon fils
de Dieu, un vrai chrétien, qui observe les
commandemensduSeigneur(l). »
Que répond Luther? — «Allons, mes
princes , criait-il , aux armes ! Frap-
pez, aUx armes, percez! Les temps sont
venus, temps merveilleux, où, avec du
sang, un prince peut gagner plus facile-
ment le ciel, que nous autres avec des
prières (2). »
Tels sont les conseils de Luther.
(1) Nunc attendite vos episcopi , imo larvée dia-
bolij doctor Lutherus vult vobis bullam et reforma -
lionem légère , quae vobis non bené sonabit, docto-
res. Docloris bulla et reformâtio : quicumque opem
ferunt, corpus, bona et famam impendunt ut epi-
scopia devastentur et episcoporum regimen extin-
guatur, bi sunt dilecti filii Dei et veri christiani ,
observantes praecepta Dei et répugnantes ordinatio-
nibus diaboli. T. II , Witt. fol. 120. Osiander, Cent.
18, p. 87.
(2) Mirabilc tempus, nimirum ut principes mullô
faciliùs trucidandis rusticis , et sanguine fundendo,
quam alii fundendis ad Deum precibus cœlum me-
reantnr. T. II , op. Luth., fol. 150. — T. II, Wilt.,
fol. 81 , b.
Les princes auraient dû prendre pitié
de ces malheureux qui marchaient à leur
perte. Quelques coups de canon en eus-
sent fait justice; mais Luther ne le vou-
lait pas...
« Ce fut une boucherie plutôt qu'une
lutte régulière. Les paysans tendaient le
cou au Seigneur , qui n'envoya pas son
ange pour les délivrer , suivant la pro-
messe de Munzer. Le soldat était las de
donner la mort; on envoya la cavalerie
pour passer sur le ventre de tout ce qui
respirait encore. Les mineurs seuls, qui
se confiaient à leurs marteaux, opposè-
rent une vigoureuse résistance. Ils com-
battaient encore quand les trompettes
des armées des princes avaient sonné la
victoire. Aucun ne demanda quartier:
Dran, dran , dran , voici le jour : Dieii tous mouraient en vomissant , avec leur
sang , des imprécations contre leurs ty-
rans, et , dit Sleidan , pour la gloire du
nom de Dieu et l'affranchissement de leur
patrie.
«Un de ces malheureux, qui s'était vail-
lamment battu, fut pris et conduit devant
le landgrave Philippe de Hesse.— Voyons,
lui dit le landgrave, qu'aimes-tu mieux ,
du régime des princes ou de tes paysans?
— Ma foi, Monseigneur, lui répondit le
prisonnier , les couteaux ne couperaient
pas mieux quand nous autres , paysans ,
serions les maîtres. On lui accorda sa
grâce.
« On amena dans le camp des vainqueurs
Munzer, trouvé à Franckhausen, étendu
dans un lit qu'on lui avait prêté sans le
connaître , tout sanglant , la poitrine à
demi brisée, et la pâleur de la mort sur
les lèvres. Les soldats qui le cherchaient
passèrent outre pour ne pas troubler les
derniers momens d'un moribond. Mais le
valet d'un gentilhomme de Limbourg le
reconnut et le traîna en triomphe , car il
pouvait à peine marcher , dans la tente
des princes. Sa vue les fit Fourire; mais,
au lieu de reproches, le landgrave de
Hesse voulut essayer avec son prisonnier
une controverse; le prophète s'y prêta :
ni l'un ni l'autre n'eut à se réjouir. De la
torture, Munzer passa dans les cachots,
où descendit aussitôt un prêtre catholi-
que qui réconcilia l'anabaptiste avec
l'Eglise , le confessa et lui administra la
communion. Munzer, jusqu'à son dernier
soupir, ne cessa d'accustr Luther de tous
456
ses malheurs. La religion, beaucoup plus
que l'approche de la mort qu'il avait
bravée tant de fois, avait éteint sa fierté.
Il tremblait, mais dans l'épouvantement
des jugemens de Dieu. L'heure du sup-
plice venue, il but d'un trait une pinte
de vin , puis il fit sa prière et marcha la
tête haute vers Heldrungen, lieu de l'exé-
cution. Le prêtre lui ordonna de réciter
le Credo. La voix de Munzer s'éteignit au
premier mot du symbole ; alors, le duc
de Brunswick et le prêtre récitèrent la
prière, dont Munzer répétait chaque mot
à voix basse. On eût dit qu'une lumière
surnaturelle était venue tout-à-coup ré-
conforter son âme. Il se leva , promena
de nobles regards sur la multitude, et
adressa aux princes, qui faisaient cercle
autour du gibet, une exhortation qui
mouilla leurs yeux de pleurs. Cela fait, il
dit au bourreau : Allons ; au prêtre qui
l'accompagnait : Adieu. Le bourreau fit
rouler sa tête à six pas ; un soldat la re-
poussa du pied ; l'exécuteur la prit , la
planta sur une pique que surmontait un
écriteau où on lisait : Munzer , criminel
de lèse-majesté.
«Telle fut la fin de la guerre des paysans.
Dans le peu de temps qu'il leur fut donné
de châtier l'humanité, on compte plus
de cent mille hommes tués sur le champ
de bataille, sept villes démantelées, cin-
quante monastères rasés , trois églises
incendiées, et d'immenses trésors de
peinture, de sculpture, de vitrerie, de cal-
cographie anéantis(l). S'ils eussent triom-
phé, la Germanie serait tombée dans le
chaos :belleslettres, arts, poésie, morale,
dogmes, pouvoir, auraient péri dans
la même tempête. Si la révolte engen-
drée de Luther futune fille désobéissante,
du moins son père sut la châtier. S'il y
eut du sang innocent, qu'il retombe sur
sa tête. — Car , dit le réformateur , c'est
moi qui l'ai versé, par ordre de Dieu, et
quiconque a succombé dans cette lutte
est perdu de corps et d'âme , et appar-
tient au démon .
C'était un sang de paysan dont Luther
(1) Génepée porte le nombre des morts à 110,000;
Cocblée , à 150,000. En trois ans , 26,000 paysans
furent tués en Lorraine et en Alsace , 4000 dans le
Palatinat, 6000 dans la liesse, 8000 dans le Wur-
temberg.
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
n'avait plus de pitié, car ce sang ne lui
était plus utile (1).
« — A l'âne , du chardon, un bât et le
fouet , c'est le sage qui l'a dit , écrit-il à
Rùhel; aux paysans, de la paille d'avoine.
Ne veulent-ils pas céder? le bâton et la
carabine ; c'est de droit. Prions pour
qu'ils obéissent, sinon point de pitié; si
on ne fait siffler l'arquebuse , ils seront
cent fois plus méchans. »
Ch. 10. Karlstadt. — Adversaires de Luther. 1524.
Karlstadt était devenu sacramentaire ,
il niait la présence réelle. Luther le com-
bat; ils ont une entrevue à Jena dans une
auberge; ils s'y injurient. A Orlamonde,
un cordonnier, briseur d'images, dispute
encore avec Luther; celui-ci, poussé à
bout, s'enfuit sans avoir satisfait à leurs
objections. Au diable! à tous les diables!
lui crient tous les assistans ; mais Luther
prend sa revanche en faisant chasser Karl-
tadt des États de l'électeur Frédéric.
Ch. 11 et 12. Ordre et désordre. 1524. — Séculari-
sation et éviction des moines. 1524-1523.
M. Audin nous offre d'abord le tableau
si suave et si pur des offices et des fêtes de
l'Église catholique ; puis il met en paral-
lèle l'effroyable débordement de tous
ceux qui embrassent la réforme, et prin-
cipalement des moines défroqués, qui,
mourant de faim, se font imprimeurs,
colporteurs, et deviennent les agens les
plus actifs des nouvelles doctrines.
Ch. 15. La Réforme au tribunal d'Erasme.
M. Audin cite ici la lettre où Erasme
expose toutes les hontes de la société ré-
formée, divisée en elle-même et plongée
dans l'orgie. C'est un portrait fidèle et
peu flatteur.
Ch. 14. Les princes et les biens du clergé.
Voici au reste un coup d'oeil très juste
sur les causes qui ont amené le progrés
de la réforme.
« Jurieu a reconnu que Genève, la Suis-
se, les républiques et les villes libres, les
électeurs et les princes d'Allemagne ,
l'Angleterre, l'Ecosse, la Suède et le Da-
nemark, n'ont chassé le papisme et fondé
leur révolution religieuse qu'à l'aide du
(l) Ve
berg.
' oriii , prout erat fortuns flatus. Uien-
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
457
pouvoir. En Saxe, le luthéranisme, aban-
donné aux instincts populaires, au prosé-
lytisme, à l'action du réformateur sur les
intelligences, ne se fût développé que
lentement ; sa marche aurait élé contra-
riée à chaque instant. 11 suffit de jeter un
coup d'œil sur la cour du duc Georges
de Saxe, où personne ne se laissa séduire
aux nouveautés, pour comprendre la
force attractive du pouvoir sur les idées
religieuses. A peine est-il mort, que la
réforme entre dans le palais électoral, et
du palais gagne aussitôt la Misnie et la
Thuringe. Mélanchton avoue que , dans
le triomphe de la réforme, les princes
ne cherchaient ni l'épuration du dogme ,
ni la propagation des lumières, ni la
glorification d'un symbole , ni l'amélio-
ration des mœurs, mais de misérables
intérêts tout profanes et tout terrestres.
Luther, pour les entraîner, leur offrit en
perspective tous les biens du clergé et
des monastères. Il n'y avait qu'un duc
Georges capable de résister. La figure de
Georges se détache admirablement au
milieu de toutes cellesdes princes de son
temps. C'est une âme droite, qu'aucun
intérêt mondain ne saurait émouvoir !
C'est la vieille empreinte saxonne qui va
s'altérant de jour en jour, pour tomber
dans un de ces types si communs à tout
ce qui porte couronne.
«L'Allemagne, au moyen âge, s'étendait
depuis le lac de Constance ou la mer de
Souabe, jusqu'aux confins de la Pologne.
Dès les premiers jours du Christianisme,
elle avait reçu la foi : les disciples des
apôtres y avaient prêché l'Evangile; c'é-
tait le Christianisme qui avait adouci les
mœurs sauvages de ses habitans, dé-
friché ses forêts, changé ses solitudes en
villes, et qui l'avait aidée à secouer le
joug des Romains. Tout ce qu'elle possé-
dait de poésie, de musique, d'arts intel-
lectuels, quand vint Luther, elle le devait
à ses anciens évoques. Sur son sol avait
fleuri toutd'abord l'arbre de la féodalité.
Elle avait des électeurs, des ducs, des
barons, des princes, qui souvent étaient
évoques ou archevêques; c'était un des
Etats européens où Faction delà papauté
s'était le plus vivement fait sentir. Sou-
vent ces demi-souverains avaient cherché
à s'affranchir de sa dépendance ; mais
leurs efforts avaient été vains, parce
qu'ils n'avaient pas trouvé un protectorat
assez efficace dans l'empereur. Ils en
avaient besoin. Frédéric 111 eût pu stipu-
ler avec Rome et obtenir pour ses vas-
saux plus d'indépendance, lorsqu'il signa
àAschaffenbourgun concordat sanction-
nant toutesles prétentions de la papauté.
On peut voir le tableau des efforts tentés
par le corps germanique pour fonder ses
libertés à la diète de Nuremberg , où les
princes séculiers et ecclésiastiques for-
mulèrent, au nom de la nation, des do-
léances qu'ils communiquèrent au légat
du pape, du consentement de Ferdinand,
le frère et le représentant de l'empereur
Charles Y. Ils demandaient, dans un in-
térêt tout mondain , le redressement de
cent griefs, comme conditions indispen-
sables du maintien de la paix de l'Eglise
germanique. Le pape Adrien était allé
au devant de leurs vœux , disposé à leur
accorder quelques unes des immunités
qu'ils réclamaient; mais le mauvais
vouloir et les exigences sans cesse crois-
santes des princes réformés quivoulaient
à tout prix se séparer de Rome, empê-
chèrent cette œuvre de conciliation. Il
ne faut pas perdre de vue que, sous pré-
texte de liberté, les seigneurs réformés
voulaient un schisme. Alors Rome n'eût
pu intervenir, comme elle l'a fait si sou-
vent, dans la querelle entre le prince et
le sujet, c'est-à-dire entre l'oppresseur
et l'opprimé. Combien de fois l'œil de
l'apôtre, levé sur le grand corps germa-
nique, empêcha lesfeudataires de fouler
aux pieds les privilèges et les franchises
de leurs vassaux! Les protestans eux-
mêmes ont reconnu l'efficacité de cette
intervention du pape dans les querelles
de l'empire.
« C'est ainsi que, il faut bien le dire, ces
abbés mitres, ces laïques prébendiers,
ces princes séculiers qui portaient la
crosse, avaient reçu du pape des palais,
de belles terres , de riches abbayes , et
supportaientimpatiemment le joug étran-
ger. Ils auraient voulu lever des impôts à
leur gré, fouler leurs sujets suivant leur
bon plaisir, et vivre de brigandage comme
leurs ancêtres, à l'abri des terreurs de
Rome. Ils préféraient aux palais les
grands chemins, et n'avaient pu dé-
pouiller cette nature sauvage dont ils
avaient hérité, pour le malheur de l'hu-
458
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
manité. Ils aimaient avec passion à cou-
rir une bête fauve , à sonner du cor , à
monter des chevaux fougueux, la vie no-
made du chasseur. Qui n'a point entendu
parler des exploits de Goëtz de Berli-
chingen , de Guillaume de Grùmbach ,
de François de Sickingen? Un historien
nous représente, à cette époque, l'Alle-
magne transformée en un véritable re-
paire de voleurs , et les hommes nobles
luttant entre eux de rapacité. La chan-
cellerie de Rome leur faisait payer des
sommes énormes pour le droit de pal-
lium, les annates, la guerre contre les
Turcs, les actes judiciaires de plusieurs
tribunaux, les dispenses de certaines ob-
servances ecclésiastiques , sous peine
d'interdit et d'excommunication. Or ,
voyez Luther convoquant tous ces chefs
de peuplades, tous ces hommes de grands
chemins, tous ces modernes Nemrod , et
leur disant : Votre pouvoir ne relève que
de Dieu ; vous n'avez pas de maître sur
cette terre; vous ne devez rien au pape;
mêlez-vous de vos affaires; qu'il se mêle
des siennes ; c'est l'Antéchrist prédit par
le prophète Daniel; c'est l'homme de
péché , le souverain de Babylone , la
prostituée; vous ne lui devez ni annates,
ni droit de pallium , ni redevances pour
les abbayes qu'il vous a confiées. Ces ab-
bayes sont à vous comme les bêtes qui
courent sur vos terres, comme les oi-
seaux qui volentdansvoschamps, comme
les poissons qui nagent dans vos viviers.
Les couvens , où vivent si grassement de
pieux fainéans , sont des repaires de pé-
chés qui infestent vos possessions, des
maisons d'abomination qui dévorent la
nourriture de vos vassaux , des ronces
stériles qu'il faut détruire, si vous vou-
lez que Dieu vous bénisse dans cette vie
et dans l'autre. Croisez -vous contre
Rome , mettez entre elle et vous un mur
éternel de séparation et embrassez le
nouvel Evangile. Secouez vos chaînes ,
comme Hermann ; délivrez la Germanie
de ses conquérans romains ; purgez la
terre de cette vermine de moines , théo-
cratieplus honteuse mille fois que le joug
de vos anciens maîtres !!
« Croyez-vous qu'un tel langage, et Lu-
ther le tint, dut mourir sans frapper au
cœur tous ceux auxquels il s'adressait ?
Et dans quel moment Luther le faisait-il
entendre ? quand la main de fer de Char-
les V était à quatre cents lieues de là,
accomplissant les desseins de la Provi-
dence ; qu'en Allemagne tout était désor-
ganisé; que l'édifice catholique craquait
de toutes parts ; que les peuples croyaient
à la venue d'un nouveau Messie, et que
le Turc menaçait de renverser l'œuvre
de Jésus. » (n. 237.)
Outre les vols des choses sacrées , les
princes stipulèrent encore pour eux le
droit d'examen et de décision dans les
affaires spirituelles.
CL. 15. Usurpation du pouvoir civil.
Nous voudrions pouvoir citer ici la
lettre où Luther se plaint en termes si
amers des désordres de toute sorte qui
inondaient en ce moment l'Allemagne;
qu'il nous suffise de dire qu'il la trouvait
« pire que Sodome et Gomorrhe, et
c qu'il ne s'étonnerait pas si Dieu enfin
t ouvrait les portes ou les fenêtres de
« l'enfer et faisait pleuvoir du ciel sur
< tous le soufre et la flamme. >
Ch. 16-18. Mariage de Luther et Catherine Bora.
Il y avait dans le couvent des Bernar-
dines de Nimptsch une jeune fille de mai-
son noble, nommée Catherine Rora. Le
bruit de la réforme et du mariage des
nonnes lui avait tourné la tête ; elle se
concerta avec un jeune sénateur de Tor-
gau, nommé Kœppe, qui, le 4 avril 1521,
la veille de Pâques , pendant que l'on
chantait les matines , l'enleva avec onze
de ses compagnes. Kœppe les entassa
comme des harengs dans un char cou-
vert, et les conduisit à Luther, qui fut
fort embarrassé d'elles dans son couvent
de Wittenberg. En vain il écrivit aux
parens de Catherine ; ils ne voulurent
pas la recevoir. Elle erra en divers lieux,
proie offerte à tous ceux qui cherchaient
femme. Luther, depuis long-temps, vou-
lait faire comme Karlstadt; mais il n'o-
sait affronter le courroux du prince Fré-
déric. Quand il fut mort , il aurait bien
voulu de trois jeunes filles qu'il avait
chez lui; maisilcraignait qu'elles ne pus-
sent supporter le mariage(l). Il se con-
tenta de Catherine. Ce fut le 14 juin 1525,
(l) Voir les termes cyniques de sa lettre, note l,
p. 868.
ET DES UOCTiUiNKS DE LUTHER
lorsque déjà il était âgé de 42 aps ,
qu'il l'épousa. Elle avait ili ans. Ses Rft-
tvs furent célébrées au milieu de cette
guerre des paysans, qui lit. comme
nous l'avons vu , tant de malheureu-
ses victimes. Mélanchtou appela cela
un péché, jnsliis Jouas en pleura de
douleur. Catherine l'ut accusée d'être ac-
couchée quelques jours aprè^ t.as nocs;s.
Luther en eut six eufans, cl septen comp-
tant le premier- ne, qu'il appelle lui-
même adultérin il).
Ch. 1". Vie intime-.
M. Audin décrit ici Luther dans son
mfînage. jg. Michclet avait déjà offert le
même tableau. Kous n'avons pas le moins
du monde envie de nier ces détails , mais
nous trouvons qu'on s'est un peu trop
extasié devant ces faits. Pour tout ce qui
regarde les relations de père , il n'y a
souvent que les tableaux communs du
mariage. Ce qui les relève ici , c'est qu'il
s'agit d'un moitié et d'une religieuse;
c'est que Luther a le courage de les révé-
ler, et de les consigner dans ses .lettres
en termes cyniques à des amis, souvent
moines comme fui. Quant a ses occupa-
tions, nous ne pouvons concéder le moin-
dre mérite à voir Luther sarclant les mau-
vaises herbes de son jardin , ou allant
puiser de l'eau à une fontaine pour arro-
ser ses plates-bandes. Tout cela est par
trop naturel. Puis, il faut noter une chose :
à mesure que l'homme se sépare de Dieu
et des idées spirituelles, il se rapproche
toujours plus de la terre et de ce qu'il
appelle la nature. Kous le disons sans
hésiter, c'est une décadence, c'est la
perle d'un sens plutôt que l'acquisition
d'une faculté.
Ch. 19. Luther à table. — Les Tisch-Reden.
Celui qui veut connaître Luther et la
réforme dans ses faits et ses allures les
plus intimes , doit lire ces Propos. On ne
peut concevoir comment un seul protes-
tant a pu croire à ia divinité de la mis-
sion de Luther en face de ce déborde-
ment de pensées et de paroles cyniques.
Qu'on lise l'échantillon qu'en donne
M. Audin , en sachant seulement qu'il
ne cile pas tes plus graveleux. J'aurais
(1) Uxor çravida tamen adulterum adhuc lacta-
Lant iufamem. Ti:cklicJa>, Çpl,S& PrMCfejjê 1#K>.
peur de la police correctionnelle , dit
l'historien (1)-
Ch. 20. Lo diable et la femme.
La vie de Luther fut un perpétuel as-
saut contre le diable, qui se présentait à
lui eu personne. Luther en a tenu note et
larfl'es et ses faits. Après le
le, c'est [a femme dpui il pjrie, Je
plus sou\p#L Ce sont d'un côté îles luv -
[| y de utrp de^ tableau:;
r; niques.
Ch. 21-22. Zwiogli. — Colloque de Mar-bourg.
io2o-2i).
Zvviîigli enseigna le premier que le
corps de Jésus-Christ n'est pas réelle-
ment dans l'Eucharistie. Luther le ré-
futa ; et dans ses preuves il lui opposa
les diverses versions, la tradition et leurs
propres contradictions.
Le landgrave de Hesse voulut les réu-
nir dans une conférence à laquelle il
assista. Les deux adversaires ne pouvant
s'entendre , en appelèrent aux Pères , et
se séparèrent en se maudissant. Luther
en revint avec cette disposition : « Je
x pense donc que, puisque la dispute s'é-
c ternise , il faut imposer silence aux dis-
«sidens; et ce n'est pas seulement moi
î qui vous donne ce conseil, maisl'Esprit-
« Saint par la bouche de l'apôtre : Evitez
t celui qui est hérétique, après lavoir
« averti une ou deux fois, etc. » De son
côté , Zwingli en appela aussi à l'auto-
rité; mais bientôt il mourut, ainsi que
Karlstadt. Luther publia qu'ils avaient
été étranglés par le diable.
Ch. 25. Diète d'Augsbourg. 1350.
Cependant Charles V, fatigué de tous
ces bouleversemens , se décide à assem-
bler la dièîe à Augsbourg. Il y convoque
tous les princes de l'Empire. Les princes
réformés, tous ivrognes, ignorans , pail-
lards, voleurs des biens de l'Eglise, y
arrivent , et parlent hautement de foi ,
de croyance, d'Ecriture, de scrupules de
conscience. Il faut le dire , l'empereur
nuisit à sa propre cause et à celle de l'E-
(1) La seule édition complète des Pmpos de ta-
ble est celle de Eisslebjeji, 13GG , en allemand. Ou
la donna pojjynç vue c^uvie dVJ.aYati.on. Biaihe-
sjjtf en publia une éJuu;i l:-te.:e. |!^:' M tK'u uUi'"
réo, bous le titre de Comivia mcnsa.&j,
460
HISTOIRE DE LA VIE , DES ÉCRITS
glise , par son hésitation, surtout par un
mutisme qu'il crut que l'on prendrait
pour de la dignité; on le prit pour de la
peur, et les princes n'en eurent que
plus d'audace. Il crut encore en imposer
par le faste de sa réception et de sa
cour. Au milieu du mécontentement et
de la détresse générale, ce faste ne fit
qu'aliéner et exaspérer les esprits. Augs-
bourg présentait le spectacle le plus
discordant. Prophètes, prédicateurs, sec-
taires de toute sorte y affluèrent. Chaque
borne fut transformée en chaire, chaque
cabaret en église.
Ce fut le 24 j uin que fut présentée à l'em-
pereur cette fameuse Confession d'Augs-
bourg, ouvrage de Mélanchton. Luther
l'avait signée en ces termes : Qu'il soit
condamné celui gui enseignera autre
chose; et cependant cette Confession,
ou ce symbole de croyance, c'était la
condamnation formelle de tout ce qu'il
avait prêché. Là , était admis le libre ar-
bitre ; là , ce n'est plus Dieu , mais la vo-
lonté du méchant qui fait le péché, et
les bonnes œuvres méritent récompense;
on peut même prier pour les morts ; la
messe est conservée; enfin, on finissai
en disant : « Ceci est notre symbole, où
« l'on ne trouvera rien de contraire à l'E
< criture, à l'Eglise catholique, ni même
< à l'Eglise romaine (1). »
Luther ne vint pas; il se tint caché à
Koburg, malade; mais, delà, il empê-
cha toute conciliation. Mélanchton lui
écrivait: tCe n'est pas pour l'Evangile
« que les princes et les grands combat-
tent, mais pour le pouvoir : ils s'in-
« quiètent peu d'enseignement et de reli-
«gion; ils n'ont désir que de despotisme
« et de licence. » —Mais Luther ne voulut
en aucune manière entendre parler de
concorde, < à moins que le pape ne con-
« sente à abolir lui-même le papisme (2). >
L'empereur , comme nous l'avons dit ,
fut faible , irrésolu , peureux. La politi-
que l'emporta sur la religion. Le prince
qui persécuta et assiégea Rome , ne pou-
Ci) Confess. Augus., Genevœ, p. 22 , 23. — Apol.
Besp. ad Argwmentum , etc., p. 141.
(2) Summa mihi in totum displicet tractatus de
doctrinae concordiâ , utque plané sit impossibilis
nisi papa veiit papatum aboleri. Ep. ad Melanch.,
26 avril 1S30.
vait prendre à cœur la cause catholique.
Il accorda aux protestans un an et demi,
c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1531 , pour
examiner s'il ne leur conviendrait pas de
retourner à la communion catholique ,
et pour se préparer à exposer leurs griefs
devant le concile qui serait convoqué
dans six mois. — Il y avait quinze ans que
ces griefs étaient exposés !
Ch. 24. Politique de Luther. 1S31-1534.
Enfin la Réforme porte ses fruits , les
princes se révoltent et forment contre
l'empereur la ligue de Schmalkande. Lu-
ther préconise la révolte , il se pose
contre l'empereur; d'autre part, il re-
pousse avec un despotisme intolérable
tous ceux qui , comme lui , s'étaient sé-
parés de l'Eglise romaine. Les anabap-
tistes formaient un parti nombreux. Il
provoque contre eux l'assemblée de Ham-
bourg, où il fait décréter que ceux qui
persisteront dans leur opposition seront
frappés par le glaive avec confiscation
des biens. Voici les propres paroles de
Luther :
« Que parlez-vous d'hérésie ? Ce sont
des factieux, des perturbateurs de la paix
publique, que tous vos anabaptistes,
qu'il faut mettre à la raison, de gré ou
de force. Qui nie les dogmes de la foi ,
un seul article même de notre croyance
reposant sur l'Ecriture ou l'autorité de
l'enseignement universel de l'Eglise chré-
tienne, doit être sévèrement puni. Il faut
le traiter, non seulement comme un hé-
rétique, mais comme un blasphémateur
du saint nom de Dieu. 11 n'est pas besoin
de s'amuser à disputer avec de pareilles
gens , on les condamne comme des im-
pies et des blasphémateurs. Et à quoi
bon discuter sur des dogmes que l'Eglise
a reçus, qu'on a long-temps débattus et
trouvés conformes à la raison , appuyés
du témoignage des livres saints , cimen-
tés par le sang des martyrs, glorifiés par
de nombreux miracles , et sanctionnés
par l'autorité de tous les docteurs? Donc,
s'il survient entre catholiques et sec-
taires un de ces duels de parole, où cha-
que combattant s'avance avec un texte ;
c'est au magistrat de connaître de la dis-
pute et d'imposer silence à celui dont la
doctrine ne concorde pas avec les livres
divins. — Voilà pour ces brouillons qui
ET DES DOCTRINES DE LUTHER.
m
prêchent et enseignent en public ; mais
il en est ici d'autres qui cherchent les
ténèbres, qui, sans mission et sans voca-
tion , se glissent furtivement dans les
familles , y répandent leur venin , enlè-
vent les brebis au troupeau du Christ.
Il n'est pas besoin d'attendre qu'on les
défère au pasteur et au magistrat civil :
ce sont des voleurs et des fripons qu'il
faut traiter en voleurs et en fripons. Que
si un pauvre diable a eu le malheur de
tomber dans un pareil guêpier, il faut
que, sous peine de parjure à Dieu et aux
hommes , il déclare à quel troupeau il
veut appartenir avant qu'on l'écoute.
Veillons soigneusement à ce que nul
prédicant , quand il vivrait en saint , ne
vienne usurper la parole parmi les pa-
roissiens qui ont un pasteur papiste ou
un ministre hérétique. En vient-il qui
n'apporte pas avec lui les titres de sa
vocation divine, et le mandat humain en
vertu duquel il veut exercer le ministère
évangélique , quand ce serait un ange,
Gabriel lui-même descendu du ciel, chas-
sez-le comme un apôtre d'enfer, et s'il ne
s'enfuit pas , livrez-le , le polisson et le
séditieux, au bourreau. (1)»
Cb. 2G. Les Juristes.
Mais voici de nouveaux antagonistes
qui s'élèvent. Les juristes s'aperçoivent
enfin que toutes les assertions de Luther
n'étaient appuyées que sur sa propre pa-
role , et qu'il se mettait lui-même avec
les mots d'Ecriture sainte et de Mission
divine à la place de tous les droits et de
tous les sages ; ils revinrent donc à leurs
auteurs , et réintroduisirent l'étude et
l'autorité du droit civil et canonique ,
même de la tradition. Luther, irrité de
tant d'audace , leur répond comme il a
répondu à tous ses adversaires par un
torrent d'injures débitées du haut de la
chaire.
Ch. 27. Dernière tentative de la papauté. 1535.
Luther n'avait cessé en public d'en
appeler à un concile général. Ceux qui
(i) Comm. Luth, in Ptalm. 71, t. V, Ien., p. 147.
Licet angélus esse videatur, imô Gabriel de cœlo ,
tamen non modo pro diaboli apostolo habendum ,
verùm eliam si desislere nolit ab instiluto, carnifici
commitlendum, velut nebulonem , qui sedilioneui
machinetui»
ne savaient pas que le soir, avec ses amis,
il se moquait du concile , le crurent sin-
cère. On demandait donc de tous côlés
un concile. Paul III l'accorda , et il en-
voya en Allemagne Vergerio, son légat,
qui se rendit auprès de Luther pour sa-
voir s'il voudrait y venir. Luther, dans
un déjeuner qu'il fit avec ce légat , pro-
mit solennellement. Avec ses amis il
traita le légat d'escroc et de diable in-
carné. C'est que, comme le dit l'histo-
rien, s'il était possible à cette époque de
rendre à Dieu ce qui était à Dieu , on ne
pouvait , on ne voulait pas rendre ce
qu'on avait volé aux hommes.
Ch. 28. Bigamie du landgrave de Hesse. 1359-40.
Philippe, landgrave de Hesse , un des
premiers et des plus fermes soutiens de
la Réforme , lut un jour le passage de
saint Paul qui menace les fornicateurs
du feu éternel. Il eut peur, et cependant,
non content de ses amours de bas étage,
il voulut épouser une jeune fille, Margue-
rite Saal , d'une grande beauté. Il tomba
sur le ch. v du Deutéronome, où la poly-
gamie est permise aux Jufs ; il en conclut
qu'elle pouvait bien lui être permise à
lui-même, et voulut faire ratifier ce sen-
timent par Luther : il écrivit donc au
pasteur et à l'Eglise de Wittenberg, qu'il
avait besoin d'une femme , qu'il la lui
fallait. Cette pétition est cynique ; les
maîtres de la Réforme lui accordèrent la
permission , pourvu que ce mariage fût
tenu secret. Il ne le fut pas, et le land-
grave menait tête levée ses deux femmes
au prêche, au grand scandale, il faut le
dire, de la Réforme elle-même.
Ch. 29, 30, 31. Souffrances de Luther. — Sa mort
et celle de Catherine Bora.
En arrivant à la fin de cette vie rem-
plie de tant d'emportemens et de honte,
nous voudrions pouvoir dire que quel-
que trace de repentir et de retour à Dieu
et à son Eglise reste dans quelqu'un des
actes publics ou privés de la vie de Lu-
ther. Psous lisions avec espoir les détails
suivans sur un de ses entretiens avec
Catherine.
Un soir, il se promenait avec elle dans
le jardin de son couvent, les étoiles sein
tillaient d'un éclat extraordinaire, le
ciel semblait en feu.. .—Vois donc comme
462
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
ces points lumineux jettent de l'éclat ,
dit Catherine à Luther... Luther leva les
yeux. — Oh ! la vive lumière ! dit-il , elle
ne brille pas pour nous. — Et pourquoi?
reprit Bora, est-ce que nous serions dé-
possédés du royaume des d'eux? Luther
soupira... — Peut-être, dit-il , en puni-
tion de ce que nous avons quitté notre
état. — Il faudrait donc y retourner? re-
prit Catherine. — C'est trop tard, le char
est trop embourbé, ajouta le docteur, et
il rompit l'entretien. >
Mais ce ne furent là que des retours
passagers et impuissans. Au milieu des
vifs chagrins que lui causaient et la mort
de ses enfans , et le changement ou ce
qu'il appelait l'apostasie de ses amis, au-
cun retour vers le sein de cette mère
qu'il a délaissée et qui lui tend les bras.
Seulement un découragement sombre
s'empare de lui ; il voit peu à peu ses
facultés l'abandonner, son imagination
s'éteindre. Il ne s'éveille , il ne retrouve
sa verve et sa chaleur qu'au nom de l'E-
glise romaine. Sa bouche alors se rem-
plit encore de paroles toutes injurieuses,
outrageantes , emportées. Parti de Wit-
tenberg, il arriva, en février 1546, à Eis-
sleben , où il était né. Un mal qui le
tourmentait depuis long-temps, une éro-
sion du diaphragme , s'aggrava promp-
tement. Au milieu de son mal , il faisait
des vers :
Pestis eram vivus, moriens tua mors ero, papa (l).
Au moment où il allait rendre l'âme ,
Jonas, son ami, lui dit : Mon père , mar-
(l) Vivant, j'étais pour toi la peste; mort, je serai
ta mort, pape.
chez-vous dans la foi et la doctrine que
vous avez précitées ? — Oui , murmura
Luther. Et quelques instans après, le 19
février 1546 , il était devant le tribunal
de Dieu ? — Catherine lui survécut 6 ans.
Sa vie fut remplie de misères : souvent
elle se trouva réduite au point de man-
quer de vètemeïîs et même de pain pour
elle et pour ses enfans. On a d'elle des
lettres déchirantes , où elie demande à
ces princes que sou mari avait enrichis,
du pain pour soutenir sa vie. Enfin, dans
un voyage qu'elle lit, les chevaux de la
charrette où elle se trouvait s'étant ef-
frayés, elle tomba avec ses enfans dans
une mare d'eau d'où on les retira demi-
morts. La peur et le froid la conduisirent
au tombeau , le 21 décembre 1552.
Tel est l'ensemble de l'œuvre de M. Au-
dio. Nous n'hésitons pas à dire que de-
puis Y Histoire des Variations , aucun
livre n'avait porté un coup plus décisif
au protestantisme. Il y manque peut-
être quelque chose pour faire connaître
et réfuter en Luther le théologien, mais
pour l'homme, le sectaire, ses empor-
temens, ses duplicités, sa colère si peu
apostolique, toute cette vie remplie d'or
gueil et de vices honteux , ou ne pouvait
mieux les peindre. Nous exhortons tous
ceux qui ont encore quelques unes des
vieilles idées sur le bien qu'a opéré la
Réforme et sur le progrès qu'elle a fait
faire, à lire ce livre ; nous doutons qu'ils
ne changent pas d'opinion.
Dans le prochain cahier, nous ren-
drons compte de l'Histoire de Calvin _,
œuvre également méritoire du même
auteur. A. B.
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
Le clergé et les conciles de l'ancienne Espagne, as-
semblées religieuses et politiques à la fois. — Lois
qu'ils portent. — Devoirs qu'ils tracent, serment
qu'ils imposent aux rois. — Les conciles ont produit
les Cortès, les codes et les principales libertés, si
grandes en Espagne au moyen âge. — Causes de
la ruine des Cprtès et de ces libertés. — Cusieux
serment de Charles-Quint. — Eclat et décadence
de l'Espagne. — Ses misères actuelles.
On a dit que la France était une mo-
narchie fondée par des évêques, et l'on
ne saurait le nier j ce fut saint Rémi
qui la baptisa, avec Clovis, sur les fonts
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
46
sacrés de Reims; mais c'est de l'Espagne
surtout qu'on pourrait le dire. En effet ,
depuis que le roi goth, ttécarède, cédant
aux instances salutaires de son oncle ,
saint Léandre, comme Clovis à celles de
Clotilde son épouse, eut comme lui reçu
le baptême et l'onction sainte des rois,
jusqu'à la révolution d'Espartéro , le Ca-
tholicisme a tout créé , tout fondé , tout
animé , tout vivifié en Espagne ; royauté,
législation, il formait tout, il présidait
à tout. Ses conciles étaient les véritables
assemblées constituantes de la nation ,
sans rien perdre toutefois de leur spécia-
lité religieuse.
En effet , la première session où assis-
tait le clergé seul était uniquement con-
sacrée aux choses de Dieu , de la religion
et de l'Église. La seconde s'étendait aux
affaires de la monarchie , de l'État et des
peuples. Les affaires de l'Eglise étant
décidées, dit le concile de Léon de l'an
1020 dans son canon 6, que l'on juge cel-
les du roi et des peuples ensuite.
Ce fut dans la ville de Tolède , capitale
de l'empire des Goths , que se tenaient
d'abord ces conciles à la fois religieux
et politiques , qui étaient de véritables
assemblées nationales , telles qu'elles de-
vraient l'être toutes , et commençant par
le principe qui est Dieu et son culte,
pour linir par la fin qui est la société , le
roi, l'homme, leur tranquillité, leur
bonheur, leur salut. Telle fut l'origine
de la monarchie , des lois et des cortès
espagnoles. Cette origine explique l'atta-
chement religieux que la nation a tou-
jours eu pour elles. En effet, nulle source
de représentation nationale ne fut plus
respectable et plus légitime. Ici la repré-
sentation nationale ne s'élevait point en
furie contre la théocratie cléricale, et ses
orateurs aveuglés de matérialisme ne vo-
ciféraient point que la loi dut être athée:
au contraire , le concile commençant à
l'alpha pour finir à l'oméga , faisait dé-
river la loi de sa source naturelle, c'est-
à-dire de la religion et. de Dieu; et voilà
cequ'étaient les premières assembléesre-
ligieuses et politiques de l'Espagne. Le
clergé délibérait seul pendant la première
session, la session religieuse; à la seconde,
il admit d'abord quelques grands , plus
tard même quelques personnes du tiers-
étal. Mais même, avant l'admission du
tiers aux délibérations, on avait cou-
tume, d'après d'anciens usages germa-
niques ou espagnols, de soumettre les
grandes mesures à une sorte d'approba-
tion de la foule. Dans le commencement
du dix-huitième siècle , l'ambassadeur
de France , l'archevêque d'Embrun ,
trouva encore cet usage subsistant à Ma-
drid, mais pour la forme uniquement;
car depuis Charles-Quint et la défaite des
communeros à Villalar , les cortès, ou
du moins leur puissance , avaient été à
peu près supprimées , et une grande par-
tie des libertés, des fueros ou privilèges
municipaux, abolis. Toutcequi subsistait
de ces derniers s'était réfugié dans les
montagnes des Basques , où Espartéro
vient de les détruire complètement il y a
quelques mois. C'était le dernier débris
de l'ancienne Espagne, et la date de
leur destruction sera une triste époque
dans l'histoire des provinces et des mon-
tagnes vascongades.
Mais revenons à nos conciles nationaux
et catholiques , et avant de passer outre,
remarquons cette particularité impor-
tante , qu'ils commençaient par Dieu et
le roi pour finir au peuple. En effet , si ,
d'une part et pour la forme du moins,
le concile, en terminant sa session poli-
tique, soumettaità l'approbation du peu-
ple ies grandes mesures qu'il avait adop-
tées , d'un autre côté le roi , prenant une
certaine initiative , ouvrait cette même
session par la présentation d'un cahier
contenant les questions sur lesquelles la
couronne désirait appeler l'attention et
les délibérations de l'assemblée. De sorte
que, comme nous l'avons déjà dit, le
thème du concile commençait à l'alpha
pour finir à l'oméga, et embrassait toute
chose entre ces deux limites divines.
Les commencemens de chaque session,
nous dit Marina dans sa Théorie des Cor-
its , étaient consacrés à discuter des ma-
tières de discipline ecclésiastique , à con-
firmer des dogmes établis , à condamner
les erreurs, à rétablir l'observance des
canons et à veiller à la réforme des
mœurs. C'était donc dans ces assemblées
que les chefs de l'Eglise exerçaient la
juridiction du ministère sacerdotal ,
déployaient leur autorité alors indépen-
dante de tout autre pouvoir, et jugeaient
définitivement les causes qui devaient
464
L'ESPAGJNE ET LE CATHOLICISME.
leur être soumises, sans l'intervention
d'aucun magistrat civil.
Parfois quelques rares laïques assis-
taient aussi , mais il leur était interdit
de voter et de délibérer sur les matières
dont s'occupait l'assemblée : c'étaient
pour la plupart des ducs, des comtes pa-
latins ou des gouverneurs de province.
Ils siégeaient en qualité de témoins
pour prendre connaissance des résolu-
tions1 des Pères du concile , et assu-
rer de leur épée l'exécution de leurs
décrets.
Après les causes de l'Eglise , on com-
mençait à délibérer sur les points lesplus
importans de la constitution politique
du royaume ; on examinait les intérêts
et les obligations du monarque , et enfin
on songeait à assurer les bases de la pros-
périté publique. Alors le congrès chan-
geait de nature, et après avoir repré-
senté l'Eglise il représentait la nation
et l'Etat. Les prêtres cependant conti-
nuaient à siéger dans l'assemblée , et ils
y conservaient voix délibérative, non
pas tant en qualité de ministres du sanc-
tuaire que de citoyens éclairés et ver-
tueux. On écoutait, on respectait leurs
opinions; on prêtait une grande atten-
tion à leurs discours, et.on déférait pres-
que toujours à leurs avis.
Et c'était dans ces assemblées que se
décidaient les élections des rois, quand
la monarchie espagnole était élective ;
c'est là aussi que s'arrêtaient les formes
qui devaient être observées dans ces élec-
tions, les lieux où elles devaient se faire
et les personnes qui devaient concourir a
la solennité ; c'étaient elles qui statuaient
sur les devoirs des princes et sur les obli-
gations sacrées qu'ils contractaient au
jour de leur couronnement. Les rois eux-
mêmes étaient contraints de se soumettre
à leurs jugemens.
Au milieu du bouleversement de ces
nouvelles sociétés , quel eût été , ajoute
Marina, le sort de 'l'Espagne, si les
princes visigoths n'eussent cousidéré la
religion comme une ancre sacrée , sur
laquelle ils devaient appuyer le vaisseau
de leur monarchie naissante , s'ils ne se
fussent servis des talens et de l'influence
du clergé pour opposer un rempart in-
expugnable à l'insubordination de leurs
sujets barbares, qui , divisés entre eux ,
menaçaient incessamment de renverser
l'Etat mal affermi !
En accordant aux ecclésiastiques cette
marque de confiance , les Visigoths ne
firent que suivre l'exemple que leur
avaient donné les Saxons , les Bavarois,
les Lombards et les Francs. Tous ces peu-
ples, en effet, avaient déféré aux talens
du clergé le soin de créer les bases fon-
damentales de leurs nouvelles monar-
chies ; mais plus heureux que la plupart
de ces nations conquérantes , le succès
qu'ils obtinrent surpassa de beaucoup
leurs espérances. L'Eglise d'Espagne ,
dans le moyen âge , fut illustrée par une
suite non interrompue d'hommes irré-
prochables et éclairés, dont l'existence
est assez prouvée par des fastes, des
conciles et une collection de canons ec-
clésiastiques qui honorent également
leurs talens et leur caractère. Le Code
vlsigoth et les Lois fondamentales de la
monarchie sont des témoignages certains
de la manière brillante dont les prélats
espagnols ont rempli la tâche qu'ils s'é-
taient imposée.
Voilà ce que , conformément à l'his-
toire , pense un savant espagnol, de l'in-
fluence salutaire du clergé sur les pre-
miers conciles, et les premières institu-
tions de la monarchie de cette contrée.
Voici maintenant ce qu'en pense à son
tour un écrivain français , notre contem-
porain , auteur d'une histoire d'Espagne,
et qui ne peut certes pas être accusé
d'enthousiasme envers les vieux temps.
En parlant comme il fait dans le passage
que nous allons citer, l'auteur a même
l'intention de blâmer, mais tout en blâ-
mant il constate les faits de l'histoire , et
c'est l'histoire qu'il nous faut. Il dit donc,
en parlant des conciles qui nous occu-
pent , et des laïques que l'on y admettait
dans la première session : < Ces nobles
palatins , admis ou plutôt tolérés dans
le concile, où leur droit de présence n'é-
tait que personnel et non héréditaire, ne
paraissent pas y avoir exercé une grande
influence. Le droit de convoquer le con-
cile, l'initiative et la désignation des
affaires à traiter sont dévolus au roi.
Aux évoques et au clergé appartient la
véritable discussion des affaires , la ré-
daction des lois, le gouvernement enfin
dans son acception la plus pratique à la
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
465
fois et la plus haute. Les affaires ecclé-
siastiques et séculières, d'abord confon-
dues, finirent par être séparées. On traite
celles-là dans les trois premiers jours du
concile, et les laïques n'y sont point ad-
mis, tandis que le clergé est admis de
droit à la discussion des intérêts laïques.
Ainsi l'Eglise se passe de l'Etat , et l'Etat
ne peut se passer de l'Eglise.
«L'attitude du monarque dans ces diètes
ecclésiastiques était assez humble, sur-
tout lorsqu'un usurpateur venait implo-
rer du clergé cette sanction morale dont
le succès même ne le dispensait pas. Du
reste , le besoin mutuel que ces deux
grands pouvoirs, le trône et le clergé,
avaient constamment l'un de l'autre ,
rendit leurs rapports faciles. Les évê-
ques , tout en accordant de bonne grâce
au monarque les services qu'il réclamait
d'eux , se servaient à leur tour de l'appui
du bras séculier pour donner force à
leurs décrets, s
Voilà donc quel était l'objet des con-
ciles; voici maintenant quelle était leur
tenue. Au lever du jour les portiers de
la cathédrale de Tolède ouvraient une
seule porte pour n'y admettre que ceux
qui avaient droit d'assister au concile.
Bientôt les évêques entraient en corps et
s'asseyaient, les métropolitains d'abord,
puis les suffragans , selon l'ordre de leur
consécration.
Puis venaient les prêtres appelés au
concile, qui s'asseyaient derrière les
évêques, et les diacres qui se tenaient
devant eux. Venaient enfin les scribes
avec le petit nombre de laïques auxquels
l'entrée était accordée. On fermait les
portes, et l'archidiacre de la cathédrale
invitait tout le monde à se relever; on
lisait la profession de foi des quatre pre-
miers conciles œcuméniques , et les ca-
nons qui avaient rapport aux matières
qu'on allait traiter, et un discours du
métropolitain le plus âgé ouvrait enfin
la séance ; personne ne pouvait sortir
avant qu'elle fût terminée. Les discus-
sions violentes étaient défendues, sous
peine d'exclusion du concile et d'excom-
munication pour un an ; enfin les déci-
sions de l'assemblée , signées par les évê-
ques , étaient remises au roi pour être
confirmées par lui. Le roi assistait au
concile, et, comme nous l'avons déjà
dit, remettait d'ordinaire aux évêques,
après une courte harangue , le cahier des
matières à traiter.
Nous avons vu que c'était dans le con-
cile que se décidaient les élections des
rois; c'était dans le concile aussi qu'elles
recevaient leur sanction.
< Au moment de leur avènement au
trône, dit Marina, les rois se présen-
taient à l'assemblée générale pour y jurer
solennellement le maintien des lois fon-
damentales de la monarchie, dont ils
étaient responsables. Ils entraient dans
ces assemblées revêtus de l'appareil le
plus majestueux; mais en même temps
ils affectaient de témoigner le plus pro-
fond respect à l'auguste congrès, t
L'appareil n'était pas toujours aussi
majestueux devant le concile que le dit
ici Marina, puisque, d'après Mariana,
on en a vu de très illustres venir se pré-
senter devant lui, à genoux, le front
courbé et les larmes dans les yeux. Le roi
ne se croyait inviolable et sacré qu'après
cette cérémonie, par laquelle il deve-
nait, aux yeux de la nation, l'oint du
Seigneur, auquel il était interdit de tou-
cher : Nolite tangere Christos meos.
Les Pères du concile ajoutaient : « Qui-
« conque, parmi nous ou parmi tous
< les habitans de l'Espagne, violera par
« quelque complot le serment qu'il a
« prêté de conserver la vie du roi pour
« le bien de la patrie et de l'empire goth,
« quiconque attentera à ses jours et le
< dépouillera de son pouvoir, quiconque
« enfin, par une ambition tyrannique,
« aura usurpé le trône , qu'il soit ana-
« thème devant Dieu et les anges, et
« retranché de l'Eglise catholique et de
« la société des chrétiens , lui et tous ses
i complices. »
Cet anathème solennel est répété trois
fois dans les mêmes termes. A la troi-
sième, on ajoute : «Et qu'il n'entre pas
« en partage avec les justes, mais avec le
« diable et ses anges, et qu'il soit con-
« damné avec tous ses complices à d'é-
« ternels tourmens; et s'il vous plaît
« aussi, à vous peuples qui êtes présens,
< confirmez par votre voix cette sen-
« tence trois fois répétée. »
Et tout le clergé et tout le peuple s'é-
criaient d'une seule voix : « Que celui
qui violera cette sentence soit anathème
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
et maranatha (c'est-à-dire perdition),
jusqu'à l'arrivée du Seigneur, et qu'il ait
le lot de Judas Iscarioth. »
Après s'être ainsi adressé au peuple , le
concile s'adressait au roi lui-même et lui
disait : «Toi, monarque présent et tous
< ceux qui viendront après toi , nous
« vous conjurons avec l'humilité conve-
« nable de régir avec justice et piété les
« peuples que Dieu vous confie, et de ré-
* gner avec humilité de cœur et avec
« l'amour de ce qui est bien. Que nul de
« vous, dans les causes capitales, ne
« rende seul une sentence; que ce soit
i d'après le vœu du peuple et l'avis des
« juges, afin que le crime soit manifesté
par un jugement solennel. Régnez avec
« mansuétude.
t Nous portons aussi ce décret sur les
« rois à venir; que si l'un d'eux se révolte
« contre les lois, et exerce sur ses sujets
t un empire cruel et fyrannique, l'ana-
* thème du Seigneur soit sur lui. »
Ce concile, le 4e de Tolède, qui par-
lait ainsi, se tenait en 633. On voit donc
que, pour trouver des institutions et des
assemblées sages, fermes, libérales, avec
des garanties suffisantes pour la sûreté,
pour l'inviolabilité de la couronne et
contre les abus du pouvoir, l'Espagne n'a
pas besoin de se jeter dans la carrière des
révolutions; il lui suffit de se replier sur
elle même et de remonter à son origine.
Chez elle, comme chez bien d'autres na-
tions, c'est la liberté qui est ancienne et
le despotisme qui est moderne.
Nous venons de voir la politique des
conciles; voyons maintenant celle des
codes. Les deux codes les plus anciens de
l'Espagne sont le Forum judicum et les
Siete Partidas , c'est-à-dire le Forum ou
le Prétoire, ou Législation des Juges, et
les Sept Parties. Le Forum judicum,
traduit plus tard du latin en espagnol
sous le titre de Fuérojilzgo, qui répond
au Forum judicum, est le plus ancien ,
le plus remarquable et peut-être même le
seul qui mérire réellement ce nom parmi
tous les codes barbares, fut composé de
649 à 652 ; mais ce ne fut que 50 ans plus
tard qu^il fut achevé. Ce code, fait , d'une
part, d'après les mœurs et coutumes des
Goths, et formé, de l'autre, des dé-
pouilles des codes romains et des arrêts
des conciles nationaux, est encore, en
quelque sorte, l'œuvre du clergé. Ce fut
Ferdinand III, dit le Saint, neveu de la
reine Blanche et cousin-germain de saint
Louis, qui le fit traduire en espagnol
vers le commencement du 13e siècle,
sous le titre de Fuero juzgo.
Le code des Siete Partidas, formé du
Fuero juzgo et de quelques autres élé-
mens, date de la dernière moitié du
même siècle, de 1256; on le doit à Al-
phonse X, dit el Sabio , c'est-à-dire le
Sage ou Je Savant. Il n'est nullement
étonnant que el Sabio eût voulu refaire
le code, puisqu'il eût même voulu refaire
le monde, et que la Providence, selon
lui, eût pris un plan tout autre et bien
meilleur si avant d'agir elle l'eût daigné
consulter.
Mais revenons au Forum des Juges, le
premier et le modèle de tous les codes
espagnols , et voyons quel en est l'esprit.
Dans le début, composé d'extraits des
actes des conciles de Tolède, on lit,
après quelques prescriptions sur l'élec-
tion des rois , « que les choses que les rois
« gagnent doivent appartenir à l'Etat;
« car les rois sont dits rois parce qu'ils
« régnent, et le roi n'est dit roi que
« lorsqu'il règne avec piété, et celui-là
« ne règne pas avec piété qui ne règne
« pas avec miséricorde. Donc, c'est en
« faisant le bien que le roi doit obtenir
« le nom de roi ; d'où les anciens ont eu
t ce proverbe : Roi tu seras tant que
« droit tu feras; quand plus droit ne
« feras , lors plus roi ne seras. D'où il
« suit que le roi doit avoir deux vertus
« en soi par-dessus toute autre, justice
« et vérité ; car la justice mène toujours
« la vérité avec elle, et le roi sera loué
< alors pour sa piété. »
< N'y a-t-il pas, s'écrie M. Rossew Saint-
Hilaire, à qui nous empruntons ceci, un
code tout entier dans cette sainte trinité
des vertus royales : justice, vérité et
piété? Et le clergé, en guidant la royauté
dans cette voie, ne fait-il pas un saint
usage de la tutelle que la loi lui confie?
Cet exemple n'est pas le seul : tout le
prologue du même code, destiné à re-
tracer les devoirs mutuels des rois et des
sujets, est plein de ces exhortations vrai-
ment chrétiennes à la justice et à la clé-
mence, sans lesquelles un roi n'est pas
roi,
L'ÉSPÀONË ET !.(•: CATHOLICISME.
467
i Qu'aflcun de vous, leur dit-on, ne
t prononcé sentence dé mort sur aucun
« homme, ni sur aucune autre chose, si
« ce n'est devant les prêtres de Dieu,
i avec leur conseil, et avec le conseil du
< peuple et des seigneurs du royaume.
«i Par l'ordre de Ce môme Dieu que vous
« transmettent les évoques, ayez miséri-
« corde ; donnez publiquement votre ju-
« gement, et pour les fautes des hommes,
« gardez mansuétude et pitié.
« Le législateur doit être doux, est-il
« dit dans un autre endroit 5 il doit être
< doux et bon, de bonnes mœurs plutôt
« que de beau langage; il doit être clé-
« ment et avoir Dieu continuellement
i devant les yeux, et ne songer qu'au
c bien public. La loi doit être claire,
1 concise, et exempte de subtilités et de
< contradictions, faite pour chaque
t classe de gens et pour chaque individu
« de chaque classe. La loi, ainsi faite,
« doit être obéie par tous, depuis le roi
« jusqu'à l'esclave , sans acception de
« pouvoir, de richesse ou de dignité; car
i Dieu l'a ordonné, lui à qui obéit toute
« la chevalerie céleste (la caballeria ce-
1 lestial); et si les anges se soumettent
« à ses lois, comment les hommes en se-
« raient-ils exempts?
< Nul ne peut alléguer pour excuse l'i-
i gnorartee de la loi ; le roi lui-même y
< est soumis, et le roi est la tête du corps
« politique ; mais si la tête est malade , les
< membres ne peuvent être sains; si le roi
« méprise les lois, les sujets ne peuvent les
c respecter.
< Le roi étant plus intéressé que d'au-
« très au bien de l'Etat, doit en avoir plus
« de soin que du sien propre; mais s'il
« manque à cette obligation , et s'empare
i de la propriété d'un de ses sujets, par
« force ou îous de faux prétextes , il sera
< tenu de la restituer ; et pour Ôter aux
« souverains les tentations de l'avidité
< vulgaire, tout ce qu'ils acquerront par
«libre donation d'un de leurs sujets,
t doit appartenir à l'Etat et non à eux , et
« ils ne pourront transmettre à leurs fils
i que leurs héritages patrimoniaux. »
Voilà donc quels étaient les résul-
tats des Cortès primitives de la nation
espagnole. Cela explique l'attachement
et le respect sacrés qu'elle a toujours
conservés pour elles. Ainsi que nous l'a-
vons déjà dit , ces assemblées religieuses
et politiques s'appelèrent d'abord Con-
ciles, ensuite Curies dans le 12e siècle,
et enfin Cortès, depuis ce Ferdinand III,
roi de Léon et de Caslille, et qui fut plus
heureux contre les infidèles que notre
Louis IX , son oncle. En effet , digne suc-
cesseur de Pelage et d'Alonzo l'empe-
reur, il acheva de bannir les Arabes de
ses Etats ; il les chassa même successive-
ment dé Jaën , de Cordoue , de Séville,
de Murcie , et les réduisit aux seuls murs
de Grenade. Ferdinand n'était terrible
que pour les infidèles : roi selon les vœux
du code que nous venons de voir, ou,
qui plus est , selon Dieu , la victoire
n'était pour lui un sujet d'orgueil, un
moyen de despotisme , et ses lauriers de
victoire ne se changeaient point en chaî-
nes d'esclavage , ni en joug de servitude
pour son peuple. Bien ati contraire, son
peuple l'avait aidé à vaincre ; et pour l'ert
récompenser, il tenait à remplir ses dé-
sirs et ses vœux. Or, les désirs et les
vœux du peuple sont presque toujours
pour la liberté. Ferdinand lui en accorda
dans de justes bornes. Outre de beaux
fueros qu'il octroya largement, il fit en-
trer le peuple par procureurs et députés
aux Cortès. Un peuple qui faisait si bien
son devoir, qui aimait si bien son Dieu
et ses rois, ne pouvait pas abuser de cet
avantage. Au contraire, le peuple est re-
connaissant, et la Caslille ne fit que
grandir encore sous ce régime de con-
fiance , de générosité royale, et de fidé-
lité , de liberté populaire. C'est à cette
époque, disent les historiens et les pù-
blicistes espagnols , que !a Caslille com-
mence à occuper une place distinguée
parmi les nations les plus grandes et les
plus sages de l'Europe. En effet, les hom-
mes éclairés, députés par les villes' et
bourgs du royaume pour faire entendre
leur voix dans les Cortès, animés d'un
zèle véritable pour le bien public, se
montrèrent jaloux de répondre à la con-
fiance de leurs commettans, de défendre
les intérêts publics , d'appuyer la cou-
ronne et d'en protéger les prérogatives
et l'indépendance contre les atteintes
des ambitions déréglées. De sorte que les
Cortès fidèles furent un port assuré, où
le vaisseau de l'Etat trouva toujours un
refuge contre les tempêtes , une sauve»
468
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
garde pour la patrie , aux époques dés-
astreuses des minorités et des interrè-
gnes. Contenant ainsi dans le devoir les
vues trop ambitieuses des grands , elles
surent par là môme étouffer le feu des
guerres intestines, qui sont la plaie tou-
jours vivante et saignante de l'Espagne;
qui , plrsieurs fois, l'ont perdue , plu-
sieurs fois l'ont empêchée de revivre et
de se délivrer, et qui, aprèsla délivrance,
l'ont replacée plusieurs fois aux bords
des mêmes précipices où elle avait péri
d'abord.
Aussi, tous les rois des Espagnes,et
notamment ceux de Léon et de Castille ,
fidèles imitateurs de la conduite dont
leurs prédécesseurs leur avaient donné
l'exemple, eurent-ils toujours recours aux
Cortèsdans les besoins pressans de l'Etat.
Ils réunirent donc fréquemment leurs
sujets en assemblées générales , pour dé-
libérer en commun sur tous les points
où la nation était gravement intéressée.
Telles étaient même la candeur et la
loyauté de ces temps , que , loin de re-
douter ces grandes assemblées, et de les
regarder comme contraires par leur na-
ture à Tordre public et à la majesté royale,
on ne les considérait que comme des
sources de lumière et de vérité dont l'é-
clat rejaillissait sur le trône, que comme
de fermes appuis de la justice et des ga-
ranties de la prospérité publique.
Telle était sans doute l'opinion de Fer-
dinand IV, lorsque , dans les Cortès de
Yalladolid, en 1298, il déclarait les avoir
convoquées pour le bien du service de
Dieu et de la monarchie , pour V avantage
de ses royaumes et V 'amélioration du
gouvernement. Il renouvela ce langage ,
lorsqu'en 1307 il convoqua, d'après le
conseil de la nation, les mêmes assem-
blées, pour mettre un terme aux cala-
mités publiques.
Alphonse XI ne s'exprimait point au-
trement , lorsqu' en 1329 il exposait les
motifs qui l'avaient porté à convoquer
les cortès de Madrid : < Voyant que c'é-
t tait pour le service de Dieu clément,
t la conservation et le bien-être de nos
« royaumes , pour assurer la justice et
« pour réformer beaucoup de choses
« mal ordonnées , et en outre pour met-
c tre fin à la guerre que nous soutenons
€ contre les Maures. Pour cela faire , j'ai
* convoqué les cortès de tous mes Etats,
« ici à Madrid , et après avoir réuni les
<r préfets et les députés des villes et
c bourgs de ces royaumes , j'ai conféré
« avec eux , et je leur ai dit et ordonné ,
j comme à mes sujets naturels , qu'ils
« m'aident de leurs conseils, pour que je
< puisse réformer les abus, et qu'ainsi je
« le ferais avec leur assentiment. >
Si les princes de la dynastie autri-
chienne , qui après l'extinction de la mai-
son de Castille furent appelés au trône
d'Espagne par l'ordre de succession, eus-
sent imité les rois catholiques, en donnant
à*la nation des preuves certaines de leur
amour pour la constitution du royaume ,
la monarchie, selon les Espagnols, eût vu
s'accroître chaque jour son influence et
son crédit parmi les Etats de l'Europe.
Mais ces étrangers dédaignant les mœurs
espagnoles qu'ils ignoraient , et foulant
aux pieds ses usages qu'ils regardaient
comme des chaînes incommodes, ne s'oc-
cupèrent, dès leur arrivée, que de dissiper
les trésors qu'ils considéraient comme
leur patrimoine , et de prodiguer la for-
tune et le sang de la nation dans des
guerres destructives. Imbus des doctrines
de l'absolutisme germanique , ils sen-
taient que, pour en faire la base de leur
gouvernement , ils devaient supprimer
les libertés espagnoles et diminuer le
crédit des cortès. Telle fut , dit l'abbé
Marina , la politique de Charles-Quint
et de son fils Philippe II. Voulant se met-
tre au dessus des lois , mais n'osant néan-
moins abolir les cortès et proscrire les
droits que l'usage de quatorze siècles
autorisait, ils cherchèrent avec adresse
à contrarier leurs pouvoirs et à varier
leurs formes par la désorganisation de
ces corps municipaux dont les membres
composaient primitivement les congrès
de la nation.
Les courtisans , toujours empressés de
pousser aux abus dont ils vivent , finirent
par affecter de mépriser si fort les cor-
tès, qu'un écrivain espagnol de cette
époque , Diego de Saavedra , se plai-
gnait hautement qu'une basse et servile
adulation eût engagé les princes à sub-
stituer le gouvernement absolu aux
libertés établies par les lois constitu-
tives du royaume , et qu'à l'exemple
des ordres religieux qui se formaient
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
469
fréquemment en chapitres généraux pour
délibérer sur les affaires et les réglemens
de l'ordre, le gouvernement n'engageât
point les conseils administratifs de cha-
que province à conférer ensemble sur le
bien de la république . ainsi que le pres-
crivaient les lois fondamentales.
Tel fut l'état où la branche de Bour-
bon trouva l'Espagne à son avènement à
cette couronne. Elle n'y changea rien ,
elle ne lit même que marcher dans le sen-
tier tracé par l'Autriche. En échange de
ses libertés, l'Espagne lui dut son unité
nationale et beaucoup d'autres amélio-
rations intérieures. Cependant ce n'était
plus là cette Espagne ancienne , cette Es-
pagne moins sujette que fidèle à ses
rois ; cette Espagne qui mettait avant
tout la dignité humaine , et qui, dévouée
pendant la guerre, aimait pendant la
paix à vivre sous les garanties de la li-
berté. Ce n'était plus cette Espagne avec
son sénat d'évêques, avec ses conciles-
cortès , devant lesquels les rois victo-
rieux venaient humblement prêter ser-
ment à la religion, à la loi et à la li-
berté nationale. Cependant l'usage de
prêter serment aux lois et à la constitu-
tion du royaume se perpétua encore pour
les rois depuis que la constitution fut
changée, et nous verrons bientôt Charles-
Quint lui-même, qui la changea, lui prê-
ter, sur l'ordre des députés , un serment
général et solennel dans le sein des Cor-
tès. En effet , nous disent les anciens his-
toriens de l'Espagne , en assistant à la
proclamation et à l'inauguration des
rois : « La nation consentait qu'ils fussent
élevés au trône de leurs ancêtres ; mais
avant de poser la couronne sur leur tête,
avant de les proclamer rois , et de prêter
entre leurs mains le serment ordinaire
de foi et d'hommage , elle exigeait qu'il
jurât en présence de l'auguste assemblée
de ses représentans, d'accomplir fidèle-
ment les devoirs de sa dignité , de res-
pecter les usages de la patrie, d'obser-
ver exactement les lois fondamentales
de la monarchie, et de conserver les
droits du peuple et les libertés natio-
nales. »
Les plus anciens monumens qui nous
soient parvenus d'une semblable inau-
guration, est une cédule royale adressée
au conseil de Ségovie pendant les Corfès
TOMB XU, — H° 72, if H,
tenues à Séville dans l'année 1250 , de
laquelle il résulte que le roi Ferdi-
nand 111, fidèle aux anciens usages de la
Castille, lit ce serment solennel dans les
Coiiès assemblées à Valladolid en 1217.
Les députés de Ségovie , à cette assem-
blée, demandèrent au roi satisfaction du
tort que leur ville avait essuyé par suite
d'une ordonnance royale qui séparait
de la capitale les bourgs et les villages
dépendans de sa juridiction, et ils lui
représentèrent qu'outre que ce décret
était préjudiciable à la prospérité de la
ville et des lieux divers de son arrondis-
sement, il était attentatoire aux droits
et privilèges dont le roi avait juré la
conservation lors de son avènement. Ce
prince reconnut lui-même la vérité de
ce qu'ils avançaient , et, dans l'ordon-
nance royale par laquelle il fit droit à
leur demande, il confessa que par le dé-
cret dont on lui demandait la radiation,
il avait manqué au serment qu'il avait
prêté lorsqu'il était monté sur le trône.
D'autres documens historiques nous
donnent la certitude que cet usage fut
religieusement observé par le plus grand
nombre des monarques espagnols , des
13, 14, 15 et 16e siècles, soit au moment
même de leur avènement, comme le fi-
rent Henri II dans les Cortès de Burgos
en 1345, et Jean Ier dans celles qui furent
tenues dans la même ville en 1379, et
plusieurs autres princes , soit pour ob-
tempérer à la demande qui leur en fut
faite ensuite par leurs sujets , comme
Ferdinand IV en 1295 , don Pèdre en
1351 , Henri III en 1391 , et Jeanne de
Castille, femme de Philippe-le-Bel , en
1506. Il nous suffira de rapporter ici ,
dans tous ses détails , une des formules
authentiques du serment prêté par l'un
de ces princes, pour donner une idée de
la valeur des engagemens qu'ils contrac-
taient dans ces occasions solennelles.
En 1518, les Cortès ayant été convo-
quées à Valladolid pour reconnaître
comme roi d'Espagne Charles Ier du nom,
fils de la reine Jeanne dont nous venons
de parler, et de Philippe-le-Bel, les dé-
putés , aussitôt leur arrivée, jugèrent à
propos de conférer entre eux sur les
circonstances où se trouvait le royaume,
et d'examiner les cas particuliers aux-
quels elles pouvaient donner lieu, H se
su
470
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
présentait , on effet , une question peu
ordinaire à résoudre : il s'agissait de sa-
voir dans quelle forme le nouveau roi
devrait être proclamé, sa mère, vérita-
ble titulaire de la couronne, étant encore
vivante.
Les députés se déterminèrent à exiger
que le prince, avant de recevoir de la
nation le serment accoutumé, jurât d'ob-
server les lois existantes et surtout les
chapitres des Cortès établies par le roi
catholique dans celles qui avaient été
tenues à Burgos en 1512.
Cependant le jour fixé pour l'ouver-
ture des Cortès étant arrivé , le grand
chancelier, l'évêque de Badajos et don
Garcia de Padilla , se présentèrent pour
les présider au nom du nouveau roi , et
commencèrent par reprocher à un dé-
puté de Burgos, le docteur Zumel, d'avoir
voulu engager les autres députés à refu-
ser de proclamer le prince avant que
son altesse ne consentît à jurer ce que la
constitution de Castille lui demandait.
Il s'attendait à intimider par cette sortie
inattendue , non seulement le député
qu'il inculpait , mais encore ceux qui
pourraient penser comme lui. Mais ce
zélé citoyen , méprisant les menaces
qu'on lui adressait , répondit avec fer-
meté que tous les reproches qu'on ve-
nait de lui faire étaient fondés , et que
telle était , en effet , son opinion à la-
quelle il invitait ses collègues à se ral-
lier; s'adressant ensuite au chancelier,
il lui déclara qu'il pouvait être certain
que les représentans des royaumes ne
proclameraient point Son Altesse, jusqu'à
ce que , de son côté , elle eût prêté le
serment qu'on lui demandait, de garan-
tir à la nation l'exercice de ses libertés
et de ses privilèges, le maintien de ses
lois, droits et coutumes, et les chapitres
des Cortès de Burgos de 1512, et surtout
qu'elle n'eût juré de ne rien aliéner du
domaine de la couronne, et de n'accor-
der aucun emploi ou bénéfice à des
étrangers.
Présentée avec une telle fermeté, cette
requête fut couronnée du plus heureux
succès, et le prince s'étant présenté ac-
compagné de toute sa cour, et s'étant
assis sur le trône au milieu des grands
du royaume, _des prélats et des députés,
ces derniers le supplièrent de nouveau
de prêter le serment qu'ils lui avaient
demandé. Alors le licencié Padilla, ayant
donné lecture à l'assemblée de l'acte du
serment, le roi jura sur la croix et sur
les Evangiles, que le secrétaire Barthé-
lémy Rhuiz de Castagneda tenait entre
ses mains , selon la formule contenue
dans le procès-verbal suivant.
< Dans la noble ville de Valladolid , le
< 7 février 1518 le très haut et très
t puissant roi , don Carlos notre souve-
« rain seigneur, étant en l'église du mo-
« nastère de Saint-Paul de ladite ville ,
« assis dans un fauteuil placé sur les gra-
« dins du maître-autel , et après la célé-
< bration du saint sacrifice de la messe,...
« les très nobles seigneurs infans , don
« Ferdinand et l'infante dona Eléonore,
j étant présens, ainsi que les députés des
< villes et bourgs des royaumes de Cas-
« tille, Léon et Grenade, s'est présenté
« le licencié don Garcia de Padilla, con-
« seiller de Son Altesse et lettré des Cor-
« tes de ces royaumes, lequel, à la de-
« mande des prélats, grands, etc , a
« lu publiquement, à haute et intelligi-
« ble voix , un acte de serment dont la
i teneur suit :
« Votre Altesse, comme roi de Castille,
« de Léon et de Grenade, conjointement
« avec la très haute et très puissante
i reine Jeanne, notre souveraine et votre
< mère, jure devant Dieu et sur les saints
« Evangiles où est posée sa main droite,
« et promet sur sa foi et parole royale,
< aux villes , bourgs et villages repré-
« sentes par les députés présens à ces
« Cortès, et aux provinces, villes etcom-
« munes que représentent ces royaumes,
< comme s'ils étaient dénommés ici cha-
< cun séparément, qu'elle gardera et con-
i servera le patrimoine royal de la cou-
« ronne , et qu'elle n'aliénera en aucune
< manière les villes, bourgs et commu-
« nés, ni leur territoire et juridiction,
« ni les droits et revenus des villes, ni
c autres choses qui en dépendent , ni
« rien appartenant à la couronne et au
< domaine royal qu'elle possède aujour-
« d'hui ou qui puissent lui échoir à l'a-
( venir; et que si Votre Altesse les aliène,
i cette aliénation sera nulle et comme
t non avenue , et que la personne à qui
« elle aura été faite à titre gratuit ou
* onéreux , n'acquerra aucun droit à la
L'ESPAGNE ET LE CATHOLICISME.
< propriété ; jure en outre et promet
« Votre Altesse de conserver les lois et
« droits de ces royaumes, et surtout la
i loi de Yalladolid qui ordonne et dis-
« pose tout ce qui est nécessaire à l'égard
« du présent acte de serment.
« Déplus, vous confirmez aux villes,
< bourgs , communes et provinces , et à
< chacune d'elles en particulier, les li-
« bertés , privilèges, franchises, lettres
« et exemptions concernant la conserva-
i tion du domaine de la couronne, ainsi
« que tout ce qui est contenu dans les
< susdits privilèges Et de tout ce qui
< est mentionné ci-dessus , jure et pro-
< met Votre Altesse de rien altérer, ôter
« et diminuer par elle-même ou par son
< ordre royal , sous quelque forme que
< ce soit, à présent ni dans aucun temps,
« pour telles causes ou motifs qui l'y
< détermine Ainsi Dieu et les saints
« Evangiles vous soient en aide... Amen.
< Enlin votre altesse comme roi et
< seigneur, conjointement avec la reine
« sa mère notre souveraine, sur la re-
« quête des députés et communes ici pré-
< sens qui l'en supplient très humble-
« ment, jure de garder et accomplir le-
« dit serment. Aussitôt ledit roi notre
c seigneur passa sa main droite sur la
i croix et sur les saints Évangiles d'un
i missel que le très révérend cardinal te-
« nait entre ses mains, en disant qu'ainsi
t le jurait et promettait. Tous les dépu-
< tés présens requirent les secrétaires et
« notaires des Cortès de leur donner acte
« du présent. >
Philippe II prêta depuis le même ser-
ment à la nation avec une pompe et une
magnificence sans égales, dans les Cortès
de Tolède, en 1500. Le procès-verbal qui
en fut dressé, contient plusieurs circon-
stances remarquables; mais sa teneur
étant à peu de chose près la même que
celle de l'acte qui précède, nous nous
dispenserons de le rapporter ici.
Voilà donc cette ancienne, cette chré-
tienne et fraternelle constitution de l'Es-
pagne, fondée par lesévêques et substituée
aux lois des codes barbares et tyranni-
ques de la Germanie dans les conciles-
cortès qui vinrent remplacer chez les
Goths le mallu/u du champ de Mars et
du champ de Mai, où les Francs en res-
tèrent encore si long-temps; oui, voilà
cette constitution qui fit la gloire de la
monarchie visigothe, qui la sauva de
tant de dangers, qui, se réfugiant avec
Pelage dans les monts d'Asturie, la re-
leva après sa chute. C'était par elle que
l'Espagnol était lier et se croyait supé-
rieur aux autres nations, c'est en elle et
dans sa religion qu'il voyait la patrie,
c'était pour elle et pour sa religion qu'au
lieu de se courber en esclave sous le ci-
meterre africain, il s'enfuit aux monta-
gnes et alla camper dans la grotte et dans
la caverne de Covadunga ; ce fut pour
elle et pour sa religion qu'il renonça à
tous ses biens, à ses foyers, au repos que
lui laissaient les vainqueurs, pour vivre
en guérillero nomade et combattre
pour elle pendant 800 ans l'islamisme et
la tyrannie des Arabes. Idolâtre de ses
rois à condition qu'ils vénéreraient à
leur tour la justice et la loi dont il leur
faisait jurer le respect et l'observance,
l'Espagnol eut le bonheur de voir la
liberté et la monarchie grandir ensem-
ble dans une concorde parfaite et sans
qu'elles se doutassent que l'une pût nuire
à l'autre, et l'on remarque même que
nul ne fut plus généreux, plus libéral
sous ce rapport, que leurs rois les plus
saints et les plus victorieux.
L'Espagnol, après tant de souffrances,
de dévouement, de sacrifices et de vic-
toires en leur faveur, crut donc à l'al-
liance éternelle de ces deux grandes
choses , de la religion et de la liberté. Il
en reçut une telle fierté, une telle éner-
gie, un tel élan de caractère, qu'après
ses derniers triomphes sur les Maures,
l'Espagne même ne lui suffit plus, et
qu'il déborda, victorieux et conquérant
à son tour, sur les deux mondes, sur
l'Amérique et sur l'Asie.
Mais bientôt la souche de ses rois ca-
tholiques et espagnols venant à man-
quer, le mariage de ses infantes et de
ses reines lui amenèrent d'autres rois,
des rois étrangers à son pays, à ses idées,
à son caractère et à ses mœurs, tout
aussi bien qu'à ses libertés et à sa consti-
tution. Ces rois ne le comprirent pas; le
voyant indépendant, ils le crurent re-
belle, séditieux, et voulurent le soumet-
tre au régime de leur pays et imposer
le joug de l'absolutisme germanique à
cet habitant des montagnes, à cet enfant
472
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
du Midi. Us n'y réussirent point; l'at-
mosphère du Rhin n'est point faite pour
les bords du Tage , ni le ciel de la forêt
Noire pour les plaines brillantes et chau-
des de l'Andalousie. Aussi l'Espagne ces-
sa-t-elle de grandir sous cette influence ;
et elle, qui avait pris un si haut essor sous
Ferdinand et Isabelle ses derniers rois,
commença-t-elle à déchoir sous Charles-
Quint lui-même, sous Charles-Quint sur-
tout, et depuis elle n'est plus allée qu'en
s'affaiblissant, en se neutralisant, comme
les princes mêmes de la dynastie autri-
chienne.
La France vint lui apporter quelques
améliorations importantes, mais non
fondamentales ; elle essaya de lui rendre
quelque vigueur; mais rien n'y lit, et la
dynastie, amollie elle-même, se laissa
bientôt aller aux mœurs et à lapolitique
de l'Asie. Tout le grand passé de l'Espa-
gne était oublié. Plus libre peut-être
cependant qu'elle ne pensait , et que sur-
tout on ne le pense sous l'uniformité de
sa monarchie absolue, elle dormait tran-
quille sur les ruines de ses institutions,
quand le coup de foudre qui signala les
premières années de ce siècle vint la ré-
veiller de nouveau et lui redire du haut
de ses monts le nom magique de liberté.
Mais ce n'était plus cette liberté, fille de
la religion, de ses prêtres et des rois,
comme celle de l'antique Espagne: c'é-
tait une liberté qui pour son malheur
avait secoué tous les liens, renversé tou-
tes les choses des vieux temps, Dieu lui-
même, le Dieu des chrétiens, et qui ne
relevait que d'elle-même, qui ne recon-
naissait que le peuple en furie.
C'est après cette dernière liberté qu'à
travers la misère, le sang et les ruines,
la malheureuse Espagne court aussi de-
puis cette époque. Sans se jeter ainsi en
aveugle dans des sentiers et dans un ave-
nir inconnu, menaçant, l'Espagne, pour
retrouver le repos et le salut, n'avait
qu'à regarder derrière elle, qu'à élever
ses regards vers son ancien culte et ses
anciennes montagnes. Pourquoi donc ne
s'est-elle pas rappelé sa liberté passée ,
la liberté du grand Alonzo l'empereur et
de saint Ferdinand roi? Pourquoi n'en
a-t-elle pas encore assis la base sur la
pierre éternelle, sur la religion de Jésus?
Pourquoi surtout persécute-t-elle et cette
religion et les prêtres qui lui ont été si
propices, si dévoués, si secourablesdans
les temps de ses vieux malheurs et de
ses vieilles gloires? Pourquoi surtout dé-
vaste-t-elle ses églises et renverse-t-elle
ses croix, monumens sacrés de ses plus
beaux triomphes, labarum qui toujours
guida ses vieilles cohortes et par lequel
elle a vaincu l'étendard du prophète?
J. F. Daniélo.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
PERPÉTUITÉ DE LA FOI DE L'ÉGLISE CATHO-
LIQUE : Sur l' Eucharistie , par Nicole, Arnadld,
Renaudot , etc. ; — Sur la Confession , par Dems
dk Sainte-Marthe ; — Sur les Principaux
Points qui divisent les catholiques et les protes-
tons, par Scheffmacher ; — 4 vol. in-4° , pu-
blié» par M. l'abbé Migne, à Paris, rue d'Am-
boise, au Petit-Monlrouge. Prix : 6 fr. le vol.
M l'abbé Migne, en réunissant ces trois ouvra-
ge» , dont le premier surtout ne se trouvait que
difficilement et a un prix très élevé , a rendu un
vrai service à la cause catholique. Le livre de la
Perpétuité de la Foi est connu , et ne peut qu'être
très apprécié dans un moment où nos frères séparés
semblent se rapprocher de nous, et surtout étudier
avec plus d'attention et de goût les livres catholi-
ques. Or, il n'en est aucun qui puisse mieux faire
connaître leurs erreurs sur l'importante question de
V Eucharistie. Voici quelle fut l'occasion de ce livre,
et quels sont les principaux points qui y sont
traités. ,
Dans le iT siècle , quelques théologiens protes-
lans affirmèrent dans leurs livres que les Grecs,
avaient les mêmes doctrines qu'eux sur les articles
qui les divisaient d'avec l'Eglise romaine; et, pour
preuve de ces assertions, ils produisirent une pro-
fession de foi de Cyrille Lucar, patriarche alors de
Constanlinople , lequel, sur l'Eucharistie, profes-
sait les doctrines de Calvin. Cette pièce , imprimée
en îO^ôjful reçue avec grand fracas par les pro-
testans.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
473
C'est ce qui donna lieu à MM. ditsrîtf Port-Iloyal,
alors un moment en paix avec l'Eglise , de compo-
ser lo livre de la Perpétuité de la Foi. Ce ne fut
d'abord qu'un petit traité ; mais les protestans y
ayant répondu , les auteurs y répliquèrent par dif-
férons traités que M. Migne a tous réunis et insérés
dans son édition. Nous allons indiquer ici l'ensem-
ble des sujets traités dans chaque volume.
TOME I , contenant 12 livres ainsi distribués :
Livre l'r. La justification de la méthode du livre
de la Perpétuité. — 2. Du consentement des Eglises
orientales avec l'Eglise romaine sur le sujet de l'Eu-
charistie. Preuve de ce consentement de l'Eglise
grecque dans les 11e et 12e siècles. — 3. Témoigna-
ges sur la présence réelle et la transsubstantiation
aux i3c et 1 Ie siècles. — !\. Témoignages depuis le
15« siècle jusqu'en ce temps-ci. — 5. Témoigna-
ges de l'accord des autres Eglises orientales avec
l'Eglise romaine sur le même sujet. — G. Preuves
de celle proposition : Qu'on a toujours eu dans
l'Eglise une croyance distincte de la présence ou de
l'absence réelle. — 7. Témoignages sur ce fait de
l'Eglise grecque , depuis le 7e siècle jusqu'au 1 Ie. —
8. Témoignages de l'Eglise latine sur le mystère de
l'Eucharistie depuis l'an 70O jusqu'à l'an 070. — 9.
Examen du temps où les ministres protestans pla-
cent leur prétendu changement , savoir : depuis 890
jusqu'au commencement du 11e siècle. — 10. Con-
séquences qui suivent nécessairement du consente-
ment de toutes les sociétés chrétiennes dans le
dogme de la présence îéelle et de la transsubstantia-
tion et des autres points que l'on a prouvés. — 11.
Différends personnels entre M. Claude et l'auteur de
la Perpétuité. — 12. Deux dissertations sur Jean
Scot et Berlram , avec divers actes qui font voir la
croyance des Eglises orientales.
TOME 11 , contenant deux parties.
Dansla !«• partie il y a 7 livres , ainsi distribués :
1. Preuves que les paroles : Ceci est mon corps ,
se doivent entendre au sens des catholiques, et ne
se peuvent entendre en celui des calvinistes. — 2.
Réponse aux objections de logique que les minis-
tres proposent contre le sens littéral de ces paroles.
— 5. En quel sens les Pères ont entendu ces paro-
les.— 4. Divers argumens pour la présence réelle.
— S. Présence réelle prouvée par l'efficace et les
suites de l'Eucharistie , reconnues par les Pères,
avec la réfutation de la vertu séparée. — 6. Preuves
que le changement reconnu par les Pères est un
changement substantiel. — 7. Preuves de la doc-
trine catholique , tirées des expressions des Pères,
et défense des règles des métaphores contre les dé-
faites de M. Claude.
Dans la 2e partie sont 8 autres livres ainsi dis-
tribués :
1. Des Noms tirés de la partie extérieure de l'Eu-
charistie. — 2. Explication particulière de quelques
passages où l'Eucharistie est appelée : image, figure,
mystère. — 5. Réponse aux objections tirées des
rapports de la matière de l'Eucharistie et des diffé-
rentes manières de concevoir ce myslère. — 4, Que
les noms de pain et de vin donnés à l'Eucharistie
sont une suito de la transsubstantiation. — o. Expli-
cation des passages de Ihéodoret et des autres au-
teurs qui oui parlé contre lui. — G. Que l'on reçoit
Jésus-Christ corporcllemenl dans l'Eucharistie. —
7. Examen des argumens négatifs et des difficultés
tirées des sens. — 8. Preuves authentiques de Pu"
nion des Eglises d'Orient avec l'Eglise romaine sur
l'Eucharistie.
TOME III , contenant deux parties.
La trc partie est divisée en 10 livres comprenant
les matières suivantes :
1. Notion générale des Eglises d'Orient. — 2.
Consentement général des Grecs et des autres chré-
tiens orientaux avec l'Eglise romaine sur la doctrine
de la présence réelle et sur l'adoration de PEueha-
ristie. — 3. Croyance des Grecs et des Orientaux
prouvée par leur discipline. — \. Des liturgies. —
5. Eclaircissemens touchant les auteurs grecs dont
on a cité les témoignages. — 6. Examen de plu»
sieurs faits qui regardent l'Eglise grecque. — 7. Exa-
men des actes des Eglises orientales sur ce point.—
S et 9. Sur l'histoire et la confession de Cyrille Lu-
car. — 10. Les Eglises orientales ont-elles pu chan-
ger de croyance sur l'Eucharistie?
La 2e partie traite de la Perpétuité de la foi de
l'Eglise catholique sur les sacremens et sur tous les
autres points de religion et de discipline, que les
premiers réformateurs ont pris pour prétexte de leur
schisme, et prouve, par le consentement des Egli-
ses orientales, que l'Eglise romaine avait conservé
la même foi.
1. Objet et Plan de l'ouvrage. — 2. Du Baptême
et de la Confirmation. — 5. Du Sacrement de Pé-
nitence. — 4- Discipline des Orientaux sur ce point.
— 5. De l'Extrême-Onction et de l'Ordre. — 6. Du
Mariage. — 7. De la Tradition et de ce qui y a rap-
port. — S. De deux points de discipline fondés sur
la tradition , qui sont la communion sous les deux
espèces et la prière pour les morts. — 9. Des canons
conservés dans les Eglises orientales , qui font par-
tie de la tradition.
TOME IV , contenant trois parties.
La iro partie est ainsi divisée:
1 . Défense de la Perpétuité de la Foi , contre les
calomnies et les faussetés du livre intitulé : Monu*
mens authentiques de la Religion des Grecs , la
croyance de l'Eglise grecque touchant la transsub-
stantiation, défendue contre la réponse du ministre
Claude. — 2. Examen des passages où M. Claude
soutient que les Grecs modernes ont nettement
marqué le changement de vertu qu'il attribue à l'E-
glise grecque. — 3. Réfutation des preuves qu'em-
ploie M. Claude pour faire voir que les Grecs ne
croient pas la transsubstantiation. — \. La transsub-
stantiation a été crue dans l'Eglise grecque depuis le
5e siècle jusqu'au 7r. — 5. Les auteurs allégués par
M. Claude ont enseigné la transsubstantiation dans
les mêmes passages où il prétend qu'ils ont établi le
changement de vertu. — 6. Extraits du livre rv de
la Foi orthodoxe de saint Jean d« Damas.
474
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
La 2e partie contient le Traité de la Confession
contre les erreurs des calvinistes , où la doctrine de
l'Eglise est expliquée par l'Ecriture sainte, par la
tradition et par plusieurs faits très remarquables,
avec la réfutation du livre dp M. Daillé, ancien mi-
nistre de Charenton, contre la confession auricu-
laire; par Denis de Sainte-Marthe.
La 3e par»ie contient les Lettres d'un docteur alle-
mand de l'université catholique de Strasbourg , à un
gentilhomme et à un magistrat protestans , sur les
principaux points qui divisent les catholiques et les
protestans, par Scheffmacher , et qui traitent les
points suivans : De l'Eglise. — De la Règle de foi. —
De la Primauté du pape et des évêques. — De la
Confession. — Du défaut de pouvoir dans les minis-
tres protestans. — Hérésies renouvelées par les pro-
testans. — Du sacrifice de la Messe. — Sur la pré-
sence permanentede Jésus-Christ dans l'Eucharistie,
et sur l'obligation de l'y adorer. — De la Commu-
nion sous une seule espèce. — Sur l'Invocation des
saints. — Sur la Prière pour les morts et sur le
Purgatoire. — Sur la Justification du pécheur. —
Défense de l'Invocation des saints.
On voit par tous ces détails combien les quatre
volumes édités par M. Migne sont précieux.
Sermons du prince ALEXANDRE DE HOHENLOHE,
prononcés dans le carême des années 1836, 1837
et 1838. 5 vol, in-8°. Ratisbonne, à la librairie de
G.-J. Manz.
Le nom du prince de Hohenlohe est trop connu
dans le monde catholique pour avoir besoin d'une
recommandation quelconque; l'ouvrage qu'il a pu-
blié sous le titre de Expériences de la vie sacerdotale
l'a fait connaître comme écrivain plein de sentiment
et de vigueur. Les discours que nous annonçons ici
ne méritent pas moins une attention sérieuse : le
sujet que l'auteur a choisi pour chacune de ses trois
stations quadragésimales est emprunté aux besoins
de l'époque; la diction claire et facile de l'orateur
est toute faite pour montrer aux hommes la pro-
fonde corruption de leur nature et la nécessité de
recourir à la pénitence , comme au seul remède qui
soit en état de les retirer de l'abîme. Les six pre-
miers discours traitent des effets salutaires de la
religion catholique , pour assurer notre félicité éter-
nelle au milieu des dangers auxquels nous expose
notre contact avec le monde; les six autres ont pour
objet la dégradation de l'image de Dieu dans
l'homme ; enfin les six derniers traitent du sacre-
ment de la pénitence.
GUILLAUME DE SCHUTZ, Sur la théorie juridique
du gouvernement prussien relativement à la ques-
tion des mariages mixtes; avec un appendice
contenant la justification de Mgr de Dunin , ar-
chevêque de Gnesen et de Posen , en réponse au
manifeste publié par le cabinet de Berlin . dans la
Gazette de Prusse du 31 décembre 1851. 1 vol.
t'n-8°. Ratisbonne, chez G.-J. Manz.
Bévue trimestrielle pour ^instruction pratique élé-
mentaire , notamment dans le royaume de lia-
vière, publiée par M M. F.-A. Il El M , prédica-
teur de la cathédrale d\iugsbourg , etDr. F . VOGL,
inspecteur de l'École normale de Freisingen ;
troisième année, premier cahier. Augsbourg, à
la librairie de Charles Kollmann.
Nous joignons ici l'exposé des matières traitées
dans ce premier numéro ; il fera connaître assez
dans quel esprit ce recueil est rédigé, et combien il
mérite d'être pris en considération sérieuse par les
hommes qui s'occupent des écoles élémentaires. La
première section renferme : un traité sur l'esprit
religieux des écoles dans les temps anciens et dans
les temps modernes; un traité sur l'organisation des
écoles mutuelles , un traité sur les répétitions des
matières qui ont été enseignées aux enfans. La se-
conde section s'occupe de la critique de six ouvrages
de pédagogie. La troisième section , sons le titre de
Variétés, contient : 1° un exposé historique et statis-
tique des écoles élémentaires et des maisons d'édu-
cation de la ville de kempten ; 2» un rapport sur les
écoles du dimanche et sur les écoles ordinaires de
la ville de Munich, dans le cours de l'année classique
1837-1858 ; ô» des extraits du Moniteur officiel et des
rescrils des autorités provinciales concernant l'en-
seignement en Bavière ; 4° un indicateur bibliogra-
phique.
Le prix de l'abonnement pour une année est de
C francs.
G. ZELL , Acta antihermesiana , quibus Acla Iler-
mesiana, melelemala theologica Actaque Bomana
DD. ac PP. Elvenich et Braun pluraque alia
Hermesianorum Scripta , quœ hucusque in lier-
mesii causa in lucem prodierunt dilucidantur et
rcfutanlur. 8° maj. Ratisbonmi', apud G.-J. Manz,
1839.
Les doctrines hermésiennes jouent un bi grand
rôle dans l'histoire moderne et exercent une si
grande influence sur l'avenir de l'Église en Alle-
magne , qu'il est impossible à ceux qui s'occupent
d'études théologiques de ne pas en avoir une con-
naissance exacte : nous félicitons surtout l'auteur
d'avoir choisi la langue usuelle de l'école , afin de
mettre son livre à la portée des professeurs et des
élèves qui, en France, ignorent presque tous la
langue allemande.
NIEDNER, Dr C. G., prof. ord. Lipsiensis , Phi-
losophiœ Hermesii Bonnensis novarum rerum in
thcologid exordii explicatio et existimatio. 8 maj.
Lipsirc , ex officinâ bibliopol» Hinrichs , 1830.
Prix : 2 francs.
Dans le système philosophique dont Hermès a fait
îa base de son enseignement Idéologique, I'écoto
A NOS ABONNÉS.
475
protestante a salué une doctrine amie et alliée de la
réforme, et elle s'est empressée de s'en faire l'apo-
logiste, l'auxiliaire et le patron. Du moment où le
clief de l'Église a pronoucé la sentence d'une erreur
dogmatique, il n'y a plus aucune difficulté pour le
simple (idéle; dans l'autorité divine du Saint-Siège
se trouve pour lui la garantie irrécusable du vrai et
du juste. Mais le théologien a besoin d'une connais-
sance plus approfondie; il peut et il doit, avec la
permission de ses supérieurs , étudier l'erreur dans
son principe et dans ses résultats doclrinels et pra-
tiques , et c'est donc rendre à la science catholique
un service véritable que de lui signaler, parmi les
écrivains hétérodoxes, ceux dont il importe surtout
de prendre notice, afin de défendre avec plus de
succès la cause de notre sainte religion. C'est dans
ce but que nous croyons devoir mentionner l'ou-
vrage du docteur Niedner, et que, plus tard, nous
aurons souvent occasion de parler d'autres ouvrages
marquans de la littérature protestante de l'Alle-
magne.
S. BUCHFELNER. Le rnur de séparation entre les
catholiques et les protestans doit-il subsister plus
long-temps encore ? ou sur les motifs de la réforme
et sur ceux du retour à VÈgliic catholique ; un
mot d'amour à tous ceux qui ne connaissent pat
ou qui connaissent mal V Église catholique. 1 vol.
in ii". Ratisbonne, à la librairie de G.-J. Manz ,
1830.
Pour que , dans un court intervalle de temps, an
ouvrage religieux arrive à sa quatrième édition , it
faut que le mérite et l'utilité en soient bien reconnus.
Or , c'est le cas avec le livre de M. Buchfelner. Un
examen raisonné des principes fondamentaux do
l'Église catholique et des sectes nées de la réforma-
lion du seizième siècle , voilà ce qui fournit à l'au-
teur les preuves sans réplique de la nécessité du
retour à l'unité religieuse violemment brisée par
Luther et ses adeptes. C'est avec une vraie satisfac-
tion que nous faisons observer que de pareilles pu-
blications surgissent de temps à autre dans le do-
maine de la littérature catholique , et rendent témoi-
gnage du zèle avec lequel des membres du clergé
s'efforcent de dissiper les ténèbres qui environnent
leurs frères séparés : la dépravation du clergé alle-
mand a amené le mal ; le remède ne peut venir que
de la même source; c'est ce que comprennent et ce
que cherchent à réaliser les prêtres éclairés.
AUX ABONNÉS DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
En reportant nos regards sur les tra-
vaux qui sont entrés dans ce volume , il
nous semble que nous pouvons dire que
nous avons accompli plusieurs des vœux
de nos abonnés. C'est ce que nous allons
montrer par l'énumération de la plupart
de ces travaux.
Le Cours de M. l'abbé Bossey sur les
Pères de l'Eglise , remplit une lacune ,
non seulement dans notre Journal, mais
nous pouvons dire dans les études phi-
losophiques et ecclésiastiques. On com-
mence enfin à apprécier convenablement
les Pères, ces fidèles témoins de notre
foi ; on désire connaître non seulement
ce qu'ils ont enseigné comme chargés de
transmettre le dépôt de la foi , mais en-
core ce qu'ils ont pensé , comme écri-
vains, comme philosophes, comme sa-
vans, représentant la science du siècle
où ils vivaient. Or, cette connaissance
n'est pas facile à acquérir ; il faut bien
du temps et des veilles. C'est donc un
vrai service que nous croyons rendre aux
hommes d'étude, que de leur mettre sous
les yeux un abrégé de la science des Pères
sur la plupart des hautes questions qui
sont du domaine de la science et de la
philosophie. Nous pouvons, de plus, pro-
mettre à nos abonnés, que nos mesures
sont prises pour que trois leçons au
moins, de ce Cours, paraissent dans cha-
cun de nos volumes.
Nous avons aussi à adresser des remer-
ciemens à M. Dumont. Outre deux arti-
cles de Revue, cet érudit professeur a fait
paraître trois leçons de son Cours d'his-
toire de France ; et, comme à l'ordinaire,
ses leçons ont été remarquables par les
vues nouvelles , par les éclaircissemens
curieux donnés sur les parties ou obscu-
res, ou douteuses, ou controversées de
cette histoire. On y a remarqué, comme
dans ses autres leçons , ce zèle pour la
défense de la doctrine orthodoxe , cette
exactitude rigoureuse, qui caractérisent
le talent et la foi de M. Dumont. Il nous
fait espérer que ce zèle sera le même
pour le prochain volume , et que nous
pourrons publier au moins encore trois
de ses leçons.
A NOS ABONNÉS.
M. Rousseau nous a donné une seule
leçon, mais sa réponse faite à l'article de
la Quotidienne peut être regardée comme
une autre leçon. Au reste , l'ardeur de
cet infatigable et zélé défenseur de la
cause de la religion et de l'humanité ne
s'est nullement attiédie. Nous avions
parlé, dans le dernier volume, du projet
qu'il avait formé de fonder une Tribu
chrétienne. A l'appel que nous avions fait
en son nom, ont répondu les plus hono-
rables approbations et les plus vives sym-
pathies. Aussi son projet n'est pas aban-
donné. Bien plus, nous pouvons annoncer
qu'il est question de lui donner une ex-
tension bien plus grande encore. Au lieu
des premiers rudimens d'une modeste
tribu, commençant nécessairement sur
des bases très restreintes en France , il
est plus que probable que c'est en grand
et sur une vaste échelle, qu'il appliquera
ses théories catholiques dans l'Afrique
française. M. Rousseau est, en ce mo-
ment, occupé de s'associer aux belles
vues de M. l'abbé Landmann, curé de
Constantine , qui va former en ce pays
des colonies agricoles , d'après un plan
qui a reçu la sanction de la plupart des
organes de la publicité et aussi du gou-
vernement. Nous ne doutons nullement
que les efforts si catholiques de ces deux
hommes pour améliorer l'état des pau-
vres et des malheureux, ne soient cou-
ronnés du succès , et Y Université Catho-
lique se félicitera toujours d'avoir fourni
à M. Rousseau les moyens de faire con-
naître ses plans et ses projets.
Et, à ce sujet, nous ne pouvons nous
empêcher de dire un mot d'une double
polémique qui a eu lieu dans plusieurs
journaux, et dans laquelle le nom de
Y Université Catholique a été souvent
prononcé avec un blâme au moins indi-
rect. Il s'agit des articles que M. Rous-
seau a publiés, et dans lesquels il a mis
à nu l'immoralité de la doctrine de Fou-
rier et de ses disciples. VUnivers ayant
reproduit ces articles, Y Ami de la Reli-
gion l'en a blâmé sévèrement , comme
ayant fait une publication qui pouvait
être nuisible à la morale, et bonne tout
au plus dans les colonnes d'un journal
mensuel. Nous ne pouvons accepter ce
jugement et ce blâme. Ce n'est point à la
légère que nous nous sommes dOcick's à
publier ces articles; nous y avons long-
temps réfléchi, et nous nous sommes
entourés des conseils d'hommes à qui il
appartient, sous tous les rapports, de
juger ce qui peut être utile ou nuisible
à la religion, ce qui est ou n'est pas
dans les convenances de la presse catho-
lique, la plus orthodoxe comme la plus
sévère , nous dirions même volontiers la
plus rigoriste. Les phalanstériens sont
peut-être les plus dangereux adversaires
en ce moment de notre foi. Avec beau-
coup d'habileté, et avec une activité qui
fait honte souvent à notre tiédeur, ils
exploitent en ce moment les grandes
pensées d'amélioration matérielle et du
soulagement des classes pauvres ; ils af-
fectent de ne pas attaquer la religion ;
dans l'occasion même, ils feront faire à
leurs rédacteurs morts de belles funé-
railles dans les églises catholiques ; mais
ce sont là des hypocrisies ou des déri-
sions. Ces messieurs ne sont ni chrétiens
ni catholiques; le nom de Jésus et de
croyance n'a plus le sens traditionnel ,
il n'a qu'un sens mythique. Ils nient la
chute ainsi que la réparation de la na-
ture humaine ; et c'est pour faire préva-
loir ces doctrines qu'ils veulent parquer
les peuples dans les huis-clos de leurs
phalanstères, bien convaincus qu'une
fois qu'ils les auront ainsi séquestrés ,
ils pourront leur faire faire l'essai de
leurs mœurs phanérogames. C'est pour
prémunir nos frères contre ces maximes
que nous avons déchiré le voile qui cou-
vre leur infâme morale; et tous les jour-
naux religieux auraient dû se joindre à
nous pour signaler au monde ces nou-
veaux gnostiques. Malheureusement plu-
sieurs ont préféré se couvrir pudique-
ment la face, et Y Ami de la Religion a
crié même au scandale Nous croyons
que Y Ami de la Religion aurait rendu
un meilleur service à la morale, en ana-
lysant au moins nos articles, s'il ne
voulait pas les publier dans les termes
où nous les avons donnés. Nous soumet-
tons avec confiance ces réflexions au
zèle de son honorable Directeur, avec
les doctrines duquel nous sympathisons
si complètement.
A l'occasion de ces mêmes articles pu-
bliés par Y Université , une vive discus-
sion b'est élevée entre Y Univers et la
A NOS ABONNÉS.
Phalange; comme nous, V Univers aj
défié la Phalange de faire connaître à ses
lecteurs les étranges doctrines professées
par son maître. La Phalange a esquivé
celte demande et a cherché à déguiser
son refus en demandant avec grand fra-
cas ou des conférences publiques , ou à
insérer ses réponses dans le journal op-
posé. Les mômes propositions nous
avaient été faites directement. Nous dû-
mes les repousser. Mais , nous disait-
on , vous n'êtes donc pas bien certain
de la foi de vos lecteurs? Nous répon-
dîmes , comme nous répondons encore,
que c'est au contraire parce que nous
sommes bien assurés de l'esprit et de
la foi de nos lecteurs , que nous ne vou-
lons pas leur envoyer des apologies des
mœurs phanérogames; ils nous pren-
draient à coup sur pour des corrupteurs
et des insensés. Dans toute celte discus-
sion il est une chose dont nous pourrions
nous plaindre , c'est que MM. de la Pha-
lange, qui reçoivent notre journal , nous
ont presque toujours appelés la Revue
Catholique ; or , comme il existe en effet
un journal de ce nom , ces messieurs ont
pu en toute sécurité y renvoyer leurs
lecteurs; ceux-ci auront long-temps à
chercher avant d'y trouver l'exposé de
la morale de leurs maîtres. C'est ce qui
nous prouve de plus en plus que MM. de
la Phalange ne veulent la faire connaître
que lorsqu'ils auront parqué leur monde
dans les murs de leurs phalanstères.
Deux cours ont été terminés dans ce
volume, celui sur la Philosophie du droit
de M. de Moy ; et celui sur V Astronomie,
de M. Desdouits. Nous les avons aussitôt
remplacés par plusieurs autres , dont
nous espérons que nos lecteurs seront
satisfaits.
Le premier est celui sur les Pères de
l'Eglise. On nous le demandait depuis
long-temps. On a déjà dû voir par les
deux leçons que M. l'abbé Bossey a
données, de quelle utilité il sera pour la
science ecclésiastique. On a vu qu'il est
destiné à faire connaître sur chaque
question scientifique, quelles ont été l'o-
pinion et les connaissances des Pères.
Nous avons déjà dit que ce cours sera
continué très exactement, et trois leçons
paraîtront au moins dans chaque vo-
lume.
Ce cours recevra en outre un com-
plément nécessaire par celui qu'a com-
mencé M. l'abbé Maupied, sur la Phy-
sique sacrée. Far la leçon que nous
publions dans ce numéro, on voit qu'il
est destiné , 1° à prouver que la Bible
n'offre rien de contraire aux sciences
modernes; 2° que celles-ci servent à ré-
futer parfaitement les objections les plus
accréditées en ce moment. On a pu se
convaincre de la précision et de la pro-
fondeur avec laquelle sont traitées toutes
les questions.
Plusieurs dft nos abonnés avaient ma-
nifesté le désir de voir paraître dans
Y Université Catholique, quelques uns
des cours professés à la Sorbonne ;
nous avons cherché à satisfaire cette de-
mande. On a déjà lu dans ce cahier la
première leçon de M. l'abbé Jager, sur
Y Histoire ecclésiastique. Ces leçons pa-
raîtront exactement tous les mois, et
recueillies par un de nos rédacteurs,
elles seront revues par le professeur lui-
même, et offriront ainsi un des cours les
plus remarquables et les plus suivis de
la nouvelle Faculté de théologie. Chaque
leçon comprendra toutes celles qui au-
ront eu lieu dans le mois précédent;
ainsi la leçon qui paraîtra en janvier
offrira une analyse de toutes les leçons
données en décembre.
Enfin , M. Thomassy a commencé un
Cours sur les Croisades, sujet qui touche
par tant de points à l'histoire ecclésias-
tique, lequel avait été si mal envisagé
jusqu'à présent, et qui aussi, comme on
a pu déjà s'en convaincre , sera présenté
sous une face toute neuve, et d'après des
documens ou nouveaux ou mieux étu-
diés.
On nous avait fait observer que le
Cours sur la Musique de M. d'Ortigue
avait été suspendu , et qu'il serait utile
qu'il fût continué et achevé ; c'est ce que
nous avons obtenu de notre collabora-
teur. Trois leçons ont paru dans ce
cahier; il en reste une quatrième , qui
est dans nos mains , et qui paraîtra dans
le cahier de janvier. Ce sera encore un
cours tout-à-fait terminé.
On voit d'après ce que nous venons de
dire, qu'une bien plus grande extension
va être donnée à nos cours. Aussi , nous
sommes-nous décidés à leur donner une
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.
478
bien plus grande place dans nos colon-
nes : trois feuilles, au moins , sur cinq ,
leur seront consacrées.
Et cependant, nous sommes loin de
vouloir négliger la Revue ; au contraire ,
nous avons pris des mesures pour qu'il
soit rendu compte dans le prochain vo-
lume des ouvrages de Strauss, de Leroux,
de La Mennais , et généralement de tous
les ouvrages philosophiques qui ont fait
quelque bruit. Nous avons prié, en parti-
culier, un de nos collaborateurs de ré-
pondre aux attaques de la Revue Indé-
pendante, qui vient encore de redire sur
l'Église vivante une vraie parole de mort:
Commentles dogmes finissent. Nous prou-
verons à ces sourds et à ces aveugles que
parmi tous ces symptômes de dissolution
qui nous entourent, l'Église seule offre
des espérances et des promesses de vie.
Mais nous voilà forcés de terminer ce
rapide aperçu de nos travaux passés et de
ceux que nous comptons publier dans le
volume suivant. Ce que nous venons de
dire prouvera au moins que nous ne né-
gligerons rien pour donnera l'Université
Catholique tous les développemens qui
lui permettront de remplir son titre et
les promesses que nous avons faites à
nos lecteurs. Il est bien aussi quelques
promesses faites dans le compte-rendu
du dernier volume, et qu'il nous reste à
remplir ; nous ne les repétons pas ici ,
mais nous pouvons promettre que nous
travaillons à les réaliser, et nos abonnés
pourront en voir les preuves dans les
cahiers suivans.
Les Directeurs de l'Université Catholique.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES,
( Voir la Table des articles au commencement du volume. )
Abonnés (aux) de l'Université par les Directeurs ,
■473.
Ânnali délie scienze religiose de Rome. Sommaires
des numéros de mai à décembre 1840. 1G2.
Astronomie (cours d'), par M. Desdouils, 18° leçon.
Des étoiles en général , 23. Changement de di-
verse nature qu'éprouvent les étoiles, 27. Des
étoiles doubles, 30. Des nébuleuses, 55. Lumière
et scintillation des étoiles, 33. — 19" leçon. Des-
cription de la sphère céleste , 114. Étoiles des
différens ordres, 11C. Globes et planisphères, 118.
Études des principaux astérismes, 119. Usage du
planisphère pour résoudre diverses questions, 123.
— 20e et dernière leçon. Rapports de l'homme avec
l'Univers. — Pourquoi Dieu a créé les mondes, 458.
Aubracher (M. Louis). Introduction à l'Hi6toire de
la Littérature allemande (annonce), 82.
Audin (M.). Examen de son Histoire de la vie de
Luther. l"r art., 128. 2e art., 319. 3« art., 430.
Examen de son histoire de la Saint-Barthélémy,
196. Réclamation sur l'article précédent, 272.
Audley (M.). Analyse de l'histoire de la Saint-Bar-
thélemy, 19C.
B
Barreau (M.). Examen de son mémoire sur l'Èduca-
ion populaire, 273.
Bazelaire (M. de). De la Prédication du Christia-
nisme dans les Gaules, 4° et dernier article, 36.
Beaufort (M. de). De l'État actuel de la littérature
dramatique et des essais tentés pour sa régénéra-
tion ,561.
Beelen (J. T.). Chrestomathia Rabbinica et Chai-
daica ; analyse, 165.
Boniface VIII i Défense de divers points de la vie
de), 87.
Bonnetty (M. Aug.). Examen de l'Histoire de la vie,
des écrits et des doctrines de Martin Luther, 128,
549 , 430. Sur les Cours complets , publiés par
M. Aligne, 515.
Bossey (M. l'abbé R.). Cours d'études sur les saints
Pères, l" leçon, 7 ; 2e leçon, 243.
Boys (M. Albert du). Souvenirs de la Chartreuse de
Rome, 510.
Buchfelner (S.). Annonce de son livre sur la réunion
des catholiques et des protestans, 473.
Bulle de condamnation contre Luther, 141.
C
Chantai ( Sainte Jeanne de ). 1" art., 370. Voir
Femmes chrétiennes.
Chartreuse de Rome (Souvenirs de la) , 310.
Chrestomathia Rabbinica et Chaldaica; analyse som-
maire , 164.
Christianisme dans les Gaules (Prédication du), 36.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.
479
Christianisme ou Traité de 1.1 religion chrétienne
tKvidence du" ; analyse , 599.
Code civil ( Théorie raisonné»: du ) ; analyse des to-
mes 1 et 2, 250.
Combalot (M. l'abbé). La Connaissance de J.-C, ou
le dogme de l'Incarnation , annonce , 211.
Conti (M"" la princesse de) est demandée en ma-
riage à Louis XIV, par Muley-Ismaél , empereur
de Maroc. Voir de la Politique maritime, 85.
Croisades i Cours sur Thistcire des). lrc leçon. In-
troduction, 174.
Cuvier ( Georges). Analyse raisonnée des travaux
de, 394.
Cyclopéens (Recherches sur les monumens), 79.
D
Daniel (L'authenticité de) et l'intégrité de Zacharie,
démontrées (en allemand), annonce, 244.
Daniélo (M.). Examen de la vie de M. l'abbé
Olier, 155, 504. L'Église espagnole et les Catholi-
cisme, 462. Examen de son histoire et tableau de
l'univers, 163.
Défense de divers points de la vie de Boniface
VIII, 36.
Denis de Sainte-Marthe. Table des matières do son
livre sur la perpétuité de la Confession. 472.
Desdouits (M. L.). Cours d'Astronomie, 18e leçon,
23. 19e leçon , 114. 20e et dernière leçon , 438.
Dictionnaire d'érudition historico-ecclésiastique, de-
puis saint Pierre jusqu'à nos jours, 161.
Drach (M. le chev.). Analyse du Dictionnaire d'éru-
dition historico-ecclésiastique de Gaétan Mo-
roni, 161.
Droit (Cours sor la philosophie du). 12e et dernière
leçon, 187.
Dumont (M. Edouard). Cours d'histoire de France ;
19e leçon, 17. 20' leçon, 103. 21e leçon, 423.
Analyse des recherches sur les monumens cyclo-
péens , 79. Examen de deux mémoires sur l'é-
ducation, 273.
Dumont (M. Prosper). Examen de son mémoire sur
I éducation populaire, 273.
E
Économie sociale (Cours d'). Réponse à un feuille-
ton, 163. 11e leçon. Esclavage et prolétariat, 418.
Écriture-Sainte (Cours complets d') et de Théologie.
Table alphabétique de tous les auteurs qui entrent
dans ces cours, 313.
Éducation populaire (de 1'). Examen de deux mé-
moires, 272.
Éducation (Petit .Manuel d' ) à l'usage des jeunes
filles de huit à douze ans , etc., 84.
Erceville ( Gabriel d'). Des Bases de la philosophie
ou du rationalisme et de la foi, 72.
Élude sur un grand homme du 18e siècle; 6* art.
Analyse de l'Esprit des lois, 210.
F
Femmes chrétiennes (Études sur les). M™' de Chan-
tai; lfr article, 370.
Flourens (M. P.). Analyse raisonnée des travaux de
Georges Cuvier, 391.
Fuster (M. le Dr). De l'État act09l des sciences phy-
siologiques; 2» art., 257.
G
Gaules (Prédication du Christianisme dans le*), 36.
Griveau ( M. Algar). Étude sur Montesquieu; 6«
art , 210.
Guiraud (M. le B. Alex.). Du- Mouvement religieux
actuel , 68.
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raisonnée dn Code civil, 230.
H
lieim. Annonce de sa Revue' trimestrielle allemande.
474.
Iiengstenberg (M.). L'Authenticité de Daniel et l'in-
tégrité de Zacharie, démontrées (en allemand),
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Henry (M. l'abbé). Histoire de l'abbaye de Ponti-
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Histoire de France (Cours d'). Voyez Dumont.
Histoire législative de l'Église (Cours d'études sur
P). 4e leçon, 523.
Histoire universelle (Études sur V). Analyse, 143.
Hohenlohe (Le prince de). Ses sermons annoncés,
474.
J
Jager (M. l'abbé). Cours d'histoire ecclésiastique.
lre leçon, 446.
Jésus-Christ (La Connaissance de) ou le dogme de
l'incarnation, etc.; annonce, 244.
L
Landmann (M. l'abbé). Examen de son livre les
Fermes du petit Allas , 297.
LéonX ; Bulle de condamnation contre Luther, 141.
Leonardo. Lettres amicales sur les attaques de l'É-
glise catholique, par lesprotestans; annonce, 401.
Lithographie. — Sphère céleste projetée surl'équa-
teur, 114.
Littérature dramatique (de l'état actuel de la), 361.
Luther (Martini. Histoire de sa vie. Voir Audin.
M
Maupîed ( M. l'abbé ). Cours de physique sacrée.
V leçon, 403.
Migne (M. l'abbé). Examen de ses cours complets
d'Écriture-Sainte et de Théologie. Table de tous
les auteurs qui y entrent, 313. Édition des œu-
vres très complètes de sainte Thérèse, 403. Édition
de la Perpétuitéde la Foi, etc. Table des Matières,
472.
Montesquieu. Analyse de son Esprit des lois, 210.
Moroni (M. Gaétan). Examen de son Dictionnaire
d'érudition historico-ecclésiastique, 161.
Morvonnais (M. H.). Sur la Revue bretonne de
droit et de législation, 401."
Moy (M. Ernest de). Cours sur la Philosophie du
droit. 12e et dernière leçon, 187.
Muley-Ismaël, empereur de Maroc, demande a
Louis XIV la main de la princesse de Conti , 83.
Musique religieuse et profane. Voir Ortigue.
N
Niedner. Annonce de son Examen de la philosophie
hermèsienne. 471.
480
TABLE ALPHÉTIQUE DES MATIÈRES.
0
Olier (Vie de M. l'abbé J.-J.). Examen de cet ou-
vrage, 134, 304.
Ortigue (M. Joseph d'). Cours sur la musique reli-
gieuse et profane. 11e leçon , 93. 42e leçon , 262.
13» leçon, 540.
P
Panthéisme matérialiste (Réfutation par les faits et
la science du), 403.
Pélasgiques (Description des monumens), 79.
Perpétuité de la Foi; sur l'Eucharistie; table des
matières de cet ouvrage, 472.
Petit-Atlas (les Fermes du). Analyse de cet ou-
vrage, 297.
Petit-Radel (M. l'abbé L.-C. F.). Recherches sur les
monumens cyclopéens, et description des modèles
de la Galerie pélasgique de la Biblioth. Maza-
rine , 79.
Phénomènes historiques du 10r siècle. La religieuse
RosYvilh et ses ouvrages, 290. — Gerbert, origi-
naire d'Auvergne; sa science, 291. — Saints et
savans, 292. — Caractère chrétien des princes et
des peuples, 293.
Phi'osophie (Des Bases de la) ou du rationalisme et
de la foi, 72.
Physiologiques (De l'État actuel des sciences). 2e
art., 237.
Physique sacrée (Cours de), Moïse expliqué par les
sciences physiques et naturelles, etc. If leçon, 403.
Platon. Sur la Parole, 93.
Politique maritime de la France sous Louis XIV (De
la). Annonce, 83.
Pontigny (Histoire de l'église de), 38t.
Préguon (M. l'abbé). Évidence du Christianisme ou
traité de la religion chrétienne , 599.
Psychologie chrétienne (Cours de). 10e leçon, 83.
Q
Quotidienne (Réponse à un feuilleton de la), 1G3.
R
Reinke (M. Laur.). Exegesis crilica, 82.
Revue bretonne de droit et de législation (annonce),
40t.
Riancey (M. Charles de). Cours d'études sur l'his-
toire législative de l'Église. 4e leçon, 523.
Rohrbacher (M.). Phénomènes historiques du 10e
siècle, 290.
Rousseau ( M. Louis). Réponse au feuilleton de la
Quotidienne, 1G3. Examen des Fermes du Petit-
Atlas, de M. Landmann , 297. Cours d'économie
sociale. 11e leçon, 418.
S
Saint-Barthélémy (Histoire de la), 196.
Saints Pères (Cours d'études sur les), i" leçon, 7.
Introduction. De l'unité catholique, sources du
vrai, 8. 2e leçon. Théologie nouvelle des Pères,
243.
Saint-Victor (M. J.-B. de). Examen des études sur
l'histoire universelle, 145.
Scheffmacher. Table des matières de son livre sur
les points qui divisent les catholiques et les pro-
testons, 472.
Schutz (Gulll.). Annonce de son livre sur les ma-
riages mixtes, 474.
Sismondi (M.). Réfutation de ses assertions sur
Boniface VIII , 38.
Steinmelz (M. J.). Cours de Psychologie chrétienne.
10e leçon , 83.
T
Taulier (M.). Théorie raisonnée du Code civil. Ana-
lyse des tomes 1 et 2 , 250.
Théologie (Cours complets d'Écrilure-Sainte et de).
Table de tous les auteurs qui entrent dans ces
cours , 513.
Thérèse (OEuvres très complètes de sainte). Ana-
lyse, 403.
Thomassy ( M.). De la Politique maritime de la
France sous Louis XIV, 83. Cours sur l'histoire
des croisades. 1" leçon. Introduction, 174.
u
Univers (L'histoire et tableau de I'). Annonce, 105.
V
Vannier (M.). Examen de sa Revue bretonne de
droit, 401.
w
Wiscman (Mgr. Nicolas), coadjuteur de Mgr. Walsh,
évèque du district du Milieu, Angleterre. Défense
de divers points de la vie de Boniface VIII, 36.
Z
Zacharie. Voir Daniel, 244.
Zell (G.\ Annonce de ses Acta antihermesianu. 474.
FIN DU DOUZIEME VOLUME.
ERRATA DU TOME XII.
K° 67, page 68, lreCol., lig. 7, augmente,
— id. id. »
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— page 70, 2e Col., »
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N^ 68, u £9, lre Col., »
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N° 70, » 517, 2e Col., »
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24, sait,
51, leurs,
13, répondre,
31, penchant,
24, attractions,
37, au troisième,
32, Corderiur,
23, Forcino,
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